Le théâtre représente une église. — Le soir. — Une lampe allumée au fond. — Un confessionnal à la droite du spectateur est placé au premier plan. — Le second plan est sombre. — Dans le fond de la nef, on distingue quelques personnes agenouillées, éparses, qui peu à peu se retirent durant les premières scènes.
PROLOGUE
SCÈNE PREMIÈRE
Cosima est à genoux un peu en avant du second plan, dans l’attitude de la prière, le dos presque tourné au spectateur. Néri, debout à quelques pas d’elle, la barrette à la main, est appuyé contre une colonne dans une attitude méditative. Cosima lui fait un signe, et il se rapproche d’elle. Elle se tourne à demi pour lui parler.
COSIMA
Mon bon Néri, écoute : rends-moi un service. Va trouver mon oncle le chanoine. À cette heure-ci, il est presque toujours dans la sacristie. Tiens, par là ! cette porte au fond de la nef. Dis-lui que j’ai quelque chose de particulier à lui confier tout de suite. Il ne me refusera pas, lors même qu’il serait occupé. Il est si bon pour moi !… Dis-lui que je me repens de le déranger, mais que je ne puis rentrer chez moi sans lui avoir parlé.
NÉRI
Vous laisserai-je seule ?
COSIMA
Que pourrais-je craindre dans ce saint lieu ? Va, et reviens vite.
Néri s’éloigne.
SCÈNE II
Cosima en prière, sur le premier plan. Ordonio Éliséi entre par la droite derrière le confessionnal. Il est suivi de Tosino, vêtu en femme et voilé (costume pareil à celui que porte Cosima). Ils se tiennent au premier plan. Cosima leur tourne le dos.
ORDONIO, montrant Cosima.
La voici. Page, fais bien ton devoir. Va m’attendre dans cette chapelle. (Il lui montre une chapelle latérale derrière le confessionnal.) À mon premier signal, reviens ici et fais comme je t’ai dit. Ne va pas t’endormir au moins !
TOSINO
Soyez tranquille : je ne perdrai pas de vue mon homme, et je saurai jouer mon rôle. (Montrant la chapelle.) Celle-ci ?
ORDONIO
Bien ! — Vite ! — (Regardant Cosima, qui est toujours absorbée dans sa prière.) Prie, prie ! Le ciel n’exaucera point des vœux insensés. Il t’a créée pour vivre et non pour languir, pour céder et non pour vaincre. Je sens en moi une force supérieure à toutes les menaces de la religion, à toutes les terreurs de l’enfer ! (Néri reparaît au fond, et, un instant après, le chanoine le suit.) Les voici. Où me cacherai-je ? (Regardant le confessionnal.) Eh ! où donc mieux ? Ah ! jeune femme, tu parleras bien bas si les secrets de ton cœur échappent à l’oreille d’un amant !
Il se cache derrière le confessionnal.
SCÈNE III
Cosima, Néri, le Chanoine, Ordonio caché.
NÉRI, à Cosima.
Voici votre oncle. Je m’éloigne pour ne pas gêner vos confidences. Je vous attendrai au pied de la chaire.
COSIMA
C’est bien ! merci, mon ami ; que Dieu récompense ton zèle et ton amitié pour moi !
Néri s’éloigne et va s’agenouiller sous la chaire qu’on aperçoit au fond. Le chanoine s’avance, Cosima se lève, et tous deux s’approchent du second confessionnal.
LE CHANOINE
Vous m’avez fait demander, ma chère nièce. Vous entendrai-je en confession ?
COSIMA
Oui et non, mon bon père. Je ne suis pas préparée dignement au sacrement de pénitence… mon âme est trop agitée… Je ne mérite pas l’absolution. Pourtant j’ai des choses bien secrètes à vous dire.
LE CHANOINE
Eh bien, nous entrerons au confessionnal ; et, là, sans aucune solennité, nous causerons comme deux amis. (Cosima s’agenouille au confessionnal, tandis que le chanoine s’assied.) Eh bien, mon enfant, d’où vient ton inquiétude ? Ton âme fut toujours pure, et les chaînes du péché te sont légères. Parle, confie-moi ta peine. Confie-la au ciel qui t’aime et qui te consolera.
