MAÎTRE FAVILLA - SAND, George | Comédie | Texte gratuit

MAÎTRE FAVILLA

1855
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Comédie

Maître Favilla, un maître de chapelle italien, croit avoir hérité du château de Muhldorf après la mort de son ami le baron. Cette illusion, née d'un chagrin profond, le pousse à agir avec une générosité et une noblesse d'âme qui bouleversent le véritable héritier, le bourgeois Keller. La pièce explore les thèmes de la folie douce, de l'amour paternel, du sacrifice et de la vraie noblesse, celle du cœur.

Texte intégral de la pièce



Le théâtre représente un salon sans trop de profondeur, d’un style Louis XIV allemand, c’est-à-dire un peu lourd, d’une richesse seigneuriale. Au premier plan, à la droite du spectateur, une cheminée sans feu, ornée de candélabres. Au second plan, à droite, porte donnant dans les appartements de Keller. Au premier plan, à gauche, grande croisée donnant sur les jardins. Au second plan, à gauche, porte donnant dans la serre. Le fond du salon est ouvert, au milieu, par une grande porte : à droite et à gauche, par des ouvertures moins larges, fermées à hauteur d’appui. Sur ces appuis, des vases garnis de fleurs. Ces trois ouvertures sont fermées, de haut en bas, par des tentures relevées. Par la porte du fond et les panneaux vides, on aperçoit la bibliothèque avec ses fenêtres, ses meubles et ses rayons garnis de livres. Lustre dans le salon, et meubles dans le style de l’appartement ; tapis. À l’extrême gauche, un grand fauteuil tourné le dos au public. Un peu au-dessus, près du fauteuil, un guéridon sur lequel est une potiche sans fleurs. Une chaise près du guéridon. Près du panneau à jour de gauche, une harpe. Un fauteuil de chaque côté de la porte du fond. À droite, à l’avant-scène, au tiers du théâtre, une grande table chargée de partitions, de livres et d’atlas ; ce qui est sur la table ne doit pas être rangé. Un pupitre dans le haut, à droite. Près de la fenêtre, à droite, un fauteuil ; une chaise devant la table.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE

KELLER est assis à gauche, près de la croisée. Il regarde dehors d’un air ennuyé, en fumant sa pipe. Il a une toilette assez négligée. HERMAN, en habit du matin assez élégant, mais rappelant l’étudiant allemand, est assis à la grande table, tourne le dos au public. FRANTZ est devant lui, tenant des in-folio.

FRANTZ
Tout ce désordre vient de ce que l’on ne s’occupait plus guère ici que de musique dans les dernières années de sa vie. Les partitions, les gravures, les atlas, tout cela se trouve mêlé, mais rien ne manque !

KELLER
Oui, oui, il se ruinait en musique, le cher homme !

FRANTZ, étonné
Il se ruinait ?…

KELLER
N’avait-il pas une bande de musiciens à gages ?

FRANTZ
Mais, monsieur, son orchestre se composait de ses fidèles serviteurs et d’honnêtes artisans de la paroisse.

KELLER
Oui, vous jouez tous de quelque chose, dans ce pays-ci. Mais cette famille d’Italiens qui est encore là, dans le château ?

FRANTZ
Ils vont partir, monsieur.

KELLER
Est-ce que tu les as vus, toi ? On ne les aperçoit pas plus que s’ils étaient morts, et on ne les entend pas davantage.

HERMAN
Je ne les ai pas encore rencontrés non plus.

FRANTZ
Ces dames ne sortent pas de leur appartement, dans la crainte d’être indiscrètes.

HERMAN
Pourtant, je désirais leur faire une visite de politesse, et vous m’avez dit qu’elles étaient souffrantes. Il me paraît qu’elles ne veulent recevoir personne.

KELLER
Eh bien, laissons-les tranquilles ; je ne me soucierais pas du tout de les voir continuer à s’installer…

FRANTZ
Oh ! elles n’y songent point, monsieur. (À Herman.) Je peux me retirer, monsieur Herman ?…

KELLER
Oui.

FRANTZ
Pardon, monsieur Keller. Je voudrais savoir si vous me conservez mes fonctions dans le château ?

KELLER
Intendant ? Eh ! mon cher, donnez-moi le temps de vous connaître.

FRANTZ
Oh ! je suis connu, ou je ne le serai de ma vie ; il y a trente ans que je gouverne la maison, et jamais…

HERMAN
Et jamais vous n’avez encouru un reproche ; nous savons cela.

FRANTZ
Ni un soupçon, monsieur.

HERMAN
Aussi mon père est-il fort disposé…

KELLER
Oui, oui, attendez huit jours, que diable ! Il n’y en a que trois que je suis ici ! Donnez-moi le temps de me retourner !

FRANTZ
J’attendrai huit jours, monsieur…

Il salue et sort. HERMAN se lève pour lui rendre son salut. KELLER ne se dérange pas.

SCÈNE II

KELLER, HERMAN.

KELLER
Ces vieux domestiques de grande maison, ça vous a un orgueil…

HERMAN
Celui-ci a une réputation et un air de probité…

KELLER
Oui ; mais il faut voir, il faut voir ! Ah çà ! c’est donc bien précieux, tous ces vieux bouquins ?

HERMAN
Très précieux, mon père, et très intéressant.

KELLER
Que de livres ! que de livres ! Que diable peut-on faire de tant de livres ?

HERMAN
Ah ! c’est surtout une rare collection musicale, que celle du vieux baron.

KELLER
Dis donc du jeune baron, Herman ! puisque tout cela est à toi, la bibliothèque aussi bien que le château, le château aussi bien que les terres, et les terres aussi bien que la baronnie.

HERMAN
Mais non, tout cela est à vous, mon père.

KELLER
Oh ! les livres, je te les donne, tout de suite ; quant à l’argent, ce qui est au père est au fils un jour ou l’autre… et, quant au titre… ça, j’avoue que ça me flatte un peu, à cause de toi, surtout ! On dira le baron Keller de Muhldorf et le jeune baron Muhldorf Keller…

HERMAN
Et pourtant, si vous vouliez bien penser comme moi, nous ne prendrions de titres ni l’un ni l’autre.

KELLER
Pourquoi donc, puisque celui-là nous appartient par droit de succession ?

HERMAN
Permettez, mon père : mon grand-oncle maternel était de noble race. Il était bien, lui, de père en fils, le baron de Muhldorf ; mais nous, bourgeois de père en fils, nous qu’il connaissait fort peu, et qui nous trouvons, par rencontre, alliés à sa noblesse, sachons nous contenter d’une fortune sur laquelle nous ne comptions guère, et n’ayons pas l’air de vouloir usurper…

KELLER, fâché
Bien !… te voilà déjà orgueilleux, toi !… Tu méprises donc la condition de ton père ? tu crois donc qu’un négociant n’est pas digne de devenir baron ?

HERMAN
Je m’explique donc bien mal ; car je pense, au contraire, que c’est pour nous un assez beau titre que celui d’honnête commerçant, et c’est pour cela que je ne tiendrais pas à en effacer le souvenir.

KELLER
Laissons cela. As-tu bientôt fini ? On dirait que tu comptes te faire libraire ?

HERMAN, se levant
Si vous avez quelque chose à m’ordonner…

KELLER
Non, rien… Ah ! dame ! je suis actif, moi ! Levé avant le jour, j’ai déjà visité mes domaines ; je peux dire qu’en trois matinées, je me suis mis au courant de tout ici, comme si j’y étais depuis trois ans. Tiens, je sais déjà, à un thaler près, la valeur et le produit, année moyenne, de chaque pré, bois, champ, moulin, étang, carrière. Ah ! c’est admirable, la propriété de Muhldorf !… (Il bâille) admirable !…

HERMAN
Et cependant…

KELLER
Cependant, quoi ? Vas-tu me répéter que je m’ennuie déjà ici ?

HERMAN
C’est qu’il m’avait semblé vous voir rêveur, inquiet.

KELLER
Non ! Mais… que veux-tu ! dans mon magasin, je ne me reposais pas une minute, moi !… Du lever au coucher du soleil, j’étais sur le dos des caissiers, sur les talons des commis ; ici, tout est affermé, réglé… tout à l’air de vouloir marcher sans que je m’en mêle !

HERMAN
Et puis vous ne vous étiez jamais occupé d’agriculture.

KELLER
Certainement, non ! Je sais bien comment on fait le drap et la toile, mais je ne sais pas faire pousser le fil dans les champs et la laine sur le dos des moutons ; je n’ose pas faire trop de questions à ces benêts de paysans, qui ont l’air de se moquer de moi…

HERMAN
Je me mettrai vite au courant, et si vous voulez…

KELLER
Toi ? Non pas, non pas ! Tu as de l’instruction, c’est vrai ; je t’ai envoyé à l’Université, je tenais à ce que mon fils fût étudiant. C’est joli, ça, d’avoir étudié ! Mais je te connais, tu es romanesque ! tu es comme feu ta pauvre mère, tu ne regardes à rien, tu ne veux discuter avec personne, tu crois qu’on s’enrichit en donnant et en prêtant à tout le monde ; tu serais bien vite la dupe de tous ces petits fermiers qui sont plus fins que toi… et que moi aussi, peut-être !

HERMAN
Je ne m’occuperai de vos affaires qu’autant qu’il vous plaira, mon père. Mais que ferai-je donc aujourd’hui pour vous aider à passer le temps ? Allons voir la forêt que je ne connais pas encore ; je prendrai mon fusil…

KELLER
Oh ! la promenade, j’en ai assez ! Ce grand air m’étourdit. Je ne suis pas habitué à vivre en plein vent, comme un pommier, moi ! Tiens ! je vas fumer une autre pipe ; sors, si tu veux.

HERMAN, qui a été au fond du théâtre et qui regarde dans la galerie
Ah ! tenez, voilà qui vous distraira peut-être : une visite, une figure agréable.

SCÈNE III

LES MÊMES, FAVILLA.

FAVILLA en habit noir, culotte de soie, souliers à boucles, cheveux sans poudre, la canne à la main ; il entre comme chez lui, le chapeau sur la tête et sans voir personne ; il est pensif et comme absorbé dans une mélancolie douce. Il est propre et soigné.

KELLER, se levant pour le saluer
Monsieur,… je… (FAVILLA ne fait pas attention à lui et va déranger sur la table la pile de livres qu’HERMAN vient de ranger.) Monsieur, vous…

FAVILLA
va au grand fauteuil et regarde le vase de Chine ; se parlant à lui-même.
Plus de fleurs !

KELLER
Monsieur, que désirez-vous ?

FAVILLA, en se retournant, voit HERMAN qui s’est mis entre son père et lui.
Ah ! le nouveau bibliothécaire, sans doute. Pardon, monsieur, je ne vous voyais pas. (Il ôte son chapeau.) Vous vous portez bien ?

HERMAN, souriant
Parfaitement bien, monsieur ; et vous aussi ?

FAVILLA
Pas mal, merci… La tête un peu douloureuse, le matin surtout.

HERMAN
Ah ! c’est fâcheux ! (À son père.) C’est un original, un habitué de la maison, probablement.

KELLER
Il faut savoir, il faut voir ! (À FAVILLA.) Monsieur ! monsieur ! à qui ai-je l’avantage de parler ?

FAVILLA, le regardant avec un peu de surprise.
Ah ! vous ne me connaissez pas, mon ami ? C’est tout simple, vous êtes nouveau dans la maison.

KELLER
Comment, nouveau ? J’y suis nouvellement installé, c’est vrai ; mais…

FAVILLA
Vous y resterez longtemps, toujours, si nous nous convenons mutuellement. Oh ! mon Dieu ! moi, voyez-vous, je ne veux rien changer aux manières d’agir de mon prédécesseur. Il traitait avec bonté tous les fonctionnaires de sa maison ; il en faisait ses amis, quand ils en étaient dignes.

KELLER, irrité et jetant malgré lui un regard sur sa mise négligée.
Ah çà ! vous me prenez donc pour un domestique ? Et qu’est-ce que ça signifie, votre prédécesseur ?

FAVILLA, qui est retombé dans sa méditation.
Vous dites ? Pardon, vous êtes mon domestique ? Je le veux bien, si c’est mon intendant qui vous a choisi. J’ai été souffrant pendant quelques jours, je n’ai pu m’occuper de rien, mais j’approuve tout ce qu’il a fait. C’est un digne homme et fort bien élevé ; ayez beaucoup d’égards pour lui, vous me ferez plaisir !

Il s’assied à la table.

KELLER
Voyons, monsieur, vous moquez-vous ?… Je perds patience, et je vas…

Il va pour sonner au fond.

HERMAN, l’arrêtant doucement, en remontant.
Attendez, mon père ! c’est peut-être tout simplement un voisin fort distrait qui croit être entré chez lui ; laissez-moi l’interroger. (À FAVILLA, avec politesse.) J’ai l’honneur de parler… peut-être… à M. le conseiller ?…

FAVILLA, souriant avec tristesse.
Baron, baron, mon cher enfant, si vous tenez à cela ; mais, moi, je n’y tiens guère.

HERMAN, de même.
Vous êtes établi dans les environs ?… propriétaire de… ?

FAVILLA
Eh ! mais, du château de Muhldorf, comme vous voyez.

KELLER, stupéfait, redescendant.
Du château de Muhldorf ?

FAVILLA
Hélas ! oui, mon cher ; hélas ! oui.

KELLER, indigné, le toisant.
Du château de Muhldorf ?

FAVILLA
Ah ! ne m’en faites pas compliment, mes amis : il me coûte assez cher.

KELLER
Où donc, et quand l’avez-vous acheté ?

FAVILLA
Je ne l’ai point acheté… Il m’a été donné par mon meilleur ami, un grand artiste, allez, et un grand cœur !

KELLER
Ainsi, vous prétendez être l’héritier du baron de Muhldorf, mon oncle ?

FAVILLA, se levant.
Votre oncle, vous dites ?… Il n’avait qu’un neveu… un neveu de sa femme… qui s’appelait Keller, je crois ; c’est vous ? Ah ! j’en suis charmé. (À HERMAN, en le regardant avec intérêt.) Et vous, vous êtes ?

HERMAN
Herman Keller.

FAVILLA
Ah ! que ne vous a t-il connu ! Une aimable, une noble figure ! Vous êtes artiste, je parie ?…

KELLER, derrière, le regarde des pieds à la tête.

HERMAN
Un peu.

FAVILLA
Eh bien, si vous êtes les parents de mon ami, vous êtes les miens désormais… Je vous aime ! (Il leur tend les mains. KELLER hausse les épaules et remonte au fond. HERMAN prend avec sympathie les deux mains de FAVILLA.) Et tout ce qui est à moi est à vous… Mais vous êtes dans l’aisance, m’a-t-on dit ?

