Le théâtre représente une grande chambre à coucher, passage du Pont-Neuf, servant en même temps de salon et de salle à manger. Elle est haute, noire, délabrée, tendue d'un papier gris déteint, garnie de pauvres meubles dépareillés, encombrée de cartons de marchandises. — Au fond, une porte flanquée d'un buffet, à gauche, et d'une armoire, à droite. — A gauche, au second plan, en pan coupé, un lit dans une alcôve et une fenêtre donnant sur un mur nu ; au premier plan, une petite porte, et, sur le devant de la scène, une table à ouvrage. — A droite, au second plan, la rampe d'un escalier tournant descendant dans une boutique ; au premier plan, une cheminée garnie d'une pendule à colonnes et de deux bouquets de fleurs artificielles sous verre ; des photographies sont pendues des deux côtés de la glace. — Au milieu de la chambre, une table ronde couverte d'une toile cirée. — Deux fauteuils, l'un bleu, l'autre vert ; des chaises.
Huit heures. — Une soirée d'été, après le souper. — La table est encore servie ; la fenêtre reste entr'ouverte. Une grande paix, une grande douceur bourgeoise.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
LAURENT, THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, CAMILLE
Camille pose, assis dans un fauteuil, à droite. Il est en habit, se tient avec la raideur d'un bourgeois endimanché. — Laurent peint, debout à son chevalet, devant la fenêtre. — Sur une chaise basse, à côté de Laurent, Thérèse accroupie, rêve, le menton dans la main. — Madame Raquin achève de desservir la table.
CAMILLE, après un silence
Puis-je parler ? ça ne te dérange pas ?
LAURENT
Pas du tout, pourvu que tu te tiennes tranquille.
CAMILLE
Après le souper, si je ne parle pas, je m'endors... Tu es heureux de te bien porter. Tu peux manger de tout... Je n'aurais pas dû reprendre de la crème. Elle me fait du mal. J'ai un estomac de quatre sous... Tu aimes beaucoup la crème ?
LAURENT
Mais oui, c'est doux, c'est très bon.
CAMILLE
On connaît tes goûts, ici. On a fait de la crème exprès pour toi, bien qu'on sache qu'elle m'est contraire. Maman te gâte... N'est-ce pas, Thérèse, que maman gâte Laurent.
THÉRÈSE, sans lever la tête
Oui.
MADAME RAQUIN, emportant une pile d'assiettes
Ne les écoutez pas, Laurent. C'est Camille qui m'a révélé que vous préfériez la crème à la vanille, et c'est Thérèse qui a voulu la glacer avec du sucre en poudre.
CAMILLE
Tu es une égoïste, maman.
MADAME RAQUIN
Comment ! je suis une égoïste...
CAMILLE, à Madame Raquin qui sort en souriant
Oui, oui... (A Laurent.) Elle t'aime, parce que tu es de Vernon, comme elle. Tu te rappelles, quand nous étions petits, les sous qu'elle nous donnait...
LAURENT
Tu achetais des tas de pommes.
CAMILLE
Et toi, tu achetais des petits couteaux... C'est une heureuse chance de nous être retrouvés à Paris. Ça m'empêche de m'ennuyer. Oh ! je m'ennuyais, je m'ennuyais à mourir. Le soir, quand je rentrais du bureau, c'était d'un triste, ici !... Est-ce que tu y vois encore clair ?
LAURENT
Pas beaucoup, mais je veux finir.
CAMILLE
Il est près de huit heures. Ces soirées d'été sont d'un long !... J'aurais voulu être représenté avec du soleil. Ç'aurait été plus joli. A la place de ce fond gris que tu copies, tu aurais mis un paysage. Mais c'est à peine, le matin, si nous avons le temps d'avaler notre café au lait, avant de nous rendre à notre administration... Dis donc, ça ne doit pas être bon pour la digestion, de rester assis, sans remuer, après le repas ?
LAURENT
Tu vas être délivré, c'est la dernière séance.
Madame Raquin rentre et débarrasse complètement la table, qu'elle essuie.
CAMILLE
Puis, le matin, tu aurais eu un jour beaucoup plus beau. Nous n'avons pas le soleil, mais il donne sur la muraille d'en face. Ça éclaire la chambre... Maman a eu une drôle d'idée de venir louer dans le passage du Pont-Neuf. C'est humide. Les jours de pluie, on dirait une cave.
LAURENT
Bah ! pour faire du commerce, on est bien partout.
CAMILLE
Je ne dis pas. Elles ont, en bas, la boutique de mercerie qui les distrait. Seulement, moi, je ne m'amuse pas dans la boutique.
LAURENT
L'appartement est commode.
CAMILLE
Pas tant que ça ! Nous n'avons qu'une chambre pour maman, outre cette pièce où nous mangeons et où nous couchons. Je ne parle pas de la cuisine, un trou noir, grand comme un placard. Rien ne ferme, on gèle. La nuit, il vient un courant d'air abominable par cette petite porte qui donne sur l'escalier. (Il montre la petite porte, à gauche.)
MADAME RAQUIN, qui a achevé son ménage
Mon pauvre Camille, tu n'es jamais content. J'ai fait pour le mieux. C'est toi qui as voulu venir être commis à Paris. J'aurais repris, à Vernon, mon commerce de mercière. Quand tu as épousé ta cousine Thérèse, il fallait bien se remettre au travail pour les enfants qui pouvaient arriver.
CAMILLE
Eh ! moi, je comptais habiter une rue où il passerait beaucoup de monde. Je me serais mis à la fenêtre, j'aurais regardé les voitures. C'est très amusant... Tandis que, lorsque j'ouvre la croisée, ici, je n'aperçois que la grande muraille d'en face et le vitrage du passage, au-dessous de moi ; la muraille est noire, le vitrage est tout sale de poussière et de toiles d'araignées... J'aime encore mieux nos fenêtres de Vernon, d'où l'on voyait la Seine qui coulait toujours, ce qui n'était pourtant pas drôle.
MADAME RAQUIN
Je t'ai offert de retourner là-bas.
CAMILLE
Ma foi, non ! maintenant que j'ai retrouvé Laurent à l'administration... Je ne rentre que le soir, après tout ; ça m'est bien égal que le passage soit humide, si vous vous y plaisez.
MADAME RAQUIN
Alors, ne me taquine plus sur ce logement.
On entend le tintement d'une sonnette.
Il y a du monde à la boutique, Thérèse, tu ne descends pas ?... (Thérèse paraît ne pas entendre et reste immobile.) Attends, je vais aller voir.
Elle descend par l'escalier tournant.
SCÈNE II
LAURENT, THÉRÈSE, CAMILLE
CAMILLE
Je ne veux pas la contrarier, mais le passage est très malsain. J'ai peur d'une bonne fluxion de poitrine qui m'emporterait. Je ne suis pas fort comme vous autres, moi… (Un silence.) Dis donc, est-ce que je ne pourrais pas me reposer ? Je ne sens plus mon bras gauche.
LAURENT
Si tu veux... Je n'ai que quelques coups de pinceau à donner.
CAMILLE
Tant pis ! je ne peux plus tenir, je vais marcher un peu... (Il se lève ; remonte, descend la scène et s'approche de Thérèse.) Je n'ai jamais compris comment fait ma femme pour rester si tranquille, sans bouger un doigt, pendant des heures. C'est énervant, quelqu'un qui est toujours dans la lune. Ça ne t'agace pas, toi, Laurent de la sentir comme ça, à côté de toi... Voyons, Thérèse remue-toi donc ! Est-ce que tu t'amuses, là ?
THÉRÈSE, sans bouger
Oui.
CAMILLE
Je te souhaite bien du plaisir. Il n'y a que les bêtes qui s'amusent ainsi... Quand son père, le capitaine Degans, l'a laissée chez maman, elle avait déjà des yeux noirs tout grands ouverts, qui me faisaient peur... Et le capitaine donc ! c'était un homme terrible. Il est mort en Afrique, sans avoir remis les pieds à Vernon... N'est-ce pas, Thérèse.
THÉRÈSE, sans bouger
Oui.
CAMILLE
Si tu crois qu'elle s'écorchera la langue !... (Il l'embrasse.) Tu es une bonne femme tout de même. Depuis que maman nous a mariés, nous n'avons pas eu une querelle... Tu ne m'en veux pas ?
THÉRÈSE
Non.
LAURENT, frappant sur l'épaule de Camille avec son appuie-main
Allons, Camille. je ne te demande plus que dix minutes... (Camille s'assoit.) Tourne la tête à gauche... Bien, ne remue plus.
CAMILLE, après un silence
Et ton père, pas de nouvelles ?
LAURENT
Non, il m'a oublié. D'ailleurs, je ne lui écris jamais.
CAMILLE
C'est drôle, tout de même, entre un père et un fils. Moi, je ne pourrais pas.
LAURENT
Bah ! le père Laurent avait des idées à lui ; il voulait que je fusse avocat, pour plaider les continuels procès qu'il a avec ses voisins. Quand il a su que je mangeais l'argent des inscriptions à courir les ateliers, il m'a coupé les vivres... Ce n'est pas si amusant d'être avocat.
CAMILLE
C'est une belle position pourtant. Il faut avoir du talent, et l'on est bien payé.
LAURENT
J'avais rencontré un de mes anciens camarades de collège qui est peintre. Je m'étais mis à faire de la peinture comme lui.
CAMILLE
Il fallait continuer ; tu aurais peut-être la décoration aujourd'hui.
LAURENT
Je n'ai pas pu. Je crevais la faim. Alors, j'ai envoyé la peinture à tous les diables, et j'ai cherché un emploi.
CAMILLE
Enfin, tu sais toujours dessiner.
LAURENT
Je ne suis pas fort... Ce qui me plaisait, dans la peinture, c'est que le métier est drôle et pas fatigant... Ah ! que je l'ai regretté, ce diable d'atelier, dans les premiers temps, lorsque j'allais à mon bureau ! Il y avait un divan, où j'ai dormi de grasses après-midi. Nous avons fait de jolies noces, va !
CAMILLE
Est-ce que vous preniez des modèles ?
LAURENT
Certainement. Il venait une blonde superbe...
Thérèse se lève lentement et descend à la boutique.
Nous avons effarouché ta femme.
CAMILLE
Ah ! bien, si tu t'imagines qu'elle écoutait !... C'est une pauvre tête. Mais elle me soigne à la perfection, quand je suis malade. Maman lui a appris à faire des tisanes.
LAURENT
Je crois qu'elle ne m'aime guère.
CAMILLE
Oh ! tu sais, les femmes... Est-ce que tu n'as pas fini ?
LAURENT
Si, tu peux te lever.
CAMILLE, se levant et venant regarder le portrait
Fini, tout à fait fini ?
LAURENT
Il n'y a plus que le cadre à mettre.
CAMILLE
Il est très réussi, n'est-ce pas ? (Il va se pencher au-dessus de l'escalier tournant.) Maman ! Thérèse ! venez donc voir, Laurent a fini !
SCÈNE III
LAURENT, CAMILLE, MADAME RAQUIN, THÉRÈSE
MADAME RAQUIN
Comment, il a fini ?
CAMILLE, tenant le portrait devant lui
Mais oui... Venez donc !
MADAME RAQUIN, regardant le portrait
Ah ! c'est ça ! La bouche surtout, la bouche est frappante... Tu ne trouves pas, Thérèse ?
THÉRÈSE, sans s'approcher
Si.
Elle va à la fenêtre, où elle s'oublie, le front contre la boiserie.
CAMILLE
Et l'habit donc ! mon habit de noces que je n'ai mis que quatre fois !... Le collet a l'air d'être du vrai drap.
MADAME RAQUIN
Et le coin du fauteuil !
CAMILLE
Etonnant ! du vrai bois !... C'est mon fauteuil, nous l'avons apporté de Vernon ; il n'y a que moi qui m'en serve. (Montrant l'autre fauteuil.) Celui de maman est bleu.
MADAME RAQUIN, à Laurent qui a rangé son chevalet et sa boîte à couleurs, et qui est passé à droite
Pourquoi avez-vous mis du noir sous l'œil gauche ?
LAURENT
C'est l'ombre.
CAMILLE, posant le portrait sur le chevalet, appuyé au mur, entre l'alcôve et la fenêtre
Ce serait peut-être plus joli sans ombre ; mais n'importe, j'ai l'air distingué ; on dirait que je suis en visite.
MADAME RAQUIN
Mon cher Laurent, comment vous remercier ? Vous n'avez pas même accepté que Camille payât les couleurs.
LAURENT
Eh ! c'est moi qui le remercie d'avoir bien voulu poser.
CAMILLE
Non, non, ça ne peut pas se passer comme cela... Je vais aller chercher une bouteille de quelque chose. Que diable ! nous arroserons ton œuvre.
LAURENT
Oh ! ça, si tu veux... Moi, je vais prendre le cadre. C'est aujourd'hui jeudi, il faut que M. Grivet et les Michaud trouvent le portrait pendu à sa place.
Il sort. Camille ôte son habit, change de cravate, met un paletot que lui donne sa mère, et fait mine de suivre Laurent.
SCÈNE IV
THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, CAMILLE
CAMILLE, revenant
Quelle liqueur pourrais-je bien prendre ?
MADAME RAQUIN
Il faudrait quelque chose que Laurent aimât. Ce cher enfant est si bon ! Il me semble qu'il est de la famille maintenant.
CAMILLE
Oui, c'est un frère... Si je prenais une bouteille d'anisette ?
MADAME RAQUIN
Crois-tu qu'il aime l'anisette ? Un vin fin vaudrait peut-être mieux, avec des gâteaux.
CAMILLE, à Thérèse
Tu ne dis rien, toi... Te rappelles-tu s'il aime le malaga ?
THÉRÈSE, quittant la fenêtre et descendant la scène
Non, mais je sais qu'il aime tout. Il mange et il boit comme un ogre.
MADAME RAQUIN
Mon enfant...
CAMILLE
Gronde-la. Elle ne peut pas le souffrir. Il s'en est bien aperçu, il me l'a dit ; c'est désagréable... (A Thérèse.) Je n'entends pas que tu te mettes en travers de mes amitiés. Qu'as-tu donc à lui reprocher ?
THÉRÈSE
Rien... Il est toujours ici. Il déjeune, il dîne. Vous lui passez les meilleurs morceaux. Laurent par ci, Laurent par là. Ça m'agace, voilà tout... Il n'est pas si drôle, c'est un gourmand et un paresseux.
MADAME RAQUIN
Sois bonne, Thérèse... Laurent n'est pas heureux. Il habite sous les toits, il mange très mal à sa crémerie. Je suis satisfaite, quand je le vois bien dîner et bien se chauffer chez nous. Il se met à l'aise, il fume, et ça me fait plaisir... Il est seul au monde, le pauvre garçon.
THÉRÈSE
Faites ce que vous voudrez, après tout. Dorlotez-le, cajolez-le... Vous savez que je suis toujours contente.
CAMILLE
J'ai une idée, je vais prendre une bouteille de champagne ; ce sera tout à fait bien.
MADAME RAQUIN
Oui, une bouteille de Champagne payera convenablement le portrait... N'oublie pas les gâteaux.
CAMILLE
Il n'est pas huit heures et demie. Nos amis ne viennent qu'à neuf heures... Ils seront joliment surpris de trouver du Champagne !
Il sort.
MADAME RAQUIN, à Thérèse
Tu vas allumer la lampe, n'est-ce pas ? Je descends à la boutique.
SCÈNE V
THÉRÈSE, PUIS LAURENT
Thérèse, restée seule, demeure un instant immobile, regardant autour d'elle, respirant enfin. Jeu muet. Elle descend la scène, s'étire dans un geste de lassitude et d'ennui. Puis, elle entend Laurent entrer par la petite porte, à gauche, et elle sourit, frémissante d'une joie subite. — Pendant cette scène, la nuit se fait de plus en plus.
LAURENT
Thérèse.
THÉRÈSE
Toi, mon Laurent... Je sentais que tu allais venir, mon cher amour. (Elle lui prend les mains, et l'amène sur le devant de la scène.) Il y a huit jours que je ne t'ai vu. Je t'ai attendu toutes les après-midi. J'espérais que tu t'échapperais de ton bureau... Si tu n'étais pas venu, j'aurais fait quelque sottise... Dis, pourquoi es-tu resté huit jours ? Je ne veux plus. Nos poignées de main, le soir, devant les autres, sont si froides.
LAURENT
Je t'expliquerai...
THÉRÈSE
Tu as peur ici, tu es bien enfant, va ! Nulle part nous ne serions aussi cachés. (Elle élève la voix et fait quelques pas.) Est-ce qu'on peut supposer que nous nous aimons ? est-ce qu'on viendrait jamais nous chercher dans cette chambre ?
LAURENT, la ramenant et la prenant dans ses bras
Sois raisonnable... Non, je n'ai pas peur de venir ici.
THÉRÈSE
Alors, tu as peur de moi, avoue-le... Tu crains que je ne t'aime trop, que je ne dérange ta vie.
LAURENT
Pourquoi doutes-tu de moi ? Ne sais-tu pas que tu m'as pris jusqu'à mon sommeil ? Je deviens fou, moi qui me moquais des femmes... Ce qui m'inquiète, Thérèse, c'est que tu as éveillé, au fond de mon être, un homme que je ne connaissais pas. Alors, parfois, c'est vrai, je ne suis pas tranquille, je trouve que ce n'est pas naturel d'aimer comme je t'aime, et j'ai peur que cela ne nous mène plus loin que nous ne voudrions.
THÉRÈSE, la tête appuyée à son épaule
Ce sera une joie sans fin, une longue promenade au soleil.
LAURENT, se dégageant vivement
N'as-tu pas entendu un pas dans l'escalier ?
Ils écoutent tous les deux.
THÉRÈSE
C'est l'humidité qui fait craquer les marches.
Ils se rapprochent.
Va, aimons-nous sans crainte, sans remords. Si tu savais... Ah ! quelle enfance ! J'ai été élevée dans les tiédeurs de la chambre d'un malade...
LAURENT
Ma pauvre Thérèse.
THÉRÈSE
Oh ! oui, j'étais malheureuse... Je restais des heures entières accroupie devant le feu ; à regarder stupidement bouillir des tisanes : si je bougeais, ma tante grondait. Tu comprends, il ne fallait pas réveiller Camille... J'avais des paroles bégayées, des gestes tremblants de petite vieille ; je semblais si maladroite, que Camille se moquait de moi. Et je me sentais robuste, mes poings d'enfant se serraient parfois, j'aurais voulu tout casser... On m'a dit que ma mère était fille d'un chef de tribu en Afrique. Ça doit être vrai ; j'ai rêvé trop souvent de m'en aller par les chemins, de me sauver et de courir les routes, pieds nus dans la poussière. J'aurais demandé l'aumône comme une bohémienne... Vois-tu, je préférais l'abandon à leur hospitalité.
Elle a élevé la voix ; Laurent effrayé, traverse la scène et prête de nouveau l'oreille.
LAURENT
Parle plus bas, tu vas faire monter ta tante.
