LE PHILOSOPHE SANS LE SAVOIR
Le théâtre représente un grand Cabinet éclairé de bougies, un secrétaire sur un des côtés : il est chargé de papiers et de cartons.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Antoine, Victorine.
ANTOINE
Quoi ! Je vous surprends votre mouchoir à la main, l'air embarrassé, et vous essuyant les yeux, et je ne peux pas savoir pourquoi vous pleurez ?
VICTORINE
Bon, mon Papa, les jeunes filles pleurent quelquefois pour se désennuyer.
ANTOINE
Je ne me paye pas de cette raison-là.
VICTORINE
Je venais vous demander....
ANTOINE
Me demander ? Et moi je vous demande ce que vous avez à pleurer et je vous prie de me le dire.
VICTORINE
Vous vous moquerez de moi.
ANTOINE
Il y aurait assurément un grand danger.
VICTORINE
Si cependant ce que j'ai à vous dire était vrai, vous ne vous en moqueriez certainement pas.
ANTOINE
Cela peut être.
VICTORINE
Je suis descendue chez le Caissier de la part de Madame.
ANTOINE
Hé bien ?
VICTORINE
Il y avait plusieurs Messieurs qui attendaient leur tour et qui causaient ensemble. L'un d'eux a dit : ils ont mis l'épée à la main ; nous sommes sortis et on les a séparés.
ANTOINE
Qui ?
VICTORINE
C'est ce que j'ai demandé. Je ne sais, m'a dit l'un de ces Messieurs, ce sont deux jeunes gens : l'un est officier dans la cavalerie et l'autre dans la marine. Monsieur, l'avez-vous vu ? Oui. Habit bleu, parements rouges ? Oui. Jeune ? Oui, de vingt à vingt-deux ans. Bien fait ? Ils ont souri : j'ai rougi et je n'ai osé continuer.
ANTOINE
Il est vrai que vos questions étaient fort modestes.
VICTORINE
Mais si c'était le fils de Monsieur ?...
ANTOINE
N'y a-t-il que lui d'officier ?
VICTORINE
C'est ce que j'ai pensé.
ANTOINE
Est-il le seul dans la marine ?
VICTORINE
C'est ce que je me disais.
ANTOINE
N'y a-t-il que lui de jeune ?
VICTORINE
C'est vrai.
ANTOINE
Il faut avoir le coeur bien sensible.
VICTORINE
Ce qui me ferait croire encore que ce n'est pas lui, c'est que ce Monsieur a dit que l'officier de marine avait commencé la querelle.
ANTOINE
Et cependant vous pleuriez ?
VICTORINE
Oui, je pleurais.
ANTOINE
Il faut bien aimer quelqu'un pour s'alarmer si aisément.
VICTORINE
Hé, mon Papa, après vous, qui voulez vous donc que j'aime le plus ? Comment, c'est le fils de la maison : feue ma mère l'a nourri ; c'est mon frère de lait ; c'est le frère de ma jeune Maîtresse ; et vous-même vous l'aimez bien.
ANTOINE
Je ne vous le défends pas ; mais soyez raisonnable.
VICTORINE
Ah ! Cela me faisait de la peine.
ANTOINE
Allez, vous êtes folle.
VICTORINE
Je le souhaite. Mais si vous alliez vous informer.
ANTOINE
Et où dit-on que la querelle a commencé ?
VICTORINE
Dans un café.
ANTOINE
Il n'y va jamais.
VICTORINE
Peut-être par hasard. Ah ! Si j'étais homme, j'irais.
SCÈNE II
Antoine, Victorine, Un Domestique.
LE DOMESTIQUE
Monsieur.
ANTOINE
Que voulez-vous ?
LE DOMESTIQUE
C'est une lettre pour remettre à Monsieur Vanderk.
ANTOINE
Vous pouvez me la laisser.
LE DOMESTIQUE
Il faut que je la remette moi-même : mon Maître me l'a ordonné.
ANTOINE
Monsieur n'est pas ici ; et quand il y serait, vous prenez bien mal votre temps : il est tard.
LE DOMESTIQUE
Il n'est pas neuf heures.
ANTOINE
Oui ; mais c'est ce soir même les accords de sa fille. Si ce n'est qu'une lettre d'affaires, je suis son homme de confiance, et je...
LE DOMESTIQUE
Il faut que je la remette en main propre.
ANTOINE
En ce cas, passez au magasin et attendez, je vous ferai avertir.
SCÈNE III
Antoine, Victorine.
VICTORINE
Monsieur n'est donc pas rentré ?
ANTOINE
Non. Il est retourné chez le notaire.
VICTORINE
Madame m'envoie vous demander... Ah ! Je voudrais que vous vissiez Mademoiselle avec ses habits de noces : on vient de les essayer. Les diamants, le collier, la rivière de diamants. Ah ! Ils sont beaux : il y en a un gros comme cela et Mademoiselle, ah ! Comme elle est charmante ! Le cher amoureux est en extase. Il est là, il la mange des yeux. On lui a mis du rouge et une mouche. Vous ne la reconnaîtriez pas.
ANTOINE
Sitôt qu'elle a une mouche.
VICTORINE
Madame m'a dit : va demander à ton père si Monsieur est revenu et s'il n'est pas en affaire, et si on peut lui parler. Je vous dirai ; mais vous n'en parlerez pas. Mademoiselle va se faire annoncer comme une dame de condition sous un autre nom et je suis sûre que Monsieur y sera trompé.
ANTOINE
Certainement un père ne reconnaîtra pas sa fille.
VICTORINE
Non, il ne la reconnaîtra pas, j'en suis sûre. Quand il arrivera, vous nous avertirez : il y aura de quoi rire. Cependant il n'a pas coutume de rentrer si tard.
ANTOINE
Qui ?
VICTORINE
Son fils.
ANTOINE
Tu y penses encore ?
VICTORINE
Je m'en vais : vous nous avertirez. Ah ! Voilà Monsieur.
SCÈNE IV
Antoine, Monsieur Vanderk, deux hommes portant de l'argent dans des hottes.
MONSIEUR VANDERK, aux porteurs.
Allez à ma caisse : descendez trois marches et montez-en cinq au bout du corridor.
ANTOINE
Je vais les y mener.
MONSIEUR VANDERK
Non, reste. Les notaires ne finissent point. Il pose son chapeau et son épée : il ouvre un secrétaire. Au reste ils ont raison : nous ne voyons que le présent et ils voient l'avenir. Mon fils est-il rentré ?
ANTOINE
Non, Monsieur. Voici les rouleaux de vingt-cinq louis que j'ai pris à la caisse.
MONSIEUR VANDERK
Gardes-en un. Oh çà, mon pauvre Antoine, tu vas demain avoir bien de l'embarras.
ANTOINE
N'en ayez pas plus que moi.
MONSIEUR VANDERK
J'en aurai ma part.
ANTOINE
Pourquoi ? Reposez vous sur moi.
MONSIEUR VANDERK
Tu ne peux pas tout faire.
ANTOINE
Je me charge de tout. Imaginez-vous n'être qu'invité. Vous aurez bien assez d'occupation de recevoir votre monde.
MONSIEUR VANDERK
Tu auras un tas de domestiques étrangers : c'est ce qui m'effraie, surtout ceux de ma soeur.
ANTOINE
Je le sais.
MONSIEUR VANDERK
Je ne veux pas de débauches.
ANTOINE
Il n'y en aura pas.
MONSIEUR VANDERK
Que la table des commis soit servie comme la mienne.
ANTOINE
Oui, Monsieur.
MONSIEUR VANDERK
J'irai y faire un tour.
ANTOINE
Je le leur dirai.
MONSIEUR VANDERK
Je veux recevoir leur santé et boire à la leur.
ANTOINE
Ils seront charmés.
MONSIEUR VANDERK
La table des domestiques sans profusion du côté du vin.
ANTOINE
Oui.
MONSIEUR VANDERK
Un demi-louis à chacun comme présent de noces.
ANTOINE
Oui.
MONSIEUR VANDERK
Si tu n'as pas assez de ce que je t'ai donné, avance-le.
ANTOINE
Oui.
MONSIEUR VANDERK
Je crois que voilà tout.... Les magasins fermés.... que personne n'y entre passé dix heures... Que quelqu'un reste dans les bureaux et ferme la porte en dedans.
ANTOINE
Ma fille y restera.
MONSIEUR VANDERK
Non. Il faut que ta fille soit près de sa bonne amie. J'ai entendu parler de quelques fusées, de quelques pétards. Mon fils veut brûler ses manchettes.
ANTOINE
C'est peu de chose.
MONSIEUR VANDERK
Aie toujours soin que les réservoirs soient pleins d'eau. Ici Victorine entre ; elle parle à son père à l'oreille : il lui répond.
ANTOINE, à sa fille.
Oui. Après qu'elle est partie. Monsieur, vous croyez-vous capable d'un grand secret ?
MONSIEUR VANDERK
Encore quelques fusées, quelques violons ?
ANTOINE
C'est bien autre chose. Une Demoiselle qui a pour vous la plus grande tendresse.
MONSIEUR VANDERK
Ma fille ?
ANTOINE
Juste. Elle vous demande un tête-à-tête.
MONSIEUR VANDERK
Sais-tu pourquoi ?
ANTOINE
Elle vient d'essayer ses diamants, sa robe de noces ; on lui a mis un peu de rouge. Madame et elle pensent que vous ne la reconnaîtrez pas. La voici.
SCÈNE V
Antoine, Monsieur Vanderk, Un Domestique, Mademoiselle Sophie Vanderk annoncée sous le nom de Madame de Vanderville.
LE DOMESTIQUE, riant.
Monsieur, Madame la Marquise de Vanderville.
MONSIEUR VANDERK
Faites entrer. On ouvre les deux battants. De grandes révérences.
SOPHIE, interdite.
Mon.... Monsieur.
MONSIEUR VANDERK
Madame. Avancez un siège. Ils s'assoient. À Antoine. Elle n'est pas mal. À Sophie. Puis-je savoir de Madame ce qui me procure l'honneur de la voir ?
SOPHIE, tremblante.
C'est que... Mon... Monsieur, j'ai... j'ai un papier à vous remettre.
MONSIEUR VANDERK
Si Madame veut bien me le confier. Pendant qu'elle cherche, il regarde Antoine.
ANTOINE
Ah ! Monsieur, qu'elle est belle comme cela !
SOPHIE
On pourrait voir Victorine espionner. Le voici. Le père se lève pour prendre le papier. Ah ! Monsieur, pourquoi vous déranger ? À part. Je suis toute interdite.