KELLER, avec humeur, en descendant au milieu.
Dans l’aisance ! dans l’aisance !…

FAVILLA
Seriez-vous gêné ?… Tant mieux ! je veux vous aider à rétablir vos affaires… J’ai connu le malheur aussi, moi ! Mais, voyez-vous, la fortune, ça vient, ça s’en va, on ne sait comment… Il faut avoir du talent, avant tout, et je vous en donnerai, Herman, je vous ferai travailler.

KELLER, à son fils.
Ah çà ! je n’y suis plus du tout, moi ! Est-ce que nous ne serions pas les seuls… ? (À FAVILLA.) Est-ce que vous prétendez être aussi parent du baron, monsieur ?

FAVILLA, assis dans le fauteuil où était KELLER.
Son frère, monsieur, son frère !

KELLER, vivement.
Son frère ? Il n’en a jamais eu !

FAVILLA
Son frère par l’esprit et par le cœur ! Ah ! pauvre ami ! ne pas pouvoir pleurer !

KELLER
Diantre ! je le crois bien, que vous ne pleurez pas, si vous héritez !… Mais où sont donc vos titres ?… Depuis quand… ?

FAVILLA, absorbé.
Mourir avant moi ! Ah ! c’est le seul chagrin qu’il m’ait jamais causé.

SCÈNE IV

LES MÊMES, FRANTZ, VENANT DU FOND.

FRANTZ
Ah ! il est ici ! Maître, ces dames vous cherchent.

FAVILLA
Ma femme ? ma fille ? Eh bien, je suis là ; qu’elles viennent !

FRANTZ, l’attirant doucement et faisant des signes à HERMAN et à KELLER.
Elles veulent vous consulter… Venez, venez !

FAVILLA
Non ! elles ne veulent pas me laisser ici ! elles croient que j’y souffre trop ! C’est le contraire ; je suis plus courageux, plus calme, en présence… (KELLER, impatienté, tourmente le grand fauteuil sur lequel il s’était appuyé ; FAVILLA s’en aperçoit, et s’élance vers lui.) Keller, ne touchez pas à ce fauteuil, je vous en prie ! ne vous y asseyez jamais, je vous le défends…

KELLER, étonné et comme subjugué, s’éloigne du fauteuil.
Parce que ?…

FRANTZ, à FAVILLA.
La signora vous attend.

FAVILLA, à FRANTZ, qui lui donne sa canne et son chapeau.
Allons, tu me tourmentes, tu me gouvernes aussi, moi ?

FRANTZ
Oui, mon bon maître ! venez !

KELLER
Son maître ?

FAVILLA
Pardon, monsieur Keller, je reviens ! Au revoir !…

Il sort. FRANTZ le suit jusqu’à la porte et revient sur l’appel de KELLER.

SCÈNE V

KELLER, FRANTZ, HERMAN.

KELLER, irrité.
Monsieur Frantz, qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi appelez-vous cet homme-là votre maître ?

FRANTZ
Pardon, monsieur Keller, c’est…

KELLER
Je suis le baron de… Keller, monsieur Frantz. Il n’y a que moi de baron ici !

HERMAN, prenant le milieu.
Eh ! mon père, ne comprenez-vous pas que nous venons de voir un brave homme qui rêve tout éveillé ?

FRANTZ
Justement, monsieur Herman ! son idée est de se croire l’héritier.

KELLER, en allant s’asseoir à la table.
Ah bah ! c’est un maniaque ? Que ne le disait-il tout de suite ! je me serais diverti de sa manie.

FRANTZ
Hélas ! monsieur, cela est tout nouveau ! c’était l’homme le plus sage… un grand talent !… et si bon !… M. le baron, qui l’estimait et le chérissait, l’avait pris ici avec sa famille…

KELLER
Tiens, tiens ! c’est cet Italien, ce maître de chapelle, comme ils disent ?

FRANTZ
Oui, monsieur, c’est maître Favilla, qui, à force de soigner, de veiller et de regretter M. le baron… Pendant quelques jours, on a craint pour sa vie ; il est guéri, mais il lui est resté cette malheureuse idée fixe.

KELLER
Alors, c’est le chagrin de n’avoir pas été favorisé de quelques legs qui lui a troublé la cervelle ; car mon oncle est bien mort sans tester, il n’y a pas à dire.

FRANTZ
Sans doute, puisque…

KELLER
Puisque j’hérite. Après ?

FRANTZ
C’est votre droit, monsieur, personne ne le conteste.

HERMAN
Mais ce brave maestro n’est pas dans la misère ?

FRANTZ
Peu s’en faut, monsieur Herman ; il va sortir d’ici aussi pauvre qu’il y est entré.

KELLER
Et, en attendant, il se promène comme ça dans mes appartements, comme chez lui ? C’est fort commode !

FRANTZ, qui va au fond.
Il en avait tellement l’habitude !… Nous avions réussi depuis votre arrivée, à le retenir dans le pavillon qu’il habite, et il s’est glissé jusqu’ici, je ne sais comment… Mais je vais tâcher… car il est encore là, et sa femme ne pourra pas l’empêcher de revenir.

KELLER
Ah çà ! est-ce qu’il est méchant ? Il faudrait faire enfermer cet homme-là, que diable ! (À HERMAN, qui a suivi FRANTZ au fond et qui regarde.) Que fais-tu donc là, Herman ? Ferme les portes ! je ne me soucie pas…

FRANTZ
Oh ! n’ayez pas peur, monsieur, il est aussi bon, aussi doux qu’auparavant.

HERMAN
J’irai saluer ces dames de votre part, n’est-ce pas, mon père ? Il ne faudrait pas les affliger : ce n’est pas leur faute…

KELLER
Sans doute… sans doute !… Fais comme tu voudras.

HERMAN sort.

SCÈNE VI

KELLER, FRANTZ.

KELLER
Et qu’est-ce que c’est que ces dames ? Des chanteuses, des comédiennes ?…

FRANTZ
Ces dames sont des personnes du plus grand mérite, monsieur, et que respectent tous ceux qui les connaissent.

KELLER
Tiens, tiens, tiens ! elles ne sont pas des artistes ?

FRANTZ
Pardonnez-moi.

KELLER
Il n’y a qu’une fille ?

FRANTZ
Et un fils qui est chef d’orchestre à Nuremberg, un excellent sujet.

KELLER
Et le baron ne leur a pas donné quelque chose de la main à la main ?… Vous devez savoir ça, vous.

FRANTZ
Je sais qu’il ne l’a pas fait.

KELLER, inquiet.
C’est singulier, qu’il n’ait pas songé à ses serviteurs, à ses amis. Convenez que, grâce à la musique, il était devenu un peu fou, lui aussi !

FRANTZ
Pas le moins du monde, monsieur ; il ne croyait pas mourir si vite, voilà pourquoi il a paru oublier ceux qui l’avaient servi. Mais il les a comblés de bonté pendant sa vie, et tous chérissent sa mémoire… Quant à aimer la musique, on n’est pas fou pour cela, et, si monsieur ne l’aime pas, ce n’est pas une raison pour…

KELLER
Mon Dieu ! je ne la déteste pas, la musique ; ça me chatouille agréablement l’oreille comme à tout le monde ; mais, à l’heure de ma mort, je songerai à régler mes affaires plutôt qu’à rendre l’âme au son d’un violon. Car on m’a raconté des choses assez baroques là-dessus. C’était donc ce Favilla ? Voyons, dites-moi au juste comment ça s’est passé ; car vous y étiez, vous ?

FRANTZ, venant en scène.
C’est un triste souvenir pour moi, monsieur ; mais vous l’exigez…

KELLER
Oui. (À part.) Je me méfie de ce Favilla, je ne sais pas pourquoi.

Il s’assied sur le grand fauteuil.

FRANTZ
Eh bien, monsieur, c’était le 22 du mois dernier.

KELLER
Oui, il y aura bientôt un mois.

FRANTZ
M. le baron, qui avait pour habitude d’écouter la musique dans cette salle où nous voici, était assis sur le grand fauteuil où vous voilà…

KELLER, se levant.
Hein ?… Ah ! (Il repousse le fauteuil et prend un autre siège près du guéridon.) Continuez, monsieur Frantz.

FRANTZ, montrant le fond.
Nous étions là, dans la galerie, pour accompagner le chant principal, M. le baron ne voulant pas entendre les instruments de trop près, à cause de son état de faiblesse. Favilla, seul, était près de lui jouant le solo ; à la seconde reprise, Favilla ne joua pas. Je rentrai, étonné de ce silence : je trouvai les deux amis immobiles ; l’un était évanoui, l’autre…

KELLER
Était mort ? À la bonne heure ! Mais, alors, comment et pourquoi ce… musicien s’est-il imaginé… ?

FRANTZ
Il prétend qu’à cette heure suprême, M. le baron, se sentant mourir, lui a prescrit deux choses : la première, de répéter avec nous, dans ce même lieu, le 22 du mois prochain, qui sera le jour de la Sainte-Cécile, patronne des musiciens, ce même motif de Haendel, tiré de…

KELLER
Je ne connais pas, n’importe ! La seconde chose ?

FRANTZ
C’était, suivant Favilla, l’ordre de rendre heureux ses vassaux et ses protégés, au moyen de l’héritage qu’il lui laissait.

KELLER, agité.
Qu’il lui laissait ?… Par quel acte ?

FRANTZ
Oh ! cela, monsieur, c’était un rêve ; car rien de semblable n’a été retrouvé, ni ici ni ailleurs. J’ai assez cherché, vous pouvez m’en croire.

Il monte vers la table.

KELLER, se levant.
Et vous n’avez aucun indice dans le passé… d’une intention… ?

FRANTZ
Aucun. M. le baron était assez mystérieux dans ses projets.

KELLER
Pourtant, cet homme persiste… On n’essaye donc pas de le détromper ?

FRANTZ
On n’y a pas réussi ; c’est d’autant plus difficile qu’à tous autres égards, il est rempli de sagesse et de pénétration. Il a toujours été un peu distrait, mais ce n’est pas moins une intelligence d’élite. C’est à cause de cela qu’on espère ; mais les médecins, voyant comme la contradiction le faisait souffrir, ont bien recommandé de la lui épargner ; ils croient que, de lui-même et peu à peu, il retrouvera la notion des faits réels, ou qu’il perdra le souvenir du rêve qui l’a frappé.

KELLER
C’est bien, merci, monsieur Frantz. (À part.) Cet homme-ci paraît avoir de l’éducation : il pourra m’être utile. (Haut, allant porter la chaise où il s’était assis au fond, à droite.) À propos, j’ai réfléchi, je vous garde à mon service… c’est-à-dire au service des affaires… de la maison.

FRANTZ s’incline en silence.

SCÈNE VII

LES MÊMES, HERMAN, PUIS FAVILLA, MARIANNE, JULIETTE.

HERMAN, accourant le premier.
Vous ne m’en voudrez pas, mon père ?… Il désire absolument vous présenter à sa femme et à sa fille. Elles refusaient… j’ai insisté avec lui, de votre part…

KELLER
Voyons, voyons, sont-elles bien ?

HERMAN, à MARIANNE et à JULIETTE, qui entrent avec FAVILLA.
Venez, de grâce, mesdames ! mon père veut vous assurer de son respect.

FAVILLA, à sa femme et à sa fille.
Quand je vous le disais ! Mon cher monsieur Keller, ma femme se joint à moi pour vous affirmer que vous êtes ici le bienvenu, et pour vous inviter à vous regarder comme étant chez vous. Plus vous agirez ainsi, plus vous nous ferez plaisir, n’est-ce pas, Marianne ?

MARIANNE, souriant tristement.
Certainement, mon ami.

Elle va vers KELLER en faisant signe à JULIETTE et à FRANTZ d’occuper FAVILLA.

KELLER, à part, regardant MARIANNE.
Ma foi ! oui, elle est bien, l’Italienne ! peste !

JULIETTE, qui a emmené son père auprès de la table, ouvre une partition, comme pour le consulter. FRANTZ se joint à elle pour donner à MARIANNE le moyen de parler à KELLER. HERMAN se mêle timidement à leur entretien, en regardant JULIETTE avec émotion. Groupe de FAVILLA, JULIETTE, FRANTZ et HERMAN auprès de la table. KELLER et MARIANNE de l’autre côté de la scène.

MARIANNE, à KELLER, avec effort.
Monsieur le baron, je…

KELLER, à part, la suivant.
Voilà une femme qui s’exprime bien. (Haut.) Madame, je…

Il est gauche et embarrassé.

MARIANNE
Je dois vous demander pardon d’être encore ici avec ma famille ; nous nous disposons…

KELLER
Vous ne me gênez pas ; prenez le temps qu’il vous faut !

MARIANNE
Deux ou trois jours nous suffiront, j’espère ; je compte sur l’ascendant de mon fils, que j’attends d’un moment à l’autre, pour décider mon mari…

KELLER
Oh ! mon Dieu, le pauvre homme ! je ne lui en veux pas, je le plains.

MARIANNE
Il a échappé aujourd’hui à notre surveillance ; ma fille n’avait pas pris l’air depuis deux jours… Mais nous ferons en sorte qu’il ne revienne plus vous déranger. Nous comptons sur vos bontés…

KELLER
Comment donc ! je me ferai un plaisir… et un avantage… Voyons, ma belle dame, je ne m’entends guère aux compliments… je suis un homme tout franc, tout rond ; j’irai au fait. Votre pauvre mari est fou, le vieux baron vous a oubliés, vous êtes dans le malheur ? Eh bien, foi de baron, je m’intéresse à vous ; tenez, conter-moi ça, dites-moi vos peines.

MARIANNE, avec douceur et tristesse.
Je vous remercie, monsieur, mais vous vous méprenez sur le sens de ma prière ; je n’ai parlé ni de folie ni de misère chez nous ; mon mari perdra une illusion dont la cause est bien respectable. J’ai un fils honnête homme et laborieux ; notre travail nous soutiendra, et nous n’avons pas besoin d’être secourus.

KELLER
À la bonne heure ! (À part.) J’aime mieux ça ! (Haut.) Alors… que puis-je faire ?…

MARIANNE, montrant son mari timidement.
Ne pas le détromper brusquement. Vous ne voudriez pas aggraver nos peines, j’en suis bien sûre !

KELLER
Non, non, certainement, ma chère dame ; je n’ai pas un mauvais cœur, et mon fils a dû vous dire… Tenez, il aime déjà votre mari, et le voilà qui l’écoute comme un oracle.

FAVILLA, qui tient une partition ouverte et qui est entre la table et la fenêtre.
Oui, mes enfants… oui, certes… voilà le maître des maîtres, Mozart ! Celui-là n’est ni un Italien ni un Allemand : il est de tous les temps et de tous les pays, comme la logique, comme la poésie, comme la vérité ; il sait faire parler toutes les passions, tous les sentiments dans leur propre langue. Il ne cherche jamais à vous étonner, lui ; il vous charme sans cesse ; rien ne sent le travail dans son œuvre. Il est savant, et vous n’apercevez pas sa science. Il a le cœur ardent, mais il a l’esprit juste, le sens clair, et la vue nette. Il est grand, il est beau, il est simple comme la nature ! (À HERMAN.) Vous autres Allemands, vous ne le trouvez pas assez mystérieux ; vous aimez un peu ce que vous ne comprenez pas tout de suite ; voilà Frantz qui joue de la flûte comme un maître, et qui trouve cependant le Papagéno trop naïf ; mais voyez donc le soleil : est-ce qu’il est jamais plus beau que dans un ciel pur ! Si vous demandez des nuages entre lui et vous, c’est que vous avez des yeux faibles. (À FRANTZ.) Tiens ! regarde ce bassin d’eau brillante et tranquille (Il parle en montrant le jardin.) qui reflète les arbres immobiles et les oiseaux voyageurs, comme un miroir de cristal ! voilà Mozart !

