Un comédien qui « joue la colère » montre une grimace ; un comédien qui veut quelque chose et se heurte à un refus est en colère sans y penser. Tous les exercices ci-dessous partent de là : l'émotion n'est pas un état qu'on fabrique, c'est la conséquence d'une situation, d'un corps et d'une intention. Ils sont faits pour un groupe d'adultes ou d'adolescents — atelier, troupe amateur, cours —, mais la plupart se font aussi à deux. Pour chacun : la durée, l'effectif, la consigne telle que je la donne, ce qu'il faut regarder, et une variante.

Les dix exercices
| # | Exercice | Ce qu'il travaille | Durée | Effectif |
|---|---|---|---|---|
| 1 | L'échelle de 1 à 10 | doser l'intensité | 15 min | tout le groupe |
| 2 | La phrase neutre | lire et faire lire une émotion | 15 min | 6 à 20 |
| 3 | Le miroir émotionnel | écoute, précision du visage et du corps | 10 min | par deux |
| 4 | La contagion | transmettre et recevoir | 10 min | cercle de 8 à 15 |
| 5 | La marche des émotions | l'émotion part du corps | 15 min | tout le groupe |
| 6 | Le contre-emploi | le sous-texte | 15 min | par deux |
| 7 | Le souvenir sensoriel | une émotion vraie, sans forcer | 15 min | seul, en groupe |
| 8 | Le dos qui parle | exprimer sans le visage | 10 min | 6 à 15 |
| 9 | Le tableau en trois temps | l'émotion d'un groupe | 15 min | groupes de 4 à 6 |
| 10 | La scène banale à sous-texte secret | jouer l'intention, pas l'émotion | 20 min | par deux |
1. L'échelle de 1 à 10
Durée : 15 min. Effectif : tout le groupe, debout en ligne.
Consigne : « Je vous donne une émotion et une phrase : "Tu es en retard." Vous la dites au niveau 1 — à peine perceptible —, puis 3, 5, 7, et 10, le maximum que vous pouvez tenir sans crier. Entre deux niveaux, vous revenez au neutre. »
Ce qu'il faut regarder : presque tout le monde saute du niveau 2 au niveau 8. Le travail est entre les deux : un 4 crédible vaut plus qu'un 10. Faites refaire le 4 et le 6 seuls, à deux ou trois personnes, devant le groupe.
Variante : descendre l'échelle de 10 à 1 sur une seule réplique longue, sans à-coup.
2. La phrase neutre
Durée : 15 min. Effectif : 6 à 20.
Consigne : chacun tire un papier avec une émotion — joie, tristesse, colère, peur, dégoût, surprise — et dit au groupe une phrase sans contenu : « Il est huit heures et quart. » Le groupe dit ce qu'il a vu. Personne ne montre son papier avant.
Ce qu'il faut regarder : quand le groupe se trompe, ne corrigez pas le comédien, demandez au groupe sur quoi il s'est fondé — le regard, la voix, les épaules. C'est l'exercice qui apprend le plus aux spectateurs.
Variante : deux émotions sur la même phrase, la seconde qui prend le dessus à mi-phrase.
3. Le miroir émotionnel
Durée : 10 min. Effectif : par deux, face à face.
Consigne : A mène, B reproduit au même instant, comme un miroir. A ne « montre » pas une émotion : il la laisse monter lentement, de rien jusqu'à son maximum, puis redescend. Au signal, on inverse sans s'arrêter.
Ce qu'il faut regarder : la lenteur. Si B est en retard, A va trop vite. Au bout de trois minutes, il ne doit plus être possible, de l'extérieur, de dire qui mène.
Variante : le miroir déformant — B reproduit, mais une intensité au-dessus.
4. La contagion
Durée : 10 min. Effectif : un cercle de 8 à 15.
Consigne : le premier se tourne vers son voisin avec une émotion, sans un mot, pendant trois secondes. Le voisin la reçoit vraiment — il se laisse affecter —, et c'est ce qu'il ressent en réponse qu'il transmet au suivant. On ne recopie pas : on réagit.
Ce qu'il faut regarder : au bout du cercle, l'émotion a changé — c'est le but. Arrêtez à mi-tour et demandez à deux personnes ce qu'elles ont reçu et ce qu'elles ont renvoyé.
Variante : avec une seule réplique, toujours la même : « Ah, c'est toi. »

5. La marche des émotions
Durée : 15 min. Effectif : tout le groupe, dans l'espace.
Consigne : « Marchez dans la salle en occupant tout l'espace. Je nomme une émotion ; elle ne va pas sur votre visage, elle va dans votre marche : la vitesse, la longueur du pas, l'endroit d'où part le mouvement — la poitrine, le front, le ventre. » Joie, inquiétude, fierté, honte, impatience. Au « stop », chacun se fige ; le visage suit le corps, il ne le précède pas.
Ce qu'il faut regarder : les corps qui marchent tous de la même façon avec des visages différents. Faites recommencer, visage neutre imposé.
Variante : l'émotion qui change au milieu de la salle, en un pas.
6. Le contre-emploi
Durée : 15 min. Effectif : par deux.
Consigne : une réplique dont le sens dit une chose, jouée avec l'émotion contraire. « Je suis tellement content pour toi » — dit par quelqu'un qui est jaloux. « Ce n'est rien, vraiment » — dit par quelqu'un qui est blessé. Le partenaire répond ce qu'il a compris, pas ce qu'il a entendu.