COSIMA
Ô mon père ! ne me parlez pas avec cette bonté. J’ai commis aujourd’hui le crime dans mon cœur… Écoutez, je vous parle comme à mon seul parent, comme au guide de ma jeunesse, et aussi comme au ministre du Seigneur… Je vous dirai les choses comme elles sont. Depuis quelque temps, un homme me recherche… C’est un Vénitien… un…
LE CHANOINE
Ne me dis pas son nom, c’est inutile.
COSIMA
Ce n’est point inutile… ceci est plus qu’une confession, mon père, c’est une confidence. Cet homme s’appelle…
LE CHANOINE
Ordonio Éliséi ?
Ordonio, appuyé sur le confessionnal derrière Cosima, se penche pour entendre sa réponse.
COSIMA, baissant la voix avec abattement.
Oui, mon oncle.
Ordonio fait un geste de triomphe.
LE CHANOINE
Eh bien, tu m’avais déjà parlé de ses poursuites : tu ne les as point encouragées ? de ses lettres : tu ne les as pas reçues ? de ses instances : tu ne les as point écoutées ?
COSIMA
Non, mon oncle. Je vous assure que, s’il a conçu quelque espérance, il faut qu’il soit bien présomptueux ! (Geste ironique d’Ordonio.) Mais je ne suis pas moins obsédée de ses soins. Je ne puis faire un pas dans la ville sans qu’il soit sur mes traces, et je ne puis me mettre à ma fenêtre sans qu’il soit sous mes yeux. Ces assiduités ont été remarquées. Des personnes imprudentes en ont averti mon mari. Mon mari, plus imprudent encore, n’a rien fait pour en réprimer l’insolence. Alors, j’ai bien vu que ce courtisan ferait du tort à ma réputation et troublerait la paix de mon ménage.
LE CHANOINE
L’a-t-il donc troublée en effet ?
COSIMA
Ce matin, mon mari regardait par la fenêtre, et, moi, je travaillais auprès de lui ; et, comme il regardait toujours du côté des arcades où Ordonio Éliséi se promène continuellement, je pensai qu’il le voyait peut-être en ce moment-là, et qu’il pouvait me soupçonner de l’encourager.
LE CHANOINE
Et pourquoi votre mari aurait-il eu un pareil soupçon ? Rien ne l’y autoriserait de votre part.
COSIMA
Aussi, j’ignore pourquoi je me sentis tout à coup aussi effrayée et aussi confuse que si j’eusse en effet encouragé Ordonio à se trouver là.
LE CHANOINE
Il y était donc ?
COSIMA
Il y était. Pourtant, je ne l’ai pas regardé, je ne l’ai pas vu. Mais ceci est un mystère pour moi, mon oncle ! Chaque fois que cet homme est près de moi, j’en suis avertie secrètement par un trouble inexplicable. Y a-t-il donc des dangers si terribles, que les remords y précèdent les fautes ?
LE CHANOINE
Je n’aime pas à vous entendre parler si bien de ces dangers, ma chère Cosima ; je crains que vous n’ayez beaucoup trop pensé à cet homme. Mais continuez ; car ce n’est pas tout ?
COSIMA
Oh ! non, ce n’est pas tout ! Mon mari, s’étant retourné vers moi, me vit tout à coup si émue, que j’étais près de m’évanouir. Et lui aussi devint pâle ; et, comme il me soutint dans ses bras pour quitter la place où nous étions, je sentis qu’il tremblait comme moi, et que, comme moi, il était près de défaillir.
LE CHANOINE
Pauvre Alvise ! Ô ciel ! permettras-tu que la paix du juste soit troublée par la fantaisie coupable du premier libertin qui passe !