KELLER, À MARIANNE.
Je ne connais pas beaucoup Mozart ; mais je trouve que votre mari parle avec facilité.

Il s’approche avec elle de la fenêtre. HERMAN et JULIETTE un peu en avant de la scène.

HERMAN, à JULIETTE.
Ah ! votre père est un grand artiste, mademoiselle ; il a le feu sacré, et vous êtes, j’en suis sûr, une élève digne de lui.

JULIETTE, intimidée.
Je fais mon possible pour profiter de ses leçons.

HERMAN
Votre voix doit être l’expression de son âme et de son génie. Que je serais heureux de pouvoir vous entendre lire ces partitions, qui sont la propriété de votre père et la vôtre !

JULIETTE
Mais non, monsieur ; rien de tout cela ne nous appartient !

HERMAN
Mon père m’a donné toute la bibliothèque, et je ne suis pas digne de posséder des richesses musicales qui reviennent de droit naturel, de droit divin, à maître Favilla. (JULIETTE fait un mouvement pour se rapprocher de son père. HERMAN reprend avec une vivacité timide.) Vous ne comptez pas quitter la maison tout de suite… c’est impossible !

JULIETTE
C’est mon frère qui fixera le jour…

HERMAN, troublé, faisant des efforts pour retenir la conversation.
Ah !… vous avez un frère !… oui, de votre âge à peu près ?

JULIETTE
Du vôtre plutôt, je crois.

HERMAN
Tant que cela ! Madame votre mère paraît toute jeune encore. Elle est bien belle, votre mère… et…

JULIETTE
N’est-ce pas ? et si bonne !…

HERMAN
Comme elle doit vous aimer !

MARIANNE, qui a causé avec KELLER près de la fenêtre, s’écriant.
Ah ! Juliette, ton frère ! ton frère qui arrive !

JULIETTE, courant au fond.
Ah ! quel bonheur !…

FAVILLA, la retenant.
Qui donc ? mon fils ?… vrai ?… Courons !…

Il est tremblant et près de défaillir.

KELLER
Attendez… attendez… Cela lui fait un effet !… Que votre fils vienne ici… Amenez-le, Frantz !

FRANTZ sort par la serre.

MARIANNE, auprès de FAVILLA.
Ah ! c’est que nous ne l’avons pas vu depuis près d’un an ! (À FAVILLA.) Eh bien, mon ami… c’est de la joie… Allons ! tiens, le voilà !…

SCÈNE VIII

LES MÊMES, ANSELME, AMENÉ PAR FRANTZ.

ANSELME
Ah ! ma mère !… mon bon père ! (Il l’embrasse. À MARIANNE, en descendant en scène.) Ah ! qu’il est changé ! (À JULIETTE.) Ma sœur, ma Juliette ! que tu es grande… et belle !…

MARIANNE, lui montrant KELLER qui s’avance.
M. Keller !

ANSELME, le saluant.
Monsieur, excusez-moi… nous nous retirons…

KELLER
Rien ne presse, rien ne presse, jeune homme.

HERMAN
Nous partageons vos émotions ! votre père nous intéresse vivement, croyez-le bien.

ANSELME, à KELLER.
Merci, monsieur. (À HERMAN.) Merci du fond du cœur ! (Retournant à FAVILLA.) Eh bien, mon père, c’est moi, votre fils… qui croit rêver aussi en se retrouvant près de vous ! Vous ne m’attendiez pas sitôt ; mais j’étais si pressé de vous revoir… Comment ! mon arrivée vous fait du mal ? vous pleurez ?

FAVILLA
Pleurer, moi ?… Hélas ! non, j’ai eu trop de peines dans ces derniers temps, vois-tu ; je ne pleure plus maintenant ni de chagrin ni de plaisir !… Mais ce n’est pas tout ça : nous voici dans des circonstances graves, mon Anselme, et il faut avoir toute sa raison, toute sa volonté pour se montrer digne d’une position comme la nôtre.

ANSELME, à sa mère.
Mon Dieu ! est-ce qu’il va parler de… ?

MARIANNE, bas.
Ne le contredis pas !

FAVILLA
Écoute, écoute, mon fils. Nous avons perdu notre ami, notre père, le meilleur des hommes ; tu sais qu’il a voulu nous consoler en nous faisant riches, il s’est trompé ! il a ajouté, à la douleur de sa perte, la charge de bien grands devoirs. Anselme, mon enfant, te voilà libre, te voilà seigneur ! eh bien, crois-moi, ne sois pas plus enivré que moi de tout cela ; travaillons, cultivons l’art, comme par le passé, sans nous refroidir. Gouvernons en vrais pères de famille les vassaux dont le sort nous est confié ; faisons comme celui qui nous donnait l’exemple de toutes les vertus ; soyons charitables comme lui, écoutons toutes les plaintes, et que ce qui nous a été donné pour profiter aux autres, profite aux autres plus qu’à nous-mêmes.

ANSELME, à MARIANNE.
Ah ! son âme n’a pas changé !

KELLER, observant FAVILLA, à son fils, à part.
Une folle tête et un bon cœur !

FAVILLA, montrant les KELLER à ANSELME.
Tiens, voilà ses neveux ! qu’ils soient nos amis ! Je te recommande ce jeune homme ; il a une physionomie sympathique, n’est-ce pas ? il comprend le beau et le bon ! Donne-lui des conseils, aime-le comme ton frère !

HERMAN, attendri, tend les mains à ANSELME, qui les lui serre avec effusion.

ANSELME
Mon père, tout ce que vous dites là, c’est le devoir d’un noble esprit et d’une bonne conscience ! (Regardant KELLER avec intention, d’un air digne.) Dans quelque position de la vie que je me trouve, je vous jure de n’avoir jamais d’autre règle de conduite.

MARIANNE
C’est bien répondu, mon fils ! et, à présent, venez : votre père veut nous conduire à la tombe de notre bienfaiteur… (À FAVILLA.) N’est-ce pas, mon ami ? c’est le premier devoir qu’il lui faut remplir.

FAVILLA
Oui, oui, tu as raison, bien raison, ma femme ! Allons !… Venez, Keller, venez prier avec nous !

KELLER, sans se déranger.
Oui, oui, je vous suis.

MARIANNE, à KELLER, en sortant.
Je vous rends grâces pour votre indulgence, monsieur ; nous en abuserons le moins possible.

FAVILLA, revenant.
Ah ! j’y pense ! il y a toujours de braves gens autour de cette tombe vénérée, des pauvres qu’il assistait, lui !… et moi, je ne sais comment cela se fait… (Tâtant ses poches.) Le manque d’habitude ! je n’ai jamais rien à leur donner ! Frantz, il me faut de l’argent ; ça me gêne à présent d’avoir toujours les mains vides.

FRANTZ porte la main à sa poche, KELLER l’arrête.

KELLER
Eh bien, que faites-vous ? J’espère que…

FRANTZ
C’est sur mes petites économies, monsieur.

Pendant ce temps, HERMAN a mis vivement sa bourse dans la main de FAVILLA.

FAVILLA
Ah ! vous me prêtez, mon cher enfant ? Bien, merci ! Frantz vous rendra ça.

Il sort avec la bourse ; KELLER n’a pas vu cela, il cause avec FRANTZ.

MARIANNE, à HERMAN.
Ah ! monsieur…

HERMAN
Ah ! madame, vous ne pouvez pas m’empêcher de faire l’aumône par ses mains.

JULIETTE, bas, à ANSELME en sortant.
Eh bien, il a une très bonne âme, ce jeune homme-là.

Ils sortent tous, moins KELLER et son fils.

SCÈNE IX

KELLER, HERMAN.

KELLER, retenant HERMAN, qui veut aller avec eux.
Reste donc, tu vois bien que c’est un prétexte pour l’emmener !

HERMAN
Mais… pourquoi n’irions-nous pas… ?

KELLER
Bah ! pleurer le baron ? Ce serait de l’hypocrisie de notre part ; nous ne le connaissions guère, et, si nous héritons, ce n’est peut-être pas sa faute ; qui sait ! il aimait ces gens-là mieux que nous !

HERMAN, dans le fond et suivant des yeux JULIETTE.
Ah ! mon père !…

KELLER
Quoi donc ? à quoi songes-tu ?

HERMAN
À ce que vous dites, précisément ; en effet, nous n’avions aucun besoin de cet héritage, nous autres ! Nous avions de l’aisance, vous étiez actif, heureux… Je ne souhaitais rien de plus ! Et voilà un homme de bien, un homme de génie, une famille admirable… une fille… un ange !… Ah ! la fortune est aveugle et jette ses dons au hasard.

KELLER
Allons, allons, pas d’exagération, Herman ; on les assistera, ces pauvres gens. J’y songe ; ils m’intéressent aussi, moi… (À part.) La mère est bien, très bien. (Haut.) Je ne veux pas les renvoyer comme ça tout d’un coup !

HERMAN
Oh ! non, vous ne le voulez pas, mon père ! vous ne me causeriez pas cette douleur !

KELLER, le regardant, à part.
Diable, diable ! mon fils a lu des romans ! et puis cette musique !… ça ne vaut rien pour la jeunesse.


ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

Keller est mis avec assez de recherche ; il est assis à la table, que l’on a transportée à gauche et remplacée par un fauteuil. Il compulse des registres ; Frantz est debout au milieu du théâtre ; Keller lui tourne le dos.

KELLER
Mais, enfin, il y a un grand mois, plus d’un mois que je suis ici…

FRANTZ, un peu préoccupé
Oui, monsieur ; c’est le 22…

KELLER
Bon, je sais ! C’est aujourd’hui la Sainte-Cécile, et vous ne pensez qu’à votre concert ; ce n’est pas une raison pour ne pas m’expliquer pourquoi cet homme est encore chez moi.

FRANTZ, tressaillant
Qui ?… maître Favilla ?… Ah ! monsieur !

KELLER
Je ne vous parle pas de lui ; mon Dieu ! lui, je le tolère. Mais ce Péters qui travaille au jardin, pourquoi le garder quand son mois est fini, et que je vous disais de me le remplacer par un bon ouvrier ayant bras et jambes ! C’est désagréable d’avoir un estropié sous les yeux !

FRANTZ
C’est que… comme l’accident lui est arrivé dans la maison…

KELLER
Ah ! c’est différent, celui-là… (Pendant ce temps, Favilla est entré doucement et distrait.) Je ne vous dis pas… Mais vous en avez comme ça par douzaines, des infirmes qui me grugent… Ah ! vous voilà, maestro ; bonjour !

FAVILLA
Qu’est-ce que vous faites donc là, Keller ? Vous aidez Frantz à tenir mes comptes ? Vous prenez trop de peine pour moi, mon cher ami ; il n’y a pas besoin de tant de chiffres, Frantz est au courant de tout. Que les choses aillent comme elles allaient auparavant, c’est tout ce que je demande.

KELLER, haussant les épaules
Bon ! bon ! (À Frantz.) Tout ce que je vois là dedans, c’est qu’on se ruine en tolérances et en prodigalités de tout genre, en travaux inutiles, en secours sans fin… Je suis humain autant qu’un autre ; mais je vois qu’en allant de ce train-là, il n’y a pas moyen ici de mettre un ducat de côté au bout de l’année, que le revenu de la terre passe tout entier à l’entretien de la terre, que l’ordre est bien établi dans vos dépenses. mais non pas l’économie, et qu’il y a de quoi perdre la tête de voir ce gaspillage !

FAVILLA
C’est bien, c’est bien, Keller, à votre point de vue ; mais au mien…

KELLER
Laissez-moi donc tranquille, vous, avec vos points de vue ! (À Frantz.) Il faut réformer tout ça, entendez-vous ? autrement, avec les mauvaises années, les réparations et les impôts, j’aimerais autant envoyer le tout au diable ! Il repousse les registres avec humeur, se lève et passe à gauche.

FRANTZ
Je suis ici pour obéir. Je ferai ce que m’ordonnera M. le baron.

FAVILLA
Certainement, certainement, mon vieux Frantz. Laisse dire M. Keller ; il a bonne intention, je le sais ; mais il voit les choses à sa manière ; c’est tout simple ! un négociant !

KELLER, piqué
Eh bien, qu’est-ce que vous avez à dire contre les négociants, s’il vous plaît ?

FAVILLA
Moi ? Rien ! pourquoi donc ça ?

KELLER, même jeu, suit cette scène avec anxiété et passe à l’extrême gauche
C’est que vous avez toujours l’air de me jeter ça à la tête !

FAVILLA
Je n’ai rien à vous jeter, mon ami ; j’estime toutes les professions où l’on est honnête, et je n’ai jamais mis en doute votre probité. Mais raisonnez donc un peu…

KELLER
Ah ! c’est vous qui allez m’apprendre à raisonner, à présent !

FAVILLA
Mais oui, puisque vous raisonnez mal.

KELLER
Et comment ça, je vous prie ? Je suis curieux de vos raisonnements, à vous !

FAVILLA
Ils sont bien simples. Vous êtes négociant, vous n’existez que par le calcul des profits et des pertes. Ce n’est pas seulement une question de succès : c’est surtout, pour un homme de bonne foi comme vous, une question d’honneur.

KELLER
Bien !

FAVILLA
Mais il y a des devoirs relatifs aux diverses conditions de la vie. Dans les affaires où l’on vit de crédit, c’est-à dire d’estime et de confiance, il arrive souvent qu’on est forcé de faire taire le cœur, dans la crainte de compromettre des intérêts qui sont ceux d’autrui. Là, l’économie, la rigidité, la méfiance même, sont des nécessités auxquelles vous n’avez pas toujours le droit de vous soustraire. La propriété n’est jamais qu’un dépôt dans nos mains, voyez-vous, et, dans le commerce, le dépôt est si direct, si personnel, qu’il n’y a pas moyen de l’oublier un seul instant. Favilla va à la table.

KELLER
Très bien ! (À Frantz.) Si cet homme-là n’était pas fou, il ne serait pas sot. (À Favilla.) Alors, vous voyez donc bien que j’ai raison de crier…

FAVILLA
Dans votre boutique, oui ! l’économie est une vertu ; mais, dans ce château, c’est différent : ce serait une petitesse, un ridicule.