MONSIEUR VANDERK
Cela suffit. C'est trente louis. Ah ! Rien de mieux. Je vais.... Pendant que Monsieur Vanderk va à son secrétaire, Sophie fait signe à Antoine de ne rien dire. Ce billet est excellent : il vous est venu par la Hollande.
SOPHIE
Non.... Oui.
MONSIEUR VANDERK
Vous avez raison, Madame... Voici la somme.
SOPHIE
Monsieur, je suis votre très humble et très obéissante servante.
MONSIEUR VANDERK
Madame ne compte pas ?
SOPHIE
Ah ! Mon cher... Mon... Monsieur. Vous êtes un si honnête homme... que... la réputation... la renommée dont...
SCÈNE VI
Madame Vanderk et les acteurs précédents.
SOPHIE
Ah ! Maman, papa s'est moqué de moi.
MONSIEUR VANDERK
Comment ! C'est vous, ma fille ?
SOPHIE
Ah ! Vous m'aviez reconnue.
MADAME VANDERK
Comment la trouvez-vous ?
MONSIEUR VANDERK
Fort bien.
SOPHIE
Vous ne m'avez seulement pas regardée. Je ne suis pas une voleuse et voici votre argent, que vous donnez avec tant de confiance à la première personne.
MONSIEUR VANDERK
Garde-le, ma fille. Je ne veux pas que dans toute ta vie tu puisses te reprocher une fausseté même en badinant. Ton billet, je le tiens pour bon. Garde les trente louis.
SOPHIE
Ah ! Mon cher père.
MONSIEUR VANDERK
Vous aurez des présents à faire demain.
SCÈNE VII
Les acteurs précédents et Le Gendre.
MONSIEUR VANDERK
Vous allez, Monsieur, épouser une jolie personne. Se faire annoncer sous un faux nom, se servir d'un faux seing pour tromper son père : tout cela n'est qu'un badinage pour elle.
LE GENDRE
Ah ! Monsieur, vous avez à punir deux coupables. Je suis complice et voici la main qui a signé.
MONSIEUR VANDERK, prenant la main de sa fille et celle de son futur.
Voilà comme je la punis.
LE GENDRE
Comment récompensez-vous donc ? La mère fait un signe à Sophie.
SOPHIE, au futur.
Permettez moi, Monsieur, de vous prier...
LE GENDRE
Commandez.
SOPHIE
Devinez ce que je veux vous dire.
MADAME VANDERK, à son mari.
Votre fille est très embarrassée.
MONSIEUR VANDERK
Quel est son embarras ?
LE GENDRE, à Sophie.
Je voudrais bien vous deviner... Ah ! C'est de vous laisser ?
SOPHIE
Oui.
MADAME VANDERK
Votre fille nous quitte : elle veut vous demander...
MONSIEUR VANDERK
Ah, Madame.
MADAME VANDERK
Ma fille !
SOPHIE
Ma mère ! Ah ! Mon cher père, je... Faisant le mouvement pour se mettre à genoux, le père la retient.
MONSIEUR VANDERK
Ma fille, épargne à ta mère et à moi l'attendrissement d'un pareil moment. Toutes nos actions ne tendent, jusqu'à présent, qu'à attirer sur toi et sur ton frère toutes les faveurs du Ciel. Ne perds jamais de vue, ma fille, que la bonne conduite des père et mère est la bénédiction des enfants.
SOPHIE
Ah ! Si jamais je l'oublie !
SCÈNE VIII
Victorine, Vanderk fils qui entre quelque temps après et les acteurs précédents.
VICTORINE
Le voilà.
MADAME VANDERK
Qui ? Qui donc ?
VICTORINE
Monsieur votre fils.
MADAME VANDERK
Je vous assure, Victorine, que plus vous avancez en âge, et plus vous extravaguez.
VICTORINE
Madame ?
MADAME VANDERK
Premièrement, vous entrez ici sans qu'on vous appelle.
VICTORINE
Mais, Madame.
MADAME VANDERK
A-t-on coutume d'annoncer mon fils ?
SOPHIE
Ma bonne amie, vous êtes bien folle.
VICTORINE
C'est que le voilà. Le fils fait des révérences.
SOPHIE
Ah ! Mon frère ne me reconnaît pas.
MONSIEUR VANDERK FILS
Hé ! C'est ma soeur ! Oh, elle est charmante !
MADAME VANDERK
Tu la trouves donc bien ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Oui, ma mère.
SCÈNE IX
Le Gendre et les mêmes acteurs.
LE GENDRE
M'est il permis d'approcher ? À Sophie, ensuite au Père. Les notaires sont arrivés. Il veut donner le bras à Sophie, qui montre sa mère.
SOPHIE
À ma mère. Le Gendre donne la main à la mère, et sort.
SCÈNE X
Monsieur Vanderk fils, Sophie, Victorine.
SOPHIE
Vous me trouvez donc bien ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Très bien.
SOPHIE
Et moi, mon frère, je trouve fort mal de ce qu'un jour comme celui-ci vous êtes revenu si tard. Demandez à Victorine.
MONSIEUR VANDERK FILS
Mais, quelle heure donc ?
SOPHIE, lui donnant une montre.
Tenez, regardez.
MONSIEUR VANDERK FILS
Il est vrai qu'il est un peu tard. Cette montre est jolie. Il veut la rendre.
SOPHIE
Non, mon frère, je veux que vous la gardiez comme un reproche éternel de ce que vous vous êtes fait attendre.
MONSIEUR VANDERK FILS
Et moi je l'accepte de bon coeur. Puissé-je, à chaque fois que j'y regarderai, me féliciter de vous savoir heureuse.
SCÈNE XI
Monsieur Vanderk fils, Victorine.
Le Gendre rentre : il prend la main de Sophie. Le frère regarde la montre, rêve et soupire. Victorine le regarde.
VICTORINE
Vous m'avez bien inquiétée. Une dispute dans un café !
MONSIEUR VANDERK FILS
Est-ce que mon père sait cela ?
VICTORINE
Est-ce que cela est vrai ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Non, non, Victorine. Il entre dans le salon, et Victorine sort d'un autre côté.
VICTORINE
Ah ! Que cela m'inquiète !
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
ANTOINE, Le domestique qui a déjà paru.
ANTOINE
Où diable étiez-vous donc ?
LE DOMESTIQUE
J'étais dans le magasin.
ANTOINE
Qui vous y avait envoyé ?
LE DOMESTIQUE
Vous.
ANTOINE
Eh ! Que faisiez-vous là ?
LE DOMESTIQUE
Je dormais.
ANTOINE
Vous dormiez ! Il faut qu'il y ait plus de deux heures.
LE DOMESTIQUE
Je n'en sais rien : eh bien, votre maître est-il rentré ?
ANTOINE
Bon ; on a soupé depuis.
LE DOMESTIQUE
Enfin, puis-je lui remettre ma lettre ?
ANTOINE
Attendez.
SCÈNE II
ANTOINE, Le domestique et Vanderk fils.
LE DOMESTIQUE
N'est-ce pas là lui ?
ANTOINE
Non, non, restez ; parbleu, vous êtes un drôle d'homme de rester dans ce magasin pendant trois heures.
LE DOMESTIQUE
Ma foi, j'y aurais passé la nuit, si la faim ne m'avait pas réveillé.
ANTOINE
Venez, venez.
SCÈNE III
MONSIEUR VANDERK FILS, seul.
Quelle fatalité ! Je ne voulais pas sortir ; il semblait que j'avais un pressentiment. Les Commerçants... les commerçants... C'est l'état de mon Père, et je ne souffrirai jamais qu'on l'avilisse... Ah, mon Père ! Mon Père ! Un jour de noce ! Je vois toutes ses inquiétudes, toute sa douleur, le désespoir de ma Mère, ma soeur, cette pauvre Victorine, Antoine, toute une famille. Ah Dieu ! Que ne donnerais je pas pour reculer d'un jour, d'un seul jour; reculer... Le père entre et le regarde. Non certes, je ne reculerai pas. Ah Dieu ! Il aperçoit son père, il reprend un air gai.
SCÈNE IV
MONSIEUR VANDERK PÈRE, MONSIEUR VANDERK FILS
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Eh, mais, mon fils, quelle pétulance ! Quels mouvements ! Que signifie ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Je déclamais ; je.... je faisais le héros.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Vous ne représenteriez pas demain quelque pièce de théâtre, une tragédie ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Non, non, mon père.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Faites, si cela vous amuse : mais, il faudrait quelques précautions, dites le-moi ; et s'il ne faut pas que je le sache, je ne le saurai pas.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je vous suis obligé, mon père ; je vous le dirais.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Si vous me trompez, prenez-y garde ; je ferai cabale.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je ne crains pas cela ; mais, mon père, on vient de lire le contrat de mariage de ma soeur : nous l'avons tous signé. Quel nom y avez-vous pris ? Et quel nom m'avez-vous fait prendre ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Le vôtre.
MONSIEUR VANDERK FILS
Le mien ! Est-ce que celui que je porte ?...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ce n'est qu'un surnom.
MONSIEUR VANDERK FILS
Vous vous êtes titré de Chevalier, d'ancien Baron de Savières, de Clavières, de...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Je le suis.
MONSIEUR VANDERK FILS
Vous êtes donc gentilhomme ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Oui.
MONSIEUR VANDERK FILS
Oui ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Vous doutez de ce que je dis.
MONSIEUR VANDERK FILS
Non, mon père ; mais est-il possible ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il n'est pas possible que je sois gentilhomme ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Je ne dis pas cela. Mais est-il possible, fussiez vous le plus pauvre des nobles, que vous ayez pris un état ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon fils, lorsqu'un homme entre dans le monde, il est le jouet des circonstances.
MONSIEUR VANDERK FILS
En est-il d'assez fortes pour descendre du rang le plus distingué au rang...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Achevez, au rang le plus bas.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je ne voulais pas dire cela.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Écoutez : le compte le plus rigide qu'un père doive à son fils, est celui de l'honneur qu'il a reçu de ses ancêtres ; asseyez vous. Le père s'assied ; le fils prend un siége, et s'assied ensuite. J'ai été élevé par votre bisaïeul : mon père fut tué fort jeune à la tête de son régiment. Si vous étiez moins raisonnable, je ne vous confierais pas l'histoire de ma jeunesse et la voici. Votre mère, fille d'un gentilhomme voisin, a été ma seule et unique passion. Dans l'âge où l'on ne choisit pas, j'ai eu le bonheur de bien choisir. Un jeune officier, venu en quartier d'hiver dans la Province, trouva mauvais qu'un enfant de seize ans, c'était mon âge, attirât les attentions d'un autre enfant : votre mère n'avait pas douze ans : il me traita avec une hauteur, je ne le supportai pas, nous nous battîmes.
