MARIE TUDOR
Le théâtre représente une chambre de l’appartement de la reine. Un évangile ouvert sur un prie-dieu. La couronne royale sur un escabeau. Portes latérales. Une large porte au fond. Une partie du fond est masquée par une grande tapisserie de haute lice.
PREMIÈRE JOURNÉE
L'homme du peuple.
Le bord de la Tamise. Une grève déserte. Un vieux parapet en ruine cache le bord de l’eau. À droite, une maison de pauvre apparence à l’angle de cette maison, une statuette de la vierge, au pied de laquelle une étoupe brûle dans un treillis de fer. Au fond, au-delà de la Tamise, Londres. On distingue deux hauts édifices, la tour de Londres et Westminster. Le jour commence à baisser.
SCÈNE PREMIÈRE
La REINE, splendidement vêtue, couchée sur un lit de repos ; FABIANO FABIANI, assis sur un pliant à côté ; magnifique costume, la jarretière.
FABIANI, une guitare à la main, chantant.
Quand tu dors, calme et pure,
Dans l’ombre sous mes yeux,
Ton haleine murmure
Des mots harmonieux.
Ton beau corps se révèle
Sans voile et sans atours… —
Dormez, ma belle,
Dormez toujours !
Quand tu me dis : je t’aime !
Ô ma beauté, je crois !
Je crois que le ciel même
S’ouvre au-dessus de moi !
Ton regard étincelle
Du beau feu des amours… —
Aimez, ma belle,
Aimez toujours !
Vois-tu ? Toute la vie
Tient dans ces quatre mots,
Tous les biens qu’on envie,
Tous les biens sans les maux !
Tout ce qui peut séduire
Tout ce qui peut charmer… —
Chanter et rire,
Dormir, aimer !
Il pose la guitare à terre.
Oh ! Je vous aime plus que je ne peux dire, madame ! Mais ce Simon Renard ! Ce Simon Renard, plus puissant que vous-même ici ! Je le hais.
LA REINE
Vous savez bien que je n’y puis rien, milord. Il est ici le légat du prince d’Espagne, mon futur mari.
FABIANI
Votre futur mari !
LA REINE
Allons, milord, ne parlons plus de cela. Je vous aime, que vous faut-il de plus ? Et puis, voici qu’il est temps de vous en aller.
FABIANI
Marie, encore un instant !
LA REINE
Mais c’est l’heure où le conseil étroit va s’assembler. Il n’y a eu ici jusqu’à cette heure que la femme, il faut laisser entrer la reine.
FABIANI
Je veux, moi, que la femme fasse attendre la reine à la porte.
LA REINE
Vous voulez, vous ! Vous voulez, vous ! Regardez-moi, milord. Tu as une jeune et charmante tête, Fabiano !
FABIANI
C’est vous qui êtes belle, madame ! Vous n’auriez besoin que de votre beauté pour être toute puissante. Il y a sur votre tête quelque chose qui dit que vous êtes la reine, mais cela est encore bien mieux écrit sur votre front que sur votre couronne.
LA REINE
Vous me flattez !
FABIANI
Je t’aime.
LA REINE
Tu m’aimes, n’est-ce pas ? Tu n’aimes que moi ? Redis-le-moi encore comme cela, avec ces yeux-là. Hélas ! Nous autres pauvres femmes, nous ne savons jamais au juste ce qui se passe dans le cœur d’un homme ; nous sommes obligées d’en croire vos yeux, et les plus beaux, Fabiano, sont quelquefois les plus menteurs. Mais dans les tiens, milord, il y a tant de loyauté, tant de candeur, tant de bonne foi, qu’ils ne peuvent mentir ceux-là, n’est-ce pas ? Oui, ton regard est naïf et sincère, mon beau page. Oh ! Prendre des yeux célestes pour tromper, ce serait infernal. Ou tes yeux sont les yeux d’un ange, ou ils sont ceux d’un démon.
FABIANI
Ni démon, ni ange. Un homme qui vous aime.
LA REINE
Qui aime la reine ?
FABIANI
Qui aime Marie.
LA REINE
Écoute, Fabiano, je t’aime aussi, moi. Tu es jeune, il y a beaucoup de belles femmes qui te regardent fort doucement, je le sais. Enfin, on se lasse d’une reine comme d’une autre. Ne m’interromps pas. Si jamais tu deviens amoureux d’une autre femme, je veux que tu me le dises. Je te pardonnerai peut-être si tu me le dis. Ne m’interromps donc pas. Tu ne sais pas à quel point je t’aime, je ne le sais pas moi-même ! Il y a des moments, cela est vrai, où je t’aimerais mieux mort qu’heureux avec une autre ; mais il y a aussi des moments où je t’aimerais mieux heureux. Mon Dieu ! Je ne sais pas pourquoi on cherche à me faire la réputation d’une méchante femme.
FABIANI
Je ne puis être heureux qu’avec toi, Marie. Je n’aime que toi.
LA REINE
Bien sûr ? Regarde-moi. Bien sûr ? Oh ! Je suis jalouse par instants ! Je me figure, quelle est la femme qui n’a pas de ces idées-là ? Je me figure quelquefois que tu me trompes. Je voudrais être invisible, et pouvoir te suivre, et toujours savoir ce que tu fais, ce que tu dis, où tu es. Il y a dans les contes de fées une bague qui rend invisible ; je donnerais ma couronne pour cette bague-là. Je m’imagine sans cesse que tu vas voir les belles jeunes femmes qu’il y a dans la ville. Oh ! Il ne faudrait pas me tromper, vois-tu !
FABIANI
Mais ôtez-vous donc ces idées-là de l’esprit, madame ! Moi vous tromper, madame, ma reine, ma bonne maîtresse ! Mais il faudrait que je fusse le plus ingrat et le plus misérable des hommes pour cela ! Mais je ne vous ai donné aucune raison de croire que je fusse le plus ingrat et le plus misérable des hommes ! Mais je t’aime, Marie ! Mais je t’adore ! Mais je ne pourrais seulement pas regarder une autre femme ! Je t’aime, te dis-je ! Mais est-ce que tu ne vois pas cela dans mes yeux ? Oh ! Mon Dieu ! Il y a un accent de vérité qui devrait persuader, pourtant. Voyons, regarde-moi bien, est-ce que j’ai l’air d’un homme qui te trahit ? Quand un homme trahit une femme, cela se voit tout de suite. Les femmes ordinairement ne se trompent pas à cela. Et quel moment choisis-tu pour me dire des choses pareilles, Marie ? Le moment de ma vie où je t’aime peut-être le plus ! C’est vrai, il me semble que je ne t’ai jamais tant aimée qu’aujourd’hui ! Je ne parle pas ici à la reine. Pardieu, je me moque bien de la reine. Qu’est-ce qu’elle peut me faire la reine ? Elle peut me faire couper la tête, qu’est-ce que cela ? Toi, Marie, tu peux me briser le cœur ! Ce n’est pas votre majesté que j’aime, c’est toi. C’est ta belle main blanche et douce que je baise et que j’adore, et non votre sceptre, madame !
LA REINE
Merci, mon Fabiano. Adieu. mon Dieu ! Milord, que vous êtes jeune ! Les beaux cheveux noirs et la charmante tête que voilà ! Revenez dans une heure.
FABIANI
Ce que vous appelez une heure, vous, je l’appelle un siècle, moi !
Il sort. Sitôt qu’il est sorti, la reine se lève précipitamment, va à une porte masquée, l’ouvre et introduit Simon Renard.
SCÈNE II
LA REINE, SIMON RENARD
LA REINE
Entrez, monsieur le bailli. Eh ! bien, étiez-vous resté là ? L’avez-vous entendu ?
SIMON RENARD
Oui, madame.
LA REINE
Qu’en dites-vous ? Oh ! C’est le plus fourbe et le plus faux des hommes. Qu’en dites-vous ?
SIMON RENARD
Je dis, madame, qu’on voit bien que cet homme porte un nom en i.
LA REINE
Et vous êtes sûr qu’il va chez cette femme la nuit ? Vous l’avez vu ?
SIMON RENARD
Moi, Chandos, Clinton, Montagu, dix témoins.
LA REINE
C’est que c’est vraiment infâme !
SIMON RENARD
D’ailleurs la chose sera encore mieux prouvée à la reine tout à l’heure. La jeune fille est ici, comme je l’ai dit à votre majesté. Je l’ai fait saisir dans sa maison cette nuit.
LA REINE
Mais est-ce que ce n’est pas là un crime suffisant pour lui faire trancher la tête à cet homme, monsieur ?
SIMON RENARD
Avoir été chez une jolie fille la nuit ? Non, madame. Votre majesté a fait mettre en jugement Trogmorton pour un fait pareil ; Trogmorton a été absous.
LA REINE
J’ai puni les juges de Trogmorton.
SIMON RENARD
Tâchez de n’avoir pas à punir les juges de Fabiani.
LA REINE
Oh ! Comment me venger de ce traître ?
SIMON RENARD
Votre majesté ne veut la vengeance que d’une certaine manière ?
LA REINE
La seule qui soit digne de moi.
SIMON RENARD
Trogmorton a été absous, madame. Il n’y a qu’un moyen, je l’ai dit à votre majesté. L’homme qui est là.
LA REINE
Fera-t-il tout ce que je voudrai ?
SIMON RENARD
Oui, si vous faites tout ce qu’il voudra.
LA REINE
Donnera-t-il sa vie ?
SIMON RENARD
Il fera ses conditions ; mais il donnera sa vie.
LA REINE
Qu’est-ce qu’il veut ? Savez-vous ?
SIMON RENARD
Ce que vous voulez vous-même. Se venger.
LA REINE
Dites qu’il entre, et restez par là à portée de la voix. Monsieur le bailli ! Simon Renard, revenant. Madame ?…
LA REINE
Dites à Mylord Chandos qu’il se tienne là dans la chambre voisine avec six hommes de mon ordonnance, tous prêts à entrer. Et la femme aussi, toute prête à entrer ! Allez.
Simon Renard sort.
LA REINE, seule.
Oh ! Ce sera terrible !
Une des portes latérales s’ouvre. Entrent Simon Renard et Gilbert.
SCÈNE III
LA REINE, GILBERT, SIMON RENARD
GILBERT
Devant qui suis-je ?
SIMON RENARD
Devant la reine.
GILBERT
La reine !
LA REINE
C’est bien, oui, la reine. Je suis la reine. Nous n’avons pas le temps de nous étonner. Vous, monsieur, vous êtes Gilbert, un ouvrier ciseleur. Vous demeurez quelque part par là au bord de l’eau avec une nommée Jane dont vous êtes le fiancé, et qui vous trompe, et qui a pour amant un nommé Fabiano qui me trompe, moi. Vous voulez vous venger, et moi aussi. Pour cela, j’ai besoin de disposer de votre vie à ma fantaisie. J’ai besoin que vous disiez ce que je vous commanderai de dire, quoi que ce soit. J’ai besoin qu’il n’y ait plus pour vous ni faux ni vrai, ni bien ni mal, ni juste ni injuste, rien que ma vengeance et ma volonté. J’ai besoin que vous me laissiez faire et que vous vous laissiez faire. Y consentez-vous ?
GILBERT
Madame…
LA REINE
La vengeance, tu l’auras. Mais je te préviens qu’il faudra mourir. Voilà tout. Fais tes conditions. Si tu as une vieille mère, et qu’il faille couvrir sa nappe de lingots d’or, parle, je le ferai. Vends-moi ta vie aussi cher que tu voudras.
GILBERT
Je ne suis plus décidé à mourir, madame.
LA REINE
Comment !
GILBERT
Tenez, majesté, j’ai réfléchi toute la nuit, rien ne m’est prouvé encore dans cette affaire. J’ai vu un homme qui s’est vanté d’être l’amant de Jane. Qui me dit qu’il n’a pas menti ? J’ai vu une clef. Qui me dit qu’on ne l’a pas volée ? J’ai vu une lettre. Qui me dit qu’on ne l’a pas fait écrire de force. D’ailleurs je ne sais même plus si c’était bien son écriture. Il faisait nuit. J’étais troublé. Je n’y voyais pas. Je ne puis donner ma vie qui est la sienne comme cela. Je ne crois à rien, je ne suis sûr de rien, je n’ai pas vu Jane.
LA REINE
On voit bien que tu aimes ! Tu es comme moi, tu résistes à toutes les preuves. Et si tu la vois, cette Jane, si tu l’entends avouer le crime, feras-tu ce que je veux ?
GILBERT
Oui. À une condition.
LA REINE
Tu me la diras plus tard. À Simon Renard. Cette femme ici tout de suite.
Simon Renard sort. La reine place Gilbert derrière un rideau qui occupe une partie du fond de l’appartement.
Mets-toi là.
Entre Jane, pâle et tremblante.
SCÈNE IV
LA REINE, JANE, GILBERT DERRIÈRE LE RIDEAU
LA REINE
Approche, jeune fille, tu sais qui nous sommes ?
JANE
Oui, madame.
LA REINE
Tu sais quel est l’homme qui t’a séduite ?
JANE
Oui, madame.
LA REINE
Il t’avait trompée ? Il s’était fait passer pour un gentilhomme nommé Amyas Pawlett ?
JANE
Oui, madame.
LA REINE
Tu sais maintenant que c’est Fabiano Fabiani, Comte de Clanbrassil ?
JANE
Oui, madame.
LA REINE
Cette nuit, quand on est venu te saisir dans ta maison, tu lui avais donné rendez-vous, tu l’attendais ?
JANE, joignant les mains.
Mon Dieu, madame !
LA REINE
Réponds.
JANE, d’une voix faible.
Oui.
LA REINE
Tu sais qu’il n’y a plus rien à espérer ni pour lui, ni pour toi ?
JANE
Que la mort. C’est une espérance.
LA REINE
Raconte-moi toute l’aventure. Où as-tu rencontré cet homme pour la première fois ?
JANE
La première fois que je l’ai vu, c’était… — mais à quoi bon tout cela ? Une malheureuse fille du peuple, pauvre et vaine, folle et coquette, amoureuse de parures et de beaux dehors, qui se laisse éblouir par la belle mise d’un grand seigneur. Voilà tout. Je suis séduite, je suis déshonorée, je suis perdue. Je n’ai rien à ajouter à cela. Mon Dieu ! Vous ne voyez donc pas que chaque mot que je dis me fait mourir, madame.
LA REINE
C’est bien.
JANE
Oh ! Votre colère est terrible, je le sais, madame. Ma tête ploie d’avance sous le châtiment que vous me préparez…
LA REINE
Moi ! Un châtiment pour toi ! Est-ce que je m’occupe de toi, folle ! Qui es-tu, malheureuse créature, pour que la reine s’occupe de toi ? Non, mon affaire, c’est Fabiano. Quant à toi, femme, c’est un autre que moi qui se chargera de te punir.
JANE
Eh bien, madame, quel que soit celui que vous en chargerez, quel que soit le châtiment, je subirai tout sans me plaindre, je vous remercierai même, si vous avez pitié d’une prière que je vais vous faire. Il y a un homme qui m’a prise orpheline au berceau, qui m’a adoptée, qui m’a élevée, qui m’a nourrie, qui m’a aimée et qui m’aime encore ; un homme dont je suis bien indigne, envers qui j’ai été bien criminelle, et dont l’image est pourtant au fond de mon cœur chère, auguste et sacrée comme celle de Dieu ; un homme qui sans doute à l’heure où je vous parle trouve sa maison vide et abandonnée, et dévastée, et n’y comprend rien et s’arrache les cheveux de désespoir. Hé bien, ce que je demande à votre majesté, madame, c’est qu’il n’y comprenne jamais rien, c’est que je disparaisse sans qu’il sache jamais ce que je suis devenue, ni ce que j’ai fait, ni ce que vous avez fait de moi. Hélas, mon Dieu ! Je ne sais pas si je me fais bien comprendre ; mais vous devez sentir que j’ai là un ami, un noble et généreux ami, pauvre Gilbert ! Oh oui, c’est bien vrai ! Qui m’estime et qui me croit pure, et que je ne veux pas qu’il me haïsse et qu’il me méprise… — vous me comprenez, n’est-ce pas, madame ? L’estime de cet homme, c’est pour moi bien plus que la vie, allez ! Et puis, cela lui ferait un si affreux chagrin ! Tant de surprise ! Il n’y croirait pas d’abord. Non, il n’y croirait pas. Mon Dieu ! Pauvre Gilbert ! Oh, madame ! Ayez pitié de lui et de moi. Il ne vous a rien fait, lui. Qu’il ne sache rien de ceci, au nom du ciel ! Au nom du ciel ! Qu’il ne sache pas que je suis coupable, il se tuerait. Qu’il ne sache pas que je suis morte, il mourrait.
LA REINE
L’homme dont vous parlez est là qui vous écoute, qui vous juge et qui va vous punir.
Gilbert se montre.
JANE
Ciel ! Gilbert !
GILBERT, à la reine.
Ma vie est à vous, madame.
LA REINE
Bien. Avez-vous quelques conditions à me faire ?
GILBERT
Oui, madame.
LA REINE
Lesquelles ? Nous vous donnons notre parole de reine que nous y souscrivons d’avance.
GILBERT
Voici, madame. — C’est bien simple. C’est une dette de reconnaissance que j’acquitte envers un seigneur de votre cour qui m’a fait beaucoup travailler dans mon métier de ciseleur.
LA REINE
Parlez.
GILBERT
Ce seigneur a une liaison secrète avec une femme qu’il ne peut épouser, parce qu’elle tient à une famille proscrite. Cette femme, qui a vécu cachée jusqu’à présent, c’est la fille unique et l’héritière du dernier Lord Talbot, décapité sous le Roi Henri VIII.
LA REINE
Comment ! Es-tu sûr de ce que tu dis là ? Jean Talbot, le bon lord catholique, le loyal défenseur de ma mère d’Aragon, il a laissé une fille, dis-tu ? Sur ma couronne, si cela est vrai, cet enfant est mon enfant ; et ce que Jean Talbot a fait pour la mère de Marie d’Angleterre, Marie d’Angleterre le fera pour la fille de Jean Talbot.
GILBERT
Alors, ce sera sans doute un bonheur pour votre majesté de rendre à la fille de Lord Talbot les biens de son père ?…
LA REINE
Oui, certes, et de les reprendre à Fabiano ! — mais a-t-on les preuves que cette héritière existe ?
GILBERT
On les a.
LA REINE
D’ailleurs, si nous n’avons pas de preuves, nous en ferons. Nous ne sommes pas la reine pour rien.
GILBERT
Votre majesté rendra à la fille de Lord Talbot les biens, les titres, le rang, le nom, les armes et la devise de son père. Votre majesté la relèvera de toute proscription et lui garantira la vie sauve. Votre majesté la mariera à ce seigneur qui est le seul homme qu’elle puisse épouser. À ces conditions, madame, vous pourrez disposer de moi, de ma liberté, de ma vie et de ma volonté, selon votre plaisir.
LA REINE
Bien. Je ferai ce que vous venez de dire.
GILBERT
Votre majesté fera ce que je viens de dire. La reine d’Angleterre me le jure, à moi, Gilbert, l’ouvrier ciseleur, sur sa couronne que voici et sur l’évangile ouvert que voilà.
LA REINE
Sur la royale couronne que voici et sur le divin évangile que voilà, je te le jure !
GILBERT
Le pacte est conclu, madame. Faites préparer une tombe pour moi, et un lit nuptial pour les époux. Le seigneur dont je parlais, c’est Fabiani, Comte de Clanbrassil. L’héritière de Talbot, la voici.
JANE
Que dit-il ?