KELLER
Et pourquoi donc ? Vous dites que toute propriété est un dépôt…

FAVILLA, revenant
Raison de plus. Le dépôt par héritage impose des vertus plus faciles et plus douces. Dans ma position, j’ai à me faire pardonner l’opulence que je n’ai pas acquise par mon travail.

KELLER, haussant les épaules
Ah ! parbleu, vous !… mais c’est de moi qu’il est question.

FAVILLA
Eh bien, si vous étiez à ma place, ce serait la même chose. Supposez que vous ayez hérité de la seigneurie.

KELLER, qui a regardé Frantz
Allons, oui ! supposons, je veux bien.

FAVILLA
Vous seriez, comme moi, un seigneur par aventure, et, ne fût-ce que par amour-propre, vous ne voudriez pas faire dire de vous : « Voilà un baron qui sent fort le marchand de toile ! »

KELLER
Hein ?…

FAVILLA
Dame ! ce serait comme ça. Vous ne seriez pas estimé de vos voisins, s’ils vous entendaient maudire l’impôt qui assure la protection de vos richesses ; vous ne seriez pas respecté par vos serviteurs, s’ils vous voyaient tourmenté de méfiances blessantes et vaines ; vous ne seriez pas aimé de vos vassaux, s’ils manquaient de tout, pendant que vous accumuleriez vos revenus. Non ! richesse oblige, mon bon ami, et c’est par une conduite noble que l’on devient digne de porter des titres ; autrement, on vous accable sous l’épithète de roturier (Frantz passe derrière, entre eux) ; ce qui n’est pas un affront par soi-même, mais ce qui le devient quand on a mérité de l’entendre prononcer avec ironie.

KELLER, embarrassé, dit à Frantz pour le faire sortir
Serrez tout cela, monsieur Frantz ; allez ! allez ! nous en causerons… plus tard.

Frantz sort avec les registres, Keller reconduit Frantz.

SCÈNE II

KELLER, FAVILLA

KELLER
Ah çà ! où avez-vous appris ces choses-là, vous qui… ?

FAVILLA
Moi qui n’étais qu’un pauvre joueur de violon ! Ah ! mon cher ami, je ne vous dirai pas que les artistes devinent tout, non ! nous sommes bien assez vains de nos talents, nous autres, et l’orgueil ne sied à personne. Je vous dirai seulement que j’ai vécu longtemps dans la société d’un homme dont le caractère était à la hauteur de sa situation. Il devient triste et regarde autour de lui.

KELLER, à part
Toujours la comparaison… Ah ! ça m’a manqué, à moi, de vivre avec des gens de qualité !

FAVILLA
Ah çà !… où est donc le fauteuil, Keller ?

KELLER
Vous avez demandé vous-même qu’on ne s’en servît plus.

FAVILLA
Oui, c’est bien ! mais, ce soir, il faudra le remettre à sa place accoutumée.

SCÈNE III

LES MÊMES, HERMAN, ANSELME

FAVILLA
Ah ! Anselme ! et le violon ? Il faut que ce soit le même… Je n’y ai pas touché depuis le jour…

ANSELME
Personne autre que vous n’y touchera, mon père, et vous l’aurez ce soir. C’est Frantz qui le garde comme une relique.

HERMAN
Et moi, si vous le permettez, je ferai ma partie dans ce concert. Je priais justement Anselme de me la faire répéter tout de suite.

FAVILLA
Toi, mon cher enfant ? Certes ! je le veux. Ah ! s’il t’avait connu… ce ne serait pas moi… Mais… j’ai mon idée !

KELLER, ému
Vrai ?

FAVILLA
Est-ce que tu la devines déjà ?

ANSELME, inquiet, vivement à son père
Quoi donc ?

FAVILLA, posant un doigt sur ses lèvres
Pas encore !… pas encore ! (À Keller.) Tenez, Keller, regardez ces deux amis ! voilà nos vrais biens, à nous deux ! voilà ma richesse et la vôtre.

KELLER
Oui ; mais il ne faut pas dire ça devant eux, il ne faut pas gâter la jeunesse. Allons, vous allez déchiffrer ?… (À Favilla.) Laissons-les racler leurs violons, et allons faire un tour de promenade !

ANSELME, à Keller, qui vient prendre son chapeau et sa canne pendant qu’Herman parle avec Favilla
Monsieur, je crains que mon père n’abuse involontairement de votre condescendance si…

KELLER, sortant avec Favilla
Non, pas du tout ! il m’amuse. Venez, maestro.

SCÈNE IV

HERMAN, ANSELME

HERMAN, qui n’a pas entendu le mot de son père
Qu’as-tu ? Comme te voilà triste !

ANSELME
Ah ! Herman, ne le comprenez-vous pas ?

HERMAN
Oh ! d’abord, si vous ne voulez pas me tutoyer…

ANSELME
Si fait ! toi, tu as des sentiments élevés…

HERMAN
Eh bien, mon père ne m’en donne-t-il pas l’exemple ?… vous a-t-il jamais fait sentir… ce que tu craignais tant ?

ANSELME
Je n’en souffre pas moins de voir les miens à sa charge. Ce n’est pas de l’ingratitude, Herman, ne le crois pas… Mais…

HERMAN
Mais c’est de l’orgueil ! Ah ! mon ami, je voudrais que nous pussions changer de rôle : tu verrais si je souffre de te devoir l’hospitalité !

ANSELME
J’ai tort !… Pourtant !…

HERMAN
Pourtant, quoi ?

ANSELME
Non, rien. Il va chercher le pupitre qui est à la fenêtre, et l’apporte près de la table.

HERMAN
Parle-moi donc avec franchise, Anselme. Depuis quelques jours, tu es soucieux, tourmenté plus que de coutume ; ta mère et ta sœur elles-mêmes…

ANSELME
Ma sœur… ma sœur est une enfant d’un heureux caractère, très calme, très insouciante.

HERMAN
Insouciante ! Juliette ?…

ANSELME
Mais certainement ; que t’importe, d’ailleurs ?

HERMAN
Si tu me parles sur ce ton-là !… Tu ferais mieux de m’encourager. À notre âge, on comprend la gravité de certains secrets du cœur.

ANSELME, railleur
À notre âge, mon cher Herman, le cœur est toujours plein de gros secrets qu’on fait mieux d’oublier que de confier ; c’est plus facile, crois-moi… Voyons, veux-tu prendre ta leçon. Il lui donne le violon qui est sur le pupitre.

HERMAN
Non, pas encore… Tu dis ?

ANSELME
Je t’en prie, j’ai la manie du professorat, tu sais, et, puisque tu connais ma sotte fierté, tu dois comprendre que je tiens à ne pas te laisser perdre le temps en causeries inutiles.

HERMAN, à part
Hélas ! il se méfie de moi.

SCÈNE V

LES MÊMES, MARIANNE, entrant par la serre

MARIANNE
Ah ! vous commencez ? Je voulais te parler, Anselme ; mais tu viendras me trouver quand vous aurez fini.

HERMAN, posant le violon
Non pas ! c’est moi qui attendrai madame. (À Anselme.) Tu m’appelleras, tout mon temps t’appartient.

Il sort par la droite en saluant Marianne respectueusement.

SCÈNE VI

MARIANNE, ANSELME

ANSELME, inquiet et regardant sortir Herman
Où est Juliette ?

MARIANNE, montrant la gauche
Là, dans la serre. Elle choisit des fleurs pour ce soir ; oh ! je ne la perds pas de vue… Et toi non plus, à ce qu’il parait ?

ANSELME
Moi ? Non.

MARIANNE
Si fait, tu as remarqué quelque chose, puisque tu me demandais…

ANSELME, remontant le pupitre au fond
Non, vrai, je n’en sais rien ;… mais je crains… je m’imagine…

MARIANNE
Et tu as raison ; Herman aime ta sœur. C’est de cela justement que je venais te parler. Ah ! quelle angoisse, mon enfant ! N’était-ce pas assez pour moi d’avoir à veiller sur ton pauvre père !

ANSELME
Mais mon père n’est plus malade, physiquement du moins ; le trouble moral semble se dissiper…

MARIANNE
Oui, à la condition qu’on n’en réveillera pas la cause. Mais, ce matin encore, à propos de la Sainte-Cécile, j’ai essayé de ramener son esprit ; il a fait de grands efforts de mémoire… il ne paraissait pas souffrir. Tout à coup il est devenu pâle, il a eu un tremblement nerveux… J’ai cru qu’il allait s’évanouir encore ! Je me suis empressée de le distraire ; mais je vois bien que le moment n’est pas encore venu ! Et puis que faire ? où aller ? Sans état, sans ressources…

ANSELME
N’as-tu pas les miennes ? C’est de quoi faire le voyage, nous établir et attendre.

MARIANNE
Hélas ! faut-il te dépouiller… ?

ANSELME
Mère ! tu ne l’as plus, ce que je t’ai apporté ! Si tu l’avais encore, tu ne me ferais pas l’injure de me refuser… Ou bien, je croirais que tu ne m’estimes plus !…

MARIANNE, l’embrassant
Tais-toi ! tais-toi ! mauvaise tête bien-aimée ! ne plus t’estimer ! Est-ce qu’on dit de ces choses-là ?

ANSELME
Pardonne-moi, mais conviens que tu ne l’as plus, notre petite fortune. Mon père…

MARIANNE
Oui, ton père l’a trouvée et donnée.

ANSELME
Mon bon père ! il se croit riche !… C’était un an de travail. Eh bien, cela lui a procuré un moment de bonheur ! Ne le regrettons pas ! J’emprunterai… à Frantz !… Je suis sûr de pouvoir lui rendre bientôt… et nous nous en irons, avant que Juliette se doute…

MARIANNE
Il est trop tard, va ! Juliette sait déjà qu’elle est aimée.

ANSELME
Déjà ! et comment donc ?

MARIANNE
Je l’ignore ; mais je t’assure que, d’aujourd’hui, elle le sait.

ANSELME
Elle t’en a parlé ?

MARIANNE
Hélas ! non : mais tout à l’heure, comme nous étions ensemble dans la serre, vous passiez dans le jardin, Herman et toi ; elle s’est penchée dehors, et, quand elle s’est retournée vers moi… elle n’était plus la même ; il y avait dans ses yeux, dans sa voix, dans tout son être, quelque chose gui m’a épouvantée.

ANSELME
Alors… il faut qu’elle s’éloigne d’ici… avec moi… Oui, je l’emmènerai ; nous dirons à mon père qu’elle le désire.

MARIANNE
Le séparer d’elle !… Ah ! c’est bien cruel pour nous tous !

ANSELME
Dans quelques semaines, qui sait ? dans quelques jours, vous pourrez venir nous rejoindre… Allons, ma bonne mère, du courage !

MARIANNE
Oui, oui, tu as raison, je vais parler à ta sœur. Ils vont ensemble vers le fond.

ANSELME, regardant à gauche
Que fait-elle donc ? Elle est assise ! elle rêve !

MARIANNE, regardant aussi
Elle tient un crayon ; elle dessine une fleur ? Non ! elle relit une lettre… Ah ! elle écrit ! Pourquoi ? À qui écrit-elle ?

ANSELME
Elle se lève !… elle vient !… Tâche de savoir… Je vous laisse ensemble…

Il sort par le fond, à droite.

SCÈNE VII

MARIANNE, puis JULIETTE

MARIANNE, restée vers la porte de gauche et regardant toujours
Elle s’arrête… elle essuie ses yeux… elle pleurait !… (Revenant.) Oh ! mon Dieu ! elle l’aime ! Pauvre ange !… Il est si doux, le premier sourire de l’amour dans une âme pure ! et celui qui, tout à l’heure, te faisait si radieuse et si belle, est déjà voilé par les larmes ! Le premier soleil, le premier beau jour de ta vie !… je ne peux pas te le laisser ! il faut que je dissipe tes illusions, et que j’étouffe en toi le premier frémissement du bonheur ! Ah ! qu’elle est rude, la tâche des mères ! Elle tombe accablée sur un siège. Juliette entre. Marianne, pour lui cacher son émotion, ouvre un cahier de musique et feint de corriger une copie.

JULIETTE
Ah ! tu es toute seule, maman ? Je te croyais avec Anselme.

MARIANNE
Tu es restée bien longtemps dans la serre ?

JULIETTE
Je t’attendais !

MARIANNE
Je n’ai pas voulu te déranger, je te voyais si occupée…

JULIETTE, interdite
Tu me voyais ?

MARIANNE
Oui, écrire sur ton genou… Ferais-tu des vers, par hasard ?

JULIETTE, avec un sourire forcé
Des vers ?… Précisément ! j’ai essayé d’en faire pour Cécile, la nièce de Frantz ; c’est sa fête !…

MARIANNE
Vraiment ! Voyons-les donc.

JULIETTE
Oh ! c’était trop mauvais, je les ai déchirés.

MARIANNE
Non ! tu viens de les mettre dans ta poche… Eh bien, qu’as-tu ?

JULIETTE, tremblante
Ah ! maman !… Elle va à sa mère.

MARIANNE
Quoi donc, ma chérie ? Parle.

JULIETTE
Ce n’est rien… une envie de pleurer… je ne sais pas pourquoi.

MARIANNE
Ni moi non plus. Elle se remet à écrire.

JULIETTE, après un moment d’hésitation
Maman !

MARIANNE, un peu froide, avec effort
Ma fille ?

JULIETTE, à ses pieds
Tu sembles mécontente de moi !

MARIANNE
Es-tu mécontente de toi-même ?

JULIETTE
Oui, bien mécontente, parce que je vous cache quelque chose ; et cependant, Dieu m’est témoin que c’est la crainte de vous inquiéter… vous, déjà si tourmentée… qui me fait hésiter à vous dire…

MARIANNE
Ce que je sais déjà… Quelqu’un t’a écrit.

JULIETTE
Ah ! vous le saviez ?… M. Herman…

MARIANNE, la relevant
Je sais que M. Herman est riche, et qu’il n’épousera pas Juliette, parce qu’elle est pauvre.

JULIETTE
Cependant, il croit… Lis sa lettre, maman.

MARIANNE
Quelle qu’elle soit, elle est coupable, puisqu’elle t’a été remise à mon insu.

JULIETTE
Remise ? Oh ! je ne l’aurais pas reçue ! Je l’ai trouvée dans mon voile, que j’avais laissé au jardin.

MARIANNE
C’est d’autant plus mal de la part de ce jeune homme… de vouloir surprendre ainsi ta bonne foi ! Je l’estimais, pourtant ; ton frère l’aimait…

JULIETTE
Et mon père ! mon père l’aime de tout son cœur !

MARIANNE
Et, pour nous remercier de notre confiance, il nous trahit ! il cherche à faire entrer chez nous la honte et le désespoir ! Et toi, pauvre fille innocente, comment as-tu pu mériter un pareil outrage ? toi qui n’es ni coquette, ni vaine ; toi qui es fière comme la vertu, et que personne encore n’avait osé regarder sans respect ?

JULIETTE
Ah ! ma mère, tu as raison ; son amour est une offense, et je dois en être humiliée !