THÉRÈSE
Eh ! qu'elle monte ! Tant pis pour eux, si je mens !... (Elle s'assoit à demi sur la table, les bras croisés.) Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. C'était un mariage prévu, arrêté. Ma tante attendait que nous eussions l'âge. J'avais douze ans qu'elle me disait déjà : « Tu l'aimeras bien, tu le soigneras bien, ton cousin. » Elle voulait lui donner une garde-malade, une faiseuse de tisanes. Elle adorait cet enfant chétif qu'elle avait vingt fois disputé à la mort, et elle m'avait dressée à être sa servante... Moi, je ne protestais pas. Ils m'avaient rendue lâche. L'enfant me faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, mes doigts enfonçaient dans ses poignets comme dans de l'argile... Le soir du mariage, au lieu d'entrer dans ma chambre, qui était à gauche de l'escalier, j'entrai dans celle de Camille qui était à droite. Et ce fut tout... Mais toi, toi, mon Laurent...
LAURENT
Tu m'aimes ?... (Il la prend dans ses bras et la fait lentement asseoir sur une chaise, à droite de la table.)
THÉRÈSE
Je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la boutique, tu te souviens, lorsque vous vous êtes reconnus à votre administration... Je ne sais comment cela est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'ignore de quelle façon je t'aimais, je te haïssais plutôt. Ta vue m'irritait, me faisait souffrir. Dès que tu entrais, mes nerfs se tendaient à se rompre, et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue. Quand tu peignais, malgré mes sourdes révoltes, j'étais clouée là, à tes pieds, sur ce tabouret.
LAURENT
Je t'adore... (Il s'agenouille devant elle.)
THÉRÈSE
Pour tout plaisir, chaque jeudi, cet innocent de Grivet venait, régulièrement, suivi du vieux Michaud. Tu les connais, ces soirées du jeudi, avec leurs éternelles parties de dominos ; elles ont failli me rendre folle. Et les jeudis se succédaient sans fin, avec le même écrasement imbécile... Mais, maintenant, je suis orgueilleuse et vengée. Je goûte des joies mauvaises, lorsque nous sommes autour de cette table, après le repas, à échanger des paroles amicales ; je brode, de mon air revêche, tandis que vous jouez aux dominos ; et, au milieu de cette paix bourgeoise, j'évoque mes chers souvenirs... C'est une volupté de plus, mon Laurent.
LAURENT, croyant entendre du bruit, et se levant, effrayé
Je t'assure, tu parles trop haut, tu nous feras surprendre. Je te dis que ta tante va monter... (Il écoute au-dessus de l'escalier tournant, et traverse la scène.) Où est mon chapeau ?
THÉRÈSE, se levant tranquillement
Bah ! tu crois qu'elle va monter ? (Elle va jusqu'à l'escalier, et revient en baissant la voix.) Oui, tu as raison, il est prudent que tu t'en ailles. Mais je désirais m'entendre avec toi pour demain... Tu viendras, n'est-ce pas ? à deux heures.
LAURENT
Non, ne m'attends pas, ce n'est pas possible.
THÉRÈSE
Pas possible... pourquoi ?
LAURENT
Mon chef s'est aperçu de mes sorties continuelles ; il m'a menacé de me faire renvoyer, si je m'absentais encore.
THÉRÈSE
Alors nous ne nous verrons plus... Tu romps avec moi. C'est à cela qu'aboutit ta prudence... Ah ! Misère ! tu es lâche, vois-tu.
LAURENT, la prenant entre ses bras
Non, nous pouvons nous faire une existence tranquille. Il ne s'agit que de chercher, que d'attendre les circonstances... Souvent j'ai fait le rêve de t'avoir à moi toute une journée ; puis, mon désir grandissait, je voulais un mois de bonheur, une année, la vie entière... Ecoute, la vie entière à nous aimer, la vie entière à être ensemble. Je quitterais mon emploi, je me remettrais à faire de la peinture. Toi, tu t'occuperais à ce que tu voudrais. Nous nous adorerions toujours, toujours... N'est-ce pas que tu serais heureuse ?
THÉRÈSE, souriante, pâmée sur sa poitrine
Oh ! oui, bien heureuse.
LAURENT, se séparant d'elle, d'une voix plus basse
Si tu étais veuve pourtant...
THÉRÈSE, rêveuse
Nous nous marierions, nous ne craindrions plus rien, nous réaliserions notre rêve.
LAURENT
Je ne vois plus dans l'ombre que tes yeux qui luisent, que tes yeux qui me rendraient fou, si je n'avais de la sagesse pour deux. Et il faut nous dire adieu, Thérèse.
THÉRÈSE
Tu ne viendras pas demain ?
LAURENT
Non, aie confiance. Si nous restons quelque temps sans nous voir, dis-toi que nous travaillons à notre bonheur.
Il l'embrasse et sort vivement par la petite porte.
THÉRÈSE, seule, après un instant de rêverie
Veuve.
SCÈNE VI
THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, PUIS CAMILLE
MADAME RAQUIN
Comment, tu es encore sans lumière !... Ah ! la rêveuse !... Attends, la lampe est prête, je vais l'allumer.
Elle sort par la porte du fond.
CAMILLE, arrivant avec une bouteille de Champagne et un paquet de gâteaux
Où êtes-vous donc ?... Pourquoi n'avez-vous pas de lumière ?
THÉRÈSE
Ma tante est allée chercher la lampe.
CAMILLE, tressaillant
Tu es là, tu m'as fait peur... Tu pouvais bien me dire cela d'une voix plus naturelle... Tu sais bien que je n'aime pas qu'on plaisante dans l'obscurité.
THÉRÈSE
Je ne plaisante pas.
CAMILLE
Je venais justement de t'apercevoir, toute blanche comme un fantôme... C'est bête, ces farces-là... Maintenant, si je m'éveille, cette nuit, je vais croire qu'une femme blanche se promène autour du lit pour m'étrangler... Tu as beau rire.
THÉRÈSE
Je ne ris pas.
MADAME RAQUIN, entrant avec la lampe
Qu'est-ce qu'il y a donc ?
La scène s'éclaire.
CAMILLE
C'est Thérèse qui s'amuse à me faire peur... Un peu plus je laissais tomber la bouteille de Champagne... Ç'aurait été trois francs de perdus.
MADAME RAQUIN
Tu ne l'as payée que trois francs ? (Elle prend la bouteille de Champagne.)
CAMILLE
Oui, je suis allé jusqu'au boulevard Saint-Michel, où j'en avais vu affiché à ce prix-là, chez un épicier... Il est aussi bon que celui à huit francs. On sait bien maintenant que ces marchands sont un tas de farceurs, et qu'il n'y a que l'étiquette qui change... Voici les gâteaux.
MADAME RAQUIN
Donne, je vais tout mettre sur la table pour que monsieur Grivet et les Michaud en aient la surprise en entrant... Passe-moi deux assiettes, Thérèse.
Elles disposent la bouteille de Champagne entre deux assiettes de gâteaux. Thérèse va ensuite s'asseoir devant sa table à ouvrage et se met à broder.
CAMILLE
Monsieur Grivet est l'exactitude même. Dans un quart d'heure, à neuf heures sonnant, il sera ici... Soyez aimable avec lui, n'est-ce pas ? Il n'est que sous-chef, mais il peut, à l'occasion, me donner un bon coup d'épaule... C'est un homme très fort, sans qu'on s'en doute. Les anciens de l'administration affirment que, depuis vingt ans, il n'a pas été en retard d'une minute... Laurent a tort de dire qu'il n'a pas inventé la poudre.
MADAME RAQUIN
Notre ami Michaud est aussi très exact. A Vernon, quand il était commissaire de police, et qu'il montait le soir, à huit heures précises, vous vous souvenez ? nous le complimentions toujours.
CAMILLE
Oui, mais depuis qu'il a sa retraite, et qu'il s'est retiré à Paris, avec sa nièce, il se dérange. Cette petite Suzanne le mène par le bout du nez... C'est tout de même agréable d'avoir des amis et de les recevoir une fois par semaine. Plus souvent, ça coûterait trop cher... Ah ! je voulais vous dire, avant qu'ils arrivent : j'ai fait un projet, en chemin.
MADAME RAQUIN
Quel projet ?
CAMILLE
Tu sais, maman, que j'ai promis à Thérèse de la mener passer un dimanche à Saint-Ouen, avant les mauvais temps... Elle ne veut pas sortir dans les rues avec moi. Les rues, c'est pourtant plus amusant que la campagne. Elle dit que je la fatigue, que je ne sais pas marcher... Enfin, j'ai pensé que nous ferions peut-être bien d'aller dimanche à Saint-Ouen, et d'emmener Laurent avec nous.
MADAME RAQUIN
C'est cela, mes enfants, allez à Saint-Ouen. Je n'ai plus d'assez bonnes jambes pour vous accompagner ; mais l'idée est excellente... Cela t'acquittera tout à fait pour le portrait envers Laurent.
CAMILLE
Il est drôle, Laurent, à la campagne !... Tu te rappelles, Thérèse, quand il est venu avec nous, à Suresnes ? Il est fort comme un Turc, ce farceur-là ; il saute les fossés pleins d'eau, il lance des grosses pierres à des hauteurs étonnantes... A Suresnes, aux chevaux de bois, il imitait le postillon qui galope, les claquements du fouet, les coups d'éperon ; si bien que toute une noce qui était là, riait aux larmes. La mariée en a été malade, positivement... N'est-ce pas, Thérèse ?
THÉRÈSE
Il avait assez bu au dîner pour être drôle.
CAMILLE
Oh ! toi, tu ne comprends pas qu'on s'amuse... S'il n'y avait que toi pour me faire rire, ce serait une rude corvée que d'aller à Saint-Ouen... Elle s'assoit par terre, et elle regarde couler l'eau... Après tout, si j'emmène Laurent, c'est que ça me distrait... Où diable est-il allé chercher son cadre ?
On entend la sonnette de la boutique.
C'est lui. Monsieur Grivet a encore sept minutes.
SCÈNE VII
LES MÊMES, LAURENT
LAURENT, tenant un cadre à la main
Ils n'en finissent plus dans cette boutique... (Regardant Camille et Madame Raquin qui causent bas.) Je parie que vous complotez encore quelque douceur.
CAMILLE
Devine.
LAURENT
Vous m'invitez à dîner pour demain, et il y aura une poule au riz.
MADAME RAQUIN
Gourmand !
CAMILLE
Mieux que cela... Je mène, dimanche, Thérèse à Saint-Ouen, et tu viens avec nous... Veux-tu ?
LAURENT
Comment, si je veux ! (Il prend le portrait sur le chevalet, et se fait donner un marteau par madame Raquin.)
MADAME RAQUIN
Surtout, vous serez prudents... Laurent, je vous confie Camille. Vous êtes fort, je suis plus tranquille, quand je le sais avec vous.
CAMILLE
Elle m'ennuie, maman, avec ses continuelles terreurs. Figure-toi que je ne puis aller au bout de la rue, sans qu'elle s'imagine des choses atroces... C'est désagréable d'être toujours traité en petit garçon... Nous irons en fiacre jusqu'aux fortifications ; comme ça, nous n'aurons qu'une course à payer. Puis, nous suivrons la route, nous passerons l'après-midi dans l'île, et nous mangerons le soir une matelote au bord de l'eau... Hein ? est-ce convenu ?
LAURENT, sur le devant de la scène, fixant la toile dans le cadre
Oui... Mais on pourrait compléter le programme.
CAMILLE
Comment ?
LAURENT, en jetant un regard à Thérèse
En ajoutant une promenade en canot.
MADAME RAQUIN
Non, non, pas de canot. Je ne serais pas tranquille.
THÉRÈSE
Si vous croyez que Camille se hasardera sur l'eau... Il a bien trop peur.
CAMILLE
Moi, j'ai peur !
LAURENT
C'est vrai, j'oubliais que tu as peur de l'eau. A Vernon, quand nous barbotions, en pleine Seine, tu restais sur le bord, frissonnant... Allons, nous supprimons le canot.
CAMILLE
Mais ce n'est pas vrai ! mais je n'ai pas peur !... Nous irons en canot. Que diable ! vous finiriez par me faire passer pour un imbécile. Nous verrons qui sera le moins crâne de nous trois... C'est Thérèse qui a peur.
THÉRÈSE
Eh ! mon pauvre ami, tu es déjà tout blême.
CAMILLE
Moque-toi de moi... Nous verrons, nous verrons.
MADAME RAQUIN
Camille, mon bon Camille, renonce à cette idée ! Fais cela pour moi.
CAMILLE
Maman, je t'en prie, ne me tourmente pas... Tu sais bien que cela me rend malade.
LAURENT
Eh bien ! ta femme décidera.
THÉRÈSE
Il arrive des accidents partout.
LAURENT
C'est vrai... Dans la rue, le pied peut glisser, une tuile peut tomber.
THÉRÈSE
D'ailleurs, vous savez, moi, j'adore la Seine.
LAURENT, à Camille
Alors, c'est convenu, tu as gain de cause... Nous irons en canot.
MADAME RAQUIN, à part, à Laurent
Mon Dieu ! je ne puis dire combien cette promenade m'inquiète... Camille est d'une exigence... Vous avez vu comme il s'emportait.
LAURENT
N'ayez donc pas peur, je serai là... Ah ! je vais accrocher le portrait.
Il accroche le portrait au-dessus du buffet.
CAMILLE
Il sera dans un bon jour, n'est-ce pas ?
On entend la sonnette de la boutique. La pendule sonne neuf heures.
Neuf heures, voilà monsieur Grivet.
SCÈNE VIII
LES MÊMES, GRIVET
GRIVET
J'arrive le premier... Bonsoir, mesdames et la compagnie.
MADAME RAQUIN
Bonsoir, monsieur Grivet... Voulez-vous que je vous débarrasse de votre parapluie ? (Elle prend le parapluie.) Est-ce qu'il pleut ?
GRIVET
Le temps menace.
Elle va pour poser le parapluie à gauche de la cheminée.
Pas dans ce coin, pas dans ce coin ; vous savez, mes petites habitudes... Dans l'autre coin. Là, merci.
MADAME RAQUIN
Donnez-moi vos caoutchoucs.
GRIVET
Non, non, je les rangerai moi-même. (Il s'assoit sur une chaise qu'elle lui avance.) Je fais mon petit ménage, hé ! hé ! J'aime que tout soit à sa place, vous comprenez... (Il pose ses caoutchoucs à côté du parapluie.) De cette façon, je ne suis pas inquiet.
CAMILLE
Et vous ne dites rien de neuf, monsieur Grivet ?
GRIVET, se levant et venant au milieu
Je suis sorti à quatre heures et demie du bureau ; j'ai mangé à six heures à la crémerie d'Orléans ; j'ai lu mon journal à sept heures au café Saturnin ; et, comme c'était jeudi aujourd'hui, au lieu d'aller me coucher à neuf heures, selon mon habitude, je suis venu ici... (Réfléchissant.) C'est bien tout, je crois.
LAURENT
Et vous n'avez rien vu, en venant ici ?
GRIVET
Si fait, pardonnez-moi... Il y avait beaucoup de monde dans la rue Saint-André-des-Arts. J'ai dû changer de trottoir... Ça m'a contrarié... Vous comprenez, le matin, je vais au bureau par le trottoir de gauche, et, le soir, je reviens par l'autre trottoir...
MADAME RAQUIN
Le trottoir de droite.
GRIVET
Non, permettez... (Mimant l'action.) Le matin, je vais comme ça, et le soir, quand je reviens...
LAURENT
Ah ! très bien.
GRIVET
Toujours le trottoir de gauche, n'est-ce pas ? Je tiens ma gauche, vous savez, comme les chemins de fer... C'est très commode pour ne pas se tromper dans les rues.
LAURENT
Mais que faisait-il, ce monde, sur le trottoir ?
GRIVET
Je ne sais pas, comment voulez-vous que je sache ?
MADAME RAQUIN
Quelque accident, sans doute.
GRIVET
Tiens ! c'est vrai, ça devait être un accident... cette idée ne m'était pas venue... Ma foi ! vous me tranquillisez, en me disant que c'était un accident.
Il s'assoit devant la table, à gauche.
MADAME RAQUIN
Ah ! voici monsieur Michaud.
SCÈNE IX
LES MÊMES, MICHAUD, SUZANNE
Suzanne se débarrasse de son châle et de son chapeau et va causer bas avec Thérèse, toujours assise devant la table à ouvrage. Michaud donne des poignées de main à tout le monde.
MICHAUD
Je crois que je suis en retard... (Il s'arrête devant Grivet qui a tiré sa montre et qui la lui présente d'un air triomphant.) Je sais, neuf heures six... C'est la faute de cette petite. (Il montre Suzanne.) Il faut s'arrêter à toutes les boutiques. (Il va pour mettre sa canne à côté du parapluie de Grivet.)
GRIVET
Non, pardon, c'est la place de mon parapluie... Vous savez bien que je n'aime pas ça... Je vous ai laissé, pour votre canne, l'autre coin de la cheminée.
MICHAUD
Bien, bien, ne nous fâchons pas.
CAMILLE, bas à Laurent
Dis donc, je crois que monsieur Grivet est vexé, parce qu'il y a du Champagne. Il a regardé trois fois la bouteille, et il n'a rien dit. C'est étonnant qu'il ne soit pas plus surpris que ça.
MICHAUD, se retournant et apercevant le Champagne
Ah ! Fichtre !... Vous voulez donc nous renvoyer sur la tête. Des gâteaux et du Champagne !
GRIVET
Tiens ! c'est du Champagne... J'en ai bu quatre fois dans ma vie.
MICHAUD
Quel saint fêtez-vous donc ?
MADAME RAQUIN
Nous fêtons le portrait de Camille que Laurent a terminé ce soir... (Elle prend la lampe et va éclairer le portrait.) Regardez.
Tous la suivent, sauf Thérèse qui reste à sa table à ouvrage, et Laurent qui s'appuie à la cheminée.
CAMILLE
Il est frappant, n'est-ce pas ? J'ai l'air d'être en visite.
MICHAUD
Oui, oui.
MADAME RAQUIN
C'est encore tout frais, on sent la peinture.
GRIVET
C'est donc ça... Je sentais une odeur... La photographie a l'avantage de ne pas avoir d'odeur.
CAMILLE
Oui, mais quand la peinture est sèche…
GRIVET
Ah ! certainement, quand la peinture est sèche... Ça sèche encore assez vite... Il y a pourtant une boutique, rue de la Harpe, qui a mis cinq jours à sécher.
MADAME RAQUIN
Alors, monsieur Michaud, vous le trouvez bien ?
MICHAUD
Il est très bien, tout à fait bien.
Tous reviennent, et Madame Raquin remet la lampe sur la table.
CAMILLE
Si tu nous donnais le thé, maman... Nous boirons le Champagne après la partie de dominos.
GRIVET, se rasseyant
Neuf heures un quart... Nous aurons à peine le temps de faire la belle.
MADAME RAQUIN
Je ne vous demande que cinq minutes... Reste, Thérèse, puisque tu es souffrante.
SUZANNE, gaiement
Je me porte bien, moi. Je vais vous aider, madame Raquin, ça m'amuse de faire la femme de ménage.
Elles sortent par la porte du fond.
SCÈNE X
THÉRÈSE, GRIVET, CAMILLE, MICHAUD, LAURENT
CAMILLE
Et vous ne savez rien de neuf, monsieur Michaud ?
MICHAUD
Non, rien... J'ai mené ma nièce broder au Luxembourg... Ah ! si, ma foi, il y a du neuf ! il y a le drame de la rue Saint-André-des-Arts.