MONSIEUR VANDERK FILS
Vous vous battîtes ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Oui, mon fils.
MONSIEUR VANDERK FILS
Au pistolet ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, à l'épée. Je fus forcé de quitter la Province : votre Mère me jura une constance qu'elle a eue toute sa vie. Je m'embarquai. Un bon Hollandais, propriétaire du bâtiment sur lequel j'étais, me prit en affection. Nous fumes attaqués, et je lui fus utile, (c'est là que j'ai connu Antoine.) Le bon Hollandais m'associa à son commerce ; il m'offrit sa nièce et sa fortune. Je lui dis mes engagements, il m'approuve, il part, il obtient le consentement des parents de votre mère, il me l'amène avec sa nourrice : c'est cette bonne vieille qui est ici. Nous nous marions ; le bon Hollandais mourut dans mes bras, je pris à sa prière et son nom et son commerce : le Ciel a béni ma fortune, je ne peux pas être plus heureux, je suis estimé : voici votre soeur bien établie, votre beau-frère remplit avec honneur une des premières places dans la robe. Pour vous, mon fils, vous serez digne de moi et de vos aïeux : j'ai déjà remis dans notre famille tous les biens que la nécessité de servir le Prince avait fait sortir des mains de nos ancêtres, ils seront à vous ces biens ; et si vous pensez que j'ai fait par le commerce une tache à leur nom, c'est à vous de l'effacer ; mais dans un siècle aussi éclairé que celui-ci, ce qui peut donner la noblesse n'est pas capable de l'ôter.
MONSIEUR VANDERK FILS
Ah, mon père ! Je ne le pense pas ; mais le préjugé est malheureusement si fort...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Un préjugé ! Un tel préjugé n'est rien aux yeux de la raison.
MONSIEUR VANDERK FILS
Cela n'empêche pas que le commerce ne soit considéré comme un état.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Quel état, mon fils, que celui d'un homme, qui d'un trait de plume se fait obéir d'un bout de l'univers à l'autre ! Son nom, son seing n'a pas besoin, comme la monnaie d'un souverain, que la valeur du métal serve de caution à l'empreinte ; sa personne a tout fait ; il a signé, cela suffit.
MONSIEUR VANDERK FILS
J'en conviens ; mais.....
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ce n'est pas un peuple, ce n'est pas une seule nation qu'il sert ; il les sert toutes, et en est servi : c'est l'homme de l'univers.
MONSIEUR VANDERK FILS
Cela peut être vrai; mais enfin en lui-même qu'a-t-il de respectable ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
De respectable ! Ce qui légitime dans un gentilhomme les droits de la naissance, ce qui fait la base de ses titres ; la droiture, l'honneur, la probité.
MONSIEUR VANDERK FILS
Votre conduite, mon père.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Quelques particuliers audacieux font armer les Rois, la guerre s'allume, tout s'embrase, l'Europe est divisée ; mais ce négociant anglais, hollandais, russe ou chinois, n'en est pas moins l'ami de mon coeur ; nous sommes sur la superficie de la terre autant de fils de soie qui lient ensemble les nations et les ramènent à la paix par la nécessité du commerce : voilà, mon fils, ce que c'est qu'un honnête négociant.
MONSIEUR VANDERK FILS
Et le gentilhomme donc et le militaire ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Je ne connais que deux états au dessus du commerçant, (en supposant encore qu'il y ait quelque différence entre ceux qui font le mieux qu'ils peuvent dans le rang où le Ciel les a placés.) Je ne connais que deux états, le Magistrat qui fait parler les Lois et le Guerrier qui défend la Patrie.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je suis donc gentilhomme ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Oui, mon fils : il est peu de bonnes maisons auxquelles vous ne teniez et qui ne tiennent à vous.
MONSIEUR VANDERK FILS
Pourquoi donc me l'avoir caché ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Par une prudence peut-être inutile: j'ai craint que l'orgueil d'un grand nom ne devint le germe de vos vertus ; j'ai désiré que vous les tinssiez de vous-même. Je vous ai épargné jusqu'à cet instant les réflexions que vous venez de faire, réflexions qui dans un âge moins avancé se seraient produites avec plus d'amertume.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je ne crois pas que jamais...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Qu'est-ce ?
SCÈNE V
ANTOINE, Le domestique, MONSIEUR VANDERK PÈRE, MONSIEUR VANDERK FILS qui rêve.
ANTOINE
Il y a, Monsieur, plus de trois heures qu'il est là : c'est un domestique.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Pourquoi faire attendre ? Pourquoi ne pas faire parler ? Son temps peut être précieux ; son maître peut avoir besoin de lui.
ANTOINE
Je l'ai oublié, on a soupé, il s'est endormi.
LE DOMESTIQUE
Je me suis endormi ; ma foi, on est las... on est las..... Où diable est-elle à présent ? Cette chienne de lettres me fera damner aujourd'hui.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Donnez vous patience.
LE DOMESTIQUE
Ah, la voilà ! Il bâille pendant que le père lit, le fils rêve.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Vous direz à votre maître. Qu'est-il votre maître ?
LE DOMESTIQUE
Monsieur Desparville.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
J'entends ; mais quel est son état ?
LE DOMESTIQUE
Il n'y a pas longtemps que je suis à lui ; mais il a servi.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Servi ?
LE DOMESTIQUE
Oui, c'est un officier distingué.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Dites à votre maître, dites à Monsieur Desparville que demain entre trois et quatre heures après midi je l'attends ici.
LE DOMESTIQUE
Oui.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Dites, je vous en prie, que je suis bien fâché de ne pouvoir lui donner une heure plus prompte, que je suis dans l'embarras.
LE DOMESTIQUE
Je sais, je sais .... La noce de ... oui, oui.
ANTOINE, dit au domestique que tourne du côté du magasin.
Hé bien ! Allez vous encore dormir.
SCÈNE VI
MONSIEUR VANDERK PÈRE, MONSIEUR VANDERK FILS
MONSIEUR VANDERK FILS
Mon père, je vous prie de pardonner à mes réflexions.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il vaut mieux les dire que les taire.
MONSIEUR VANDERK FILS
Peut-être avec trop de vivacité.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
C'est de votre âge : vous allez voir ici une femme qui a bien plus de vivacité que vous sur cet article. Quiconque n'est pas militaire, n'est rien.
MONSIEUR VANDERK FILS
Qui donc ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Votre tante, ma propre soeur ; elle devrait être arrivée ; c'est en vain que je l'ai établie honorablement ; elle est veuve à présent et sans enfants ; elle jouit de tous les revenus des biens que je vous ai achetés ; je l'ai comblée de tout ce que j'ai cru devoir satisfaire ses voeux : cependant elle ne me pardonnera jamais l'état que j'ai pris ; et lorsque mes dons ne profanent pas ses mains, le nom de frère profanerait ses lèvres : elle est cependant la meilleure de toutes les femmes ; mais voilà comme un honneur de préjugé étouffe les sentiments de la nature et de la reconnaissance.
MONSIEUR VANDERK FILS
Mais, mon père, à votre place je ne lui pardonnerais jamais.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Pourquoi ? Elle est ainsi, mon fils ; c'est une faiblesse en elle, c'est de l'honneur mal entendu, mais c'est toujours de l'honneur.
MONSIEUR VANDERK FILS
Vous ne m'aviez jamais parlé de cette tante.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ce silence entrait dans mon système à votre égard ; elle vit dans le fond du Berry ; elle n'y soutient qu'avec trop de hauteur le nom de nos ancêtres ; et l'idée de noblesse est si forte en elle, que je ne lui aurais pas persuadé de venir au mariage de votre soeur, si je ne lui avais écrit qu'elle épouse un homme de qualité ; encore a-t-elle mis des conditions singulières.
MONSIEUR VANDERK FILS
Des conditions !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon cher frère, m'écrit-elle, j'irai ; mais ne serait-il pas mieux que je ne passasse que pour une parente éloignée de votre femme, pour une protectrice de la famille ? Elle appuie cela de tous les mauvais raisonnements qui... J'entends une voiture.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je vais voir.
SCÈNE VII
MADAME VANDERK, SOPHIE, LE GENDRE, MONSIEUR VANDERK PÈRE, MONSIEUR VANDERK FILS
MADAME VANDERK
Voici, je crois, ma belle-soeur.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il faut voir.
SOPHIE
Voici ma tante.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Restez ici, je vais au devant d'elle.
LE GENDRE
Vous accompagnerai-je ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, restez. Victorine, éclairez-moi. Victorine prend un flambeau et passe devant.
SCÈNE VIII
MADAME VANDERK, SOPHIE, LE GENDRE, MONSIEUR VANDERK FILS
LE GENDRE
Eh bien, mon cher frère, vous avez aujourd'hui un petit air sérieux.
MONSIEUR VANDERK FILS
Non, je vous assure.
LE GENDRE
Pensez-vous que votre soeur ne sera pas heureuse avec moi ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Je ne doute pas qu'elle ne le soit.
SOPHIE, à sa mère.
L'appellerai-je ma tante ?
MADAME VANDERK
Gardez-vous-en bien, laissez-moi parler.
SCÈNE IX
Les acteurs précédents, MONSIEUR VANDERK PÈRE, LA TANTE, Un laquais en veste, une ceinture de soie, botté, un fouet sur l'épaule ; cependant il porte la robe de la tante.
LA TANTE
Ah ! J'ai les yeux éblouis, écartez ces flambeaux ; point d'ordre sur les routes, je devrais être ici il y a deux heures : soyez de condition, n'en soyez pas, une Duchesse, une Financière, c'est égal ; des chevaux terribles, mes femmes ont eu des peurs ; laissez ma robe, vous. Ah, c'est Madame Vanderk ! Madame de Vanderk avance, la salue, l'embrasse et Madame de Vanderk met de la hauteur.
MADAME VANDERK
Madame, voici ma fille que j'ai l'honneur de vous présenter. La tante fait une révérence et n'embrasse pas.
LA TANTE, à Monsieur Vanderk père.
Quel est ce Monsieur noir et ce jeune homme?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
C'est mon gendre futur.
LA TANTE, en regardant le fils.
Il ne faut que des yeux pour juger qu'il est d'un sang noble.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ne trouvez-vous pas qu'il a quelque chose du grand-père ?
LA TANTE
Quelque chose ... Oui, le front : il est sans doute avancé dans le service ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, il est trop jeune.