MARIANNE
Tu le lui as fait sentir dans ta réponse ?

JULIETTE, confuse
Ma réponse ! (Elle hésite encore, regarde sa mère, et lui remet une autre lettre qu’elle avait dans sa poche.) Vois, maman ! lis ! Si tu ne la trouves pas assez sévère, je recommencerai ; tu me dicteras.

MARIANNE, jetant les yeux sur la lettre
Elle me paraît bien ; veux-tu que je la lui remette ? Il croira peut-être que c’est moi qui te contrains.

JULIETTE
Tu penses que je ferais mieux de ne pas répondre !

MARIANNE
Cela me paraîtrait plus fier, plus digne de toi… Est-ce ton avis ?

JULIETTE
Oh ! certainement !

MARIANNE
Mais cela ne suffira peut-être pas pour lui ôter l’espoir offensant qu’il a de te plaire. Peut-être seras-tu forcée de t’éloigner pour quelque temps.

JULIETTE
M’éloigner de… ? Pas de toi, j’espère !… (Apercevant Herman au fond et tressaillant.) Ah !

MARIANNE, l’observant
Va rejoindre ton frère, il te dira… Passe par ici. (Elle montre la gauche ; pendant qu’elle sort, sa mère va précipitamment brûler sa lettre à la cheminée, en disant.) Ne faisons pas d’erreur !

Herman entre.

SCÈNE VIII

HERMAN, MARIANNE

HERMAN
Pardon, Marianne, j’avais vu sortir Anselme, je croyais pouvoir…

MARIANNE
Reprenez possession de vos appartements, monsieur, et reprenez aussi cette lettre, que ma fille m’a remise sans l’ouvrir. Je l’ai ouverte, moi ; mais je ne l’ai pas lue. En voyant la signature, j’ai pensé que vous vous étiez trompé, et qu’une distraction vous avait fait écrire le nom de Juliette sur l’adresse.

HERMAN
Non, madame, non ! Il faut que vous la lisiez, cette lettre, car je vois bien que vous m’accusez d’une trahison. Oh ! mon Dieu ! quand je vous vénère, quand mon amour pour Juliette est tout mon avenir, toute ma vie ! J’espérais si peu le voir partagé, que je n’aurais jamais osé m’adresser à vous sans son consentement ; demander officiellement la main d’une jeune fille qui ne vous a encouragé ni par un mot ni par un regard, cela m’a toujours paru un acte de présomption qui doit la blesser. Il me fallait ce regard ou ce mot, que vingt fois j’ai été sur le point d’implorer ! Eh bien, j’ai manqué de courage ; et c’est parce que ni ma bouche ni mes yeux n’ont pu se décider à parler, que ma main s’est permis d’écrire… Ah ! madame, ce billet, que vous regardez comme une insulte, c’est un cri d’angoisse… de peur… presque de désespoir ! Vous ne voulez pas qu’elle l’entende ? Eh bien, daignez alors plaider ma cause. Dites-lui que je ne cède pas à un moment d’enthousiasme, mais à une passion vraie ; dites-lui que j’aime tout en elle, sa modestie, ses malheurs, sa famille ; que le rêve de ma vie est de me consacrer à vous tous, et de faire que l’illusion de maître Favilla n’ait pas de réveil amer !… Mon âme tout entière est dans vos mains : ayez pitié, madame. C’est à vous, maintenant, que cette prière s’adresse. Il lui tend la lettre.

MARIANNE
Non, monsieur Herman, je ne veux pas avoir à vous plaindre. Songez à nos souffrances, pires que les vôtres, et ne les aggravez pas par des rêveries dont tout le monde, ici, ne saurait peut-être pas se préserver.

HERMAN
Des rêveries ? (Keller paraît dans la galerie de droite.) Ah ! vous croyez sans doute que mon père… ? Tenez, madame, le voilà ; vous allez apprendre à le connaître ; il n’est pas expansif, mais sa tendresse pour moi est immense… et il vous dira…

SCÈNE IX

LES MÊMES, KELLER

KELLER
Ah ! ah ! déjà ? Tu veux me mettre au pied du mur ?

HERMAN
Dites que vous savez, que vous approuvez…

KELLER
Oui, oui, c’est bon, c’est entendu. Laissez-moi parler à madame, je venais justement pour ça. — Va donc, enfant que tu es ! je sais m’exprimer, j’espère !

Herman sort par le fond.

SCÈNE X

KELLER, MARIANNE

MARIANNE
Moi, monsieur, je ne m’abuse pas, veuillez le croire…

KELLER, lui offre un fauteuil, où Marianne s’assied, puis il va prendre une chaise et vient près d’elle
Voyons, voyons, ma chère dame ! nous ne sommes pas des enfants, nous autres… Bien que vous soyez encore jeune… et belle, vous avez de la raison… de la fierté même, je sais cela ! La petite est sage, bien élevée ; votre fils est un honnête garçon… Votre mari a une lubie, mais ça ne l’empêche pas d’être une compagnie agréable pour moi de temps en temps… Oui, vous êtes tous de braves gens ; mais convenez que c’est bien difficile d’entendre à ce mariage-là.

MARIANNE
Mais, monsieur, c’est parce que je le regarde comme impossible…

KELLER
Impossible, impossible… Ce n’est pas comme ça qu’il faut dire. Herman est dans la fièvre… Dame ! je comprends ça, moi… il a une tête si exaltée !… il tient de moi. Ma foi, je n’ai pas eu le courage de lui dire non ; je lui ai dit : « Patience, il faut voir !… » Soyez prudente aussi, ma petite dame. Il ne faut jamais brusquer ouvertement les folies de la jeunesse. Qu’est-ce que ça nous fait, de ménager un peu nos expressions ?

MARIANNE
Quoi ! monsieur, vous voudriez tromper ce jeune homme ?

KELLER
Le grand mal ! votre fille n’y risque rien, vous êtes sûre de sa vertu… Dites-lui de prendre ça en riant, de ne pas y attacher d’importance. Voilà ce que le bon sens conseille, il me semble. Moi, je n’ai pas vos talents, votre esprit ; mais je suis pour le bon sens, et, si vous voulez voir les choses comme elles sont…

MARIANNE
Je ne les vois que trop ainsi, monsieur ; c’est pour cela…

KELLER, gracieusement
Non ! vous ne les voyez pas toutes ! On pourrait ne jamais se quitter si… et même, ma foi, qui sait ? ce mariage… À force d’amitié, on se fait des concessions ! et, si Herman persistait, plutôt que de me séparer de vous, je…

MARIANNE, surprise
De moi ?…

KELLER, embarrassé
De… vous autres !… Je ne m’ennuie pas mal ici, moi, et votre compagnie ne me ruine pas ; vous y mettez une discrétion… et je m’attache à vous d’une manière… étonnante !… Allons !… ça ne peut pas vous fâcher.

MARIANNE, se levant
Loin de là, monsieur ; nous sommes reconnaissants de vos bontés…

KELLER
Eh bien, alors, sapristi !… je ne peux pas… vous ne pouvez pas trouver mauvais que… et puis… enfin… Mais c’est égal, vous voyez bien que… moi, ma foi, j’en perds la tête… Oui, croyez bien que… il y a des sentiments qui… des sentiments… (Il lui baise la main ; à part, en s’en allant.) Ah ! ça n’est pas trop mal tourné !

SCÈNE XI

MARIANNE, puis FAVILLA

MARIANNE
Est-ce que je comprends ?… est-ce une déclaration ? Oui !… Ah ! mon Dieu, j’aurais dû comprendre plus vite et plus tôt peut-être ! Mais comment pouvais-je songer à cela, moi ? — Allons, oui ! je n’étais pas assez malheureuse, apparemment, il me fallait encore être insultée. (Voyant entrer Favilla.) Et lui !… Pour sauver sa dignité, il faut le faire souffrir, il faut l’arracher d’ici !

FAVILLA, venant s’asseoir à gauche de la table
Ah ! Marianne ! je suis en colère, très en colère !

MARIANNE
Toi ?

FAVILLA
Eh bien, oui, moi ! On se lasse d’être bon, à la fin !

MARIANNE
Ah ! mon ami, que dis-tu là ?

FAVILLA
Que veux-tu ! ce Keller est un tracassier ! et Frantz est d’une faiblesse ! Croirais-tu qu’ils ont rogné la pension du pauvre Wolf ? C’est une vilenie, oui ! voilà le mot ! et c’est ainsi à propos de tout. Ils ont parlé de renvoyer Péters, parce qu’il est boiteux, et comme si j’avais besoin d’un coureur pour bêcher mon jardin ! Keller commande et Frantz obéit ; et, moi, je ne suis rien, je n’existe pas.

MARIANNE, s’appuyant sur une pile de livres
Tiens, Favilla, tu n’es plus heureux ici.

FAVILLA, lui tendant la main
Si fait ! où ne serais-je pas heureux auprès de toi ?

MARIANNE
Mais tu l’étais davantage avant…

FAVILLA
Oui, sans doute ! j’étais tout entier aux joies de la famille, aux rêves de la poésie ! À présent, il me faut songer à tant de choses et à tant de gens ! Il l’a voulu !… Mais, si la religion de l’amitié ne me fermait pas la bouche, je dirais que c’est bien cruel de sa part. Ça me va si peu, de surveiller, de commander, de gronder !… Pauvre cher Frantz, je lui ai parlé sévèrement tout à l’heure, je l’ai affligé : j’ai vu des larmes dans ses yeux ! lui qui nous aime tant ! Oui, oui, c’est cruel d’être obligé…

MARIANNE
Tout cela te fait du mal… Il y aurait un remède… Ayant fait doucement le tour de la table, elle vient s’appuyer sur l’épaule de son mari.

FAVILLA
Oui, se brouiller avec Keller, mais cela est impossible. (À part.) Ce pauvre Herman !

MARIANNE
Absentons-nous. M. Keller ne sait pas vivre seul. Il s’ennuiera et il retournera à ses affaires.

FAVILLA
Non, tu te trompes, Marianne ! Il s’installera d’autant qu’il ne sentira pas de contrôle : je le connais ! C’est un pédant d’économie, il ferait du mal ici ! Ce serait de la faiblesse de ma part, et, dans certains cas, la faiblesse est une lâcheté ! Non, non, je ne céderai pas !

MARIANNE, à part, le regardant s’assombrir
Il faut trouver un autre moyen. (Elle s’assied près de lui, en lui prenant les deux mains et le tirant de sa rêverie.) Écoute, Favilla, écoute-moi bien ; crois-tu que je t’aime ?

FAVILLA
Toi ?… Eh bien, que croirais-je donc, si je doutais de ça ?

MARIANNE
Te l’ai-je bien prouvé ? t’ai-je jamais demandé un sacrifice difficile, douloureux, en vue de moi seule ?

FAVILLA
Jamais ! et quand tu me l’aurais demandé !

MARIANNE
Tu ne me l’aurais pas refusé ?

FAVILLA
Non, certes ; comment aurais-je pu trouver difficile ou douloureux de te complaire ?

MARIANNE
Eh bien, j’ose te demander, pour la première fois de ma vie, de souffrir quelque chose pour l’amour de moi ; tu aimes cette résidence, tu y es attaché par la reconnaissance, par les souvenirs : moi, je ne l’aime plus, j’y souffre, j’y mourrais ; veux-tu que nous la quittions.

FAVILLA, se levant en lui prenant les deux mains
Tout de suite ! Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ? Tu y mourrais ?… Mon Dieu ! partons ! … Mais tu es donc malade ? Tu me cachais… ? Oui, dangereusement, peut-être… Ta figure est tout altérée. Oh ! mon Dieu, qu’est-ce donc que tu as ? Il l’emmène sur le devant de la scène.

MARIANNE
Rien de grave jusqu’à présent, c’est plutôt un malaise moral.

FAVILLA
Oui !… En effet, je t’ai trouvée préoccupée dans ces derniers temps ; tu avais l’air de ne pas me comprendre ; tu disais des choses que je n’entendais pas moi-même… Si bien que plusieurs fois je me suis demandé : « Qu’ai-je donc dans l’esprit, ou que peut donc avoir Marianne ? Est-ce elle ou moi… ? » Alors, vois-tu, je le regardais, je t’écoutais comme dans un rêve… et j’avais peur.

MARIANNE
De quoi ?…

FAVILLA
Je ne sais pas… C’était de moi que j’avais peur !…

MARIANNE, vivement
Tu avais tort ! c’est moi qui… Écoute, j’ai eu bien de la fatigue, tu sais, dans ces derniers temps ; les veilles… le chagrin, ton chagrin surtout… les femmes sont nerveuses !… Il s’est fait en moi je ne sais quel trouble, une inquiétude sans but, un effroi sans cause, enfin je ne me reconnais plus !

FAVILLA
Ah ! un affaiblissement de la mémoire, n’est-ce pas ?

MARIANNE
Précisément !

FAVILLA
Des impatiences… des illusions !

MARIANNE, avec douleur, le regardant
Oui, oui, c’est cela ! c’était comme un désordre dans la pensée.

FAVILLA
Alors, je comprends ! Que veux-tu ! quand je te voyais ainsi… Oh ! il eût mieux valu que ce fût moi… Pourtant, non ! car, toi, je réponds que tu guériras, je le veux ; et, d’ailleurs, Dieu n’abandonnerait pas le plus pur de ses anges. Au lieu que, si c’était moi… moi, ton soutien, celui de nos enfants… Mais qu’est-ce que je deviendrais donc, si je ne pouvais plus vous offrir un dévouement actif, éclairé ? si je vous fatiguais de visions exaltées, moi, un homme ? Ah ! je ne me le pardonnerais pas, j’aimerais mieux être mort que funeste à ceux que j’aime.

MARIANNE
Eh bien, c’est à moi qu’il faut pardonner d’être ainsi, et tu me le pardonneras, toi, j’en suis sûre ; tiens, j’ai absolument besoin de changer d’air et de situation ; allons-nous-en, aide-moi à tromper nos enfants sur la cause de ce voyage. Ils n’ont pas ton énergie, ta raison : ils s’inquiéteraient outre mesure ; toi, tu m’entoureras de soins, tu me dicteras… Je compte sur toi, sur toi seul, entends-tu bien, pour me rendre le calme et le bonheur !

FAVILLA
Ah ! merci, merci, ma chère femme, ma sainte femme ! Pauvre bien-aimée I Oui, oui, tu guériras, j’en réponds ; nous irons où tu voudras.

MARIANNE
Eh bien, à Nuremberg, avec Anselme ! et nous y vivrons comme nous y vivions autrefois, avant de venir ici, quand nos enfants étaient tout petits et que nous étions tout jeunes ! isolés, ignorés, sans protection, sans liens avec le monde extérieur, et si heureux chez nous, souviens-toi !