CAMILLE
Quel drame ?... Monsieur Grivet, en venant, a vu beaucoup de monde dans cette rue.
MICHAUD
Ça ne désemplit pas depuis ce matin... (A Grivet.) La foule regardait en l'air, n'est-ce pas ?
GRIVET
Je ne pourrais pas dire, j'ai changé de trottoir... Alors, c'était bien un accident ? (Il met une calotte et des bouts de manche qu'il sort de sa poche.)
MICHAUD
Oui, on a trouvé à l'hôtel de Bourgogne, dans la malle d'un voyageur qui a disparu, une femme coupée en quatre morceaux.
GRIVET
Est-ce possible ! en quatre morceaux ! Comment peut-on couper une femme en quatre morceaux !
CAMILLE
C'est épouvantable !
GRIVET
Et moi qui passe par là !... Je me souviens, maintenant ; on regardait en l'air... Est-ce qu'on voyait quelque chose, en l'air ?
MICHAUD
On voyait la fenêtre de la chambre où la foule prétend qu'on a trouvé la malle... Mais le fait est faux ; la fenêtre de la chambre en question donne sur la cour.
LAURENT
L'assassin est arrêté ?
MICHAUD
Non. Un de mes anciens collègues, qui conduit l'instruction, me disait ce matin qu'il marchait en pleine obscurité. (Grivet ricane en hochant la tête.) La justice aura beaucoup de mal.
LAURENT
Mais l'identité de la victime a été établie ?
MICHAUD
Non. Le cadavre était nu, et la tête ne se trouvait pas dans la malle.
GRIVET
On l'aura sans doute égarée.
CAMILLE
Grâce, cher monsieur ! Elle me donne la chair de poule, votre femme coupée en quatre morceaux.
GRIVET
Eh ! non, c'est amusant d'avoir peur, quand on est parfaitement sûr qu'on ne court aucun danger. Les histoires de monsieur Michaud, du temps qu'il était commissaire de police, sont très drôles... Vous vous rappelez le gendarme enterré, dont les mains passaient, dans un plant de carottes ? Il nous a raconté ce crime-là l'automne dernier... Ça m'a beaucoup intéressé... Que diable ! ici, nous savons bien qu'il n'y a pas des assassins derrière notre dos. C'est la maison du bon Dieu. Dans un bois, je ne dis pas. Si je traversais un bois avec monsieur Michaud, je le prierais de se taire.
LAURENT, à Michaud
Vous pensez donc que beaucoup de crimes restent impunis ?
MICHAUD
Oui, malheureusement ; les disparitions, les morts lentes, des étouffements, des écrasements sinistres, sans un cri, sans une tache de sang. La justice passe et ne voit rien... Il y a plus d'un meurtrier qui se promène tranquillement au soleil, allez !
GRIVET, ricanant plus haut
Vous voulez rire... Et on ne les arrête pas ?
MICHAUD
Si on ne les arrête pas, mon cher monsieur Grivet, c'est qu'on ne sait pas qu'ils ont tué.
CAMILLE
Alors, la police n'est pas bien faite ?
MICHAUD
Eh ! si, la police est bien faite ; mais elle n'est pas tenue à l'impossible... Je vous répète qu'il y a des assassins fort heureux, vivant grassement, aimés et respectés... Vous avez tort de branler la tête, monsieur Grivet…
GRIVET
Je branle la tête, je branle la tête, laissez-moi donc tranquille !
MICHAUD
Peut-être avez-vous un de ces hommes dans vos connaissances et peut-être lui serrez-vous la main tous les jours.
GRIVET
Ah ! non, par exemple, ne dites pas cela. Ce n'est pas vrai, vous savez bien que ce n'est pas vrai... Si je voulais, je vous raconterais aussi une histoire...
MICHAUD
Racontez-la, votre histoire.
GRIVET
Certainement... Celle de la pie voleuse. (Michaud hausse les épaules.) Vous la connaissez peut-être, vous connaissez tout... Il était une fois une servante qui fut mise en prison pour avoir volé un couvert d'argent. Deux mois plus tard, on retrouva le couvert dans un nid de pie, en abattant un peuplier. C'était une pie qui était la voleuse. On relâcha la servante... Vous voyez bien que les coupables sont toujours punis.
MICHAUD, ricanant
Alors, on a mis la pie en prison ?
GRIVET, se fâchant
La pie en prison ! la pie en prison !... Est-il bête, ce Michaud !
CAMILLE
Eh ! non, ce n'est pas ce que monsieur Grivet a voulu dire. Vous le troublez.
GRIVET
La police est mal faite, voilà tout... C'est immoral.
CAMILLE
Est-ce que tu crois que l'on tue comme ça, sans qu'on le sache, toi, Laurent ?
LAURENT
Moi ?... (Il traverse la scène, en se dirigeant lentement vers Thérèse.) Vous ne voyez pas que monsieur Michaud se moque de vous. Il veut vous effrayer, avec ses histoires. Comment pourrait-il savoir ce qu'il dit n'être su par personne... Et, s'il y a des gens adroits, tant mieux pour eux, après tout !... (Près de Thérèse.) Tenez, madame est moins crédule que vous.
THÉRÈSE
Certes, ce qu'on ne sait pas n'existe pas.
CAMILLE
N'importe, j'aurais mieux aimé qu'on causât d'autre chose. Voulez-vous ? causons d'autre chose.
GRIVET
Moi, je veux bien ; causons d'autre chose.
CAMILLE
Tiens, on n'a pas monté les chaises de la boutique... Venez donc m'aider.
Il descend.
GRIVET, se levant en grommelant
Il appelle ça causer d'autre chose, aller chercher des chaises.
MICHAUD
Venez-vous, monsieur Grivet ?
GRIVET
Passez le premier... La pie en prison ! La pie en prison ! a-t-on jamais vu !... Pour un ancien commissaire de police, vous venez de vous donner là un bien grand ridicule, monsieur Michaud.
Ils descendent tous les deux.
LAURENT, prenant brusquement les mains de Thérèse, baissant la voix
Tu jures de m'obéir ?
THÉRÈSE, de même
Oui, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te plaira.
CAMILLE, d'en bas
Eh ! Laurent, grand fainéant, tu ne pouvais donc pas venir chercher ta chaise, au lieu de laisser descendre ces messieurs.
LAURENT, haussant la voix
Je suis resté pour faire la cour à ta femme. (A Thérèse doucement.) Espère. Nous vivrons heureux à jamais l'un et l'autre.
CAMILLE, d'en bas, riant
Oh ! ça, je te le permets... Tâche de plaire à Thérèse.
LAURENT, à Thérèse
Et souviens-toi de ce que tu as dit : ce qu'on ne sait pas n'existe pas...
On entend des pas dans l'escalier.
Prends garde !
Ils se séparent vivement. Thérèse reprend son attitude rechignée devant sa table à ouvrage. Laurent passe à droite. Les autres personnages remontent, chacun avec une chaise, en riant aux éclats.
CAMILLE, à Laurent
Farceur, va ! Est-il drôle, cet animal !... Tout ça, c'était pour ne pas se donner la peine de descendre.
GRIVET
Enfin, voici le thé.
SCÈNE XI
LES MÊMES, MADAME RAQUIN, SUZANNE, ENTRANT AVEC LE THÉ
MADAME RAQUIN, à Grivet qui tire sa montre
Oui, j'ai pris un quart d'heure... Asseyez-vous, nous allons rattraper le temps perdu.
Grivet s'assoit à gauche, sur le devant ; derrière lui, se place Laurent. Le fauteuil de Madame Raquin est à droite ; Michaud se met derrière elle. Enfin, au fond, au milieu, Camille s'installe dans son fauteuil. — Thérèse ne quitte pas sa table à ouvrage. Suzanne va la rejoindre quand le thé est servi.
CAMILLE, s'asseyant
Là, me voilà dans mon fauteuil... Donne la boîte de dominos, maman.
GRIVET, avec béatitude
C'est un plaisir... Le jeudi, quand je m'éveille, je me dis : « Tiens ! j'irai ce soir jouer aux dominos chez les Raquin. » Eh bien ! vous ne sauriez croire...
SUZANNE, l'interrompant
Voulez-vous que je vous sucre, monsieur Grivet ?
GRIVET
Avec plaisir, mademoiselle, vous êtes charmante. Deux morceaux, n'est-ce pas ?... (Reprenant.) Eh bien ! vous ne sauriez croire...
CAMILLE, l'interrompant
Est-ce que tu ne viens pas, Thérèse ?
MADAME RAQUIN, lui donnant la boîte de dominos
Laisse-la. Tu sais qu'elle est souffrante... Elle n'aime pas jouer aux dominos... S'il vient quelqu'un à la boutique, elle descendra.
CAMILLE
C'est contrariant, quand tout le monde s'amuse, d'avoir devant soi quelqu'un qui ne s'amuse pas... (A Madame Raquin.) Voyons, t'assoiras-tu, maman ?
MADAME RAQUIN, s'asseyant
Oui, oui, me voilà.
CAMILLE
Vous y êtes bien tous ?
MICHAUD
Certainement, et je vais, ce soir, vous battre à plates coutures... Madame Raquin votre thé est un peu plus fort que celui de jeudi dernier... Mais monsieur Grivet disait quelque chose.
GRIVET
Moi, je disais quelque chose ?
MICHAUD
Oui, vous aviez commencé une phrase.
GRIVET
Une phrase, vous croyez... C'est bien surprenant.
MICHAUD
Je vous assure, n'est-ce pas ? madame Raquin. Monsieur Grivet disait : « Eh bien ! vous ne sauriez croire... »
GRIVET
« Eh bien, vous ne sauriez croire... » Non, je ne me souviens plus, plus du tout... Si c'est une plaisanterie que vous faites, monsieur Michaud, vous savez que je la trouve médiocre.
CAMILLE
Vous y êtes bien tous ?... Alors, commençons.
Il vide bruyamment la boîte de dominos. Un silence, pendant lequel les joueurs mêlent les dés et se les partagent.
GRIVET
Monsieur Laurent n'en est pas, et il lui est défendu de donner des conseils... Là, on en prend sept... On ne fouille pas, on ne fouille pas, entendez-vous, monsieur Michaud ?... (Un silence.) Ah ! c'est à moi la pose. J'ai le double-six.
Le théâtre représente la même chambre qu'à l'acte premier. Il est dix heures. La lampe est allumée. Une année s'est écoulée, sans rien changer à la chambre. Même paix, même intimité. Madame Raquin et Thérèse sont en deuil.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Les personnages sont assis comme à la fin de l'acte précédent : Thérèse, devant la table à ouvrage, l'air rêveur et souffrant, sa broderie sur les genoux ; Grivet, Laurent et Michaud, à leur place, devant la table ronde. Seul, le fauteuil de Camille est vide. — Un silence, pendant lequel Madame Raquin et Suzanne servent le thé, en répétant exactement leurs jeux de scène du 1er acte.
LAURENT
Il faut vous distraire, madame Raquin... Donnez-moi la boîte de dominos.
SUZANNE, à Grivet
Voulez-vous que je vous sucre, monsieur Grivet ?
GRIVET
Avec plaisir, mademoiselle. Vous êtes charmante. Deux morceaux, n'est-ce pas ?... Il n'y a que vous pour me sucrer.
LAURENT, tenant la boîte de dominos
Ah ! voici les dominos... Asseyez-vous, madame Raquin.
Madame Raquin s'assoit.
Vous y êtes bien tous ?
MICHAUD
Certainement, et je vais, ce soir, vous battre à plates coutures... Laissez-moi mettre un peu de rhum dans mon thé.
Il se verse du rhum.
LAURENT
Vous y êtes bien tous ?... Alors, commençons.
Il vide bruyamment la boîte de dominos. Les joueurs mêlent le jeu et se le partagent.
GRIVET, avec béatitude
C'est un plaisir... Là, on en prend sept... On ne fouille pas, on ne fouille pas, entendez-vous, monsieur Michaud ?...
Un silence.
Non, aujourd'hui, ce n'est pas à moi la pose !
MADAME RAQUIN, éclatant brusquement en sanglots
Je ne puis pas, je ne puis pas...
Laurent et Michaud se lèvent, et Suzanne vient s'adosser au fauteuil de Madame Raquin.
Quand je vous vois tous, comme autrefois, autour de cette table, je me souviens, mon cœur se fend... Mon pauvre Camille était là.
MICHAUD
Sacrebleu ! Madame Raquin, soyez donc raisonnable !
MADAME RAQUIN
Pardonnez-moi, mon vieil ami, je ne puis pas... Vous vous rappelez comme il aimait à jouer aux dominos. C'est lui qui renversait la boîte. Laurent vient de faire son geste... Et quand je ne m'asseyais pas assez vite, il me grondait. Moi, j'avais peur de le contrarier, ça le rendait malade. Ah ! nos bonnes soirées... Et, maintenant, son fauteuil est vide, voyez-vous !
MICHAUD
Chère dame, vous manquez de courage. Vous finirez par vous mettre au lit.
SUZANNE, embrassant Madame Raquin
Je vous en prie, ne pleurez pas. Ça nous fait tant de peine !
MADAME RAQUIN
Vous avez raison, je dois être forte.
Elle pleure.
GRIVET, repoussant son jeu
Alors, il vaut mieux ne pas jouer. C'est malheureux que ça vous fasse cet effet-là... Vos larmes ne vous rendront pas votre fils.
MICHAUD
Nous sommes tous mortels.
MADAME RAQUIN
Hélas !
GRIVET
Si nous venons chez vous, c'est dans l'intention de vous donner quelque distraction.
MICHAUD
Il faut oublier, ma pauvre amie.
GRIVET
Certainement. Que diable ! ne nous attristons pas... Nous jouons à deux sous la partie, hein ! voulez-vous ?
LAURENT
Tout à l'heure. Laissez à madame Raquin le temps de se remettre... Nous pleurons tous notre cher Camille.
SUZANNE
Entendez-vous, chère dame ? nous le pleurons tous, nous le pleurons avec vous.
Elle s'assoit à ses genoux.
MADAME RAQUIN
Oui, vous êtes bons... Ne m'en voulez pas, si j'ai troublé la partie.
MICHAUD
On ne vous en veut pas. Seulement, depuis un an que l'affreux accident est arrivé, vous devriez vous être fait une raison.
MADAME RAQUIN
Je n'ai pas compté les jours. Je pleure parce que les larmes me montent aux yeux. Excusez-moi... Je vois toujours mon pauvre enfant roulé dans les eaux troubles de la Seine, et je le vois tout petit, quand je l'endormais entre deux couvertures. Quelle affreuse mort! Comme il a dû souffrir !... J'avais un pressentiment sinistre, je le suppliais d'abandonner cette idée de promenade sur l'eau. Il a voulu faire le brave... Si vous saviez comme je l'ai soigné, au berceau ! Pour le sauver d'une fièvre typhoïde, je l'ai tenu trois semaines sur mes genoux, sans dormir.
MICHAUD
Votre nièce vous reste. Ne la désolez pas, ne désolez pas l'ami généreux qui l'a sauvée, et dont l'éternel désespoir sera de n'avoir pu également ramener Camille sur la rive... Votre douleur est égoïste, vous mettez des larmes dans les yeux de Laurent.
LAURENT
Ces souvenirs sont cruels.
MICHAUD
Eh ! vous avez fait ce que vous avez pu. Quand le canot a chaviré, en rencontrant un pieu, je crois... de ces pieux qui servent à tendre les filets pour les anguilles, n'est-ce pas ?...
LAURENT
C'est ce que j'ai pensé. La secousse nous a jetés à l'eau tous les trois.
MICHAUD
Enfin, quand vous êtes tombés, vous avez pu saisir Thérèse...
LAURENT
Je ramais, elle était à côté de moi, je n'ai eu qu'à la prendre par ses vêtements. Lorsque j'ai replongé, Camille avait disparu... Il était à l'avant du canot, il trempait ses mains dans la rivière, il plaisantait, il disait que le bouillon était froid...
MICHAUD
Ne remuez pas ces souvenirs qui vous font frissonner... Vous vous êtes conduit comme un héros, vous avez plongé à trois reprises.
GRIVET
Je crois bien... Il y avait, le lendemain, un article superbe dans mon journal. On y disait que monsieur Laurent méritait une médaille. Ça donnait la chair de poule, rien qu'à lire comment les trois personnes étaient tombées dans la rivière, pendant que leur dîner les attendait au restaurant... Et, huit jours plus tard, quand on a retrouvé ce pauvre monsieur Camille, il y a encore eu un article...
À Michaud.
Vous vous souvenez, c'est monsieur Laurent qui est venu vous chercher pour reconnaître le corps avec lui.
Madame Raquin éclate de nouveau en sanglots.
MICHAUD, d'un ton fâché, baissant la voix
Vraiment, monsieur Grivet, vous auriez bien pu vous taire. Madame Raquin se calmait. Vous donnez là des détails…
GRIVET, piqué, baissant la voix
Mille pardons, c'est vous qui avez commencé à raconter l'accident... Puisqu'on ne joue pas, il faut bien dire quelque chose.
MICHAUD, élevant la voix peu à peu
Eh ! vous avez cent fois cité l'article de votre journal ! C'est désagréable, vous comprenez... Maintenant, madame Raquin en a encore pour un bon quart d'heure à pleurer.
GRIVET, se levant et criant
C'est vous qui avez commencé.
MICHAUD, de même
Eh ! non, morbleu ! c'est vous !
GRIVET, de même
Dites tout de suite que je suis ridicule !
MADAME RAQUIN
Mes bons amis, ne vous disputez pas...
Ils remontent la scène en mâchant de sourdes paroles.
Je vais être sage, je ne pleure plus... Ces conversations me soulagent. J'aime à parler de mon mal, et cela me rappelle ce que je vous dois à tous... Mon cher Laurent, donnez-moi votre main. Vous êtes fâché ?
LAURENT, s'approchant
Oui, contre moi, qui n'ai pu vous les rendre tous les deux.
MADAME RAQUIN, tenant la main de Laurent
Vous êtes mon enfant, et je vous aime. Je prie chaque soir pour vous, qui avez voulu sauver mon fils. Je demande au ciel de veiller sur votre chère existence... Allez, mon fils est là-haut, il m'entendra, et c'est à lui que vous devrez votre bonheur. Chaque fois que vous aurez quelque joie, dites-vous que c'est moi qui ai prié et que c'est Camille qui m'a exaucée.
LAURENT
Chère madame Raquin !
MICHAUD
C'est bien, cela, c'est très bien !
MADAME RAQUIN, à Suzanne
Et maintenant, petite, retourne à ta place. Tu vois, je le fais pour toi, je souris.
SUZANNE
Merci.
Elle se relève et l'embrasse.
MADAME RAQUIN, se remettant lentement au jeu
A qui la pose ?
GRIVET
Vous voulez bien, ah ! c'est gentil !...
Grivet, Laurent et Michaud se rassoient à leurs places.
A qui la pose ?
MICHAUD
A moi... Voilà.
Il pose un domino.
SUZANNE, qui s'est approchée de Thérèse
Bonne amie, voulez-vous que je vous parle du prince bleu ?
THÉRÈSE
Le prince bleu ?