LA TANTE
Il a sans doute un régiment.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non.
LA TANTE
Pourquoi donc ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Lorsque par ses services il aura mérité la faveur de la Cour, je suis tout prêt.
LA TANTE
Vous avez eu vos raisons, il est fort bien : votre fille l'aime sans doute ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Oui, ils s'aiment beaucoup.
LA TANTE
Moi, je me serais peu embarrassée de cet amour-là, et j'aurais voulu que mon gendre eût eu un rang avant de lui donner ma fille.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il est Président.
LA TANTE
Président ! Pourquoi porte-t-il l'épée ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Qui ! Voici mon gendre futur.
LA TANTE
Cela ? Monsieur est donc de Robe ?
LE GENDRE
Oui, Madame, et je m'en fais honneur.
LA TANTE
Monsieur, il y a dans la Robe des personnes qui tiennent à ce qu'il y a de mieux.
LE GENDRE
Et qui le sont, Madame.
LA TANTE, au père.
Vous ne m'aviez pas écrit que c'était un homme de Robe. Au gendre. Je vous fais, Monsieur, mon compliment, je suis charmée de vous voir uni à une famille.
LE GENDRE
Madame ?
LA TANTE
À une famille à laquelle je prends le plus vif intérêt.
LE GENDRE
Madame ?
LA TANTE
Mademoiselle a dans toute sa personne un air, une grâce, un sérieux, une modestie ; elle sera dignement Madame la Présidente : et ce jeune Monsieur ? Regardant le fils.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
C'est mon fils.
LA TANTE
Votre fils ! Votre fils ! Vous ne me le dites pas... C'est mon neveu ; ah ! Il est charmant, il est charmant : embrassez-moi, mon cher enfant. Ah ! Vous avez raison, c'est tout le portrait de mon grand-père ; il m'a saisie, ses yeux, son front, l'air noble : ah ! Mon frère, ah ! Monsieur, je veux l'emmener, je veux le faire connaître dans la Province, je le présenterai ; ah ! Il est charmant.
MADAME VANDERK
Madame, voulez-vous passer dans votre appartement ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
On va vous servir.
LA TANTE
Ah ! Mon lit, mon lit et un bouillon. Ah ! Il est charmant : je le retiens demain pour me donner la main. Bonsoir, mon cher neveu, bonsoir.
MONSIEUR VANDERK FILS
Ma chère tante, je vous souhaite...
SCÈNE X
MONSIEUR VANDERK FILS, VICTORINE
MONSIEUR VANDERK FILS
Ma chère tante est assez folle.
VICTORINE
C'est Madame votre tante ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Oui, soeur de mon père.
VICTORINE
Ses domestiques font un train ; elle en a quatre, cinq, sans compter les femmes : ils sont d'une arrogance... Madame la Marquise par-ci, Madame la Marquise par là, elle veut ci, elle entend ça ; il semble que tout soit à elle.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je m'en doute bien.
VICTORINE
Vous ne la suivez pas, votre chère tante ?
MONSIEUR VANDERK FILS
J'y vais. Bonsoir, Victorine.
VICTORINE
Attendez donc.
MONSIEUR VANDERK FILS
Que veux-tu ?
VICTORINE
Voyons donc votre nouvelle montre.
MONSIEUR VANDERK FILS
Tu ne l'as pas vue ?
VICTORINE
Que je la vois encore : Ah, elle est belle ; des diamants, à répétition: il est onze heures 7, 8, 9, 10 minutes, onze heures dix minutes. Demain à pareille heure... Voulez-vous que je vous dise tout ce que vous ferez demain ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Ce que je ferai ?
VICTORINE
Oui ; vous vous lèverez à sept, disons à huit heures ; vous descendrez à dix ; vous donnerez la main à la Mariée ; on reviendra à deux heures ; on dînera, on jouera; ensuite votre feu d'artifice, pourvu encore que vous ne soyez pas blessé.
MONSIEUR VANDERK FILS
Ah ! Si je le suis...
VICTORINE
Il ne faut pas l'être.
MONSIEUR VANDERK FILS
Cela vaudrait mieux.
VICTORINE
Je parie que voilà tout ce que vous ferez demain.
MONSIEUR VANDERK FILS
Tu serais bien étonnée si je ne faisais rien de tout cela.
VICTORINE
Que ferez-vous donc ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Au reste, tu peux avoir raison.
VICTORINE
C'est joli, une montre à répétition : lorsqu'on se réveille, on sonne l'heure : je crois que je me réveillerais exprès.
MONSIEUR VANDERK FILS
Eh bien, je veux qu'elle passe la nuit dans ta chambre, pour savoir si tu te réveilleras.
VICTORINE
Non.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je t'en prie.
VICTORINE
Si on le savait, on se moquerait de moi.
MONSIEUR VANDERK FILS
Qui le dira ? Tu me la rendras demain au matin.
VICTORINE
Vous en pouvez être sûr ; mais... vous ?
MONSIEUR VANDERK FILS
N'ai-je pas ma pendule ? Et tu me la rendras.
VICTORINE
Sans doute.
MONSIEUR VANDERK FILS
Qu'à moi.
VICTORINE
À qui donc ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Qu'à moi.
VICTORINE
Eh, mais, sans doute.
MONSIEUR VANDERK FILS
Bonsoir,
VICTORINE
Adieu. Bonsoir. Qu'à moi... Qu'à moi.
SCÈNE XI
VICTORINE, seule.
Qu'à moi, qu'à moi, que veut-il dire ? Il a quelque chose d'extraordinaire aujourd'hui : ce n'est pas sa gaieté, son air franc : il rêvait... Si c'était... Non...
SCÈNE XII
ANTOINE, VICTORINE
ANTOINE
On vous appelle, on vous sonne depuis une heure. Quatre ou cinq misérables laquais de condition donnent plus de peine qu'une maison de quarante personnes. Nous verrons demain : ce sera un beau bruit. Je n'oublie rien. Non. Il souffle les bougies. Allons nous coucher.
SCÈNE XIII
ANTOINE, Un Domestique.
LE DOMESTIQUE
Monsieur Antoine. Monsieur dit qu'avant de vous coucher vous montiez chez lui par le petit escalier.
ANTOINE
Oui, j'y vais.
LE DOMESTIQUE
Bonsoir, Monsieur Antoine.
ANTOINE
Bonsoir, bonsoir.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Monsieur Vanderk fils entre en tâtonnant avec précaution : le Domestique ouvre le volet fermé le soir par Antoine. Monsieur Vanderk regarde partout. Le Domestique est botté ainsi que son maître, qui tient deux pistolets.
MONSIEUR VANDERK FILS
Eh bien ! Les clefs.
SON DOMESTIQUE
J'ai cherché partout, sur la fenêtre, derrière la porte ; j'ai tâté le long de la barre de fer, je n'ai rien trouvé : enfin j'ai réveillé le portier.
MONSIEUR VANDERK FILS
Eh bien ?
SON DOMESTIQUE
Il dit que Monsieur Antoine les a.
MONSIEUR VANDERK FILS
Eh pourquoi Antoine a-t-il pris ces clefs ?
SON DOMESTIQUE
Je n'en sais rien.
MONSIEUR VANDERK FILS
A-t-il coutume de les prendre ?
SON DOMESTIQUE
Je ne l'ai pas demandé : voulez-vous que j'y aille ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Non.... Et nos chevaux ?
SON DOMESTIQUE
Ils sont dans la cour.
MONSIEUR VANDERK FILS
Tiens, mets ces pistolets à l'arçon, et n'y touche pas. As-tu entendu du bruit dans la maison ?
SON DOMESTIQUE
Non. Tout le monde dort : j'ai cependant vu de la lumière.
MONSIEUR VANDERK FILS
Où ?
SON DOMESTIQUE
Au troisième.
MONSIEUR VANDERK FILS
Au troisième ?
SON DOMESTIQUE
Ah ! C'est dans la chambre de Mademoiselle Victorine : mais c'est sa lampe.
MONSIEUR VANDERK FILS
Victorine... Va t'en.
SON DOMESTIQUE
Où irai-je ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Descends dans la cour, écoute : cache les chevaux sous la remise à gauche près du carrosse de ma mère ; point de bruit surtout ; il ne faut réveiller personne.
SCÈNE II
MONSIEUR VANDERK FILS, seul.
Pourquoi Antoine a-t-il pris ces clefs ? Que vais-je faire ? C'est de le réveiller. Je lui dirai... Je veux sortir... J'ai des emplettes : j'ai quelques affaires... Frappons. Antoine... Je n'entends rien... Antoine... Il va me faire cent questions. Vous sortez de bonne heure. Quelle affaire avez-vous donc ? Vous sortez à cheval : attendez le jour. Je ne veux pas attendre moi. Donnez-moi les clefs. Il frappe. Antoine.
ANTOINE, en dedans.
Qui est là ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Il a répondu. Antoine.
ANTOINE
Qui peut frapper si matin ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Moi.
ANTOINE
Ah ! Monsieur, j'y vais.
MONSIEUR VANDERK FILS
Il se lève.... Rien de moins extraordinaire ; j'ai affaire, moi ; je sors. Je vais à deux pas : quand j'irais plus loin. Mais vous êtes en bottines. Mais ce cheval ? Ce Domestique ? Eh bien, je vais à deux lieues d'ici ; mon père m'a dit de lui faire une commission. Comme l'esprit va chercher bien loin les raisons les plus simples. Ah ! Je ne sais pas mentir.
SCÈNE III
Antoine son col à la main, Monsieur Vanderk fils.
ANTOINE
Comment, Monsieur, c'est vous ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Oui : donne-moi vite les clefs de la porte cochère.
ANTOINE
Les clefs ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Oui.
ANTOINE
Les clefs ? Mais le Portier doit les avoir.
MONSIEUR VANDERK FILS
Il dit que vous les avez.
ANTOINE
Ah ! C'est vrai : hier au soir, je ne m'en ressouvenais pas. Mais à propos, Monsieur votre père les a.
MONSIEUR VANDERK FILS
Mon père ? Hé pourquoi les a-t-il ?
ANTOINE
Demandez-lui, je n'en sais rien.
MONSIEUR VANDERK FILS
Il ne les a pas ordinairement.
ANTOINE
Mais vous sortez de bonne heure.
MONSIEUR VANDERK FILS
Il faut qu'il ait eu quelques raisons pour prendre ces clefs.