LA REINE
Est-ce que j’ai affaire à un insensé ? Qu’est-ce que cela signifie ? Maître ! Faites attention à ceci, que vous êtes hardi de vous railler de la reine d’Angleterre ; que les chambres royales sont des lieux où il faut prendre garde aux paroles qu’on dit, et qu’il y a des occasions où la bouche fait tomber la tête !
GILBERT
Ma tête, vous l’avez, madame. Moi, j’ai votre serment !
LA REINE
Vous ne parlez pas sérieusement. Ce Fabiano ! Cette Jane !… — allons donc !
GILBERT
Cette Jane est la fille et l’héritière de Lord Talbot.
LA REINE
Bah ! Vision ! Chimère ! Folie ! Les preuves, les avez-vous ?
GILBERT
Complètes. Il tire un paquet de sa poitrine. — Veuillez lire ces papiers.
LA REINE
Est-ce que j’ai le temps de lire vos papiers, moi ? Est-ce que je vous ai demandé vos papiers ? Qu’est-ce que cela me fait, vos papiers ? Sur mon âme, s’ils prouvent quelque chose, je les jetterai au feu, et il ne restera rien.
GILBERT
Que votre serment, madame.
LA REINE
Mon serment ! Mon serment !
GILBERT
Sur la couronne et sur l’évangile, madame ! C’est-à-dire, sur votre tête et sur votre âme, sur votre vie dans ce monde et sur votre vie dans l’autre.
LA REINE
Mais que veux-tu donc ? Je te jure que tu es en démence !
GILBERT
Ce que je veux ? Jane a perdu son rang, rendez-le lui ! Jane a perdu l’honneur, rendez-le lui ! Proclamez-la fille de Lord Talbot et femme de Lord Clanbrassil, — et puis, prenez ma vie !
LA REINE
Ta vie ! Mais que veux-tu que j’en fasse de ta vie à présent ? Je n’en voulais que pour me venger de cet homme, de Fabiano ! Tu ne comprends donc rien ? Je ne te comprends pas non plus, moi. Tu parlais de vengeance ! C’est comme cela que tu te venges ? Ces gens du peuple sont stupides ! Et puis, est-ce que je crois à ta ridicule histoire d’une héritière de Talbot ? Les papiers ! Tu me montres les papiers ! Je ne veux pas les regarder. Ah ! Une femme te trahit, et tu fais le généreux ! à ton aise. Je ne suis pas généreuse, moi ! J’ai la rage et la haine dans le cœur. Je me vengerai, et tu m’y aideras. Mais cet homme est fou ! Il est fou ! Il est fou ! Mon Dieu ! Pourquoi en ai-je besoin ? C’est désespérant d’avoir affaire à des gens pareils dans des affaires sérieuses !
GILBERT
J’ai votre parole de reine catholique. Lord Clanbrassil a séduit Jane, il l’épousera.
LA REINE
Et s’il refuse de l’épouser ?
GILBERT
Vous l’y forcerez, madame.
JANE
Oh non ! Ayez pitié de moi, Gilbert !
GILBERT
Eh bien ! S’il refuse, cet infâme, votre majesté fera de lui et de moi ce qui lui plaira.
LA REINE, avec joie.
Ah ! C’est tout ce que je veux !
GILBERT
Si ce cas-là arrivait, pourvu que la couronne de comtesse de Waterford soit solennellement replacée par la reine sur la tête sacrée et inviolable de Jane Talbot que voici, je ferai, moi, tout ce que la reine m’imposera.
LA REINE
Tout ?
GILBERT
Tout.
LA REINE
Tu diras ce qu’il faudra dire ? Tu mourras de la mort qu’on voudra ?
GILBERT
De la mort qu’on voudra.
JANE
Ô Dieu !
LA REINE
Tu le jures ?
GILBERT
Je le jure.
LA REINE
La chose peut s’arranger ainsi. Cela suffit. J’ai ta parole, tu as la mienne. C’est dit. Elle paraît réfléchir un moment. À Jane. Vous êtes inutile ici, sortez, vous. On vous rappellera.
JANE
Ô Gilbert ! Qu’avez-vous fait là ? ô Gilbert ! Je suis une misérable, et je n’ose lever les yeux sur vous ! ô Gilbert ! Vous êtes plus qu’un ange, car vous avez tout à la fois les vertus d’un ange et les passions d’un homme !
Elle sort.
SCÈNE V
LA REINE, GILBERT ; PUIS SIMON RENARD, LORD CHANDOS, ET LES GARDES
LA REINE, à Gilbert.
As-tu une arme sur toi ? Un couteau ? Un poignard ? Quelque chose ?
GILBERT, tirant de sa poitrine le poignard de Lord Clanbrassil.
Un poignard ? Oui, madame.
LA REINE
Bien. Tiens-le à ta main. Elle lui saisit vivement le bras. Monsieur le bailli d’Amont ! Lord Chandos !
Entrent Simon Renard, Lord Chandos et les gardes.
Assurez-vous de cet homme ! Il a levé le poignard sur moi. Je lui ai pris le bras au moment où il allait me frapper. C’est un assassin.
GILBERT
Madame !…
LA REINE, bas à Gilbert.
Oublies-tu déjà nos conventions ? Est-ce ainsi que tu te laisses faire ? Haut. Vous êtes tous témoins qu’il avait encore le poignard à la main ? Monsieur le bailli, comment se nomme le bourreau de la tour de Londres ?
SIMON RENARD
C’est un Irlandais appelé Mac Dermott.
LA REINE
Qu’on me l’amène, j’ai à lui parler.
SIMON RENARD
Vous-même ?
LA REINE
Moi-même.
SIMON RENARD
La reine parlera au bourreau !
LA REINE
Oui, la reine parlera au bourreau, la tête parlera à la main. — allez donc !
Un garde sort.
Mylord Chandos, et vous, messieurs, vous me répondez de cet homme. Gardez-le là, dans vos rangs, derrière vous. Il va se passer ici des choses qu’il faut qu’il voie. — monsieur le lieutenant d’Amont, Lord Clanbrassil est-il au palais ?
SIMON RENARD
Il est là, dans la chambre peinte, qui attend que le bon plaisir de la reine soit de le voir.
LA REINE
Il ne se doute de rien ?
SIMON RENARD
De rien.
LA REINE, à Lord Chandos.
Qu’il entre.
SIMON RENARD
Toute la cour est là aussi qui attend. N’introduira-t-on personne avant Lord Clanbrassil ?
LA REINE
Quels sont parmi nos seigneurs ceux qui haïssent Fabiani ?
SIMON RENARD
Tous.
LA REINE
Ceux qui le haïssent le plus ?
SIMON RENARD
Clinton, Montagu, Somerset, le comte de Derby, Gerard Fitz-Gerard, lord Paget, et le lord chancelier.
LA REINE, à lord Chandos.
Introduisez ceux-là, tous, excepté le lord chancelier. Allez.
Chandos sort. À Simon Renard.
Le digne évêque chancelier n’aime pas Fabiani plus que les autres ; mais c’est un homme à scrupules. Apercevant les papiers que Gilbert a déposés sur la table. Ah ! Il faut pourtant que je jette un coup d’œil sur ces papiers. Pendant qu’elle les examine, la porte du fond s’ouvre. Entrent avec de profonds saluts les seigneurs désignés par la reine.
SCÈNE VI
LES MÊMES, LORD CLINTON ET LES AUTRES SEIGNEURS
LA REINE
Bonjour, messieurs. Dieu vous ait en sa garde, milords. À lord Montagu. Anthony Brown, je n’oublie jamais que vous avez dignement tenu tête à Jean de Montmorency et au sieur de Toulouse dans mes négociations avec l’empereur mon oncle. Lord Paget, vous recevrez aujourd’hui vos lettres de baron Paget de Beaudesert en Stafford. Eh mais ! C’est notre vieil ami lord Clinton ! Nous sommes toujours votre bonne amie, milord. C’est vous qui avez exterminé Thomas Wyat dans la plaine de Saint-James. Souvenons-nous-en tous, messieurs. Ce jour-là, la couronne d’Angleterre a été sauvée par un pont qui a permis à mes troupes d’arriver jusqu’aux rebelles, et par un mur qui a empêché les rebelles d’arriver jusqu’à moi. Le pont, c’est le pont de Londres. Le mur, c’est lord Clinton !
LORD CLINTON, bas à Simon Renard.
Voilà six mois que la reine ne m’avait parlé. Comme elle est bonne aujourd’hui !
SIMON RENARD, bas à lord Clinton.
Patience, milord. Vous la trouverez meilleure encore tout à l’heure.
LA REINE, à lord Chandos.
Milord Clanbrassil peut entrer. À Simon Renard. Quand il sera ici depuis quelques minutes… elle lui parle bas à l’oreille, et lui désigne la porte par laquelle Jane est sortie.
SIMON RENARD
Il suffit, madame.
Entre Fabiani.
SCÈNE VII
LES MÊMES, FABIANI
LA REINE
Ah ! Le voici !… elle se remet à parler bas à Simon Renard.
FABIANI, à part, salué par tout le monde et regardant autour de lui.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Il n’y a que de mes ennemis ici, ce matin. La reine parle bas à Simon Renard. Diable ! Elle rit ! Mauvais signe !
LA REINE, gracieusement à Fabiani.
Dieu vous garde, milord !
FABIANI, saisissant sa main qu’il baise.
Madame… À part. Elle m’a souri. Le péril n’est pas pour moi.
LA REINE, toujours gracieuse.
J’ai à vous parler. Elle vient avec lui sur le devant du théâtre.
FABIANI
Et moi aussi j’ai à vous parler, madame. J’ai des reproches à vous faire. M’éloigner, m’exiler pendant si long-temps ! Ah ! Il n’en serait pas ainsi, si dans les heures d’absence vous songiez à moi comme je songe à vous.
LA REINE
Vous êtes injuste ; depuis que vous m’avez quittée je ne m’occupe que de vous.
FABIANI
Est-il bien vrai ? Ai-je tant de bonheur ? Répétez-le-moi.
LA REINE, toujours souriant.
Je vous le jure.
FABIANI
Vous m’aimez donc comme je vous aime ?
LA REINE
Oui, milord. Certainement, je n’ai pensé qu’à vous. Tellement que j’ai songé à vous ménager une surprise agréable à votre retour.
FABIANI
Comment ! Quelle surprise ?
LA REINE
Une rencontre qui vous fera plaisir.
FABIANI
La rencontre de qui ?
LA REINE
Devinez. Vous ne devinez pas ?
FABIANI
Non, madame.
LA REINE
Tournez-vous.
Il se retourne et aperçoit Jane sur le seuil de la petite porte entr’ouverte.
FABIANI, à part.
Jane !
JANE, à part.
C’est lui !
LA REINE, toujours avec un sourire.
Mylord, connaissez-vous cette jeune fille ?
FABIANI
Non, madame.
LA REINE
Jeune fille, connaissez-vous milord ?
JANE
La vérité avant la vie. Oui, madame.
LA REINE
Ainsi, milord, vous ne connaissez pas cette femme ?
FABIANI
Madame ! On veut me perdre. Je suis entouré d’ennemis. Cette femme est liguée avec eux sans doute. Je ne la connais pas, madame ! Je ne sais pas qui elle est, madame !
LA REINE, se levant et lui frappant le visage de son gant.
Ah ! Tu es un lâche ! Ah ! Tu trahis l’une et tu renies l’autre ! Ah ! Tu ne sais pas qui elle est ! Veux-tu que je te le dise, moi ? Cette femme est Jane Talbot, fille de Jean Talbot, le bon seigneur catholique mort sur l’échafaud pour ma mère. Cette femme est Jane Talbot, ma cousine ; Jane Talbot, comtesse de Shrewsbury, comtesse de Wexford, comtesse de Waterford, pairesse d’Angleterre ! Voilà ce que c’est que cette femme ! Lord Paget, vous êtes commissaire du sceau privé, vous tiendrez compte de nos paroles. La reine d’Angleterre reconnaît solennellement la jeune femme ici présente pour Jane, fille et unique héritière du dernier comte de Waterford. Montrant les papiers. Voici les titres et les preuves que vous ferez sceller du grand sceau. C’est notre plaisir. À Fabiani. Oui, comtesse de Waterford ! Et cela est prouvé ! Et tu rendras les biens, misérable ! Ah ! Tu ne connais pas cette femme ! Ah ! Tu ne sais pas qui est cette femme ! Eh bien ! Je te l’apprends, moi ! C’est Jane Talbot ! Et faut-il t’en dire plus encore ?… le regardant en face, à voix basse, entre les dents. Lâche ! C’est ta maîtresse !
FABIANI
Madame…
LA REINE
Voilà ce qu’elle est ; maintenant voici ce que tu es, toi. Tu es un homme sans âme, un homme sans cœur, un homme sans esprit ! Tu es un fourbe et un misérable ! Tu es… Pardieu, messieurs, vous n’avez pas besoin de vous éloigner. Cela m’est bien égal que vous entendiez ce que je vais dire à cet homme ! Je ne baisse pas la voix, il me semble. Fabiano ! Tu es un misérable, un traître envers moi, un lâche envers elle, un valet menteur, le plus vil des hommes, le dernier des hommes ! Cela est pourtant vrai, je t’ai fait comte de Clanbrassil, baron de Dinasmonddy, quoi encore ? Baron de Darmouth en Devonshire. Eh bien ! C’est que j’étais folle ! Je vous demande pardon de vous avoir fait coudoyer par cet homme-là, mylords. Toi, chevalier ! Toi, gentilhomme ! Toi, seigneur ! Mais compare-toi donc un peu à ceux qui sont cela, misérable ! Mais regarde, en voilà autour de toi, des gentilshommes ! Voilà Bridges, baron Chandos. Voilà Seymour, duc de Somerset. Voilà les Stanley, qui sont comtes de Derby depuis l’an quatorze-cent quatre-vingt-cinq ! Voilà les Clinton, qui sont barons Clinton depuis douze-cent quatre-vingt-dix-huit ! Est-ce que tu t’imagines que tu ressembles à ces gens-là, toi ! Tu te dis allié à la famille espagnole de Penalver, mais ce n’est pas vrai, tu n’es qu’un mauvais Italien, rien ! Moins que rien ! Fils d’un chaussetier du village de Larino ! Oui, messieurs, fils d’un chaussetier ! Je le savais et je ne le disais pas et je le cachais, et je faisais semblant de croire cet homme quand il parlait de sa noblesse. Car voilà comme nous sommes, nous autres femmes. Ô mon Dieu ! Je voudrais qu’il y eût des femmes ici, ce serait une leçon pour toutes. Ce misérable ! Ce misérable ! Il trompe une femme, et renie l’autre ! Infâme ! Certainement, tu es bien infâme ! Comment ! Depuis que je parle il n’est pas encore à genoux ! À genoux, Fabiani ! Milords, mettez cet homme de force à genoux !
FABIANI
Votre majesté…
LA REINE
Ce misérable, que j’ai comblé de bienfaits ! Ce laquais napolitain, que j’ai fait chevalier doré et comte libre d’Angleterre ! Ah ! Je devais m’attendre à ce qui arrive ! On m’avait bien dit que cela finirait ainsi. Mais je suis toujours comme cela, je m’obstine, et je vois ensuite que j’ai eu tort. C’est ma faute. Italien, cela veut dire fourbe ! Napolitain, cela veut dire lâche ! Toutes les fois que mon père s’est servi d’un Italien, il s’en est repenti. Ce Fabiani ! Tu vois, lady Jane, à quel homme tu t’es livrée, malheureuse enfant ! Je te vengerai, va ! Oh ! Je devais le savoir d’avance, on ne peut tirer autre chose de la poche d’un Italien qu’un stylet, et de l’âme d’un Italien que la trahison !
FABIANI
Madame, je vous jure…
LA REINE
Il va se parjurer à présent ! Il sera vil jusqu’à la fin ; il nous fera rougir jusqu’au bout devant ces hommes, nous autres faibles femmes qui l’avons aimé ! Il ne relèvera seulement pas la tête !
FABIANI
Si, madame ! Je la relèverai. Je suis perdu, je le vois bien. Ma mort est décidée. Vous emploierez tous les moyens, le poignard, le poison…
LA REINE, lui prenant les mains, et l’attirant vivement sur le devant du théâtre.
Le poison ! Le poignard ! Que dis-tu là, Italien ? La vengeance traître, la vengeance honteuse, la vengeance par derrière, la vengeance comme dans ton pays ! Non, signor Fabiani, ni poignard, ni poison. Est-ce que j’ai à me cacher, moi, à chercher le coin des rues la nuit, et à me faire petite quand je me venge ? Non pardieu, je veux le grand jour, entends-tu, milord ? Le plein midi, le beau soleil, la place publique, la hache et le billot, la foule dans la rue, la foule aux fenêtres, la foule sur les toits, cent mille témoins ! Je veux qu’on ait peur, entends-tu, milord ? Qu’on trouve cela splendide, effroyable et magnifique, et qu’on dise : c’est une femme qui a été outragée, mais c’est une reine qui se venge ! Ce favori si envié, ce beau jeune homme insolent que j’ai couvert de velours et de satin, je veux le voir plié en deux, effaré et tremblant, à genoux sur un drap noir, pieds nus, mains liées, hué par le peuple, manié par le bourreau. Ce cou blanc où j’avais mis un collier d’or, j’y veux mettre une corde. J’ai vu quel effet ce Fabiani faisait sur un trône, je veux voir quel effet il fera sur un échafaud !
FABIANI
Madame…
LA REINE
Plus un mot. Ah ! Plus un mot. Tu es bien véritablement perdu, vois-tu. Tu monteras sur l’échafaud comme Suffolk et Northumberland. C’est une fête comme une autre que je donnerai à ma bonne ville de Londres ! Tu sais comme elle te hait, ma bonne ville ! Pardieu, c’est une belle chose quand on a besoin de se venger d’être Marie, dame et reine d’Angleterre, fille de Henri VIII, et maîtresse des quatre mers ! Et quand tu seras sur l’échafaud, Fabiani, tu pourras, à ton gré, faire une longue harangue au peuple comme Northumberland, ou une longue prière à Dieu comme Suffolk pour donner à la grâce le temps de venir ; le ciel m’est témoin que tu es un traître et que la grâce ne viendra pas ! Ce misérable fourbe qui me parlait d’amour et me disait tu ce matin ! Hé mon Dieu, messieurs, cela paraît vous étonner que je parle ainsi devant vous ; mais, je vous le répète, que m’importe ? À lord Somerset. Mylord duc, vous êtes connétable de la tour, demandez son épée à cet homme.
FABIANI
La voici ; mais je proteste. En admettant qu’il soit prouvé que j’ai trompé ou séduit une femme…
LA REINE
Eh ! Que m’importe que tu aies séduit une femme ! Est-ce que je m’occupe de cela ? Ces messieurs sont témoins que cela m’est bien égal !
FABIANI
Séduire une femme, ce n’est pas un crime capital, madame. Votre majesté n’a pu faire condamner Trogmorton sur une accusation pareille.
LA REINE
Il nous brave maintenant, je crois ! Le ver devient serpent. Et qui te dit que c’est de cela qu’on t’accuse ?
FABIANI
Alors de quoi m’accuse-t-on ? Je ne suis pas anglais, moi, je ne suis pas sujet de votre majesté. Je suis sujet du roi de Naples et vassal du saint-père. Je sommerai son légat, l’éminentissime cardinal Polus, de me réclamer. Je me défendrai, madame. Je suis étranger. Je ne puis être mis en cause que si j’ai commis un crime, un vrai crime. Quel est mon crime ?
LA REINE
Tu demandes quel est ton crime ?
FABIANI
Oui, madame.