SUZANNE, prenant un tabouret et s'asseyant près de Thérèse
C'est toute une histoire !... Je vais vous la conter à l'oreille; mon oncle n'a pas besoin de savoir. Imaginez-vous que ce jeune homme... C'est un jeune homme. Il a un habit bleu et des moustaches très fines, châtaines, qui lui vont tout à fait bien.
THÉRÈSE
Fais attention, ton oncle t'écoute.
Suzanne se lève à demi et regarde les joueurs.
MICHAUD, avec colère, à Grivet
Mais vous avez boudé au cinq, tout à l'heure, et maintenant vous mettez cinq partout.
GRIVET
J'ai boudé au cinq... Faites excuse, vous vous trompez.
Michaud proteste, la partie continue.
SUZANNE, se rasseyant, reprenant à demi-voix
Je me moque bien de mon oncle, quand il joue aux dominos!... Ce jeune homme venait tous les jours au Luxembourg. Vous savez, mon oncle a l'habitude de s'asseoir sur la terrasse, au troisième arbre à gauche, près du kiosque des journaux... Le prince bleu s'asseyait au quatrième arbre. Il mettait un livre sur ses genoux, et il me regardait, en tournant les pages...
Elle s'arrête de temps à autre, en jetant des regards furtifs sur les joueurs.
THÉRÈSE
C'est tout ?
SUZANNE
Oui, c'est tout ce qui s'est passé au Luxembourg... Ah ! j'oubliais. Un jour il m'a sauvée d'un cerceau qu'une petite fille lançait vers moi à fond de train. Il a donné une grande tape au cerceau pour le diriger d'un autre côté. Ça m'a fait sourire, j'ai songé aux amoureux qui se jettent à la tête de chevaux emportés. Le prince bleu a dû avoir la même idée : il s'est mis à sourire aussi, en me saluant.
THÉRÈSE
Et le roman s'arrête là ?
SUZANNE
Mais non, il commence là... Avant-hier, mon oncle était sorti, je m'ennuyais beaucoup, parce que notre bonne est très bête. Pour m'amuser, j'avais monté la grande lunette d'approche; vous la connaissez, celle que mon oncle avait à Vernon. On voit à plus de deux lieues... Vous savez qu'on aperçoit de notre terrasse tout un bout de Paris. Je regardais du côté de Saint-Sulpice... Il y a de très belles statues, au pied de la grande tour.
MICHAUD, se fâchant, à Grivet
Eh bien ! quoi ! c'est du six, marchez donc.
GRIVET
C'est du six, c'est du six, je le vois bien, parbleu ! mais il faut que je calcule.
La partie continue.
THÉRÈSE
Et le prince bleu ?
SUZANNE
Attendez donc !... Je voyais des cheminées, oh ! des cheminées, des champs, des océans de cheminées ! Quand je tournais un peu la lunette, toutes les cheminées marchaient, se précipitaient les unes sur les autres, défilaient au pas de course, comme des soldats. La lunette en était toute pleine... Tout d'un coup, voilà que j'aperçois, entre deux cheminées, devinez qui ?... le prince bleu !
THÉRÈSE
C'est donc un fumiste, ton prince ?
SUZANNE, se levant
Eh ! non... Il était sur une terrasse comme moi, et le plus drôle, c'est qu'il regardait comme moi dans une lunette. Je l'ai bien reconnu; il avait son habit bleu, avec ses moustaches.
THÉRÈSE
Et il demeure ?
SUZANNE
Mais je ne sais pas. Je ne l'ai vu que dans la lunette d'approche, vous comprenez. C'était sans doute très loin, très loin, du côté de Saint-Sulpice. Quand je regardais avec mes yeux, je ne distinguais que du gris, avec les taches bleues des toits d'ardoises... J'ai même failli le perdre. La lunette a bougé, il m'a fallu refaire un voyage épouvantable sur la mer des cheminées... Maintenant, j'ai un point de repère, la girouette d'une maison voisine de la nôtre.
THÉRÈSE
Tu l'as revu ?
SUZANNE
Oui, hier, aujourd'hui, tous les jours... Est-ce que je fais mal ? Si vous saviez comme il est petit et mignon dans la lunette d'approche ! Il est à peine haut comme ça; on dirait une image; je n'en ai pas peur du tout... Puis, je ne sais pas où il est, moi; je ne sais pas même si c'est bien vrai, ce qu'on aperçoit dans la lunette. C'est tout là-bas... Quand il fait comme ça, Elle fait le signe d'envoyer un baiser, je me redresse, et je ne vois plus que du gris. Je puis croire, n'est-ce pas ? que le prince bleu n'a pas fait ça Elle répète le geste, puisqu'il n'est plus là, puisque j'ai beau écarquiller les yeux...
THÉRÈSE, souriant
Tu me fais du bien... Regardant Laurent. Aime ton prince bleu toujours en rêve.
SUZANNE
Ah ! mais non !... Chut! la partie est finie.
MICHAUD
Allons, à nous deux. La belle, monsieur Grivet.
GRIVET
A vos ordres, monsieur Michaud.
Ils mêlent le jeu.
MADAME RAQUIN, poussant son fauteuil à droite
Laurent, puisque vous êtes debout, auriez-vous l'obligeance d'aller me chercher la corbeille où je mets ma laine ? Elle doit être sur la commode de ma chambre... Prenez une lumière.
LAURENT
C'est inutile.
Il sort par la porte du fond.
MICHAUD
Vous avez là un véritable fils. Il est d'une complaisance...
MADAME RAQUIN
Oui, il est très bon pour nous. Je le charge de nos petites commissions; et, le soir, il nous aide à former la boutique.
GRIVET
L'autre jour, je l'ai vu qui vendait des aiguilles, comme une demoiselle de magasin... Eh! Eh ! une demoiselle de magasin avec de la barbe !
Il rit. Laurent rentre vivement, l'œil hagard, comme s'il était poursuivi ; il s'appuie un instant contre l'armoire.
MADAME RAQUIN
Eh bien ! qu'avez-vous ?
MICHAUD, se levant
Vous êtes malade ?
GRIVET
Vous vous êtes cogné ?
LAURENT
Non, rien, merci... Un éblouissement.
Il descend la scène d'un pas mal assuré.
MADAME RAQUIN
Et la corbeille ?
LAURENT
La corbeille... Je ne sais pas... Je ne l'ai pas.
SUZANNE
Comment ! vous, un homme, vous avez eu peur !
LAURENT, essayant de rire
Peur ? peur de quoi ?... Je n'ai pas trouvé la corbeille.
SUZANNE
Attendez, je la trouverai, moi ! Et si je rencontre votre revenant, je vous l'amène.
Elle sort.
LAURENT, se remettant peu à peu
Vous voyez, ça se passe.
GRIVET
Vous vous portez trop bien. C'est le sang qui vous tourmente.
LAURENT, tressaillant
Oui, le sang me tourmente.
MICHAUD, se rasseyant
Il vous faudrait des tisanes rafraîchissantes.
MADAME RAQUIN
En effet, je vous vois agité depuis quelque temps; je vous ferai un peu de vigne rouge...
À Suzanne qui rentre et qui lui donne la corbeille.
Ah ! tu l'as trouvée.
SUZANNE
Elle était sur la commode...
À Laurent qui est lentement passé à gauche.
Monsieur Laurent je n'ai pas vu votre revenant. Je lui aurai fait peur.
GRIVET
Elle est d'un esprit, cette petite !
On entend la sonnette de la boutique.
SUZANNE
Ne vous dérangez pas. Je vais servir.
Elle descend.
GRIVET
Un trésor, un vrai trésor...
À Michaud.
Nous disons que j'en ai trente-deux et que vous en avez vingt-huit.
MADAME RAQUIN, après avoir cherché dans la corbeille qu'elle a posée sur la cheminée
Non, je ne trouve pas la laine dont j'ai besoin... Il faut que je descende.
Elle descend.
SCÈNE II
Thérèse, Laurent, Grivet, Michaud.
GRIVET, se levant à demi, baissant la voix
Eh ! la partie a failli être compromise tout à l'heure. Ce n'est plus aussi gai qu'autrefois, ici.
MICHAUD, de même
Que voulez-vous ? quand la mort passe dans une maison... Mais rassurez-vous, j'ai trouvé un moyen de ramener nos bons jeudis d'autrefois.
Ils jouent.
THÉRÈSE, bas à Laurent qui s'est rapproché d'elle
Tu as peur, n'est-ce pas ?
LAURENT, de même
Oui... Veux-tu que je vienne, ce soir ?
THÉRÈSE
Attendons, attendons encore. Ayons de la prudence jusqu'au bout.
LAURENT
Il y a un an que nous sommes prudents, un an que je ne t'ai revue. Ce serait si facile. Je rentrerais par la petite porte. Nous sommes libres, maintenant. Nous n'aurions pas peur, ensemble, dans ta chambre.
THÉRÈSE
Non, ne gâtons pas l'avenir... Nous avons besoin de beaucoup de bonheur, Laurent. En trouverons-nous jamais assez !
LAURENT
Aie confiance. Nous nous calmerons aux bras l'un de l'autre, lorsque nous serons deux contre l'effroi... Quand viendrai-je ?
THÉRÈSE
La nuit de nos noces. Et elle ne tardera pas, vois-tu. Le dénouement est proche... Prends garde, voici ma tante.
MADAME RAQUIN, qui est remontée
Thérèse, descends donc, ma fille. On a besoin de toi en bas.
Thérèse sort d'un air accablé. Tous la suivent des yeux.
SCÈNE III
Laurent, Grivet, Michaud, Madame Raquin.
MICHAUD
Avez-vous observé Thérèse, tout à l'heure ? Elle baissait la tête, elle était très pâle.
MADAME RAQUIN
Je l'étudie chaque jour, ses yeux se cernent, ses mains sont agitées de tremblements fébriles.
LAURENT
Oui, elle a aux joues cette flamme rose des poitrinaires.
MADAME RAQUIN
Vous m'avez fait remarquer ces symptômes alarmants, mon cher Laurent, et maintenant je les vois qui grandissent... Aucune douleur ne me sera donc épargnée !
MICHAUD
Bah ! vous vous inquiétez à tort. C'est nerveux. Elle se remettra.
LAURENT
Non, elle est frappée au cœur. Il y a comme un adieu dans ses longs silences, dans ses sourires pâles... Ce sera une lente agonie.
GRIVET
Vous n'êtes guère consolant, mon cher. On devrait l'égayer, cette bonne Thérèse, au lieu de la promener dans des idées funèbres.
MADAME RAQUIN
Hélas ! mon ami, Laurent dit vrai, la blessure est au cœur. Et elle ne veut pas être consolée. Chaque fois que j'essaie de lui faire entendre raison, elle est prise d'impatience, de colère même. Elle se réfugie dans sa douleur comme un animal blessé.
LAURENT
Il faut nous résigner.
MADAME RAQUIN
Ce sera le dernier coup... Je n'ai plus qu'elle, je comptais sur elle pour me fermer les yeux. Si elle s'en allait, je resterais seule au fond de cette boutique, je mourrais dans un coin... Ah ! tenez! je suis bien malheureuse, je ne sais quel vent de malheur est entré chez nous.
Elle pleure.
GRIVET, timidement
Alors, on ne joue plus ?
MICHAUD
Attendez donc, fichtre !...
Il se lève.
Voyons, je veux chercher un remède. A l'âge de Thérèse, que diable ! on n'est pas inconsolable... A-t-elle beaucoup pleuré, après l'affreuse catastrophe de Saint-Ouen ?
MADAME RAQUIN
Non, elle pleure très difficilement... Elle avait une douleur sourde, un accablement d'esprit et de corps, comme lorsqu'on a beaucoup marché. Elle semblait étourdie... Elle était devenue très peureuse.
LAURENT, tressaillant
Très peureuse !
MADAME RAQUIN
Oui... Une nuit, je l'entendis pousser des cris étouffés, j'accourus... Elle ne me reconnaissait pas, elle balbutiait...
LAURENT
Quelque cauchemar... Et elle parlait? que disait-elle?
MADAME RAQUIN
Je n'ai pu comprendre. Elle appelait Camille... Le soir, elle n'ose plus monter ici sans lumière. Le matin, elle est toute lasse, elle se traîne, elle a des gestes fatigués, des regards vides qui me navrent... Je sais bien qu'elle s'en va, qu'elle veut rejoindre mon autre pauvre enfant.
MICHAUD
Eh bien ! chère dame, ma petite enquête est faite, je vous dirai tout net ce que je pense... Mais d'abord, qu'on nous laisse.
LAURENT
Vous voulez rester seul avec madame Raquin ?
MICHAUD
Oui.
GRIVET, se levant
Bien, nous vous laissons... Revenant. Vous savez que vous m'en devez deux, monsieur Michaud... Vous m'appellerez. Je suis à vos ordres.
Laurent et Grivet sortent par la porte du fond.
SCÈNE IV
Michaud, Madame Raquin.
MICHAUD
Allons, ma vieille amie... Je suis un peu brutal...
MADAME RAQUIN
Que me conseillez-vous ?... Si nous pouvions la sauver !
MICHAUD, baissant la voix
Il faut marier Thérèse.
MADAME RAQUIN
La marier!... Ah ! vous êtes cruel !... Je croirais perdre mon pauvre Camille une seconde fois.
MICHAUD
Dame ! je ne fais pas du sentiment, moi !... Je suis un médecin, si vous voulez.
MADAME RAQUIN
Non, c'est impossible... Vous voyez ses larmes. Elle repousserait une pareille pensée avec indignation. Mon fils n'est pas oublié ; vous me feriez douter de votre délicatesse, Michaud... Thérèse ne peut se marier avec Camille dans le cœur. Ce serait une profanation.
MICHAUD
Si vous dites de grands mots!... Une femme qui a peur, le soir, de monter toute seule dans sa chambre, a besoin d'un mari, que diable !
MADAME RAQUIN
Et cet étranger que nous introduirions dans notre intérieur ! Toute ma vieillesse en serait troublée. Nous pourrions faire un mauvais choix, déranger le peu de paix qui nous reste... Non, non, qu'on me laisse mourir avec mon deuil autour de moi.
Elle s'assoit dans son fauteuil, à droite.
MICHAUD
Sans doute, il faudrait chercher un brave cœur qui fût à la fois un bon mari pour Thérèse et un bon fils pour vous, qui remplaçât tout à fait Camille en un mot... Enfin, tenez... Laurent !
MADAME RAQUIN
Lui !
MICHAUD
Eh oui ! quel joli couple ça ferait !... Ma vieille amie, tel est le conseil que je vous donne : il faut les marier ensemble.
MADAME RAQUIN
Eux, Michaud !
MICHAUD
J'étais sûr que vous alliez vous récrier... C'est un projet que je caresse depuis longtemps. Réfléchissez, croyez-en ma vieille expérience. Si, pour mettre une joie dernière dans votre vieillesse, vous vous décidiez à marier Thérèse à la sauver de ce lent chagrin qui la tue, où trouveriez-vous pour elle un meilleur mari que Laurent.
MADAME RAQUIN
Il me semblait qu'ils étaient frère et sœur.
MICHAUD
Eh ! songez à vous ! Je vous veux tous contents, moi ! Le bon temps reviendra. Vous aurez encore deux enfants pour vous fermer les yeux.
MADAME RAQUIN
Ne me tentez pas... Vous avez raison, j'ai bien besoin d'un peu de consolation. Mais j'ai peur que nous ne fassions le mal... Mon pauvre Camille nous punirait de l'oublier si tôt.
MICHAUD
Qui parle de l'oublier ? Laurent a toujours son nom à la bouche... Ça ne sort pas de la famille, que diable !
MADAME RAQUIN
Je suis bien vieille ; mes jambes ne vont plus ; je ne voudrais pourtant que mourir tranquille.
MICHAUD
Allons, vous êtes convaincue... C'est la seule façon de ne pas introduire un étranger dans votre intérieur. Vous ne faites que resserrer des liens d'amitié. Et je vous veux grand'mère, avec des bambins qui grimperont sur vos genoux... Vous souriez, je savais bien que je vous ferais sourire.
MADAME RAQUIN
Oh ! c'est mal, c'est mal de sourire. J'ai l'âme pleine de trouble, mon ami... Mais eux, ils ne voudront jamais. Ils ne pensent guère à ces choses.
MICHAUD
Bah ! nous allons mener l'affaire rondement. Ils sont trop raisonnables pour ne pas comprendre que leur mariage est nécessaire au bonheur de cette maison. C'est dans ce sens qu'il faut leur parler… Je me charge de Laurent. Je le déciderai, en fermant la boutique avec lui. Pendant ce temps, vous direz la chose à Thérèse. Et nous les fiançons ce soir même.
MADAME RAQUIN, se levant
Je suis toute tremblante.
MICHAUD
Tenez, la voici, je vous laisse.
SCÈNE V
Madame Raquin, Thérèse.
MADAME RAQUIN, à Thérèse qui entre l'air abattu
Qu'as-tu encore, mon enfant ? De la soirée, tu n'as dit un mot. Je t'en supplie, tâche d'être un peu moins triste. Fais cela pour ces messieurs...
Thérèse a un geste vague.
Je le sais, on ne commande pas à sa tristesse... Est-ce que tu souffres ?
THÉRÈSE
Non... Je suis bien lasse.
MADAME RAQUIN
Si tu souffrais, il faudrait le dire. Ce serait mal, de te laisser aller, sans vouloir qu'on te soignât... Tu as des palpitations peut-être ? des élancements dans la poitrine, n'est-ce pas ?
THÉRÈSE
Non. Je ne sais. Je n'ai rien... Il me semble que tout s'endort en moi.
MADAME RAQUIN
Chère enfant... Tu me causes bien du chagrin, avec tes silences, tes abattements. Je n'ai plus que toi.
THÉRÈSE
C'est vous qui me conseillez d'oublier ?
MADAME RAQUIN
Je n'ai pas dit cela, je ne puis dire cela... Mais j'ai le devoir de t'interroger, de ne pas t'imposer mon deuil, de savoir s'il est pour toi une consolation... Réponds-moi, avec franchise.
THÉRÈSE
Je suis bien lasse.
MADAME RAQUIN
Je veux que tu me répondes... Tu vis trop seule, tu t'ennuies, n'est-ce pas ? A ton âge, on ne peut pleurer éternellement.
THÉRÈSE
Je ne sais ce que vous voulez dire.
MADAME RAQUIN
Je ne dis rien, je t'interroge, je cherche où est ton mal... Vivre toujours avec une femme en larmes, ce n'est pas gai, je le comprends. Puis, cette chambre est bien grande, bien noire, et peut-être désires-tu...
THÉRÈSE
Je ne désire rien.
MADAME RAQUIN
Ecoute, ne te fâche pas, c'est une vilaine idée, qui nous est venue... Nous avons songé à te remarier.
THÉRÈSE
Moi ! jamais, jamais ! Pourquoi doutez-vous de moi ?
MADAME RAQUIN, très émue
Je le leur disais bien, elle ne peut l'avoir oublié, il est toujours dans son cœur... C'est eux qui m'ont poussée... Et ils ont raison, vois-tu, mon enfant. La maison est trop triste. Tout le monde nous fuirait... Va, tu ferais bien de les écouter.
THÉRÈSE
Jamais !
MADAME RAQUIN
Si, remarie-toi... Je ne me rappelle plus les choses convaincantes qu'ils m'ont dites. J'étais de leur avis. Je me suis chargée de te décider... Je vais appeler Michaud, si tu veux. Il saura mieux parler que moi.
