Le théâtre représente un hôtel garni à Paris. On voit un cabinet, avec une toilette.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
HECTOR, dans un fauteuil, près d'une toilette.
HECTOR
Il est, parbleu, grand jour. Déjà de leur ramage
Les coqs ont éveillé tout notre voisinage.
Que servir un joueur est un maudit métier !
Ne serai-je jamais laquais d'un sous-fermier ?
Je ronflerais mon soûl la grasse matinée,
Et je m'enivrerais le long de la journée :
Je ferais mon chemin ; j'aurais un bon emploi ;
Je serais dans la suite un conseiller du roi,
Rat-de-cave ou commis ; et que sait-on ? Peut-être
Je deviendrais un jour aussi gras que mon maître.
J'aurais un bon carrosse à ressorts bien liants ;
De ma rotondité j'emplirais le dedans :
Il n'est que ce métier pour brusquer la fortune ;
Et tel change de meuble et d'habit chaque lune,
Qui, jasmin autrefois, d'un drap du sceau couvert,
Bornait sa garde-robe à son justaucorps vert.
Quelqu'un vient.
SCÈNE II
NÉRINE, HECTOR.
HECTOR
Si matin, Nérine, qui t'envoie ?
NÉRINE
Que fait Valère ?
HECTOR
Il dort.
NÉRINE
Il faut que je le voie.
HECTOR
Va, mon maître ne voit personne quand il dort.
NÉRINE
Je veux lui parler.
HECTOR
Paix, ne parle pas si fort.
NÉRINE
Oh ! J'entrerai, te dis-je.
HECTOR
Ici je suis de garde,
Et je ne puis t'ouvrir que la porte bâtarde.
NÉRINE
Tes sots raisonnements sont pour moi superflus.
HECTOR
Voudrais-tu voir mon maître in naturalibus ?
NÉRINE
Quand se lèvera-t-il ?
HECTOR
Mais, avant qu'il se lève,
Il faudra qu'il se couche ; et franchement...
NÉRINE
Achève.
HECTOR
Je ne dis mot.
NÉRINE
Oh ! Parle, ou de force, ou de gré.
HECTOR
Mon maître, en ce moment, n'est pas encor rentré.
NÉRINE
Il n'est pas rentré ?
HECTOR
Non. Il ne tardera guère :
Nous n'ouvrons pas matin. Il a plus d'une affaire,
Ce garçon-là.
NÉRINE
J'entends. Autour d'un tapis vert,
Dans un maudit brelan, ton maître joue et perd,
Ou bien réduit à sec, d'une âme familière,
Peut-être il parle au ciel d'une étrange manière.
Par ordre très exprès d'Angélique, aujourd'hui
Je viens pour rompre ici tout commerce avec lui.
Des serments les plus forts appuyant sa tendresse,
Tu sais qu'il a cent fois promis à ma maîtresse
De ne toucher jamais cornet, carte, ni dé,
Par quelque espoir de gain dont son cœur fût guidé ;
Cependant...
HECTOR
Je vois bien qu'un rival domestique
Consigne entre tes mains pour avoir Angélique.
NÉRINE
Et quand cela serait, n'aurais-je pas raison ?
Mon cœur ne peut souffrir de lâche trahison.
Angélique, entre nous, serait extravagante
De rejeter l'amour qu'a pour elle Dorante :
Lui, c'est un homme d'ordre, et qui vit congrument.
HECTOR
L'amour se plaît un peu dans le dérèglement.
NÉRINE
Un amant fait et mûr.
HECTOR
Les filles d'ordinaire,
Aiment mieux le fruit vert.
NÉRINE
D'un fort bon caractère ;
Qui ne sut de ses jours ce que c'est que le jeu.
HECTOR
Mais mon maître est aimé.
NÉRINE
Dont j'enrage. Morbleu !
Ne verrai-je jamais les femmes détrompées
De ces colifichets, de ces fades poupées,
Qui n'ont, pour imposer, qu'un grand air débraillé,
Un nez de tous côtés de tabac barbouillé,
Une lèvre qu'on mord pour rendre plus vermeille,
Un chapeau chiffonné qui tombe sur l'oreille,
Une longue steinkerque à replis tortueux,
Un haut-de-chausse bas prêt à tomber sous eux ;
Qui, faisant le gros dos, la main dans la ceinture,
Viennent, pour tout mérite, étaler leur figure ?
HECTOR
C'est le goût d'à présent ; tes cris sont superflus,
Mon enfant.
NÉRINE
Je veux, moi, réformer cet abus.
Je ne souffrirai pas qu'on trompe ma maîtresse,
Et qu'on profite ainsi d'une tendre faiblesse ;
Qu'elle épouse un joueur, un petit brelandier,
Un franc dissipateur, et dont tout le métier
Est d'aller de cent lieux faire la découverte
Où de jeux et d'amour on tient boutique ouverte,
Et qui le conduiront tout droit à l'hôpital.
HECTOR
Ton sermon me paraît un tant soit peu brutal.
Mais, tant que tu voudras, parle, prêche, tempête,
Ta maîtresse est coiffée.
NÉRINE
Et crois-tu, dans ta tête,
Que l'amour sur son cœur ait un si grand pouvoir ?
Elle est fille d'esprit ; peut-être dès ce soir
Dorante, par mes soins, l'épousera.
HECTOR
Tarare !
Elle est dans nos filets.
NÉRINE
Et moi je te déclare
Que je l'en tirerai dès aujourd'hui.
HECTOR
Bon ! Bon !
NÉRINE
Que Dorante a pour lui Nérine et la raison.
HECTOR
Et nous avons l'amour. Tu sais que d'ordinaire,
Quand l'amour veut parler, la raison doit se taire,
Dans les femmes, s'entend.
NÉRINE
Tu verras que chez nous,
Quand la raison agit, l'amour a le dessous.
Ton maître est un amant d'une espèce plaisante !
Son amour peut passer pour fièvre intermittente ;
Son feu pour Angélique est un flux et reflux.
HECTOR
Elle est, après le jeu, ce qu'il aime le plus.
NÉRINE
Oui, c'est la passion qui seule le dévore :
Dès qu'il a de l'argent, son amour s'évapore.
HECTOR
Mais en revanche aussi, quand il n'a pas un sou,
Tu m'avoueras qu'il est amoureux comme un fou.
NÉRINE
Oh ! J'empêcherai bien...
HECTOR
Nous ne te craignons guère ;
Et ta maîtresse, encor hier, promit à Valère,
De lui donner dans peu, pour prix de son amour,
Son portrait enrichi de brillants tout autour.
Nous l'attendons, ma chère, avec impatience :
Nous aimons les bijoux avec concupiscence.
NÉRINE
Ce portrait est tout prêt, mais ce n'est pas pour lui,
Et Dorante en sera possesseur aujourd'hui.
HECTOR
À d'autres.
NÉRINE
N'est-ce pas une honte à Valère,
Étant fils de famille, ayant encor son père,
Qu'il vive comme il fait, et que, comme un banni,
Depuis un an il loge en un hôtel garni ?
HECTOR
Et vous y logez bien, et vous et votre clique.
NÉRINE
Est-ce de même, dis ? Ma maîtresse Angélique,
Et la veuve sa sœur, ne sont dans ce pays
Que pour un temps, et n'ont point de père à Paris.
HECTOR
Valère a déserté la maison paternelle,
Mais ce n'est point à lui qu'il faut faire querelle ;
Et si monsieur son père avait voulu sortir,
Nous y serions encore, à ne t'en point mentir.
Ces pères, bien souvent, sont obstinés en diable.
NÉRINE
Il a tort, en effet, d'être si peu traitable !
Quoi qu'il en soit, enfin, je ne t'abuse pas,
Je fais la guerre ouverte ; et je vais de ce pas,
Dire ce que je vois, avertir ma maîtresse
Que Valère toujours est faux dans sa promesse ;
Qu'il ne sera jamais digne de ses amours ;
Qu'il a joué, qu'il joue, et qu'il jouera toujours.
Adieu.
HECTOR
Bonjour.
SCÈNE III
HECTOR, seul.
HECTOR
Autant que je m'y puis connaître,
Cette Nérine-ci n'est pas trop pour mon maître.
A-t-elle grand tort ? Non, c'est un panier percé,
Qui...
SCÈNE IV
VALÈRE, HECTOR.
Valère paraît en désordre, comme un homme qui a joué toute la nuit.
HECTOR
Mais je l'aperçois. Qu'il a l'air harassé !
On soupçonne aisément, à sa triste figure,
Qu'il cherche en vain quelqu'un qui prête à triple usure.
VALÈRE
Quelle heure est-il ?
HECTOR
Il est... je ne m'en souviens pas.
VALÈRE
Tu ne t'en souviens pas ?
HECTOR
Non, Monsieur.
VALÈRE
Je suis las
De tes mauvais discours ; et tes impertinences...
HECTOR, à part.
Ma foi, la vérité répond aux apparences.
VALÈRE
Ma robe de chambre. À part. Euh !
HECTOR, à part.
Il jure entre ses dents.
VALÈRE
Eh bien ! Me faudra-t-il attendre encor longtemps ? Il se promène.
HECTOR
Eh ! La voilà, monsieur. Il suit son maître, tenant sa robe de chambre toute déployée.
VALÈRE, se promenant.
Une école maudite
Me coûte, en un moment, douze trous tout de suite.
Que je suis un grand chien ! Parbleu, je te saurai,
Maudit jeu de trictrac, ou bien je ne pourrai.
Tu peux me faire perdre, ô fortune ennemie !
Mais me faire payer, parbleu, je t'en défie :
Car je n'ai pas un sou.
HECTOR, tenant toujours la robe.
Vous plairait-il, Monsieur... ?
VALÈRE, se promenant.
Je me ris de tes coups, j'incague ta fureur.
HECTOR
Votre robe de chambre est, Monsieur, toute prête.
VALÈRE
Va te coucher, maraud ; ne me romps point la tête.
Va-t'en.
HECTOR
Tant mieux.
SCÈNE V
VALÈRE, se mettant dans un fauteuil.
VALÈRE
Je veux dormir dans ce fauteuil.
Que je suis malheureux ! Je ne puis fermer l'œil.
Je dois de tous côtés, sans espoir, sans ressource,
Et n'ai pas, grâce au ciel, un écu dans ma bourse.
Hector ! ... que ce coquin est heureux de dormir !
Hector !
SCÈNE VI
VALÈRE, HECTOR.
HECTOR, derrière le théâtre.
Monsieur ?
VALÈRE
Eh bien ! Bourreau, veux-tu venir ?
Hector entre à moitié déshabillé.
N'es-tu pas las encor de dormir, misérable ?
HECTOR
Las de dormir ! Monsieur ? Hé ! Je me donne au diable,
Je n'ai pas eu le temps d'ôter mon justaucorps.
VALÈRE
Tu dormiras demain.
HECTOR, à part.
Il a le diable au corps.
VALÈRE
Est-il venu quelqu'un ?
HECTOR
Il est, selon l'usage,
Venu maint créancier ; de plus, un gros visage,
Un maître de trictrac qui ne m'est pas connu.
Le maître de musique est encore venu.
Ils reviendront bientôt.
VALÈRE
Bon. Pour cette autre affaire,
M'as-tu déterré... ?
HECTOR
Qui ? Cette honnête usurière,
Qui nous prête, par heure, à vingt sous par écu ?
VALÈRE
Justement, elle-même.
HECTOR
Oui, monsieur, j'ai tout vu.
Qu'on vend cher maintenant l'argent à la jeunesse !
Mais enfin, j'ai tant fait, avec un peu d'adresse,
Qu'elle m'a reconduit d'un air fort obligeant ;
Et vous aurez, je crois, au plus tôt votre argent.
VALÈRE
J'aurais les mille écus ! Ô ciel ! Quel coup de grâce !
Hector, mon cher Hector, viens çà que je t'embrasse.
HECTOR
Comme l'argent rend tendre !
VALÈRE
Et tu crois qu'en effet,
Je n'ai, pour en avoir, qu'à donner mon billet ?
HECTOR
Qui le refuserait serait bien difficile :
Vous êtes aussi bon que banquier de la ville.
Pour la réduire au point où vous la souhaitez,
Il a fallu lever bien des difficultés :
Elle est d'accord de tout, du temps, des arrérages ;
Il ne faut maintenant que lui donner des gages.
VALÈRE
Des gages ?
HECTOR
Oui, monsieur.
VALÈRE
Mais y penses-tu bien ?
Où les prendrai-je, dis ?
HECTOR
Ma foi, je n'en sais rien.
Pour nippes, nous n'avons qu'un grand fonds d'espérance
Sur les produits trompeurs d'une réjouissance ;
Et dans ce siècle-ci, messieurs les usuriers,
Sur de pareils effets prêtent peu volontiers.
VALÈRE
Mais quel gage, dis-moi, veux-tu que je lui donne ?
HECTOR
Elle viendra tantôt elle-même en personne,
Vous vous ajusterez ensemble en quatre mots.
Mais, Monsieur, s'il vous plaît, pour changer de propos,
Aimeriez-vous toujours la charmante Angélique ?
VALÈRE
Si je l'aime ? Ah ! Ce doute et m'outrage et me pique.
Je l'adore.
HECTOR
Tant pis : c'est un signe fâcheux.
Quand vous êtes sans fonds, vous êtes amoureux ;
Et quand l'argent renaît, votre tendresse expire.
Votre bourse est, Monsieur, puisqu'il faut vous le dire,
Un thermomètre sûr, tantôt bas, tantôt haut,
Marquant de votre cœur ou le froid ou le chaud.
VALÈRE
Ne crois pas que le jeu, quelque sort qu'il me donne,
Me fasse abandonner cette aimable personne.
HECTOR
Oui, mais j'ai bien peur, moi, qu'on ne vous plante là.
VALÈRE
Et sur quel fondement peux-tu juger cela ?
HECTOR
Nérine sort d'ici, qui m'a dit qu'Angélique
Pour Dorante votre oncle en ce moment s'explique ;
Que vous jouez toujours, malgré tous vos serments,
Et qu'elle abjure enfin ses tendres sentiments.
VALÈRE
Dieux ! Que me dis-tu là ?
HECTOR
Ce que je viens d'entendre.
VALÈRE
Bon ! Cela ne se peut ; on t'a voulu surprendre.
HECTOR
Vous êtes assez riche en bonne opinion,
À ce qu'il me paraît.
VALÈRE
Point. Sans présomption,
On sait ce que l'on vaut.
HECTOR
Mais si, sans vouloir rire,
Tout allait comme j'ai l'honneur de vous le dire,
Et qu'Angélique enfin pût changer...
VALÈRE
En ce cas,
Je prends le parti... mais cela ne se peut pas.
HECTOR
Si cela se pouvait, qu'une passion neuve ?...
VALÈRE
En ce cas, je pourrais rabattre sur la veuve,
La Comtesse sa sœur.
HECTOR
Ce dessein me plaît fort.
J'aime un amour fondé sur un bon coffre-fort.
Si vous vouliez un peu vous aider avec elle,
Cette veuve, je crois, ne serait point cruelle ;
Ce serait une éponge à presser au besoin.
VALÈRE
Cette éponge, entre nous, ne vaudrait pas ce soin.
HECTOR
C'est, dans son caractère, une espèce parfaite,
Un ambigu nouveau de prude et de coquette,
Qui croit mettre les cœurs à contribution,
Et qui veut épouser ; c'est là sa passion.
VALÈRE
Épouser ?
HECTOR
Un marquis, de même caractère,
Grand épouseur aussi, la galope et la flaire.
VALÈRE
Et quel est ce marquis ?
HECTOR
C'est, à vous parler net,
Un marquis de hasard fait par le lansquenet ;
Fort brave, à ce qu'il dit, intrigant, plein d'affaires ;
Qui croit de ses appas les femmes tributaires ;
Qui gagne au jeu beaucoup, et qui, dit-on, jadis
Était valet de chambre avant d'être marquis.
Mais sauvons-nous, Monsieur, j'aperçois votre père.
SCÈNE VII
GÉRONTE, VALÈRE, HECTOR.
GÉRONTE
Doucement ; j'ai deux mots à vous dire, Valère.
À Hector.
Pour toi, j'ai quelques coups de canne à te prêter.
HECTOR
Excusez-moi, Monsieur, je ne puis m'arrêter.
GÉRONTE
Demeure là, maraud.
HECTOR, à part.
Il n'est pas temps de rire.