LA REINE
Vous entendez tous la question qui m’est faite, milords, vous allez entendre la réponse. Faites attention, et prenez garde à vous tous tant que vous êtes, car vous allez voir que je n’ai qu’à frapper du pied pour faire sortir de terre un échafaud. Chandos ! Chandos ! Ouvrez cette porte à deux battants ! Toute la cour ! Tout le monde ! Faites entrer tout le monde.
La porte du fond s’ouvre. Entre toute la cour.
SCÈNE VIII
LES MÊMES, LE LORD CHANCELIER, TOUTE LA COUR
LA REINE
Entrez, entrez, milords. J’ai véritablement beaucoup de plaisir à vous voir tous aujourd’hui. — Bien, bien, les hommes de justice, par ici, plus près, plus près. — Où sont les sergents d’armes de la chambre des lords, Harriot et Llanerillo ? Ah ! Vous voilà, messieurs. Soyez les bienvenus. Tirez vos épées. Bien. Placez-vous à droite et à gauche de cet homme. Il est votre prisonnier.
FABIANI
Madame, quel est mon crime ?
LA REINE
Milord Gardiner, mon savant ami, vous êtes chancelier d’Angleterre, nous vous faisons savoir que vous ayez à vous assembler en diligence, vous et les douze lords commissaires de la chambre étoilée, que nous regrettons de ne pas voir ici. Il se passe des choses étranges dans ce palais. Écoutez, milords, Madame Élisabeth a déjà suscité plus d’un ennemi à notre couronne. Il y a eu le complot de Pietro Caro qui a fait le mouvement d’Exeter, et qui correspondait secrètement avec Madame Élisabeth, par le moyen d’un chiffre taillé sur une guitare. Il y a eu la trahison de Thomas Wyat, qui a soulevé le comté de Kent. Il y a eu la rébellion du duc de Suffolk, lequel a été saisi dans le creux d’un arbre après la défaite des siens. Il y a aujourd’hui un nouvel attentat. Écoutez tous. Aujourd’hui, ce matin, un homme s’est présenté à mon audience. Après quelques paroles, il a levé un poignard sur moi. J’ai arrêté son bras à temps. Lord Chandos et monsieur le bailli d’Amont ont saisi l’homme. Il a déclaré avoir été poussé à ce crime par lord Clanbrassil.
FABIANI
Par moi ? Cela n’est pas. Oh ! Mais voilà une chose affreuse ! Cet homme n’existe pas. On ne retrouvera pas cet homme. Qui est-il ? Où est-il ?
LA REINE
Il est ici.
GILBERT, sortant du milieu des soldats derrière lesquels il est resté caché jusqu’alors.
C’est moi.
LA REINE
En conséquence des déclarations de cet homme, nous, Marie, reine, nous accusons devant la chambre aux étoiles cet autre homme, Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, de haute trahison et d’attentat régicide sur notre personne impériale et sacrée.
FABIANI
Régicide, moi ! C’est monstrueux ! Oh ! Ma tête s’égare ! Ma vue se trouble ! Quel est ce piège ? Qui que tu sois, misérable, oses-tu affirmer que ce qu’a dit la reine est vrai ?
GILBERT
Oui.
FABIANI
Je t’ai poussé au régicide, moi ?
GILBERT
Oui.
FABIANI
Oui ! Toujours oui ! Malédiction ! C’est que vous ne pouvez pas savoir à quel point cela est faux, messeigneurs ! Cet homme sort de l’enfer. Malheureux ! Tu veux me perdre ; mais tu ignores que tu te perds en même temps. Le crime dont tu me charges te charge aussi. Tu me feras mourir, mais tu mourras. Avec un seul mot, insensé, tu fais tomber deux têtes, la mienne et la tienne. Sais-tu cela ?
GILBERT
Je le sais.
FABIANI
Mylords, cet homme est payé…
GILBERT
Par vous. Voici la bourse pleine d’or que vous m’avez donnée pour le crime. Votre blason et votre chiffre y sont brodés.
FABIANI
Juste ciel ! Mais on ne représente pas le poignard avec lequel cet homme voulait, dit-on, frapper la reine. Où est le poignard ?
LORD CHANDOS
Le voici.
GILBERT, à Fabiani.
C’est le vôtre. — vous me l’avez donné pour cela. On en retrouvera le fourreau chez vous.
LE LORD CHANCELIER
Comte de Clanbrassil, qu’avez-vous à répondre ? Reconnaissez-vous cet homme ?
FABIANI
Non.
GILBERT
Au fait, il ne m’a vu que la nuit. Laissez-moi lui dire deux mots à l’oreille, madame ; cela aidera sa mémoire. Il s’approche de Fabiani. Bas. Tu ne reconnais donc personne aujourd’hui, milord ? Pas plus l’homme outragé que la femme séduite. Ah ! La reine se venge, mais l’homme du peuple se venge aussi. Tu m’en avais défié, je crois ! Te voilà pris entre les deux vengeances. Milord, qu’en dis-tu ? Je suis Gilbert, le ciseleur !
FABIANI
Oui ! Je vous reconnais. Je reconnais cet homme, milords. Du moment où j’ai affaire à cet homme, je n’ai plus rien à dire.
LA REINE
Il avoue !
LE LORD CHANCELIER, à Gilbert.
D’après la loi normande et le statut vingt-cinq du roi Henri VIII, dans les cas de lèse-majesté au premier chef, l’aveu ne sauve pas le complice. N’oubliez point que c’est un cas où la reine n’a pas le droit de grâce, et que vous mourrez sur l’échafaud comme celui que vous accusez. Réfléchissez. Confirmez-vous tout ce que vous avez dit ?
GILBERT
Je sais que je mourrai, et je le confirme.
JANE, à part.
Mon Dieu ! Si c’est un rêve, il est bien horrible !
LE LORD CHANCELIER, à Gilbert.
Consentez-vous à réitérer vos déclarations la main sur l’évangile ? Il présente l’évangile à Gilbert, qui y pose la main.
GILBERT
Je jure, la main sur l’évangile, et avec ma mort prochaine devant les yeux, que cet homme est un assassin ; que ce poignard, qui est le sien, a servi au crime ; que cette bourse, qui est la sienne, m’a été donnée par lui pour le crime. Que Dieu m’assiste ! C’est la vérité !
LE LORD CHANCELIER, à Fabiani.
Milord, qu’avez-vous à dire ?
FABIANI
Rien. Je suis perdu !
SIMON RENARD, bas à la reine.
Votre majesté a fait mander le bourreau ; il est là.
LA REINE
Bon, qu’il vienne.
Les rangs des gentilshommes s’écartent, et l’on voit paraître le bourreau vêtu de rouge et de noir, portant sur l’épaule une longue épée dans son fourreau.
SCÈNE IX
LES MÊMES, LE BOURREAU
LA REINE
Milord duc de Somerset, ces deux hommes à la tour ! Milord Gardiner, notre chancelier, que leur procès commence dès demain devant les douze pairs de la chambre aux étoiles, et que Dieu soit en aide à la vieille Angleterre ! Nous entendons que ces hommes soient jugés tous deux avant que nous partions pour Exford, où nous ouvrirons le parlement, et pour Windsor, où nous ferons nos pâques. Au bourreau. Approche-toi ! Je suis aise de te voir. Tu es un bon serviteur. Tu es vieux. Tu as déjà vu trois règnes. Il est d’usage que les souverains de ce royaume te fassent un don, le plus magnifique possible, à leur avènement. Mon père, Henri VIII, t’a donné l’agrafe en diamants de son manteau. Mon frère, Édouard VI, t’a donné un hanap d’or ciselé. C’est mon tour maintenant. Je ne t’ai encore rien donné, moi. Il faut que je te fasse un présent. Approche. Montrant Fabiani. Tu vois bien cette tête, cette jeune et charmante tête, cette tête qui, ce matin encore, était ce que j’avais de plus beau, de plus cher et de plus précieux au monde, eh bien ! Cette tête, tu la vois bien, dis ? Je te la donne !
JOURNÉE DEUX
La reine
SCÈNE PREMIÈRE
Une chambre de l’appartement de la reine. Un évangile ouvert sur un prie-dieu. La couronne royale sur un escabeau. Portes latérales. Une large porte au fond. Une partie du fond masquée par une grande tapisserie de haute lice.
La REINE, splendidement vêtue, couchée sur un lit de repos ; FABIANO FABIANI, assis sur un pliant à côté ; magnifique costume, la jarretière.
FABIANI, une guitare à la main, chantant.
Quand tu dors, calme et pure,
Dans l’ombre sous mes yeux,
Ton haleine murmure
Des mots harmonieux.
Ton beau corps se révèle
Sans voile et sans atours… —
Dormez, ma belle,
Dormez toujours !
Quand tu me dis : je t’aime !
Ô ma beauté, je crois !
Je crois que le ciel même
S’ouvre au-dessus de moi !
Ton regard étincelle
Du beau feu des amours… —
Aimez, ma belle,
Aimez toujours !
Vois-tu ? Toute la vie
Tient dans ces quatre mots,
Tous les biens qu’on envie,
Tous les biens sans les maux !
Tout ce qui peut séduire
Tout ce qui peut charmer… —
Chanter et rire,
Dormir, aimer !
Il pose la guitare à terre.
Oh ! Je vous aime plus que je ne peux dire, madame ! Mais ce Simon Renard ! Ce Simon Renard, plus puissant que vous-même ici ! Je le hais.
LA REINE
Vous savez bien que je n’y puis rien, milord. Il est ici le légat du prince d’Espagne, mon futur mari.
FABIANI
Votre futur mari !
LA REINE
Allons, milord, ne parlons plus de cela. Je vous aime, que vous faut-il de plus ? Et puis, voici qu’il est temps de vous en aller.
FABIANI
Marie, encore un instant !
LA REINE
Mais c’est l’heure où le conseil étroit va s’assembler. Il n’y a eu ici jusqu’à cette heure que la femme, il faut laisser entrer la reine.
FABIANI
Je veux, moi, que la femme fasse attendre la reine à la porte.
LA REINE
Vous voulez, vous ! Vous voulez, vous ! Regardez-moi, milord. Tu as une jeune et charmante tête, Fabiano !
FABIANI
C’est vous qui êtes belle, madame ! Vous n’auriez besoin que de votre beauté pour être toute puissante. Il y a sur votre tête quelque chose qui dit que vous êtes la reine, mais cela est encore bien mieux écrit sur votre front que sur votre couronne.
LA REINE
Vous me flattez !
FABIANI
Je t’aime.
LA REINE
Tu m’aimes, n’est-ce pas ? Tu n’aimes que moi ? Redis-le-moi encore comme cela, avec ces yeux-là. Hélas ! Nous autres pauvres femmes, nous ne savons jamais au juste ce qui se passe dans le cœur d’un homme ; nous sommes obligées d’en croire vos yeux, et les plus beaux, Fabiano, sont quelquefois les plus menteurs. Mais dans les tiens, milord, il y a tant de loyauté, tant de candeur, tant de bonne foi, qu’ils ne peuvent mentir ceux-là, n’est-ce pas ? Oui, ton regard est naïf et sincère, mon beau page. Oh ! Prendre des yeux célestes pour tromper, ce serait infernal. Ou tes yeux sont les yeux d’un ange, ou ils sont ceux d’un démon.
FABIANI
Ni démon, ni ange. Un homme qui vous aime.
LA REINE
Qui aime la reine ?
FABIANI
Qui aime Marie.
LA REINE
Écoute, Fabiano, je t’aime aussi, moi. Tu es jeune, il y a beaucoup de belles femmes qui te regardent fort doucement, je le sais. Enfin, on se lasse d’une reine comme d’une autre. Ne m’interromps pas. Si jamais tu deviens amoureux d’une autre femme, je veux que tu me le dises. Je te pardonnerai peut-être si tu me le dis. Ne m’interromps donc pas. Tu ne sais pas à quel point je t’aime, je ne le sais pas moi-même ! Il y a des moments, cela est vrai, où je t’aimerais mieux mort qu’heureux avec une autre ; mais il y a aussi des moments où je t’aimerais mieux heureux. Mon Dieu ! Je ne sais pas pourquoi on cherche à me faire la réputation d’une méchante femme.
FABIANI
Je ne puis être heureux qu’avec toi, Marie. Je n’aime que toi.
LA REINE
Bien sûr ? Regarde-moi. Bien sûr ? Oh ! Je suis jalouse par instants ! Je me figure, quelle est la femme qui n’a pas de ces idées-là ? Je me figure quelquefois que tu me trompes. Je voudrais être invisible, et pouvoir te suivre, et toujours savoir ce que tu fais, ce que tu dis, où tu es. Il y a dans les contes de fées une bague qui rend invisible ; je donnerais ma couronne pour cette bague-là. Je m’imagine sans cesse que tu vas voir les belles jeunes femmes qu’il y a dans la ville. Oh ! Il ne faudrait pas me tromper, vois-tu !
FABIANI
Mais ôtez-vous donc ces idées-là de l’esprit, madame ! Moi vous tromper, madame, ma reine, ma bonne maîtresse ! Mais il faudrait que je fusse le plus ingrat et le plus misérable des hommes pour cela ! Mais je ne vous ai donné aucune raison de croire que je fusse le plus ingrat et le plus misérable des hommes ! Mais je t’aime, Marie ! Mais je t’adore ! Mais je ne pourrais seulement pas regarder une autre femme ! Je t’aime, te dis-je ! Mais est-ce que tu ne vois pas cela dans mes yeux ? Oh ! Mon Dieu ! Il y a un accent de vérité qui devrait persuader, pourtant. Voyons, regarde-moi bien, est-ce que j’ai l’air d’un homme qui te trahit ? Quand un homme trahit une femme, cela se voit tout de suite. Les femmes ordinairement ne se trompent pas à cela. Et quel moment choisis-tu pour me dire des choses pareilles, Marie ? Le moment de ma vie où je t’aime peut-être le plus ! C’est vrai, il me semble que je ne t’ai jamais tant aimée qu’aujourd’hui ! Je ne parle pas ici à la reine. Pardieu, je me moque bien de la reine. Qu’est-ce qu’elle peut me faire la reine ? Elle peut me faire couper la tête, qu’est-ce que cela ? Toi, Marie, tu peux me briser le cœur ! Ce n’est pas votre majesté que j’aime, c’est toi. C’est ta belle main blanche et douce que je baise et que j’adore, et non votre sceptre, madame !
LA REINE
Merci, mon Fabiano. Adieu. mon Dieu ! Milord, que vous êtes jeune ! Les beaux cheveux noirs et la charmante tête que voilà ! Revenez dans une heure.
FABIANI
Ce que vous appelez une heure, vous, je l’appelle un siècle, moi !
Il sort. Sitôt qu’il est sorti, la reine se lève précipitamment, va à une porte masquée, l’ouvre et introduit Simon Renard.
SCÈNE II
LA REINE, SIMON RENARD
LA REINE
Entrez, monsieur le bailli. Eh ! bien, étiez-vous resté là ? L’avez-vous entendu ?
SIMON RENARD
Oui, madame.
LA REINE
Qu’en dites-vous ? Oh ! C’est le plus fourbe et le plus faux des hommes. Qu’en dites-vous ?
SIMON RENARD
Je dis, madame, qu’on voit bien que cet homme porte un nom en i.
LA REINE
Et vous êtes sûr qu’il va chez cette femme la nuit ? Vous l’avez vu ?
SIMON RENARD
Moi, Chandos, Clinton, Montagu, dix témoins.
LA REINE
C’est que c’est vraiment infâme !
SIMON RENARD
D’ailleurs la chose sera encore mieux prouvée à la reine tout à l’heure. La jeune fille est ici, comme je l’ai dit à votre majesté. Je l’ai fait saisir dans sa maison cette nuit.
LA REINE
Mais est-ce que ce n’est pas là un crime suffisant pour lui faire trancher la tête à cet homme, monsieur ?
SIMON RENARD
Avoir été chez une jolie fille la nuit ? Non, madame. Votre majesté a fait mettre en jugement Trogmorton pour un fait pareil ; Trogmorton a été absous.
LA REINE
J’ai puni les juges de Trogmorton.
SIMON RENARD
Tâchez de n’avoir pas à punir les juges de Fabiani.
LA REINE
Oh ! Comment me venger de ce traître ?
SIMON RENARD
Votre majesté ne veut la vengeance que d’une certaine manière ?
LA REINE
La seule qui soit digne de moi.
SIMON RENARD
Trogmorton a été absous, madame. Il n’y a qu’un moyen, je l’ai dit à votre majesté. L’homme qui est là.
LA REINE
Fera-t-il tout ce que je voudrai ?
SIMON RENARD
Oui, si vous faites tout ce qu’il voudra.
LA REINE
Donnera-t-il sa vie ?
SIMON RENARD
Il fera ses conditions ; mais il donnera sa vie.
LA REINE
Qu’est-ce qu’il veut ? Savez-vous ?
SIMON RENARD
Ce que vous voulez vous-même. Se venger.
LA REINE
Dites qu’il entre, et restez par là à portée de la voix. Monsieur le bailli ! Simon Renard, revenant. Madame ?…
LA REINE
Dites à Mylord Chandos qu’il se tienne là dans la chambre voisine avec six hommes de mon ordonnance, tous prêts à entrer. Et la femme aussi, toute prête à entrer ! Allez.
Simon Renard sort.
LA REINE, seule.
Oh ! Ce sera terrible !
Une des portes latérales s’ouvre. Entrent Simon Renard et Gilbert.
SCÈNE III
LA REINE, GILBERT, SIMON RENARD
GILBERT
Devant qui suis-je ?
SIMON RENARD
Devant la reine.
GILBERT
La reine !
LA REINE
C’est bien, oui, la reine. Je suis la reine. Nous n’avons pas le temps de nous étonner. Vous, monsieur, vous êtes Gilbert, un ouvrier ciseleur. Vous demeurez quelque part par là au bord de l’eau avec une nommée Jane dont vous êtes le fiancé, et qui vous trompe, et qui a pour amant un nommé Fabiano qui me trompe, moi. Vous voulez vous venger, et moi aussi. Pour cela, j’ai besoin de disposer de votre vie à ma fantaisie. J’ai besoin que vous disiez ce que je vous commanderai de dire, quoi que ce soit. J’ai besoin qu’il n’y ait plus pour vous ni faux ni vrai, ni bien ni mal, ni juste ni injuste, rien que ma vengeance et ma volonté. J’ai besoin que vous me laissiez faire et que vous vous laissiez faire. Y consentez-vous ?
GILBERT
Madame…
LA REINE
La vengeance, tu l’auras. Mais je te préviens qu’il faudra mourir. Voilà tout. Fais tes conditions. Si tu as une vieille mère, et qu’il faille couvrir sa nappe de lingots d’or, parle, je le ferai. Vends-moi ta vie aussi cher que tu voudras.
GILBERT
Je ne suis plus décidé à mourir, madame.
LA REINE
Comment !
GILBERT
Tenez, majesté, j’ai réfléchi toute la nuit, rien ne m’est prouvé encore dans cette affaire. J’ai vu un homme qui s’est vanté d’être l’amant de Jane. Qui me dit qu’il n’a pas menti ? J’ai vu une clef. Qui me dit qu’on ne l’a pas volée ? J’ai vu une lettre. Qui me dit qu’on ne l’a pas fait écrire de force. D’ailleurs je ne sais même plus si c’était bien son écriture. Il faisait nuit. J’étais troublé. Je n’y voyais pas. Je ne puis donner ma vie qui est la sienne comme cela. Je ne crois à rien, je ne suis sûr de rien, je n’ai pas vu Jane.
LA REINE
On voit bien que tu aimes ! Tu es comme moi, tu résistes à toutes les preuves. Et si tu la vois, cette Jane, si tu l’entends avouer le crime, feras-tu ce que je veux ?
GILBERT
Oui. À une condition.
LA REINE
Tu me la diras plus tard. À Simon Renard. Cette femme ici tout de suite.