COSIMA
Ô Alvise, mon noble mari ! le plus sincère, le plus doux des hommes ! Savez-vous comment il me parla ? « Cosima, me dit-il, j’ai toujours eu en vous une aveugle confiance ; et me préserve le ciel de vous outrager par un soupçon ! Je crois en votre parole comme en celle de Dieu. Dites-moi donc que vous m’aimez. — Vous en doutez aujourd’hui, lui répondis-je, puisque vous me le demandez ! — Je ne demande rien, s’écria-t-il. Est-ce que je t’interroge, moi ? Je ne veux rien expliquer, ni rien comprendre. Dis-moi seulement que tu m’aimes ! — Ô mon ami, mon soutien, mon ange, lui dis-je, comment pourrais je ne pas t’aimer ? — Eh bien, s’écria-t-il, jure-le donc ! et jure aussi que tu n’aimes que moi, et que la seule pensée d’en aimer un autre n’est jamais entrée dans ton cœur. » Le ton dont il me questionnait ainsi me glaçait de crainte ; car, en écoutant mes réponses, il semblait vouloir lire dans mes yeux jusqu’au fond de mon âme. Et, comme je répondais d’une voix mal assurée : « Tu pourrais donc, reprit-il avec force, le jurer comme au jour de notre mariage, par tout ce qu’il y a de sacré, par la majesté de Dieu, par l’honneur, par le devoir, par le saint Évangile ? » Et, en même temps, il prit ma main glacée et la posa sur le livre sacré qui était là, ouvert sur une table.
LE CHANOINE
Et vous avez juré ?
COSIMA
Je… je ne sais pas, mon père… J’avais peur,… je ne savais ce que je faisais… et je crois que j’ai juré… oui, oui ! j’ai juré sur l’Évangile.
LE CHANOINE
Et… ensuite ?…
COSIMA
Et à peine eus-je obéi, qu’il se jeta à mes pieds, et me remercia presque en pleurant, me demandant pardon d’avoir pu exiger de moi un tel serment… C’est ainsi que nous nous sommes quittés, et aussitôt je suis accourue vers vous, mon père, afin de vous raconter tout ce qui s’est passé.
LE CHANOINE
N’as-tu rien de plus à me confier, mon enfant ?
COSIMA
Rien, mon oncle.
LE CHANOINE
Et pourtant, tu as commencé par t’accuser presque d’un crime.
COSIMA
Je me sens coupable. Il me semble que je n’oserai plus regarder mon mari en face.
LE CHANOINE
Mais… qu’as-tu donc aujourd’hui, ma chère Cosima ? j’ai peine à te comprendre.
COSIMA
J’ai juré sur l’Évangile, sur ce qu’il y a de plus sacré.
LE CHANOINE
C’est peut-être une imprudence de la part de ton mari… mais enfin, puisque tu n’as fait qu’un serment loyal et volontaire…
COSIMA
Eh bien, non ! Je n’ai cédé qu’à la crainte d’affliger Alvise ; mais il y avait au dedans de moi une voix qui me criait : « Tu mens, tu blasphèmes ! »
LE CHANOINE
Cosima, serait-il vrai ? aurais-tu donné accès dans ton cœur à un sentiment coupable ? aimerais-tu ce Vénitien ? Hélas ! il n’est pas digne de toucher la main de ton mari !
COSIMA
Oh ! ne me dites pas que je l’aime !
LE CHANOINE
Dis-moi donc que tu ne l’aimes pas !
COSIMA
Peut-on aimer ce que l’on méprise. Eh bien, je sens du mépris pour la conduite de cet homme léger qui, en passant dans une ville, ne trouve rien de plus honorable, de plus utile à entreprendre, que de ternir l’honneur d’une femme et de détruire la confiance d’un mari.
LE CHANOINE
J’aime à t’entendre parler ainsi. Rassure-toi donc, ma fille ; tu n’as point fait un faux serment. Tu aimes toujours ton mari.
COSIMA
Oh ! de toute mon âme !… Et pourtant je souffre, je tremble… Tenez, mon oncle, je suis bien malheureuse !
Elle fond en larmes.
LE CHANOINE
Ô cœur de femme ! éternelle énigme ! Essuie ces pleurs, Cosima ; c’est le honteux témoignage de la faiblesse. Pourrais-tu songer un instant à préférer un étranger à ton meilleur ami ? Un homme sans mœurs et sans foi au plus honnête et au plus généreux des hommes ? Rentre en toi-même, Cosima. Chasse ces vaines imaginations. La peur est un piège de l’ennemi du salut. Écoute, ceci demanderait un plus long entretien. L’heure est avancée. J’irai demain chez toi, et nous causerons. J’espère te faire mieux lire en toi-même et te relever à tes propres yeux. Retourne chez toi, ma fille. Je n’aime pas à voir une jeune femme fréquenter les églises le soir. Ces promenades nocturnes ne sont pas assez protégées par un jeune homme comme Néri.