GÉRONTE
Pour la dernière fois, mon fils, je viens vous dire
Que votre train de vie est si fort scandaleux,
Que vous m'obligerez à quelque éclat fâcheux.
Je ne puis retenir ma bile davantage,
Et ne saurais souffrir votre libertinage.
Vous êtes pilier-né de tous les lansquenets,
Qui sont, pour la jeunesse, autant de trébuchets.
Un bois plein de voleurs est un plus sûr passage ;
Dans ces lieux, jour et nuit, ce n'est que brigandage.
Il faut opter des deux, être dupe ou fripon.
HECTOR
Tous ces jeux de hasard n'attirent rien de bon.
J'aime les jeux galants où l'esprit se déploie.
À Géronte.
C'est, Monsieur, par exemple, un joli jeu que l'oie.
GÉRONTE, à Hector.
Tais-toi. À Valère.
Non, à présent le jeu n'est que fureur :
On joue argent, bijoux, maisons, contrats, honneur ;
Et c'est ce qu'une femme, en cette humeur à craindre,
Risque plus volontiers, et perd plus sans se plaindre.
HECTOR
Oh ! Nous ne risquons pas, Monsieur, de tels bijoux.
GÉRONTE
Votre conduite enfin m'enflamme de courroux ;
Je ne puis vous souffrir vivre de cette sorte :
Vous m'avez obligé de vous fermer ma porte ;
J'étais las, attendant chez moi votre retour,
Qu'on fît du jour la nuit, et de la nuit le jour.
HECTOR
C'est bien fait. Ces joueurs qui courent la fortune,
Dans leurs dérèglements ressemblent à la lune,
Se couchant le matin, et se levant le soir.
GÉRONTE
Vous me poussez à bout ; mais je vous ferai voir
Que si vous ne changez de vie et de manière,
Je saurai me servir de mon pouvoir de père,
Et que de mon courroux vous sentirez l'effet.
HECTOR, à Valère.
Votre père a raison.
GÉRONTE
Comme le voilà fait !
Débraillé, mal peigné, l'œil hagard ! À sa mine
On croirait qu'il viendrait, dans la forêt voisine,
De faire un mauvais coup.
HECTOR, à part.
On croirait vrai de lui :
Il a fait trente fois coupe-gorge aujourd'hui.
GÉRONTE
Serez-vous bientôt las d'une telle conduite ?
Parlez, que dois-je enfin espérer dans la suite ?
VALÈRE
Je reviens aujourd'hui de mon égarement,
Et ne veux plus jouer, mon père, absolument.
HECTOR, à part.
Voilà du fruit nouveau dont son fils le régale.
GÉRONTE
Quand ils n'ont pas un sou, voilà de leur morale.
VALÈRE
J'ai de l'argent encore ; et, pour vous contenter,
De mes dettes je veux aujourd'hui m'acquitter.
GÉRONTE
S'il est ainsi, vraiment, j'en ai bien de la joie.
HECTOR, bas à Valère.
Vous acquitter, Monsieur ! Avec quelle monnaie ?
VALÈRE, bas à Hector.
Te tairas-tu ? Haut à son père.
Mon oncle aspire dans ce jour
À m'ôter d'Angélique et la main et l'amour :
Vous savez que pour elle il a l'âme blessée,
Et qu'il veut m'enlever...
GÉRONTE
Oui, je sais sa pensée,
Et je serai ravi de le voir confondu.
HECTOR, à Géronte.
Vous n'avez qu'à parler, c'est un homme tondu.
GÉRONTE
Je voudrais bien déjà que l'affaire fût faite.
Angélique est fort riche, et point du tout coquette,
Maîtresse de son choix. Avec ce bon dessein,
Va te mettre en état de mériter sa main,
Payer tes créanciers...
VALÈRE
J'y vais, j'y cours... Il va pour sortir, parle bas à Hector, et revient.
Mon père...
GÉRONTE
Hé ! Plaît-il ?
VALÈRE
Pour sortir entièrement d'affaire,
Il me manque environ quatre ou cinq mille francs.
Si vous vouliez, Monsieur...
GÉRONTE
Ah ! Ah ! Je vous entends.
Vous m'avez mille fois bercé de ces sornettes.
Non ; comme vous pourrez, allez payer vos dettes.
VALÈRE
Mais, mon père, croyez...
GÉRONTE
À d'autres, s'il vous plaît.
VALÈRE
Prêtez-mille écus.
HECTOR, à Géronte.
Nous paierons l'intérêt
Au denier un.
VALÈRE
Monsieur...
GÉRONTE
Je ne puis vous entendre.
VALÈRE
Je ne veux point, mon père, aujourd'hui vous surprendre ;
Et pour vous faire voir quels sont mes bons desseins,
Retenez cet argent, et payez par vos mains.
HECTOR
Ah ! Parbleu, pour le coup, c'est être raisonnable.
GÉRONTE
Et de combien encore êtes-vous redevable ?
VALÈRE
La somme n'y fait rien.
GÉRONTE
La somme n'y fait rien ?
HECTOR
Non. Quand vous le verrez vivre en homme de bien,
Vous ne regretterez nullement la dépense ;
Et nous ferons, Monsieur, la chose en conscience.
GÉRONTE
Écoutez : je veux bien faire un dernier effort ;
Mais, après cela, si...
VALÈRE
Modérez ce transport ;
Que sur mes sentiments votre âme se repose.
Je vais voir Angélique ; et mon cœur se propose
D'arrêter son courroux déjà prêt d'éclater.
SCÈNE VIII
GÉRONTE, HECTOR.
HECTOR
Je m'en vais travailler, moi, pour vous contenter,
À vous faire, en raisons claires et positives,
Le mémoire succinct de nos dettes passives,
Et que j'aurai l'honneur de vous montrer dans peu.
SCÈNE IX
GÉRONTE, seul.
GÉRONTE
Mon frère en son amour n'aura pas trop beau jeu.
Non, quand ce ne serait que pour le contredire,
Je veux rompre l'hymen où son amour aspire ;
Et j'aurai deux plaisirs à la fois, si je puis,
De chagriner mon frère, et marier mon fils.
SCÈNE X
MONSIEUR TOUTABAS, GÉRONTE.
TOUTABAS
Avec tous les respects d'un cœur vraiment sincère,
Je viens pour vous offrir mon petit ministère.
Je suis, pour vous servir, gentilhomme auvergnac,
Docteur dans tous les jeux, et maître de trictrac :
Mon nom est Toutabas, Vicomte de La Case,
Et votre serviteur, pour terminer ma phrase.
GÉRONTE, à part.
Un maître de trictrac ! Il me prend pour mon fils.
Haut.
Quoi ! Vous montrez, Monsieur, un tel art dans Paris ?
Et l'on ne vous a pas fait présent, en galère,
D'un brevet d'espalier ?
TOUTABAS, à part.
À quel homme ai-je affaire ?
Haut.
Comment ! Je vous soutiens que dans tous les états
On ne peut de mon art assez faire de cas ;
Qu'un enfant de famille, et qu'on veut bien instruire,
Devrait savoir jouer avant que savoir lire.
GÉRONTE
Monsieur le professeur, avec vos raisons,
Il faudrait vous loger aux petites-maisons.
TOUTABAS
De quoi sert, je vous prie, une foule inutile
De chanteurs, de danseurs, qui montrent par la ville ?
Un jeune homme en est-il plus riche quand il sait
Chanter ré mi fa sol, ou danser un menuet ?
Paiera-t-on des marchands la cohorte pressante
Avec un vaudeville ou bien une courante ?
Ne vaut-il pas bien mieux qu'un jeune cavalier
Dans mon art au plus tôt se fasse initier ?
Qu'il sache, quand il perd, d'une âme non commune,
À force de savoir, rappeler la fortune ?
Qu'il apprenne un métier qui, par de sûrs secrets,
En le divertissant, l'enrichisse à jamais ?
GÉRONTE
Vous êtes riche, à voir ?
TOUTABAS
Le jeu fait vivre à l'aise
Nombre d'honnêtes gens, fiacres, porteurs de chaise ;
Mille usuriers fournis de ces obscurs brillants,
Qui vont de doigts en doigts tous les jours circulants ;
Des gascons à souper dans les brelans fidèles ;
Des chevaliers sans ordre ; et tant de demoiselles
Qui, sans le lansquenet et son produit caché,
De leur faible vertu feraient fort bon marché,
Et dont tous les hivers la cuisine se fonde
Sur l'impôt établi d'une infaillible ronde.
GÉRONTE
S'il est quelque joueur qui vive de son gain,
On en voit tous les jours mille mourir de faim,
Qui, forcés à garder une longue abstinence,
Pleurent d'avoir trop mis à la réjouissance.
TOUTABAS
Et c'est de là que vient la beauté de mon art.
En suivant mes leçons, on court peu ce hasard.
Je sais, quand il le faut, par un peu d'artifice,
D'un sort injurieux corriger la malice ;
Je sais dans un trictrac, quand il faut un sonnez,
Glisser des dés heureux, ou chargés, ou pipés ;
Et quand mon plein est fait, gardant mes avantages,
J'en substitue aussi d'autres prudents et sages,
Qui, n'offrant à mon gré que des as à tous coups,
Me font en un instant enfiler douze trous.
GÉRONTE
Et Monsieur Toutabas, vous avez l'insolence
De venir dans ces lieux montrer votre science ?
TOUTABAS
Oui, monsieur, s'il vous plaît.
GÉRONTE
Et vous ne craignez pas
Que j'arme contre vous quatre paires de bras,
Qui le long de vos reins ? ...
TOUTABAS
Monsieur, point de colère ;
Je ne suis point ici venu pour vous déplaire.
GÉRONTE, le poussant.
Maître juré filou, sortez de la maison.
TOUTABAS
Non, je n'en sors qu'après vous avoir fait leçon ?
GÉRONTE
À moi, leçon ?
TOUTABAS
Je veux, par mon savoir extrême,
Que vous escamotiez un dé comme moi-même.
GÉRONTE
Je ne sais qui me tient, tant je suis animé,
Que quelques bons soufflets donnés à poing fermé...
Va-t'en. Il le prend par les épaules.
TOUTABAS
Puisque aujourd'hui votre humeur pétulante
Vous rend l'âme aux leçons un peu récalcitrante,
Je reviendrai demain pour la seconde fois.
GÉRONTE
Reviens.
TOUTABAS
Vous plairait-il de m'avancer le mois ?
GÉRONTE, le poussant tout à fait dehors.
Sortiras-tu d'ici, vrai gibier de potence ?
SCÈNE XI
GÉRONTE, seul.
GÉRONTE
Je ne puis respirer, et j'en mourrai, je pense.
Heureusement mon fils n'a point vu ce fripon :
Il me prenait pour lui dans cette occasion.
Sachons ce qu'il a fait ; et, sans plus de mystère,
Concluons son hymen, et finissons l'affaire.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Angélique, Nérine.
ANGÉLIQUE
Mon cœur serait bien lâche, après tant de serments,
D'avoir encor pour lui de tendres mouvements.
Nérine, c'en est fait, pour jamais je l'oublie ;
Je ne veux ni l'aimer, ni le voir de ma vie ;
Je sens la liberté de retour dans mon cœur.
Ne me viens pas, au moins, parler en sa faveur.
NÉRINE
Moi, parler pour Valère ! Il faudrait être folle.
Que plutôt à jamais je perde la parole !
ANGÉLIQUE
Ne viens point désormais, pour calmer mon dépit,
Rappeler à mes sens son air et son esprit ;
Car tu sais qu'il en a.
NÉRINE
De l'esprit ! Lui, madame !
Il est plus journalier mille fois qu'une femme :
Il rêve à tout moment ; et sa vivacité
Dépend presque toujours d'une carte, ou d'un dé.
ANGÉLIQUE
Mon cœur est maintenant certain de sa victoire.
NÉRINE
Madame, croyez-moi, je connais le grimoire.
Souvent tous ces dépits sont des hoquets d'amour.
ANGÉLIQUE
Non ; l'amour de mon cœur est banni sans retour.
NÉRINE
Cet hôte dans un cœur a bientôt fait son gîte ;
Mais il se garde bien d'en déloger si vite.
ANGÉLIQUE
Ne crains rien de mon cœur.
NÉRINE
S'il venait à l'instant,
Avec cet air flatteur, soumis, insinuant,
Que vous lui connaissez ; que d'un ton pathétique,
Elle se met à ses pieds.
Il vous dît à vos pieds : "Non, charmante Angélique,
Je ne veux opposer à tout votre courroux
Qu'un seul mot : je vous aime, et je n'aime que vous.
Votre âme en ma faveur n'est-elle point émue ?
Vous ne me dites rien ! Vous détournez la vue !
Elle se relève.
Vous voulez donc ma mort ? Il faut vous contenter."
Peut-être en ce moment pour vous épouvanter,
Il se soufflettera d'une main mutinée,
Se donnera du front contre une cheminée,
S'arrachera de rage un toupet de cheveux
Qui ne sont pas à lui. Mais de ces airs fougueux
Ne vous étonnez pas ; comptez qu'en sa colère
Il ne se fera pas grand mal.
ANGÉLIQUE
Laisse-moi faire.
NÉRINE
Vous voilà, grâce au ciel, bien instruite sur tout ;
Ne vous démentez point, tenez bon jusqu'au bout.
SCÈNE II
La Comtesse, Angélique, Nérine.
LA COMTESSE
On dit partout, ma sœur, qu'un peu moins prévenue,
Vous épousez Dorante.
ANGÉLIQUE
Oui, j'y suis résolue.
LA COMTESSE
Mon cœur en est ravi. Valère est un vrai fou,
Qui jouerait votre bien jusques au dernier sou.
ANGÉLIQUE
D'accord.
LA COMTESSE
J'aime à vous voir vaincre votre tendresse.
Cet amour, entre nous, était une faiblesse.
Il faut se dégager de ces attachements
Que la raison condamne et qui flattent nos sens.
ANGÉLIQUE
Il est vrai.
LA COMTESSE
Rien n'est plus à craindre dans la vie,
Qu'un époux qui du jeu ressent la tyrannie.
J'aimerais mieux qu'il fût gueux, avaricieux,
Coquet, fâcheux, mal fait, brutal, capricieux,
Ivrogne, sans esprit, débauché, sot, colère,
Que d'être un emporté joueur comme est Valère.
ANGÉLIQUE
Je sais que ce défaut est le plus grand de tous.
LA COMTESSE
Vous ne voulez donc plus en faire votre époux ?
ANGÉLIQUE
Moi ? Non : dans ce dessein nos humeurs sont conformes.
NÉRINE
Il a, ma foi, reçu son congé dans les formes.
LA COMTESSE
C'est bien fait. Puisque enfin vous renoncez à lui,
Je vais l'épouser, moi.
ANGÉLIQUE
L'épouser ?
LA COMTESSE
Aujourd'hui.
ANGÉLIQUE
Ce joueur, qu'à l'instant ?...
LA COMTESSE
Je saurai le réduire.
On sait sur les maris ce que l'on a d'empire.
ANGÉLIQUE
Quoi ! Vous voulez, ma sœur, avec cet air si doux,
Ce maintien réservé, prendre un nouvel époux ?
LA COMTESSE
Et pourquoi non, ma sœur ? Fais-je donc un grand crime
De rallumer les feux d'un amour légitime ?
J'avais fait vœu de fuir tout autre engagement.
Pour garder du défunt le souvenir charmant,
Je portais son portrait ; et cette vive image
Me soulageait un peu des chagrins du veuvage :
Mais qu'est-ce qu'un portrait, quand on aime bien fort ?
C'est un époux vivant qui console d'un mort.
NÉRINE
Madame n'aime pas les maris en peinture.
LA COMTESSE
Cela racquitte-t-il d'une perte aussi dure ?
NÉRINE
C'est irriter le mal, au lieu de l'adoucir.
ANGÉLIQUE
Connaisseuse en maris, vous deviez mieux choisir.
Vous unir à Valère !
LA COMTESSE
Oui, ma sœur, à lui-même.
ANGÉLIQUE
Mais vous n'y pensez pas. Croyez-vous qu'il vous aime ?
LA COMTESSE
S'il m'aime, lui ! S'il m'aime ! Ah ! Quel aveuglement !
On a certains attraits, un certain enjouement,
Que personne ne peut me disputer, je pense.
ANGÉLIQUE
Après un si long temps de pleine jouissance,
Vos attraits sont à vous sans contestation.
LA COMTESSE
Et je puis en user à ma discrétion.