THÉRÈSE
Mon cœur est fermé, il n'entendrait pas. Qu'on me laisse tranquille, je vous en prie... Elle passe à gauche. Me remarier, grand Dieu, et avec qui ?
MADAME RAQUIN
Ils ont eu une bonne idée, ils ont trouvé quelqu'un... Michaud est en train, en cas, de parler à Laurent.
THÉRÈSE
Laurent. C'est à Laurent que vous avez songé!... Mais je ne l'aime pas, je ne veux pas l'aimer !
MADAME RAQUIN
Je t'assure, ils ont raison. J'étais de leur avis... Laurent est presque de la famille. Tu sais combien il est bon, combien il nous est utile. Au premier moment, j'ai été blessée comme toi, il me semblait que c'était mal. Puis, en réfléchissant, j'ai pensé que tu serais moins infidèle à la mémoire de celui qui n'est plus, en épousant son ami, ton sauveur.
THÉRÈSE
Mais moi qui pleure! moi qui veux pleurer !
MADAME RAQUIN
Je plaide contre tes larmes et les miennes... Vois-tu, ils désirent que nous soyons heureuses. Il m'ont dit encore que j'aurais deux enfants, que cela mettrait autour de moi quelque chose de doux et de gai qui m'aiderait à attendre paisiblement la mort… Je suis égoïste, j'ai besoin de te voir sourire... Consens, fais cela pour moi.
THÉRÈSE
Ma chère souffrance... Vous savez que j'ai toujours été résignée, que je n'ai jamais voulu que vous satisfaire.
MADAME RAQUIN
Oui, tu es une bonne fille... Essayant de sourire. Ce sera mon dernier printemps. Nous nous arrangerons une existence, et l'on aura moins froid chez nous. Laurent nous aimera bien... Tu sais que je l'épouse un peu, moi aussi. Tu me le prêteras pour mes petites commissions, pour mes lubies de vieille femme.
THÉRÈSE
Chère tante... J'avais bien compté pourtant que vous me laisseriez pleurer en paix.
MADAME RAQUIN
Tu consens, n'est-ce pas ?
THÉRÈSE
Oui.
MADAME RAQUIN, très émue
Merci, ma fille, tu me rends bien heureuse. Allant tomber sur une chaise, à droite de la table. O mon pauvre enfant, mon pauvre mort, c'est moi qui t'ai trahi la première.
SCÈNE VI
Thérèse, Madame Raquin, Michaud, puis Suzanne, Grivet et Laurent.
MICHAUD, bas à Madame Raquin
Je l'ai décidé ; mais, fichtre ! ça n'a pas été sans peine. Il fait cela pour vous, vous comprenez ; j'ai plaidé votre cause... Il va monter, il met les clavettes aux boulons de la devanture... Et Thérèse ?
MADAME RAQUIN, bas
Elle consent aussi.
Michaud va rejoindre Thérèse à gauche, au fond, et cause bas avec elle.
SUZANNE, arrivant, suivie de Grivet, et continuant une conversation commencée
Non, non, monsieur Grivet, vous êtes un égoïste, je ne danserai pas avec vous à la noce… Comment, vous ne vous êtes pas marié pour ne pas déranger vos petites habitudes ?
GRIVET
Certainement, mademoiselle.
SUZANNE
Fi! le vilain homme !... Vous entendez, pas un bout de contredanse, pas grand comme ça.
Elle va rejoindre Thérèse et Michaud.
GRIVET
Toutes ces petites filles croient que c'est amusant de se marier. J'ai essayé cinq fois...
À Madame Raquin.
Vous vous souvenez, la dernière fois, c'était avec cette grande demoiselle sèche qui donnait des leçons. Les bans étaient publiés, tout allait pour le mieux, lorsqu'elle m'a avoué qu'elle prenait du café au lait le matin. Moi, je déteste le café au lait, je prends du chocolat depuis trente ans. Cela aurait bouleversé mon existence, et j'ai rompu... J'ai bien fait, n'est-ce pas ?
MADAME RAQUIN, souriant
Sans doute.
GRIVET
Ah ! lorsque l'on s'entend, c'est un plaisir... Ainsi Michaud a vu tout de suite que Thérèse et Laurent étaient faits l'un pour l'autre.
MADAME RAQUIN, gravement
Vous avez raison, mon ami.
Elle se lève.
GRIVET
Comme dit la chanson :
Il faut des époux assortis
Dans les liens du mariage...
Regardant sa montre.
Diable ! onze heures moins cinq...
Il s'assoit à droite, met ses caoutchoucs et prend son parapluie.
LAURENT, qui vient de remonter, s'approchant de Madame Raquin
Je viens de causer de votre bonheur avec monsieur Michaud. Vos enfants désirent vous rendre heureuse... chère mère...
MADAME RAQUIN, très émue
Oui, appelez-moi votre mère, mon bon Laurent !
LAURENT
Thérèse, voulez-vous que nous fassions à notre mère une existence douce et paisible ?
THÉRÈSE
Je le veux. Nous avons une tâche à remplir.
MADAME RAQUIN
O mes enfants !...
Prenant les mains de Thérèse et de Laurent et les gardant dans les siennes.
Epousez-la, Laurent, faites qu'elle ne soit plus si triste, et mon fils vous remerciera... Vous me donnez bien de la joie. Je demanderai au ciel qu'il ne nous en punisse pas.
Le théâtre représente une grande chambre à coucher, passage du Pont-Neuf, servant en même temps de salon et de salle à manger. Elle est haute, noire, délabrée, tendue d'un papier gris déteint, garnie de pauvres meubles dépareillés, encombrée de cartons de marchandises. — Au fond, une porte flanquée d'un buffet, à gauche, et d'une armoire, à droite. — A gauche, au second plan, en pan coupé, un lit dans une alcôve et une fenêtre donnant sur un mur nu ; au premier plan, une petite porte, et, sur le devant de la scène, une table à ouvrage. — A droite, au second plan, la rampe d'un escalier tournant descendant dans une boutique ; au premier plan, une cheminée garnie d'une pendule à colonnes et de deux bouquets de fleurs artificielles sous verre; des photographies sont pendues des deux côtés de la glace. — Au milieu de la chambre, une table ronde couverte d'une toile cirée. — Deux fauteuils, l'un bleu, l'autre vert ; des chaises.
La chambre est parée, toute blanche. Grand feu clair. Une lampe allumée. Rideaux blancs au lit, couvre-pieds garni de dentelles, carrés de guipure sur les sièges. De gros bouquets de roses partout, sur le buffet, sur la cheminée, sur la table.
Trois heures du matin.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Thérèse, Madame Raquin et Suzanne, en toilette de noce, entrent par la porte du fond. Madame Raquin et Suzanne n'ont plus leurs châles ni leurs chapeaux. Thérèse est en soie grise; elle va s'asseoir à gauche, d'un air las. Suzanne reste à la porte et se débat un instant contre Grivet et Michaud, en habit noir, qui veulent suivre les dames.
SUZANNE
Mais non, mon oncle ! mais non, monsieur Grivet ! On n'entre pas dans la chambre de la mariée ! C'est inconvenant, ce que vous faites là.
Michaud et Grivet entrent quand même.
MICHAUD, bas à Suzanne
Tais-toi donc. C'est une farce... De même à Grivet. Vous avez le paquet d'orties, monsieur Grivet?
GRIVET
Certainement, depuis ce matin, dans la poche de mon habit... Ça m'a même beaucoup gêné à l'église et au restaurant.
Il s'approche sournoisement du lit.
MADAME RAQUIN, avec un sourire
Allons, messieurs, vous ne pouvez assister à la toilette de la mariée.
MICHAUD
La toilette de la mariée ! Ah ! chère dame, quelle charmante chose !... Si vous aviez besoin de nous pour les épingles, nous vous aiderions.
Il rejoint Grivet.
SUZANNE, à Madame Raquin
Jamais je n'ai vu mon oncle si gai. Il était rouge, rouge, au dessert.
MADAME RAQUIN
Laisse-les rire. Un soir de noces, il est permis de s'amuser. A Vernon, on en fait bien d'autres. Les mariés ne peuvent fermer l'œil de la nuit.
GRIVET, devant le lit
Fichtre ! ce lit est d'un moelleux !... Touchez donc, monsieur Michaud.
MICHAUD
Bigre ! il y a au moins trois matelas... Bas. Vous avez fourré les orties dedans ?
GRIVET, de même
Juste au beau milieu.
MICHAUD, éclatant de rire
Ha ! ha ! vous êtes trop farce, positivement.
GRIVET, riant également
Ha ! ha ! elle est réussie, celle-là, n'est-ce pas ?
MADAME RAQUIN, souriant
Messieurs, la mariée attend.
SUZANNE
Voyons, vous en irez-vous ? Vous êtes agaçants, à la fin !
MICHAUD
Bien, bien, nous partons.
GRIVET, à Thérèse
Madame, nos compliments, et une bonne nuit.
THÉRÈSE, se levant et se rasseyant
Merci, messieurs.
GRIVET, serrant la main de Madame Raquin en se retirant
Vous ne nous en voulez pas, chère dame?
MADAME RAQUIN
Comment donc, mon vieil ami, un soir de noces!
Michaud et Grivet s'en vont lentement en pouffant de rire.
SUZANNE, fermant la porte derrière eux
Ne revenez plus surtout... Il n'y a que le mari qui ait le droit de venir, et encore, lorsque nous le lui permettrons.
SCÈNE II
Thérèse, Madame Raquin, Suzanne
MADAME RAQUIN
Tu devrais te déshabiller, Thérèse, trois heures vont sonner.
THÉRÈSE
Je suis brisée de fatigue... Cette cérémonie, cette promenade en voiture, ce repas qui n'en finissait plus... Laissez-moi là un instant, je vous prie.
SUZANNE
Oui, il faisait une chaleur dans ce restaurant ! J'avais mal à la tête, mais ça s'est dissipé dans le fiacre... À Madame Raquin. C'est vous qui devez être lasse, avec vos mauvaises jambes ! Le médecin vous a pourtant bien défendu de tant vous fatiguer.
MADAME RAQUIN
Une émotion terrible pourrait seule m'être fatale, et, aujourd'hui, je n'ai que des émotions douces à avoir... Les choses se sont bien passées, n'est-ce pas ? C'était convenable.
SUZANNE
Le maire avait l'air tout à fait comme il faut. Quand il s'est mis à lire dans son petit livre rouge, le marié a baissé la tête... Monsieur Grivet a fait une signature superbe sur le registre.
MADAME RAQUIN
A l'église, le prêtre a été bien touchant.
SUZANNE
Oh ! tout le monde pleurait. Je guettais Thérèse, elle n'avait pas envie de rire, Thérèse, je vous assure... Et, l'après-midi, que de monde sur les boulevards ! Nous sommes bien allés deux fois de la Madeleine à la Bastille. Les gens nous regardaient d'un air drôle... La moitié de la noce dormait en arrivant à ce restaurant des Batignolles. Elle rit.
MADAME RAQUIN
Thérèse, tu devrais te déshabiller, mon enfant.
THÉRÈSE
Encore un instant, causez encore un instant.
SUZANNE
Voulez-vous que je vous serve de femme de chambre?... Attendez... Maintenant, laissez-moi faire. Comme ça, vous ne vous fatiguerez pas.
MADAME RAQUIN
Donne-moi son chapeau.
SUZANNE, ôtant le chapeau et le donnant à Madame Raquin qui va le serrer dans l'armoire
Là, vous voyez que vous n'avez pas besoin de vous remuer... Ah ! pourtant, il faut que vous vous leviez, si vous voulez que je retire la robe.
THÉRÈSE, se levant
Comme tu me tourmentes !
MADAME RAQUIN
Il est tard, ma fille.
SUZANNE, dégrafant la robe, ôtant les épingles
Un mari, ça doit être terrible. Une de mes amies qui s'est mariée, pleurait, pleurait... Vous ne vous serrez presque pas, et votre taille est très mince. Vous avez raison de porter des corsages un peu longs... Ah! voilà une épingle, par exemple ! qui tient joliment. J'ai envie d'aller chercher monsieur Grivet. Elle rit.
THÉRÈSE
Le frisson me prend. Dépêche-toi, ma chère, Suzanne. Nous allons nous mettre devant le feu...
Elles traversent toutes deux.
SUZANNE
Tiens ! vous avez un accroc dans votre volant. Elle est magnifique, votre soie; elle se tient debout... Ah ! que vous êtes nerveuse, bonne amie ! Vous frémissez comme Thisbé, sous mes doigts. Thisbé, c'est une chatte que mon oncle m'a donnée. Je prends bien garde pourtant de ne pas vous faire de chatouilles.
THÉRÈSE
J'ai un peu de fièvre, Suzanne.
SUZANNE
J'en suis à la dernière agrafe, allez!... Elle enlève la robe et la remet à Madame Raquin. J'ai fini... Je vais vous coiffer pour la nuit, maintenant, voulez-vous?
MADAME RAQUIN
C'est cela.
Elle sort par le fond en emportant la robe.
SUZANNE, après avoir fait asseoir Thérèse devant le feu
Vous voilà déjà toute rouge. Vous étiez tantôt pâle comme une morte.
THÉRÈSE
C'est le feu qui me saisit.
SUZANNE, derrière elle, la décoiffant
Baissez un peu la tête... Vous avez des cheveux superbes... Dites, bonne amie, je voudrais vous questionner ; je suis très curieuse, vous savez ; les petites filles aiment à se renseigner... Votre cœur bat bien fort, et c'est pour cela que vous tremblez, n'est-ce pas?
THÉRÈSE
Mon cœur n'a pas dix-sept ans comme le tien, ma chère.
SUZANNE
Je ne vous fâche pas, au moins?... Toute la journée, j'ai pensé que si j'étais à votre place, je serais bien sotte, et alors je me suis promis de voir comment vous vous y prendriez pour votre toilette de nuit, afin de ne pas avoir l'air gauche, quand viendra mon tour... Vous êtes un peu triste, mais vous avez du courage. Moi, j'ai peur de sangloter comme une bête.
THÉRÈSE
Le prince bleu est donc un prince terrible ?
SUZANNE
Ne vous moquez pas... Cela vous va bien d'être décoiffée ; vous ressemblez à ces reines qu'on voit sur les images... Pas de nattes, n'est-ce pas ? rien qu'un chignon.
THÉRÈSE
Oui, noue simplement les cheveux.
Madame Raquin rentre et prend un peignoir blanc dans l'armoire.
SUZANNE, la recoiffant
Si vous me promettiez de ne pas rire, je vous dirais ce que j'éprouverais à votre place... Je serais contente, oh ! mais contente comme je ne l'ai jamais été. Et, avec cela, j'aurais une peur atroce. Il me semblerait marcher sur des nuages, entrer dans quelque chose d'inconnu, de doux et de terrifiant, avec une musique très douce, des parfums très suaves. Et j'avancerais dans une lumière blanche, poussée malgré moi par une joie si frissonnante, que je croirais en mourir... N'est-ce pas ce que vous ressentez ?
THÉRÈSE
Si... D'un ton plus bas. De la musique, des parfums, une grande lumière, tout le printemps de la jeunesse, et de l'amour.
SUZANNE
Mais vous grelottez encore.
THÉRÈSE
J'ai pris froid, je ne puis me réchauffer.
MADAME RAQUIN, venant s'asseoir au coin de la cheminée
Je vais faire tiédir ton peignoir.
Elle présente le peignoir au feu.
SUZANNE, reprenant
Et quand le prince bleu attendrait, comme attend monsieur Laurent, je mettrais quelque malice à le laisser s'impatienter. Puis, lorsqu'il serait à la porte, oh! alors, je deviendrais stupide, je me ferais toute petite, toute petite, et je tâcherais qu'il ne me trouve plus... Je ne sais plus ensuite, j'ai des douleurs quand j'y songe.
MADAME RAQUIN, retournant le peignoir, souriant
Il ne faut pas y songer, Suzanne. Les enfants n'ont donc que les poupées, les fleurs et les maris en tête !
THÉRÈSE
La vie est plus rude.
SUZANNE, à Thérèse
Est-ce que ce n'est pas ce que vous éprouvez ?
THÉRÈSE
Si... D'un ton plus bas. J'aurais voulu ne pas me marier, l'hiver, dans cette chambre. A Vernon, en mai, les acacias sont en fleurs, les nuits sont tièdes.
SUZANNE
Vous voilà coiffée.
Thérèse et Madame Raquin se lèvent.
SUZANNE
Vous allez mettre votre peignoir tout chaud.
MADAME RAQUIN, aidant Thérèse à mettre le peignoir
Il me brûle les mains.
SUZANNE
Vous n'avez plus froid, j'espère ?
THÉRÈSE
Merci.
SUZANNE, la regardant
Ah ! vous êtes gentille, vous avez l'air d'une vraie mariée, dans ces dentelles.
MADAME RAQUIN
Maintenant, nous allons te laisser seule, mon enfant.
THÉRÈSE
Seule, seule... Attendez... Il me semble que j'ai encore quelque chose à vous dire.
MADAME RAQUIN
Non, ne parle pas ; j'évite de parler, moi, tu vois bien. Je ne veux pas te mettre en larmes. Si tu savais quel effort j'ai dû faire, depuis ce matin ! J'ai le cœur serré, et pourtant je dois être, je suis heureuse... Tout est fini. Tu as vu comme notre vieil ami Michaud est gai. Il faut être gaie.
THÉRÈSE
Vous avez raison, j'ai la tête malade. Au revoir.
MADAME RAQUIN
Au revoir... Revenant. Dis-moi, tu n'as pas de chagrin, tu ne me caches pas quelque souffrance ?... Ce qui me soutient, c'est la pensée que nous avons fait ton bonheur... Tu aimeras ton mari, qui mérite notre tendresse à toutes deux. Tu l'aimeras comme tu as aimé... Non, je n'ai rien à te dire, je ne veux rien te dire. Nous avons fait de notre mieux, et je te souhaite beaucoup de joie, ma fille, pour toutes les consolations que tu me donnes.
SUZANNE
On dirait que vous la laissez avec une bande de loups, cette pauvre Thérèse, au fond d'une caverne. La caverne sent bon. Il y a des roses partout. C'est doux et gentil comme dans un nid.
THÉRÈSE
Ces fleurs ont coûté cher, vous avez fait des folies.
MADAME RAQUIN
Je sais que tu aimes le printemps; j'ai voulu en mettre un petit coin dans ta chambre, la nuit de tes noces. Tu pourras y faire le rêve de Suzanne, croire que tu visites les jardins du paradis... Tu souris, vois-tu. Sois heureuse, au milieu de tes roses. Au revoir, ma fille.
Elle l'embrasse.
SUZANNE
Et moi, vous ne m'embrassez pas, bonne amie ?
Thérèse l'embrasse.
SUZANNE
Vous voilà redevenue toute pâle. C'est le prince bleu qui approche... Regardant autour d'elle avant de sortir. Oh ! c'est terrible, une chambre comme ça, pleine de roses.
SCÈNE III
Laurent, Thérèse
Thérèse restée seule, revient avec lenteur s'asseoir près du feu. Un silence. Laurent encore en toilette de noces, entre doucement, ferme la porte et s'avance d'un air gêné.
LAURENT
Thérèse, mon cher amour...
