La dramaturgie est l'art de construire une pièce de théâtre : la façon dont une histoire est découpée en événements, portée par des personnages qui veulent quelque chose, et organisée dans le temps et l'espace de la scène pour que le public la comprenne et la ressente. Le mot désigne aussi, depuis le XVIIIe siècle allemand, un métier — le dramaturge de compagnie, qui travaille aux côtés du metteur en scène sur le texte, ses coupes et son sens. Cette page donne la définition, les huit éléments qui font tenir une pièce, les grandes dramaturgies de l'histoire avec un exemple pour chacune, et la méthode que j'utilise pour lire la dramaturgie d'un texte avant de le monter, de l'analyser ou de l'écrire.

Définition : deux sens du mot
1. La dramaturgie, c'est la construction d'une pièce. Comment l'auteur choisit ce qui se passe sur scène et ce qui se passe hors scène, dans quel ordre, à quel rythme, par quelles répliques. Deux pièces peuvent raconter la même histoire avec deux dramaturgies : Racine ouvre Phèdre quand tout est déjà noué et fait tenir la tragédie en une journée ; Shakespeare aurait montré Thésée, le départ, Hippolyte enfant. Le premier concentre, le second déploie. La dramaturgie, c'est ce choix.
2. La dramaturgie, c'est un métier. Le Dramaturg naît en Allemagne avec Lessing, engagé en 1767 au théâtre de Hambourg pour lire, choisir et commenter les pièces ; le mot passe en français avec ce sens au XXe siècle. Dans une compagnie d'aujourd'hui, le dramaturge est celui qui connaît le texte mieux que tout le monde : il propose les coupes, éclaire le contexte, tient le fil du sens pendant les répétitions. Beaucoup de metteurs en scène font ce travail eux-mêmes ; c'est celui que je décris plus bas.
Ce que la dramaturgie n'est pas : ni la mise en scène (qui décide comment on joue ce qui est construit), ni le style (les mots choisis), ni le genre (comédie, tragédie — les genres théâtraux ont leur page). Elle est en dessous de tout cela : l'architecture.
Les huit éléments clés
| Élément | Ce que c'est | La question à poser |
|---|---|---|
| L'événement | le moment où quelque chose bascule pour de bon — une décision, une révélation, une arrivée | combien de fois l'histoire change-t-elle de direction ? (une pièce en trois actes en compte 8 à 15) |
| L'action | ce que les personnages font pour obtenir ce qu'ils veulent, par opposition à ce qu'ils disent | que fait-il, avec un verbe ? |
| Le conflit | deux volontés incompatibles dans le même espace | qui veut quoi, contre qui ? |
| Le personnage | une volonté plus un obstacle ; il se définit par ses actes, pas par sa psychologie | qu'apporte-t-il que personne d'autre n'apporte ? que perd la pièce sans lui ? |
| La situation | l'ensemble des rapports de force à un instant donné : qui sait quoi, qui doit quoi à qui | que sait le public que le personnage ignore ? (c'est l'ironie dramatique) |
| La structure | l'ordre des événements : exposition, nœud, péripéties, dénouement — ou tout autre ordre choisi | où commence la pièce dans l'histoire, et pourquoi là ? |
| Le dialogue | l'action mise en mots ; une réplique de théâtre fait quelque chose à celui qui l'entend | quelle réplique porte l'événement de cette scène ? (le dialogue de théâtre) |
| L'espace et le temps | ce que la scène montre et ce qu'elle laisse hors scène ; la durée représentée | pourquoi ce lieu, et qu'est-ce qui se passe ailleurs pendant ce temps ? |
Une pièce qui « ne marche pas » à la lecture a presque toujours un de ces huit éléments en défaut : des personnages qui parlent sans vouloir, une situation où tout le monde sait tout, une structure qui commence trop tôt dans l'histoire. Le diagnostic se fait avec le tableau, pas avec le goût.