ANGÉLIQUE
Sans doute. Et je vois bien qu'il n'est pas impossible
Que Valère pour vous ait eu le cœur sensible.
L'or est d'un grand secours pour acheter un cœur ;
Ce métal, en amour, est un grand séducteur.
LA COMTESSE
En vain vous m'insultez avec un tel langage ;
La modération fut toujours mon partage :
Mais ce n'est point par l'or que brillent mes attraits ;
Et jamais, en aimant, je ne fis de faux frais.
Mes sentiments, ma sœur, sont différents des vôtres ;
Si je connais l'amour, ce n'est que dans les autres.
J'ai beau m'armer de fier, je vois de toutes parts
Mille cœurs amoureux suivre mes étendards :
Un conseiller de robe, un seigneur de finance,
Dorante, le marquis briguent mon alliance ;
Mais si d'un nouveau nœud je veux bien me lier,
Je prétends à Valère offrir un cœur entier.
Je fais profession d'une vertu sévère.
ANGÉLIQUE
Qui peut vous assurer de l'amour de Valère ?
LA COMTESSE
Qui peut m'en assurer ? Mon mérite, je crois.
ANGÉLIQUE
D'autres sur lui, ma sœur, auraient les mêmes droits.
LA COMTESSE
Il n'eut jamais pour vous qu'une estime stérile,
Un petit feu léger, vagabond, volatile.
Quand on veut inspirer une solide amour,
Il faut avoir vécu, ma sœur, bien plus d'un jour ;
Avoir un certain poids, une beauté formée
Par l'usage du monde, et des ans confirmée.
Vous n'en êtes pas là.
ANGÉLIQUE
J'attendrai bien du temps.
NÉRINE
Madame est prévoyante, elle a pris les devants.
Mais on vient.
SCÈNE III
La Comtesse, Angélique, Nérine, un laquais.
LE LAQUAIS, à la Comtesse.
Le Marquis, Madame, est là qui monte.
LA COMTESSE
Le Marquis ? Hé ! Non, non ; il n'est pas sur mon compte.
SCÈNE IV
Le Marquis, La Comtesse, Angélique, Nérine.
Le Marquis, se rajustant, à la Comtesse.
LE MARQUIS
Je suis tout en désordre : un maudit embarras
M'a fait quitter ma chaise à deux ou trois cents pas ;
Et j'y serais encor dans des peines mortelles,
Si l'amour, pour vous voir, ne m'eût prêté ses ailes.
LA COMTESSE
Que monsieur le Marquis est galant sans fadeur !
LE MARQUIS
Oh ! Point du tout, je suis votre humble serviteur.
Mais, à vous parler net, sans que l'esprit fatigue,
Près du sexe je sais me démêler d'intrigue.
Apercevant Angélique.
Ah ! Juste ciel ! Quel est cet admirable objet !
LA COMTESSE
C'est ma sœur.
LE MARQUIS
Votre sœur ! Vraiment, c'est fort bien fait.
Je vous sais gré d'avoir une sœur aussi belle ;
On la prendrait, parbleu, pour votre sœur jumelle.
LA COMTESSE
Comme à tout ce qu'il dit il donne un joli tour !
Qu'il est sincère ! On voit qu'il est homme de cour.
LE MARQUIS
Homme de cour, moi ! Non. Ma foi, la cour m'ennuie ;
L'esprit de ce pays n'est qu'en superficie ;
Sitôt que vous voulez un peu l'approfondir,
Vous rencontrez le tuf. J'y pourrais m'agrandir ;
J'ai de l'esprit, du cœur, plus que seigneur de France ;
Je joue, et j'y ferais fort bonne contenance :
Mais je n'y vais jamais que par nécessité,
Et pour y rendre au roi quelque civilité.
NÉRINE
Il vous est obligé, Monsieur, de tant de peine.
LE MARQUIS
Je n'y suis pas plus tôt, soudain je perds haleine.
Ces fades compliments sur de grands mots montés,
Ces protestations qui sont futilités,
Ces serrements de mains dont on vous estropie,
Ces grands embrassements dont un flatteur vous lie,
M'ôtent à tout moment la respiration :
On ne s'y dit bonjour que par convulsion.
ANGÉLIQUE, au Marquis.
Les dames de la cour sont bien mieux votre affaire ?
LE MARQUIS
Point. Il faut être au moins gros fermier pour leur plaire :
Leur sotte vanité croit ne pouvoir trop haut
Mettre des faveurs de cour un injuste taux.
Moi, j'aime à pourchasser des beautés mitoyennes.
L'hiver, dans un fauteuil, avec des citoyennes,
Les pieds sur les chenets étendus sans façon,
Je pousse la fleurette, et conte mes raisons.
Là toute la maison s'offre à me faire fête ;
Valet, filles de chambre, enfants, tout est honnête :
L'époux même discret, quand il entend minuit,
Me laisse avec madame, et va coucher sans bruit.
Voilà comme je vis, quand parfois dans la ville
Je veux bien déroger...
NÉRINE
La manière est facile ;
Et ce commerce-là me paraît assez doux.
Le Marquis, à la Comtesse.
LE MARQUIS
C'est ainsi que je veux en user avec vous.
Je suis tout naturel, et j'aime la franchise :
Ma bouche ne dit rien que mon cœur n'autorise :
Et quand de mon amour je vous fais un aveu,
Madame, il est trop vrai que je suis tout en feu.
LA COMTESSE
Fi donc, petit badin, un peu de retenue ;
Vous me parlez, Marquis, une langue inconnue :
Le mot d'amour me blesse, et me fait trouver mal.
LE MARQUIS
L'effet n'en serait pas peut-être si fatal.
NÉRINE
Elle veut qu'en détours la chose s'enveloppe ;
Et ce mot dit à cru lui cause une syncope.
ANGÉLIQUE
Dans la bouche d'un autre il deviendrait plus doux.
LA COMTESSE
Comment ? Qu'est-ce ? Plaît-il ? Parlez ; expliquez-vous.
Parlez donc, parlez donc. Apprenez, je vous prie,
Que mortel, quel qu'il soit, ne me dit de ma vie
Un mot douteux qui pût effleurer mon honneur.
LE MARQUIS
Croirait-on qu'une veuve aurait tant de pudeur ?
ANGÉLIQUE
Mais Valère vous aime : et souvent...
LE MARQUIS
Qu'est-ce à dire,
Valère ? Un autre ici conjointement soupire !
Ah ! Si je le savais, je lui ferais, morbleu ! ...
Où loge-t-il ?
NÉRINE
Ici.
Le Marquis fait semblant de s'en aller et revient.
LE MARQUIS
Nous nous verrons dans peu.
LA COMTESSE
Mais quel droit avez-vous sur moi ?
LE MARQUIS
Quel droit, ma reine ?
Le droit de bienséance avec celui d'aubaine.
Vous me convenez fort, et je vous conviens mieux.
Sur vous l'on sait assez que je jette les yeux.
LA COMTESSE
Vous êtes fou, Marquis, de parler de la sorte.
LE MARQUIS
Je sais ce que je dis, ou le diable m'emporte.
LA COMTESSE
Sommes-nous donc liés par quelque engagement ?
LE MARQUIS
Non pas autrement... mais...
LA COMTESSE
Qu'est-ce à dire ? Comment ? ...
Parlez.
LE MARQUIS
Je ne sais point prendre en main des trompettes,
Pour publier partout les faveurs qu'on m'a faites.
ANGÉLIQUE
Hé, ma sœur !
NÉRINE
Des faveurs !
LE MARQUIS
Suffit, je suis discret ;
Et sais, quand il le faut, oublier un secret.
LA COMTESSE
On ne connaît que trop ma retenue austère.
Il veut rire.
LE MARQUIS
Ah ! Parbleu, je saurai de Valère
Quel est, en vous aimant, le but de ses désirs,
Et de quel droit il vient chasser sur mes plaisirs.
SCÈNE V
Angélique, La Comtesse, Le Marquis, Nérine, un laquais.
Le Laquais, rendant un billet au Marquis.
LE LAQUAIS
Monsieur, c'est de la part de la grosse comtesse.
Le Marquis, le mettant dans sa poche.
LE MARQUIS
Je le lirai tantôt.
Le laquais sort.
SCÈNE VI
Angélique, la Comtesse, le Marquis, Nérine, un second laquais.
SECOND LAQUAIS
Cette jeune duchesse
Vous attend à vingt pas pour vous mener au jeu.
LE MARQUIS
Qu'elle attende.
Le second laquais sort.
SCÈNE VII
Angélique, la Comtesse, le Marquis, Nérine, un troisième laquais.
LE TROISIÈME LAQUAIS
Monsieur...
LE MARQUIS
Encore ! Ah ! Palsambleu,
Il faut que de la ville enfin je me dérobe.
LE TROISIÈME LAQUAIS
Je viens de voir, Monsieur, cette femme de robe,
Qui dit que cette nuit son mari couche aux champs,
Et que ce soir, sans bruit...
LE MARQUIS
Il suffit, je t'entends.
Tu prendras ce manteau, fait pour bonne fortune,
De couleur de muraille ; et tantôt, sur la brune,
Va m'attendre en secret où tu fus avant-hier,
Là...
LE TROISIÈME LAQUAIS
Je sais.
Il sort.
SCÈNE VIII
Angélique, La Comtesse, Le Marquis, Nérine.
LE MARQUIS
Il faudrait avoir un corps de fer
Pour résister à tout. J'ai de l'ouvrage à faire,
Comme vous le voyez ; mais je m'en veux distraire.
À la Comtesse.
Vous ferez désormais tous mes soins les plus doux.
LA COMTESSE
Si mon cœur était libre, il pourrait être à vous.
LE MARQUIS
Adieu, charmant objet : à regret je vous quitte.
C'est un pesant fardeau d'avoir un gros mérite.
SCÈNE IX
La Comtesse, Angélique, Nérine.
NÉRINE, à la Comtesse.
Cet homme-là vous aime épouvantablement.
ANGÉLIQUE, à la Comtesse.
Je ne vous croyais pas un tel engagement.
LA COMTESSE
Il est vif.
ANGÉLIQUE
Il vous aime ; et son ardeur est belle.
LA COMTESSE
L'amour qu'il a pour moi lui tourne la cervelle :
Il ne m'a pourtant vue encore que deux fois.
NÉRINE
Il en a donc bien fait la première...
SCÈNE X
Valère, La Comtesse, Angélique, Nérine.
NÉRINE
Je crois
Voir Valère.
LA COMTESSE
L'amour auprès de moi le guide.
NÉRINE
Il tremble en approchant.
LA COMTESSE
J'aime un amant timide,
À Valère.
Cela marque un bon fond. Approchez, approchez ;
Ouvrez de votre cœur les sentiments cachés.
À Angélique.
Vous allez voir, ma sœur.
VALÈRE, à la Comtesse.
Ah ! Quel bonheur, Madame,
Que vous me permettiez d'ouvrir toute mon âme ;
À Angélique.
Et quel plaisir de dire, en des transports si doux,
Que mon cœur vous adore, et n'adore que vous !
LA COMTESSE
L'amour le trouble. Eh quoi ! Que faites-vous, Valère ?
VALÈRE
Ce que vous-même ici m'avez permis de faire.
NÉRINE, à part.
Voici du quiproquo.
VALÈRE, à Angélique.
Que je serais heureux,
S'il vous plaisait encor de recevoir mes vœux !
LA COMTESSE, à Valère.
Vous vous méprenez.
VALÈRE, à La Comtesse.
Non. Enfin, belle Angélique,
Entre mon oncle et moi que votre cœur s'explique ;
Le mien est tout à vous, et jamais dans un cœur...
LA COMTESSE
Angélique !
VALÈRE
On ne vit une plus noble ardeur.
LA COMTESSE
Ce n'est donc pas pour moi que votre cœur soupire ?
VALÈRE
Madame, en ce moment je n'ai rien à vous dire.
Regardez votre sœur ; et jugez si ses yeux
Ont laissé dans mon cœur de place à d'autres feux.
LA COMTESSE
Quoi ! D'aucun feu pour moi votre âme n'est éprise ?
VALÈRE
Quelques civilités que l'usage autorise...
LA COMTESSE
Comment ?
ANGÉLIQUE
Il ne faut pas avec sévérité
Exiger des amants trop de sincérité.
Ma sœur, tout doucement avalez la pilule.
LA COMTESSE
Taisez-vous, s'il vous plaît, petite ridicule.
VALÈRE, à La Comtesse.
Vous avez cent vertus, de l'esprit, de l'éclat ;
Vous êtes belle, riche, et...
LA COMTESSE
Vous êtes un fat.
ANGÉLIQUE
La modération, qui fut votre partage,
Vous ne la mettez pas, ma sœur, trop en usage.
LA COMTESSE
Monsieur vaut-il le soin qu'on se mette en courroux ?
C'est un extravagant ; il est tout fait pour vous.
Elle sort.
SCÈNE XI
Valère, Angélique, Nérine.
NÉRINE, à part.
Elle connaît ses gens.
VALÈRE
Oui, pour vous je soupire,
Et je voudrais avoir cent bouches pour le dire.
NÉRINE, bas à Angélique.
Allons, Madame, allons, ferme ; voici le choc :
Point de faiblesse au moins, ayez un cœur de roc.
ANGÉLIQUE, bas à Nérine.
Ne m'abandonne point.
NÉRINE, bas à Angélique.
Non, non ; laissez-moi faire.
VALÈRE
Mais que me sert, hélas ! Que mon cœur vous préfère ?
Que sert mon amour un si sincère aveu ?
Vous ne m'écoutez point, vous dédaignez mon feu.
De vos beaux yeux pourtant, cruelle, il est l'ouvrage.
Je sais qu'à vos beautés c'est faire un dur outrage
De nourrir dans mon cœur des désirs partagés ;
Que la fureur du jeu se mêle où vous régnez :
Mais...
ANGÉLIQUE
Cette passion est trop forte en votre âme
Pour croire que l'amour d'aucun feu vous enflamme.
Suivez, suivez l'ardeur de vos emportements ;
Mon cœur n'en aura point de jaloux sentiments.
NÉRINE, bas à Angélique.
Optimé.
VALÈRE
Désormais, plein de votre tendresse,
Nulle autre passion n'a rien qui m'intéresse :
Tout ce qui n'est point vous me paraît odieux.
ANGÉLIQUE, d'un ton plus tendre.
Non, ne vous présentez jamais devant mes yeux.
NÉRINE, bas à Angélique.
Vous mollissez.
VALÈRE
Jamais ! Quelle rigueur extrême !
Jamais ! Ah ! Que ce mot est cruel quand on aime !
Hé quoi ! Rien ne pourra fléchir votre courroux ?
Vous voulez donc me voir mourir à vos genoux ?
ANGÉLIQUE
Je prends peu d'intérêt, Monsieur, à votre vie.
NÉRINE, bas à Angélique.
Nous allons bientôt voir jouer la comédie.
VALÈRE
Ma mort sera l'effet de mon cruel dépit.
NÉRINE, bas à Angélique.
Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crédit !
VALÈRE
Vous le voulez ? Eh bien ! Il faut vous satisfaire,
Cruelle ! Il faut mourir.
Il veut tirer son épée.
ANGÉLIQUE, l'arrêtant.
Que faites-vous, Valère ?
NÉRINE, bas à Angélique.
Eh bien ! Ne voilà pas votre tendre maudit
Qui vous prend à la gorge ! Euh !
ANGÉLIQUE, bas à Nérine.
Tu ne m'as pas dit,
Nérine, qu'il viendrait se percer à ma vue :
Et je tremble de peur quand une épée est nue.
NÉRINE, à part.
Que les amants sont sots !
VALÈRE
Puisqu'un soin généreux
Vous intéresse encore aux jours d'un malheureux,
Non, ce n'est point assez de me rendre la vie ;
Il faut que par l'amour, désarmée, attendrie,
Vous me rendiez encor ce cœur si précieux,
Ce cœur sans qui le jour me devient odieux.
ANGÉLIQUE, bas à Nérine.
Nérine, qu'en dis-tu ?
NÉRINE, bas à Angélique.
Je dis qu'en la mêlée
Vous avez moins de cœur qu'une poule mouillée.
VALÈRE
Madame, au nom des dieux, au nom de vos attraits...
ANGÉLIQUE
Si vous me promettiez...
VALÈRE
Oui, je vous le promets,
Que la fureur du jeu sortira de mon âme,
Et que j'aurai pour vous la plus ardente flamme...
NÉRINE, à part.
Pour faire des serments il est toujours tout prêt.
