Molière critique, dans ses trente-trois pièces, sept cibles qui reviennent sans cesse : les médecins qui ne savent rien et le disent en latin, les faux dévots qui se servent de Dieu pour prendre les femmes et les maisons, les précieuses et les pédants qui remplacent la vie par les mots, les bourgeois qui veulent être nobles et les nobles qui vivent à leurs crochets, les pères qui marient leurs filles comme on vend une terre, et, derrière tout cela, l'hypocrisie — le vice qu'il appelle lui-même « à la mode ». Ce n'est jamais une satire de la société entière, ni du roi : c'est une satire des caractères, de ce que chacun devient quand un défaut prend toute la place. Cette page donne les cibles pièce par pièce avec l'acte, la scène et la réplique, les mécanismes de cette satire, ce qu'elle lui a coûté, et ce qu'il faut en retenir pour une dissertation.

Les sept cibles, pièce par pièce
| Cible | Pièces | La scène et la réplique |
|---|---|---|
| Les médecins | Le Malade imaginaire, Le Médecin malgré lui, L'Amour médecin, Le Médecin volant, Monsieur de Pourceaugnac | Toinette en médecin : « Ignorantus, ignoranta, ignorantum » (Malade, III, 10) ; la cérémonie finale en latin de cuisine, « Bene, bene, bene respondere » — le médecin est reçu parce qu'il répond ce qu'on attend |
| Les faux dévots | Tartuffe, Dom Juan (acte V) | « Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme » (Tartuffe, III, 3) ; « Le Ciel défend, de vrai, certains contentements ; mais on trouve avec lui des accommodements » (IV, 5) ; Dom Juan : « l'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus » (V, 2) |
| Les précieuses et les pédants | Les Précieuses ridicules, Les Femmes savantes, La Critique de l'École des femmes | « Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation » — des chaises (Précieuses, sc. 9) ; Martine, la servante, contre la grammaire : « Quand on se fait entendre, on parle toujours bien » (Femmes savantes, II, 6) |
| Le bourgeois qui veut être noble — et le noble qui le pille | Le Bourgeois gentilhomme, George Dandin | Monsieur Jourdain fait Mamamouchi par de faux Turcs (IV, 3–5) pendant que Dorante, vrai noble, vit à ses frais ; George Dandin, paysan riche, méprisé par les Sotenville qu'il a achetés |
| Les pères et le mariage forcé | L'Avare, L'École des femmes, Le Malade imaginaire, Les Femmes savantes, Le Mariage forcé | « Sans dot ? » — Harpagon donne sa fille à un vieillard qui la prend sans dot (L'Avare, I, 5) ; Argan marie Angélique à un médecin pour avoir un médecin chez lui (Malade, I, 5) ; Arnolphe élève Agnès dans l'ignorance pour l'épouser |
| Les courtisans et les mondains | Le Misanthrope, Les Fâcheux, La Comtesse d'Escarbagnas | « Je veux qu'on soit sincère » (Alceste, Misanthrope, I, 1) contre le salon de Célimène où l'on médit de tous ceux qui viennent de sortir (II, 4) ; la scène du sonnet d'Oronte (I, 2) |
| L'hypocrisie — la cible derrière les cibles | Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope | « Et je ne hais rien tant que les contorsions / De tous ces grands faiseurs de protestations » (Misanthrope, I, 1) ; Dom Juan, V, 2 : l'hypocrisie est « un vice privilégié » |
Ce qui manque à la liste est aussi parlant : Molière ne se moque ni du roi, ni de l'Église comme institution, ni du peuple. Les servantes (Dorine, Toinette, Martine, Nicole) et les valets ont presque toujours raison. La satire vise ceux qui ont du pouvoir dans une maison et s'en servent mal.