FAVILLA
Oh ! si je me souviens !… C’était le temps des grandes luttes, et des grands enthousiasmes, et des grandes joies… Artiste sans nom, incertain et insouciant du lendemain, je n’aurais pas sacrifié une heure de ta tendresse pour chercher un brillant avenir ; l’avenir ! je ne l’ai jamais rêvé qu’en toi, Marianne ! dans ton estime, dans ta confiance, dans ton amour ! Eh bien, ce rêve, tu me l’as donné, je le tiens, je le possède ! Crois-tu qu’il ait perdu de son prix ? Non, non, une passion comme la nôtre ne s’affaiblit pas. Elle se retrempe dans les souvenirs, elle se sent plus jeune et plus forte, à mesure que des années de certitude lui font une base d’or pur et de diamant ! Viens, viens, ma femme, partons !… revoyons les lieux que tu regrettes, et retournons à la liberté : l’univers est à nous, puisque nous avons encore les ailes de l’amour et de la poésie ! Il remonte vers le fond.

MARIANNE
Oui, oui ! merci !

SCÈNE XII

LES MÊMES, JULIETTE, ANSELME, venant des appartements

FAVILLA
Venez, enfants, et réjouissez-vous ! Nous ne le quitterons pas, Anselme ! nous te suivons.

ANSELME
Ah ! mon père ! est-il possible ?

JULIETTE
Ah ! maman ! je ne me sépare pas de toi !

MARIANNE
Votre père est le bon ange qui nous rend tous heureux ! Je vais tout préparer.

JULIETTE
J’y vais avec toi…

MARIANNE
Non, Frantz m’aidera. (Bas, à Anselme.) Restez avec lui, montrez-lui beaucoup de joie.

ANSELME
Mais comment as-tu fait ce miracle ?…

MARIANNE
En invoquant sa tendresse, son dévouement ! Ah ! c’est que nous étions insensés de douter de lui ! Elle sort par le fond.

ANSELME
Cher père ! comment vous remercier… ?

FAVILLA, avec une joie naïve
Vous êtes contents ? Je suis tout remercié !… Mais, toi, Juliette ?… (S’apercevant qu’elle est triste.) On dirait… Tu es pâle !…

JULIETTE
C’est donc la surprise… le contentement !…

SCÈNE XIII

FAVILLA, ANSELME, JULIETTE, KELLER, HERMAN

HERMAN, vivement
Est-ce vrai, ce que dit la signora Marianne ?… Juliette s’efface et cache sa douleur, Favilla l’observe.

KELLER
Non ! ça ne se peut pas !… vous ne vous en irez pas comme ça ! Dirait-on pas que je vous chasse ? Pour qui me prenez-vous donc ?

ANSELME, à Keller
Pour un hôte honorable que nous remercions sincèrement ; mais, de grâce, monsieur, n’insistez pas… laissez-nous profiter d’un moment…

KELLER
Si fait, j’insiste ! Voyons, maître Favilla…

ANSELME
Mon père, veuillez donc dire que vous êtes décidé…

FAVILLA, qui ne fait attention qu’à Juliette
Ne me demande rien ! regarde ! Qu’a donc Juliette ?

ANSELME
Mais rien ! rien du tout, mon père !

FAVILLA
Mais si, je te dis ! Oh ! je vois clair aujourd’hui, j’observe… Juliette ! (Juliette tressaille et se retourne vers lui.) Je te croyais heureuse de suivre ton frère, et voilà que tu regrettes quelque chose ou quelqu’un !

HERMAN, avec joie, à part
Quelqu’un ?… Oh ! mon Dieu ! si c’était…

ANSELME, sévèrement
Taisez-vous, monsieur !

KELLER, à son fils, avec bonté
Eh ! oui, tais-toi donc !

FAVILLA, à Herman
Oui, tais-toi, Herman ! j’ai compris.

JULIETTE, éperdue, dans les bras de son père
Oh ! ne croyez pas…

FAVILLA, avec une douceur paternelle
Que je ne croie pas… ? Et tu pleures !… Allons, allons, Keller, il ne faut pas faire le malheur de ce que nous avons de plus cher au monde. Confiez-nous Herman, il voyagera avec nous.

KELLER
Avec vous ? Eh bien, par exemple !…

FAVILLA, après une pause, à Keller
Vous ne voyez donc pas ? vous ne comprenez donc rien ?…

KELLER
Si fait ! mais…

HERMAN
Mon père !… Anselme l’interrompt en lui saisissant le bras avec autorité.

FAVILLA
Keller, je vous devine ! (À Anselme, qui veut parler.) Tais-toi ! Vous êtes tous des enfants ! Vous vous imaginez qu’il y a des obstacles… (souriant) invincibles ! n’est-ce pas ? Ah ! Keller, vous me jugez par vous-même ! vous croyez que vous ne pouvez pas prétendre… parce que je suis baron, parce que je suis riche ?… Pourquoi donc ça ? Je ne suis pas plus noble que vous, et, quant à la fortune… si j’en ai davantage… oui, il paraît que ma baronnie vaut mieux que votre commerce, vous le dites quand vous êtes de bonne humeur ; eh bien, tant mieux, votre fils n’aura rien à envier au mien ! et sachez que ç’a été mon idée dès le premier jour que je l’ai vu. Oui, oui ! et, chaque jour depuis, je me suis dit : « Voilà celui que la loi désignait pour succéder à mon ami ; le ciel l’en a rendu digne. S’il est agréé de ma fille, de ma femme… »

ANSELME
Mon père, la voici ; consultez-la, au moins. Il court à sa mère, qui entre, et Juliette aussi.

SCÈNE XIV

LES MÊMES, MARIANNE, FRANTZ

FAVILLA, pendant qu’Anselme dit à sa mère quelques mots à voix basse
Je n’ai pas besoin de la consulter : son cœur et le mien, c’est un seul et même cœur, aujourd’hui comme toujours !… Viens, ma chère Marianne ! viens bénir un doux projet, un bel avenir.

KELLER, bas, à Marianne
Patientez, patientez un peu ! moi, je n’ai rien dit : l’avenir…

MARIANNE, bas, à sa fille qui a couru vers elle aussi
Juliette, vous ne comprenez donc pas que M. Keller vous dédaigne et nous raille ?

FAVILLA, à Juliette, qui s’est précipitée dans les bras de sa mère
Allons ! oui, ouvre ton cœur à ta mère, mon enfant. (À Anselme.) Laissons-les s’expliquer ensemble. Il lui parle bas, avec vivacité, ainsi qu’à Frantz, au fond.

MARIANNE, à Juliette, de manière à être entendue de Keller et d’Herman
Bien, ma fille ! je vois ce qui se passe. M. Herman a parlé, malgré moi, malgré son père ! et vous subissez cette humiliation malgré vous ! Eh bien, subissons-la ensemble ! demain, nous ne serons plus ici !

KELLER
Bah ! bah !

HERMAN, à Keller
Mais dites-lui donc…

KELLER
Sois donc tranquille ! Prends donc patience ! (À part.) Qu’est-ce qu’elle a donc contre moi ?

FAVILLA, à Marianne
Eh bien, c’est entendu, n’est-ce pas ? Nous emmènerons Herman !

MARIANNE
Il nous rejoindra, mon ami. (Bas, à Herman, qui est venu près d’elle.) Je vous défends d’essayer de nous revoir jamais.

FAVILLA
Bien, bien ! Et nous reviendrons plus tôt que tu ne pensais. Leur amour enchantera pour toi cette demeure où tu as souffert ! Allons, ma Juliette, pas de crainte, pas de tristesse, pas de confusion surtout ! Pourquoi baisser la tête ? C’est si beau, c’est si naïf, c’est si pur, le sentiment qui se révèle à toi !… (Lui montrant Herman plongé dans une tristesse profonde.) Regarde ton fiancé… ton silence l’inquiète… Tu ne veux pas lui dire un mot ? (À Herman, lui montrant Juliette.) Et toi, tu n’oses pas non plus ? Cette affection-là, mes enfants, c’est une chose sainte, puisque le cœur de vos parents s’en réjouit sous l’œil de Dieu ! (À Juliette.) Allons, embrasse-moi, à présent, et dis-moi tout bas que tu n’es pas trop mécontente de ton père ! (Juliette, éperdue, se jette dans ses bras. Marianne et Anselme, consternés et appuyés l’un sur l’autre, se regardent. — Herman, agité, regarde Juliette.) Eh bien, Keller, me trouvez-vous enfin raisonnable ?

KELLER
Très bien ! Très bien !…

FRANTZ, à Favilla, s’approchant pour faire diversion
Et la Sainte-Cécile ! N’oublions pas !…

FAVILLA
Oh ! j’y songe, va, et m’y voilà mieux préparé que je ne l’étais ce matin. Oui, me voilà réconcilié avec ma position ! Allons, mes amis, plus de regrets amers. Ce n’est pas une pensée lugubre qui va nous réunir : c’est l’art divin qui évoque les pieux souvenirs et les images chéries ! (Avec exaltation.) Ô toi qui vis toujours dans ma pensée ! toi que je vois toujours et partout près de moi, autour de moi ! tu m’approuves, tu m’inspires, tu me commandes ! Oui, oui, il faut que ces enfants soient heureux, pour que ta mémoire soit sanctifiée ! (Il prend les mains d’Herman et de Juliette, les tient convulsivement, et dit avec animation.) Oh ! amitié sainte, je suis digne de toi, j’espère ! (À Herman et à Juliette.) Eh bien, vous pleurez ! C’est de joie ? Oui, c’est de la joie ! Oh ! regardez, regardez là-haut ; ne voyez-vous pas les séraphins qui, dans les jardins du ciel, tressent en chantant les couronnes de votre hyménée ?


Le théâtre représente un salon sans trop de profondeur, d’un style Louis XIV allemand, c’est-à-dire un peu lourd, d’une richesse seigneuriale. Au premier plan, à la droite du spectateur, une cheminée sans feu, ornée de candélabres. Au second plan, à droite, porte donnant dans les appartements de Keller. Au premier plan, à gauche, grande croisée donnant sur les jardins. Au second plan, à gauche, porte donnant dans la serre. Le fond du salon est ouvert, au milieu, par une grande porte : à droite et à gauche, par des ouvertures moins larges, fermées à hauteur d’appui. Sur ces appuis, des vases garnis de fleurs. Ces trois ouvertures sont fermées, de haut en bas, par des tentures relevées ou baissées. Par la porte du fond et les panneaux vides, on aperçoit la bibliothèque avec ses fenêtres, ses meubles et ses rayons garnis de livres. Lustre dans le salon, et meubles dans le style de l’appartement ; tapis. À l’extrême gauche, un grand fauteuil tourné le dos au public. Un peu au-dessus, près du fauteuil, un guéridon sur lequel est une potiche sans fleurs. Une chaise près du guéridon. Près du panneau à jour de gauche, une harpe. Un fauteuil de chaque côté de la porte du fond. À droite, à l’avant-scène, au tiers du théâtre, une grande table chargée de partitions, de livres et d’atlas ; ce qui est sur la table ne doit pas être rangé. Un pupitre dans le haut, à droite. Près de la fenêtre, à droite, un fauteuil ; une chaise devant la table.

Le grand fauteuil est près de la cheminée, comme au premier acte. Le vieux lustre et les candélabres sont allumés. Le vase de Chine est plein de fleurs, et posé sur le guéridon, qu’on a placé à gauche. La grande table est rangée près de la fenêtre de droite. Il y a des pupitres de musique et deux ou trois violons dans la galerie du fond. La tapisserie de gauche est baissée. La fenêtre, au premier plan, est fermée. Il y a du feu dans la cheminée, et une harpe près de la fenêtre du fond, à gauche.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

FRANTZ, JULIETTE

Frantz finit d’allumer les bougies des candélabres. Juliette arrange des fleurs dans le grand vase.

JULIETTE
Mettons surtout les fleurs qu’il aimait : mon père veut que tout soit arrangé ici comme la dernière fois…

FRANTZ
Fiez-vous à moi. Je n’ai rien oublié.

JULIETTE
Mais mon père était seul avec lui ce jour-là, et j’espère qu’il nous permettra d’être ici : je craindrais…

FRANTZ
Nous y serons ; mais ne craignez rien, il est en ce moment plein de courage et de calme.

JULIETTE
Parce qu’il croit… Hélas ! comment ferons-nous ?… M. Keller ne s’oppose pas… ?

FRANTZ
À notre petite fête commémorative ? Non, ma chère Juliette ; mais il s’opposerait bien…

JULIETTE
Oh ! je sais. Ne me parlez pas de cela, mon bon monsieur Frantz.

FRANTZ
Pardon, ma chère enfant ! je vous ai vue toute petite… élevée avec ma nièce ; je me figure que je suis, non pas votre père, vous ne pouvez pas en souhaiter un meilleur que le vôtre ; mais votre oncle aussi, à vous, et qu’il y a des circonstances où je peux, où je dois vous dire… ce que je dirais à Cécile. M. Keller a une irrésolution apparente qui cache un esprit très positif et une certaine adresse… Son fils s’abuse donc. Soyez assurée de ce que je vous dis ; je ne parle jamais au hasard. Allons, excusez-moi, et venez rejoindre votre maman… à qui j’ai promis de ne pas vous laisser seule ; elle ne veut pas que vous rêviez, que vous soyez triste !

Il remonte un peu et s’arrête.

JULIETTE, préoccupée et abattue
Pourquoi serais-je triste, monsieur Frantz, si maman est contente ?

FRANTZ
Ah ! vous devez regretter cette maison… et les amis que vous y laissez ! Je ne veux pas parler de moi : j’ai trop de chagrin… mais tous les gens d’ici vous chérissent ! Allons, allons, puisqu’il le faut…

Ils vont pour sortir, Herman entre et les arrête.


SCÈNE II

FRANTZ, JULIETTE, HERMAN

HERMAN
Un mot, un seul mot, mademoiselle !…

FRANTZ
Sa mère l’attend, monsieur !… et je ne dois pas… je ne veux pas la quitter.

HERMAN
Ah ! c’est justement votre présence qui m’encourage, monsieur Frantz ; j’ai à cœur de montrer que je ne mérite pas la méfiance cruelle qu’on me témoigne. La sienne me tue ! Non, je ne peux pas m’y soumettre !

FRANTZ
Ce n’est pas de la méfiance, monsieur ; on vous sait noble et sincère ; mais vous êtes jeune, et vous vous faites illusion !

HERMAN
Non ! non ! vous dis-je… Mon père m’a donné sa parole, et il l’aurait tenue, si la signora Marianne n’eût formellement refusé de l’entendre ; c’est elle qui repousse mes prières.

FRANTZ
Ce n’est pas elle seule, c’est Juliette aussi ! Bas, à Juliette. Dites donc un mot qui en finisse !

HERMAN, qui devine son intention
Oh ! ne dites pas que c’est vous aussi, mademoiselle ! Ayez pitié de moi ! laissez-moi partir avec la pensée que, si vous m’aviez mieux connu, j’emporterais au moins votre estime !

JULIETTE
Partir ?… vous voulez… ?