Simon Renard sort. La reine place Gilbert derrière un rideau qui occupe une partie du fond de l’appartement.
Mets-toi là.
Entre Jane, pâle et tremblante.
SCÈNE IV
LA REINE, JANE, GILBERT DERRIÈRE LE RIDEAU
LA REINE
Approche, jeune fille, tu sais qui nous sommes ?
JANE
Oui, madame.
LA REINE
Tu sais quel est l’homme qui t’a séduite ?
JANE
Oui, madame.
LA REINE
Il t’avait trompée ? Il s’était fait passer pour un gentilhomme nommé Amyas Pawlett ?
JANE
Oui, madame.
LA REINE
Tu sais maintenant que c’est Fabiano Fabiani, Comte de Clanbrassil ?
JANE
Oui, madame.
LA REINE
Cette nuit, quand on est venu te saisir dans ta maison, tu lui avais donné rendez-vous, tu l’attendais ?
JANE, joignant les mains.
Mon Dieu, madame !
LA REINE
Réponds.
JANE, d’une voix faible.
Oui.
LA REINE
Tu sais qu’il n’y a plus rien à espérer ni pour lui, ni pour toi ?
JANE
Que la mort. C’est une espérance.
LA REINE
Raconte-moi toute l’aventure. Où as-tu rencontré cet homme pour la première fois ?
JANE
La première fois que je l’ai vu, c’était… — mais à quoi bon tout cela ? Une malheureuse fille du peuple, pauvre et vaine, folle et coquette, amoureuse de parures et de beaux dehors, qui se laisse éblouir par la belle mise d’un grand seigneur. Voilà tout. Je suis séduite, je suis déshonorée, je suis perdue. Je n’ai rien à ajouter à cela. Mon Dieu ! Vous ne voyez donc pas que chaque mot que je dis me fait mourir, madame.
LA REINE
C’est bien.
JANE
Oh ! Votre colère est terrible, je le sais, madame. Ma tête ploie d’avance sous le châtiment que vous me préparez…
LA REINE
Moi ! Un châtiment pour toi ! Est-ce que je m’occupe de toi, folle ! Qui es-tu, malheureuse créature, pour que la reine s’occupe de toi ? Non, mon affaire, c’est Fabiano. Quant à toi, femme, c’est un autre que moi qui se chargera de te punir.
JANE
Eh bien, madame, quel que soit celui que vous en chargerez, quel que soit le châtiment, je subirai tout sans me plaindre, je vous remercierai même, si vous avez pitié d’une prière que je vais vous faire. Il y a un homme qui m’a prise orpheline au berceau, qui m’a adoptée, qui m’a élevée, qui m’a nourrie, qui m’a aimée et qui m’aime encore ; un homme dont je suis bien indigne, envers qui j’ai été bien criminelle, et dont l’image est pourtant au fond de mon cœur chère, auguste et sacrée comme celle de Dieu ; un homme qui sans doute à l’heure où je vous parle trouve sa maison vide et abandonnée, et dévastée, et n’y comprend rien et s’arrache les cheveux de désespoir. Hé bien, ce que je demande à votre majesté, madame, c’est qu’il n’y comprenne jamais rien, c’est que je disparaisse sans qu’il sache jamais ce que je suis devenue, ni ce que j’ai fait, ni ce que vous avez fait de moi. Hélas, mon Dieu ! Je ne sais pas si je me fais bien comprendre ; mais vous devez sentir que j’ai là un ami, un noble et généreux ami, pauvre Gilbert ! Oh oui, c’est bien vrai ! Qui m’estime et qui me croit pure, et que je ne veux pas qu’il me haïsse et qu’il me méprise… — vous me comprenez, n’est-ce pas, madame ? L’estime de cet homme, c’est pour moi bien plus que la vie, allez ! Et puis, cela lui ferait un si affreux chagrin ! Tant de surprise ! Il n’y croirait pas d’abord. Non, il n’y croirait pas. Mon Dieu ! Pauvre Gilbert ! Oh, madame ! Ayez pitié de lui et de moi. Il ne vous a rien fait, lui. Qu’il ne sache rien de ceci, au nom du ciel ! Au nom du ciel ! Qu’il ne sache pas que je suis coupable, il se tuerait. Qu’il ne sache pas que je suis morte, il mourrait.
LA REINE
L’homme dont vous parlez est là qui vous écoute, qui vous juge et qui va vous punir.
Gilbert se montre.
JANE
Ciel ! Gilbert !
GILBERT, à la reine.
Ma vie est à vous, madame.
LA REINE
Bien. Avez-vous quelques conditions à me faire ?
GILBERT
Oui, madame.
LA REINE
Lesquelles ? Nous vous donnons notre parole de reine que nous y souscrivons d’avance.
GILBERT
Voici, madame. — C’est bien simple. C’est une dette de reconnaissance que j’acquitte envers un seigneur de votre cour qui m’a fait beaucoup travailler dans mon métier de ciseleur.
LA REINE
Parlez.
GILBERT
Ce seigneur a une liaison secrète avec une femme qu’il ne peut épouser, parce qu’elle tient à une famille proscrite. Cette femme, qui a vécu cachée jusqu’à présent, c’est la fille unique et l’héritière du dernier Lord Talbot, décapité sous le Roi Henri VIII.
LA REINE
Comment ! Es-tu sûr de ce que tu dis là ? Jean Talbot, le bon lord catholique, le loyal défenseur de ma mère d’Aragon, il a laissé une fille, dis-tu ? Sur ma couronne, si cela est vrai, cet enfant est mon enfant ; et ce que Jean Talbot a fait pour la mère de Marie d’Angleterre, Marie d’Angleterre le fera pour la fille de Jean Talbot.
GILBERT
Alors, ce sera sans doute un bonheur pour votre majesté de rendre à la fille de Lord Talbot les biens de son père ?…
LA REINE
Oui, certes, et de les reprendre à Fabiano ! — mais a-t-on les preuves que cette héritière existe ?
GILBERT
On les a.
LA REINE
D’ailleurs, si nous n’avons pas de preuves, nous en ferons. Nous ne sommes pas la reine pour rien.
GILBERT
Votre majesté rendra à la fille de Lord Talbot les biens, les titres, le rang, le nom, les armes et la devise de son père. Votre majesté la relèvera de toute proscription et lui garantira la vie sauve. Votre majesté la mariera à ce seigneur qui est le seul homme qu’elle puisse épouser. À ces conditions, madame, vous pourrez disposer de moi, de ma liberté, de ma vie et de ma volonté, selon votre plaisir.
LA REINE
Bien. Je ferai ce que vous venez de dire.
GILBERT
Votre majesté fera ce que je viens de dire. La reine d’Angleterre me le jure, à moi, Gilbert, l’ouvrier ciseleur, sur sa couronne que voici et sur l’évangile ouvert que voilà.
LA REINE
Sur la royale couronne que voici et sur le divin évangile que voilà, je te le jure !
GILBERT
Le pacte est conclu, madame. Faites préparer une tombe pour moi, et un lit nuptial pour les époux. Le seigneur dont je parlais, c’est Fabiani, Comte de Clanbrassil. L’héritière de Talbot, la voici.
JANE
Que dit-il ?
LA REINE
Est-ce que j’ai affaire à un insensé ? Qu’est-ce que cela signifie ? Maître ! Faites attention à ceci, que vous êtes hardi de vous railler de la reine d’Angleterre ; que les chambres royales sont des lieux où il faut prendre garde aux paroles qu’on dit, et qu’il y a des occasions où la bouche fait tomber la tête !
GILBERT
Ma tête, vous l’avez, madame. Moi, j’ai votre serment !
LA REINE
Vous ne parlez pas sérieusement. Ce Fabiano ! Cette Jane !… — allons donc !
GILBERT
Cette Jane est la fille et l’héritière de Lord Talbot.
LA REINE
Bah ! Vision ! Chimère ! Folie ! Les preuves, les avez-vous ?
GILBERT
Complètes. Il tire un paquet de sa poitrine. — Veuillez lire ces papiers.
LA REINE
Est-ce que j’ai le temps de lire vos papiers, moi ? Est-ce que je vous ai demandé vos papiers ? Qu’est-ce que cela me fait, vos papiers ? Sur mon âme, s’ils prouvent quelque chose, je les jetterai au feu, et il ne restera rien.
GILBERT
Que votre serment, madame.
LA REINE
Mon serment ! Mon serment !
GILBERT
Sur la couronne et sur l’évangile, madame ! C’est-à-dire, sur votre tête et sur votre âme, sur votre vie dans ce monde et sur votre vie dans l’autre.
LA REINE
Mais que veux-tu donc ? Je te jure que tu es en démence !
GILBERT
Ce que je veux ? Jane a perdu son rang, rendez-le lui ! Jane a perdu l’honneur, rendez-le lui ! Proclamez-la fille de Lord Talbot et femme de Lord Clanbrassil, — et puis, prenez ma vie !
LA REINE
Ta vie ! Mais que veux-tu que j’en fasse de ta vie à présent ? Je n’en voulais que pour me venger de cet homme, de Fabiano ! Tu ne comprends donc rien ? Je ne te comprends pas non plus, moi. Tu parlais de vengeance ! C’est comme cela que tu te venges ? Ces gens du peuple sont stupides ! Et puis, est-ce que je crois à ta ridicule histoire d’une héritière de Talbot ? Les papiers ! Tu me montres les papiers ! Je ne veux pas les regarder. Ah ! Une femme te trahit, et tu fais le généreux ! à ton aise. Je ne suis pas généreuse, moi ! J’ai la rage et la haine dans le cœur. Je me vengerai, et tu m’y aideras. Mais cet homme est fou ! Il est fou ! Il est fou ! Mon Dieu ! Pourquoi en ai-je besoin ? C’est désespérant d’avoir affaire à des gens pareils dans des affaires sérieuses !
GILBERT
J’ai votre parole de reine catholique. Lord Clanbrassil a séduit Jane, il l’épousera.
LA REINE
Et s’il refuse de l’épouser ?
GILBERT
Vous l’y forcerez, madame.
JANE
Oh non ! Ayez pitié de moi, Gilbert !
GILBERT
Eh bien ! S’il refuse, cet infâme, votre majesté fera de lui et de moi ce qui lui plaira.
LA REINE, avec joie.
Ah ! C’est tout ce que je veux !
GILBERT
Si ce cas-là arrivait, pourvu que la couronne de comtesse de Waterford soit solennellement replacée par la reine sur la tête sacrée et inviolable de Jane Talbot que voici, je ferai, moi, tout ce que la reine m’imposera.
LA REINE
Tout ?
GILBERT
Tout.
LA REINE
Tu diras ce qu’il faudra dire ? Tu mourras de la mort qu’on voudra ?
GILBERT
De la mort qu’on voudra.
JANE
Ô Dieu !
LA REINE
Tu le jures ?
GILBERT
Je le jure.
LA REINE
La chose peut s’arranger ainsi. Cela suffit. J’ai ta parole, tu as la mienne. C’est dit. Elle paraît réfléchir un moment. À Jane. Vous êtes inutile ici, sortez, vous. On vous rappellera.
JANE
Ô Gilbert ! Qu’avez-vous fait là ? ô Gilbert ! Je suis une misérable, et je n’ose lever les yeux sur vous ! ô Gilbert ! Vous êtes plus qu’un ange, car vous avez tout à la fois les vertus d’un ange et les passions d’un homme !
Elle sort.
SCÈNE V
LA REINE, GILBERT ; PUIS SIMON RENARD, LORD CHANDOS, ET LES GARDES
LA REINE, à Gilbert.
As-tu une arme sur toi ? Un couteau ? Un poignard ? Quelque chose ?
GILBERT, tirant de sa poitrine le poignard de Lord Clanbrassil.
Un poignard ? Oui, madame.
LA REINE
Bien. Tiens-le à ta main. Elle lui saisit vivement le bras. Monsieur le bailli d’Amont ! Lord Chandos !
Entrent Simon Renard, Lord Chandos et les gardes.
Assurez-vous de cet homme ! Il a levé le poignard sur moi. Je lui ai pris le bras au moment où il allait me frapper. C’est un assassin.
GILBERT
Madame !…
LA REINE, bas à Gilbert.
Oublies-tu déjà nos conventions ? Est-ce ainsi que tu te laisses faire ? Haut. Vous êtes tous témoins qu’il avait encore le poignard à la main ? Monsieur le bailli, comment se nomme le bourreau de la tour de Londres ?
SIMON RENARD
C’est un Irlandais appelé Mac Dermott.
LA REINE
Qu’on me l’amène, j’ai à lui parler.
SIMON RENARD
Vous-même ?
LA REINE
Moi-même.
SIMON RENARD
La reine parlera au bourreau !
LA REINE
Oui, la reine parlera au bourreau, la tête parlera à la main. — allez donc !
Un garde sort.
Mylord Chandos, et vous, messieurs, vous me répondez de cet homme. Gardez-le là, dans vos rangs, derrière vous. Il va se passer ici des choses qu’il faut qu’il voie. — monsieur le lieutenant d’Amont, Lord Clanbrassil est-il au palais ?
SIMON RENARD
Il est là, dans la chambre peinte, qui attend que le bon plaisir de la reine soit de le voir.
LA REINE
Il ne se doute de rien ?
SIMON RENARD
De rien.
LA REINE, à Lord Chandos.
Qu’il entre.
SIMON RENARD
Toute la cour est là aussi qui attend. N’introduira-t-on personne avant Lord Clanbrassil ?
LA REINE
Quels sont parmi nos seigneurs ceux qui haïssent Fabiani ?
SIMON RENARD
Tous.
LA REINE
Ceux qui le haïssent le plus ?
SIMON RENARD
Clinton, Montagu, Somerset, le comte de Derby, Gerard Fitz-Gerard, lord Paget, et le lord chancelier.
LA REINE, à lord Chandos.
Introduisez ceux-là, tous, excepté le lord chancelier. Allez.
Chandos sort. À Simon Renard.
Le digne évêque chancelier n’aime pas Fabiani plus que les autres ; mais c’est un homme à scrupules. Apercevant les papiers que Gilbert a déposés sur la table. Ah ! Il faut pourtant que je jette un coup d’œil sur ces papiers. Pendant qu’elle les examine, la porte du fond s’ouvre. Entrent avec de profonds saluts les seigneurs désignés par la reine.
SCÈNE VI
LES MÊMES, LORD CLINTON ET LES AUTRES SEIGNEURS
LA REINE
Bonjour, messieurs. Dieu vous ait en sa garde, milords. À lord Montagu. Anthony Brown, je n’oublie jamais que vous avez dignement tenu tête à Jean de Montmorency et au sieur de Toulouse dans mes négociations avec l’empereur mon oncle. Lord Paget, vous recevrez aujourd’hui vos lettres de baron Paget de Beaudesert en Stafford. Eh mais ! C’est notre vieil ami lord Clinton ! Nous sommes toujours votre bonne amie, milord. C’est vous qui avez exterminé Thomas Wyat dans la plaine de Saint-James. Souvenons-nous-en tous, messieurs. Ce jour-là, la couronne d’Angleterre a été sauvée par un pont qui a permis à mes troupes d’arriver jusqu’aux rebelles, et par un mur qui a empêché les rebelles d’arriver jusqu’à moi. Le pont, c’est le pont de Londres. Le mur, c’est lord Clinton !
LORD CLINTON, bas à Simon Renard.
Voilà six mois que la reine ne m’avait parlé. Comme elle est bonne aujourd’hui !
SIMON RENARD, bas à lord Clinton.
Patience, milord. Vous la trouverez meilleure encore tout à l’heure.
LA REINE, à lord Chandos.
Milord Clanbrassil peut entrer. À Simon Renard. Quand il sera ici depuis quelques minutes… elle lui parle bas à l’oreille, et lui désigne la porte par laquelle Jane est sortie.
SIMON RENARD
Il suffit, madame.
Entre Fabiani.
SCÈNE VII
LES MÊMES, FABIANI
LA REINE
Ah ! Le voici !… elle se remet à parler bas à Simon Renard.
FABIANI, à part, salué par tout le monde et regardant autour de lui.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Il n’y a que de mes ennemis ici, ce matin. La reine parle bas à Simon Renard. Diable ! Elle rit ! Mauvais signe !
LA REINE, gracieusement à Fabiani.
Dieu vous garde, milord !
FABIANI, saisissant sa main qu’il baise.
Madame… À part. Elle m’a souri. Le péril n’est pas pour moi.
LA REINE, toujours gracieuse.
J’ai à vous parler. Elle vient avec lui sur le devant du théâtre.
FABIANI
Et moi aussi j’ai à vous parler, madame. J’ai des reproches à vous faire. M’éloigner, m’exiler pendant si long-temps ! Ah ! Il n’en serait pas ainsi, si dans les heures d’absence vous songiez à moi comme je songe à vous.
LA REINE
Vous êtes injuste ; depuis que vous m’avez quittée je ne m’occupe que de vous.
FABIANI
Est-il bien vrai ? Ai-je tant de bonheur ? Répétez-le-moi.
LA REINE, toujours souriant.
Je vous le jure.
FABIANI
Vous m’aimez donc comme je vous aime ?
LA REINE
Oui, milord. Certainement, je n’ai pensé qu’à vous. Tellement que j’ai songé à vous ménager une surprise agréable à votre retour.
FABIANI
Comment ! Quelle surprise ?
LA REINE
Une rencontre qui vous fera plaisir.
FABIANI
La rencontre de qui ?
LA REINE
Devinez. Vous ne devinez pas ?
FABIANI
Non, madame.
LA REINE
Tournez-vous.
Il se retourne et aperçoit Jane sur le seuil de la petite porte entr’ouverte.
FABIANI, à part.
Jane !
JANE, à part.
C’est lui !
LA REINE, toujours avec un sourire.
Mylord, connaissez-vous cette jeune fille ?
FABIANI
Non, madame.
LA REINE
Jeune fille, connaissez-vous milord ?
JANE
La vérité avant la vie. Oui, madame.
LA REINE
Ainsi, milord, vous ne connaissez pas cette femme ?
FABIANI
Madame ! On veut me perdre. Je suis entouré d’ennemis. Cette femme est liguée avec eux sans doute. Je ne la connais pas, madame ! Je ne sais pas qui elle est, madame !
LA REINE, se levant et lui frappant le visage de son gant.
Ah ! Tu es un lâche ! Ah ! Tu trahis l’une et tu renies l’autre ! Ah ! Tu ne sais pas qui elle est ! Veux-tu que je te le dise, moi ? Cette femme est Jane Talbot, fille de Jean Talbot, le bon seigneur catholique mort sur l’échafaud pour ma mère. Cette femme est Jane Talbot, ma cousine ; Jane Talbot, comtesse de Shrewsbury, comtesse de Wexford, comtesse de Waterford, pairesse d’Angleterre ! Voilà ce que c’est que cette femme ! Lord Paget, vous êtes commissaire du sceau privé, vous tiendrez compte de nos paroles. La reine d’Angleterre reconnaît solennellement la jeune femme ici présente pour Jane, fille et unique héritière du dernier comte de Waterford. Montrant les papiers. Voici les titres et les preuves que vous ferez sceller du grand sceau. C’est notre plaisir. À Fabiani. Oui, comtesse de Waterford ! Et cela est prouvé ! Et tu rendras les biens, misérable ! Ah ! Tu ne connais pas cette femme ! Ah ! Tu ne sais pas qui est cette femme ! Eh bien ! Je te l’apprends, moi ! C’est Jane Talbot ! Et faut-il t’en dire plus encore ?… le regardant en face, à voix basse, entre les dents. Lâche ! C’est ta maîtresse !