ANGÉLIQUE
Il faut encore, ingrat, vouloir ce qu'il vous plaît.
Oui, je vous rends mon cœur.
VALÈRE, baisant la main d'Angélique.
Ah ! Quelle joie extrême !
ANGÉLIQUE
Et pour vous faire voir à quel point je vous aime,
Je joins à ce présent celui de mon portrait.
Elle lui donne son portrait enrichi de diamants.
NÉRINE, à part.
Hélas ! De mes sermons voilà quel est l'effet !
VALÈRE
Quel excès de faveurs !
ANGÉLIQUE
Gardez-le, je vous prie.
VALÈRE, le baisant.
Que je le garde, ô ciel ! Le reste de ma vie...
Que dis-je ? Je prétends que ce portrait si beau
Soit mis avec moi dans le même tombeau,
Et que même la mort jamais ne nous sépare.
NÉRINE, à part.
Que l'esprit d'une fille est changeant et bizarre !
ANGÉLIQUE
Ne me trompez donc plus, Valère ; et que mon cœur
Ne se repente point de sa facile ardeur.
VALÈRE
Fiez-vous aux serments de mon âme amoureuse.
NÉRINE, à part.
Ah ! Que voilà pour l'oncle une époque fâcheuse !
SCÈNE XII
VALÈRE, seul.
VALÈRE
Est-il dans l'univers de mortel plus heureux ?
Elle me rend son cœur ; elle comble mes vœux,
M'accable de faveurs...
SCÈNE XIII
Valère, Hector.
HECTOR
Monsieur, je viens vous dire...
VALÈRE
Je suis tout transporté. Vois, considère, admire :
Angélique m'a fait ce généreux présent.
HECTOR
Que les brillants sont gros ! Pour être plus content,
Je vous amène encore un lénitif de bourse,
Une usurière.
VALÈRE
Et qui ?
HECTOR
Madame La Ressource.
SCÈNE XIV
Madame La Ressource, Valère, Hector.
VALÈRE, embrassant Madame La Ressource.
Hé ! Bonjour, mon enfant : tu ne peux concevoir
Jusqu'où va dans mon cœur le plaisir de te voir.
MADAME LA RESSOURCE
Je vous suis obligée on ne peut davantage.
HECTOR
Elle est jolie encor. Mais quel sombre équipage !
Vous voilà, sans mentir aussi noire qu'un four.
VALÈRE
Ne vois-tu pas, Hector, que c'est un deuil de cour ?
MADAME LA RESSOURCE
Oh ! Monsieur, point du tout. Je suis une bourgeoise,
Qui sais me mesurer justement à ma toise.
J'en connais bien pourtant, qui ne me valent pas,
Qui se font teindre en noir du haut jusques en bas :
Mais pour moi je n'ai point cette sotte manie ;
Et si mon pauvre époux était encore en vie...
Elle pleure.
VALÈRE
Quoi ! Monsieur La Ressource est mort ?
MADAME LA RESSOURCE
Subitement.
HECTOR, pleurant.
Subitement ? Hélas ! J'en suis fâché vraiment.
Bas à Valère.
Au fait.
VALÈRE
J'aurais besoin, Madame La Ressource,
De mille écus.
MADAME LA RESSOURCE
Monsieur, disposez de ma bourse.
VALÈRE
Je fais, bien entendu, mon billet au porteur.
HECTOR
Et je veux l'endosser.
MADAME LA RESSOURCE
Avec les gens d'honneur
On ne perd jamais rien.
VALÈRE
Je veux que tu le prennes.
Nous faisons ici bas des routes incertaines ;
Je pourrais bien mourir. Ce maraud m'avait dit
Que sur des gages sûrs tu prêtais à crédit.
MADAME LA RESSOURCE
Sur des gages, Monsieur ? C'est une médisance ;
Je sais que ce serait blesser ma conscience.
Pour des nantissements qui valent bien leur prix,
De la vieille vaisselle au poinçon de Paris,
Des diamants usés, et qu'on ne saurait vendre,
Sans risquer mon honneur, je crois que j'en puis prendre.
VALÈRE
Je n'ai pour te donner, vaisselle ni bijoux.
HECTOR
Oh ! Parbleu, nous marchons sans crainte des filous.
MADAME LA RESSOURCE
Eh bien ! Nous attendrons, Monsieur, qu'il vous en vienne.
VALÈRE
Compte, ma pauvre enfant, que ma mort est certaine,
Si je n'ai dans ce jour mille écus.
MADAME LA RESSOURCE
Ah ! Monsieur !
Je voudrais les avoir ; ce serait de grand cœur.
VALÈRE
Ma charmante, mon cœur, ma reine, mon aimable,
Ma belle, ma mignonne, et ma tout adorable.
HECTOR, à genoux.
Par pitié.
MADAME LA RESSOURCE
Je ne puis.
HECTOR
Ah ! Que nous sommes fous !
Tous ces gens-là, Monsieur, ont des cœurs de cailloux ;
Sans des nantissements il ne faut rien prétendre.
VALÈRE
Dis-moi donc, si tu veux, où je les pourrai prendre.
HECTOR
Attendez... mais comment, avec un cœur d'airain,
Refuser un billet endossé de ma main ?
VALÈRE
Mais vois donc.
HECTOR
Laissez-moi ; je cherche en ma boutique.
VALÈRE, bas à Hector.
Écoute... nous avons le portrait d'Angélique.
Dans le temps difficile il faut un peu s'aider.
HECTOR, bas à Valère.
Ah ! Que dites-vous là ? Vous devez le garder.
VALÈRE, bas à Hector.
D'accord : honnêtement je ne puis m'en défaire.
MADAME LA RESSOURCE
Adieu. Quelque autre fois nous finirons l'affaire.
VALÈRE, à Madame La Ressource.
Attendez donc.
Bas à Hector.
Tu sais jusqu'où vont mes besoins.
N'ayant pas son portrait, l'en aimerai-je moins ?
HECTOR, bas à Valère.
Fort bien. Mais voulez-vous que cette perfidie ?...
VALÈRE, bas à Hector.
Il est vrai. J'ai tantôt cette grosse partie
De ces joueurs en fonds qui doivent s'assembler.
MADAME LA RESSOURCE
Adieu.
VALÈRE, à Madame La Ressource.
Demeurez donc : où voulez-vous aller ?
Bas à Hector.
Je ferai de l'argent ; ou celui de mon père,
Quoi qu'il puisse arriver, nous tirera d'affaire.
HECTOR, bas à Valère.
Que peut dire Angélique alors qu'elle apprendra
Que de son cher portrait ? ...
VALÈRE, bas à Hector.
Et qui le lui dira ?
Dans une heure au plus tard nous irons le reprendre.
HECTOR, bas à Valère.
Dans une heure ?
VALÈRE, bas à Hector.
Oui, vraiment.
HECTOR, bas à Valère.
Je commence à me rendre.
VALÈRE, bas à Hector.
Je me mettrais en gage en mon besoin urgent.
HECTOR, bas à Valère, le considérant.
Sur cette nippe-là vous auriez peu d'argent.
VALÈRE, bas à Hector.
On ne perd pas toujours, je gagnerai sans doute.
HECTOR, bas à Valère.
Votre raisonnement met le mien en déroute.
Je sais que ce micmac ne vaut rien dans le fond.
VALÈRE, bas à Hector.
Je m'en tirerai bien, Hector, je t'en réponds.
À Madame La Ressource, montrant le portrait d'Angélique.
Peut-on, sur ce bijou, sans trop de complaisance ?...
MADAME LA RESSOURCE
Oui, je puis maintenant prêter en conscience ;
Je vois des diamants qui répondent du prêt,
Et qui peuvent porter un modeste intérêt.
Voilà les mille écus comptés dans cette bourse.
VALÈRE
Je vous suis obligé, Madame La Ressource.
Au moins, ne manquez pas de revenir tantôt :
Je prétends retirer mon portrait au plus tôt.
MADAME LA RESSOURCE
Volontiers. Nous aimons à changer de la sorte.
Plus notre argent fatigue, et plus il nous rapporte.
Adieu, messieurs. Je suis tout à vous à ce prix.
Elle sort.
HECTOR, à Madame La Ressource.
Adieu, juif, le plus juif qui soit dans tout Paris.
SCÈNE XV
Valère, Hector.
HECTOR
Vous faites là, Monsieur, une action inique.
VALÈRE
Aux maux désespérés il faut de l'émétique :
Et cet argent, offert par les mains de l'amour,
Me dit que la fortune est pour moi dans ce jour.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Dorante, Nérine.
DORANTE
Quel est donc le sujet pourquoi ton cœur soupire ?
NÉRINE
Nous n'avons pas, Monsieur, tous deux, sujet de rire.
DORANTE
Dis-moi donc, si tu veux, le sujet de tes pleurs.
NÉRINE
Il faut aller, Monsieur, chercher fortune ailleurs.
DORANTE
Chercher fortune ailleurs ! As-tu fait quelque pièce
Qui t'aurait fait sitôt chasser de ta maîtresse ?
NÉRINE, pleurant plus fort
Non : c'est de votre sort dont j'ai compassion ;
Et c'est à vous d'aller chercher condition.
DORANTE
Que dis-tu ?
NÉRINE
Qu'Angélique est une âme légère,
Et s'est mieux que jamais rengagée à Valère.
DORANTE
Quoique pour mon amour ce coup soit assommant,
Je ne suis point surpris d'un pareil changement.
Je sais que cet amant tout entière l'occupe :
De ses ardeurs pour moi je ne suis point la dupe ;
Et lorsque de ses feux je sens quelque retour,
Je dois tout au dépit, et rien à son amour.
Je ne veux point, Nérine, éclater en injures,
Ni rappeler ici ses serments, ses parjures :
Ainsi que mon amour, je calme mon courroux.
NÉRINE
Si vous saviez, Monsieur, ce que j'ai fait pour vous !
DORANTE
Tiens, reçois cette bague, et dis à ta maîtresse
Que, malgré ses dédains, elle aura ma tendresse,
Et que la voir heureuse est mon plus grand bonheur.
NÉRINE, prenant la bague en pleurant
Ah ! Ah ! Je n'en puis plus ; vous me fendez le cœur.
SCÈNE II
Géronte, Hector, Dorante, Nérine.
HECTOR, à Géronte
Oui, Monsieur, Angélique épousera Valère ;
Ils ont signé la paix.
GÉRONTE, à Hector
Tant mieux. À Dorante. Bonjour, mon frère.
Qu'est-ce ? Eh bien ! Qu'avez-vous ? Vous êtes tout changé !
Allons, gai. Vous a-t-on donné votre congé ?
DORANTE
Vous êtes bien instruit des chagrins qu'on me donne !
On ne me verra point violenter personne ;
Et quand je perds un cœur qui cherche à s'éloigner,
Mon frère, je prétends moins perdre que gagner.
GÉRONTE
Voilà les sentiments d'un héros de Cassandre.
Entre nous, vous aviez fort grand tort de prétendre
Que sur votre neveu vous pussiez l'emporter.
DORANTE
Non ; je ne sus jamais jusque-là me flatter.
La jeunesse toujours eut des droits sur les belles ;
L'amour est un enfant qui badine avec elles :
Et quand, à certain âge, on veut se faire aimer,
C'est un soin indiscret qu'on devrait réprimer.
GÉRONTE
Je suis, en vérité, ravi de vous entendre ;
Et vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre.
NÉRINE
Si l'on m'en avait cru, tout n'en irait que mieux.
DORANTE
Ma présence est assez inutile en ces lieux.
Je vais de mon amour tâcher à me défaire.
Il sort.
GÉRONTE
Allez, consolez-vous ; c'est fort bien fait, mon frère.
Adieu.
SCÈNE III
Géronte, Nérine, Hector.
GÉRONTE
Le pauvre enfant ! Son sort me fait pitié.
NÉRINE, s'en allant
J'en ai le cœur saisi.
HECTOR
Moi, j'en pleure à moitié.
Le pauvre homme !
SCÈNE IV
Géronte, Hector.
HECTOR, tirant un papier roulé avec plusieurs autres papiers
Voilà, Monsieur, un petit rôle
Des dettes de mon maître. Il vous tient sa parole,
Comme vous le voyez, et croit qu'en tout ceci
Vous voudrez bien, Monsieur, tenir la vôtre aussi.
GÉRONTE
Eh, voyons, expédie au plus tôt ton affaire.
HECTOR
J'aurai fait en deux mots. L'honnête homme de père !
Ah ! Qu'à notre secours à propos vous venez !
Encore un jour plus tard, nous étions ruinés.
GÉRONTE
Je le crois.
HECTOR
N'allez pas sur les points vous débattre ;
Foi d'honnête garçon, je n'en puis rien rabattre :
Les choses sont, Monsieur, tout au plus juste prix ;
De plus je vous promets que je n'ai rien omis.
GÉRONTE
Finis donc.
HECTOR
Il faut bien se mettre sur ses gardes.
« Mémoire juste et bref de nos dettes criardes,
Que Mathurin Géronte aurait tantôt promis,
Et promet maintenant de payer pour son fils. »
GÉRONTE
Que je les paie ou non, ce n'est pas ton affaire.
Lis toujours.
HECTOR
C'est, Monsieur, ce que je m'en vais faire.
« Item, doit à Richard cinq cents livres dix sous,
Pour gages de cinq ans, frais, mises, loyaux-coûts. »
GÉRONTE
Quel est ce Richard ?
HECTOR
Moi, fort à votre service.
Ce nom n'étant point fait du tout à la propice
D'un valet de joueur ; mon maître de nouveau
M'a mis celui d'Hector, du valet de carreau.
GÉRONTE
Le beau nom ! Il devait appeler Angélique
Pallas, du nom connu de la dame de pique.
HECTOR
« Secondement, il doit à Jérémie Aaron,
Usurier de métier, juif de religion... »
GÉRONTE
Tout beau, n'embrouillons point, s'il vous plaît, les affaires ;
Je ne veux point payer les dettes usuraires.
HECTOR
Eh bien ! Soit. « Plus, il doit à maints particuliers,
Ou quidams, dont les noms, qualités et métiers
Sont déduits plus au long avec les parties,
Es assignations dont je tiens les copies,
Dont tous lesdits quidams, ou du moins peu s'en faut,
Ont obtenu déjà sentence par défaut,
La somme de dix mille une livre, une obole,
Pour l'avoir, sans relâche, un an, sur sa parole,
Habillé, voituré, coiffé, chaussé, ganté,
Alimenté, rasé, désaltéré, porté. »
GÉRONTE, faisant sauter les papiers que tient Hector
Désaltéré, porté ! Que le diable t'emporte,
Et ton maudit mémoire écrit de telle sorte.
HECTOR, après avoir ramassé les papiers
Si vous ne m'en croyez, demain, pour vous trouver,
J'enverrai les quidams tous à votre lever.
GÉRONTE
La belle cour !
HECTOR
« De plus, à Margot De La Plante,
Personne de ses droits usante et jouissante,
Est dû loyalement deux cent cinquante écus
Pour ses appointements de deux quartiers échus. »
GÉRONTE
Quelle est cette Margot ?
HECTOR
Monsieur... c'est une fille...
Chez laquelle mon maître... elle est vraiment gentille.
GÉRONTE
Deux cent cinquante écus !
HECTOR
Ce n'est, ma foi, pas cher :
Demandez ; c'est, Monsieur, un prix fait en hiver.
GÉRONTE
Et tu prétends, bourreau ? ...
HECTOR, tournant le rôle
Monsieur, point d'invectives.
Voici le contenu de nos dettes actives :
Et vous allez bien voir que le compte suivant,
Payé fidèlement, se monte à presque autant.
GÉRONTE
Voyons.
HECTOR
« Premièrement, Isaac De La Serre... »
Il est connu de vous.
GÉRONTE
Et de toute la terre :
C'est ce négociant, ce banquier si fameux.
HECTOR
Nous ne vous donnons pas de ces effets véreux ;
Cela sent comme baume. Or donc ce De La Serre,
Si bien connu de vous et de toute la terre,
Ne nous doit rien.
GÉRONTE
Comment !
HECTOR
Mais un de ses parents,
Mort aux champs de Fleurus, nous doit dix mille francs.
GÉRONTE
Voilà certainement un effet fort bizarre !
HECTOR
Oh ! S'il n'était pas mort, c'était de l'or en barre.
« Plus, à mon maître est dû, du chevalier Fijac,
Les droits hypothéqués sur un tour de trictrac. »
GÉRONTE
Que dis-tu ?
