Un dialogue fait rire dans trois cas. Le public sait quelque chose qu'un personnage ignore. Une réplique casse ce que la précédente avait fait attendre. Ou un personnage refuse de lâcher une idée fixe et pousse sa logique jusqu'à l'absurde, sans jamais s'en apercevoir. Tout le reste, le rythme, la chute, la répétition, sert ces trois ressorts. Voici les dix techniques qui en découlent, chacune avec un exemple pris dans le répertoire, puis un dialogue de dix-sept répliques commenté ligne par ligne.
Si vous cherchez des textes prêts à jouer plutôt qu'une méthode, allez directement aux dialogues comiques courts pour deux personnes.

Les dix techniques
1. Donnez à un personnage une idée fixe. Harpagon répond « Sans dot ! » à tous les arguments de Valère dans L'Avare. Le rire vient de l'obstination : quoi qu'on lui dise, il revient à sa cassette. Un personnage qui a une seule chose en tête est drôle parce qu'il est prévisible et que le public attend le retour de l'obsession. Donnez-lui un mot, un objet ou une peur, et faites-le revenir au pire moment.
2. Faites parler deux personnages de deux choses différentes. C'est le quiproquo. Dans Le Dîner de cons, Pignon entend « Juste Leblanc » et demande s'il n'a pas de prénom. Les deux personnages sont sincères, chacun est logique, et le public voit l'écart. Un bon quiproquo tient tant que ni l'un ni l'autre n'a de raison de vérifier ; écrivez-leur cette raison de ne pas vérifier.
3. Laissez le public en savoir plus que le personnage. Au quatrième acte du Tartuffe, Orgon est caché sous la table et Tartuffe courtise sa femme. Chaque phrase de Tartuffe est drôle, non par ce qu'elle dit, mais parce qu'on sait qui l'entend. Cette ironie dramatique transforme des répliques banales en répliques comiques : le rire est dans la situation, pas dans les mots.
4. Mettez le mot qui fait rire à la fin de la réplique. Une chute au milieu d'une phrase est perdue : le comédien continue à parler par-dessus le rire. Relisez chaque réplique et déplacez l'élément inattendu en dernière position. « Il attend. » vaut mieux que « Il attend que la pluie revienne, c'est son rôle. »
5. Utilisez la règle de trois. Deux fois la même chose installe une attente, la troisième la brise. Trois clients, trois demandes, la troisième absurde ; trois excuses, la troisième vraie. Deux fois ne suffit pas à créer l'habitude, quatre fois lasse.
6. Répétez. Dans Les Fourberies de Scapin, Géronte demande sept fois « Que diable allait-il faire dans cette galère ? » Dans Le Malade imaginaire, Toinette répond « Le poumon ! » à chaque symptôme. La répétition fait rire à partir de la troisième occurrence, à condition que le contexte change à chaque fois : même mot, situation différente.
7. Décalez le registre. Un valet qui parle comme un marquis (Mascarille dans Les Précieuses ridicules), un juge qui instruit le procès d'un chien avec la solennité d'une cour d'assises (Les Plaideurs), un client qui traite un parapluie comme un contrat commercial. Le sérieux appliqué à ce qui ne le mérite pas est un des ressorts les plus sûrs, parce qu'il ne demande aucune blague.
8. Tenez une logique absurde jusqu'au bout. Le Père Ubu, dans Ubu roi, raisonne parfaitement à partir de prémisses monstrueuses. Les personnages de Courteline aussi. La règle : le personnage ne doit jamais se rendre compte que sa logique est folle. Dès qu'il cligne de l'œil vers le public, le rire s'arrête.
9. Écrivez le contraire de ce que le personnage pense. Dans « Art » de Yasmina Reza, trois amis parlent d'un tableau blanc pendant une heure et demie ; ils parlent en réalité de leur amitié qui s'effrite. Le sous-texte fait rire par reconnaissance : le public comprend ce que les personnages n'osent pas dire. Un personnage poli qui bout est plus drôle qu'un personnage qui crie.
10. Coupez. Lisez le dialogue à voix haute, à deux. Supprimez toute réplique qui explique la blague, toute réplique où un personnage commente ce qui vient d'être dit, tout adjectif dans une chute. Une réplique comique dépasse rarement douze mots. Le silence, marqué par des points de suspension ou une didascalie, est une réplique.