COSIMA
Néri ? n’est-il pas l’ami, presque le fils adoptif de mon mari, le mien par conséquent ? Il est dévoué, il est brave ; personne n’oserait me dire un mot lorsqu’il m’accompagne.
LE CHANOINE
Je le crois bien ! Mais je t’engage à ne sortir que le jour. Depuis quelque temps, tu te livres à une dévotion extérieure qui, je te le dis avec la simplicité d’un ami, ne me semble pas propre à ramener le calme dans ton âme… Je crains que toute cette ferveur ne soit de l’agitation, et que sais-je ?… un désir involontaire de provoquer des rencontres dangereuses… Penses-y ; sois plus sédentaire !
COSIMA
Oh ! vous me faites trembler !…
LE CHANOINE
Calme-toi. Reste ici. Ne sors pas du confessionnal que Néri ne vienne t’y rejoindre. Je vais l’avertir en passant.
Il s’éloigne et se dirige vers Néri. Aussitôt Ordonio s’élance vers la chapelle où il a caché son page.
ORDONIO
St…
TOSINO, à voix basse.
Me voici, je suis aux aguets.
ORDONIO
Cours au-devant de lui, ne lui parle pas que tu ne sois hors de l’église, et alors tire-toi de ses griffes comme tu pourras.
TOSINO
Fiez-vous à moi. Je le rendrai fou. Autant vaudrait mettre cent lutins à ses trousses ! Vous, vous sortez par l’autre porte avec la dame ?
ORDONIO
Va donc ! Tout est prévu.
Tosino se dirige vers Néri, que le chanoine a averti en passant. Le chanoine est rentré dans la sacristie. Néri prend le page pour Cosima et lui offre son bras. Ils sortent ensemble tandis que Ordonio se rapproche du confessionnal.
COSIMA, se levant à demi.
Est-ce toi, Néri ?… (Ordonio s’incline affirmativement. Cosima se lève et lui prend le bras ; Il veut la mener dans la direction opposée à celle qu’ont prise Néri et Tosino.) Tu te trompes, Néri ! Ce n’est pas là notre chemin.
ORDONIO, tâchant de déguiser sa voix.
L’autre porte est fermée.
COSIMA, s’arrêtant.
Qu’as-tu ? Ta voix est changée !… Tu sembles agité !… Tu ne me réponds pas ? (Effrayée.) Vous n’êtes pas Néri !
Elle veut fuir.
ORDONIO, la retenant de force.
Ne craignez rien, madame : c’est l’homme qui vous aime.
COSIMA
Laissez-moi, monsieur !… Néri !… J’appellerai Néri.
ORDONIO
Votre voix est étouffée par la peur ou par la colère ; n’essayez donc pas de crier. Néri est déjà loin, d’ailleurs.
COSIMA
Oh ! mon oncle !… à mon secours !…
ORDONIO, tirant son épée.
Madame, je vous avertis qu’il en va coûter la vie au premier que vos cris appelleront ici, fût-ce votre mari, fût-ce le prêtre à qui vous venez de vous confesser.
COSIMA
Vous étiez là ?…
ORDONIO
Et j’ai entendu votre confession, madame. Voilà pourquoi je suis résolu à tout braver, à tout immoler à mon amour et au vôtre.
COSIMA
Au mien ? Vous n’avez que mon mépris !
ORDONIO
Votre oncle le chanoine n’emporte pas cette pensée, madame !
COSIMA
Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! permettras-tu que je sois ainsi outragée ?
Elle veut encore s’échapper et se heurte contre des chaises. Ordonio la retient dans ses bras.
ORDONIO
Outragée ? Vous me jugerez mieux, madame, quand vous m’aurez entendu, et vous allez m’entendre pour la première, pour la dernière fois peut-être… Pourquoi cette frayeur insensée, et ces larmes, et cette colère d’enfant ? Je sais maintenant que vous m’aimez ; et, vous qui savez combien je vous aime, vous ne pouvez pas avoir peur de moi. Abjurons donc toute feinte. Je vais vous en donner l’exemple, et vous entendrez ma confession comme j’ai entendu la vôtre. Jusqu’ici, Cosima, je me suis trompé : j’ai pris votre résistance pour de la coquetterie, votre sagesse pour l’amour d’une vaine gloire ; mais tout à l’heure, ici (montrant le confessionnal), vous vous êtes justifiée. Oh ! je sais à présent que votre âme est aussi belle que vos traits, et, moi qui vous aimais comme on aime une femme, je suis à genoux devant vous comme devant un ange. Ne me craignez donc plus. Je serai calme, je serai patient. Je vous aimerai dans le silence, dans le mystère, dans la résignation. Je ne vous verrai plus qu’à votre insu. Je ne vous compromettrai plus… Je ne vous demande pas pardon de l’avoir fait. Ce n’est point par des paroles que je prétends vous prouver mon repentir et ma passion. Mais je mériterai mon pardon, et je l’obtiendrai peut-être !