Les grandes dramaturgies, avec un exemple
| Dramaturgie | Époque | Principe | Un exemple à lire |
|---|---|---|---|
| Aristotélicienne | Grèce, Ve s. av. J.-C. ; théorisée dans la Poétique | une action unique, un renversement (péripétie), une reconnaissance, la pitié et la terreur | Œdipe roi de Sophocle — la pièce que la Poétique prend pour modèle |
| Classique française | XVIIe s. | les trois unités (une action, un lieu, un jour), la vraisemblance, la bienséance : la violence hors scène, racontée | Phèdre de Racine ; Le Cid, et la querelle qu'il provoque |
| De la comédie de caractère | Molière | un caractère (l'avare, l'hypocondre) mis dans une situation qui le pousse à bout ; le dénouement par ruse | L'Avare, Le Malade imaginaire — analysé événement par événement |
| Romantique | 1830 | le mélange des genres et des tons, le refus des unités, l'histoire comme décor | Hernani de Hugo et sa préface de Cromwell |
| Du vaudeville | XIXe s. | une mécanique : portes, quiproquos, objets qui circulent ; le rythme comme sens | Un fil à la patte de Feydeau (le vaudeville) |
| Naturaliste | 1880–1900 | la scène comme tranche de vie, le milieu qui détermine le personnage, le non-dit | Une maison de poupée d'Ibsen, La Cerisaie de Tchekhov |
| Épique | Brecht, 1930–1956 | le spectateur doit juger, pas s'identifier : tableaux, chansons, pancartes, distanciation | Mère Courage et ses enfants, La Vie de Galilée |
| De l'absurde | 1950 | plus d'intrigue au sens classique ; la situation elle-même est le sujet | En attendant Godot de Beckett, La Cantatrice chauve d'Ionesco |
| Contemporaine | depuis 1980 | la parole comme action, le récit sur scène, les écritures de plateau construites en répétition | Juste la fin du monde de Lagarce (analyse), Pommerat, Mouawad |
Chaque colonne « principe » est une réponse différente à la même question : comment faire tenir deux heures avec des gens qui parlent ? On peut aimer l'une et pas l'autre ; on ne peut pas en ignorer une quand on écrit ou qu'on monte.
Lire la dramaturgie d'une pièce : la méthode
C'est le travail que je fais avant de monter un texte, et que je fais faire aux lycéens avant un commentaire et aux troupes avant la première lecture. Cinq étapes, une page à la fin :
- Découper par événements, pas par scènes. On marque les moments où quelque chose bascule ; la scène est un découpage d'éditeur (un personnage entre ou sort), l'événement est un découpage de sens.
- Écrire l'explication en verbes. Une ligne par événement, qui commence par un verbe d'action : Argan décide…, Béline fait venir…. Pas d'adjectif, pas de commentaire. C'est la colonne vertébrale de la pièce.
- Relever la réplique-clé de chaque scène : celle sans laquelle la scène n'existerait pas.
- Décrire chaque personnage par ses actes et par ce qu'il apporte que personne d'autre n'apporte.
- Le test du retrait : enlever un personnage et relire ; si la pièce tient, on a compris ce qu'il n'apportait pas ; si elle s'effondre, on a compris sa fonction.
La méthode est montrée en détail, sur Le Malade imaginaire, dans analyse théâtrale. Ce qu'elle produit sert à trois choses : le plan d'un commentaire, la feuille de route d'une mise en scène (la mise en scène), et — quand on écrit — le diagnostic de sa propre pièce.
Écrire avec une dramaturgie
Pour l'auteur, les huit éléments sont une liste de contrôle, pas une recette. Ce que je vérifie sur un premier jet, dans l'ordre : y a-t-il un événement toutes les cinq minutes de jeu ; chaque personnage veut-il quelque chose dans chaque scène ; le public sait-il à un moment quelque chose que le personnage ignore ; la pièce commence-t-elle le plus tard possible dans l'histoire ; chaque réplique fait-elle quelque chose à celui qui l'entend. Une pièce qui répond oui aux cinq est jouable, même maladroite ; une pièce qui répond non à deux d'entre elles ne le sera pas, même bien écrite. La méthode d'écriture complète, de l'idée à la relecture, est dans écrire une pièce de théâtre ; la version courte, pour une scène de dix minutes, dans écrire une saynète.
Le dramaturge de compagnie : ce qu'il fait
Dans une production, le dramaturge — quand il existe — fait quatre choses : il établit le texte (édition, coupes, traduction) ; il documente (contexte, sources, ce que la pièce voulait dire à sa création) ; il tient le sens pendant les répétitions, en regardant depuis la salle ce que le metteur en scène ne voit plus depuis le plateau ; et il écrit ce qui accompagne le spectacle (programme, dossier pédagogique). Dans les troupes amateurs, c'est souvent la personne qui a fait l'analyse du texte et qui, pour cette raison, devient l'interlocuteur des comédiens sur « ce que ça veut dire ». Le mot est pompeux ; la fonction est indispensable.