Un exemple commenté : « Le parapluie »
Un magasin. LE VENDEUR derrière son comptoir. Entre LE CLIENT, un parapluie fermé à la main.
LE CLIENT. — Je viens rendre ce parapluie.
LE VENDEUR. — Il est cassé ?
LE CLIENT. — Non. Il n'a pas plu.
LE VENDEUR. — Pardon ?
LE CLIENT. — Je l'ai acheté mardi. Depuis, pas une goutte. Il ne sert à rien.
LE VENDEUR. — Monsieur, un parapluie ne fait pas pleuvoir.
LE CLIENT. — Alors à quoi sert-il ?
LE VENDEUR. — À vous protéger quand il pleut.
LE CLIENT. — Et quand il ne pleut pas ?
LE VENDEUR. — Il attend.
LE CLIENT. — Je ne paie pas trente euros pour quelque chose qui attend. J'ai déjà un beau-frère.
LE VENDEUR. — Je peux vous proposer un échange.
LE CLIENT. — Contre quoi ?
LE VENDEUR. — Un parasol. Avec lui, au moins, il fait beau.
LE CLIENT, après un temps. — Vous êtes sûr qu'il fonctionne ?
LE VENDEUR. — Regardez dehors.
LE CLIENT. — … Je le prends.
Ce qui fait rire, réplique par réplique.
- Réplique 3, « Il n'a pas plu » : la rupture d'attente (technique 4). On attendait « il est cassé » ; la vraie raison arrive en quatre mots, en fin de réplique.
- Répliques 5 à 9 : la logique absurde tenue (technique 8). Le client ne plaisante pas. Il a acheté un objet, l'objet n'a rien produit, il le rend. Chaque réponse raisonnable du vendeur nourrit la logique du client au lieu de l'arrêter.
- Réplique 10, « Il attend » : la chute la plus courte du texte, deux mots. Le vendeur, à force de répondre sérieusement, devient drôle à son tour (technique 7 : le sérieux appliqué à un parapluie).
- Réplique 11, le beau-frère : le comique de caractère. En une phrase, on apprend que le client a une vie, une famille et une rancune. C'est la réplique que le public retient.
- Répliques 12 à 14 : le renversement. Le vendeur adopte la logique du client pour s'en débarrasser, et la pousse un cran plus loin (technique 5 : la troisième proposition dévie).
- Répliques 15 à 17 : la chute finale. Le client, sceptique, demande une preuve ; le vendeur montre la fenêtre ; le client achète du beau temps. Personne n'a cligné de l'œil, personne n'a expliqué la blague.
Notez ce qui n'y est pas : aucun jeu de mots, aucune insulte, aucun personnage qui rit. Dix-sept répliques, moins de cent cinquante mots, deux caractères et une seule idée exploitée jusqu'au bout.
Trois erreurs qui tuent un dialogue comique
Expliquer. Si un personnage dit « c'est absurde » ou « tu plaisantes », il fait le travail du public à sa place, et le public arrête de rire. Coupez la réplique de commentaire, gardez la réplique qui l'a provoquée.
Faire rire les personnages. Un personnage qui rit de sa propre réplique la désamorce. Dans les grandes comédies, personne ne trouve la situation drôle : Harpagon souffre vraiment, Pignon veut vraiment aider. Le rire est réservé à la salle.
Rendre tout le monde drôle. Un dialogue comique a besoin d'un pivot sérieux, celui qui réagit normalement : Brochant face à Pignon, le vendeur face au client. Sans lui, il n'y a plus d'écart, et sans écart, plus de rire. Attribuez à un personnage le rôle de la raison, et laissez-le perdre.
Des dialogues prêts à jouer
Pour voir ces techniques appliquées sur des textes complets :
- Dialogues comiques courts entre 2 personnes : des scènes à deux de trois à cinq minutes, lisibles en entier.
- 15 Dialogues comiques : le recueil complet, quinze sketches à deux prêts pour un atelier, un cabaret ou une audition.
- Pièces comiques à deux personnages : quand il faut plus qu'un sketch.
- Réplique, tirade ou monologue : les formes du dialogue théâtral, avec exemples.
- Écrire une saynète : pour transformer un dialogue en courte pièce.