COSIMA
Et vous me parlez ainsi, me meurtrissant le bras, et l’épée à la main ?
ORDONIO, mettant un genou en terre devant elle et lui présentant son épée.
Disposez de moi comme de votre esclave. Je vous donne mon cœur et ma vie.
Cosima profite de cet instant pour s’échapper. Elle fuit vers le fond de l’église. Au même instant, Néri parait en désordre. Cosima s’élance vers lui, et Ordonio, toujours l’épée à la main, se retire dans l’ombre des colonnes.
COSIMA
Est-ce donc vous enfin, Néri ? Est-ce ainsi que vous restez près de moi ?
NÉRI
Mais vous-même,… pourquoi venez-vous de me quitter ?
COSIMA
De quoi parlez-vous donc ? Je suis seule ici à vous attendre, depuis une heure, depuis un siècle !… Allons ! c’est une négligence inouïe !… Rentrons !…
Elle l’entraîne hors de l’église.
SCÈNE IV
Ordonio, puis Tosino.
ORDONIO
Il paraît qu’on ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive, puisqu’on ne trahit pas mon crime. Femme, femme ! tu es à moi !… (Tosino rentre par la porte de droite.) C’est beaucoup trop tôt ! Tu as dû jouer pitoyablement ton rôle, puisque te voilà déjà revenu.
TOSINO
Vous ne m’aviez pas dit que l’écuyer de votre belle en était éperdument amoureux. Je comptais sur un religieux silence de sa part, et je marchais d’un air recueilli, lui faisant signe de ne pas interrompre mes pieuses méditations ; mais, à peine étions-nous sous le porche, qu’il s’est mis à me faire questions sur questions. « Oh ! Cosima, que vous êtes triste aujourd’hui ! Eh bien, madame, vous ne me parlez donc pas ? Hélas !… ô ciel !… » Que sais-je ? Quand j’ai vu qu’il fallait répondre ou courir, j’ai pris ce dernier parti comme le plus sûr. J’espérais qu’il allait me suivre, et je l’aurais mené jusque dans l’Arno ; mais, soit qu’il ait la vue basse, soit qu’au contraire la lueur de la première lanterne m’ait fait paraître un peu trop grand pour une femme, il est revenu sur ses pas, et, moi, le voyant rentrer dans l’église, je n’ai eu que le temps d’en faire le tour pour vous avertir.
ORDONIO
Quoi ! cet innocent est amoureux d’elle ?… Je suis bien aise de l’apprendre… Et, dis-moi, semblait-il habitué à être écouté ?
TOSINO
Il me semble parfaitement habitué à ennuyer… Et, maintenant, maître, que faisons-nous ? Irai-je quitter ces habits ?
ORDONIO
Tu vas rentrer. Tu prendras des habits à moi, et tu t’essayeras à jouer mon rôle. Tu imiteras devant une glace mes gestes et ma démarche. Le pourras-tu ?
TOSINO
Oh ! nous autres pages, nous sommes toujours habiles à singer nos maîtres. D’ailleurs, je ne suis pas beaucoup plus petit que vous, et je n’ai pas la main trop mal, ni le pied non plus…
ORDONIO
Écoute. J’ai reçu ce soir la nouvelle de la mort de mon oncle ; il faut que j’aille recueillir sa succession !…
TOSINO
Ah ! mon Dieu ! et Votre Seigneurie conte cela avec un sang-froid !… Si ce n’était le respect dû au lieu où nous sommes, je danserais !… car nous voilà riches, mais riches !… Et que deviendront nos amours pendant cette absence ?