FABIANI
Madame…
LA REINE
Voilà ce qu’elle est ; maintenant voici ce que tu es, toi. Tu es un homme sans âme, un homme sans cœur, un homme sans esprit ! Tu es un fourbe et un misérable ! Tu es… Pardieu, messieurs, vous n’avez pas besoin de vous éloigner. Cela m’est bien égal que vous entendiez ce que je vais dire à cet homme ! Je ne baisse pas la voix, il me semble. Fabiano ! Tu es un misérable, un traître envers moi, un lâche envers elle, un valet menteur, le plus vil des hommes, le dernier des hommes ! Cela est pourtant vrai, je t’ai fait comte de Clanbrassil, baron de Dinasmonddy, quoi encore ? Baron de Darmouth en Devonshire. Eh bien ! C’est que j’étais folle ! Je vous demande pardon de vous avoir fait coudoyer par cet homme-là, mylords. Toi, chevalier ! Toi, gentilhomme ! Toi, seigneur ! Mais compare-toi donc un peu à ceux qui sont cela, misérable ! Mais regarde, en voilà autour de toi, des gentilshommes ! Voilà Bridges, baron Chandos. Voilà Seymour, duc de Somerset. Voilà les Stanley, qui sont comtes de Derby depuis l’an quatorze-cent quatre-vingt-cinq ! Voilà les Clinton, qui sont barons Clinton depuis douze-cent quatre-vingt-dix-huit ! Est-ce que tu t’imagines que tu ressembles à ces gens-là, toi ! Tu te dis allié à la famille espagnole de Penalver, mais ce n’est pas vrai, tu n’es qu’un mauvais Italien, rien ! Moins que rien ! Fils d’un chaussetier du village de Larino ! Oui, messieurs, fils d’un chaussetier ! Je le savais et je ne le disais pas et je le cachais, et je faisais semblant de croire cet homme quand il parlait de sa noblesse. Car voilà comme nous sommes, nous autres femmes. Ô mon Dieu ! Je voudrais qu’il y eût des femmes ici, ce serait une leçon pour toutes. Ce misérable ! Ce misérable ! Il trompe une femme, et renie l’autre ! Infâme ! Certainement, tu es bien infâme ! Comment ! Depuis que je parle il n’est pas encore à genoux ! À genoux, Fabiani ! Milords, mettez cet homme de force à genoux !
FABIANI
Votre majesté…
LA REINE
Ce misérable, que j’ai comblé de bienfaits ! Ce laquais napolitain, que j’ai fait chevalier doré et comte libre d’Angleterre ! Ah ! Je devais m’attendre à ce qui arrive ! On m’avait bien dit que cela finirait ainsi. Mais je suis toujours comme cela, je m’obstine, et je vois ensuite que j’ai eu tort. C’est ma faute. Italien, cela veut dire fourbe ! Napolitain, cela veut dire lâche ! Toutes les fois que mon père s’est servi d’un Italien, il s’en est repenti. Ce Fabiani ! Tu vois, lady Jane, à quel homme tu t’es livrée, malheureuse enfant ! Je te vengerai, va ! Oh ! Je devais le savoir d’avance, on ne peut tirer autre chose de la poche d’un Italien qu’un stylet, et de l’âme d’un Italien que la trahison !
FABIANI
Madame, je vous jure…
LA REINE
Il va se parjurer à présent ! Il sera vil jusqu’à la fin ; il nous fera rougir jusqu’au bout devant ces hommes, nous autres faibles femmes qui l’avons aimé ! Il ne relèvera seulement pas la tête !
FABIANI
Si, madame ! Je la relèverai. Je suis perdu, je le vois bien. Ma mort est décidée. Vous emploierez tous les moyens, le poignard, le poison…
LA REINE, lui prenant les mains, et l’attirant vivement sur le devant du théâtre.
Le poison ! Le poignard ! Que dis-tu là, Italien ? La vengeance traître, la vengeance honteuse, la vengeance par derrière, la vengeance comme dans ton pays ! Non, signor Fabiani, ni poignard, ni poison. Est-ce que j’ai à me cacher, moi, à chercher le coin des rues la nuit, et à me faire petite quand je me venge ? Non pardieu, je veux le grand jour, entends-tu, milord ? Le plein midi, le beau soleil, la place publique, la hache et le billot, la foule dans la rue, la foule aux fenêtres, la foule sur les toits, cent mille témoins ! Je veux qu’on ait peur, entends-tu, milord ? Qu’on trouve cela splendide, effroyable et magnifique, et qu’on dise : c’est une femme qui a été outragée, mais c’est une reine qui se venge ! Ce favori si envié, ce beau jeune homme insolent que j’ai couvert de velours et de satin, je veux le voir plié en deux, effaré et tremblant, à genoux sur un drap noir, pieds nus, mains liées, hué par le peuple, manié par le bourreau. Ce cou blanc où j’avais mis un collier d’or, j’y veux mettre une corde. J’ai vu quel effet ce Fabiani faisait sur un trône, je veux voir quel effet il fera sur un échafaud !
FABIANI
Madame…
LA REINE
Plus un mot. Ah ! Plus un mot. Tu es bien véritablement perdu, vois-tu. Tu monteras sur l’échafaud comme Suffolk et Northumberland. C’est une fête comme une autre que je donnerai à ma bonne ville de Londres ! Tu sais comme elle te hait, ma bonne ville ! Pardieu, c’est une belle chose quand on a besoin de se venger d’être Marie, dame et reine d’Angleterre, fille de Henri VIII, et maîtresse des quatre mers ! Et quand tu seras sur l’échafaud, Fabiani, tu pourras, à ton gré, faire une longue harangue au peuple comme Northumberland, ou une longue prière à Dieu comme Suffolk pour donner à la grâce le temps de venir ; le ciel m’est témoin que tu es un traître et que la grâce ne viendra pas ! Ce misérable fourbe qui me parlait d’amour et me disait tu ce matin ! Hé mon Dieu, messieurs, cela paraît vous étonner que je parle ainsi devant vous ; mais, je vous le répète, que m’importe ? À lord Somerset. Mylord duc, vous êtes connétable de la tour, demandez son épée à cet homme.
FABIANI
La voici ; mais je proteste. En admettant qu’il soit prouvé que j’ai trompé ou séduit une femme…
LA REINE
Eh ! Que m’importe que tu aies séduit une femme ! Est-ce que je m’occupe de cela ? Ces messieurs sont témoins que cela m’est bien égal !
FABIANI
Séduire une femme, ce n’est pas un crime capital, madame. Votre majesté n’a pu faire condamner Trogmorton sur une accusation pareille.
LA REINE
Il nous brave maintenant, je crois ! Le ver devient serpent. Et qui te dit que c’est de cela qu’on t’accuse ?
FABIANI
Alors de quoi m’accuse-t-on ? Je ne suis pas anglais, moi, je ne suis pas sujet de votre majesté. Je suis sujet du roi de Naples et vassal du saint-père. Je sommerai son légat, l’éminentissime cardinal Polus, de me réclamer. Je me défendrai, madame. Je suis étranger. Je ne puis être mis en cause que si j’ai commis un crime, un vrai crime. Quel est mon crime ?
LA REINE
Tu demandes quel est ton crime ?
FABIANI
Oui, madame.
LA REINE
Vous entendez tous la question qui m’est faite, milords, vous allez entendre la réponse. Faites attention, et prenez garde à vous tous tant que vous êtes, car vous allez voir que je n’ai qu’à frapper du pied pour faire sortir de terre un échafaud. Chandos ! Chandos ! Ouvrez cette porte à deux battants ! Toute la cour ! Tout le monde ! Faites entrer tout le monde.
La porte du fond s’ouvre. Entre toute la cour.
SCÈNE VIII
LES MÊMES, LE LORD CHANCELIER, TOUTE LA COUR
LA REINE
Entrez, entrez, milords. J’ai véritablement beaucoup de plaisir à vous voir tous aujourd’hui. — Bien, bien, les hommes de justice, par ici, plus près, plus près. — Où sont les sergents d’armes de la chambre des lords, Harriot et Llanerillo ? Ah ! Vous voilà, messieurs. Soyez les bienvenus. Tirez vos épées. Bien. Placez-vous à droite et à gauche de cet homme. Il est votre prisonnier.
FABIANI
Madame, quel est mon crime ?
LA REINE
Milord Gardiner, mon savant ami, vous êtes chancelier d’Angleterre, nous vous faisons savoir que vous ayez à vous assembler en diligence, vous et les douze lords commissaires de la chambre étoilée, que nous regrettons de ne pas voir ici. Il se passe des choses étranges dans ce palais. Écoutez, milords, Madame Élisabeth a déjà suscité plus d’un ennemi à notre couronne. Il y a eu le complot de Pietro Caro qui a fait le mouvement d’Exeter, et qui correspondait secrètement avec Madame Élisabeth, par le moyen d’un chiffre taillé sur une guitare. Il y a eu la trahison de Thomas Wyat, qui a soulevé le comté de Kent. Il y a eu la rébellion du duc de Suffolk, lequel a été saisi dans le creux d’un arbre après la défaite des siens. Il y a aujourd’hui un nouvel attentat. Écoutez tous. Aujourd’hui, ce matin, un homme s’est présenté à mon audience. Après quelques paroles, il a levé un poignard sur moi. J’ai arrêté son bras à temps. Lord Chandos et monsieur le bailli d’Amont ont saisi l’homme. Il a déclaré avoir été poussé à ce crime par lord Clanbrassil.
FABIANI
Par moi ? Cela n’est pas. Oh ! Mais voilà une chose affreuse ! Cet homme n’existe pas. On ne retrouvera pas cet homme. Qui est-il ? Où est-il ?
LA REINE
Il est ici.
GILBERT, sortant du milieu des soldats derrière lesquels il est resté caché jusqu’alors.
C’est moi.
LA REINE
En conséquence des déclarations de cet homme, nous, Marie, reine, nous accusons devant la chambre aux étoiles cet autre homme, Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, de haute trahison et d’attentat régicide sur notre personne impériale et sacrée.
FABIANI
Régicide, moi ! C’est monstrueux ! Oh ! Ma tête s’égare ! Ma vue se trouble ! Quel est ce piège ? Qui que tu sois, misérable, oses-tu affirmer que ce qu’a dit la reine est vrai ?
GILBERT
Oui.
FABIANI
Je t’ai poussé au régicide, moi ?
GILBERT
Oui.
FABIANI
Oui ! Toujours oui ! Malédiction ! C’est que vous ne pouvez pas savoir à quel point cela est faux, messeigneurs ! Cet homme sort de l’enfer. Malheureux ! Tu veux me perdre ; mais tu ignores que tu te perds en même temps. Le crime dont tu me charges te charge aussi. Tu me feras mourir, mais tu mourras. Avec un seul mot, insensé, tu fais tomber deux têtes, la mienne et la tienne. Sais-tu cela ?
GILBERT
Je le sais.
FABIANI
Mylords, cet homme est payé…
GILBERT
Par vous. Voici la bourse pleine d’or que vous m’avez donnée pour le crime. Votre blason et votre chiffre y sont brodés.
FABIANI
Juste ciel ! Mais on ne représente pas le poignard avec lequel cet homme voulait, dit-on, frapper la reine. Où est le poignard ?
LORD CHANDOS
Le voici.
GILBERT, à Fabiani.
C’est le vôtre. — vous me l’avez donné pour cela. On en retrouvera le fourreau chez vous.
LE LORD CHANCELIER
Comte de Clanbrassil, qu’avez-vous à répondre ? Reconnaissez-vous cet homme ?
FABIANI
Non.
GILBERT
Au fait, il ne m’a vu que la nuit. Laissez-moi lui dire deux mots à l’oreille, madame ; cela aidera sa mémoire. Il s’approche de Fabiani. Bas. Tu ne reconnais donc personne aujourd’hui, milord ? Pas plus l’homme outragé que la femme séduite. Ah ! La reine se venge, mais l’homme du peuple se venge aussi. Tu m’en avais défié, je crois ! Te voilà pris entre les deux vengeances. Milord, qu’en dis-tu ? Je suis Gilbert, le ciseleur !
FABIANI
Oui ! Je vous reconnais. Je reconnais cet homme, milords. Du moment où j’ai affaire à cet homme, je n’ai plus rien à dire.
LA REINE
Il avoue !
LE LORD CHANCELIER, à Gilbert.
D’après la loi normande et le statut vingt-cinq du roi Henri VIII, dans les cas de lèse-majesté au premier chef, l’aveu ne sauve pas le complice. N’oubliez point que c’est un cas où la reine n’a pas le droit de grâce, et que vous mourrez sur l’échafaud comme celui que vous accusez. Réfléchissez. Confirmez-vous tout ce que vous avez dit ?
GILBERT
Je sais que je mourrai, et je le confirme.
JANE, à part.
Mon Dieu ! Si c’est un rêve, il est bien horrible !
LE LORD CHANCELIER, à Gilbert.
Consentez-vous à réitérer vos déclarations la main sur l’évangile ? Il présente l’évangile à Gilbert, qui y pose la main.
GILBERT
Je jure, la main sur l’évangile, et avec ma mort prochaine devant les yeux, que cet homme est un assassin ; que ce poignard, qui est le sien, a servi au crime ; que cette bourse, qui est la sienne, m’a été donnée par lui pour le crime. Que Dieu m’assiste ! C’est la vérité !
LE LORD CHANCELIER, à Fabiani.
Milord, qu’avez-vous à dire ?
FABIANI
Rien. Je suis perdu !
SIMON RENARD, bas à la reine.
Votre majesté a fait mander le bourreau ; il est là.
LA REINE
Bon, qu’il vienne.
Les rangs des gentilshommes s’écartent, et l’on voit paraître le bourreau vêtu de rouge et de noir, portant sur l’épaule une longue épée dans son fourreau.
SCÈNE IX
LES MÊMES, LE BOURREAU
LA REINE
Milord duc de Somerset, ces deux hommes à la tour ! Milord Gardiner, notre chancelier, que leur procès commence dès demain devant les douze pairs de la chambre aux étoiles, et que Dieu soit en aide à la vieille Angleterre ! Nous entendons que ces hommes soient jugés tous deux avant que nous partions pour Exford, où nous ouvrirons le parlement, et pour Windsor, où nous ferons nos pâques. Au bourreau. Approche-toi ! Je suis aise de te voir. Tu es un bon serviteur. Tu es vieux. Tu as déjà vu trois règnes. Il est d’usage que les souverains de ce royaume te fassent un don, le plus magnifique possible, à leur avènement. Mon père, Henri VIII, t’a donné l’agrafe en diamants de son manteau. Mon frère, Édouard VI, t’a donné un hanap d’or ciselé. C’est mon tour maintenant. Je ne t’ai encore rien donné, moi. Il faut que je te fasse un présent. Approche. Montrant Fabiani. Tu vois bien cette tête, cette jeune et charmante tête, cette tête qui, ce matin encore, était ce que j’avais de plus beau, de plus cher et de plus précieux au monde, eh bien ! Cette tête, tu la vois bien, dis ? Je te la donne !
JOURNÉE 3 PARTIE 1
LEQUEL DES DEUX
SCÈNE PREMIÈRE
Salle de l’intérieur de la tour de Londres. Voûte ogive soutenue par de gros piliers. À droite et à gauche, les deux portes basses de deux cachots. À droite, une lucarne qui est censée donner sur la Tamise. À gauche, une lucarne qui est censée donner sur les rues. De chaque côté, une porte masquée dans le mur. Au fond, une galerie avec une sorte de grand balcon fermé par des vitraux et donnant sur les cours extérieures de la tour.
GILBERT, JOSHUA
GILBERT
Eh bien ?
JOSHUA
Hélas !
GILBERT
Plus d’espoir ?
JOSHUA
Plus d’espoir !
(Gilbert va à la fenêtre.)
Oh ! Tu ne verras rien de la fenêtre !
GILBERT
Tu t’es informé, n’est-ce pas ?
JOSHUA
Je ne suis que trop sûr !
GILBERT
C’est pour Fabiani ?
JOSHUA
C’est pour Fabiani.
GILBERT
Que cet homme est heureux ! Malédiction sur moi !
JOSHUA
Pauvre Gilbert ! Ton tour viendra. Aujourd’hui c’est lui, demain ce sera toi.
GILBERT
Que veux-tu dire ? Nous ne nous entendons pas. De quoi me parles-tu ?
JOSHUA
De l’échafaud qu’on dresse en ce moment.
GILBERT
Et moi, je te parle de Jane !
JOSHUA
De Jane !
GILBERT
Oui, de Jane ! De Jane seulement ! Que m’importe le reste ! Tu as donc tout oublié, toi ? Tu ne te souviens donc plus que depuis un mois, collé aux barreaux de mon cachot d’où l’on aperçoit la rue, je la vois rôder sans cesse, pâle et en deuil, au pied de cette tourelle qui renferme deux hommes, Fabiani et moi ? Tu ne te rappelles donc plus mes angoisses, mes doutes, mes incertitudes ? Pour lequel des deux vient-elle ? Je me fais cette question nuit et jour, pauvre misérable ! Je te l’ai faite à toi-même, Joshua, et tu m’avais promis hier au soir de tâcher de la voir et de lui parler. Oh ! Dis ! Sais-tu quelque chose ? Est-ce pour moi qu’elle vient ou pour Fabiani ?
JOSHUA
J’ai su que Fabiani devait décidément être décapité aujourd’hui, et toi, demain, et j’avoue que depuis ce moment-là je suis comme fou, Gilbert. L’échafaud a fait sortir Jane de mon esprit. Ta mort…
GILBERT
Ma mort ! Qu’entends-tu par ce mot ? Ma mort, c’est que Jane ne m’aime plus. Du jour où je n’ai plus été aimé, j’ai été mort. Oh ! Vraiment mort, Joshua ! Ce qui survit de moi depuis ce temps, ne vaut pas la peine qu’on prendra demain. Oh ! Vois-tu, tu ne te fais pas d’idée de ce que c’est qu’un homme qui aime ! Si l’on m’avait dit il y a deux mois : — Jane, votre Jane sans tache, votre Jane si pure, votre amour, votre orgueil, votre lis, votre trésor, Jane se donnera à un autre. En voudrez-vous après ? J’aurais dit : non ! Je n’en voudrai pas ! Plutôt mille fois la mort pour elle et pour moi ! Et j’aurais foulé sous mes pieds celui qui m’eût parlé ainsi. — Eh bien si, j’en veux ! — Aujourd’hui, vois-tu bien, Jane n’est plus la Jane sans tache qui avait mon adoration, la Jane dont j’osais à peine effleurer le front de mes lèvres, Jane s’est donnée à un autre, à un misérable, je le sais, eh bien ! C’est égal, je l’aime. J’ai le cœur brisé ; mais je l’aime. Je baiserais le bas de sa robe, et je lui demanderais pardon si elle voulait de moi. Elle serait dans le ruisseau de la rue avec celles qui y sont que je la ramasserais là, et que je la serrerais sur mon cœur, Joshua ! Joshua ! Je donnerais, non cent ans de vie, puisque je n’ai plus qu’un jour, mais l’éternité que j’aurai demain, pour la voir me sourire encore une fois, une seule fois avant ma mort, et me dire ce mot adoré qu’elle me disait autrefois : je t’aime ! Joshua ! Joshua ! C’est comme cela le cœur d’un homme qui aime. Vous croyez que vous tuerez la femme qui vous trompe ? Non, vous ne la tuerez pas, vous vous coucherez à ses pieds après comme avant, seulement vous serez triste. Tu me trouves faible ! Qu’est-ce que j’aurais gagné, moi, à tuer Jane ? Oh ! J’ai le cœur plein d’idées insupportables. Oh ! Si elle m’aimait encore, que m’importe tout ce qu’elle a fait ! Mais elle aime Fabiani ! Mais elle aime Fabiani ! C’est pour Fabiani qu’elle vient ! Il y a une chose certaine, c’est que je voudrais mourir ! Aie pitié de moi, Joshua !