HECTOR
La partie est de deux cents pistoles ;
C'est une dupe ; il fait en un tour vingt écoles :
Il ne faut plus qu'un coup.
GÉRONTE, lui donnant un soufflet
Tiens, maraud, le voilà,
Pour m'offrir un mémoire égal à celui-là.
Va porter cet argent à celui qui t'envoie.
HECTOR
Il ne voudra jamais prendre cette monnaie.
GÉRONTE
Impertinent maraud ! Va, je t'apprendrai bien
Avec ton trictrac...
HECTOR
Il a dix trous à rien.
SCÈNE V
Hector, seul.
HECTOR
Sa main est à frapper, non à donner, légère ;
Et mon maître a bien fait de faire ailleurs affaire.
SCÈNE VI
Valère, Hector.
Valère entre en comptant beaucoup d'argent dans son chapeau.
HECTOR, à part
Mais le voici qui vient poussé d'un heureux vent :
Il a les yeux sereins et l'accueil avenant.
Haut.
Par votre ordre, Monsieur, j'ai vu Monsieur Géronte,
Qui de notre mémoire a fait fort peu de compte :
Sa monnaie est frappée avec un vilain coin ;
Et de pareil argent nous n'avons pas besoin.
J'ai vu, chemin faisant, aussi Monsieur Dorante :
Morbleu ! Qu'il est fâché !
VALÈRE, comptant toujours
Mille deux cent cinquante.
HECTOR, à part
La flotte est arrivée avec les galions ;
Cela va diablement hausser nos actions.
Haut.
J'ai vu pareillement, par votre ordre, Angélique ;
Elle m'a dit...
VALÈRE, frappant du pied
Morbleu ! Ce dernier coup me pique ;
Sans les cruels revers de deux coups inouis,
J'aurais encore gagné plus de deux cents louis.
HECTOR
Cette fille, Monsieur, de votre amour est folle.
VALÈRE, à part
Damon m'en doit encor deux cents sur sa parole.
HECTOR, le tirant par la manche
Monsieur, écoutez-moi ; calmez un peu vos sens ;
Je parle d'Angélique, et depuis fort longtemps.
VALÈRE, avec distraction
Ah ! D'Angélique ? Eh bien ! Comment suis-je avec elle ?
HECTOR
On n'y peut mieux être. Ah ! Monsieur, qu'elle est belle !
Et que j'ai de plaisir à vous voir raccroché !
VALÈRE, avec distraction
À te dire le vrai, je n'en suis pas fâché.
HECTOR
Comment ! Quelle froideur s'empare de votre âme !
Quelle glace ! Tantôt vous étiez tout de flamme.
Ai-je tort quand je dis que l'argent de retour
Vous fait faire toujours banqueroute à l'amour ?
Vous vous sentez en fonds, ergo plus de maîtresse.
VALÈRE
Ah ! Juge mieux, Hector, de l'amour qui me presse.
J'aime autant que jamais ; mais sur ma passion
J'ai fait, en te quittant, quelque réflexion.
Je ne suis point du tout né pour le mariage.
Des parents, des enfants, une femme, un ménage,
Tout cela me fait peur. J'aime la liberté.
HECTOR
Et le libertinage.
VALÈRE
Hector, en vérité,
Il n'est point dans le monde un état plus aimable
Que celui d'un joueur : sa vie est agréable ;
Ses jours sont enchaînés par des plaisirs nouveaux ;
Comédie, opéra, bonne chère, cadeaux :
Il traîne en tous les lieux la joie et l'abondance :
On voit régner sur lui l'air de magnificence ;
Tabatières, bijoux : sa poche est un trésor :
Sous ses heureuses mains le cuivre devient or.
HECTOR
Et l'or devient à rien.
VALÈRE
Chaque jour mille belles
Lui font la cour par lettre, et l'invitent chez elles :
La porte, à son aspect, s'ouvre à deux grands battants.
Là, vous trouvez toujours des gens divertissants ;
Des femmes qui jamais n'ont pu fermer la bouche,
Et qui sur le prochain vous tirent à cartouche ;
Des oisifs de métier, et qui toujours sur eux
Portent de tout Paris le lardon scandaleux ;
Des Lucrèces du temps, là, de ces filles veuves,
Qui veulent imposer et se donner pour neuves ;
De vieux seigneurs toujours prêts à vous cajoler ;
Des plaisants qui font rire avant que de parler.
Plus agréablement peut-on passer la vie ?
HECTOR
D'accord. Mais quand on perd, tout cela vous ennuie.
VALÈRE
Le jeu rassemble tout ; il unit à la fois
Le turbulent Marquis, le paisible bourgeois.
La femme du banquier, dorée et triomphante,
Coupe orgueilleusement la duchesse indigente.
Là, sans distinction, on voit aller de pair
Le laquais d'un commis avec un duc et pair ;
Et quoi qu'un sort jaloux nous ait fait d'injustices,
De sa naissance ainsi l'on venge les caprices.
HECTOR
À ce qu'on peut juger de ce discours charmant,
Vous voilà donc en grâce avec l'argent comptant.
Tant mieux. Pour se conduire en bonne politique,
Il faudrait retirer le portrait d'Angélique.
VALÈRE
Nous verrons.
HECTOR
Vous savez...
VALÈRE
Je dois jouer tantôt.
HECTOR
Tirez-en mille écus.
VALÈRE
Oh ! non, c'est un dépôt...
HECTOR
Pour mettre quelque chose à l'abri des orages,
S'il vous plaisait du moins de me payer mes gages.
VALÈRE
Quoi ! Je te dois ?
HECTOR
Depuis que je suis avec vous,
Je n'ai pas, en cinq ans, encore reçu cinq sous.
VALÈRE
Mon père te paiera ; l'article est au mémoire.
HECTOR
Votre père ? Ah ! Monsieur, c'est une mer à boire.
Son argent n'a point cours, quoiqu'il soit bien de poids.
VALÈRE
Va, j'examinerai ton compte une autre fois.
J'entends venir quelqu'un.
HECTOR
Je vois votre sellière.
Elle a flairé l'argent.
VALÈRE, mettant promptement son argent dans sa poche
Il faut nous en défaire.
HECTOR
Et Monsieur Galonnier, votre honnête tailleur.
VALÈRE
Quel contre-temps !
SCÈNE VII
Madame Adam, Monsieur Galonnier, Valère, Hector.
VALÈRE
Je suis votre humble serviteur.
Bonjour, Madame Adam. Quelle joie est la mienne !
Vous voir ! C'est du plus loin, parbleu, qu'il me souvienne.
MADAME ADAM
Je viens pourtant ici souvent faire ma cour ;
Mais vous jouez la nuit, et vous dormez le jour.
VALÈRE
C'est pour cette calèche à velours à ramage ?
MADAME ADAM
Oui, s'il vous plaît.
VALÈRE
Je suis fort content de l'ouvrage ;
Il faut vous la payer... Bas à Hector. Songe par quel moyen
Tu pourras me tirer de ce triste entretien.
Haut.
Vous, Monsieur Galonnier, quel sujet vous amène ?
MONSIEUR GALONNIER
Je viens vous demander...
HECTOR, à Monsieur Galonnier
Vous prenez trop de peine.
MONSIEUR GALONNIER, à Valère
Vous...
HECTOR, à Monsieur Galonnier
Vous faites toujours mes habits trop étroits.
MONSIEUR GALONNIER, à Valère
Si...
HECTOR, à Monsieur Galonnier
Ma culotte s'use en deux ou trois endroits.
MONSIEUR GALONNIER, à Valère
Je...
HECTOR, à Monsieur Galonnier
Vous cousez si mal...
MADAME ADAM
Nous marions ma fille.
VALÈRE
Quoi ! Vous la mariez ? Elle est vive et gentille ;
Et son époux futur doit en être content.
MADAME ADAM
Nous aurions grand besoin d'un peu d'argent comptant.
VALÈRE
Je veux, Madame Adam, mourir à votre vue,
Si j'ai...
MADAME ADAM
Depuis longtemps cette somme m'est due.
VALÈRE
Que je sois en maraud, déshonoré cent fois,
Si l'on m'a vu toucher un sou depuis six mois !
HECTOR
Oui, nous avons tous deux, par pitié profonde,
Fait vœu de pauvreté : nous renonçons au monde.
MONSIEUR GALONNIER
Que votre cœur pour moi se laisse un peu toucher !
Notre femme est, Monsieur, sur le point d'accoucher.
Donnez-moi cent écus sur et tant moins des dettes.
HECTOR, à Monsieur Galonnier
Et de quoi diable aussi, du métier dont vous êtes,
Vous avisez-vous là de faire des enfants ?
Faites-moi des habits.
MONSIEUR GALONNIER
Seulement deux cents francs.
VALÈRE
Et mais... si j'en avais... comptez que dans la vie
Personne de payer n'eut jamais tant d'envie.
Demandez...
HECTOR
S'il avait quelques deniers comptants,
Ne me paierait-il pas mes gages de cinq ans ?
Votre dette n'est pas meilleure que la mienne.
MADAME ADAM
Mais quand faudra-t-il donc, Monsieur, que je revienne ?
VALÈRE
Mais... quand il vous plaira... dès demain ; que sait-on ?
HECTOR
Je vous avertirai quand il y fera bon.
MONSIEUR GALONNIER
Pour moi, je ne sors point d'ici qu'on ne m'en chasse.
HECTOR, à part
Non, je ne vis jamais d'animal si tenace.
VALÈRE
Écoutez, je vous dis un secret qui, je crois,
Vous plaira dans la suite autant et plus qu'à moi.
Je vais me marier tout-à-fait : et mon père
Avec mes créanciers doit me tirer d'affaire.
HECTOR
Pour le coup...
MADAME ADAM
Il me faut de l'argent cependant.
HECTOR
Cette raison vaut mieux que de l'argent comptant.
Montrez-nous les talons.
MONSIEUR GALONNIER
Monsieur, ce mariage
Se fera-t-il bientôt ?
HECTOR
Tout au plus tôt. J'enrage.
MADAME ADAM
Sera-ce dans ce jour ?
HECTOR
Nous l'espérons. Adieu.
Sortez. Nous attendons la future en ce lieu :
Si l'on vous trouve ici, vous gâterez l'affaire.
MADAME ADAM
Vous me promettez donc ? ...
HECTOR
Allez, laissez-moi faire.
MADAME ADAM et MONSIEUR GALONNIER, ensemble
Mais, monsieur...
HECTOR, les mettant dehors
Que de bruit ! Oh ! Parbleu, détalez.
SCÈNE VIII
Valère, Hector.
HECTOR, riant
Voilà des créanciers assez bien régalés.
Vous devriez pourtant, en fonds comme vous êtes...
VALÈRE
Rien ne porte malheur comme payer ses dettes.
HECTOR
Ah ! Je ne dois donc plus m'étonner désormais
Si tant d'honnêtes gens ne les payent jamais.
SCÈNE IX
Le Marquis, Valère, Hector, trois laquais.
HECTOR
Mais voici le Marquis, ce héros de tendresse.
VALÈRE
C'est là le soupirant ?
HECTOR
Oui, de notre comtesse.
LE MARQUIS, vers la coulisse
Que ma chaise se tienne à deux cents pas d'ici.
Et vous, mes trois laquais, éloignez-vous aussi :
Je suis incognito.
Les laquais sortent.
SCÈNE X
Le Marquis, Valère, Hector.
HECTOR, à Valère
Que prétend-il donc faire ?
LE MARQUIS, à Valère
N'est-ce pas vous, Monsieur, qui vous nommez Valère ?
VALÈRE
Oui, monsieur ; c'est ainsi qu'on m'a toujours nommé.
LE MARQUIS
Jusques au fond du cœur j'en suis, parbleu, charmé.
Faites que ce valet à l'écart se retire.
VALÈRE, à Hector
Va-t'en.
HECTOR
Monsieur...
VALÈRE
Va-t'en : faut-il te le redire ?
SCÈNE XI
Le Marquis, Valère.
LE MARQUIS
Savez-vous qui je suis ?
VALÈRE
Je n'ai pas cet honneur.
LE MARQUIS, à part
Courage ; allons, Marquis, montre de la vigueur :
il craint.
Haut.
Je suis pourtant fort connu dans la ville ;
Et, si vous l'ignorez, sachez que je faufile
Avec ducs, archiducs, princes, seigneurs, Marquis,
Et tout ce que la cour offre de plus exquis ;
Petits-maîtres de robe à courte et longue queue.
J'évente les beautés et leur plais d'une lieue.
Je m'érige aux repas en maître architriclin ;
Je suis le chansonnier et l'âme du festin.
Je suis parfait en tout. Ma valeur est connue ;
Je ne me bats jamais qu'aussitôt je ne tue :
De cent jolis combats je me suis démêlé ;
J'ai la botte trompeuse et le jeu très brouillé.
Mes aïeux sont connus ; ma race est ancienne ;
Mon trisaïeul était vice-bailli du Maine.
J'ai le vol du chapon : ainsi, dès le berceau,
Vous voyez que je suis gentilhomme manceau.
VALÈRE
On le voit à votre air.
LE MARQUIS
J'ai, sur certaine femme
Jeté, sans y songer, quelque amoureuse flamme.
J'ai trouvé la matière assez sèche de soi ;
Mais la belle est tombée amoureuse de moi.
Vous le croyez sans peine : on est fait d'un modèle,
À prétendre hypothèque, à fort bon droit, sur elle ;
Et vouloir faire obstacle à de telles amours,
C'est prétendre arrêter un torrent dans son cours.
VALÈRE
Je ne crois pas, Monsieur, qu'on fût si téméraire.
LE MARQUIS
On m'assure pourtant que vous le voulez faire.
VALÈRE
Moi ?
LE MARQUIS
Que, sans respecter ni rang, ni qualité,
Vous nourrissez dans l'âme une velléité
De me barrer son cœur.
VALÈRE
C'est pure médisance ;
Je sais ce qu'entre nous le sort mit de distance.
LE MARQUIS, bas
Il tremble.
Haut.
Savez-vous, Monsieur du lansquenet,
Que j'ai de quoi rabattre ici votre caquet ?
VALÈRE
Je le sais.
LE MARQUIS
Vous croyez, en votre humeur caustique,
En agir avec moi comme avec l'as de pique.
VALÈRE
Moi, monsieur ?
LE MARQUIS, bas
Il me craint.
Haut.
Vous faites le plongeon,
Petit noble à nasarde, enté sur sauvageon.
Valère enfonce son chapeau.
Bas.
Je crois qu'il a du cœur.
Haut.
Je retiens ma colère :
Mais...
VALÈRE, mettant la main sur son épée
Vous le voulez donc ? Il faut vous satisfaire.
LE MARQUIS
Bon ! Bon ! Je ris.
VALÈRE
Vos ris ne sont point de mon goût,
Et vos airs insolents ne plaisent point du tout.
Vous êtes un faquin.
LE MARQUIS
Cela vous plaît à dire.
VALÈRE
Un fat, un malheureux.
LE MARQUIS
Monsieur, vous voulez rire.
VALÈRE, mettant l'épée à la main
Il faut voir sur-le-champ si les vice-baillis
Sont si francs du collier que vous l'avez promis.
LE MARQUIS
Mais faut-il nous brouiller pour un sot point de gloire ?
VALÈRE
Oh ! Le vin est tiré, monsieur ; il le faut boire.
LE MARQUIS, criant
Ah ! Ah ! Je suis blessé.
SCÈNE XII
Le Marquis, Valère, Hector.
HECTOR, accourant
Quels desseins emportés ? ...
LE MARQUIS, mettant l'épée à la main
Ah ! C'est trop endurer.
HECTOR, au Marquis
Ah ! Monsieur, arrêtez.
LE MARQUIS, à Hector
Laissez-moi donc.
HECTOR, au Marquis
Tout beau !
VALÈRE, à Hector
Cesse de le contraindre :
Va, c'est un malheureux qui n'est pas bien à craindre.
HECTOR, au Marquis
Quel sujet ? ...
LE MARQUIS, fièrement à Hector
Votre maître a certains petits airs...
Valère s'approche du Marquis. Le Marquis effrayé, dit doucement.
Et prend mal à propos les choses de travers.
On vient civilement pour s'éclaircir d'un doute,
Et monsieur prend la chèvre ; il met tout en déroute,
Fait le petit mutin. Oh ! Cela n'est pas bien.
HECTOR, au Marquis
Mais encor quel sujet ?
LE MARQUIS, à Hector
Quel sujet ? Moins que rien.