ANTOINE
Peut-être quelque domestique : ce mariage... Il a appréhendé de l'embarras, des fêtes... des aubades... Il veut se lever le premier : enfin que sais-je ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Eh bien, mon pauvre Antoine. Rends-moi le plus grand.... Rends-moi un petit service : entre tout doucement, je t'en prie, dans l'appartement de mon père : il aura mis les clefs sur quelque table, sur quelque chaise ; apporte-les moi. Prends garde de le réveiller, je serais au désespoir d'avoir été la cause que son sommeil eût été troublé.
ANTOINE
Que n'y allez-vous ?
MONSIEUR VANDERK FILS
S'il t'entend, tu lui donneras mieux une raison que moi.
ANTOINE, le doigt en l'air.
J'y vais : ne sortez pas, ne sortez pas.
MONSIEUR VANDERK FILS
Où veux-tu que j'aille ?
SCÈNE IV
MONSIEUR VANDERK FILS, seul.
J'aurais bien cru qu'il m'aurait fait plus de questions ; Antoine est un bon homme... Il se sera bien imaginé... Ah, mon père, mon père !... Il dort... Il ne sait pas... Ce cabinet, cette maison, tout ce qui m'entoure m'est plus cher : quitter cela pour toujours, ou pour longtemps, cela fait une peine qui... Ah ! Le voilà. Ciel ! C'est mon père.
SCÈNE V
Monsieur Vanderk père, en robe de chambre, Monsieur Vanderk fils.
MONSIEUR VANDERK FILS
Ah ! Mon père, que je suis fâché ! C'est la faute d'Antoine. Je le lui avais dit ; mais il aura fait du bruit, il vous aura réveillé.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, je l'étais.
MONSIEUR VANDERK FILS
Vous l'étiez ? Apparemment, mon père, que l'embarras d'aujourd'hui, et que....
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Eh, où allez-vous si matin ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Une fantaisie d'exercice ; je voulais faire le tour du rempart : une idée... un caprice qui m'a pris tout d'un coup ce matin.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Dès hier vous aviez dit qu'on tint vos chevaux prêts.
MONSIEUR VANDERK FILS
Non pas absolument.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, mon fils, vous avez quelque dessein.
MONSIEUR VANDERK FILS
Quel dessein voudriez-vous que j'eusse ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Je vous le demande.
MONSIEUR VANDERK FILS
Croyez, mon père...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon fils, jusqu'à cet instant je n'ai connu en vous ni détour, ni mensonge : si ce que vous me dites est vrai, répétez-le moi, et je vous croirai.............. Si ce sont quelques raisons, quelques folies de votre âge, de ces niaiseries qu'un père peut soupçonner, mais ne doit jamais savoir ; quelque peine que cela me fasse, je n'exige pas une confidence dont nous rougirions l'un et l'autre : voici les clefs, sortez... Le fils tend la main, et les prend. Mais, mon fils, si cela pouvait intéresser votre repos, et le mien, et celui de votre mère.
MONSIEUR VANDERK FILS
Ah ! Mon père.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il n'est pas possible qu'il y ait rien de déshonorant dans ce que vous allez faire.
MONSIEUR VANDERK FILS
Ah ! Bien plutôt...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Achevez.
MONSIEUR VANDERK FILS
Que me demandez-vous ? Ah, mon père ! Vous me l'avez dit hier : vous avez été insulté ; vous étiez jeune ; vous vous êtes battu ; vous le feriez encore. Ah ! Que je suis malheureux ! Je sens que je vais faire le malheur de votre vie. Non... jamais... Quelle leçon !... Vous pouvez m'en croire : si la fatalité....
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Insulté... Battu... Le malheur de ma vie : mon fils, causons ensemble, et ne voyez en moi qu'un ami.
MONSIEUR VANDERK FILS
S'il était possible que j'exigeasse de vous un serment... Promettez-moi que quelque chose que je vous dise, votre bonté ne me détournera pas de ce que je dois faire.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Si cela est juste.
MONSIEUR VANDERK FILS
Juste ou non.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ou non ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Ne vous alarmez pas. Hier au soir j'ai eu quelqu'altercation, une dispute avec un officier de cavalerie : nous sommes sortis ; on nous a séparés... Parole aujourd'hui.
MONSIEUR VANDERK PÈRE, en s'appuyant sur le dos d'une chaise.
Ah ! Mon fils !
MONSIEUR VANDERK FILS
Mon père, voilà ce que je craignais.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Et puis-je savoir de vous un détail plus étendu de votre querelle, et de ce qui l'a causée, enfin de tout ce qui s'est passé ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Ah ! Comme j'ai fait ce que j'ai pu pour éviter votre présence.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Vous fait-elle du chagrin ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Ah ! Jamais, jamais, je n'ai eu tant besoin d'un ami, et surtout de vous.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Enfin vous avez eu dispute.
MONSIEUR VANDERK FILS
L'histoire n'est pas longue : la pluie qui est survenue hier, m'a forcé d'entrer dans un café ; je jouais une partie d'échecs : j'entends à quelques pas de moi quelqu'un qui parlait avec chaleur : il racontait je ne sais quoi de son père, d'un marchand, d'un escompte, des billets ; mais je suis certain d'avoir entendu très distinctement : oui... Tous ces négociants, tous ces commerçants sont des fripons, sont des misérables. Je me suis retourné, je l'ai regardé : lui sans nul égard, sans nulle attention, a répété le même discours. Je me suis levé, je lui ai dit à l'oreille qu'il n'y avait qu'un malhonnête homme qui pût tenir de pareils propos : nous sommes sortis; on nous a séparés.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Vous me permettrez de vous dire...
MONSIEUR VANDERK FILS
Ah ! Je sais, mon père, tous les reproches que vous pouvez me faire : cet officier pouvait être dans un instant d'humeur : ce qu'il disait pouvait ne pas me regarder : lorsqu'on dit tout le monde, on ne dit personne ; peut-être même ne faisait-il que raconter ce qu'on lui avait dit : et voilà mon chagrin, voilà mon tourment. Mon retour sur moi-même a fait mon supplice : il faut que je cherche à égorger un homme qui peut n'avoir pas tort. Je crois cependant qu'il l'a dit, parce que j'étais présent.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Vous le désirez : vous connaît il ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Je ne le connais pas.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Et vous cherchez querelle ! Ah ! Mon fils, pourquoi n'avez-vous pas pensé que vous aviez votre père ? Je pense si souvent que j'ai un fils.
MONSIEUR VANDERK FILS
C'est parce que j'y pensais.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Eh ! Dans quelle incertitude, dans quelle peine jetiez-vous aujourd'hui votre mère et moi !
MONSIEUR VANDERK FILS
J'y avais pourvu.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Comment ?
MONSIEUR VANDERK FILS
J'avais laissé sur ma table une lettre adressée à vous ; Victorine vous l'aurait donnée.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Est-ce que vous vous êtes confié à Victorine.
MONSIEUR VANDERK FILS
Non ; mais elle devait reporter quelque chose sur ma table et elle l'aurait vue.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Eh ! Quelles précautions aviez-vous prises contre la juste rigueur des lois ?
MONSIEUR VANDERK FILS
La juste rigueur !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Oui, elles sont justes ces lois... Un peuple... je ne sais lequel... Les Romains, je crois, accordaient des récompenses à qui conservait la vie d'un citoyen. Quelle punition ne mérite pas un Français qui médite d'en égorger un autre, qui projette un assassinat !
MONSIEUR VANDERK FILS
Un assassinat !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Oui, mon fils ! Un assassinat. La confiance que l'agresseur a dans ses propres forces, fait presque toujours sa témérité.
MONSIEUR VANDERK FILS
Et vous-même, mon Père, lorsqu'autrefois...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Le Ciel est juste : il m'en punit en vous. Enfin quelles précautions aviez-vous prises contre la juste rigueur des lois ?
MONSIEUR VANDERK FILS
La fuite.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Hé ! Quelle était votre marche, le lieu, l'instant ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Sur les trois heures après midi, nous devions nous rencontrer derrière les petits remparts.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Eh, pourquoi donc sortez-vous si tôt ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Pour ne pas manquer à ma parole : j'ai redouté l'embarras de cette noce, de ma tante et de me trouver engagé de façon à ne pouvoir m'échapper. Ah ! Comme j'aurais voulu retarder d'un jour !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Et d'ici à trois heures ne pourriez-vous rester ?
MONSIEUR VANDERK FILS
Ah ! Mon père ! Imaginez....
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Vous aviez raison ; mais cette raison ne subsiste plus. Faites rentrer vos chevaux : remontez chez vous. Je vais réfléchir aux moyens qui peuvent vous sauver et l'honneur et la vie.
MONSIEUR VANDERK FILS, à part.
Me sauver l'honneur !... Haut. Mon père ; mon malheur mérite plus de pitié que d'indignation.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Je n'en ai aucune.
MONSIEUR VANDERK FILS
Prouvez le moi donc, en me permettant de vous embrasser.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, Monsieur, remontez chez vous.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je... Oui, mon père. Il se retire précipitamment.
SCÈNE VI
MONSIEUR VANDERK PÈRE, seul.
Infortuné, comme on doit peu compter sur le bonheur présent : je me suis couché le plus tranquille, le plus heureux des pères, et me voilà. Antoine... Je ne puis avoir trop de confiance... Si son sang coulait pour son Roi ou pour sa patrie : mais...
SCÈNE VII
Monsieur Vanderk père, Antoine.
ANTOINE
Que voulez-vous ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ce que je veux : ah ! Qu'il vive.
ANTOINE
Monsieur.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Je ne t'ai pas entendu entrer.
ANTOINE
Vous m'avez appelé.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Je t'ai appelé... Antoine, je connais ta discrétion, ton amitié pour moi et pour mon fils ; il sortait pour se battre.
ANTOINE
Contre qui ? Je vais.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Cela est inutile.
ANTOINE
Tout le quartier va le défendre: je vais réveiller....
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, ce n'est pas...
ANTOINE
Vous me tueriez plutôt que de....
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Tais-toi, il est ici ; cours à son appartement, dis lui, dis lui que je le prie de m'envoyer la lettre dont il vient de me parler. Ne dis pas autre chose ; ne fais voir aucun intérêt sur ce qui le regarde... Remarque... Va, qu'il te donne cette lettre, et qu'il m'attende : je vais le voir.
SCÈNE VIII
MONSIEUR VANDERK PÈRE, seul.
Fouler aux pieds la raison, la nature et les lois. Préjugé funeste ! Abus cruel du point d'honneur, tu ne pouvais avoir pris naissance que dans les temps les plus barbares : tu ne pouvais subsister qu'au milieu d'une nation vaine et pleine d'elle même, qu'au milieu d'un peuple dont chaque particulier compte sa personne pour tout, et sa patrie et sa famille pour rien. Et vous, lois sages, vous avez désiré mettre un frein à l'honneur ; vous avez ennobli l'échafaud ; votre sévérité a servi à froisser le cœur d'un honnête homme entre l'infamie et le supplice. Ah, mon fils !