THÉRÈSE, le repoussant
Non, attends, j'ai froid.
LAURENT, après un silence
Enfin, nous voilà seuls, ma Thérèse, loin des autres, libres de nous aimer... La vie est à nous, cette chambre est à nous, et tu es à moi, chère femme, parce que je t'ai conquise, et que tu as bien voulu te donner.
Il cherche à l'embrasser.
THÉRÈSE, le repoussant
Non, tout à l'heure, je suis toute frissonnante.
LAURENT
Pauvre ange !... Donne tes pieds, que je les réchauffe dans mes mains.
Il s'agenouille devant elle et essaye de lui prendre les pieds, qu'elle retire.
LAURENT
C'est que l'heure est venue, vois-tu. Rappelle-toi. Il y a un an que nous attendons, un an que nous travaillons à cette nuit d'amour. Il nous la faut, n'est-ce pas ? pour nous payer toute notre prudence et tout ce que tu sais, nos souffrances, nos angoisses...
THÉRÈSE
Je me rappelle... Ne reste pas là. Assieds-toi un instant. Nous causerons.
LAURENT, se relevant
Pourquoi trembles-tu ? J'ai fermé la porte, et je suis ton mari... Jadis, quand je venais, tu ne tremblais pas, tu riais, tu parlais haut, au risque de nous faire surprendre. Maintenant, tu parles à voix basse, comme si quelqu'un nous écoutait derrière ces murs... Va, nous pouvons élever la voix, et rire, et nous aimer. C'est notre nuit de noces, personne ne viendra.
THÉRÈSE, avec épouvante
Ne dis pas cela, ne dis pas cela... Tu es plus pâle que moi, Laurent et ta langue balbutie à dire ces choses. Ne fais pas le brave. Attends que nous osions, pour nous embrasser... Tu as peur d'avoir l'air d'un imbécile, n'est-ce pas ? en ne me prenant pas un baiser. Tu es un enfant. Nous ne sommes pas des mariés comme les autres... Assieds-toi. Causons.
Il passe derrière elle, s'accoude à la cheminée, pendant qu'elle reprend d'un autre ton de voix, familier et indifférent.
THÉRÈSE
Il a fait beaucoup de vent aujourd'hui.
LAURENT
Un vent très froid. Il s'est un peu calmé, l'après-midi.
THÉRÈSE
Oui, il y avait des toilettes sur les boulevards... N'importe, les abricotiers feront bien de ne pas se presser de fleurir.
LAURENT
Les coups de gelée, en mars, sont très mauvais pour les arbres fruitiers. A Vernon, tu dois te souvenir...
Il s'arrête. Tous deux rêvent un instant.
THÉRÈSE, à voix basse
A Vernon, c'était l'enfance... Reprenant son ton de voix familier et indifférent. Mets donc une bûche au feu. Il commence à faire bon, ici... Crois-tu qu'il soit quatre heures?
LAURENT, regardant la pendule
Non, pas encore.
Il passe à gauche et va s'asseoir à l'autre bout de la pièce.
THÉRÈSE
C'est étonnant, la nuit est longue... Est-ce que tu es comme moi ? je n'aime guère aller en fiacre. Rien n'est plus stupide que de rouler pendant des heures. Ça m'endort... Je déteste aussi manger au restaurant.
LAURENT
On n'y est jamais aussi bien que chez soi.
THÉRÈSE
A la campagne, je ne dis pas.
LAURENT
On mange d'excellentes choses, à la campagne... Tu te rappelles, les guinguettes, au bord de l'eau…
Il se lève.
THÉRÈSE, se levant brusquement, d'une voix rude
Tais-toi ! Pourquoi lâches-tu les souvenirs ? Je les écoute malgré moi battre dans ta tête et dans la mienne, et la cruelle histoire se déroule... Non, ne disons plus rien, ne pensons plus. Sous les mots que tu prononces, j'en entends d'autres ; j'entends ce que tu penses et ce que tu ne dis pas... N'est-ce pas ? tu en étais à l'accident ? Tais-toi !
Un silence.
LAURENT
Thérèse, parle, je t'en conjure. Ce silence est trop lourd. Parle-moi...
THÉRÈSE, allant s'asseoir à droite, les mains serrées aux tempes
Ferme les yeux, tâche de t'anéantir.
LAURENT
Non, j'ai besoin d'entendre le son de ta voix. Dis-moi quelque chose, ce que tu voudras, comme tout à l'heure, que le temps est mauvais, que la nuit est longue...
THÉRÈSE
Je pense quand même, je ne puis pas ne pas penser. Tu as raison, le silence est mauvais, et les mots me jailliraient des lèvres... Essayant de sourire, d'une voix gaie. La mairie était toute froide, ce matin. J'avais les pieds glacés. Mais je me les suis réchauffés sur un calorifère, à l'église. Tu l'as vu, le calorifère ? Il était près de l'endroit où nous nous sommes mis à genoux.
LAURENT
Parfaitement... Grivet est resté planté dessus pendant toute la cérémonie. Il avait un air de jubilation, ce diable de Grivet ! il était fort drôle, n'est-ce pas ?
Ils se forcent tous les deux pour rire.
THÉRÈSE
L'église était un peu noire, à cause du temps. As-tu remarqué la dentelle de la nappe de l'autel ? C'est de la dentelle à dix francs le mètre, au moins. Je n'en ai pas de si belle dans mon magasin... Des odeurs d'encens traînaient, si douces qu'elles me faisaient mal... J'ai cru d'abord que nous étions seuls, au fond de cette grande église vide, et cela me plaisait. Sa voix s'assombrit peu à peu. Puis, des voix ont chanté. Tu as dû remarquer, dans une chapelle, de l'autre côté de la nef...?
LAURENT, hésitant
J'ai aperçu du monde avec des cierges, je crois.
THÉRÈSE, prise d'une terreur croissante
C'était un enterrement. Quand je levais les yeux, j'avais en face de moi le drap noir, avec la grande croix blanche... Elle se lève et recule lentement. La bière a passé près de nous. Je l'ai regardée. Une pauvre bière, courte, étroite, toute mesquine; quelque misérable mort, souffreteux et malingre... Elle est arrivée près de Laurent et se heurte à son épaule. Ils tressaillent tous les deux. Puis, elle reprend, d'une voix basse et ardente. Tu l'as vu à la Morgue, toi, Laurent?
LAURENT
Oui.
THÉRÈSE
Paraissait-il avoir beaucoup souffert ?
LAURENT
Horriblement.
THÉRÈSE
Il avait les yeux ouverts, et il te regardait, n'est-ce pas ?
LAURENT
Oui... Il était atroce, bleui et gonflé par l'eau. Et il riait, le coin de la bouche tordu.
THÉRÈSE
Il riait, tu crois... Dis-moi, dis-moi tout, dis-moi comment il était... Dans mes nuits d'insomnie, je ne l'ai jamais vu nettement, et j'ai une rage, une rage de le voir.
LAURENT, d'une voix terrible, secouant Thérèse
Tais-toi ! Réveille-toi !... Nous nous endormons tous les deux. De quoi me parles-tu ? Et si j'ai répondu, j'ai menti. Je n'ai rien vu, rien, rien... Quel jeu imbécile jouons-nous donc là, nous autres !
THÉRÈSE
Ah ! je sentais que les mots monteraient malgré nous à nos lèvres. Tout nous a ramené à lui, les abricotiers en fleurs, les guinguettes du bord de l'eau, les bières mesquines qui passent... Va, il n'est plus pour nous de causerie indifférente. Il est au bout de toutes nos pensées.
LAURENT
Embrasse-moi.
THÉRÈSE
J'entendais bien que tu ne me parlais que de lui et que je ne te répondais que sur lui. Ce n'est pas notre faute, si l'affreux récit s'est déroulé en nous, et si nous l'avons achevé à voix haute.
LAURENT, cherchant à la prendre dans ses bras
Embrasse-moi, Thérèse. Nos baisers nous guériront. Nous nous sommes mariés pour nous calmer aux bras l'un de l'autre... Embrasse-moi, et oublions, chère femme.
THÉRÈSE, le repoussant
Ne me tourmente pas, je t'en supplie. Un moment encore... Rassure-moi, sois bon et gai comme autrefois.
Un silence. Laurent fait quelques pas; puis il sort vivement par la porte du fond, comme pris d'une idée subite.
SCÈNE IV
Thérèse, seule
THÉRÈSE
Il me laisse seule... Ne me quitte pas, Laurent. je suis à toi... Il n'est plus là, et me voilà seule, maintenant... La lampe baisse, je crois. Si elle allait s'éteindre, si j'allais rester dans le noir... Je ne veux pas être seule, je ne veux pas qu'il fasse nuit... Aussi pourquoi lui ai-je refusé ce baiser ? Je ne sais ce que j'avais, mes lèvres étaient froides comme de la glace, et il me semblait que ce baiser me tuerait... Où peut-il s'en être allé?...
On frappe à la petite porte.
THÉRÈSE
Grand Dieu ! Voilà l'autre qui revient, à présent ! qui revient pour ma nuit de noces! L'avez-vous entendu? Il frappe contre le bois de lit, il m'appelle sur l'oreiller... Va-t'en, j'ai peur...
Elle reste frissonnante, les mains sur les yeux. On frappe de nouveau, et peu à peu elle se calme, elle sourit.
THÉRÈSE
Non, ce n'est pas l'autre, c'est mon cher amour, c'est mon cher passé... Merci pour ta bonne pensée, Laurent. Je reconnais ton appel.
Elle va ouvrir, Laurent entre.
SCÈNE V
Laurent, Thérèse
Ils répètent exactement les mêmes jeux de scène qu'au commencement de la scène V de l'acte I.
THÉRÈSE
Toi, mon Laurent.... Elle se pend à son cou. Je sentais que tu allais venir, mon cher amour, je songeais à toi. Il y a longtemps que je n'ai pu te tenir comme cela, à moi toute seule.
LAURENT
Souviens-toi, tu m'avais pris jusqu'à mon sommeil. Et je rêvais comment ne nous séparer jamais... Cette nuit, ce beau songe est réalisé, Thérèse : tu es là, pour toujours, sur ma poitrine...
THÉRÈSE
Ce sera une joie sans fin, une longue promenade au soleil.
LAURENT
Embrasse-moi donc, chère femme.
THÉRÈSE, se dégageant brusquement des bras de Laurent, avec éclat
Eh bien ! non, eh bien ! non... A quoi bon jouer cette comédie du passé ? Nous ne nous aimons plus, c'est clair. Nous avons tué l'amour. Est-ce que tu crois que je ne te sens pas glacé entre mes bras ? Tenons-nous tranquilles. Ce serait cruel et ignoble.
LAURENT
Tu es à moi, je t'aurai, je te guérirai malgré toi de tes peurs nerveuses... Ce qui serait cruel, ce serait de ne plus nous aimer, de ne trouver qu'un cauchemar à la place du bonheur rêvé... Viens, mets encore tes bras à mon cou.
THÉRÈSE
Non, il ne faut pas tenter la souffrance.
LAURENT
Comprends donc combien il est ridicule, après nous être aimés si hardiment ici, d'y passer une nuit pareille... Personne ne viendra.
THÉRÈSE, avec effroi
Tu as déjà dit cela, ne le répète pas, je t'en supplie... Il viendrait peut-être.
LAURENT
Veux-tu donc me rendre fou?...
Elle passe à gauche, et il marche vers elle.
LAURENT
Je t'ai achetée assez cher, pour que tu ne te refuses pas.
THÉRÈSE, se débattant
Grâce !... Le bruit de nos baisers l'appellerait... J'ai peur, vois-tu, j'ai peur!...
Laurent va l'étreindre dans ses bras, lorsqu'il aperçoit le portrait de Camille, pendu au-dessus du buffet.
LAURENT, terrifié, reculant, montrant du doigt le portrait
Là, là... Camille...
THÉRÈSE, revenant d'un bond se placer derrière lui
Je te disais bien... J'ai senti un souffle froid derrière mon dos... Où le vois-tu ?
LAURENT
Là, dans l'ombre.
THÉRÈSE
Derrière le lit?
LAURENT
Non, à droite... Il ne bouge pas, il nous regarde longuement, longuement... Il est comme je l'ai vu, blafard, boueux, avec son sourire à un coin de la bouche.
THÉRÈSE, regardant
Mais c'est son portrait que tu vois !
LAURENT
Son portrait...
THÉRÈSE
Oui, la peinture que tu as faite, tu sais bien ?
LAURENT
Non, je ne sais plus... C'est son portrait, tu crois... J'avais vu ses yeux remuer. Tiens ! je les vois remuer encore... Son portrait, eh bien ! va le décrocher. Il nous gêne, à nous regarder si fixement.
THÉRÈSE
Non, je n'ose pas.
LAURENT
Je t'en prie, va.
THÉRÈSE
Non.
LAURENT
Nous le retournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur, nous pourrons nous embrasser peut-être.
THÉRÈSE
Non... Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même ?
LAURENT
C'est qu'il ne me quitte pas des yeux... Je te dis que ses yeux remuent ! Ils me suivent, ils m'écrasent...
Il s'approche lentement.
LAURENT
Je baisserai la tête, et quand je ne le verrai plus...
Il décroche le portrait dans un mouvement de rage.
SCÈNE VI
Laurent, Madame Raquin, Thérèse
MADAME RAQUIN, sur le seuil de la porte
Qu'ont-ils donc ? j'ai entendu des cris.
LAURENT, tenant toujours le portrait, le contemplant malgré lui
Il est affreux... Il est là, comme lorsque nous l'avons jeté à l'eau.
MADAME RAQUIN, s'avançant en trébuchant
Dieu juste ! ils ont tué mon enfant!...
Thérèse éperdue, pousse un cri de terreur. Laurent, épouvanté, jette le portrait sur le lit, et recule devant Madame Raquin, qui balbutie.
MADAME RAQUIN
Assassin, assassin!...
Elle est prise de spasmes, chancelle jusqu'au lit, veut se retenir à un des rideaux qu'elle arrache, et reste un instant adossée au mur, haletante et terrible. — Laurent poursuivi par ses regards, passe à droite et se réfugie auprès de Thérèse.
LAURENT
C'est la crise dont elle était menacée. La paralysie monte et la prend à la gorge.
MADAME RAQUIN, s'avançant de nouveau, faisant un effort suprême
Mon pauvre enfant... Les misérables, les misérables !
THÉRÈSE
L'horrible chose !... Elle est tordue comme dans un étau. Je n'ose lui porter secours.
MADAME RAQUIN, rejetée en arrière, terrassée, s'affaissant sur une chaise, à gauche
Misère !... je ne peux... je ne peux plus...
Elle reste raide et muette, les yeux ardemment fixés sur Thérèse et Laurent qui frissonnent.
THÉRÈSE
Elle se meurt.
LAURENT
Non, ses yeux vivent, ses yeux nous menacent... Ah ! que ses lèvres et ses membres soient de pierre !
Le théâtre représente une grande chambre à coucher, passage du Pont-Neuf, servant en même temps de salon et de salle à manger. Elle est haute, noire, délabrée, tendue d'un papier gris déteint, garnie de pauvres meubles dépareillés, encombrée de cartons de marchandises. — Au fond, une porte flanquée d'un buffet, à gauche, et d'une armoire, à droite. — A gauche, au second plan, en pan coupé, un lit dans une alcôve et une fenêtre donnant sur un mur nu ; au premier plan, une petite porte, et, sur le devant de la scène, une table à ouvrage. — A droite, au second plan, la rampe d'un escalier tournant descendant dans une boutique ; au premier plan, une cheminée garnie d'une pendule à colonnes et de deux bouquets de fleurs artificielles sous verre; des photographies sont pendues des deux côtés de la glace. — Au milieu de la chambre, une table ronde couverte d'une toile cirée. — Deux fauteuils, l'un bleu, l'autre vert ; des chaises.
Cinq heures. — La chambre a repris son humidité noire. Rideaux sales. Ménage abandonné, poussière, torchons oubliés sur les sièges, vaisselle traînant sur les meubles. Un matelas roulé est jeté derrière un rideau du lit.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
Thérèse et Suzanne travaillent, assises devant la table à ouvrage, à droite.
THÉRÈSE, gaiement
Alors, tu as appris enfin où demeure le prince bleu... L'amour ne rend donc pas sotte comme on dit.
SUZANNE
Je ne sais pas, je suis très futée, moi... Vous comprenez, à la longue, ça ne m'amusait plus du tout, de voir mon prince d'une demi-lieue, toujours sage comme une image... Entre nous, il était trop sage, beaucoup trop sage.
THÉRÈSE, riant
Tu aimes donc les amoureux méchants ?
SUZANNE
Je ne sais pas... Il me semble qu'un amoureux dont on n'a pas peur, n'est pas un amoureux sérieux. Quand j'apercevais mon prince tout là-bas, je ne sais où, dans le ciel, au milieu des cheminées, je croyais voir un de ces anges de mon livre de messe qui ont des nuages sous les pieds. C'est gentil, mais ça finit par être bien ennuyeux, allez !... Alors, le jour de ma fête, je me suis fait donner un plan de Paris par mon oncle.
THÉRÈSE
Un plan de Paris !
SUZANNE
Oui... Mon oncle a été un peu étonné... Quand j'ai eu le plan, oh ! j'ai fait des travaux, des travaux considérables ! J'ai tiré des lignes avec une règle, j'ai pris des distances avec un compas, j'ai additionné, j'ai multiplié. Et, lorsque je croyais avoir trouvé la terrasse du prince, je plantais une épingle dans le plan; puis, le lendemain, je forçais mon oncle à prendre la rue où devait se trouver la maison.
THÉRÈSE, gaiement
Ma chère, elle est jolie, ton histoire. (Regardant la pendule et devenant brusquement très sombre.) Cinq heures déjà... Laurent va rentrer.
SUZANNE
Qu'avez-vous ? Vous étiez si gaie tout à l'heure !
THÉRÈSE, reprenant
Et c'est ton plan qui t'a donné l'adresse du prince bleu ?
SUZANNE
Ah ! bien oui, il ne m'a rien donné du tout, mon plan ! Si vous saviez où mon plan m'a menée !... Un jour, il m'a conduite devant une grande vilaine maison, où l'on fabrique du cirage ; un autre jour, devant un atelier de photographie ; un autre jour, en face d'un séminaire ou d'une prison, je ne sais plus... Vous ne riez pas ? C'est drôle pourtant... Est-ce que vous êtes malade ?
THÉRÈSE
Non... Mon mari va rentrer, je songeais... Quand tu seras mariée, tu le feras encadrer, ce bienheureux plan !
SUZANNE, se levant et venant à droite, en passant derrière Thérèse
Mais, puisque je vous dis qu'il ne m'a servi à rien !... Vous ne m'écoutez donc pas ?... Une après-midi, j'étais allée au marché aux fleurs de Saint-Sulpice ; je voulais des capucines pour notre terrasse... (Sur le devant de la scène.) Savez-vous qui je vois au milieu du marché ?... le prince bleu, chargé de fleurs, avec des pots dans ses poches, des pots sous ses bras, des pots dans ses mains. Il a eu l'air très bête, avec ses pots, lorsqu'il m'a aperçue... Puis, il m'a suivie ; il ne savait comment se débarrasser de ses pots, il m'a dit que tous ces pots-là étaient pour sa terrasse. Puis, il est devenu l'ami de mon oncle, il lui a demandé ma main, et je l'épouse, voilà... J'ai fait des cocottes avec le plan, et je ne regarde plus que la lune, le soir, avec la lunette... M'avez-vous écoutée, bonne amie ?