Ce qu'il faut regarder : c'est l'exercice du sous-texte, celui qui sert le plus au jeu réel. La moitié du répertoire est faite de répliques qui mentent — chez Molière, Tchekhov ou Reza. Les répliques au théâtre en donnent les types.
Variante : la même réplique, trois fois, avec trois sous-textes ; le groupe les nomme.
7. Le souvenir sensoriel
Durée : 15 min. Effectif : seul, en groupe, yeux fermés.
Consigne : « Pensez à un moment agréable et précis — un repas, un lieu de vacances. Ne pensez pas à ce que vous avez ressenti : retrouvez ce que vous avez vu, entendu, senti, la température, ce que vous teniez dans la main. » Au bout de deux minutes, ouvrez les yeux et dites une réplique simple en gardant ces sensations.
Ce qu'il faut regarder : l'émotion arrive par les sensations, jamais quand on la cherche directement — c'est le principe de la mémoire affective chez Stanislavski. Restez sur des souvenirs agréables ou anodins : on ne va pas chercher un deuil ou un traumatisme dans un atelier, ce n'est pas le lieu ni le rôle de l'animateur.
Variante : un objet réel dans la main (une tasse chaude, une clé) comme point d'appui.
8. Le dos qui parle
Durée : 10 min. Effectif : 6 à 15, un à la fois devant le groupe.
Consigne : le comédien est de dos au public, il entre, s'arrête, reçoit une nouvelle — lettre, téléphone, regard vers la coulisse — et réagit. Le visage est invisible : tout passe par les épaules, la nuque, les mains, la respiration.
Ce qu'il faut regarder : on joue mieux de dos qu'on ne croit. C'est l'exercice qui guérit le mieux de la grimace. Le travail sur le corps seul est développé dans les exercices de mime.
Variante : de face, avec un masque neutre ou les yeux baissés.
9. Le tableau en trois temps
Durée : 15 min. Effectif : groupes de 4 à 6.
Consigne : chaque groupe reçoit une situation — « l'annonce des résultats », « le gâteau tombé », « l'invité qui n'arrive pas » — et prépare trois images figées : juste avant, l'instant même, juste après. On passe d'une image à l'autre en cinq secondes, au ralenti.
Ce qu'il faut regarder : que chaque personnage réagisse différemment. Un tableau où tout le monde a la même émotion est faux ; demandez qui, dans l'image, n'est pas d'accord avec les autres.
Variante : une réplique par personnage, une seule, dans le troisième temps.
10. La scène banale à sous-texte secret
Durée : 20 min. Effectif : par deux.
Consigne : un dialogue de quatre répliques sans enjeu, identique pour tous :
A : Tu as pris le pain ?
B : Oui, il est sur la table.
A : Ah. Merci.
B : De rien.
Chacun tire en secret une situation et un objectif : « tu viens d'apprendre qu'il te ment », « tu veux qu'elle reste dîner », « tu as gagné au loto et tu ne veux pas le dire ». On joue ; le groupe devine.
Ce qu'il faut regarder : les duos qui jouent l'objectif (« je veux qu'elle reste ») sont toujours plus clairs que ceux qui jouent l'émotion (« je suis triste »). C'est la leçon de toute la séance.
Variante : les deux mêmes comédiens rejouent avec les papiers échangés.
Une séance type d'une heure et demie
| Temps | Exercice | Pourquoi à ce moment |
|---|---|---|
| 0–10 min | échauffement du corps et de la voix | on ne travaille pas les émotions à froid |
| 10–25 | 5. La marche des émotions | le corps d'abord, en groupe, sans regard sur soi |
| 25–40 | 1. L'échelle de 1 à 10 | apprendre à doser |
| 40–50 | 3. Le miroir émotionnel | écoute, en binômes |
| 50–65 | 6. Le contre-emploi | le sous-texte |
| 65–85 | 10. La scène banale à sous-texte secret | tout ensemble, devant le groupe |
| 85–90 | retour au calme, deux mots chacun | on sort de l'émotion avant de partir |
Pour un groupe qui débute ou qui a peur du regard des autres, commencez plutôt par les exercices de confiance en soi et gardez le souvenir sensoriel (7) pour une séance ultérieure.
Ce qui coince le plus souvent
- La grimace. Le visage en fait trop parce que le corps ne fait rien. Remède : le dos qui parle (8) et la marche (5), visage neutre imposé.
- Le « tout à 10 ». Les débutants confondent intensité et sincérité. Remède : l'échelle (1), en ne faisant travailler que les niveaux 3 à 6.
- L'émotion jouée à la place de l'action. On « fait triste » au lieu de vouloir quelque chose. Remède : la scène à sous-texte secret (10), où l'objectif est écrit sur le papier.
- Le comédien qui se protège. Il rit, il commente, il sort de l'exercice. C'est de la gêne, pas de la mauvaise volonté : passez au travail en binômes, sans public, avant de revenir devant le groupe.
Pour aller plus loin dans le même esprit : dix exercices d'improvisation à faire chez soi, et le panorama de toutes les catégories d'exercices de théâtre. Pour une progression complète sur plusieurs mois, le recueil 50+ exercices de jeu d'acteur les classe par compétence.