ORDONIO
J’y ai songé ; je ne suis pas si fou que de laisser refroidir l’impression que j’ai produite. Il ne faut pas que la dame de mes pensées, femme romanesque s’il en fut, me croie assez bourgeois pour aller compter des écus, au lieu de faire l’amant espagnol sous son balcon. Écoute-moi donc !… Je pars cette nuit même pour Venise. Je te laisse ici. Je serai peut-être absent quelques semaines, pendant lesquelles tu auras soin de te promener autour de ma belle, mais avec autant de timidité apparente que je l’ai fait jusqu’ici avec audace. Il faudra qu’elle te voie et qu’elle te prenne pour moi. Mais, dès que tu te verras remarqué, il faudra fuir comme une ombre, en affectant le respect et la crainte. Tu feras ainsi tous les soirs. Le jour, tu te montreras sous ta véritable forme, et tu diras à tous ceux qui te demanderont de mes nouvelles que je me tiens enfermé, parce que je suis devenu fou par amour, misanthrope, ce que tu voudras ! Je suis encore peu connu ici. Pourtant, si quelqu’un s’obstinait à me voir, dis que je suis furieux, et qu’il y a danger de mort à forcer ma porte. Je t’écrirai souvent de Venise, et je t’enverrai, pour Cosima, des lettres que tu lui feras parvenir adroitement comme tu as déjà fait. — Et de tout cela tu ne seras pas mesquinement récompensé. Tu m’entends ? Va m’attendre. Dis à Laurent de préparer tout pour mon départ. Je l’emmène. Dans une heure, je te rejoins, et je te donnerai des instructions plus détaillées.
TOSINO
Vous serez content de votre page.
Il sort par la droite.
ORDONIO
Et moi, je ne suis pas mécontent de ma soirée.
Il s’éloigne par le fond de l’église.
Le théâtre représente un salon dans le goût de la renaissance, fort simple. C’est chez Alvise. Sur le devant, un rouet avec de la soie, une sébile pleine de pelotons.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Cosima travaille à filer de la soie. Pascalina est penchée à la fenêtre.
PASCALINA, sans se retourner
Ah ! signora, je regarde si ce mauvais sujet ne rôde pas autour de la maison. Je ne l’ai pas vu hier au soir, et… c’est singulier !… je ne le vois pas encore. Pourtant, dès que le jour baisse, il est toujours là, sous les arcades, se cachant comme un voleur.
COSIMA, sans interrompre son travail
Et que vous importe ?
PASCALINA
C’est qu’aussi cela fait damner, de voir un pareil vaurien tourner et retourner devant notre maison, comme si Votre Seigneurie n’était pas une honnête femme et comme si messire Alvise n’était pas homme à lui donner un bon coup d’épée à travers le corps.
COSIMA, se levant avec impatience
Que dites-vous donc, Pascalina ? Ne prononcez jamais de telles paroles devant toute autre personne que moi, entendez-vous bien !
PASCALINA
Bah ! est-ce que notre maître ne serait pas bon pour tuer ce grand coquin-là ? Oh ! il n’y a pas de danger ! Les hommes les plus hardis auprès des femmes sont les plus timides en face des maris, et vice versus, comme dit M. le chanoine ; les hommes les plus doux à la maison sont les plus terribles avec leurs ennemis.
COSIMA, se rasseyant et reprenant son ouvrage
Ce serait faire trop d’estime de ce désœuvré que de le traiter en ennemi.
PASCALINA
C’est aussi ce que dit messire Alvise.
COSIMA, vivement
Comment ! est-ce que mon mari a parlé de lui devant toi ?
PASCALINA
Pas plus tard qu’hier, messire Malavolti qui va toujours grondant, et l’autre voisin qui plaisante toujours, messire Farganaccio, lui faisaient reproche de ce que, étant des premiers négociants et, par conséquent, des bons magistrats de notre ville, il n’avait pas fait arrêter vingt fois ce mauvais garnement.
COSIMA, avec une feinte indifférence
Et… que répondait mon mari ?
PASCALINA
Ah ! il priait ces messieurs de se mêler de leurs affaires et non des siennes.
COSIMA
Alvise avait raison. — D’ailleurs, cet homme ne s’occupe plus de moi.