L'amour de la Comtesse auprès de lui m'appelle...
HECTOR, au Marquis
Ah ! Diable, c'est avoir une vieille querelle.
Quoi ! Vous osez, monsieur, d'un cœur ambitieux,
Sur notre patrimoine ainsi jeter les yeux !
Attaquer la Comtesse, et nous le dire encore !
LE MARQUIS, à Hector
Bon ! Je ne l'aime pas ; c'est elle qui m'adore.
VALÈRE, au Marquis
Oh ! Vous pouvez l'aimer autant qu'il vous plaira ;
C'est un bien que jamais on ne vous enviera :
Vous êtes en effet un amant digne d'elle :
Je vous cède les droits que j'ai sur cette belle.
HECTOR
Oui, les droits sur le cœur ; mais sur la bourse, non.
LE MARQUIS, à part, mettant son épée dans le fourreau
Je le savais bien, moi, que j'en aurais raison ;
Et voilà comme il faut se tirer d'une affaire.
HECTOR, au Marquis
N'auriez-vous point besoin d'un peu d'eau vulnéraire ?
LE MARQUIS, à Valère
Je suis ravi de voir que vous ayez du cœur,
Et que le tout se soit passé dans la douceur.
Serviteur. Vous et moi, nous en valons deux autres.
Je suis de vos amis.
VALÈRE
Je ne suis pas des vôtres.
SCÈNE XIII
Valère, Hector.
VALÈRE
Voilà donc ce Marquis, cet homme dangereux ?
HECTOR
Oui, monsieur, le voilà.
VALÈRE
C'est un grand malheureux.
Je crains que mes joueurs ne soient sortis du gîte ;
Ils ont trop attendu ; j'y retourne au plus vite.
J'ai dans le cœur, Hector, un bon pressentiment ;
Et je dois aujourd'hui gagner, assurément.
HECTOR
Votre cœur est, Monsieur, toujours insatiable.
Ces inspirations viennent souvent du diable ;
Je vous en avertis, c'est un futé matois.
VALÈRE
Elles m'ont réussi déjà plus d'une fois.
HECTOR
Tant va la cruche à l'eau...
VALÈRE
Paix ! Tu veux contredire :
À mon âge, crois-tu m'apprendre à me conduire ?
HECTOR
Vous ne me parlez point, Monsieur, de votre amour.
VALÈRE
Non.
SCÈNE XIV
Hector, seul.
HECTOR
Il m'en parlera peut-être à son retour.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Angélique, Nérine.
NÉRINE
En vain vous m'opposez une indigne tendresse,
Je n'ai vu de mes jours avoir tant de mollesse.
Je ne puis sur ce point m'accorder avec vous.
Valère n'est point fait pour être votre époux ;
Il ressent pour le jeu des fureurs nonpareilles,
Et cet homme perdra quelque jour ses oreilles.
ANGÉLIQUE
Le temps le guérira de cet aveuglement.
NÉRINE
Le temps augmente encore un tel attachement.
ANGÉLIQUE
Ne combats plus, Nérine, une ardeur qui m'enchante ;
Tu prendrais pour l'éteindre une peine impuissante.
Il est des noeuds formés sous des astres malins,
Qu'on chérit malgré soi. Je cède à mes destins.
La raison, les conseils ne peuvent m'en distraire,
Je vois le bon parti ; mais je prends le contraire.
NÉRINE
Eh bien ! Madame, soit ; contentez votre ardeur,
J'y consens. Acceptez pour époux un joueur,
Qui, pour porter au jeu son tribut volontaire,
Vous laissera manquer même du nécessaire,
Toujours triste ou fougueux, pestant contre le jeu,
Ou d'avoir perdu trop, ou bien gagné trop peu.
Quel charme qu'un époux qui, flattant sa manie,
Fait vingt mauvais marchés tous les jours de sa vie ;
Prend pour argent comptant, d'un usurier fripon,
Des singes, des pavés, un chantier, du charbon ;
Qu'on voit à chaque instant prêt à faire querelle
Aux bijoux de sa femme, ou bien à sa vaisselle,
Qui va, revient, retourne, et s'use à voyager
Chez l'usurier, bien plus qu'à donner à manger,
Quand, après quelque temps, d'intérêts surchargée,
Il la laisse où d'abord elle fut engagée,
Et prend, pour remplacer ses meubles écartés,
Des diamants du temple, et des plats argentés ;
Tant que, dans sa fureur n'ayant plus rien à vendre,
Empruntant tous les jours, et ne pouvant plus rendre,
Sa femme signe enfin, et voit en moins d'un an,
Ses terres en décret, et son lit à l'encan !
ANGÉLIQUE
Je ne veux point ici m'affliger par avance ;
L'événement souvent confond la prévoyance.
Il quittera le jeu.
NÉRINE
Quiconque aime, aimera ;
Et quiconque a joué, toujours joue, et jouera.
Quelque docteur l'a dit, ce n'est point menterie.
Et, si vous le voulez, contre vous je parie
Tout ce que je possède, et mes gages d'un an,
Qu'à l'heure que je parle il est dans un brelan.
SCÈNE II
Angélique, Nérine, Hector.
NÉRINE
Nous le saurons d'Hector qu'ici je vois paraître.
ANGÉLIQUE, à Hector
Te voilà bien soufflant. En quels lieux est ton maître ?
HECTOR, embarrassé
En quelque lieu qu'il soit, je réponds de son coeur ;
Il sent toujours pour vous la plus sincère ardeur.
NÉRINE
Ce n'est point là, maraud, ce que l'on te demande.
HECTOR, voulant s'échapper
Maraud ! Je vois qu'ici je suis de contrebande.
NÉRINE
Non, demeure un moment.
HECTOR
Le temps me presse. Adieu.
NÉRINE
Tout doux ! N'est-il pas vrai qu'il est en quelque lieu
Où, courant le hasard...
HECTOR
Parlez mieux, je vous prie.
Mon maître n'a hanté de tels lieux de sa vie.
ANGÉLIQUE, à Hector
Tiens, voilà dix louis. Ne me mens pas ; dis-moi
S'il n'est pas vrai qu'il joue à présent.
HECTOR
Oh ! Ma foi,
Il est bien revenu de cette folle rage,
Et n'aura pas de goût pour le jeu davantage.
ANGÉLIQUE
Avec tes faux soupçons, Nérine, eh bien ! Tu vois.
HECTOR
Il s'en donne aujourd'hui pour la dernière fois.
ANGÉLIQUE
Il jouerait donc ?
HECTOR
Il joue, à dire vrai, Madame ;
Mais ce n'est proprement que par noblesse d'âme :
On voit qu'il se défait de son argent exprès,
Pour n'être plus touché que de vos seuls attraits.
NÉRINE, à Angélique
Eh bien ! Ai-je raison ?
HECTOR
Son mauvais sort, vous dis-je,
Mieux que tous vos discours aujourd'hui le corrige.
ANGÉLIQUE
Quoi !...
HECTOR
N'admirez-vous pas cette fidélité ?
Perdre exprès son argent pour n'être plus tenté !
Il sait que l'homme est faible, il se met en défense.
Pour moi, je suis charmé de ce trait de prudence.
ANGÉLIQUE
Quoi ! Ton maître jouerait au mépris d'un serment ?
HECTOR
C'est la dernière fois, Madame, absolument.
On le peut voir encor sur le champ de bataille ;
Il frappe à droite, à gauche, et d'estoc et de taille,
Il se défend, Madame, encor comme un lion.
Je l'ai vu, dans l'effort de la convulsion,
Maudissant les hasards d'un combat trop funeste :
De sa bourse expirante il ramassait le reste ;
Et paraissant encor plus grand dans son malheur,
Il vendait cher son sang et sa vie au vainqueur.
NÉRINE
Pourquoi l'as-tu quitté dans cette décadence ?
HECTOR
Comme un aide-de-camp, je viens en diligence
Appeler du secours : il faut faire approcher
Notre corps de réserve, et je m'en vais chercher
Deux cents louis qu'il a laissés dans sa cassette.
NÉRINE
Eh bien ! Madame, eh bien ! Êtes-vous satisfaite ?
HECTOR
Les partis sont aux mains ; à deux pas on se bat,
Et les moments sont chers en ce jour de combat.
Nous allons nous servir de nos armes dernières,
Et des troupes qu'au jeu l'on nomme auxiliaires.
SCÈNE III
Angélique, Nérine.
NÉRINE
Vous l'entendez, Madame ! Après cette action,
Pour Valère armez-vous de belle passion ;
Cédez à votre étoile ; épousez-le. J'enrage
Lorsque j'entends tenir ce discours à votre âge.
Mais Dorante qui vient...
ANGÉLIQUE
Ah ! Sortons de ces lieux.
Je ne puis me résoudre à paraître à ses yeux.
SCÈNE IV
Dorante, Angélique, Nérine.
DORANTE, à Angélique qui sort
Hé quoi ! Vous me fuyez ? Daignez au moins m'apprendre...
SCÈNE V
Dorante, Nérine.
DORANTE
Et toi, Nérine, aussi tu ne veux pas m'entendre ?
Veux-tu de ta maîtresse imiter la rigueur ?
NÉRINE
Non, monsieur ; je vous sers toujours avec vigueur.
Laissez-moi faire.
SCÈNE VI
Dorante, seul.
DORANTE
Ô ciel ! Ce trait me désespère.
Je veux approfondir un si cruel mystère.
Il va pour sortir.
SCÈNE VII
La Comtesse, Dorante.
LA COMTESSE
Où courez-vous, Dorante ?
DORANTE, à part
À contre-temps fâcheux !
Cherchons à l'éviter.
LA COMTESSE
Demeurez en ces lieux,
J'ai deux mots à vous dire ; et votre âme contente...
Mais non, retirez-vous ; un homme m'épouvante.
L'ombre d'un tête-à-tête, et dedans et dehors,
Me fait, même en été, frissonner tout le corps.
DORANTE, allant pour sortir
J'obéis...
LA COMTESSE
Revenez. Quelque espoir qui vous guide,
Le respect à l'amour saura servir de bride,
N'est-il pas vrai ?
DORANTE
Madame...
LA COMTESSE
En ce temps, les amants
Près du sexe d'abord sont si gesticulants...
Quoiqu'on soit vertueuse, il faut telle paraître ;
Et cela quelquefois coûte bien plus qu'à l'être.
DORANTE
Madame...
LA COMTESSE
En vérité, j'ai le coeur douloureux
Qu'Angélique si mal reconnaisse vos feux :
Et si je n'avais pas une vertu sévère,
Qui me fait renfermer dans un veuvage austère,
Je pourrais bien... mais non, je ne puis vous ouïr ;
Si vous continuez, je vais m'évanouir.
DORANTE
Madame...
LA COMTESSE
Vos discours, votre air soumis et tendre
Ne feront que m'aigrir, au lieu de me surprendre.
Bannissons la tendresse ; il faut la supprimer.
Je ne puis, en un mot, me résoudre d'aimer.
DORANTE
Madame, en vérité, je n'en ai nulle envie,
Et veux bien avec vous n'en parler de ma vie.
LA COMTESSE
Voilà, je vous l'avoue, un fort sot compliment.
Me trouvez-vous, Monsieur, femme à manquer d'amant ?
J'ai mille adorateurs qui briguent ma conquête ;
Et leur encens trop fort me fait mal à la tête.
Ah ! Vous le prenez là sur un fort joli ton,
En vérité !
DORANTE
Madame...
LA COMTESSE
Et je vous trouve bon !
DORANTE
Le respect...
LA COMTESSE
Le respect est là mal en sa place ;
Et l'on ne me dit point pareille chose en face.
Si tous mes soupirants pouvaient me négliger,
Je ne vous prendrais pas pour m'en dédommager.
Du respect ! Du respect ! Ah ! Le plaisant visage !
J'ai cru que vous pouviez l'inspirer à votre âge.
Mais Monsieur le Marquis, qui paraît en ces lieux,
Ne sera pas peut-être aussi respectueux.
SCÈNE VIII
La Comtesse, seule.
LA COMTESSE
Je suis au désespoir : je n'ai vu de ma vie
Tant de relâchement dans la galanterie.
Le Marquis vient ; il faut m'assurer un parti ;
Et je n'en prétends pas avoir le démenti.
SCÈNE IX
Le Marquis, la Comtesse.
LE MARQUIS
À mon bonheur enfin, Madame, tout conspire :
Vous êtes toute à moi.
LA COMTESSE
Que voulez-vous donc dire,
Marquis ?
LE MARQUIS
Que mon amour n'a plus de concurrent ;
Que je suis et serai votre seul conquérant ;
Que si vous ne battez au plus tôt la chamade,
Il faudra vous résoudre à souffrir l'escalade.
LA COMTESSE
Moi ! Que l'on m'escalade ?
LE MARQUIS
Entre nous, sans façon,
À Valère de près j'ai serré le bouton :
Il m'a cédé les droits qu'il avait sur votre âme.
LA COMTESSE
Hé ! Le petit poltron !
LE MARQUIS
Oh ! Palsambleu, Madame,
Il serait un Achille, un Pompée, un César,
Je vous le conduirais poings liés à mon char.
Il ne faut point avoir de mollesse en sa vie.
Je suis vert.
LA COMTESSE
Dans le fond, j'en ai l'âme ravie.
Vous ne connaissez pas, Marquis, tout votre mal ;
Vous avez à combattre encor plus d'un rival.
LE MARQUIS
Le don de votre coeur couvre un peu trop de gloire
Pour n'être que le prix d'une seule victoire.
Vous n'avez qu'à nommer...
LA COMTESSE
Non, non, je ne veux pas
Vous exposer sans cesse à de nouveaux combats.
LE MARQUIS
Est-ce ce financier de noblesse mineure,
Qui s'est fait depuis peu gentilhomme en une heure ;
Qui bâtit un palais sur lequel on a mis
Dans un grand marbre noir, en or, l'hôtel Damis ;
Lui qui voyait jadis imprimé sur sa porte,
Bureau du pied-fourché, chair salée et chair morte ;
Qui, dans mille portraits, expose ses aïeux,
Son père, son grand-père, et les place en tous lieux,
En sa maison de ville, en celle de campagne,
Les fait venir tout droit des comtes de Champagne,
Et de ceux de Poitou, d'autant que, pour certain,
L'un s'appelait Champagne et l'autre Poitevin ?
LA COMTESSE
À vos transports jaloux un autre se dérobe.
LE MARQUIS
C'est donc ce sénateur, cet Adonis de robe,
Ce docteur en soupers, qui se tait au palais,
Et sait sur des ragoûts prononcer des arrêts ;
Qui juge sans appel sur un vin de Champagne,
S'il est de Reims, du clos, ou bien de la montagne ;
Qui, de livres de droit toujours débarrassé,
Porte cuisine en poche, et poivre concassé.
LA COMTESSE
Non, Marquis, c'est Dorante ; et j'ai su m'en défaire.
LE MARQUIS
Quoi ! Dorante ! Cet homme à maintien débonnaire,
Ce croquant, qu'à l'instant je viens de voir sortir ?
LA COMTESSE
C'est lui-même.
LE MARQUIS
Eh ! Parbleu, vous deviez m'avertir ;
Nous nous serions parlé sans sortir de la salle.
Je ne suis pas méchant : mais, sans bruit, sans scandale,
Sans lui donner le temps seulement de crier,
Pour lui votre fenêtre eût servi d'escalier.
LA COMTESSE
Vous êtes turbulent. Si vous étiez plus sage,
On pourrait...
LE MARQUIS
La sagesse est tout mon apanage.
LA COMTESSE
Quoiqu'un engagement m'ait toujours fait horreur,
On aurait avec vous quelque affaire de coeur.
LE MARQUIS
Ah ! Parbleu, volontiers. Vous me chatouillez l'âme.
Par affaire de coeur, qu'entendez-vous, Madame ?
LA COMTESSE
Ce que vous entendez vous-même assurément.
LE MARQUIS
Est-ce pour mariage, ou bien pour autrement ?
LA COMTESSE
Quoi ! Vous prétendriez, si j'avais la foiblesse...
LE MARQUIS
Ah ! Ma foi ! L'on n'a plus tant de délicatesse ;
On s'aime pour s'aimer tout autant que l'on peut
Le mariage suit, et vient après, s'il veut.
LA COMTESSE
Je prétends que l'hymen soit le but de l'affaire,
Et ne donne mon coeur que pardevant notaire.
Je veux un bon contrat sur de bon parchemin,
Et non pas un hymen qu'on rompt le lendemain.