HERMAN
Oui, oui, certes ! celui qui doit quitter Muhldorf, c’est moi ; je ne veux pas que votre père soit malheureux par ma faute, et qu’il aille chercher l’incertitude et les fatigues d’une vie errante. Puisque l’on doute de ma parole, puisque mon amour semble une offense, je m’en vais à l’instant même !

JULIETTE
Ah ! vous avez bien mauvaise opinion de nous, si vous croyez que nous consentirions à vous chasser d’ici !

HERMAN
J’aurai un prétexte pour m’absenter sans alarmer la délicatesse de vos parents ; Frantz comprend qu’il doit me garder le secret, et vous le devez encore plus que lui. Ne voyez-vous pas que l’épreuve de ce soir va être terrible pour maître Favilla, et que l’arracher d’ici en ce moment, c’est briser son cœur, sa raison ou sa vie !

FRANTZ
Eh bien, vous avez eu là une idée généreuse et sage, monsieur Herman ; et je crois que, pour quelques jours encore, Juliette doit accepter…

JULIETTE
Oui, oui, j’accepte avec reconnaissance… pour quelques jours seulement.

HERMAN
Pour toujours, Juliette, si vous ne m’aimez pas ! Ah ! si j’avais quelque espoir de ce côté, je me dirais que vous fléchirez votre mère, et que, quand mon père aura parlé… Mais je vois bien que vous ne croyez pas en moi, et la vie m’est odieuse.

FRANTZ
Oh ! monsieur Herman, que dites-vous là ? C’est mal.

HERMAN
Ne pensez pas que ce soit une menace ! non, je ne suis pas une âme faible ! je dois vivre, je vivrai pour celui qui, un jour, aura besoin de moi ; mais, à présent, il faut que je m’enfuie… loin, bien loin de ce pays, de ce milieu où tout me rappellerait mon rêve évanoui et mon espérance brisée ! Adieu, Frantz ; je vous connais depuis peu de temps, mais je vous respecte comme vous le méritez ; je vous confie donc le soin de calmer les inquiétudes de mon père… et celui de mettre à l’abri du reproche le souvenir d’un malheureux qui n’a pas su se faire aimer.

JULIETTE
Herman !… Frantz fait un mouvement pour la faire taire. Je vous aime !

FRANTZ
Taisez-vous !

HERMAN
Oh ! mon Dieu !

JULIETTE, avec enthousiasme, à Frantz
Ne craignez rien ! À Herman. Je vous aime d’une amitié sainte que ma mère elle-même ne voudra pas combattre dans mon cœur en apprenant à vous connaître. Oh ! je veux lui dire tout ! et elle aussi vous bénira en secret !… Oubliez un rêve qui ne peut se réaliser, mais gardez, pour revenir ici quand nous n’y serons plus, une certitude profonde : c’est que vous avez en moi une sœur qui a foi en vous, et qui priera pour vous tous les jours de sa vie. Adieu, Herman ! adieu pour toujours ! mais que mon image reste en vous, pure comme cette fleur elle lui donne une fleur qu’elle a gardée dans sa main, douce comme le parfum d’un souvenir béni !

HERMAN, recevant la fleur à genoux
Juliette ! ô Juliette !

FRANTZ, entraînant Juliette
M. Keller ! Allons, venez ! venez !

Ils sortent par le fond.


SCÈNE III

HERMAN, KELLER

Herman, ivre de joie, baise la fleur et la cache dans son sein. Keller, en entrant, regarde Juliette s’en aller.

KELLER
Ah ! elle était là ? Alors, tu ne t’en vas plus ?

HERMAN
Vous saviez donc… ?

KELLER
Le beau mystère ! N’as-tu pas fait équiper tes chevaux ?… Mais on peut leur ôter au moins la bride, n’est-ce pas ?

HERMAN
Non, mon père, je suis décidé…

KELLER
Ah ! c’est décidé… comme ça… sans mon aveu ?… Vas-tu pas te tuer aussi, comme M. Werther ? … C’est la mode, à présent.

HERMAN
Oh ! ne vous opposez pas…

KELLER
Moi ? Est-ce que je m’oppose jamais à quelque chose ?… Mais je te demande une heure de patience, pas davantage. Donne-moi le temps de savoir… Tout dépend de la mère… À part. Elle est si susceptible… elle s’imagine !… Haut. Mais elle vient ici ; laisse-nous et ne fais pas la sottise de décamper avant que j’aie parlé !

HERMAN
Oh ! non certes ! à part, en lui-même. Puisque Juliette…

KELLER
Va donc, va donc…

Herman sort.


SCÈNE IV

KELLER, MARIANNE

KELLER
Hein ! cette femme-là m’intimide… c’est singulier… J’ai été trop loin, à ce qu’il paraît… Je ne croyais pas que… Allons, je vais essayer de tout réparer !… Ah ! c’est là qu’il me faudrait des allures de gentilhomme !

MARIANNE, venant du fond, et voyant Keller, qui s’est un peu effacé pour la laisser entrer sans méfiance.
Pardon, monsieur…

Elle veut se retirer.

KELLER, barrant la sortie, sans affectation.
Oh ! soyez sans inquiétude, madame ! Écoutez-moi ; je ne suis pas un séducteur, que diable ! loin de là !… je suis si gauche, que je ne me suis pas fait comprendre tantôt. Vous aurez cru…

MARIANNE
N’en parlons plus, monsieur ; je vous fais ici mes adieux, et j’accepte vos excuses.

KELLER
Mes excuses ?… Je ne crois pas avoir été inconvenant ; et vos adieux… je n’en veux pas.

MARIANNE
Pardonnez-moi… nous ne vous demandons plus qu’une heure, pour accomplir ici un dernier devoir ; après quoi…

KELLER
Comment ! ce soir ? ce soir même ?… sans vouloir entendre à rien ? Ce n’est pas votre dernier mot ! Et votre fille, vous ne l’aimez donc pas ?

MARIANNE, avec fermeté
Monsieur Keller, me demandez-vous la main de ma fille pour votre fils ? Répondez.

KELLER, souriant
Ah ! enfin ! convenez que vous ne me refuseriez pas…

MARIANNE
Répondez, je vous en prie.

KELLER
Répondez !… répondez !… Vous me faites perdre la tête, et je ne peux pas m’expliquer comme ça… Vous avez une manière de traiter les affaires sérieuses, vous autres ! Je ne suis pas un poète, moi, un bel esprit, pour faire deviner… des sentiments…

MARIANNE
Vous voyez bien, monsieur, que j’avais compris, et ce qui eût dû vous le prouver, c’est mon empressement à quitter votre maison.

KELLER, avec une certaine fatuité.
Ah ! alors, ce n’est pas à cause de mon fils ?… c’est à cause de moi ?…

MARIANNE
C’est pour ces deux causes, monsieur ; l’une, dangereuse ; l’autre,… je ne veux pas dire outrageante, mais ridicule !

KELLER, avec dépit
Outrageante !… ridicule !… Voilà les gros mots, tout de suite ! Qu’est-ce qu’il y a donc de ridicule à rendre hommage à la beauté ? On n’est pas un homme immoral pour cela, et je ne vous ai fait aucun outrage ; je n’ai pas de mauvaises manières… avec les personnes distinguées ; je me suis exprimé délicatement… très délicatement ! Et, ma foi ! vous vous gendarmez bien mal à propos, je trouve.

MARIANNE, haussant les épaules.
Ne parlez pas si haut, monsieur, on pourrait vous entendre !

KELLER
Eh bien, dirait-on pas que je dois avoir peur de quelqu’un ? Il y aurait là cent personnes, que je vous dirais devant elles… Marianne s’en va que vous faites, ma foi, la prude bien mal à propos !

Marianne est sortie par la gauche, sans écouter la fin de la phrase et sans voir Anselme, qui entre par le fond.


SCÈNE V

KELLER, ANSELME

KELLER, très animé, continuant sans voir Anselme.
Et moi, je n’ai que quarante-cinq ans… je ne suis pas plus mal qu’un autre. On peut bien sans pour cela blesser les gens, que diable !… Ridicule ! moi,… ridicule !… Dirait-on pas…

ANSELME, descendant.
Qui donc sort d’ici, monsieur ?

KELLER
Ah ! vous cherchez votre mère ? Elle s’en va par là.

ANSELME
Et c’est à ma mère que vous parliez de la sorte ?

KELLER, avec humeur.
Moi ? Bah ! je ne lui parlais pas.

ANSELME
Mais je vous demande pardon !

KELLER
Mais je vous demande pardon aussi… Laissez-moi tranquille ! Qu’est-ce que vous me voulez, vous ?

ANSELME, irrité.
Je veux vous dire…

KELLER, l’interrompant.
Vous ne direz rien du tout ; vous vous tiendrez coi, ou bien… c’est vous qui serez ridicule ! Vous compromettrez votre mère.

ANSELME
Ma mère ne peut pas être compromise à propos de vous, monsieur ; mais votre conduite n’en est pas moins indigne d’un galant homme.

KELLER
C’est à moi que vous dites ça, malheureux ! sans respect pour…

ANSELME
Pour votre âge ? Oh ! vous n’êtes pas d’âge à souffrir une insulte ; vous venez de le dire ; vous êtes très jeune, monsieur Keller, et, comme vous avez pris rang de gentilhomme, vous ne refuserez pas de me rendre, raison…

KELLER
Ah bien, oui, raison ! raison à des visionnaires ! Oui, vous êtes une famille de visionnaires ! Laissez-moi en repos… Je n’ai pas peur de vos grands airs, moi ! Mais je ne me bats pas pour si peu ; et, puisque vous riez de ma seigneurie, je vous dirai, moi, que ce n’est pas la coutume des gentilshommes d’accepter comme cela le défi du premier venu !

Herman paraît.

ANSELME
Alors, le premier venu a le droit de… ?

Il lève la main sur Keller, Herman s’élance entre eux.


SCÈNE VI

KELLER, ANSELME, HERMAN, FAVILLA

HERMAN
Arrêtez, monsieur, je suis à vos ordres !

KELLER, le repoussant.
Toi ? Allons donc ! de quoi te mêles-tu ? Va-t’en au diable ! laisse-nous.

HERMAN, résistant.
Non, mon Père, non ! Cette fois, je ne vous obéirai pas ! C’est à moi de repousser une agression…

KELLER, même jeu.
Je la repousserai bien moi-même, sois tranquille ; car je vois que tout ça est une intrigue pour te faire épouser…

HERMAN, vivement.
Oh ! mon père…

KELLER, hors de lui, renvoyant son fils, qui descend à la droite d’Anselme.
Oui ! j’ai été trop bon, trop simple, et je m’en lasse, à la fin ! C’est à nous deux, monsieur ! et, puisque vous croyez m’effrayer…

ANSELME
C’est bien, monsieur, pas de bruit : nous nous reverrons tout à l’heure.

HERMAN
Anselme ! il est impossible que ce ne soit pas une méprise, que vous n’ayez pas tort contre lui ! Rentrez en vous-même, priez-le d’oublier votre emportement… ou je jure… quoi qu’il m’en coûte, que je vengerai l’affront…

ANSELME
Je n’ai point affaire à vous, monsieur !

HERMAN, sévèrement.
Oh ! vous savez bien qu’on peut toujours contraindre un homme de cœur…

KELLER
Toi, je te défends…

FAVILLA, qui est entré sans bruit, absorbé en lui-même, d’abord, à la vue des préparatifs de la Sainte-Cécile, et puis attentif peu à peu à ce qui se passe.
Je vous défends à tous de dire un mot de plus : Anselme, si vous avez offensé à tort un homme plus âgé que vous, un homme qui est notre hôte, c’est à moi, qui suis calme, de lui demander pardon pour vous. Voyons, êtes-vous coupable au point de ne pouvoir réparer vous-même… ? Au moins, vous pouvez me dire le motif de votre colère ; vous le devez !

KELLER
C’est moi qui vous le dirai, maestro, puisqu’en somme, c’est encore vous le plus raisonnable pour le moment. Moi-même, j’ai été un peu léger peut-être…

ANSELME, à Keller, en passant vivement derrière lui.
Quoi ! vous oseriez… ?

KELLER
Et pourquoi donc pas ? C’est vous qui voulez faire de rien une grande affaire… Mais je ne mords pas à ça, moi ! À Favilla. Voilà ce que c’est !… je causais avec votre femme. Je lui parlais… de choses et d’autres… Ne s’est-elle pas imaginé… ? Favilla, par un mouvement de délicatesse, éloigne Herman, qui déjà, de lui-même, se tenait au deuxième plan. Elle m’a dit un mot blessant, j’ai eu de l’humeur, je l’ai traitée de prude. Je crois que j’ai lâché ce mot-là, j’ai eu tort ; mais ce n’est pas à monsieur votre fils que j’en demanderai pardon, par exemple !… Il a des façons peu civiles, j’ose dire !… Moi, je suis vif, mais je ne suis pas méchant ; qu’il dise qu’il en a du regret, et je n’y pense plus.

Il va trouver son fils dans le fond.

FAVILLA, sévèrement.
Est-ce la vérité, Anselme ?

ANSELME, regardant Keller avec intention.
Oui, certes, mon père ! J’ai beaucoup de regret… de n’avoir pas témoigné à M. Keller Keller descend en s’entendant nommer les sentiments que je lui porte ; mais je compte, pour m’en acquitter, sur une meilleure occasion que le moment où nous sommes.

Keller, ne comprenant pas le sens, a l’air satisfait et remonte vers son fils.

FAVILLA
C’est-à-dire que vous persistez à exiger une réparation que je condamne et que je vous interdis ! Un duel pour votre mère ! Malheureux enfant ! vous faites-vous, de son honneur et du mien, une idée si vulgaire, que vous le croyiez entaché… baissant la voix pour qu’Herman n’entende pas par une mauvaise pensée ou par une sotte parole ?

KELLER, qui s’est rapproché de Favilla, un peu en arrière.
Hein ?

FAVILLA, à Anselme.
Laissez-moi le soin d’une explication où toute violence de notre part serait comme l’aveu indigne et mensonger de la faiblesse de notre cause. Haut et pour que Herman l’entende. Retirez-vous en me jurant sur votre honneur d’attendre mes ordres pour donner suite à cette querelle… Vous hésitez ? Je le veux, mon fils !

ANSELME, s’inclinant et sortant par le fond.
Je le jure, mon père…

KELLER, à Herman.
Et toi aussi, au moins !

HERMAN, lui montrant Anselme.
Sa parole vous répond de la mienne.

KELLER, bas.
Et ne t’éloigne pas ! tout va s’arranger, je t’en réponds !

Herman sort par la serre.


SCÈNE VII

FAVILLA, KELLER

KELLER
À la bonne heure ! vous comprenez bien, vous, que je n’ai jamais eu l’intention d’offenser…

FAVILLA
Ah ! l’intention est tout, monsieur Keller !… Que vous ayez parlé sans convenance, c’est possible. Vous manquez souvent de tact, j’ai remarqué cela.

KELLER
Ah ! vous trouvez ?