SCÈNE IX
Monsieur Vanderk père, Antoine.
ANTOINE
Monsieur, vous l'avez laissé partir ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il est parti ! Ô Ciel ! Arrêtez....
ANTOINE
Ah ! Monsieur, il est déjà bien loin. Je traversais la cour ; il a mis ses pistolets à l'arçon.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ses pistolets!
ANTOINE
Il m'a crié, Antoine, je te recommande mon père, et il a mis son cheval au galop.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il est parti ! Il rêve douloureusement ; il reprend sa fermeté, et dit : Que rien ne transpire ici. Viens, suis moi, je vais m'habiller.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
VICTORINE, seule
Je le cherche partout : qu'est-il devenu ? Cela me passe. Il ne sera jamais prêt. Il n'est pas habillé. Ah, que je suis fâchée de m'être embarrassée de sa montre ! Je l'ai vue toute la nuit qui me disait qu'à moi, qu'à moi, qu'à moi : il est sorti de bien bonne heure, et à cheval: mais si c'était cette dispute, et s'il était vrai qu'il fût allé... Ah ! J'ai un pressentiment ; mais que risqué-je d'en parler ? J'en vais parler à Monsieur. Je parierais que c'est ce domestique qui s'est endormi hier au soir, il avait une mauvaise physionomie, il lui aura donné un rendez-vous. Ah !
SCÈNE II
VICTORINE, MONSIEUR VANDERK PÈRE
VICTORINE
Monsieur, on est bien inquiet. Madame la Marquise dit, Mon neveu est-il habillé ? Qu'on l'avertisse. Est-il prêt ? Pourquoi ne vient-il pas ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon fils ?
VICTORINE
Oui, je l'ai demandé, je l'ai fait chercher : je ne sais s'il est sorti ou s'il n'est pas sorti ; mais je ne l'ai pas trouvé.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il est sorti.
VICTORINE
Vous savez donc, Monsieur, qu'il est dehors.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Oui, je le sais. Voyez si tout le monde est prêt : pour moi, je le suis. Où est votre père ?
VICTORINE, fait un pas et revient
Avez-vous vu, Monsieur, hier un domestique qui voulait parler à vous ou à Monsieur votre fils ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Un Domestique ? C'était à moi : j'ai donné parole à son maître aujourd'hui, vous faites bien de m'en faire ressouvenir.
VICTORINE, à part
Il faut que ce ne soit pas cela, tant mieux, puisque Monsieur sait où il est.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Voyez donc où est votre père.
VICTORINE
J'y cours.
SCÈNE III
MONSIEUR VANDERK PÈRE, seul
Au milieu de la joie la plus légitime... Antoine ne vient point... Je voyais devant moi toutes les misères humaines... Je m'y tenais préparé. La mort même... Mais ceci... Hé, que dire !... Ah ! Ciel !...
SCÈNE IV
MONSIEUR VANDERK PÈRE, LA TANTE
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Hé bien, ma soeur, puis-je enfin me livrer au plaisir de vous revoir ?
LA TANTE
Mon frère, je suis très en colère ; vous gronderez après, si vous voulez.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
J'ai tout lieu d'être fâché contre vous.
LA TANTE
Et moi contre votre fils.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
J'ai cru que les droits du sang n'admettaient point de ces ménagements, et qu'un frère...
LA TANTE
Et moi, qu'une soeur comme moi mérite de certains égards.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Quoi ! Vous aurait-on manqué en quelque chose ?
LA TANTE
Oui, sans doute.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Qui ?
LA TANTE
Votre fils.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon fils ? Eh, quand peut-il vous avoir désobligée ?
LA TANTE
À l'instant.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
À l'instant ?
LA TANTE
Oui, mon frère, à l'instant : il est bien singulier que mon neveu qui doit me donner la main aujourd'hui ne soit pas ici et qu'il sorte.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il est sorti pour une affaire indispensable.
LA TANTE
Indispensable, indispensable, votre sang froid me tue : il faut me le trouver mort ou vif ; c'est lui qui me donne la main.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Je compte vous la donner, s'il le faut.
LA TANTE
Vous ? Au reste je le veux bien, vous me ferez honneur. Oh ça ! Mon frère, parlons raison ; il n'y a point de choses que je n'aie imaginées pour mon neveu, quoiqu'il soit malhonnête à lui d'être sorti. Il y a près de mon château, ou plutôt près du vôtre et je vous en rends grâce, il y a un certain fief qui a été enlevé à la famille en 1573, mais il n'est pas rachetable.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Soit.
LA TANTE
C'est un abus ; mais c'est fâcheux.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Cela peut être : allons rejoindre...
LA TANTE
Nous avons le temps, il faut repeindre les vitraux de la chapelle ; cela vous étonne.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Nous parlerons de cela.
LA TANTE
C'est que les armoiries sont écartelées d'Aragon, et que le lambel.....
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ma soeur, vous ne partez pas aujourd'hui.
LA TANTE
Non, je vous assure.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Hé bien, nous en parlerons demain.
LA TANTE
C'est que cette nuit j'ai arrangé pour votre fils, j'ai arrangé des choses étonnantes : il est aimable, il est aimable. Nous avons dans la province la plus riche héritière, c'est une Cramont Ballière de la Tour d'Agor, vous savez ce que c'est, elle est même parente de votre femme ; votre fils l'épouse, j'en fais mon affaire : vous ne paraîtrez pas, vous ; je le propose, je le marie, il ira à l'armée, et moi je reste avec sa femme, avec ma nièce, et j'élève ses enfants. Je vous en rends grâce ; il y a un certain fief qui a été enlevé à la famille en 1573, mais il n'est pas rachetable.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Eh ! Ma soeur.
LA TANTE
Ce sont les vôtres, mon frère.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Entrons dans le salon, sans doute on nous y attend.
SCÈNE V
LES MÊMES, ANTOINE
MONSIEUR VANDERK PÈRE, à Antoine qui entre
Antoine, reste ici.
LA TANTE, en s'en allant
Je vois qu'il est heureux, mais très heureux pour mon neveu que je sois venue ici. Vous mon frère, vous avez perdu toute idée de noblesse, de grandeur ; le commerce rétrécit l'âme, mon frère. Ce cher enfant ! Ce cher enfant ! Mais c'est que je l'aime de tout mon coeur.
SCÈNE VI
ANTOINE, seul
Oui, ma résolution est prise : comment ? Un misérable, un drôle...
SCÈNE VII
VICTORINE, ANTOINE
ANTOINE
Qu'est-ce que tu demandes ?
VICTORINE
J'entrais.
ANTOINE
Je n'aime pas tout cela, toujours sur mes talons ; c'est bien étonnant, la curiosité, la curiosité. Mademoiselle, voilà peut être le dernier conseil que je vous donnerai de ma vie ; mais la curiosité dans une fille ne peut que la tourner à mal.
VICTORINE
Eh ! Mais je venais vous dire...
ANTOINE
Va-t-en, va-t-en, écoute, sois sage, et vis toujours honnêtement, et tu ne pourras manquer.
VICTORINE, à part
Qu'est-ce que cela veut dire ?
SCÈNE VIII
LES MÊMES, MONSIEUR VANDERK PÈRE
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Sortez, Victorine. laissez-nous et fermez la porte.
SCÈNE IX
MONSIEUR VANDERK PÈRE, ANTOINE
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Avez-vous dit au chirurgien de ne pas s'éloigner ?
ANTOINE
Non.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non ?
ANTOINE
Non, non ...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Pourquoi ?
ANTOINE
Pourquoi ? C'est que Monsieur votre fils ne se battra pas.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Qu'est-ce que cela veut dire ?
ANTOINE
Monsieur, Monsieur, un gentilhomme, un militaire, un diable, fût-ce un capitaine de vaisseau de Roi ; c'est ce qu'on voudra : mais il ne se battra pas, vous dis-je, ce ne peut être qu'un malhonnête homme, un assassin ; il lui a cherché querelle : il croit le tuer, il ne le tuera pas.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Antoine.
ANTOINE
Non, Monsieur, il ne le tuera pas, j'y ai regardé... Je sais, par où il doit venir, je l'attendrai, je l'attaquerai, il m'attaquera ; je le tuerai ou il me tuera : s'il me tue, il sera plus embarrassé que moi ; si je le tue, Monsieur, je vous recommande ma fille. Au reste je n'ai pas besoin de vous la recommander.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Antoine, ce que vous dites est inutile et jamais....
ANTOINE
Vos pistolets, vos pistolets ; vous m'avez vu, vous m'avez vu sur ce vaisseau, il y a longtemps. Qu'importe ? En fait de valeur, il ne faut qu'être homme et des armes.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Eh ! Mais, Antoine.
ANTOINE
Monsieur, ah, mon cher Maître, un jeune homme d'une aussi belle espérance ; ma fille me l'avait dit, et l'embarras d'aujourd'hui, et la noce et tout ce monde : à l'instant même... les clefs du magasin. Je les emportais. Il remet les clefs sur une table. Ah, j'en deviendrai fou ! Ah, Dieux !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il me brise le coeur : écoutez-moi, je vous dis de m'écouter.
ANTOINE
Monsieur.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Croyez-vous que je n'aime pas mon fils plus que vous l'aimez ?
ANTOINE
Et c'est à cause de cela, vous en mourrez.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non.
ANTOINE
Ah, Ciel !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Antoine. Vous manquez de raison, je ne vous conçois pas aujourd'hui : écoutez moi.
ANTOINE
Monsieur ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Écoutez moi, vous dis-je, rappelez toute votre présence d'esprit, j'en ai besoin ; écoutez avec attention ce que je vais vous confier. On peut venir à l'instant, et je ne pourrais plus vous parler... Crois-tu, mon pauvre Antoine, crois-tu, mon vieux camarade, que je sois insensible ? N'est-ce pas mon fils ? N'est-ce pas lui qui fonde dans l'avenir tout le bonheur de ma vieillesse ? Et ma femme... Ah ! Quel chagrin ! Sa santé faible ; mais c'est sans remède, le préjugé qui afflige notre nation rend son malheur inévitable.
