Le théâtre de l'absurde désigne les pièces écrites à Paris à partir de 1950 — La Cantatrice chauve d'Ionesco (1950), En attendant Godot de Beckett (1953), Les Chaises, La Leçon, Fin de partie — dans lesquelles l'intrigue disparaît, le langage se vide de son sens, le temps tourne en rond et les personnages attendent, parlent ou se répètent sans que rien n'arrive : la situation elle-même est le sujet, et elle fait rire et peur en même temps. Le nom vient du critique Martin Esslin, qui l'a donné en 1961 à des auteurs qui ne se réclamaient d'aucune école ; l'idée vient de Camus, pour qui l'absurde est le divorce entre l'homme qui demande un sens et le monde qui se tait. Cette page donne la définition et les cinq traits, les pièces à connaître avec personnages et durée — dont celles qui se jouent à deux —, un exemple de dialogue absurde, et l'exercice pour en écrire un.

Les cinq traits du théâtre de l'absurde
| Trait | Ce que c'est | Où le voir |
|---|---|---|
| Le langage qui se vide | les personnages parlent, mais les mots ne portent plus rien : clichés, répétitions, dialogues de sourds, phrases toutes faites qui s'enchaînent sans logique | La Cantatrice chauve — les Smith et les Martin échangent des évidences jusqu'à ce que le langage se désagrège en syllabes |
| La situation sans cause | quelque chose arrive — ou n'arrive pas — sans raison donnée ni explication finale | Rhinocéros — les habitants d'une ville se transforment en rhinocéros ; personne ne sait pourquoi, et la pièce ne le dira pas |
| Le temps qui tourne en rond | la fin ressemble au début ; le deuxième acte répète le premier ; on attend, et l'attente ne finit pas | En attendant Godot — deux actes, deux journées identiques, Godot ne vient pas ; Fin de partie — « Fini, c'est fini, ça va finir », et ça ne finit pas |
| Pas d'intrigue, pas de psychologie | les personnages n'ont ni passé ni projet ; ils sont une situation, pas un caractère | Vladimir et Estragon ne savent plus d'où ils viennent ; le Vieux et la Vieille des Chaises accueillent des invités invisibles |
| Le rire et l'angoisse ensemble | la mécanique est celle du clown et de la farce ; ce qu'elle montre est la mort, le vide, la solitude | Beckett vient de Chaplin et de Buster Keaton autant que de Dante ; Ionesco appelle La Cantatrice chauve une « anti-pièce » et Les Chaises une « farce tragique » |
Ce que l'absurde n'est pas : le non-sens pour rire (Lewis Carroll), ni le surréalisme (qui cherche un sens caché dans le rêve), ni un message (« la vie n'a pas de sens ») — les auteurs de l'absurde refusent tous d'expliquer leurs pièces. Pour situer le genre parmi les autres, les genres théâtraux ; pour situer les auteurs, les grands noms du théâtre.

Les pièces à connaître, avec personnages et durée
| Pièce | Auteur, année de création | Personnages | Durée | En une phrase |
|---|---|---|---|---|
| La Cantatrice chauve | Ionesco, 1950 (Théâtre des Noctambules) | 6 | 1 h | deux couples anglais et un pompier parlent pour ne rien dire jusqu'à ce que le langage explose ; jouée sans interruption au Théâtre de la Huchette depuis 1957 |
| La Leçon | Ionesco, 1951 | 3 | 1 h | un professeur, une élève, une bonne ; la leçon d'arithmétique puis de philologie tourne au meurtre — le quarantième de la journée |
| Les Chaises | Ionesco, 1952 | 3 (le Vieux, la Vieille, l'Orateur) | 1 h 15 | deux vieillards de 95 ans accueillent une foule invisible venue entendre le message d'une vie ; l'orateur, quand il arrive, est muet |
| En attendant Godot | Beckett, 1953 (Théâtre de Babylone, mise en scène Roger Blin) | 5 | 2 h 30 | Vladimir et Estragon attendent Godot sous un arbre ; Pozzo et Lucky passent ; un garçon annonce que Godot viendra demain — deux fois |
| Fin de partie | Beckett, 1957 | 4 | 1 h 30 | Hamm aveugle dans son fauteuil, Clov qui ne peut pas s'asseoir, les parents dans les poubelles ; un monde fini qui n'en finit pas |
| Rhinocéros | Ionesco, 1959 | ≈ 17 | 2 h 15 | Bérenger, seul, refuse de devenir rhinocéros ; la pièce la plus jouée et la plus étudiée, sur le conformisme |
| Oh les beaux jours | Beckett, 1961 (en français 1963) | 2 | 1 h 30 | Winnie enterrée jusqu'à la taille, puis jusqu'au cou, parle avec optimisme ; Willie derrière elle répond à peine |
| Délire à deux | Ionesco, 1962 | 2 | 45 min | un couple se dispute depuis dix-sept ans pour savoir si le limaçon et l'escargot sont le même animal, pendant qu'une guerre détruit la ville |
| Le Roi se meurt | Ionesco, 1962 | 6 | 1 h 30 | on annonce au roi Bérenger qu'il mourra à la fin de la pièce ; il refuse, puis accepte — la plus tendre |
| La Parodie, Le Ping-pong | Adamov, 1952, 1955 | 6–8 | 1 h 30 | l'absurde social : une machine à sous qui dévore des vies |
| Le Gardien (The Caretaker) | Pinter, 1960 | 3 | 2 h | un clochard entre deux frères dans une chambre ; la menace sans objet — l'absurde anglais |
| Tango | Mrożek, 1964 | 7 | 2 h | un fils qui veut rétablir l'ordre dans une famille anarchique ; l'absurde polonais, politique |
Les pièces à deux personnages de ce répertoire — celles qu'on cherche pour un duo — sont Oh les beaux jours, Délire à deux, et, à trois mais presque à deux, La Leçon (la bonne n'a que quelques répliques) et Les Chaises (l'orateur est muet). En attendant Godot se joue à cinq, mais Vladimir et Estragon occupent les trois quarts du texte. Toutes sont sous droits (Ionesco est mort en 1994, Beckett en 1989) : la représentation, même gratuite, se déclare — les droits d'auteur au théâtre. Pour des duos libres de droits, les pièces à deux personnages.