FAVILLA
Aussi je ne fais pas plus d’attention qu’il ne faut à ce que vous dites. Mais ce que vous pensiez de ma femme, en vous servant de paroles qu’elle à pu mal interpréter, voilà ce qui m’occupe, et ce que je vous invite à me dire.

KELLER
Ce que je pensais ?… Ah ! parbleu ! voilà qui est plaisant, de vouloir me confesser ! Je me flatte d’avoir été un mari aussi respecté qu’un autre… et, quand on aurait dit à ma femme qu’elle était agréable, loin de me fâcher, ça m’aurait flatté dans mon amour-propre, du moment que j’étais sur de sa conduite ! Mais vos idées s’embrouillent aisément ; parlons d’autre chose.

FAVILLA
Non pas ; mes idées sont très nettes, et c’est vous qui me répondez vaguement… et même d’une manière évasive !… Tenez, Keller, regardez en vous-même, votre conscience ne vous reproche-t-elle rien ?

KELLER
Ma conscience ?… Vous doutez que je sois un honnête homme ?

FAVILLA
Non ; mais êtes-vous un hôte loyal un ami sincère ?

KELLER
Moi ?… Mais… À part. On dirait que, quand il s’y met, il voit plus clair qu’un autre !

FAVILLA
Répondez-moi donc ! Vous sentez-vous toujours digne de l’accueil que je vous ai fait, et de la confiance que je vous ai montrée ?

KELLER, embarrassé et dépité.
L’accueil… la confiance…

FAVILLA
Dites l’affection, si vous voulez. Je ne sais pas tendre la main à un homme sans lui ouvrir aussi mon cœur. Eh bien, je vois que le vôtre a méconnu la noblesse de nos relations, et je comprends pourquoi ma femme, répugnant à vous accuser, voulait sortir d’ici ; ce ne serait pas juste, Keller, convenez-en.

KELLER
Certainement, non ! il ne faut pas vous en aller pour ça.

FAVILLA
Alors, vous comprenez que c’est à vous…

KELLER, étonné.
À moi de… ?

FAVILLA
Oui. Laissez-nous, Keller ; que nos enfants ne devinent pas ce qu’il y a de sérieux dans ce désaccord ; vous reviendrez pour le mariage… On peut se voir sans vivre ensemble. Feignez de recevoir une lettre, et partez demain ; c’est à regret que je vous en prie, mais je dois cette satisfaction à la dignité de ma femme.

KELLER, riant.
Comment ! vous prétendez me renvoyer de… ? Ah ! ah ! c’est un peu fort, par exemple !

FAVILLA
Ne résistez pas ! ne me contraignez pas…

KELLER
À quoi ? À appeler vos gens, peut-être !

FAVILLA
Mes gens… contre vous… Non certes ! jamais ! C’est moi, moi seul qui vous ferai sentir mon autorité.

KELLER
Vous ?… Allons, allons, mon brave homme, ne devenons pas…

FAVILLA
Ennemis ? Dieu m’en garde ! je ne connais pas la haine ; mais je sais à quoi l’honneur m’oblige.

KELLER
L’honneur ? Ah ! parbleu ! vous avez peut-être aussi la fantaisie de vous battre avec moi, vous ?

FAVILLA
Eh bien, oui, certes, monsieur Keller, j’ai non pas cette fantaisie, mais cette intention-là, puisque vous ne me laissez pas d’autre moyen…

KELLER
Le beau moyen ! Vous pensez donc que je suis homme à reculer ?

FAVILLA, s’animant.
Si je le croyais, ma provocation serait lâche, et je n’ai pas le goût des lâchetés !

KELLER
Ni moi non plus ; et c’en serait une de ma part d’accepter le défi d’un homme… qui… qui ne doit ni ne peut…

FAVILLA
Et pourquoi donc cela, s’il vous plaît ? Je ne suis pas plus âgé que vous, monsieur ; et, aujourd’hui, comme il y a vingt ans, je suis le chevalier dévoué, c’est-à-dire l’ardent défenseur d’une femme aimée… Ainsi, ce soir… dans une heure !…

Il regarde autour de lui.

KELLER, grommelant.
Oui, oui, c’est ça, dans une heure ! si vous n’êtes pas couché et malade !

FAVILLA, s’animant.
Ah ! vous raillez, je crois !

KELLER, irrité.
Allez au diable, avec vos extravagances ! Vrai, j’en ai assez !

FAVILLA
Et moi aussi, des vôtres !

KELLER
Eh bien, puisque vous me poussez à bout, vous allez entendre une bonne fois la vérité que je vous cachais !

FAVILLA, avec force.
La vérité ?… Allons donc, monsieur, je voyais bien que vous mentiez avec moi !

KELLER
Comme vous voudrez ! Je me suis prêté à la circonstance, ça m’amusait… Eh bien, ça ne m’amuse plus ; ça va trop loin, et je trouve votre famille blâmable d’entretenir…

FAVILLA
Quoi donc ?

KELLER
Votre folie, la ! puisqu’il faut tout vous dire. Je me moque bien que vous ayez une crise de nerfs ! … vous n’en mourrez pas, et, d’ailleurs, ce n’est pas vivre que de rêver sans cesse ! Apprenez, mon cher, que vous n’êtes pas plus seigneur de Muhldorf que le Grand Turc ; vous n’avez pas hérité d’un florin. Mon oncle n’a jamais testé en votre faveur, et c’est même parce qu’il vous a un peu trop oublié que j’ai le procédé de vous garder chez moi jusqu’à ce que la raison vous revienne… Tenez-vous donc à votre place ; je ne vous reproche pas ma complaisance ; mais ne me rendez pas la vie insupportable, car je me verrais forcé de vous dire : « Partageons le domicile : je garde le dedans… prenez le dehors ! »


SCÈNE VIII

FAVILLA, KELLER, MARIANNE, ANSELME, JULIETTE, HERMAN, FRANTZ

FRANTZ, d’abord à la cantonade, au fond.
Oui, mes amis, placez-vous là dans la galerie, on vous avertira !

Marianne et Juliette entrent par la porte de droite ; puis viennent Anselme et Herman.

MARIANNE, allant à Favilla, qui s’est assis sur le grand fauteuil, brisé par les paroles de Keller, et les yeux fixes.
Eh bien, mon ami, commençons-nous ?

FAVILLA, lui prenant vivement la main.
Marianne… dis-moi… est-ce vrai ce que je viens d’entendre ?

KELLER, à Marianne, qui le regarde avec surprise.
Eh bien, oui, je lui ai dit les choses comme elles sont ! Il était temps ! Il parlait de me mettre à la porte de chez moi, et vous lui rendiez un très mauvais service…

ANSELME
C’est bien maladroit, ou bien cruel à vous, monsieur, de risquer…

KELLER
Je ne suis ni cruel ni maladroit, je me conduis suivant la règle du bon sens ; et vous voyez bien que, devant la vérité, le voilà guéri et tranquille.

FAVILLA, avec doute.
Guéri ?… tranquille ?… J’étais donc… ?

MARIANNE, auprès de Favilla, avec Anselme et Juliette.
Ne cherche pas, je te dirai tout. M. Keller a cru devoir agir sans ménagement ; nous ne pouvons lui en savoir gré ; mais nous ne reculerons pas devant la situation qu’il nous impose. Fais seulement un effort, non pas pour ressaisir des souvenirs pénibles, mais pour te laisser guider par nous. Ne t’effraye pas d’avoir été trompé. Vois dans nos yeux si l’amour et le respect que nous te portons ont diminué dans cette épreuve. Non, non, va ! nous te chérissons plus que jamais, nous te vénérons davantage, s’il est possible ; car, en te croyant riche et puissant, tu as montré tous les trésors de bonté, tous les généreux instincts que ton âme renferme !

ANSELME, s’inclinant vers lui avec respect et tendresse.
Oui, mon père, vos enfants n’ont jamais été plus fiers de vous.

JULIETTE, à ses genoux.
Et plus heureux de vous obéir !

HERMAN, prenant la main de Frantz.
Et vos amis…

FAVILLA
Merci… merci, à vous tous, nobles cœurs !

KELLER
Eh bien, et moi ? C’est moi qui vous sauve ; car, sans moi…

FAVILLA, se levant avec fermeté.
Sans vous, Keller, je croirais encore à l’existence d’une preuve… qui, je le vois, a disparu.

KELLER
Quand on vous dit qu’il n’y a jamais eu… Allez-vous recommencer ?

MARIANNE, à Anselme, regardant Favilla.
Oh ! mon Dieu, il persiste !…

FAVILLA, rêveur.
Qui donc peut l’avoir perdue ?… Moi seul ! car tu l’as vue, cette preuve, Frantz ! Frantz fait signe que non, d’un air triste. Tu l’as vue ! non ?… Pourtant elle était dans ma main… C’est alors que, voyant ses lèvres blanchir et ses yeux s’éteindre… Je ne sais plus, moi, ce que j’ai dit, ce que j’ai fait !… Oh ! oui, dans ce moment-là, ma tête s’est égarée… il m’a dit un mot, un dernier mot… Ah ! ce mot ! il m’a foudroyé ! c’était l’éternel adieu !… Mais sa volonté ! je me la rappelle bien ! elle était écrite de sa main, je la vois encore !…

KELLER, effrayé.
Où donc ?

MARIANNE
Hélas !

HERMAN, impétueusement.
Mais c’est la vérité qu’il nous révèle ! Cherchons cette preuve.

JULIETTE, allant à son père.
Non ! non ! vous voulez donc le tuer ? Que nous importe… ?

FAVILLA, repoussant un peu Juliette, qui veut le calmer.
Oh ! il importe, à moi, de ne pas être un insensé !… un fou !… C’est affreux, cela : on n’est plus rien, on n’est pas un homme, on n’est plus digne d’être époux et père ! Non, non ! je ne veux pas être fou !… Je retrouverai… je dirai… Mon Dieu ! mon Dieu !… quel travail, quelle angoisse !

Un timbre sonne lentement huit heures.

MARIANNE
Favilla, n’y pense plus, au nom du ciel ! songe à l’heure qui sonne… à la promesse, à ton art !

FAVILLA, écoutant sonner l’heure.
Oui ! c’est l’heure solennelle… Écoutez ! c’est l’ange de la mort qui passe sur nos têtes pour nous dire : « Songez à ceux qui ne sont plus ! » Obéissons !

Il fait signe à Frantz d’introduire les musiciens, qui viennent silencieusement ; à Anselme, qui lui présente son violon.

FAVILLA
Donne !

Frantz va au fond et fait signe à l’orchestre qui est dans la galerie ; Favilla prend son archet, hésite et s’arrête.

FAVILLA
C’était…

MARIANNE, lui rappelant.
L’air de Hændel !

FAVILLA, faisant à plusieurs reprises le geste d’attaquer le violon.
Je le sais bien… Marianne va pour chanter le morceau. Mais… tais-toi !… oui… Eh bien… c’est étrange !

MARIANNE, vivement.
Qu’as-tu ?

FAVILLA, cherchant toujours.
Rien… je… Eh bien, non ! qu’est-ce donc ? Mon Dieu ! c’est bien vrai… c’est fini… ma tête est perdue ! Cet air…

MARIANNE
Eh bien ?

FAVILLA, bas, à Marianne.
Je ne m’en souviens pas !

MARIANNE
Vite ! ne le laissons pas chercher ! Juliette !

Juliette court à la harpe et exécute la première phrase du morceau de Hændel.

MARIANNE
Dieu de grâces et de bonté, dissipe les ténèbres qui l’environnent ! N’a-t-il pas assez souffert, lui, qui n’avait rien à expier ? Rends ta lumière à cette âme si pure, et que, délivrée de son trouble, elle savoure le seul bonheur qui lui convienne, celui d’être ardemment aimée !…

FAVILLA, dans un grand trouble, donne son violon à Anselme.
Continuez !…

L’orchestre du fond exécute le motif de Hændel ; Anselme, le dos au public, joue le premier violon ; pendant l’exécution. Favilla a une pantomime très animée jusqu’au trémolo.

FAVILLA, faisant un cri.
Ah ! je me souviens !… mais c’est affreux !… ce mot, ce mot terrible : Favilla, je le veux ! — Et il était trop tard !… Mais pourquoi donc trop tard ?… qu’avais-je fait de… ? Attendez ! Il était là, lui… plaçant le fauteuil comme au premier acte, le dos au public, et moi… il va à la cheminée ici !… Je tenais l’écrit ; je disais : « Non, non ! pas de récompense ! votre amitié ! rien que votre amitié !… » Et alors… Il touche le flambeau qui est sur la cheminée. Ah ! … oui ! c’est cela… Reculant d’un pas et regardant le feu. Je l’ai brûlé !

TOUS
Brûlé ?

FRANTZ, vivement, comme frappé aussi d’un souvenir, en descendant.
C’est vrai ! il n’y avait pas de feu, et, quand je suis rentré, la flamme éclairait le foyer !

KELLER, descendant aussi.
Brûlé !… un testament en sa faveur !

FAVILLA, naïvement.
Eh bien, oui ! Cela vous étonne ?

TOUS, moins Keller.
Non…

MARIANNE, tendant la main à son mari.
Oh ! non, certes !

FAVILLA
Oh ! mon ami, tu me pardonnes ! Tu as prié pour moi, puisque la lumière s’est faite !

MARIANNE, à Favilla.
Et maintenant…

FAVILLA
Oui, j’entends… Adieu, Herman ; tu continueras l’œuvre d’une noble vie, toi, et tu penseras quelquefois au pauvre fou qui a trouvé dans son cœur l’inspiration de ne pas vouloir te dépouiller ! … Allons, Marianne, ma bien-aimée, viens ! venez, mes chers enfants ! C’est pour vous que j’ai résisté à la voix de mon ami ! Je voulais qu’on pût dire de nous : « Ils n’ont emporté de cette maison que ce qu’ils avaient en y entrant, le gagne-pain de l’artiste ! »

Il saisit son violon avec exaltation.

HERMAN, vivement.
Oh ! mais je vous suivrai, moi !

KELLER, passant à Marianne.
Attendez !… attendez un moment !… Que diable !… je… je ne suis pas… Bas, à Marianne. Oui, madame, j’ai été ridicule !… mais je retourne à mon bon sens et à ma boutique. J’en ai assez, moi, de ne rien faire, et je n’aime pas la campagne. Mais montrant son fils voilà le baron de Muhldorf, et je vous demande… oui, madame, je… je vous demande pour lui la main de votre estimable demoiselle !

Marianne unit les mains d’Herman et de Juliette en regardant son mari. Herman tombe à genoux devant elle.

MARIANNE, à Favilla.
Ils sont heureux !… Tu le vois, le voilà réalisé, ton beau rêve !…

Juliette tombe dans les bras de sa mère. Herman à genoux. Favilla prend la main d’Anselme, lui montrant les heureux qu’il vient de faire. Keller est satisfait de lui, et Frantz, un peu au second plan, à gauche, contemple ce tableau avec bonheur.

FIN

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