THÉRÈSE
Oui, et ton histoire est un beau conte... Tu es donc toujours dans le ciel, toujours dans les fleurs, toujours dans le rire. Ah ! chère fille, avec ton bel oiseau bleu, si tu savais... (Regardant la pendule.) Cinq heures, il est bien cinq heures, n'est-ce pas ? Il faut que je mette la table.
SUZANNE
Je vais vous aider...
Thérèse se lève. Suzanne l'aide à mettre la table ; trois couverts.
SUZANNE
Je suis une sans-cœur d'être si gaie chez vous, lorsque je sais que votre bonheur est attristé par la cruelle situation de cette pauvre madame Raquin... Comment va-t-elle, aujourd'hui ?
THÉRÈSE
Elle est toujours muette, toujours immobile, mais elle ne paraît pas souffrir.
SUZANNE
Le médecin l'avait prévenue, elle se fatiguait trop... La paralysie a été impitoyable. C'est comme un coup de foudre qui l'a changée en pierre, cette chère dame... Quand elle est là, roide dans son fauteuil, la tête droite et blanche, les mains pâles sur les genoux, je crois voir une de ces statues de terreur et de deuil, qui sont assises au pied des tombeaux, dans les églises; et j'ai le cœur tout épouvanté, je ne sais pourquoi... Elle ne peut lever les mains, n'est-ce pas ?
THÉRÈSE
Les mains sont mortes comme les jambes.
SUZANNE
Ah! Seigneur ! c'est une pitié !... Mon oncle croit qu'elle n'entend plus, qu'elle ne comprend plus. Il dit que ce serait un grand bienfait pour elle que de perdre l'intelligence.
THÉRÈSE
Il se trompe, elle entend, elle comprend tout. L'intelligence est restée lucide, les yeux vivent.
SUZANNE
Oui, il m'a semblé que ses yeux avaient grandi. Ils sont énormes maintenant ; ils sont devenus noirs et terribles, dans ce visage mort... Je ne suis pas peureuse, et, la nuit, j'ai des frissons, en pensant à cette pauvre dame. Vous savez, ces histoires de gens enterrés vivants ? Je m'imagine qu'on l'a enterrée toute vive, et qu'elle est là, au fond d'une fosse, avec un gros tas de terre sur la poitrine, qui l'empêche de crier... A quoi peut-elle songer tout le long de la journée ? C'est affreux, d'être comme cela, et de penser toujours, toujours... Mais vous êtes si bons pour elle !
THÉRÈSE
Nous ne faisons que notre devoir.
SUZANNE
Et il n'y a que vous, n'est-ce pas ? qui compreniez le langage de ses yeux. Moi, je n'y entends rien; monsieur Grivet, qui se pique de saisir ses moindres souhaits, répond tout de travers. C'est encore heureux, qu'elle vous ait à côté d'elle; elle ne manque de rien... Ah ! mon oncle le dit bien souvent : «Les Raquin, mais c'est la maison du bon Dieu !» La joie reviendra, vous verrez. Le médecin a quelque espoir ?
THÉRÈSE
Bien peu.
SUZANNE
La dernière fois, j'étais là, et il a pourtant dit que la pauvre dame pouvait recouvrer la voix et l'usage de ses membres.
THÉRÈSE
Il n'y faut pas compter... Nous n'osons y compter.
SUZANNE
Si, si, espérez...
Elles ont achevé de mettre la table, et elles viennent sur le devant de la scène.
SUZANNE
Et monsieur Laurent, on ne le voit plus ici ?
THÉRÈSE
Depuis qu'il a quitté son administration et qu'il s'est remis à la peinture, il part le matin et ne rentre souvent que le soir... Il travaille beaucoup, il veut envoyer un grand tableau au prochain Salon.
SUZANNE
Monsieur Laurent est devenu bien comme il faut. Il ne rit plus si haut, il a l'air distingué... Vous ne vous fâcherez pas, au moins ? Eh bien ! autrefois, je ne l'aurais pas voulu pour mari, tandis que, maintenant, il me plairait... Si vous me promettiez le secret, je vous dirais quelque chose.
THÉRÈSE
Je ne suis guère bavarde.
SUZANNE
Ça, c'est vrai, vous gardez tout en vous... Sachez donc qu'hier, comme nous passions rue Mazarine, devant l'atelier de votre mari, mon oncle a eu l'idée de monter. Vous savez que monsieur Laurent ne veut pas qu'on aille le déranger. Il ne nous a pourtant pas trop mal reçus... Mais vous ne vous imagineriez jamais à quoi il travaille.
THÉRÈSE
Il travaille à un grand tableau.
SUZANNE
Non, la toile du grand tableau est encore toute blanche. Nous l'avons trouvé entouré de petites toiles sur lesquelles il a fait des ébauches, des esquisses de figures. Il y avait là des têtes d'enfants, des têtes de femmes, des têtes de vieillards... Mon oncle, qui s'y connaît, a été frappé d'admiration ; il prétend que votre mari est, tout d'un coup, devenu un grand peintre ; et il ne doit pas le flatter, car autrefois il se montrait bien sévère pour sa peinture... Moi, ce qui m'a surprise, c'est que toutes les têtes ont un air de ressemblance. Elles ressemblent...
THÉRÈSE
A qui ressemblent-elles ?
SUZANNE, hésitant
J'ai peur de vous faire de la peine... Elles ressemblent à ce pauvre monsieur Camille.
THÉRÈSE, tressaillant
Ah! non... Vous vous êtes imaginé cela.
SUZANNE
Je vous assure... Les têtes d'enfants, les têtes de femmes, les têtes de vieillards, toutes ont quelque chose qui rappelle la personne que je viens de nommer. Mon oncle les voudrait plus colorées. Elles sont un peu blafardes, et elles ont un rire, à un coin de la bouche...
On entend Laurent à la porte.
SUZANNE
Voici votre mari, ne dites rien. Je crois qu'il veut vous faire une surprise, avec toutes ces têtes.
SCÈNE II
Laurent, Suzanne, Thérèse.
LAURENT
Bonsoir, Suzanne. Vous avez bien travaillé toutes les deux ?
THÉRÈSE
Oui.
LAURENT
Je suis harassé.
Il s'assoit lourdement sur une chaise, à gauche.
SUZANNE
Ça doit vous fatiguer de peindre tout debout ?
LAURENT
Je n'ai pas travaillé aujourd'hui. Je suis allé jusqu'à Saint-Cloud à pied, et je suis revenu de même. Ça me fait du bien... Est-ce que le dîner est prêt, Thérèse ?
THÉRÈSE
Oui.
SUZANNE
Je vais m'en aller.
THÉRÈSE
Ton oncle a promis de venir te chercher ; il faut l'attendre... Tu ne nous gênes pas, Suzanne.
SUZANNE
Eh bien ! je descends à la boutique ; je veux vous voler des aiguilles à tapisserie, dont j'ai besoin... (Au moment où elle va descendre, la sonnette tinte.) Tiens ! une cliente ! Ah bien ! elle va être servie, celle-là !
Elle descend.
SCÈNE III
Laurent, Thérèse.
LAURENT, montrant le matelas laissé au pied du lit
Pourquoi n'as-tu pas caché ce matelas dans le petit cabinet ? Les imbéciles n'ont pas besoin de savoir que nous faisons deux lits.
Il se lève.
THÉRÈSE
Tu n'avais qu'à le cacher ce matin. Je fais ce qui me plaît.
LAURENT, d'une voix rude
Femme, ne commençons pas à nous quereller. La nuit n'est pas encore venue.
THÉRÈSE
Eh ! si tu te distrais dehors, si tu te lasses à marcher des journées entières, tant mieux! Je suis paisible, vois-tu, lorsque tu n'es pas là. Dès que tu arrives, l'enfer se rouvre... Laisse-moi, au moins, sommeiller le jour, puisque la nuit ne nous appartient plus.
LAURENT, d'une voix plus douce
Tu as la voix plus rude que moi, Thérèse.
THÉRÈSE, après un silence
Est-ce que tu vas amener ma tante pour le dîner ?... Tu ferais bien d'attendre que les Michaud fussent partis; je tremble toujours, quand elle est là, devant eux... Depuis quelque temps surtout, je lis dans ses yeux une pensée implacable. Tu verras qu'elle trouvera quelque moyen de bavarder.
LAURENT
Bah ! Michaud voudrait voir sa vieille amie. Je suis moins tranquille encore lorsqu'il va dans sa chambre... Que veux-tu qu'elle lui conte ? Elle ne peut lever le petit doigt.
Il sort par la porte du fond.
SCÈNE IV
Thérèse, Michaud, Suzanne, puis Laurent et Madame Raquin, dans son fauteuil, rigide et muette, les cheveux blanchis, toute vêtue de noir.
MICHAUD
Eh ! Eh ! le couvert est mis.
THÉRÈSE
Mais oui, monsieur Michaud.
Elle prend dans le buffet un torchon, un saladier et une romaine; elle s'assoit à gauche, étale le torchon sur ses genoux, et épluche la romaine, pendant la fin de cette scène et le commencement de la suivante.
MICHAUD
Vous êtes toujours bons là, hein! vous autres ? Ces amoureux ont un appétit d'enfer... Mets ton chapeau, Suzanne... (Regardant autour de lui.) Et cette bonne madame Raquin, comment va-t-elle ?
Laurent entre, poussant Madame Raquin dans son fauteuil; il la roule jusqu'à la table, devant un couvert, à droite.
MICHAUD
Ah ! la voici , la chère dame !
SUZANNE, embrassant l'impotente
Nous vous aimons tous bien, il faut prendre courage.
MICHAUD
Ses yeux brillent, elle est contente de nous voir... (A Madame Raquin.) Nous sommes de vieilles connaissances tous les deux, n'est-ce pas ? Vous vous souvenez, quand j'étais commissaire de police... C'est à l'époque du crime de la Gorge-aux-Loups, je crois, que nous nous sommes connus. Vous devez vous rappeler, cette femme et cet homme qui avaient assassiné un roulier, et que je suis allé arrêter moi-même dans leur taudis... On les a, pardieu ! guillotinés à Rouen.
SCÈNE V
Thérèse, Laurent, Michaud, Suzanne, Madame Raquin, Grivet.
GRIVET, qui a entendu les derniers mots de Michaud
Ah ! ah ! c'est l'histoire du roulier, je la connais. Vous me l'avez racontée, et elle m'a beaucoup intéressé... Monsieur Michaud a un flair pour découvrir les coquins !... Bien le bonsoir, mesdames et la compagnie.
MICHAUD
Comment ! vous, à cette heure, monsieur Grivet ?
GRIVET
Oui, je passais, et je me permets une petite débauche ; je viens faire un bout de causette avec cette chère madame Raquin... Vous alliez vous mettre à table, je ne vous dérange pas ?
LAURENT
Nullement.
GRIVET
C'est que nous nous entendons si bien tous les deux !... Un seul regard, et je comprends.
MICHAUD
Alors, vous devriez bien me dire ce qu'elle veut, à me regarder toujours fixement.
GRIVET
Attendez, je lis dans ses yeux comme dans un livre...
Il s'assied devant Madame Raquin, lui touche le bras et attend qu'elle ait lentement tourné la tête.
GRIVET
Là ! Causons ainsi que deux bons amis... Vous avez quelque chose à demander à monsieur Michaud ? Non, n'est-ce pas ? Rien du tout, c'est ce que je pensais... (A Michaud.) Vous vous donnez une importance ! Elle n'a pas besoin de vous, vous l'entendez; c'est à moi qu'elle s'adresse... (Se retournant vers Madame Raquin.) Hein ! que dites-vous? Bien, bien, je comprends : vous avez faim.
SUZANNE, penchée sur le dossier du fauteuil
Vous voulez que nous nous retirions, chère dame ?
GRIVET
Pardieu! oui, elle a faim... Et elle m'invite à faire une partie ce soir... Mille pardons, madame Raquin, mais je ne puis accepter, vous savez mes petites habitudes. Ce sera pour jeudi, je vous le promets.
MICHAUD
Eh ! elle ne vous a rien dit, monsieur Grivet ; où prenez-vous qu'elle vous a dit quelque chose ?... Laissez-moi la questionner à mon tour.
LAURENT, à Thérèse qui se lève
Surveille ta tante. Tu avais raison, elle a dans les yeux une lueur terrible.
Il prend le saladier dans lequel Thérèse a épluché la salade, et va le poser sur le buffet, ainsi que le torchon.
MICHAUD
Voyons, ma vieille amie, vous savez que je suis tout à votre disposition. Qu'avez-vous à me regarder de la sorte ? Si vous pouviez trouver un moyen d'exprimer ce que vous souhaitez…
SUZANNE
Vous entendez ce que dit mon oncle, vos désirs seraient sacrés pour nous.
GRIVET
Eh ! je l'ai expliqué, ce qu'elle veut. C'est clair.
MICHAUD, insistant
Ainsi, vous ne pouvez vous faire entendre ?... (A Laurent qui s'est approché de la table.) Voyez donc, Laurent, de quelle étrange façon elle continue à me regarder.
LAURENT
Non, je ne vois rien d'extraordinaire dans ses yeux.
SUZANNE
Et vous, Thérèse, qui saisissez ses moindres volontés ?
MICHAUD
Oui, aidez-la, je vous en prie. Interrogez-la pour nous.
THÉRÈSE
Vous vous trompez. Elle ne désire rien, elle est comme à l'ordinaire... (Elle s'approche, s'appuie à la table, en face de Madame Raquin, et ne peut supporter l'éclat de ses yeux.) N'est-ce pas? vous ne désirez rien... Non, rien, je vous assure.
Elle recule, elle revient à gauche.
MICHAUD
Allons, peut-être monsieur Grivet a-t-il raison.
GRIVET
Pardieu! je vous laisse aller, moi ; mais je sais ce qu'elle dit : elle a faim et elle m'invite à faire une partie.
LAURENT
Pourquoi n'acceptez-vous pas ?... Monsieur Michaud, vous ne seriez pas de trop.
MICHAUD
Merci, je suis occupé ce soir.
THÉRÈSE, bas à Laurent
Par grâce, ne le retiens pas une minute de plus.
MICHAUD
Au revoir, mes amis.
Il va pour sortir.
GRIVET
Au revoir, au revoir.
Il se lève et suit Michaud.
SUZANNE, qui est restée près de Madame Raquin
Ah ! voyez donc !
MICHAUD, de la rampe de l'escalier
Quoi ?
SUZANNE
Voyez donc, elle remue les doigts.
Michaud et Grivet poussent un cri d'étonnement et viennent entourer le fauteuil de la paralytique.
THÉRÈSE, bas à Laurent
Malheur à nous ! Elle a fait un effort surhumain... C'est le châtiment.
Ils restent à gauche, côte à côte, terrifiés.
MICHAUD, à Madame Raquin
Mais vous redevenez jeune fille. Voilà vos doigts qui dansent la gavotte maintenant... (Un silence pendant lequel Madame Raquin continue son jeu de scène, en fixant sur Thérèse et Laurent des yeux terribles.) Eh ! regardez, elle a réussi à soulever sa main et à la poser sur la table.
GRIVET
Oh ! oh ! nous sommes donc une coureuse, nous avons des mains qui se promènent partout.
THÉRÈSE, bas
Elle ressuscite, grand Dieu! La vie remonte dans cette statue de pierre.
LAURENT, de même
Sois forte... Les mains ne parlent pas.
SUZANNE
On dirait qu'elle trace des signes du bout du doigt.
GRIVET
Oui, que fait-elle là, sur la toile cirée ?
MICHAUD
Elle écrit, vous le voyez bien. Elle vient de faire un T majuscule.
THÉRÈSE, bas
Les mains parlent, Laurent !
GRIVET
Elle écrit, c'est pardieu vrai... (A Madame Raquin.) Allez tout doucement, je tâcherai de lire... (Après un silence.) Non, recommencez, je n'ai pas suivi... (Après un nouveau silence.) C'est étonnant, je lis : «Théière ». Elle veut sans doute du thé.
SUZANNE
Mais non, monsieur Grivet, elle a écrit le nom de ma bonne amie Thérèse.
MICHAUD
Vraiment, monsieur Grivet, vous ne savez donc pas lire... (Lisant.) «Thérèse et...» Continuez, madame Raquin.
LAURENT, bas
Main vengeresse, main déjà morte qui sort du cercueil, et dont chaque doigt devient une bouche... Elle n'achèvera pas, je la clouerai là, avant qu'elle achève !
Il fait le geste de prendre un couteau dans sa poche.
THÉRÈSE, le retenant, bas
Par pitié, attends, tu nous perds !
MICHAUD
C'est parfait, je comprends. «Thérèse et Laurent...» Elle écrit vos noms, mes amis.
GRIVET
Vos deux noms, parole d'honneur ! C'est surprenant.
MICHAUD, lisant
«Thérèse et Laurent ont...» Qu'ont-ils donc ces chers enfants ?
GRIVET
Eh bien ! elle s'arrête... Allez donc, allez donc !
MICHAUD
Finissez la phrase, encore un petit effort…
Madame Raquin regarde longuement Thérèse et Laurent, puis elle tourne la tête avec lenteur.
MICHAUD
Vous nous regardez tous. Oui, nous voulons connaître la fin de la phrase...
Elle reste un instant immobile, jouissant de l'effroi des deux meurtriers ; puis elle laisse glisser sa main.
MICHAUD
Ah ! vous avez laissé retomber votre main !
SUZANNE, touchant la main
Elle est de nouveau collée au genou comme une main de pierre.
Tous trois forment un groupe derrière le fauteuil et causent vivement.
THÉRÈSE, bas
J'ai cru notre châtiment... La main se tait, nous sommes sauvés, n'est-ce pas ?
Laurent, de même
Prends garde, ne tombe pas, appuie-toi à mon épaule... J'étouffais.
GRIVET, continuant la conversation à voix haute
C'est fâcheux qu'elle n'ait pas fini la phrase.
MICHAUD
Oui... Je lisais couramment. Que pouvait-elle vouloir dire ?
SUZANNE
Qu'elle est heureuse des soins que Thérèse et son mari lui prodiguent.
MICHAUD
Cette petite a plus d'esprit que nous. «Thérèse et Laurent ont un cœur excellent... Thérèse et Laurent ont toutes mes bénédictions.» C'est pardieu là la phrase entière ! N'est-ce pas ? madame Raquin, vous leur rendez justice, à vos enfants... (A Thérèse et Laurent.) Vous êtes deux braves coeurs, vous méritez une fière récompense dans ce monde ou dans l'autre.
LAURENT
Vous feriez comme nous.
GRIVET
Ils sont tout récompensés. Savez-vous qu'on les appelle les tourtereaux dans le quartier ?
MICHAUD
Eh ! c'est nous qui les avons mariés... Venez-vous, monsieur Grivet ? Il faut les laisser dîner, à la fin... (Revenant près de Madame Raquin.) Prenez patience, chère dame ; elles ressusciteront, ces menottes, et les jambes aussi. C'est un bon signe d'avoir pu remuer les doigts ; la guérison est proche... Au revoir !