Un exemple de dialogue absurde
Un dialogue absurde n'est pas un dialogue idiot : il est parfaitement logique dans sa forme, et c'est le sens qui manque. Voici un exemple écrit pour cette page, avec la mécanique visible :
ELLE. — Tu as pris le pain ?
LUI. — Quel pain ?
ELLE. — Le pain qu'on n'a pas.
LUI. — Alors je l'ai pris.
ELLE. — Tu vois. Tu ne changeras jamais.
LUI. — J'ai changé hier.
ELLE. — Hier, c'était dimanche.
LUI. — Aujourd'hui aussi.
ELLE. — C'est bien ce que je dis. (Silence.) Il est venu, le monsieur ?
LUI. — Il vient tous les jours.
ELLE. — Et il est venu ?
LUI. — Non. Tous les jours, non.
Ce qui le rend absurde, point par point : chaque réplique répond grammaticalement à la précédente (question → réponse), mais le contenu s'annule (« le pain qu'on n'a pas », « j'ai changé hier ») ; les phrases sont des phrases de tous les jours, entendues mille fois (« tu ne changeras jamais », « c'est bien ce que je dis ») ; le temps ne tient pas (dimanche hier et aujourd'hui) ; et un personnage extérieur, « le monsieur », est attendu et ne vient pas — c'est Godot en deux répliques. Le ton, lui, doit rester sérieux : l'absurde se joue au premier degré, sans clin d'œil, sinon c'est un sketch. La réplique au théâtre et le dialogue de théâtre donnent les autres formes de dialogue pour comparer.
Écrire un dialogue absurde : l'exercice
C'est l'exercice que je donne aux ateliers d'écriture et aux lycéens après la lecture de La Cantatrice chauve, en quarante minutes :
- Prendre dix phrases toutes faites — entendues dans la journée, à la maison, à la radio : « il faut ce qu'il faut », « on verra bien », « c'est comme ça ». On les écrit sur des papiers.
- Les distribuer à deux personnages qui ont une situation banale (attendre un bus, mettre la table) et une seule règle : chaque réplique doit répondre à la forme de la précédente (question → réponse, affirmation → contradiction), jamais à son sens.
- Ajouter une répétition — une réplique qui revient trois fois, identique, à des moments où elle n'a plus aucun rapport.
- Ajouter une attente — quelqu'un ou quelque chose qui doit venir et ne vient pas, mentionné au début, au milieu et à la fin.
- Finir par le début — la dernière réplique est la première, mot pour mot. Puis lire à deux voix, sérieusement.
Le résultat fait deux pages et se joue en quatre minutes ; les meilleurs sont ceux où personne ne cherche à être drôle. Écrire une saynète donne la forme courte, et les 60 thèmes d'improvisation — catégorie « contraintes » — la version improvisée du même exercice.
Jouer l'absurde
Trois règles que je donne à chaque fois. Au premier degré : Vladimir attend vraiment Godot ; Winnie est vraiment heureuse ; le Vieux croit vraiment que la salle est pleine. Un comédien qui montre qu'il sait que c'est absurde tue la pièce. Le corps du clown, la voix du quotidien : les chutes, les chapeaux, les chaussures de Beckett viennent du music-hall ; le texte se dit comme on parle dans une cuisine. Le rythme est écrit : les silences de Beckett sont notés, les répétitions d'Ionesco sont comptées ; on ne les « interprète » pas, on les exécute, comme une partition. La mise en scène et la dramaturgie — où l'absurde est une des neuf dramaturgies — donnent le reste.