JOSHUA
Fabiani sera mis à mort aujourd’hui.
GILBERT
Et moi demain.
JOSHUA
Dieu est au bout de tout.
GILBERT
Aujourd’hui je serai vengé de lui. Demain il sera vengé de moi.
JOSHUA
Mon frère, voici le second constable de la tour, maître Éneas Dulverton. Il faut rentrer. Mon frère, je te reverrai ce soir.
GILBERT
Oh ! Mourir sans être aimé ! Mourir sans être pleuré ! Jane !… Jane !… Jane !…
(il rentre dans le cachot.)
JOSHUA
Pauvre Gilbert ! Mon Dieu ! Qui m’eût jamais dit que ce qui arrive arriverait ?
(Il sort.)
SCÈNE II
SIMON RENARD, MAÎTRE ÉNEAS DULVERTON
SIMON RENARD
C’est fort singulier, comme vous dites, mais que voulez-vous ? La reine est folle, elle ne sait ce qu’elle veut. On ne peut compter sur rien, c’est une femme. Je vous demande un peu ce qu’elle vient faire ici ! Tenez, le cœur de la femme est une énigme dont le roi François Ier a écrit le mot sur les vitraux de Chambord :
Souvent femme varie,
Bien fol est qui s’y fie.
Écoutez, maître Éneas, nous sommes anciens amis. Il faut que cela finisse aujourd’hui. Tout dépend de vous ici. Si l’on vous charge…
(il parle bas à l’oreille de maître Éneas.)
— Traînez la chose en longueur, faites-la manquer adroitement. Que j’aie deux heures seulement devant moi, ce soir ce que je veux est fait, demain plus de favori, je suis tout puissant, et après demain vous êtes baronnet et lieutenant de la tour. Est-ce compris ?
MAÎTRE ÉNEAS
C’est compris.
SIMON RENARD
Bien. J’entends venir. Il ne faut pas qu’on nous voie ensemble. Sortez par là. Moi, je vais au-devant de la reine.
(Ils se séparent.)
SCÈNE III
UN GEÔLIER ENTRE AVEC PRÉCAUTION, PUIS IL INTRODUIT LADY JANE.
LE GEÔLIER
Vous êtes où vous vouliez parvenir, mylady. Voici les portes des deux cachots. Maintenant, s’il vous plaît, ma récompense.
(Jane détache son bracelet de diamant et le lui donne.)
JANE
La voilà.
LE GEÔLIER
Merci. Ne me compromettez pas.
(Il sort.)
JANE, seule.
Mon Dieu ! Comment faire ? C’est moi qui l’ai perdu, c’est à moi de le sauver. Je ne pourrai jamais. Une femme, cela ne peut rien. L’échafaud ! L’échafaud ! C’est horrible ! Allons, plus de larmes, des actions. Mais je ne pourrai pas ! Je ne pourrai pas !
Ayez pitié de moi, mon Dieu ! On vient, je crois. Je reconnais cette voix. C’est la voix de la reine. Ah ! Tout est perdu !
(Elle se cache derrière un pilier.)
SCÈNE IV
LA REINE, SIMON RENARD, JANE CACHÉE
LA REINE
Ah ! Le changement vous étonne ! Ah ! Je ne me ressemble plus à moi-même ! Hé bien ! Qu’est-ce que cela me fait ? C’est comme cela. Maintenant je ne veux plus qu’il meurt !
SIMON RENARD
Votre majesté avait pourtant arrêté hier que l’exécution aurait lieu aujourd’hui.
LA REINE
Comme j’avais arrêté avant-hier que l’exécution aurait lieu hier ; comme j’avais arrêté dimanche que l’exécution aurait lieu lundi. Aujourd’hui j’arrête que l’exécution aura lieu demain.
SIMON RENARD
En effet, depuis le deuxième dimanche de l’avent que l’arrêt de la chambre étoilée a été prononcé, et que les deux condamnés sont revenus à la tour, précédés du bourreau, la hache tournée vers leur visage, il y a trois semaines de cela, votre majesté remet chaque jour la chose au lendemain.
LA REINE
Eh bien ! Est-ce que vous ne comprenez pas ce que cela signifie, monsieur ? Est-ce qu’il faut tout vous dire, et qu’une femme mette son cœur à nu devant vous, parce qu’elle est reine, la malheureuse, et que vous représentez ici le prince d’Espagne mon futur mari ? Mon Dieu, monsieur, vous ne savez pas cela, vous autres, chez une femme, le cœur a sa pudeur comme le corps. Hé bien oui, puisque vous voulez le savoir, puisque vous faites semblant de ne rien comprendre, oui, je remets tous les jours l’exécution de Fabiani au lendemain, parce que chaque matin, voyez-vous, la force me manque à l’idée que la cloche de la tour de Londres va sonner la mort de cet homme, parce que je me sens défaillir à la pensée qu’on aiguise une hache pour cet homme, parce que je me sens mourir de songer qu’on va clouer une bière pour cet homme, parce que je suis femme, parce que je suis faible, parce que je suis folle, parce que j’aime cet homme, pardieu ! En avez-vous assez ? êtes-vous satisfait ? Comprenez-vous ? Oh ! Je trouverai moyen de me venger un jour sur vous de tout ce que vous me faites dire, allez !
SIMON RENARD
Il serait temps cependant d’en finir avec Fabiani. Vous allez épouser mon royal maître le prince d’Espagne, madame !
LA REINE
Si le prince d’Espagne n’est pas content, qu’il le dise, nous en épouserons un autre. Nous ne manquons pas de prétendants. Le fils du roi des romains, le prince de Piémont, l’infant de Portugal, le cardinal Polus, le roi de Danemark et lord Courtenay sont aussi bons gentilshommes que lui.
SIMON RENARD
Lord Courtenay ! Lord Courtenay !
LA REINE
Un baron anglais, monsieur, vaut un prince espagnol. D’ailleurs lord Courtenay descend des empereurs d’orient. Et puis, fâchez-vous si vous voulez !
SIMON RENARD
Fabiani s’est fait haïr de tout ce qui a un cœur dans Londres.
LA REINE
Excepté de moi.
SIMON RENARD
Les bourgeois sont d’accord sur son compte avec les seigneurs. S’il n’est pas mis à mort aujourd’hui même comme l’a promis votre majesté…
LA REINE
Eh bien ?
SIMON RENARD
Il y aura émeute des manants.
LA REINE
J’ai mes lansquenets.
SIMON RENARD
Il y aura complot des seigneurs.
LA REINE
J’ai le bourreau.
SIMON RENARD
Votre majesté a juré sur le livre d’heures de sa mère qu’elle ne lui ferait pas grâce.
LA REINE
Voici un blanc-seing qu’il m’a fait remettre, et dans lequel je jure sur ma couronne impériale que je la lui ferai. La couronne de mon père vaut le livre d’heures de ma mère. Un serment détruit l’autre. D’ailleurs, qui vous dit que je lui ferai grâce ?
SIMON RENARD
Il vous a bien audacieusement trahie, madame !
LA REINE
Qu’est-ce que cela me fait ? Tous les hommes en font autant. Je ne veux pas qu’il meure. Tenez, milord,… Monsieur le bailli, veux-je dire ! Mon Dieu ! Vous me troublez tellement l’esprit que je ne sais vraiment plus à qui je parle ! Tenez, je sais tout ce que vous allez me dire. Que c’est un homme vil, un lâche, un misérable ! Je le sais comme vous, et j’en rougis ; mais je l’aime. Que voulez-vous que j’y fasse ? J’aimerais peut-être moins un honnête homme. D’ailleurs, qui êtes-vous tous autant que vous êtes ? Val ez-vous mieux que lui ? Vous allez me dire que c’est un favori, et que la nation anglaise n’aime pas les favoris. Est-ce que je ne sais pas que vous ne voulez le renverser que pour mettre à sa place le comte de Kildare, ce fat, cet irlandais ! Qu’il fait couper vingt têtes par jour ! Qu’est-ce que cela vous fait ? Et ne me parlez pas du prince d’Espagne. Vous vous en moquez bien. Ne me parlez pas du mécontentement de Monsieur De Noailles, l’ambassadeur de France. Monsieur De Noailles est un sot, et je le lui dirai à lui-même. D’ailleurs je suis une femme, moi, je veux et je ne veux plus, je ne suis pas tout d’une pièce. La vie de cet homme est nécessaire à ma vie. Ne prenez pas cet air de candeur virginale et de bonne foi, je vous en supplie. Je connais toutes vos intrigues. Entre nous, vous savez comme moi qu’il n’a pas commis le crime pour lequel il est condamné. C’est arrangé. Je ne veux pas que Fabiani meurt. Suis-je la maîtresse ou non ? Tenez, monsieur le bailli, parlons d’autre chose, voulez-vous ?
SIMON RENARD
Je me retire, madame. Toute votre noblesse vous a parlé par ma voix.
LA REINE
Que m’importe la noblesse !
SIMON RENARD, à part.
Essayons du peuple.
(Il sort avec un profond salut.)
LA REINE, seule.
Il est sorti d’un air singulier. Cet homme est capable d’émouvoir quelque sédition. Il faut que j’aille en hâte à la maison de ville. Holà, quelqu’un !
(Maître Éneas et Joshua paraissent.)
SCÈNE V
LES MÊMES, MOINS SIMON RENARD ; MAÎTRE ÉNEAS, JOSHUA
LA REINE
C’est vous, maître Éneas. Il faut que cet homme et vous, vous vous chargiez de faire évader sur-le-champ le comte de Clanbrassil.
MAÎTRE ÉNEAS
Madame…
LA REINE
Tenez, je ne me fie pas à vous ! Je me souviens que vous êtes de ses ennemis. Mon Dieu ! Je ne suis donc entourée que des ennemis de l’homme que j’aime ! Je gage que ce porte-clefs, que je ne connais pas, le hait aussi.
JOSHUA
C’est vrai, madame.
LA REINE
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Ce Simon Renard est plus roi que je ne suis reine. Quoi ! Personne à qui me fier ici ! Personne à qui donner pleins pouvoirs pour faire évader Fabiani !
JANE, sortant de derrière le pilier.
Si, madame ! Moi !
JOSHUA, à part.
Jane !
LA REINE
Toi, qui toi ? C’est vous, Jane Talbot ? Comment êtes-vous ici ? Ah ! C’est égal ! Vous y êtes ! Vous venez sauver Fabiani. Merci. Je devrais vous haïr, Jane, je devrais être jalouse de vous, j’ai mille raisons pour cela. Mais non, je vous aime de l’aimer. Devant l’échafaud, plus de jalousie, rien que l’amour. Vous êtes comme moi, vous lui pardonnez, je le vois bien. Les hommes ne comprennent pas cela, eux. Lady Jane, entendons-nous. Nous sommes bien malheureuses toutes deux, n’est-ce pas ? Il faut faire évader Fabiani. Je n’ai que vous, il faut bien que je vous prenne. Je suis sûre du moins que vous y mettrez votre cœur. Chargez-vous-en. Messieurs, vous obéirez tous deux à lady Jane en tout ce qu’elle vous prescrira, et vous me répondez sur vos têtes de l’exécution de ses ordres. Embrasse-moi, jeune fille !
JANE
La Tamise baigne le pied de la tour de ce côté. Il y a là une issue secrète que j’ai observée. Un bateau à cette issue, et l’évasion se ferait par la Tamise. C’est le plus sûr.
MAÎTRE ÉNEAS
Impossible d’avoir un bateau là avant une bonne heure.
JANE
C’est bien long.
MAÎTRE ÉNEAS
C’est bientôt passé. D’ailleurs dans une heure, il fera nuit. Cela vaudra mieux, si sa majesté tient à ce que l’évasion soit secrète.
LA REINE
Vous avez peut-être raison. Eh bien ! Dans une heure, soit ! Je vous laisse, lady Jane, il faut que j’aille à la maison de ville. Sauvez Fabiani !
JANE
Soyez tranquille, madame !
(La reine sort. Jane la suit des yeux.)
JOSHUA, sur le devant du théâtre.
Gilbert avait raison, toute à Fabiani !
SCÈNE VI
LES MÊMES, MOINS LA REINE.
JANE, à maître Éneas.
Vous avez entendu les volontés de la reine. Un bateau là au pied de la tour, les clefs des couloirs secrets, un chapeau et un manteau.
MAÎTRE ÉNEAS
Impossible d’avoir tout cela avant la nuit. Dans une heure, mylady.
JANE
C’est bien, allez. Laissez-moi avec cet homme.
(Maître Éneas sort. Jane le suit des yeux.)
JOSHUA, à part, sur le devant du théâtre.
Cet homme ! C’est tout simple. Qui a oublié Gilbert ne reconnaît plus Joshua.
(Il se dirige vers la porte du cachot de Fabiani et se met en devoir de l’ouvrir.)
JANE
Que faites-vous là ?
JOSHUA
Je préviens vos désirs, mylady. J’ouvre cette porte.
JANE
Qu’est-ce que c’est que cette porte ?
JOSHUA
La porte du cachot de milord Fabiani.
JANE
Et celle-ci ?
JOSHUA
C’est la porte du cachot d’un autre.
JANE
Qui ? Cet autre ?
JOSHUA
Un autre condamné à mort. Quelqu’un que vous ne connaissez pas. Un ouvrier nommé Gilbert.
JANE
Ouvrez cette porte !
JOSHUA, après avoir ouvert la porte.
Gilbert !
SCÈNE VII
JANE, GILBERT, JOSHUA
GILBERT, de l’intérieur du cachot.
Que me veut-on ?
(Il paraît sur le seuil, aperçoit Jane, et s’appuie tout chancelant contre le mur.)
Jane ! Lady Jane Talbot !
JANE, à genoux, sans lever les yeux sur lui.
Gilbert ! Je viens vous sauver.
GILBERT
Me sauver !
JANE
Écoutez. Ayez pitié, ne m’accablez pas. Je sais tout ce que vous allez me dire. C’est juste ; mais ne me le dites pas. Il faut que je vous sauve. Tout est préparé. L’évasion est sûre. Laissez-vous sauver par moi comme par un autre. Je ne demande rien de plus. Vous ne me connaîtrez plus ensuite. Vous ne saurez plus qui je suis. Ne me pardonnez pas, mais laissez-moi vous sauver. Voulez-vous ?
GILBERT
Merci ; mais c’est inutile. À quoi bon vouloir sauver ma vie, lady Jane, si vous ne m’aimez plus ?
JANE, avec joie.
Oh ! Gilbert ! Est-ce bien en effet cela que vous me demandez ? Gilbert ! Est-ce que vous daignez vous occuper encore de ce qui se passe dans le cœur de la pauvre fille ? Gilbert ! Est-ce que l’amour que je puis avoir pour quelqu’un vous intéresse encore et vous paraît valoir la peine que vous vous en informiez ? Oh ! Je croyais que cela vous était bien égal, et que vous me méprisiez trop pour vous inquiéter de ce que je faisais de mon cœur. Gilbert ! Si vous saviez quel effet me font les paroles que vous venez de me dire. C’est un rayon de soleil bien inattendu dans ma nuit, allez ! Oh ! écoutez-moi donc, alors ! Si j’osais encore m’approcher de vous, si j’osais toucher vos vêtements, si j’osais prendre votre main dans les miennes, si j’osais encore lever les yeux vers vous et vers le ciel, comme autrefois, savez-vous ce que je vous dirais, à genoux, prosternée, pleurant sur vos pieds, avec des sanglots dans la bouche et la joie des anges dans le cœur ? Je vous dirais : Gilbert, je t’aime !
GILBERT, la saisissant dans ses bras avec emportement.
Tu m’aimes !
JANE
Oui, je t’aime !
GILBERT
Tu m’aimes ! Elle m’aime, mon Dieu ! C’est bien vrai, c’est bien elle qui me le dit, c’est bien sa bouche qui a parlé, Dieu du ciel !
JANE
Mon Gilbert !
GILBERT
Tu as tout préparé pour mon évasion, dis-tu ? Vite ! Vite ! La vie ! Je veux la vie, Jane m’aime ! Cette voûte s’appuie sur ma tête et l’écrase. J’ai besoin d’air. Je meurs ici. Fuyons vite ! Viens-nous-en, Jane ! Je veux vivre, moi ! Je suis aimé.
JANE
Pas encore. Il faut un bateau. Il faut attendre la nuit. Mais sois tranquille, tu es sauvé. Avant une heure, nous serons dehors. La reine est à la maison de ville, et ne reviendra pas de sitôt. Je suis maîtresse ici. Je t’expliquerai tout cela.
GILBERT
Une heure d’attente, c’est bien long. Oh ! Il me tarde de ressaisir la vie et le bonheur ! Jane, Jane ! Tu es là ! Je vivrai ! Tu m’aimes ! Je reviens de l’enfer ! Retiens-moi, je ferais quelques folies, vois-tu. Je rirais, je chanterais. Tu m’aimes donc ?
JANE
Oui ! Je t’aime ! Oui, je t’aime ! Et vois-tu, Gilbert, crois-moi bien, ceci est la vérité comme au lit de la mort, je n’ai jamais aimé que toi ! Même dans ma faute, même au fond de mon crime, je t’aimais ! À peine ai-je été tombée aux bras du démon qui m’a perdue, que j’ai pleuré mon ange !
GILBERT
Oublié ! Pardonné ! Ne parle plus de cela, Jane. Oh ! Que m’importe le passé ! Qui est-ce qui résisterait à ta voix ! Qui est-ce qui ferait autrement que moi ! Oh oui ! Je te pardonne bien tout, mon enfant bien aimé ! Le fond de l’amour, c’est l’indulgence, c’est le pardon. Jane, la jalousie et le désespoir ont brûlé les larmes dans mes yeux. Mais je te pardonne, mais je te remercie, mais tu es pour moi la seule chose vraiment rayonnante de ce monde, mais à chaque mot que tu prononces, je sens une douleur mourir et une joie naître dans mon âme ! Jane ! Relevez votre tête, tenez-vous droite là, et regardez-moi. Je vous dis que vous êtes mon enfant.
JANE
Toujours généreux ! Toujours ! Mon Gilbert bien aimé !
GILBERT
Oh ! Je voudrais être déjà dehors, en fuite, bien loin, libre avec toi ! Oh ! Cette nuit qui ne vient pas ! Le bateau n’est pas là. — Jane ! Nous quitterons Londres tout de suite, cette nuit. Nous quitterons l’Angleterre. Nous irons à Venise. Ceux de mon métier gagnent beaucoup d’argent là. Tu seras à moi… — oh ! Mon Dieu ! Je suis insensé, j’oubliais quel nom tu portes ! Il est trop beau, Jane !
JANE
Que veux-tu dire ?
GILBERT
Fille de lord Talbot.
JANE
J’en sais un plus beau.
GILBERT
Lequel ?
JANE
Femme de l’ouvrier Gilbert.
GILBERT
Jane !…
JANE
Oh non ! Oh ! Ne crois pas que je te demande cela. Oh ! Je sais bien que j’en suis indigne. Je ne lèverai pas mes yeux si haut ; je n’abuserai pas à ce point du pardon. Le pauvre ciseleur Gilbert ne se mésalliera pas avec la comtesse de Waterford. Non, je te suivrai, je t’aimerai, je ne te quitterai jamais. Je me coucherai le jour à tes pieds, la nuit à ta porte. Je te regarderai travailler, je t’aiderai, je te donnerai ce qu’il te faudra. Je serai pour toi quelque chose de moins qu’une sœur, quelque chose de plus qu’un chien. Et si tu te maries, Gilbert, car il plaira à Dieu que tu finisses par trouver une femme pure et sans tache, et digne de toi, — eh bien ! Si tu te maries, et si ta femme est bonne, et si elle veut bien, je serai la servante de ta femme. Si elle ne veut pas de moi, je m’en irai, j’irai mourir où je pourrai. Je ne te quitterai que dans ce cas-là. Si tu ne te maries pas, je resterai près de toi, je serai bien douce et bien résignée, tu verras ; et si l’on pense mal de me voir avec toi, on pensera ce qu’on voudra. Je n’ai plus à rougir, moi, vois-tu ? Je suis une pauvre fille.