ANTOINE
Eh ! Ne pouviez-vous accommoder cette affaire ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
L'accommoder ! Tu ne connais pas toutes les entraves de l'honneur : où trouver son adversaire ? Où le rencontrer à présent ? Est-ce sur le champ de bataille que de pareilles affaires s'accommodent ? Hé n'est-il pas contre les moeurs et contre les lois que je paraisse en être instruit ?... Et si mon fils eût hésité, s'il eût molli, si cette cruelle affaire s'était accommodée, combien s'en préparait-il dans l'avenir ! Il n'est point de demi-brave, il n'est point de petit homme qui ne cherchât à le tâter ; il lui faudrait dix affaires heureuses pour faire oublier celle ci. Elle est affreuse dans tous ses points, car il a tort.
ANTOINE
Il a tort !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Une étourderie !
ANTOINE
Une étourderie !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Oui. Mais ne perdons pas le temps en vaines discussions. Antoine.
ANTOINE
Monsieur.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Exécutez de point en point ce que je vais vous dire.
ANTOINE
Oui, Monsieur.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ne passez mes ordres en aucune manière, songez qu'il y va de l'honneur de mon fils et du mien : c'est vous dire tout.
ANTOINE
Ah, Ciel !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Je ne peux me confier qu'à vous, et je me fie à votre âge, à votre expérience, et je peux dire, à votre amitié. Rendez vous au lieu où ils doivent se rencontrer : déguisez-vous de façon à n'être pas reconnu ; tenez-vous en le plus loin que vous pourrez : ne soyez, s'il est possible, reconnu en aucune manière. Si mon fils a le bonheur cruel de tuer son adversaire, montrez-vous alors, il sera agité, il sera égaré, il verra mal, voyez pour lui, portez sur lui toute votre attention ; veillez à sa fuite, donnez-lui votre cheval, faites ce qu'il vous dira, faites ce que la prudence vous conseillera. Lui parti, portez sur le champ tous vos soins à son rival ; s'il respire encore, emparez-vous de ses derniers moments, donnez lui tous les secours qu'exige l'humanité, expiez autant qu'il est en vous le crime auquel je participe, puisque... puisque... Cruel honneur !... Mais, Antoine, si le Ciel me punit autant que je dois l'être, s'il dispose de mon fils, je suis père, et je crains mes premiers mouvements : je suis père et cette fête, cette noce... ma femme... sa santé... moi-même... alors tu accourras : mon fils a son domestique, tu accourras ; mais comme ta présence m'en dirait trop, aie cette attention, écoute bien, aie-la pour moi ; je t'en supplie, tu frapperas trois coups à la porte de la basse-cour, trois coups distinctement, et tu te rendras ici, ici dedans, dans ce cabinet ; tu ne parleras à personne, mes chevaux seront mis, nous y courrons.
ANTOINE
Mais, Monsieur.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Voici quelqu'un et c'est sa mère.
SCÈNE X
MONSIEUR VANDERK, MADAME VANDERK, ANTOINE
MADAME VANDERK
Ah ! Mon cher ami, tout le monde est prêt : voici vos gants. Antoine, eh ! Comme te voilà fait ? Tu aurais bien dû te mettre en noir, te faire beau le jour du mariage de ma fille. Je ne te pardonne pas cela.
ANTOINE
C'est que... Madame... Je vais en affaire. Oui, oui... Madame.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Allez, allez, Antoine ; faites ce que je vous ai dit.
ANTOINE
Oui, Monsieur.
MADAME VANDERK
Antoine.
ANTOINE
Madame.
MADAME VANDERK
Si tu trouves mon fils, ah je t'en prie, dis lui qu'il ne tarde point.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Allez, Antoine, allez. Antoine et Monsieur Vanderk se regardent. Antoine sort.
SCÈNE XI
MONSIEUR ET MADAME VANDERK
MADAME VANDERK
Antoine a l'air bien effarouché.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Tout ceci l'échauffe et le dérange.
MADAME VANDERK
Ah ! Mon ami, faites moi compliment ; il y a plus de deux ans que je ne me suis si bien portée... Ma fille... mon gendre, toute cette famille est si respectable, si honnête ; la bonne robe est sage comme les lois : mais, mon ami, j'ai un reproche à vous faire et votre soeur a raison : vous donnez aujourd'hui de l'occupation à votre fils, vous l'envoyez je ne sais en quel endroit ; au reste, vous le savez : il faut cependant que ce soit très loin, car je suis sûre qu'il ne s'est point amusé : lorsqu'il va revenir, il ne pourra nous rejoindre. Victorine a dit à ma fille qu'il n'était point habillé et qu'il était monté à cheval.
MONSIEUR VANDERK PÈRE, lui prenant la main affectueusement
Laissez-moi respirer, et permettez-moi de ne penser qu'à votre satisfaction ; votre santé me fait le plus grand plaisir : nous avons tellement besoin de nos forces, l'adversité est si près de nous. La plus grande félicité est si peu stable, si peu... Ne faisons point attendre, on doit nous trouver de moins dans la compagnie. La voici.
SCÈNE XII
LES MÊMES, SOPHIE, LE GENDRE, LA TANTE et un groupe de compagnie de femmes et d'hommes, plus d'hommes de robe que d'autres.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Allons, belle jeunesse. Madame, nous avons été ainsi. Puissiez-vous, mes enfants, voir un pareil jour, à part... et plus beau que celui-ci !
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Victorine, se tournant vers la coulisse d'où elle sort.
VICTORINE
Monsieur Antoine, Monsieur Antoine, Monsieur Antoine. Le Maître d'Hôtel, les gens, les commis, tout le monde demande Monsieur Antoine. Il faut que j'aie la peine de tout. Mon père est bien étonnant : je le cherche partout, je ne le trouve nulle part. Jamais ici il n'y a eu tant de monde, et jamais... Eh quoi !... Hein... Antoine, Antoine. Hé bien, qu'ils appellent. Cette cérémonie que je croyais si gaie, grands Dieux, comme elle est triste ! Mais lui, ne s'être pas trouvé au mariage de sa soeur ; et d'un autre côté... Aussi mon père avec ses raisons, sois sage, sois sage, et tu ne pourras manquer... Où est-il allé ? Je...
SCÈNE II
Victorine, Monsieur Desparville.
MONSIEUR DESPARVILLE
Mademoiselle, puis-je entrer ?
VICTORINE
Monsieur, vous êtes sans doute de la noce. Entrez dans le salon.
MONSIEUR DESPARVILLE
Je n'en suis pas, Mademoiselle ; je n'en suis pas.
VICTORINE
Ah ! Monsieur, si vous n'en êtes pas, pour quelle raison ?...
MONSIEUR DESPARVILLE
Je viens pour parler à Monsieur Vanderk.
VICTORINE
Lequel ?
MONSIEUR DESPARVILLE
Mais le négociant. Est-ce qu'il y a deux négociants de ce nom là ? C'est celui qui demeure ici.
VICTORINE
Ah ! Monsieur, quel embarras ! Je vous assure que je ne sais comment Monsieur pourra vous parler au milieu de tout ceci ; et même on serait à table, si on n'attendait pas quelqu'un qui se fait bien attendre.
MONSIEUR DESPARVILLE
Mademoiselle, Monsieur Vanderk m'a donné parole ici aujourd'hui à cette heure.
VICTORINE
Il ne savait donc pas l'embarras...
MONSIEUR DESPARVILLE
Il ne savait pas, il ne savait pas : c'est hier au soir qu'il me l'a fait dire.
VICTORINE
J'y vais donc. Si je peux l'aborder ; car il répond à l'un, il répond à l'autre. Je dirai... Qu'est-ce que je dirai ?
MONSIEUR DESPARVILLE
Dites que c'est quelqu'un qui voudrait lui parler ; que c'est quelqu'un à qui il a donné parole à cette heure-ci, sur une lettre qu'il en a reçue. Ajoutez que... Non... Dites-lui seulement cela.
VICTORINE
J'y vais... Quelqu'un !... Mais, Monsieur, permettez-moi de vous demander votre nom.
MONSIEUR DESPARVILLE
Il le sait bien peu. Dites, au reste, que c'est Monsieur Desparville ; que c'est le maître d'un domestique.
VICTORINE
Ah ! Je sais, un homme qui avait un visage... qui avait un air... Hier au soir. J'y vais, j'y vais.
SCÈNE III
Monsieur Desparville, seul.
MONSIEUR DESPARVILLE
Que de raisons ! Parbleu ces choses-là sont bien faites pour moi. Il faut que cet homme marie justement sa fille aujourd'hui, le jour, le même jour que j'ai à lui parler : c'est fait exprès. Oui, c'est fait exprès pour moi. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi. Peste soit des enfants. Je ne veux plus m'embarrasser de rien. Je vais me retirer dans ma Province. Mais mon père, mon père... mais mon fils, va te promener, j'ai fait mon temps, fais le tien. Ah ! C'est apparemment notre homme. Encore un refus que je vais essuyer.
SCÈNE IV
Monsieur Desparville père, Monsieur Vanderk.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Monsieur, Monsieur, je suis fâché de vous déranger. Je sais tout ce qui vous arrive. Vous mariez votre fille, vous êtes à l'instant en compagnie : mais un mot, un seul mot.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Et moi, Monsieur, je suis fâché de ne vous avoir pas donné une heure plus prompte. On vous a peut-être fait attendre. J'avais dit à quatre heures et il est trois heures seize minutes. Monsieur, asseyez vous.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Non, parlons debout, j'aurai bientôt dit. Monsieur, je crois que le diable est après moi. J'ai depuis quelques jours besoin d'argent et encore plus depuis hier pour la circonstance la plus pressante, et que je ne peux pas dire. J'ai une lettre de change, bonne, excellente : c'est comme disent vos marchands, c'est de l'or en barre ; mais elle sera payée quand ? Quand ? Je n'en sais rien : ils ont des usages, des usances, des termes que je ne comprends pas. J'ai été chez plusieurs de vos confrères, mais tous ceux que j'ai vu jusqu'à présent sont des Arabes, des Juifs ; pardonnez-moi le terme, oui, des Juifs. Ils m'ont demandé des remises considérables, parce qu'ils voient que j'en ai besoin. D'autres m'ont refusé tout net. Mais que je ne vous retarde point. Pouvez vous m'avancer le paiement de ma lettre de change ou ne le pouvez-vous pas ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Puis-je la voir ?