LE MARQUIS
Vous aimez chastement, je vous en félicite,
Et je me donne à vous avec tout mon mérite,
Quoique cent fois le jour on me mette à la main
Des partis à fixer un empereur romain.
LA COMTESSE
Je crois que nos deux coeurs seront toujours fidèles.
LE MARQUIS
Oh ! Parbleu, nous vivrons comme deux tourterelles.
Pour vous porter, Madame, un coeur tout dégagé,
Je vais dans ce moment signifier congé
À des beautés sans nombre à qui mon coeur renonce ;
Et vous aurez dans peu ma dernière réponse.
LA COMTESSE
Adieu. Fasse le ciel, Marquis, que dans ce jour
Un hymen soit le sceau d'un si parfait amour !
SCÈNE X
Le Marquis, seul.
LE MARQUIS
Eh bien ! Marquis, tu vois, tout rit à ton mérite ;
Le rang, le coeur, le bien, tout pour toi sollicite :
Tu dois être content de toi par tout pays :
On le serait à moins. Allons, saute, Marquis.
Quel bonheur est le tien ! Le ciel, à ta naissance,
Répandit sur tes jours sa plus douce influence ;
Tu fus, je crois, pétri par les mains de l'amour.
N'es-tu pas fait à peindre ? Est-il homme à la cour
Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine,
Une jambe mieux faite, une taille plus fine ?
Et pour l'esprit, parbleu, tu l'as des plus exquis :
Que te manque-t-il donc ? Allons, saute, Marquis.
La nature, le ciel, l'amour et la fortune
De tes prospérités font leur cause commune ;
Tu soutiens ta valeur avec mille hauts faits ;
Tu chantes, danses, ris, mieux qu'on ne fit jamais
Les yeux à fleur de tête, et les dents assez belles.
Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles ?
Près du sexe tu vins, tu vis, et tu vainquis ;
Que ton sort est heureux ! Allons, saute, Marquis.
SCÈNE XI
Le Marquis, Hector.
HECTOR
Attendez un moment. Quelle ardeur vous transporte ?
Hé quoi ! Monsieur, tout seul vous sautez de la sorte !
LE MARQUIS
C'est un pas de ballet que je veux repasser.
HECTOR
Mon maître, qui me suit, vous le fera danser,
Monsieur, si vous voulez.
LE MARQUIS
Que dis-tu là ? Ton maître !
HECTOR
Oui, monsieur, à l'instant vous l'allez voir paraître.
LE MARQUIS
En ces lieux je ne puis plus longtemps m'arrêter ;
Pour cause, nous devons tous deux nous éviter.
Quand ma verve me prend, je ne suis plus traitable ;
Il est brutal, je suis emporté comme un diable ;
Il manque de respect pour les vice-baillis,
Et nous aurions du bruit. Allons, saute, Marquis.
SCÈNE XII
Hector, seul.
HECTOR
Allons, saute, Marquis. Un tour de cette sorte
Est volé d'un gascon, ou le diable m'emporte :
Il vient de la Garonne. Oh ! Parbleu, dans ce temps
Je n'aurais jamais cru les Marquis si prudents.
Je ris : et cependant mon maître à l'agonie
Cède en un lansquenet à son mauvais génie.
SCÈNE XIII
Valère, Hector.
HECTOR
Le voici. Ses malheurs sur son front sont écrits :
Il a tout le visage et l'air d'un premier pris.
VALÈRE
Non, l'enfer en courroux et toutes ses furies
N'ont jamais exercé de telles barbaries.
Je te loue, ô destin, de tes coups redoublés ;
Je n'ai plus rien à perdre, et tes voeux sont comblés.
Pour assouvir encor la fureur qui t'anime,
Tu ne peux rien sur moi, cherche une autre victime.
HECTOR, à part
Il est sec.
VALÈRE
De serpents mon coeur est dévoré ;
Tout semble en un moment contre moi conjuré.
Il prend Hector à la cravate.
Parle. As-tu jamais vu le sort et son caprice
Accabler un mortel avec plus d'injustice,
Le mieux assassiner ? Perdre tous les partis,
Vingt fois le coupe-gorge, et toujours premier pris !
Réponds-moi donc, bourreau.
HECTOR
Mais, ce n'est pas ma faute.
VALÈRE
As-tu vu de tes jours trahison aussi haute ?
Sort cruel, ta malice a bien su triompher ;
Et tu ne me flattais que pour mieux m'étouffer.
Dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre ;
Confus, désespéré, je suis prêt à me pendre.
HECTOR
Heureusement pour vous, vous n'avez pas un sou
Dont vous puissiez, Monsieur, acheter un licou.
Voudriez-vous souper ?
VALÈRE
Que la foudre t'écrase.
Ah ! Charmante Angélique, en l'ardeur qui m'embrase,
À vos seules bontés je veux avoir recours !
Je n'aimerai que vous ; m'aimeriez-vous toujours ?
Mon coeur, dans les transports de sa fureur extrême,
N'est point si malheureux, puisqu'enfin il vous aime.
HECTOR, à part
Notre bourse est à fond ; et, par un sort nouveau,
Notre amour recommence à revenir sur l'eau.
VALÈRE
Calmons le désespoir où la fureur me livre.
Hector approche un fauteuil, Valère s'assied.
Va me chercher un livre.
HECTOR
Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin ?
VALÈRE
Celui qui te viendra le premier sous la main ;
Il m'importe peu ; prends dans ma bibliothèque.
Hector sort, et rentre tenant un livre.
HECTOR
Voilà Sénèque.
VALÈRE
Lis.
HECTOR
Que je lise Sénèque ?
VALÈRE
Oui. Ne sais-tu pas lire ?
HECTOR
Eh ! Vous n'y pensez pas ;
Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs.
VALÈRE
Ouvre, et lis au hasard.
HECTOR
Je vais le mettre en pièces.
VALÈRE
Lis donc.
Hector lit.
HECTOR
« Chapitre six. Du mépris des richesses.
La fortune offre aux yeux des brillants mensongers ;
Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers ;
Leur possession trouble, et leur perte est légère :
Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire.»
Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent,
Il avait, comme vous, perdu tout son argent.
VALÈRE, se levant
Vingt fois le premier pris ! Dans mon coeur il s'élève
Il s'assied.
Des mouvements de rage. Allons, poursuis, achève.
HECTOR
« L'or est comme une femme ; on n'y saurait toucher,
Que le coeur, par amour, ne s'y laisse attacher.
L'un et l'autre en ce temps, sitôt qu'on les manie,
Sont deux grands rémoras pour la philosophie.»
N'ayant plus de maîtresse, et n'ayant pas un sou,
Nous philosopherons maintenant tout le soûl.
VALÈRE
De mon sort désormais vous serez seule arbitre,
Adorable Angélique... achève ton chapitre.
HECTOR
« Que faut-il ? ... »
VALÈRE
Je bénis le sort et ses revers,
Puisqu'un heureux malheur me rengage en vos fers.
Finis donc.
HECTOR
« Que faut-il à la nature humaine ?
Moins on a de richesse, et moins on a de peine.
C'est posséder les biens que savoir s'en passer.»
Que ce mot est bien dit ! Et que c'est bien penser !
Ce Sénèque, Monsieur, est un excellent homme.
Était-il de Paris ?
VALÈRE
Non, il était de Rome.
Dix fois à carte triple être pris le premier !
HECTOR
Ah ! Monsieur, nous mourrons un jour sur un fumier.
VALÈRE
Il faut que de mes maux enfin je me délivre :
J'ai cent moyens tout prêts pour m'empêcher de vivre,
La rivière, le feu, le poison, et le fer.
HECTOR
Si vous vouliez, Monsieur, chanter un petit air ;
Votre maître à chanter est ici : la musique
Peut-être calmerait cette humeur frénétique.
VALÈRE
Que je chante !
HECTOR
Monsieur...
VALÈRE
Que je chante, bourreau !
Je veux me poignarder ; la vie est un fardeau
Qui pour moi désormais devient insupportable.
HECTOR
Vous la trouviez pourtant tantôt bien agréable.
« Qu'un joueur est heureux ! Sa poche est un trésor ;
Sous ses heureuses mains le cuivre devient or,»
Disiez-vous.
VALÈRE
Ah ! Je sens redoubler ma colère.
HECTOR
Monsieur, contraignez-vous, j'aperçois votre père.
SCÈNE XIV
Géronte, Valère, Hector.
GÉRONTE
Pour quel sujet, mon fils, criez-vous donc si fort ?
À Hector.
Est-ce toi, malheureux, qui causes ce transport ?
VALÈRE
Non pas, Monsieur.
HECTOR, à Géronte
Ce sont des vapeurs de morale
Qui nous vont à la tête, et que Sénèque exhale.
GÉRONTE
Qu'est-ce à dire Sénèque ?
HECTOR
Oui, Monsieur : maintenant
Que nous ne jouons plus, notre unique ascendant
C'est la philosophie, et voilà notre livre ;
C'est Sénèque.
GÉRONTE
Tant mieux : il apprend à bien vivre.
Son livre est admirable et plein d'instructions,
Et rend l'homme brutal maître des passions.
HECTOR
Ah ! Si vous aviez lu son traité des richesses,
Et le mépris qu'on doit faire de ses maîtresses ;
Comme la femme ici n'est qu'un vrai rémora,
Et que, lorsqu'on y touche... on en demeure là...
Qu'on gagne quand on perd... que l'amour dans nos âmes...
Ah ! Que ce livre-là connaissoit bien les femmes !
GÉRONTE
Hector en peu de temps est devenu docteur.
HECTOR
Oui, Monsieur, je saurai tout Sénèque par coeur.
GÉRONTE, à Valère
Je vous cherche en ces lieux avec impatience,
Pour vous dire, mon fils, que votre hymen s'avance.
Je quitte le notaire, et j'ai vu les parents,
Qui, d'une et d'autre part, me paraissent contents.
Vous avez vu, je crois, Angélique ? Et j'espère
Que son consentement...
VALÈRE
Non, pas encor, mon père.
Certaine affaire m'a...
GÉRONTE
Vraiment, pour un amant,
Vous faites voir, mon fils, bien peu d'empressement.
Courez-y : dites-lui que ma joie est extrême ;
Que, charmé de ce noeud, dans peu j'irai moi-même
Lui faire compliment, et l'embrasser...
HECTOR, à Géronte
Tout doux !
Monsieur fera cela tout aussi bien que vous.
VALÈRE, à Géronte
Pénétré des bontés de celui qui m'envoie,
Je vais de cet emploi m'acquitter avec joie.
SCÈNE XV
Géronte, Hector.
HECTOR
Il vous plaira toujours d'être mémoratif
D'un papier que tantôt, d'un air rébarbatif,
Et même avec scandale...
GÉRONTE
Oui-dà ! Laisse-moi faire.
Le mariage fait, nous verrons cette affaire.
HECTOR
J'irai donc, sur ce pied, vous visiter demain.
SCÈNE XVI
Géronte, seul.
GÉRONTE
Grâces au ciel, mon fils est dans le bon chemin :
Par mes soins paternels il surmonte la pente
Où l'entraînait du jeu la passion ardente.
Ah ! Qu'un père est heureux, qui voit en un moment
Un cher fils revenir de son égarement !
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Dorante, Angélique, Nérine.
DORANTE
Hé ! Madame, cessez d'éviter ma présence.
Je ne viens point, armé contre votre inconstance,
Faire éclater ici mes sentiments jaloux,
Ni par des mots piquants exhaler mon courroux.
Plus que vous ne pensez, mon cœur vous justifie.
Votre légèreté veut que je vous oublie :
Mais loin de condamner votre cœur inconstant,
Je suis assez vengé si j'en puis faire autant.
ANGÉLIQUE
Que votre emportement en reproches éclate ;
Je mérite les noms de volage, d'ingrate.
Mais enfin de l'amour l'impérieuse loi
A l'hymen que je crains m'entraîne malgré moi :
J'en prévois les dangers ; mais un sort tyrannique...
DORANTE
Votre cœur est hardi, généreux, héroïque :
Vous voyez devant vous un abîme s'ouvrir,
Et vous ne laissez pas, Madame, d'y courir.
NÉRINE
Quand j'en devrais mourir, je ne puis plus me taire.
Je vous empêcherai de terminer l'affaire :
Ou si dans cet amour votre cœur engagé
Persiste en ses desseins, donnez-moi mon congé.
Je suis fille d'honneur ; je ne veux point qu'on dise
Que vous ayez sous moi fait pareille sottise.
Valère est un indigne ; et, malgré son serment,
Vous voyez tous les jours qu'il joue impunément.
ANGÉLIQUE
En faveur de mon faible il faut lui faire grâce :
De la fureur du jeu veux-tu qu'il se défasse,
Hélas ! Quand je ne puis me défaire aujourd'hui
Du lâche attachement que mon cœur a pour lui ?
DORANTE
Ces feux sont trop charmants pour vouloir les éteindre.
Je ne suis point, Madame, ici pour vous contraindre.
Mon neveu vous épouse ; et je viens seulement
Donner à votre hymen un plein consentement.
SCÈNE II
Madame La Ressource, Angélique, Dorante, Nérine.
NÉRINE
Madame La Ressource ici ! Qu'y viens-tu faire ?
MADAME LA RESSOURCE
Je cherche un cavalier pour finir une affaire...
On tâche, autant qu'on peut, dans son petit trafic,
A gagner ses dépens en servant le public.
ANGÉLIQUE
Cette Nérine-là connaît toute la France.
NÉRINE
Pour vivre, il faut avoir plus d'une connoissance.
C'est une illustre au moins, et qui sait en secret
Couler adroitement un amoureux poulet :
Habile en tous métiers, intrigante parfaite ;
Qui prête, vend, revend, brocante, troque, achète,
Met à perfection un hymen ébauché,
Vend son argent bien cher, marie à bon marché.
MADAME LA RESSOURCE
Votre bonté pour moi toujours se renouvelle ;
Vous avez si bon cœur...
NÉRINE
Il fait bon avec elle,
Je vous en avertis. En bijoux et brillants,
En poche elle a toujours plus de vingt mille francs.
DORANTE, à Madame La Ressource.
Mais ne craignez-vous point qu'un soir dans le silence ? ...
NÉRINE
Bon, bon ! Tous les filous sont de sa connaissance.
MADAME LA RESSOURCE
Nérine rit toujours.
NÉRINE, à Madame La Ressource.
Montrez-nous votre écrin.
MADAME LA RESSOURCE
Volontiers. J'ai toujours quelque hasard en main.
Regardez ce brillant ; je vais en faire affaire
Avec et pardevant un conseiller-notaire.
Pour certaine chanteuse on dit qu'il en tient là.
NÉRINE
Le drôle veut passer quelque acte à l'opéra.
SCÈNE III
La Comtesse, Angélique, Dorante, Nérine, Madame La Ressource.
NÉRINE
Mais voici la Comtesse.
MADAME LA RESSOURCE
On m'attend ; je vous quitte.
NÉRINE
Non, non ; sur vos bijoux j'ai des droits de visite.
LA COMTESSE, à Angélique.
Votre choix est-il fait ? Peut-on enfin savoir
A qui vous prétendez vous marier ce soir ?
ANGÉLIQUE
Oui, ma soeur, il est fait ; et ce choix doit vous plaire,
Puisque avant moi pour vous vous avez su le faire.
LA COMTESSE
Apparemment, Monsieur est ce mortel heureux,
Ce fidèle aspirant dont vous comblez les voeux ?
DORANTE
A ce bonheur charmant je n'ose pas prétendre.
Si madame eût gardé son cœur pour le plus tendre,
Plus que tout autre amant j'aurais pu l'espérer.
LA COMTESSE
La perte n'est pas grande, et se peut réparer.
SCÈNE IV
Le Marquis, la Comtesse, Angélique, Dorante, Madame La Ressource, Nérine.
LE MARQUIS, à la Comtesse.
Charmé de vos beautés, je viens enfin, Madame,
Ici mettre à vos pieds et mon corps et mon âme.
Vous serez, par ma foi, Marquise cette fois ;
Et j'ai sur vous enfin laissé tomber mon choix.
MADAME LA RESSOURCE, à part.
Cet homme m'est connu.
LA COMTESSE
Monsieur, je suis ravie
De m'unir avec vous le reste de ma vie.
Vous êtes gentilhomme et cela me suffit.
LE MARQUIS
Je le suis du déluge.
MADAME LA RESSOURCE, à part.
Oui, c'est lui qui le dit.