GILBERT, tombant à ses pieds.
Tu es un ange ! Tu es ma femme !
JANE
Ta femme ! Tu ne pardonnes donc que comme Dieu, en purifiant ? Ah ! Sois béni, Gilbert, de me mettre cette couronne sur le front.
(Gilbert se relève et la serre dans ses bras. Pendant qu’ils se tiennent étroitement embrassés, Joshua vient prendre la main de Jane.)
JOSHUA
C’est Joshua, lady Jane.
GILBERT
Bon Joshua !
JOSHUA
Tout à l’heure vous ne m’avez pas reconnu.
JANE
Ah ! C’est que c’est par lui que je devais commencer.
(Joshua lui baise les mains.)
GILBERT, la serrant dans ses bras.
Mais quel bonheur ! Mais est-ce que c’est bien réel tout ce bonheur-là ?
(Depuis quelques instants, on entend au dehors un bruit éloigné, des cris confus, un tumulte. Le jour baisse.)
JOSHUA
Qu’est-ce que c’est que ce bruit ?
(Il va à la fenêtre qui donne sur la rue.)
JANE
Oh ! Mon Dieu ! Pourvu qu’il n’aille rien arriver !
JOSHUA
Une grande foule là-bas. Des pioches ; des piques ; des torches. Les pensionnaires de la reine à cheval et en bataille. Tout cela vient par ici. Quels cris ! Ah diable ! On dirait une émeute de populaire.
JANE
Pourvu que ce ne soit pas contre Gilbert !
CRIS ÉLOIGNÉS
Fabiani ! Mort à Fabiani !
JANE
Entendez-vous ?
JOSHUA
Oui.
JANE
Que disent-ils ?
JOSHUA
Je ne distingue pas. Ah ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
(Entrent précipitamment par la porte masquée maître Éneas et un batelier.)
SCÈNE VIII
LES MÊMES, MAÎTRE ÉNEAS, UN BATELIER
MAÎTRE ÉNEAS
Milord Fabiani ! Milord ! Pas un instant à perdre. On a su que la reine voulait sauver votre vie. Il y a sédition du populaire de Londres contre vous. Dans un quart d’heure, vous seriez déchiré. Milord, sauvez-vous ! Voici un manteau et un chapeau. Voici les clefs. Voici un batelier. N’oubliez pas que c’est à moi que vous devez tout cela. Milord, hâtez-vous !
(Bas au batelier.)
Tu ne te presseras pas.
JANE
(Elle couvre en hâte Gilbert du manteau et du chapeau. Bas à Joshua.)
Ciel ! Pourvu que cet homme ne reconnaisse pas…
MAÎTRE ÉNEAS, regardant Gilbert en face.
Mais quoi ! Ce n’est pas lord Clanbrassil ! Vous n’exécutez pas les ordres de la reine, mylady ! Vous en faites évader un autre !
JANE
Tout est perdu !… j’aurais dû prévoir cela ! Ah Dieu ! Monsieur, c’est vrai, ayez pitié…
MAÎTRE ÉNEAS, bas à Jane.
Silence ! Faites ! Je n’ai rien dit, je n’ai rien vu.
(Il se retire au fond du théâtre d’un air d’indifférence.)
JANE
Que dit-il ?… ah ! La providence est donc pour nous ! Ah ! Tout le monde veut donc sauver Gilbert !
JOSHUA
Non, lady Jane. Tout le monde veut perdre Fabiani.
(Pendant toute cette scène, les cris redoublent au dehors.)
JANE
Hâtons-nous, Gilbert ! Viens vite !
JOSHUA
Laissez-le partir seul.
JANE
Le quitter !
JOSHUA
Pour un instant. Pas de femme dans le bateau, si vous voulez qu’il arrive à bon port. Il y a encore trop de jour. Vous êtes vêtue de blanc. Le péril passé, vous vous retrouverez. Venez avec moi par ici. Lui par là.
JANE
Joshua a raison. Où te retrouverai-je, mon Gilbert ?
GILBERT
Sous la première arche du pont de Londres.
JANE
Bien. Pars vite. Le bruit redouble. Je te voudrais loin !
JOSHUA
Voici les clefs. Il y a douze portes à ouvrir et à fermer d’ici au bord de l’eau. Vous en avez pour un bon quart d’heure.
JANE
Un quart d’heure ! Douze portes ! C’est affreux !
GILBERT, l’embrassant.
Adieu, Jane. Encore quelques instants de séparation, et nous nous rejoindrons pour la vie.
JANE
Pour l’éternité !
(Au batelier.)
Monsieur, je vous le recommande.
MAÎTRE ÉNEAS, bas au batelier.
De crainte d’accident, ne te presse pas.
(Gilbert sort avec le batelier.)
JOSHUA
Il est sauvé ! À nous maintenant ! Il faut fermer ce cachot.
(Il referme le cachot de Gilbert.)
C’est fait. Venez vite, par ici !
(Il sort avec Jane par l’autre porte masquée.)
MAÎTRE ÉNEAS, seul.
Le Fabiani est resté au piège ! Voilà une petite femme fort adroite que maître Simon Renard eût payée bien cher. Mais comment la reine prendra-t-elle la chose ? Pourvu que cela ne retombe pas sur moi !
(Entrent à grands pas par la galerie Simon Renard et la reine. Le tumulte extérieur n’a cessé d’augmenter. La nuit est presque tout à fait tombée. — Cris de mort ; flambeaux ; torches ; bruit des vagues de la foule ; cliquetis d’armes ; coups de feu ; piétinements de chevaux. Plusieurs gentilshommes, la dague au poing, accompagnent la reine. Parmi eux, le héraut d’Angleterre, Clarence, portant la bannière royale, et le héraut de l’ordre de la jarretière, Jarretière, portant la bannière de l’ordre.)
SCÈNE IX
LA REINE, SIMON RENARD, MAÎTRE ÉNEAS, LORD CLINTON, LES DEUX HÉRAUTS, SEIGNEURS, PAGES, ETC.
LA REINE, bas à maître Éneas.
Fabiani est-il évadé ?
MAÎTRE ÉNEAS
Pas encore.
LA REINE
Pas encore !
(Elle le regarde fixement d’un air terrible.)
MAÎTRE ÉNEAS, à part.
Diable !
CRIS DU PEUPLE, au-dehors.
Mort à Fabiani !
SIMON RENARD
Il faut que votre majesté prenne un parti sur-le-champ, madame. Le peuple veut la mort de cet homme. Londres est en feu. La tour est investie. L’émeute est formidable. Les nobles de ban ont été taillés en pièces au pont de Londres. Les pensionnaires de votre majesté tiennent encore ; mais votre majesté n’en a pas moins été traquée de rue en rue, depuis la maison de ville jusqu’à la tour. Les partisans de Madame Élisabeth sont mêlés au peuple. On sent qu’ils sont là, à la malignité de l’émeute. Tout cela est sombre. Qu’ordonne votre majesté ?
CRIS DU PEUPLE
Fabiani ! Mort à Fabiani !
(Ils grossissent et se rapprochent de plus en plus.)
LA REINE
Mort à Fabiani ! Milords, entendez-vous ce peuple qui hurle ? Il faut lui jeter un homme. La populace veut à manger.
SIMON RENARD
Qu’ordonne votre majesté ?
LA REINE
Pardieu, milords, vous tremblez tous autour de moi, il me semble. Sur mon âme, faut-il que ce soit une femme qui vous enseigne votre métier de gentilshommes ! À cheval, milords, à cheval. Est-ce que la canaille vous intimide ? Est-ce que les épées ont peur des bâtons ?
SIMON RENARD
Ne laissez pas les choses aller plus loin. Cédez, madame, pendant qu’il en est temps encore. Vous pouvez encore dire la canaille, dans une heure vous seriez obligée de dire le peuple.
(Les cris redoublent, le bruit se rapproche.)
LA REINE
Dans une heure !
SIMON RENARD, allant à la galerie et revenant.
Dans un quart d’heure, madame. Voici que la première enceinte de la tour est forcée. Encore un pas, le peuple est ici.
LE PEUPLE
À la tour ! À la tour ! Fabiani ! Mort à Fabiani !
LA REINE
Qu’on a bien raison de dire que c’est une horrible chose que le peuple ! Fabiano !
SIMON RENARD
Voulez-vous le voir déchirer sous vos yeux dans un instant ?
LA REINE
Mais savez-vous qu’il est infâme qu’il n’y en ait pas un de vous qui bouge, messieurs ! Mais au nom du ciel, défendez-moi donc !
LORD CLINTON
Vous, oui, madame ; Fabiani, non.
LA REINE
Ah ciel ! Eh bien oui ! Je le dis tout haut, tant pis ! Fabiano est innocent ! Fabiano n’a pas commis le crime pour lequel il est condamné. C’est moi, et celui-ci, et le ciseleur Gilbert, qui avons tout fait, tout inventé, tout supposé. Pure comédie ! Osez me démentir, monsieur le bailli ! Maintenant, messieurs, le défendrez-vous ? Il est innocent, vous dis-je. Sur ma tête, sur ma couronne, sur mon Dieu, sur l'âme de ma mère, il est innocent du crime ! Cela est aussi vrai qu’il est vrai que vous êtes là, lord Clinton ! Défendez-le. Exterminez ceux-ci, comme vous avez exterminé Tom Wyat, mon brave Clinton, mon vieil ami, mon bon Robert ! Je vous jure qu’il est faux que Fabiano ait voulu assassiner la reine.
LORD CLINTON
Il y a une autre reine qu’il a voulu assassiner, c’est l’Angleterre.
(Les cris continuent dehors.)
LA REINE
Le balcon ! Ouvrez le balcon ! Je veux prouver moi-même au peuple qu’il n’est pas coupable !
SIMON RENARD
Prouvez au peuple qu’il n’est pas italien !
LA REINE
Quand je pense que c’est un Simon Renard, une créature du cardinal de Granvelle, qui ose me parler ainsi ! Eh bien, ouvrez cette porte ! Ouvrez ce cachot ! Fabiano est là ; je veux le voir, je veux lui parler.
SIMON RENARD, bas.
Que faites-vous ? Dans son propre intérêt, il est inutile de faire savoir à tout le monde où il est.
LE PEUPLE
Fabiani à mort ! Vive Élisabeth !
SIMON RENARD
Les voilà qui crient vive Élisabeth, maintenant.
LA REINE
Mon Dieu ! Mon Dieu !
SIMON RENARD
Choisissez, madame :
(il désigne d’une main la porte du cachot.)
— Ou cette tête au peuple,
(il désigne de l’autre main la couronne que porte la reine.)
— Ou cette couronne à Madame Élisabeth.
LE PEUPLE
Mort ! Mort ! Fabiani ! Élisabeth !
(Une pierre vient casser une vitre à côté de la reine.)
SIMON RENARD
Votre majesté se perd sans le sauver. La deuxième cour est forcée. Que veut la reine ?
LA REINE
Vous êtes tous des lâches, et Clinton tout le premier ! Ah ! Clinton, je me souviendrai de cela, mon ami !
SIMON RENARD
Que veut la reine ?
LA REINE
Oh ! être abandonnée de tous ! Avoir tout dit sans rien obtenir ! Qu’est-ce que c’est donc que ces gentilshommes-là ? Ce peuple est infâme. Je voudrais le broyer sous mes pieds. Il y a donc des cas où une reine ce n’est qu’une femme ! Vous me le paierez tous bien cher, messieurs !
SIMON RENARD
Que veut la reine ?
LA REINE, accablée.
Ce que vous voudrez ! Faites ce que vous voudrez ! Vous êtes un assassin !
(à part.)
— Oh ! Fabiano !
SIMON RENARD
Clarence ! Jarretière ! À moi ! – Maître Eneas, ouvrez le grand balcon de la galerie.
(Le balcon du fond s’ouvre. Simon Renard y va, Clarence à sa droite, Jarretière à sa gauche. Immense rumeur au dehors.)
LE PEUPLE
Fabiani ! Fabiani !
SIMON RENARD, au balcon, tourné vers le peuple.
Au nom de la reine !
LES HÉRAUTS
Au nom de la reine !
(Profond silence au dehors.)
SIMON RENARD
Manants ! La reine vous fait savoir ceci : aujourd’hui, cette nuit même, une heure après le couvre-feu, Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, couvert d’un voile noir de la tête aux pieds, bâillonné d’un bâillon de fer, une torche de cire jaune du poids de trois livres à la main, sera mené aux flambeaux de la tour de Londres par Charing-Cross, au vieux-marché de la cité, pour y être publiquement mari et décapité, en réparation de ses crimes de haute trahison au premier chef et d’attentat régicide sur la personne impériale de sa majesté.
(Un immense battement de mains éclate au-dehors.)
LE PEUPLE
Vive la reine ! Mort à Fabiani !
SIMON RENARD, continuant.
Et pour que personne dans cette ville de Londres n’en ignore, voici ce que la reine ordonne : — pendant tout ce trajet que fera le condamné de la tour de Londres au vieux-marché, la grosse cloche de la tour tintera. Au moment de l’exécution, trois coups de canon seront tirés. Le premier, quand il montera sur l’échafaud ; le second, quand il se couchera sur le drap noir ; le troisième, quand sa tête tombera.
(Applaudissements.)
LE PEUPLE
Illuminez ! Illuminez !
SIMON RENARD
Cette nuit, la tour et la cité de Londres seront illuminées de flammes et flambeaux, en signe de joie. J’ai dit.
(Applaudissements.)
Dieu garde la vieille charte d’Angleterre !
LES DEUX HÉRAUTS
Dieu garde la vieille charte d’Angleterre !
LE PEUPLE
Fabiani à mort ! Vive Marie ! Vive la reine !
(Le balcon se referme. Simon Renard vient à la reine.)
SIMON RENARD
Ce que je viens de faire ne me sera jamais pardonné par la princesse Élisabeth.
LA REINE
Ni par la reine Marie. — Laissez-moi, monsieur !
(Elle congédie du geste tous les assistants.)
SIMON RENARD, bas à maître Éneas.
Maître Éneas, veillez à l’exécution.
MAÎTRE ÉNEAS
Reposez-vous sur moi.
(Simon Renard sort.)
SCÈNE X
LA REINE, MAÎTRE ÉNEAS
(Au moment où maître Éneas va sortir, la reine court à lui, le saisit par le bras, et le ramène violemment sur le devant du théâtre.)
CRIS DU DEHORS
Mort à Fabiani ! Fabiani ! Fabiani !
LA REINE
Laquelle des deux têtes crois-tu qui vaille le mieux en ce moment, celle de Fabiani ou la tienne ?
MAÎTRE ÉNEAS
Madame…
LA REINE
Tu es un traître !
MAÎTRE ÉNEAS
Madame !…
(à part.)
— Diable !
LA REINE
Pas d’explications. Je le jure par ma mère, Fabiano mort, tu mourras.
MAÎTRE ÉNEAS
Mais, madame…
LA REINE
Sauve Fabiano, tu te sauveras. Pas autrement.
CRIS
Fabiani à mort ! Fabiani !
MAÎTRE ÉNEAS
Sauver lord Clanbrassil ! Mais le peuple est là. C’est impossible. Quel moyen ?…
LA REINE
Cherche.
MAÎTRE ÉNEAS
Comment faire, mon Dieu ?
LA REINE
Fais comme pour toi.
MAÎTRE ÉNEAS
Mais le peuple va rester en armes jusqu’à après l’exécution. Pour l’apaiser, il faut qu’il y ait quelqu’un de décapité.
LA REINE
Qui tu voudras.
MAÎTRE ÉNEAS
Qui je voudrai ? Attendez, madame !… — L’exécution se fera la nuit, aux flambeaux, le condamné couvert d’un voile noir, bâillonné, le peuple tenu fort loin de l’échafaud par les piquiers, comme toujours, il suffit qu’il voie une tête tomber. La chose est possible. — pourvu que le batelier soit encore là, je lui ai dit de ne pas se presser.
(Il va à la fenêtre d’où l’on voit la Tamise.)
— Il y est encore ! Mais il était temps.
(Il se penche à la lucarne une torche à la main, en agitant son mouchoir, puis il se tourne vers la reine.)
— C’est bien. — Je vous réponds de milord Fabiani, madame.
LA REINE
Sur ta tête ?
MAÎTRE ÉNEAS
Sur ma tête !
JOURNÉE 3 PARTIE 2
Une espèce de salle à laquelle viennent aboutir deux escaliers, un qui monte, l’autre qui descend. L’entrée de chacun de ces deux escaliers occupe une partie du fond du théâtre. Celui qui monte se perd dans les frises ; celui qui descend se perd dans les dessous. On ne voit ni d’où partent ces escaliers, ni où ils vont.
La salle est tendue de deuil d’une façon particulière : le mur de droite, le mur de gauche et le plafond, d’un drap noir coupé d’une grande croix blanche ; le fond, qui fait face au spectateur, d’un drap blanc avec une grande croix noire. Cette tenture noire et cette tenture blanche se prolongent chacune de leur côté, à perte de vue, sous les deux escaliers. À droite et à gauche, un autel tendu de noir et de blanc, décoré comme pour des funérailles. Grands cierges, pas de prêtres. Quelques rares lampes funèbres, pendues çà et là aux voûtes, éclairent faiblement la salle et les escaliers. Ce qui éclaire réellement la salle, c’est le grand drap blanc du fond, à travers lequel passe une lumière rougeâtre comme s’il y avait derrière une immense fournaise flamboyante. La salle est pavée de dalles tumulaires. Au lever du rideau, on voit se dessiner en noir sur ce drap transparent l’ombre immobile de la reine.
SCÈNE PREMIÈRE
Ils entrent avec précaution en soulevant une des tentures noires par quelque petite porte pratiquée là.
JANE, à voix basse.
Où sommes-nous, Joshua ?
JOSHUA, de même.
Sur le grand palier de l’escalier par où descendent les condamnés qui vont au supplice. Cela a été tendu ainsi sous Henri VIII.
JANE
Aucun moyen de sortir de la tour ?
JOSHUA
Le peuple garde toutes les issues. Il veut être sûr cette fois d’avoir son condamné. Personne ne pourra sortir avant l’exécution.
JANE
La proclamation qu’on a faite du haut de ce balcon me résonne encore dans l’oreille. L’avez-vous entendue, quand nous étions en bas ? Tout ceci est horrible, Joshua !
JOSHUA
Ah ! J’en ai vu bien d’autres, moi !
JANE
Pourvu que Gilbert ait réussi à s’évader ! Le croyez-vous sauvé, Joshua ?
JOSHUA
Sauvé ! J’en suis sûr.
JANE
Vous en êtes sûr, bon Joshua ?
JOSHUA
La tour n’était pas investie du côté de l’eau. Et puis, quand il a dû partir, l’émeute n’était pas ce qu’elle a été depuis. C’était une belle émeute, savez-vous !
JANE
Vous êtes sûr qu’il est sauvé ?
JOSHUA
Et qu’il vous attend, à cette heure, sous la première arche du pont de Londres, où vous le rejoindrez avant minuit.
JANE
Mon Dieu ! Il va être inquiet de son côté.
(Apercevant l’ombre de la reine.)
— Ciel ! Qu’est-ce que c’est que cela, Joshua ?