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
La voilà... Pendant que Monsieur Vanderk lit. Je payerai tout ce qu'il faudra. Je sais qu'il y a des droits. Faut-il le quart ? Faut-il... J'ai besoin d'argent.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Il sonne. Monsieur, je vais vous la faire payer.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
À l'instant ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Oui, Monsieur.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
À l'instant ! Prenez, prenez, Monsieur. Ah quel service vous me rendez ! Prenez, prenez, Monsieur.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
au Domestique qui entre. Allez à ma caisse, apportez le montant de cette lettre, 2400 livres.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Monsieur, au service que vous me rendez, pouvez-vous ajouter celui de me faire donner de l'or ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Volontiers, Monsieur. Au Domestique. Apportez la somme en or.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
au Domestique qui sort. Faites retenir, Monsieur, l'escompte, l'acompte.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, Monsieur, je ne prends point d'escompte, ce n'est pas mon commerce et je vous l'avoue avec plaisir, ce service ne me coûte rien. Votre lettre vient de Cadix, elle est pour moi une rescription, elle devient pour moi de l'argent comptant.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Monsieur, Monsieur, voilà de l'honnêteté, voilà de l'honnêteté : vous ne savez pas toute l'obligation que je vous dois, toute l'étendue du service que vous me rendez.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Je souhaite qu'il soit considérable.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Ah, Monsieur ! Monsieur, que vous êtes heureux ! Vous n'avez qu'une fille, vous ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
J'espère que j'ai un fils.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Un fils ! Mais il est apparemment dans le commerce, dans un état tranquille ; mais le mien, le mien est dans le service : à l'instant que je vous parle, n'est-il pas occupé à se battre ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
À se battre !
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Oui, Monsieur, à se battre. Un autre jeune homme dans un café, un petit étourdi lui a cherché querelle, je ne sais pourquoi, je ne sais comment ; il ne le sait pas lui-même.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Que je vous plains ! Et qu'il est à craindre...
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
À craindre ! Je ne crains rien : mon fils est brave, il tient de moi, et adroit, adroit : à vingt pas il couperait une balle en deux sur une lame de couteau ; mais il faut qu'il s'enfuie, c'est le diable : vous entendez bien, vous entendez bien, je me fie à vous, vous m'avez gagné l'âme.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Monsieur je suis flatté de votre... On frappe à la porte un coup. Je suis flatté de ce que... Un second coup.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Ce n'est rien, c'est qu'on frappe chez vous. Un troisième coup. Monsieur Vanderk tombe sur un siège. Monsieur, vous ne vous trouvez pas indisposé ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ah, Monsieur, tous les pères ne sont pas malheureux. Le Domestique entre avec des rouleaux de louis. Voilà votre somme : partez, Monsieur, vous n'avez pas de temps à perdre.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Que vous m'obligez !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Permettez moi de ne pas vous reconduire.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Ah ! Vous avez affaire. Ah, le brave homme ! Ah, l'honnête homme ! Monsieur, mon sang est à vous ; restez, restez, restez, je vous en prie.
SCÈNE V
Monsieur Vanderk père, seul.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon fils est mort... Je l'ai vu là... et je ne l'ai pas embrassé... Que de peine sa naissance me préparait ! Que de chagrin sa mère !...
SCÈNE VI
Antoine, Monsieur Vanderk père.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Hé bien !
ANTOINE
Ah, mon maître, tous deux ; j'étais très loin, mais j'ai vu, j'ai vu... Ah, Monsieur !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon fils ?
ANTOINE
Oui, ils se sont approchés à bride abattue. L'officier a tiré, votre fils ensuite. L'officier est tombé d'abord ; il est tombé le premier. Après cela, Monsieur. Ah, mon cher maître ! Les chevaux se sont séparés... J'ai couru... je... je...
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Voyez si mes chevaux sont mis ; faites approcher par la porte de derrière, venez m'avertir : courons-y, peut-être n'est-il que blessé.
ANTOINE
Mort, mort : j'ai vu sauter son chapeau, mort.
SCÈNE VII
Les acteurs précédents, Victorine.
VICTORINE
Mort ! Ah ! Qui donc ? Qui donc ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Que demandez-vous ?
ANTOINE
Qu'est-ce que tu demandes ? Sors d'ici tout à l'heure.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Laissez-la. Allez, Antoine. Faites ce que je vous dis.
SCÈNE VIII
Monsieur Vanderk père, Victorine, Antoine dans l'appartement.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Que voulez-vous, Victorine ?
VICTORINE
Je venais demander si on doit faire servir et j'ai rencontré un Monsieur qui m'a dit que vous vous trouviez mal.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, je ne me trouve pas mal. Où est la compagnie ?
VICTORINE
On va servir.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Tâchez de parler à Madame en particulier ; vous lui direz que je suis à l'instant forcé de sortir, que je la prie de ne pas s'inquiéter ; mais qu'elle fasse en sorte qu'on ne s'aperçoive pas de mon absence, je serai peut être... Mais vous pleurez, Victorine.
VICTORINE
Mort ! Eh, qui donc ? Monsieur votre fils ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Victorine.
VICTORINE
J'y vais, Monsieur; non, je ne pleurerai pas, je ne pleurerai pas.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Non, restez, je vous l'ordonne : vos pleurs vous trahiraient ; je vous défends de sortir d'ici que je ne sois rentré.
Victorine, apercevant Monsieur Vanderk fils.
VICTORINE
Ah ! Monsieur.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon fils !
SCÈNE IX
Les mêmes, Monsieur Vanderk fils, Monsieur Desparville père, Monsieur Desparville fils.
MONSIEUR VANDERK FILS
Mon père !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon fils !... Je t'embrasse... Je te revois sans doute honnête homme ?
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Oui, morbleu, il l'est.
MONSIEUR VANDERK FILS
Je vous présente Messieurs Desparville.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Messieurs.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Monsieur, je vous présente mon fils... N'était-ce pas mon fils, lui justement qui était son adversaire ?
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Comment ! Est-il possible que cette affaire...
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Bien, bien, morbleu, bien. Je vais vous raconter.
MONSIEUR DESPARVILLE FILS
Mon père, permettez-moi de parler.
MONSIEUR VANDERK FILS
Qu'allez-vous dire ?
MONSIEUR DESPARVILLE FILS
Qu'allez-vous dire ?
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Souffrez de moi cette vengeance.
MONSIEUR VANDERK FILS
Vengez vous donc.
MONSIEUR DESPARVILLE FILS
Le récit serait trop court si vous le faisiez, Monsieur ; et à présent votre honneur est le mien. Il me paraît, Monsieur, que vous étiez aussi instruit que mon père l'était. Mais voici ce que vous ne savez pas. Nous nous sommes rencontrés ; j'ai couru sur lui : j'ai tiré ; il a foncé sur moi, il m'a dit : je tire en l'air ; et il l'a fait. Écoutez, m'a-t-il dit, en me serrant la botte, j'ai cru hier que vous insultiez mon père, en parlant des négociants. Je vous ai insulté : j'ai senti que j'avais tort ; je vous en fais mes excuses. N'êtes-vous pas content ? Éloignez-vous et recommençons. Je ne peux, Monsieur, vous exprimer ce qui s'est passé en moi : je me suis précipité de mon cheval ; il en a fait autant, et nous nous sommes embrassés. J'ai rencontré mon père, lui à qui pendant ce temps-là, lui à qui vous rendiez service. Ah, Monsieur !
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Hé ! Vous le saviez, morbleu : et je parie que ces trois coups frappés à la porte... Quel homme êtes-vous ? Et vous m'obligiez pendant ce temps-là ! Moi, je suis ferme, je suis honnête ; mais en pareille occasion, à votre place j'aurais envoyé le Baron d'Esparville à tous les diables.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ah ! Messieurs, qu'il est difficile de passer d'un grand chagrin à une grande joie ! Messieurs, j'entends du bruit. Nous allons nous mettre à table, faites-moi l'honneur d'être du dîner. Que rien ne transpire ici : cela troublerait la fête. À Monsieur Desparville fils. Après ce qui s'est passé, Monsieur, vous ne pouvez être que le plus grand ennemi ou le plus grand ami de mon fils et vous n'avez pas la liberté du choix.
MONSIEUR DESPARVILLE FILS
Ah, Monsieur ! En baisant la main de Monsieur Vanderk fils.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Mon fils, ce que vous faites là est bien.
VICTORINE
à Monsieur Vanderk fils. Qu'à moi, qu'à moi : ah, cruel !
MONSIEUR VANDERK FILS
à Victorine. Que je suis aise de te revoir !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Victorine, taisez-vous.
SCÈNE X
Les mêmes, Madame Vanderk, Sophie, Le Gendre.
MADAME VANDERK
Ah ! Te voilà, mon fils. Mon cher ami, peut-on faire servir ? Il est tard.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Ces Messieurs veulent bien rester. À Messieurs Desparville. Voici, Messieurs, ma femme, mon gendre et ma fille que je vous présente.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Quel bonheur mérite une telle famille !
SCÈNE XI
Les mêmes, La Tante.
LA TANTE
On dit que mon neveu est arrivé. Hé ! Te voilà, mon cher enfant. Je n'ai eu qu'un cri après toi. Je t'ai demandé, je t'ai désiré. Ah ! Ton père est singulier, mais très singulier, te donner une commission le jour du mariage de ta soeur !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Madame, vous demandiez des militaires, en voici. Aidez moi à les retenir.
LA TANTE
Hé ! C'est le vieux Baron d'Esparville.
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Hé ! C'est vous, Madame la Marquise. Je vous croyais en Berry.
LA TANTE
Que faites-vous ici ?
MONSIEUR DESPARVILLE PÈRE
Vous êtes, Madame, chez le plus brave homme, le plus, le plus....
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Monsieur, Monsieur, passons dans le salon, vous y renouerez connaissance. Ah ! Messieurs, ah ! Mes enfants, je suis dans l'ivresse de la plus grande joie. À sa femme. Madame, voilà notre fils. Il embrasse son fils ; le fils embrasse sa mère.
SCÈNE XII
Les mêmes, Antoine.
ANTOINE
Le carrosse est avancé, Monsieur, et.... Ah, Ciel !... Ah, Dieu !... Ah, Monsieur !
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Hé bien ! Hé bien, Antoine. Hé ! Mais la tête lui tourne aujourd'hui.
LA TANTE
Cet homme est fou, il faut le faire enfermer.
VICTORINE
Elle court à son père, lui met la main sur la bouche et l'embrasse.
MONSIEUR VANDERK PÈRE
Paix, Antoine. Voyez à nous faire servir.
La compagnie fait un pas, et cependant Antoine dit.
ANTOINE
Je ne sais si c'est un rêve. Ah, quel bonheur ! Il fallait que je fusse aveugle... Ah ! Jeunes gens, jeunes gens, ne penserez-vous jamais que l'étourderie même la plus pardonnable peut faire le malheur de tout ce qui vous entoure ?
FIN