Une entrée en scène se rate presque toujours avant d'entrer : dans la minute où l'on attend en coulisses, où l'on relit son texte, où l'on regarde la salle par la fente du rideau. Ce qui se voit ensuite — le pas hésitant, le regard au sol, la première réplique avalée — n'est que la conséquence. Cette page donne la méthode que j'utilise avec des adultes et des enfants : ce qu'on fait dans la dernière minute, comment on franchit le bord de la scène, ce qu'on fait des trois premières secondes, comment on lance la première réplique, les erreurs que je vois à chaque spectacle et les exercices qui les corrigent.

Avant : la dernière minute en coulisses
1. On arrive à sa place d'entrée trois répliques avant, pas dix. Trop tôt, on attend, et l'attente fabrique le trac ; trop tard, on court. Chacun connaît sa réplique d'appel — celle du partenaire qui précède son entrée — et se place quand il entend celle d'avant. C'est le régisseur ou l'animateur qui le rappelle aux enfants ; les adultes le notent dans leur texte.
2. On ne relit pas son texte. La dernière minute n'est pas faite pour apprendre ; celui qui relit en coulisses entre en scène avec les mots dans les yeux au lieu de l'intention. Si le texte n'est pas su à ce moment-là, il ne le sera pas davantage dans trente secondes : la méthode pour apprendre son texte se travaille la semaine d'avant.
3. On respire par le ventre, deux fois, et on relâche les épaules. Le trac monte les épaules et coupe le souffle ; deux expirations longues, la mâchoire desserrée, les mains ouvertes — c'est tout ce qu'il faut. Ce sont les mêmes gestes que dans l'échauffement vocal, raccourcis à dix secondes.
4. On sait d'où l'on vient et ce que l'on veut. Le personnage n'apparaît pas de nulle part : il arrive de quelque part (de la rue, de la cuisine, d'une dispute) et il entre pour quelque chose (chercher quelqu'un, annoncer une nouvelle, se cacher). Une phrase, dite en silence dans la tête, avant de franchir le bord : « je viens de la gare et je cherche ma sœur ». Un comédien qui sait cela n'a plus de problème d'entrée ; c'est le point le plus important des dix.
Pendant : les trois premiers pas
5. On entre en marchant, à la vitesse du personnage, jusqu'à sa place. L'erreur la plus fréquente : entrer, s'arrêter au bord, chercher des yeux. Le premier pas franchit le bord de la scène, les deux suivants continuent — on ne s'arrête qu'arrivé là où le personnage va. La vitesse dit qui l'on est : le pressé, le prudent, celui qui ne veut pas être vu.
6. Le regard va au partenaire ou à l'objet, jamais à la salle et jamais au sol. Regarder le public en entrant, c'est sortir de la pièce ; regarder le sol, c'est disparaître. Le regard se pose sur ce que le personnage cherche : la personne à qui il va parler, la porte, la lettre sur la table. Avec les enfants, je le résume en une règle : « les yeux arrivent avant les pieds ».
7. On ne parle pas en entrant. La première réplique se dit arrivé, tourné vers celui à qui l'on parle, une demi-seconde après l'arrêt. Une réplique lancée en marchant se perd dans le mouvement, et le public entend la fin sans avoir compris le début. La seule exception : le personnage qui entre en criant parce qu'il crie déjà avant d'entrer — et alors on l'entend en coulisses d'abord.
8. La première réplique est plus forte et plus lente que la suivante. Le public a besoin d'une seconde pour comprendre qui vient d'arriver ; la première phrase lui laisse ce temps. Puis on prend le rythme de la scène. Les adultes ont tendance à faire l'inverse — la première réplique avalée, par peur, et les suivantes trop fortes.
Après : les cinq secondes qui suivent
9. On écoute la réponse. L'entrée n'est finie que quand le partenaire a répondu et qu'on l'a entendu. Beaucoup de comédiens, soulagés d'être entrés, décrochent pendant deux répliques ; ça se voit de la salle. Le truc : jusqu'à la deuxième réplique du partenaire, on ne pense qu'à ce qu'il dit.
10. Si l'entrée a raté, on ne la rejoue pas. Un pas de travers, un accessoire oublié, une réplique en avance : on continue. Le public ne sait pas ce qui était prévu ; il ne voit que le comédien qui s'arrête pour corriger. Les rattrapages se préparent en répétition, avec le partenaire — c'est le travail de la dernière répétition.
Les erreurs que je vois à chaque spectacle
- L'entrée « pour voir » : le comédien passe la tête, vérifie que c'est bien son tour, puis entre. Elle vient de la règle 1 non appliquée.
- L'entrée qui s'arrête au bord — règle 5. Le public voit un comédien qui attend, pas un personnage qui arrive.
- Le regard au public — règle 6. Chez les enfants, c'est le regard aux parents ; on le traite en répétition en plaçant un adulte au fond de la salle qui ne doit jamais être regardé.
- La réplique en marchant — règle 7.
- L'accessoire pris à l'envers : on entre avec la lettre, mais on ne sait plus dans quelle main. Chaque accessoire d'entrée a sa place en coulisses, marquée, et se prend de la même main à chaque répétition.
- L'entrée à deux qui ne se parlent pas : deux personnages qui arrivent ensemble arrivent d'une conversation — ils entrent en parlant, ou en se taisant après avoir parlé, mais pas côte à côte en silence comme dans un ascenseur.
Les exercices
Les entrées en série (10 minutes, tout le groupe). Chacun entre à son tour depuis les coulisses avec une consigne tirée au sort — « tu viens d'apprendre une bonne nouvelle », « tu cherches quelqu'un qui te doit de l'argent », « tu ne veux pas être vu » — marche jusqu'à une chaise, s'assied, regarde un partenaire déjà en scène, dit une seule phrase : « Je suis là. » Le groupe devine d'où il vient et ce qu'il veut. Si le groupe ne devine pas, l'entrée est refaite. C'est l'exercice qui règle les points 4, 5, 6 et 7 en une séance ; dix autres exercices d'improvisation le complètent.
L'entrée par la réplique d'appel (à deux). Le partenaire en scène dit trois répliques ; la troisième est le signal. Le comédien en coulisses doit être en scène, à sa place, regard posé, avant la fin de la troisième. On chronomètre. Avec les enfants, on le fait en jeu : celui qui arrive après la fin de la réplique a perdu.
La première réplique en trois volumes. On entre, on dit la première réplique trop fort, puis trop bas, puis juste ; le groupe vote. Ça apprend la règle 8 mieux que toute explication.
Avec des enfants de six à dix ans, ces trois exercices se jouent sous forme de jeux d'entrée et de regard, et une règle suffit : « on entre pour aller quelque part ». Le trac de fond — celui qui ne se règle pas dans la dernière minute — a sa propre page : gérer le stress sur scène.