LE MARQUIS
En faisant avec moi cette heureuse alliance,
Vous pourrez vous vanter que gentilhomme en France
Ne tirera de vous, si vous me l'ordonnez,
Des enfants de tout point mieux conditionnés.
Vous verrez si je mens. Apercevant Madame La Ressource.
Ah ! Vous voilà, Madame. A la Comtesse.
Et que faites-vous donc ici de cette femme ?
NÉRINE, au Marquis.
Vous la connaissez ?
LE MARQUIS
Moi ? Je ne sais ce que c'est.
MADAME LA RESSOURCE, au Marquis.
Ah ! Je vous connais trop, moi, pour mon intérêt.
Quand vous résoudrez-vous, Monsieur le gentilhomme
Fait du temps du déluge, à me payer ma somme,
Mes quatre cents écus prêtés depuis cinq ans ?
LE MARQUIS
Pour me les demander, vous prenez bien le temps.
MADAME LA RESSOURCE
Je veux, aux yeux de tous, vous en faire avanie,
A toute heure, en tous lieux.
LE MARQUIS
Hé ! Vous rêvez, ma mie.
MADAME LA RESSOURCE
Voici le grand merci d'obliger des ingrats.
Après l'avoir tiré d'un aussi vilain pas...
Baste...
LA COMTESSE, à Madame La Ressource.
Parlez, parlez.
MADAME LA RESSOURCE
Non, non ; il est trop rude
D'aller de ses parents montrer la turpitude.
LA COMTESSE
Comment donc ?
LE MARQUIS, à part.
Ah ! Je grille.
MADAME LA RESSOURCE
Au Châtelet, sans moi,
On le verrait encor vivre aux dépens du roi.
NÉRINE
Quoi ! Monsieur le Marquis...
MADAME LA RESSOURCE
Lui, Marquis ! C'est l'épine.
Je suis Marquise donc, moi qui suis sa cousine ?
Son père était huissier à verge dans Le Mans.
LE MARQUIS
Vous en avez menti. A part.
Maugrebleu des parents !
MADAME LA RESSOURCE
Mon oncle n'était pas huissier ? Qu'il t'en souvienne.
LE MARQUIS
Son nom était connu dans le haut et bas Maine.
NÉRINE
Votre père était donc un Marquis exploitant ?
ANGÉLIQUE
Vous aviez là, ma soeur, un fort illustre amant.
MADAME LA RESSOURCE
C'est moi qui l'ai nourri quatre mois sans reproche,
Quand il vint à Paris en guêtres, par le coche.
LE MARQUIS
D'accord, puisqu'on le sait, mon père était huissier,
Mais huissier à cheval ; c'est comme chevalier.
Cela n'empêche pas que dans ce jour, Madame,
Nous ne mettions à fin une si belle flamme :
Jamais ce feu pour vous ne fut si violent ;
Et jamais tant d'appas...
LA COMTESSE
Taisez-vous, insolent.
LE MARQUIS
Insolent ! Moi qui dois honorer votre couche,
Et par qui vous devez quelque jour faire souche !
LA COMTESSE
Sors d'ici, malheureux ; porte ailleurs ton amour.
LE MARQUIS
Oui ! L'on agit de même avec les gens de cour !
On reconnaît si mal le rang et le mérite !
J'en suis, parbleu, ravi. Pour le coup je vous quitte,
J'ai, pour briller ailleurs, mille talents acquis ;
Je vais m'en consoler. Allons, saute, Marquis.
SCÈNE V
La Comtesse, Angélique, Dorante, Nérine, Madame La Ressource.
LA COMTESSE
Je n'y puis plus tenir, ma soeur, et je vous laisse.
Avec qui vous voudrez finissez de tendresse ;
Coupez, taillez, rognez, je m'en lave les mains.
Désormais, pour toujours, je renonce aux humains.
Elle sort.
SCÈNE VI
Dorante, Angélique, Nérine, Madame La Ressource.
DORANTE
Ils prennent leur parti.
MADAME LA RESSOURCE
La rencontre est plaisante !
Je l'ai démarquisé bien loin de son attente :
J'en voudrais faire autant à tous les faux marquis.
NÉRINE
Vous auriez, par ma foi, bien à faire à Paris.
Il est tant de traitants qu'on voit, depuis la guerre,
En modernes seigneurs sortir de dessous terre,
Qu'on ne s'étonne plus qu'un laquais, un pied-plat,
De sa vieille mandille achète un marquisat.
ANGÉLIQUE, à Madame La Ressource.
Vous avez découvert ici bien du mystère.
MADAME LA RESSOURCE
De quoi s'avise-t-il de me rompre en visière ?
Mais aux grands mouvements qu'en ce lieu je puis voir,
Madame se marie.
NÉRINE
Oui, vraiment, dès ce soir.
MADAME LA RESSOURCE, fouillant dans sa poche.
J'en ai bien de la joie. Il faut que je lui montre
Deux pendants de brillants que j'ai là de rencontre.
J'en ferai bon marché. Je crois que les voilà ;
Ils sont des plus parfaits. Non, ce n'est pas cela ;
C'est un portrait de prix, mais il n'est pas à vendre.
NÉRINE
Faites-le voir.
MADAME LA RESSOURCE
Non, non ; on doit me le reprendre.
NÉRINE, le lui arrachant.
Oh ! Je suis curieuse ; il faut me montrer tout.
Que les brillants sont gros ! Ils sont fort de mon goût.
Mais que vois-je, grands dieux ! Quelle surprise extrême !
Aurais-je la berlue ? Eh ! Ma foi, c'est lui-même.
Ah ! ... Elle fait un grand cri.
ANGÉLIQUE
Qu'as-tu donc, Nérine ? Et te trouves-tu mal ?
NÉRINE
Votre portrait, Madame, en propre original.
ANGÉLIQUE
Mon portrait ! Es-tu folle ?
NÉRINE, pleurant.
Ah ! Ma pauvre maîtresse,
Faut-il vous voir ainsi durement mise en presse ?
MADAME LA RESSOURCE
Que veut dire ceci ?
ANGÉLIQUE, à Nérine.
Tu te trompes. Vois mieux.
NÉRINE
Regardez donc vous-même, et voyez par vos yeux.
ANGÉLIQUE
Tu ne te trompes point, Nérine ; c'est lui-même ;
C'est mon portrait, hélas ! Qu'en mon ardeur extrême
Je viens de lui donner pour prix de ses amours,
Et qu'il m'avait juré de conserver toujours.
MADAME LA RESSOURCE
Votre portrait ! Il est à moi, sans vous déplaire ;
Et j'ai prêté dessus mille écus à Valère.
ANGÉLIQUE
Juste ciel !
NÉRINE
Le fripon !
DORANTE, prenant le portrait.
Je veux aussi le voir.
MADAME LA RESSOURCE
Ce portrait m'appartient, et je prétends l'avoir.
DORANTE, à Madame La Ressource.
Laissez-moi le garder un moment, je vous prie :
C'est la seule faveur qu'on m'ait faite en ma vie.
ANGÉLIQUE
C'en est fait : pour jamais je le veux oublier.
NÉRINE, à Angélique.
S'il met votre portrait ainsi chez l'usurier,
Étant encore amant, il vous vendra, Madame,
A beaux deniers comptants, quand vous serez sa femme.
Mais le voici qui vient. À Madame La Ressource.
A trois ou quatre pas,
De grâce, éloignez-vous, et ne vous montrez pas.
MADAME LA RESSOURCE
Mais pourquoi ? ...
DORANTE
Du portrait ne soyez plus en peine.
MADAME LA RESSOURCE, se retirant au fond de la scène.
Lorsque je le verrai, j'en serai plus certaine.
SCÈNE VII
Valère, Angélique, Dorante, Hector, Nérine, Madame La Ressource au fond du théâtre.
VALÈRE
Quel bonheur est le mien ! Enfin voici le jour,
Madame, où je dois voir triompher mon amour.
Mon cœur tout pénétré... mais, ciel ! Quelle tristesse,
Nérine, a pu saisir ta charmante maîtresse ?
Est-ce ainsi que tantôt ? ...
NÉRINE
Bon ! Ne savez-vous pas ?
Les filles sont, Monsieur, tantôt haut, tantôt bas.
VALÈRE
Hé quoi ! Changer sitôt !
ANGÉLIQUE
Ne craignez point, Valère,
Les funestes retours de mon humeur légère :
Le portrait dont ma main vous a fait possesseur
Vous est un sûr garant que vous avez mon cœur.
VALÈRE
Que ce tendre discours me charme et me rassure !
NÉRINE, à part.
Tu ne seras heureux, par ma foi, qu'en peinture.
ANGÉLIQUE
Quiconque a mon portrait, sans crainte de rival,
Doit, avec la copie, avoir l'original.
VALÈRE
Madame, en ce moment, que mon âme est contente !
ANGÉLIQUE
Ne consentez-vous pas à ce parti, Dorante ?
DORANTE
Je veux ce qu'il vous plaît : vos ordres sont pour moi
Les décrets respectés d'une suprême loi.
Votre bouche, Madame, a prononcé sans feindre ;
Et mon cœur subira votre arrêt sans se plaindre.
HECTOR, bas à Valère.
De l'arrêt tout du long il va payer les frais.
ANGÉLIQUE
Valère, vous voyez pour vous ce que je fais.
VALÈRE
Jamais tant de bontés...
ANGÉLIQUE
Montrez donc, sans attendre,
Le portrait que de moi vous avez voulu prendre ;
Et que votre rival sache à quoi s'en tenir.
VALÈRE, fouillant dans sa poche.
Soit... mais permettez-moi de vous désobéir.
C'est mon oncle : en voyant de votre amour ce gage,
Il jouerait, à vos yeux, un mauvais personnage.
Vous savez bien qui l'a.
ANGÉLIQUE
Vous pouvez le montrer :
Il verra mon portrait sans se désespérer.
DORANTE
Madame au plus heureux accordant la victoire,
Le triomphe est trop beau, pour n'en pas faire gloire.
VALÈRE, fouillant toujours dans sa poche.
Puisque vous le voulez, il faut vous le chercher :
Mais je n'aurai du moins rien à me reprocher...
Vous voulez un témoin, il faut vous satisfaire.
HECTOR, apercevant Madame La Ressource.
Ah ! Nous sommes perdus, j'aperçois l'usurière.
VALÈRE
C'est votre faute, si... À Hector.
Qu'as-tu fait du portrait ?
HECTOR
Du portrait ?
VALÈRE
Oui, maraud ; parle, qu'en as-tu fait ?
HECTOR, tendant la main par derrière, dit bas à Madame La Ressource.
Madame La Ressource, un moment sans paraître,
Prêtez-nous notre gage.
VALÈRE
Ah ! Chien ! Ah ! Double traître !
Tu l'as perdu.
HECTOR
Monsieur...
VALÈRE, mettant l'épée à la main.
Il faut que ton trépas...
HECTOR, à genoux.
Ah ! Monsieur, arrêtez, et ne me tuez pas.
Voyant dans ce portrait Madame si jolie,
Je l'ai mis chez un peintre ; il m'en fait la copie.
VALÈRE
Tu l'as mis chez un peintre !
HECTOR
Oui, monsieur.
VALÈRE
Ah ! Maraud !
Va, cours me le chercher, et reviens au plus tôt.
DORANTE, montrant le portrait.
Épargnez-lui ces pas. Il n'est plus temps de feindre.
Le voici.
HECTOR, à part.
Nous voilà bien achevés de peindre !
Ah ! Carogne !
VALÈRE, à Angélique.
Le peintre...
ANGÉLIQUE, à Valère.
Avec de vains détours,
Ingrat, ne croyez pas qu'on m'abuse toujours.
VALÈRE
Madame, en vérité, de telles épithètes
Ne me vont point du tout.
ANGÉLIQUE
Perfide que vous êtes !
Ce portrait, que tantôt je vous avais donné,
Pour le gage d'un cœur le plus passionné,
Malgré tous vos serments, parjure, à la même heure,
Vous l'avez mis en gage !
VALÈRE
Ah ! Qu'à vos yeux je meure...
ANGÉLIQUE
Ah ! Cessez de vouloir plus longtemps m'outrager,
Cœur lâche.
HECTOR, bas, à Valère.
Nous devions tantôt le dégager ;
Et contre mon avis vous avez fait la chose.
MADAME LA RESSOURCE
De tous vos débats, moi, je ne suis point la cause ;
Et je prétends avoir mon portrait, s'il vous plaît.
DORANTE
Laissez-le-moi garder ; j'en paierai l'intérêt
Si fort qu'il vous plaira.
SCÈNE VIII
Géronte, Angélique, Valère, Dorante, Nérine, Madame La Ressource, Hector.
GÉRONTE, à Angélique.
Que mon âme est ravie
De voir qu'avec mon fils un tendre hymen vous lie !
J'attends depuis longtemps ce fortuné moment.
NÉRINE
Son cœur ressent, je crois, le même empressement.
GÉRONTE
De vous trouver ici je suis ravi, mon frère.
Vous prenez, croyez-moi, comme il faut cette affaire ;
Et l'hymen de Madame, à vous en parler net,
N'était, en vérité, point du tout votre fait.
DORANTE
Il est vrai.
GÉRONTE, à Angélique.
Le notaire en ce lieu va se rendre ;
Avec lui nous prendrons le parti qu'il faut prendre.
NÉRINE
Oh ! Par ma foi, Monsieur, vous ne prendrez qu'un rat ;
Et le notaire peut remporter son contrat.
GÉRONTE
Comment donc ?
ANGÉLIQUE
Autrefois mon cœur eut la faiblesse
De rendre à votre fils tendresse pour tendresse ;
Mais la fureur du jeu dont il est possédé,
Pour mon portrait enfin son lâche procédé,
Me font ouvrir les yeux ; et, contre mon attente,
En ce moment, Monsieur, je me donne à Dorante.
A Dorante.
Acceptez-vous ma main ?
DORANTE
Ah ! Je suis trop heureux
Que vous vouliez encor...
GÉRONTE, à Hector.
Parle, toi, si tu veux ;
Explique ce mystère.
HECTOR
Oh ! Par ma foi, je n'ose ;
Ce récit est trop triste en vers ainsi qu'en prose.
GÉRONTE
Parle donc.
HECTOR
Pour avoir mis, sans réflexion,
Le portrait de madame, une heure, en pension
Montrant Madame La Ressource.
Chez cette chienne-là, que Lucifer confonde,
On nous donne un congé le plus cruel du monde.
GÉRONTE
Sans vouloir davantage ici l'interroger,
Sa folle passion m'en fait assez juger.
J'ai peine à retenir le courroux qui m'agite.
Fils indigne de moi, va, je te déshérite ;
Je ne veux plus te voir, après cette action,
Et te donne cent fois ma malédiction.
Il sort.
SCÈNE IX
Angélique, Valère, Dorante, Nérine, Madame La Ressource, Hector.
HECTOR
Le beau présent de noce !
ANGÉLIQUE, à Valère, donnant la main à Dorante.
A jamais je vous laisse.
Si vous êtes heureux au jeu comme en maîtresse,
Et si vous conservez aussi mal ses présents,
Vous ne ferez, je crois, fortune de longtemps.
MADAME LA RESSOURCE, à Dorante.
Et mon portrait, Monsieur, vous plaît-il me le rendre ?
DORANTE
Vous n'aurez rien perdu dans ces lieux pour attendre,
Ni toi, Nérine, aussi. Suivez-moi toutes deux.
A Valère.
Quelque autre fois, Monsieur, vous serez plus heureux.
Il sort avec Angélique et Nérine.
SCÈNE X
Madame La Ressource, Valère, Hector.
MADAME LA RESSOURCE, faisant la révérence à Valère.
En toute occasion soyez sûr de mon zèle.
Elle sort.
HECTOR, à Madame La Ressource.
Adieu, tison d'enfer, fesse-mathieu femelle.
SCÈNE XI
Nérine, Valère, Hector.
NÉRINE, à Valère.
Grâce au ciel, ma maîtresse a tiré son enjeu.
Vous épouser, Monsieur, c'était jouer gros jeu.
Elle sort, en lui faisant la révérence.
SCÈNE XII
Valère, Hector.
Hector fait la révérence à son maître, et va pour sortir.
VALÈRE
Où vas-tu donc ?
HECTOR
Je vais à la bibliothèque
Prendre un livre, et vous lire un traité de Sénèque.
VALÈRE
Va, va, consolons-nous, Hector : et quelque jour
Le jeu m'acquittera des pertes de l'amour.
FIN