Comment fonctionne la satire de Molière
1. Le caractère poussé à bout. Molière ne dit jamais « l'avarice est un défaut » : il met un avare dans une situation où son avarice doit choisir — entre sa cassette et son fils, entre son argent et sa fille —, et il choisit la cassette. Le public rit, et le rire est le jugement. C'est la définition de la comédie de caractère, qu'il invente.
2. Le regard d'en bas. La satire est portée par ceux qui n'ont rien à perdre : Dorine qui contredit Orgon, Toinette qui contredit Argan, Martine qui contredit Philaminte, Sganarelle qui contredit Dom Juan — et se fait battre. Le public s'identifie au valet, jamais au maître ; la leçon passe par le rire du domestique.
3. Le langage comme masque. Le latin des médecins, le jargon des précieuses, la grammaire des femmes savantes, la dévotion de Tartuffe : chaque cible a une langue, et la satire consiste à la faire parler jusqu'à ce qu'elle ne signifie plus rien. « Bene, bene, bene respondere » — la cérémonie du Malade imaginaire est du latin qui ne veut rien dire, chanté avec solennité.
4. La raison a toujours un porte-parole, et il a toujours tort de le dire. Cléante dans Tartuffe, Béralde dans Le Malade imaginaire, Chrysalde dans L'École des femmes : le « raisonneur » expose la position raisonnable, et le caractère ne l'écoute pas. C'est ce qui empêche la satire de devenir un sermon — Molière montre que la raison ne convainc personne, seule la ruse y arrive.
5. Le dénouement par ruse ou par miracle, jamais par conversion. Harpagon ne guérit pas de son avarice ; Argan ne guérit pas de sa peur ; Orgon n'est sauvé que par le roi. Le caractère est incurable : c'est le pessimisme au fond de la comédie, et ce qui la rend vraie.
Ces mécanismes se lisent scène par scène avec la méthode d'analyse par événements, montrée justement sur Le Malade imaginaire.
Ce que la satire lui a coûté
Tartuffe est interdit dès sa première version, en mai 1664 à Versailles, sous la pression de la Compagnie du Saint-Sacrement ; une deuxième version, Panulphe ou l'Imposteur, est interdite en 1667 après une seule représentation ; la pièce n'est autorisée qu'en 1669, cinq ans après. Dom Juan, créé en février 1665, est retiré après quinze représentations et ne sera pas réimprimé du vivant de Molière dans sa version complète. L'École des femmes (1662) déclenche une « querelle » d'un an, avec pamphlets et pièces adverses, à laquelle Molière répond par deux pièces sur scène — La Critique et L'Impromptu de Versailles. Ce qui le protège à chaque fois : le roi, qui pensionne la troupe et fait baptiser un fils de Molière. La satire des dévots est la seule qui ait mis sa carrière en danger ; celle des médecins, jamais — les médecins n'avaient pas de parti.

Pour une dissertation : « Que dénonce Molière ? »
Trois erreurs à éviter, que je lis dans toutes les copies. « Molière critique la société de son temps » : trop large — il critique des caractères, dans des maisons, pas la société ni le régime ; le dire, c'est ne pas avoir lu. « Molière veut corriger les mœurs par le rire » : c'est l'idée de la préface de Tartuffe — « corriger les hommes en les divertissant », que la tradition résume par castigat ridendo mores —, et Molière lui-même la contredit dans ses dénouements — personne n'est corrigé. « Molière est un moraliste » : il est un moraliste au sens du XVIIe siècle — quelqu'un qui décrit les mœurs —, pas un donneur de leçons ; le raisonneur qui donne des leçons est précisément celui que la pièce montre impuissant.
Ce qui tient : la satire de Molière est une satire de l'usage du pouvoir domestique et du langage — le père, le mari, le dévot, le médecin, le savant — par des gens qui ne l'ont pas ; et elle est portée par le rire du public plus que par un discours. Pour appuyer : une scène, une réplique, un mécanisme, pas une généralité. Les 33 pièces donnent la liste par année ; Tartuffe et Le Malade imaginaire ont leur page ; le commentaire de texte théâtral donne la méthode de rédaction.
Jouer la satire aujourd'hui
Ce qui vieillit : les cibles. Plus personne ne craint le latin des médecins ni les dévots de la Compagnie du Saint-Sacrement. Ce qui ne vieillit pas : le mécanisme — un caractère, un pouvoir, un langage. Quand je monte Le Malade imaginaire avec des adultes, la question de la première lecture n'est pas « de quoi Molière se moque-t-il ? » mais « de quoi se moquerait-il chez nous ? » — et les comédiens trouvent seuls : le médecin devient le coach, le dévot devient l'influenceur, le latin devient le jargon. On ne change pas un mot du texte ; on change ce qu'on voit derrière. La mise en scène part de là, et les 25 comédies les plus drôles montrent ce que la satire est devenue après lui, de Beaumarchais à Reza.