SUZANNE, à Thérèse
A demain, bonne amie.
GRIVET, à Madame Raquin
Là ! je le disais bien que nous nous entendions à merveille... Ayez bon courage, nous reprendrons nos parties du jeudi, et nous battrons monsieur Michaud, à nous deux, oui, nous le battrons... (En s'en allant, à Thérèse et à Laurent.) Au revoir, tourtereaux... Vous êtes deux tourtereaux.
Pendant que Michaud, Suzanne et Grivet s'en vont par l'escalier tournant, Thérèse sort un instant par le fond et rentre avec une soupière.
SCÈNE VI
Thérèse, Laurent, Madame Raquin.
Pendant cette scène, le visage de Madame Raquin reflète les sentiments qui l'agitent : la colère, l'horreur, la joie cruelle, la vengeance implacable. Elle suit de ses yeux ardents les meurtriers, elle est de tous leurs emportements et de tous leurs sanglots.
LAURENT
Elle nous aurait livrés.
THÉRÈSE
Tais-toi, laisse-la tranquille.
Elle sert de la soupe dans l'assiette de Laurent et dans la sienne.
LAURENT, s'asseyant à la table, au fond
Est-ce qu'elle nous épargnerait, si elle pouvait parler ?... Michaud et Grivet souriaient d'un air singulier, en parlant de notre bonheur. Tu verras qu’ils finiront par savoir... Grivet avait son chapeau sur l'oreille, n'est-ce pas ?
THÉRÈSE, allant poser la soupière devant la cheminée
Oui, je crois.
LAURENT
Il a boutonné sa redingote, et il a mis une main dans sa poche, en s'en allant. A l'administration, il boutonnait ainsi sa redingote lorsqu'il voulait se donner de l'importance... Et de quel air il a dit : «Au revoir, tourtereaux...» Il est terrible et sinistre, cet imbécile.
THÉRÈSE, revenant
Tais-toi, ne le grandis pas, ne le mets pas dans nos cauchemars.
LAURENT
Quand il tourne la bouche, tu sais, de son air stupide, ça doit être pour se moquer de nous... Je me défie de ces gens qui font les bêtes... Je t'assure qu'ils savent tout.
THÉRÈSE
Ils sont bien trop innocents... Ce serait une fin, s'ils nous livraient ; mais ils ne verront rien, ils continueront à traverser notre vie atroce de leur pas tranquille de bourgeois satisfaits... (Elle s'assoit à la table, à gauche.) Causons d'autre chose. Quelle rage as-tu de revenir toujours sur ce sujet, quand elle est avec nous ?
LAURENT
Je n'ai pas de cuiller...
Thérèse va chercher une cuiller dans le buffet, la lui donne et se rassoit.
LAURENT
Tu ne la fais pas manger, elle ?
THÉRÈSE
Si, quand j'aurai fini ma soupe.
LAURENT, goûtant la soupe
Elle ne vaut rien, ta soupe, elle est trop salée... (Il repousse son couvert.) C'est une de tes méchancetés, tu sais que je n'aime pas le sel.
THÉRÈSE
Laurent, je t'en prie, ne me cherche pas querelle... Je suis très lasse, vois-tu. Tout à l'heure, l'émotion m'a brisée.
LAURENT
Oui, fais-toi languissante... Tu me tortures à coups d'épingle.
THÉRÈSE
Tu veux que nous nous querellions, n'est-ce pas ?
LAURENT
Je veux que tu ne me parles pas sur ce ton.
THÉRÈSE
Ah ! vraiment... (D'une voix rude, repoussant à son tour son couvert.) Eh bien ! à ton aise, nous ne mangerons pas encore ce soir, nous nous déchirerons, et ma tante nous entendra. C'est une fête que nous lui donnons tous les jours, maintenant.
LAURENT
Est-ce que tu ne calcules pas tes coups ?... Tu m'épies, tu tâches de me toucher au vif de mes plaies, et tu es heureuse quand la douleur me rend fou.
THÉRÈSE
Ce n'est pas moi qui ai trouvé la soupe trop salée, peut-être. Le plus ridicule prétexte te suffit, la moindre impatience en toi est grosse de rage... Dis la vérité, tu es heureux de te disputer toute la soirée, d'hébéter tes nerfs pour pouvoir dormir un peu la nuit.
LAURENT
Tu ne dors pas plus que moi.
THÉRÈSE
Oh ! tu m'as fait une existence affreuse. Dès que le jour baisse, nous frissonnons. Celui que tu sais est là, entre nous... Quelles agonies dans cette chambre !
LAURENT
C'est ta faute.
THÉRÈSE
Ma faute !... Est-ce ma faute si, au lieu de la grasse vie que tu rêvais, tu ne t'es préparé qu'une vie intolérable, pleine de frissons et de dégoûts ?
LAURENT
Oui, c'est ta faute.
THÉRÈSE
Laisse donc ! je ne suis pas une imbécile ! Crois-tu que je ne te connaisse pas ? Tu as toujours spéculé. Quand tu m'as prise pour maîtresse, c'était que je ne te coûtais rien... Tu n'oses me démentir... Oh ! vois-tu, je te hais !
LAURENT
Est-ce moi ou toi, en ce moment, qui cherche une querelle ?
THÉRÈSE
Je te hais !... Tu as tué Camille !
LAURENT, se levant et se rasseyant
Tais-toi !... (Montrant Madame Raquin.) Tout à l'heure, tu me disais de me taire devant elle. Ne me force pas à te rappeler les faits, à raconter une fois de plus toute la vérité en sa présence.
THÉRÈSE
Eh ! qu'elle entende, qu'elle souffre ! Est-ce que je ne souffre pas, moi ?... La vérité est que tu as tué Camille.
LAURENT
Tu mens, avoue que tu mens... Si je l'ai jeté à la rivière, c'est que tu m'as poussé à ce meurtre.
THÉRÈSE
Moi, moi !
LAURENT
Oui, toi; ne fais pas l'ignorante, ne me force pas à te faire confesser les choses de force... J'ai besoin que tu avoues ton crime, que tu acceptes ta part de complicité. Cela me tranquillise et me soulage.
THÉRÈSE
Mais ce n'est pas moi qui ai tué Camille.
LAURENT
Si, mille fois si !... Tu étais au bord de l'eau, et je t'ai dit tout bas : «Je vais le jeter à la rivière.» Alors, tu as consenti, tu es entrée dans la barque... Tu vois bien que tu l'as tué avec moi.
THÉRÈSE
Ce n'est pas vrai... J'étais folle, je ne sais plus ce que j'ai fait, je n'ai jamais voulu le tuer.
LAURENT
Et, au milieu de la Seine, quand j'ai fait chavirer la barque, est-ce que je ne t'ai pas avertie ?... Tu t'es cramponnée à mon cou, tu l'as laissé se noyer comme un chien.
THÉRÈSE
Ce n'est pas vrai, c'est toi qui l'as tué !
LAURENT
Et, dans le fiacre, quand nous sommes revenus, est-ce que tu n'as pas mis ta main dans la mienne ? Ta main me brûlait jusqu'au cœur.
THÉRÈSE
C'est toi qui l'as tué !
LAURENT
Elle ne se souvient plus, elle fait exprès de ne plus se souvenir... Tu m'as grisé de tes caresses, ici, dans cette chambre. Tu m'as poussé contre ton mari, tu voulais qu'on t'en débarrassât. Il te déplaisait, il grelottait la fièvre, disais-tu... Il y a trois ans, est-ce que je pensais à tout cela, moi ? Est-ce que j'étais un coquin ? Je vivais en honnête homme, je ne faisais de mal à personne... Je n'aurais pas écrasé une mouche.
THÉRÈSE
C'est toi qui l'as tué !
LAURENT
Deux fois tu as fait de moi une brute cruelle... J'étais prudent, j'étais paisible. Et vois, maintenant, je tremble devant un trou d'ombre comme un enfant poltron. J'ai les nerfs aussi détraqués que les tiens, moi que le sang étouffait... Tu m'as mené à l'adultère, au meurtre, sans que je m'en aperçusse ; et, aujourd'hui encore, quand je me retourne, je reste stupide devant ce que j'ai fait ; je vois, avec un frisson, passer dans un rêve les gendarmes, la cour d'assises, la guillotine... (Il se lève.) Va, tu as beau te défendre, la nuit, tes dents claquent de terreur. Tu sais bien que, si le spectre venait, il t'étranglerait la première.
THÉRÈSE, SE LEVANT
Ne dis pas cela... C'est toi qui l'as tué !
Tous deux quittent la table.
LAURENT
Ecoute, il y a de la lâcheté à refuser ta part du crime. Tu veux rendre ma charge plus lourde, n’est-ce pas ? Puisque tu me pousses à bout, je préfère en finir... Je suis tout à fait calme, tu vois... (Il prend son chapeau.) Je vais aller tout conter chez le commissaire du quartier.
THÉRÈSE, raillant
C’est une bonne idée.
LAURENT
Nous serons arrêtés tous les deux, nous verrons ce que les juges penseront de ton innocence.
THÉRÈSE, avec éclat
Crois-tu me faire peur ? je suis plus lasse que toi... C'est moi qui vais aller chez le magistrat, si tu n'y vas pas.
LAURENT
Je n'ai pas besoin que tu m'accompagnes, je saurai tout dire.
THÉRÈSE
Non, non... A chaque querelle, lorsque tu ne trouves plus de bonnes raisons, tu as cette menace à la bouche. Aujourd'hui, je veux que ce soit sérieux... Ah! bien, je n'ai pas ta lâcheté, je suis prête à te suivre sur l'échafaud... Allons, marche, je t'accompagne.
Elle va avec lui jusqu'au petit escalier.
LAURENT, balbutiant
Comme tu voudras, allons ensemble chez le commissaire.
Il descend. Thérèse reste appuyée à la rampe, immobile, écoutant ; elle est prise peu à peu d'un frisson d'épouvante. — Madame Raquin a tourné la tête, la face éclairée d'un sourire farouche.
THÉRÈSE
Il est descendu, il est en bas... Est-ce qu'il aurait le courage de nous livrer... Je ne veux pas, je vais courir derrière lui, le prendre par le bras, le ramener ici... Et s'il crie dans la rue, s'il dit tout aux passants... J'ai eu tort, mon Dieu! de le pousser à bout. J'aurais dû être plus raisonnable. (Ecoutant.) Il s'est arrêté dans la boutique, la sonnette se tait. Que peut-il faire ?… Il remonte, ah ! je l'entends qui remonte. Je savais bien qu'il était trop lâche... (Avec éclat.) Le lâche ! le lâche !
LAURENT, venant s'asseoir, à droite, devant la table à ouvrage, brisé, le front dans les mains
Je ne puis pas... je ne puis pas...
THÉRÈSE, s'approchant, d'une voix railleuse
Eh ! te voilà déjà de retour ? Que t'a-t-on dit ?... Tiens, tu n'as pas de sang dans les veines, tu me fais pitié.
Elle passe entre la cheminée et Laurent et vient se placer en face de lui, les poings appuyés à la table à ouvrage.
LAURENT, à voix plus basse
Je ne puis pas...
THÉRÈSE
Tu devrais m'aider à porter l'affreux souvenir, et tu es plus faible que moi... Comment veux-tu que nous puissions oublier ?
LAURENT
Tu acceptes donc maintenant ta part du crime ?
THÉRÈSE
Eh ! oui, je suis coupable, si tu veux, je suis plus coupable que toi. J'aurais dû sauver mon mari de tes mains... Camille était bon.
LAURENT
Ne recommençons pas, je t'en supplie... Quand le délire me prend, tu jouis de ton œuvre. Ne me regarde pas, ne souris pas. Je t'échapperai lorsque je voudrai... (Il sort une petite bouteille de sa poche.) J'ai là le pardon, le sommeil paisible. Deux gouttes d'acide prussique suffisent pour me guérir.
THÉRÈSE
Du poison !... Ah ! bien, tu es trop lâche, je te défie de boire... Bois donc, Laurent, bois donc un peu, pour voir...
LAURENT
Tais-toi ! Ne me pousse pas davantage.
THÉRÈSE
Je suis tranquille, tu ne boiras pas... Camille était bon, entends-tu, et je voudrais que tu fusses à sa place dans la terre.
Elle passe à gauche.
LAURENT
Tais-toi !
THÉRÈSE
Tiens, tu ne connais pas le cœur des femmes. Comment veux-tu que je ne te haïsse pas, maintenant que te voilà couvert du sang de Camille ?
LAURENT, allant et venant, comme pris d'hallucination
Te tairas-tu !... J'entends des coups de marteau dans ma tête. Elle me brisera le crâne... Quelle est encore cette infernale invention, d'avoir des remords, maintenant, et de pleurer l'autre tout haut ! Je vis éternellement avec l'autre, à cette heure. Il faisait ceci, il faisait cela, il était bon, il était généreux. Ah ! misère, je deviens fou... L'autre habite avec nous. Il s'assoit sur ma chaise, se met à table près de moi, se sert des meubles. Il a mangé dans mon assiette, il y mange encore... Je ne sais plus, je suis lui, je suis Camille... J'ai sa femme, j'ai son couvert, j'ai ses draps, je suis Camille. Camille. Camille...
THÉRÈSE
Tu joues bien le jeu cruel de le peindre dans tous les tableaux.
LAURENT
Ah! tu sais cela, toi... (Baissant la voix.) Parle bas, c’est une terrible chose, mes mains ne sont plus à moi. Je ne puis plus peindre, toujours l'autre renaît sous mes mains... Non, ces mains-là, ces deux mains-là, ne sont plus à moi. Elles finiront par me livrer, si je ne les coupe. Elles sont à lui, il me les a prises.
THÉRÈSE
C'est le châtiment.
LAURENT
Dis-moi, est-ce que je n'ai pas la bouche de Camille ?... Tiens, as-tu entendu? je viens de dire cette phrase comme Camille l'aurait prononcée. Ecoute : «J'ai sa bouche, j'ai sa bouche...» Hein ! c'est bien cela. Je parle comme lui, je ris comme lui. Et il est là, toujours là, dans ma tête, qui tape de ses poings fermés...
THÉRÈSE
C'est le châtiment.
LAURENT, avec éclat
Va-t'en, femme, tu me rends fou... Va-t'en, ou je te...
Il la jette à genoux devant la table et lève le poing.
THÉRÈSE, agenouillée
Tue-moi comme l'autre, va jusqu'au bout... Camille n'a jamais levé la main sur moi. Toi, tu es un monstre... Mais tue-moi donc comme l'autre !...
Laurent, affolé, recule et remonte au fond ; il s'assoit près de l'alcôve, la tête entre les mains. Pendant ce temps, Madame Raquin parvient à faire glisser de la table un couteau, qui va tomber devant Thérèse. Au bruit, celle-ci, occupée à suivre Laurent des yeux, tourne lentement la tête; elle regarde tour à tour le couteau et Madame Raquin.
THÉRÈSE
C'est vous qui l'avez fait tomber. Vos yeux s'allument comme deux trous de l'enfer... Je sais bien ce que vous voulez dire... Vous avez raison, cet homme me rend l'existence intolérable. S'il n'était pas toujours là à me rappeler ce que je veux oublier, je serais paisible, je m'arrangerais une vie douce... (A Madame Raquin, en ramassant le couteau.) Vous regardez le couteau, n'est-ce pas ? oui, je tiens le couteau et je ne veux pas que cet homme me torture davantage... Il a bien tué Camille. Qui le gênait... Il me gêne, moi !
Elle se lève, gardant le couteau au poing.
LAURENT, qui redescend du fond en cachant dans sa main la petite bouteille de poison
Faisons la paix, finissons de manger, veux-tu ?
THÉRÈSE
Comme tu voudras... (A part.) Jamais je n'aurai la patience d'attendre la nuit. Ce couteau me brûle la main.
LAURENT
A quoi songes-tu ? Mets-toi à table... Attends, je vais te servir à boire.
Il verse de l'eau dans un verre.
THÉRÈSE, à part
J'aime mieux en finir tout de suite.
Elle s'approche, le couteau levé. Mais elle voit Laurent verser le poison dans le verre, et elle lui prend le bras.
THÉRÈSE
Que verses-tu donc là, Laurent ?
LAURENT, voyant à son tour le couteau
Pourquoi levais-tu le bras ?... (Un silence.) Lâche le couteau.
THÉRÈSE
Lâche d'abord le poison.
Ils se regardent d'un air terrible; puis ils laissent tomber le couteau et la bouteille.
LAURENT, s'affaissant sur une chaise
Au même moment, chez tous les deux, la même pensée, l'horrible pensée...
THÉRÈSE, même jeu
Souviens-toi, Laurent, de quels ardents baisers nous sommes partis. Et nous voilà face à face, avec du poison, avec un couteau !... (Elle jette les yeux sur Madame Raquin, et se lève en poussant un cri.) Vois donc, Laurent.
LAURENT, se levant, se tournant vers Madame Raquin avec épouvante
Elle était là, à nous regarder mourir.
THÉRÈSE
Mais ne la vois-tu pas remuer les lèvres ! Elle sourit... Ah ! quel terrible sourire !
LAURENT
Et voilà qu'un frisson l'anime maintenant.
THÉRÈSE
Elle va parler, je t'assure qu'elle va parler.
LAURENT
Je saurai l'en empêcher.
Il va s'élancer sur Madame Raquin, lorsque celle-ci se met lentement debout. Il recule, il passe à droite, en tournant sur lui-même.
MADAME RAQUIN, debout, d'une voix basse et profonde
Assassin de l'enfant, ose donc frapper la mère !
THÉRÈSE
Oh ! grâce ! ne nous livrez pas à la justice !
MADAME RAQUIN
Vous livrer ! non, non... J'ai eu l'idée de le faire, tout à l'heure, lorsque mes forces me sont revenues. Je commençais à écrire, sur cette table, votre acte d'accusation ; mais je me suis arrêtée, j'ai pensé que la justice humaine serait trop prompte. Et je veux assister à votre lente expiation, ici, dans cette chambre, où vous m'avez pris tout mon bonheur.
THÉRÈSE, sanglotant, se jetant aux pieds de Madame Raquin
Pardonnez-moi... Les larmes m'étouffent... Je suis une misérable... Si vous vouliez lever votre talon, je vous livrerais ma tête, là, sur le carreau, pour que vous l'écrasiez... Pitié, ayez pitié !
MADAME RAQUIN, s'appuyant à la table, haussant peu à peu la voix
De la pitié ! en avez-vous eu pour ce pauvre enfant que j'adorais ?... Ne m'en demandez pas pour vous ; je n'ai plus de pitié, car vous m'avez arraché le cœur… (Laurent tombe à genoux, à droite.) Non, je ne vous sauverai pas de vous-mêmes. Je laisserai les remords vous heurter l'un contre l'autre, comme des bêtes affolées... Non, je ne vous livrerai pas à la justice. Vous êtes à moi, à moi seule, et je vous garde !
THÉRÈSE
L'impunité est trop lourde... Nous nous jugeons et nous nous condamnons.
Elle ramasse le flacon d'acide prussique, boit avidement et tombe foudroyée, aux pieds mêmes de Madame Raquin. Laurent qui lui a arraché le flacon, boit à son tour, et va tomber à droite, derrière la table à ouvrage et les chaises.
MADAME RAQUIN, se rasseyant lentement
Ils sont morts bien vite !
FIN