JOSHUA, bas en lui prenant la main.
Silence ! — C’est la lionne qui guette.
(Pendant que Jane considère cette silhouette noire avec terreur, on entend une voix éloignée, qui paraît venir d’en haut, prononcer lentement et distinctement ces paroles :)
UNE VOIX, lointaine.
— Celui qui marche à ma suite, couvert de ce voile noir, c’est très-haut et très-puissant seigneur Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, baron de Dinasmonddy, baron de Darmouth en Devonshire, lequel va être décapité au marché de Londres, pour crime de régicide et de haute trahison. Dieu fasse miséricorde à son âme !
UNE AUTRE VOIX, plus lointaine encore.
Priez pour lui !
JANE, tremblante.
Joshua ! Entendez-vous ?
JOSHUA
Oui. Moi, j’entends de ces choses-là tous les jours.
(Un cortège funèbre paraît au haut de l’escalier, sur les degrés duquel il se développe lentement à mesure qu’il descend. En tête, un homme vêtu de noir, portant une bannière blanche à croix noire. Puis maître Éneas Dulverton, en grand manteau noir, son bâton blanc de constable à la main. Puis un groupe de pertuisaniers vêtus de rouge. Puis le bourreau, sa hache sur l’épaule, le fer tourné vers celui qui le suit. Puis un homme entièrement couvert d’un grand voile noir qui traîne sur ses pieds. On ne voit de cet homme que son bras nu qui passe par une ouverture faite au linceul, et qui porte une torche de cire jaune allumée. À côté de cet homme, un prêtre en costume du jour des morts. Puis un groupe de pertuisaniers en rouge. Puis un homme vêtu de blanc portant une bannière noire à croix blanche. À droite et à gauche deux files de hallebardiers portant des torches.)
JANE
Joshua ! Voyez-vous ?
JOSHUA
Oui. Je vois de ces choses-là tous les jours, moi.
(Au moment de déboucher sur le théâtre, le cortège s’arrête.)
MAÎTRE ÉNEAS, élevant la voix.
Celui qui marche à ma suite, couvert de ce voile noir, c’est très-haut et très-puissant seigneur Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, baron de Dinasmonddy, baron de Darmouth en Devonshire, lequel va être décapité au marché-de-Londres, pour crime de régicide et de haute trahison. — Dieu fasse miséricorde à son âme !
LES DEUX PORTE-BANNIÈRE, ensemble.
Priez pour lui !
(Le cortège traverse lentement le fond du théâtre.)
JANE
C’est une chose terrible que nous voyons là, Joshua. Cela me glace le sang.
JOSHUA
Ce misérable Fabiani !
JANE
Paix, Joshua ! Bien misérable, mais bien malheureux !
(Le cortège arrive à l’autre escalier. Simon Renard, qui, depuis quelques instants, a paru à l’entrée de cet escalier et a tout observé, se range pour le laisser passer. Le cortège s’enfonce sous la voûte de l’escalier, où il disparaît peu à peu. Jane le suit des yeux avec terreur.)
SIMON RENARD, après que le cortège a disparu.
Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce bien là Fabiani ? Je le croyais moins grand. Est-ce que maître Éneas ?… il me semble que la reine l’a gardé auprès d’elle un instant. Voyons donc !
(Il s’enfonce sous l’escalier à la suite du cortège.)
VOIX, qui s’éloigne de plus en plus.
Celui qui marche à ma suite, couvert de ce voile noir, c’est très-haut et très-puissant seigneur Fabiano Fabiani, comte de Clanbrassil, baron de Dinasmonddy, baron de Darmouth en Devonshire, lequel va être décapité au marché-de-Londres, pour crime de régicide et de haute trahison. Dieu fasse miséricorde à son âme !
AUTRES VOIX, presque indistinctes.
Priez pour lui !
JOSHUA
La grosse cloche va annoncer tout à l’heure sa sortie de la tour. Il vous sera peut-être possible maintenant de vous échapper. Il faut que je tâche d’en trouver les moyens. Attendez-moi là ; je vais revenir.
JANE
Vous me laissez, Joshua ? Je vais avoir peur, seule ici, mon Dieu !
JOSHUA
Vous ne pourriez parcourir toute la tour avec moi sans péril. Il faut que je vous fasse sortir de la tour. Pensez que Gilbert vous attend.
JANE
Gilbert ! Tout pour Gilbert ! Allez !
(Joshua sort.)
JANE, seule.
Oh ! Quel spectacle effrayant ! Quand je songe que cela eût été ainsi pour Gilbert !
(Elle s’agenouille sur les degrés de l’un des autels.)
— Oh ! Merci ! Vous êtes bien le Dieu sauveur ! Vous avez sauvé Gilbert !
(Le drap du fond s’entr’ouvre. La reine paraît ; elle s’avance à pas lents vers le devant du théâtre, sans voir Jane.)
JANE, se détournant.
Dieu ! La reine !
SCÈNE II
Jane se colle avec effroi contre l’autel, et attache sur la reine un regard de stupeur et d’épouvante.
LA REINE, elle se tient quelques instants en silence sur le devant du théâtre, l’œil fixe, pâle, comme absorbée dans une sombre rêverie. Enfin elle pousse un profond soupir.
Oh ! Le peuple !
(Elle promène autour d’elle avec inquiétude son regard qui rencontre Jane.)
— Quelqu’un là ! — C’est toi, jeune fille ! C’est vous, lady Jane ! Je vous fais peur. Allons, ne craignez rien. Le guichetier Éneas nous a trahies, vous savez ? Ne craignez donc rien. Enfant, je te l’ai déjà dit, tu n’as rien à craindre de moi, toi. Ce qui faisait ta perte il y a un mois fait ton salut aujourd’hui. Tu aimes Fabiano. Il n’y a que toi et moi sous le ciel qui ayons le cœur fait ainsi, que toi et moi qui l’aimions. Nous sommes sœurs.
JANE
Madame…
LA REINE
Oui, toi et moi, deux femmes, voilà tout ce qu’il a pour lui, cet homme. Contre lui tout le reste ! Toute une cité, tout un peuple, tout un monde ! Lutte inégale de l’amour contre la haine ! L’amour pour Fabiano, il est triste, épouvanté, éperdu ; il a ton front pâle, il a mes yeux en larmes ; il se cache près d’un autel funèbre ; il prie par ta bouche, il maudit par la mienne. La haine contre Fabiani, elle est fière, radieuse, triomphante, elle est armée et victorieuse, elle a la cour, elle a le peuple, elle a des masses d’hommes plein les rues, elle mâche à la fois des cris de mort et des cris de joie, elle est superbe, et hautaine, et toute puissante ; elle illumine toute une ville autour d’un échafaud ! L’amour, le voici, deux femmes vêtues de deuil dans un tombeau. La haine, la voilà !
(Elle tire violemment le drap blanc du fond, qui, en s’écartant, laisse voir un balcon, et au-delà de ce balcon, à perte de vue, dans une nuit noire, toute la ville de Londres splendidement illuminée. Ce qu’on voit de la tour de Londres est illuminé également. Jane fixe des yeux étonnés sur tout ce spectacle éblouissant dont la réverbération éclaire le théâtre.)
LA REINE
Oh ! Ville infâme ! Ville révoltée ! Ville maudite ! Ville monstrueuse qui trempe sa robe de fête dans le sang et qui tient la torche au bourreau ? Tu en as peur, Jane, n’est-ce pas ? Est-ce qu’il ne te semble pas comme à moi qu’elle nous nargue lâchement toutes deux, et qu’elle nous regarde avec ses cent mille prunelles flamboyantes, faibles femmes abandonnées que nous sommes, perdues et seules dans ce sépulcre ! Jane ! L’entends-tu rire et hurler, l’horrible ville ! Oh ! L’Angleterre ! L’Angleterre ! à qui détruira Londres ! Oh ! Que je voudrais pouvoir changer ces flambeaux en brandons, ces lumières en flammes, et cette ville illuminée en une ville qui brûle !
(Une immense rumeur éclate au dehors. Applaudissements. Cris confus : — Le voilà ! Le voilà ! Fabiani à mort ! — On entend tinter la grosse cloche de la tour de Londres. À ce bruit, la reine se met à rire d’un rire terrible.)
JANE
Grand Dieu ! Voilà le malheureux qui sort… — vous riez, madame !
LA REINE, riant.
Oui, je ris ! — Oui, et tu vas rire aussi ! Mais d’abord il faut que je ferme cette tenture, il me semble toujours que nous ne sommes pas seules et que cette affreuse ville nous voit et nous entend.
(Elle ferme le rideau blanc et revient à Jane.)
— Maintenant qu’il est sorti, maintenant qu’il n’y a plus de danger, je puis te dire cela. Mais ris donc, rions toutes deux de cet exécrable peuple qui boit du sang. Oh ! C’est charmant ! Jane ! Tu trembles pour Fabiano, sois tranquille ! Et ris avec moi, te dis-je ! Jane ! L’homme qu’ils ont, l’homme qui va mourir, l’homme qu’ils prennent pour Fabiano, ce n’est pas Fabiano !
(Elle rit.)
JANE
Ce n’est pas Fabiano !
LA REINE, riant.
Non !
JANE
Qui est-ce donc ?
LA REINE
C’est l’autre.
JANE
Qui ? L’autre ?
LA REINE
Tu sais bien, tu le connais, cet ouvrier, cet homme… — D’ailleurs qu’importe ?
JANE, tremblant de tout son corps.
Gilbert ?
LA REINE
Oui, Gilbert, c’est ce nom-là.
JANE
Madame ! Oh non, madame ! Oh ! Dites que cela n’est pas, madame ! Gilbert ! Ce serait trop horrible ! Il s’est évadé !
LA REINE
Il s’évadait quand on l’a saisi, en effet. On l’a mis à la place de Fabiano sous le voile noir. C’est une exécution de nuit. Le peuple n’y verra rien. Sois tranquille.
JANE, avec un cri effrayant.
Ah ! Madame ! Celui que j’aime, c’est Gilbert !
LA REINE
Quoi ? Que dis-tu ? Perds-tu la raison ? Est-ce que tu me trompais aussi, toi ? Ah ! C’est ce Gilbert que tu aimes ! Eh bien, que m’importe ?
JANE, brisée, aux pieds de la reine, sanglotant, se traînant sur les genoux, les mains jointes. La grosse cloche tinte pendant toute cette scène.
Madame, par pitié ! Madame, au nom du ciel ! Madame, par votre couronne, par votre mère, par les anges ! Gilbert ! Gilbert ! Cela me rend folle, madame, sauvez Gilbert ! Cet homme, c’est ma vie, cet homme, c’est mon mari, cet homme… je viens de vous dire qu’il a tout fait pour moi, qu’il m’a élevée, qu’il m’a adoptée, qu’il a remplacé près de mon berceau mon père qui est mort pour votre mère. Madame, vous voyez bien que je ne suis qu’une pauvre misérable et qu’il ne faut pas être sévère pour moi. Ce que vous venez de me dire m’a donné un coup si terrible que je ne sais vraiment pas comment j’ai la force de vous parler. Je dis ce que je peux, voyez-vous. Mais il faut que vous fassiez suspendre l’exécution. Tout de suite. Suspendre l’exécution. Remettre la chose à demain. Le temps de se reconnaître, voilà tout. Ce peuple peut bien attendre à demain. Nous verrons ce que nous ferons. Non, ne secouez pas la tête. Pas de danger pour votre Fabiano. C’est moi que vous mettrez à la place. Sous le voile noir, la nuit, qui le saura ? Mais sauvez Gilbert ! Qu’est-ce que cela vous fait, lui ou moi ? Enfin ! Puisque je veux bien mourir, moi ! — oh mon Dieu ! Cette cloche, cette affreuse cloche ! Chacun des coups de cette cloche est un pas vers l’échafaud. Chacun des coups de cette cloche frappe sur mon cœur. — faites cela, madame, ayez pitié ! Pas de danger pour votre Fabiano. Laissez-moi baiser vos mains. Je vous aime, madame, je ne vous l’ai pas encore dit ; mais je vous aime bien. Vous êtes une grande reine. Voyez comme je baise vos belles mains. Oh ! Un ordre pour suspendre l’exécution. Il est encore temps. Je vous assure que c’est très-possible. Ils vont lentement. Il y a loin de la tour au vieux-marché. L’homme du balcon a dit qu’on passerait par Charing-Cross. Il y a un chemin plus court. Un homme à cheval arriverait encore à temps. Au nom du ciel, madame, ayez pitié ! Enfin, mettez-vous à ma place, supposez que je sois la reine et vous la pauvre fille, vous pleureriez comme moi, et je ferais grâce. Faites grâce, madame ! Oh ! Voilà ce que je craignais, que les larmes ne m’empêchassent de parler. Oh ! Tout de suite. Suspendre l’exécution. Cela n’a pas d’inconvénient, madame. Pas de danger pour Fabiano, je vous jure ! Est-ce que vraiment vous ne trouvez pas qu’il faut faire ce que je dis, madame ?
LA REINE, attendrie et la relevant.
Je le voudrais, malheureuse. Ah ! Tu pleures, oui, comme je pleurais ; ce que tu éprouves je viens de l’éprouver. Mes angoisses me font compatir aux tiennes. Tiens, tu vois que je pleure aussi. C’est bien malheureux, pauvre enfant ! Sans doute, il semble bien qu’on aurait pu en prendre un autre, Tyrconnel, par exemple ; mais il est trop connu, il fallait un homme obscur. On n’avait que celui-là sous la main. Je t’explique cela pour que tu comprennes, vois-tu. Oh ! Mon Dieu ! Il y a de ces fatalités-là. On se trouve pris. On n’y peut rien.
JANE
Oui, je vous écoute bien, madame. C’est comme moi, j’aurais encore plusieurs choses à vous dire ; mais je voudrais que l’ordre de suspendre l’exécution fût signé et l’homme parti. Ce sera une chose faite, voyez-vous. Nous parlerons mieux après. Oh ! Cette cloche ! Toujours cette cloche !
LA REINE
Ce que tu veux est impossible, lady Jane.
JANE
Si, c’est possible. Un homme à cheval. Il y a un chemin très-court. Par le quai. J’irais, moi. C’est possible. C’est facile. Vous voyez que je parle avec douceur.
LA REINE
Mais le peuple ne voudrait pas, mais il reviendrait tout massacrer dans la tour, et Fabiano y est encore, mais comprends donc. Tu trembles, pauvre enfant, moi je suis comme toi, je tremble aussi. Mets-toi à ma place à ton tour. Enfin, je pourrais bien ne pas prendre la peine de t’expliquer tout cela. Tu vois que je fais ce que je peux. Ne songe plus à ce Gilbert, Jane ! C’est fini. Résigne-toi !
JANE
Fini ! Non, ce n’est pas fini ! Non, tant que cette horrible cloche sonnera, ce ne sera pas fini ! Me résigner à la mort de Gilbert ! Est-ce que vous croyez que je laisserai mourir Gilbert ainsi ? Non, madame. Ah ! Je perds mes peines ! Ah ! Vous ne m’écoutez pas. Eh bien ! Si la reine ne m’entend pas, le peuple m’entendra ! Ah ! Ils sont bons, ceux-là, voyez-vous ! Le peuple est encore dans cette cour. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez. Je vais lui crier qu’on le trompe, et que c’est Gilbert, un ouvrier comme eux, et que ce n’est pas Fabiani.
LA REINE, lui saisissant le bras et la regardant fixement d’un air formidable.
Arrête, misérable enfant ! — Ah ! Tu le prends ainsi ? Ah ! Je suis bonne et douce, et je pleure avec toi, et voilà que tu deviens folle et furieuse ! Ah ! Mon amour est aussi grand que le tien, et ma main est plus forte que la tienne. Tu ne bougeras pas. Ah, ton amant ! Que m’importe ton amant ? Est-ce que toutes les filles d’Angleterre vont venir me demander compte de leurs amants, maintenant ! Pardieu ! Je sauve le mien comme je peux et aux dépens de qui se trouve là. Veillez sur les vôtres !
JANE, essayant de s’échapper.
Laissez-moi ! oh ! Je vous maudis, méchante femme !
LA REINE
Silence !
JANE
Non, je ne me tairai pas. Et voulez-vous que je vous dise une pensée que j’ai à présent ? Je ne crois pas que celui qui va mourir soit Gilbert.
LA REINE
Que dis-tu ?
JANE
Je ne sais pas. Mais je l’ai vu passer sous ce voile noir. Il me semble que si ç’avait été Gilbert, quelque chose aurait remué en moi, quelque chose se serait révolté, quelque chose se serait soulevé dans mon cœur, et m’aurait crié : Gilbert ! C’est Gilbert ! Je n’ai rien senti, ce n’est pas Gilbert !
LA REINE
Que dis-tu là ? Ah ! Mon Dieu ! Tu es insensée, ce que tu dis là est fou, et cependant cela m’épouvante. Ah ! Tu viens de remuer une des plus secrètes inquiétudes de mon cœur. Pourquoi cette émeute m’a-t-elle empêchée de surveiller tout moi-même ! Pourquoi m’en suis-je remise à d’autres qu’à moi du salut de Fabiano ? Éneas Dulverton est un traître. Simon Renard était peut-être là. Pourvu que je n’aie pas été trahie une deuxième fois par les ennemis de Fabiano ! Pourvu que ce ne soit pas Fabiano en effet… ! — Quelqu’un ! Vite quelqu’un ! Quelqu’un !
(Deux geôliers paraissent.)
Au premier. Vous, courez. Voici mon anneau royal. Dites qu’on suspende l’exécution. Au vieux-marché ! Au vieux-marché ! Il y a un chemin plus court, disais-tu, Jane ?
JANE
Par le quai.
LA REINE, au geôlier.
Par le quai. Un cheval ! Cours vite !
(Le geôlier sort.)
Au deuxième geôlier. — Vous, allez sur-le-champ à la tourelle d’Édouard-le-confesseur. Il y a là les deux cachots des condamnés à mort. Dans l’un de ces cachots, il y a un homme. Amenez-le-moi sur-le-champ.
(Le geôlier sort.)
Ah ! Je tremble ! Mes pieds se dérobent sous moi ; je n’aurais pas la force d’y aller moi-même. Ah ! Tu me rends folle comme toi ! Ah ! Misérable fille, tu me rends malheureuse comme toi ! Je te maudis, comme tu me maudis ! Mon Dieu ! L’homme aura-t-il le temps d’arriver ? Quelle horrible anxiété ! Je ne vois plus rien. Tout est trouble dans mon esprit. Cette cloche, pour qui sonne-t-elle ? Est-ce pour Gilbert ? Est-ce pour Fabiano ?
(La cloche cesse de tinter.)
JANE
La cloche s’arrête.
LA REINE
C’est que le cortège est sur la place de l’exécution. L’homme n’aura pas eu le temps d’arriver.
(On entend un coup de canon éloigné.)
JANE
Ciel !
LA REINE
Il monte sur l’échafaud.
(Deuxième coup de canon.)
— Il s’agenouille.
JANE
C’est horrible !
(Troisième coup de canon.)
TOUTES DEUX, ensemble.
Ah !…
LA REINE
Il n’y en a plus qu’un de vivant. Dans un instant nous saurons lequel. Mon Dieu ! Celui qui va entrer, faites que ce soit Fabiano !
JANE
Mon Dieu ! Faites que ce soit Gilbert !
(Le rideau du fond s’ouvre. Simon Renard paraît, tenant Gilbert par la main.)
JANE, se précipitant dans ses bras.
Gilbert !
LA REINE
Et Fabiano ?
SIMON RENARD
Mort.
LA REINE
Mort ?… mort ! Qui a osé… ?
SIMON RENARD
Moi. J’ai sauvé la reine et l’Angleterre.
FIN