PASCALINA
Il s’occupe de vous plus que jamais, signora ! Seulement, il s’y prend d’une autre façon, pour voir si, en faisant le désolé, il réussira mieux. Moi qui fais sentinelle à ma croisée, je le vois souvent, au clair de la lune, sous votre jalousie, soupirer et gesticuler comme un homme en démence, et le fait est que, dans son quartier, il passe pour être devenu fou.
COSIMA, troublée malgré elle
Quelle plaisanterie !
PASCALINA
Si c’en est une, il joue bien sa partie. On ne le voit plus sortir que de nuit. Il ne parle plus à personne, même à son hôtesse ; et son page, qui seul a accès auprès de lui, dit qu’il ne boit ni ne mange, que le chagrin le consume, et qu’il est devenu si maigre, que, si on le voyait au grand jour, on ne le reconnaîtrait pas.
COSIMA, avec un effort pour paraître calme
A-t-on rapporté ces sottises à mon mari ?
PASCALINA
Oui ; mais il n’a fait qu’en rire.
COSIMA
Je le crois bien !
PASCALINA
Et pourtant il a ajouté : « Qu’il fasse Roland l’amoureux tant qu’il lui plaira ; mais qu’il n’essaye pas de faire le Médor ; car il verra qu’un bourgeois de Florence est tout aussi mauvaise tête qu’un noble de Venise. »
COSIMA, effrayée
Mon mari a dit cela ?
PASCALINA
Et, comme il le dit, il le ferait ! Ainsi, dormez tranquille, signora. Dans l’occasion, notre maître prouvera bien qu’il sait garder son honneur et sa femme.
Elle sort.
SCÈNE II
Cosima, seule.
COSIMA
Son honneur ! qu’il le défende, s’il est vrai qu’il soit attaché à mon humiliation ! Mais sa femme ! … Elle saura bien se défendre elle-même, s’il est vrai que l’amour d’un homme la mette en péril ! Tous ces donneurs de conseils ! ils ne s’aperçoivent donc pas de l’injure qu’ils me font en recommandant chaque jour à mon mari de faire le guet autour de moi ? Jusqu’à cette servante qui croit m’honorer en me disant qu’il me gardera comme un sbire, l’épée au poing et la défiance au cœur !… L’air que je respire est chargé d’idées grossières et de paroles blessantes !… Elle s’approche de la fenêtre. Il n’est pas venu hier au soir ;… et aujourd’hui… l’heure est passée, car Alvise va rentrer… Cet homme m’aurait-il délivrée pour toujours de sa présence ?
Elle tombe dans la rêverie.
SCÈNE III
Néri entre doucement et s’arrête un instant sur le seuil, la regardant.
NÉRI, à part
Toujours à cette fenêtre ! Haut. Ne craignez-vous pas de vous rendre malade ? L’air est froid ce soir, madame.
COSIMA, tressaille et quitte brusquement la fenêtre en apercevant Néri
Vous êtes trop facile à inquiéter, Néri ; je n’ai point froid.
NÉRI, s’approchant d’elle avec une tendre sollicitude
Vos traits sont altérés pourtant !
COSIMA, avec impatience
Qu’importe ?
NÉRI
Je vous assure que vous êtes changée depuis quelque temps.
COSIMA, avec un sourire forcé
Eh bien, il est peu galant de me le dire.
NÉRI
Il est vrai que je ne suis pas un courtisan, moi !
COSIMA, piquée
Eh bien, vous, quoi ?
NÉRI
Vous m’en voulez, Cosima, depuis le soir où j’ai été si étrangement trompé par une femme que j’ai prise pour vous et à qui j’ai donné le bras pour sortir de l’église…
COSIMA, avec ironie
Vraiment, je vous conseille de rappeler ce trait ! Il fait honneur à votre sagacité !
NÉRI
Comme votre manière de me répondre fait honneur à notre amitié !
COSIMA, adoucissant sa voix
Allons, Néri, vous savez bien que je ne vous en veux pas de vous être si plaisamment trompé. Mais je ne saurais oublier l’humeur que vous m’avez témoignée à cette occasion, comme si j’étais coupable de votre maladresse, et comme si ce n’était pas à moi de vous reprocher une si singulière distraction.
NÉRI, avec une sourde douleur
Tantôt vous me reprochez trop de négligence, et tantôt trop d’empressement.
COSIMA
C’est que tantôt vous me suivez comme un écuyer, et tantôt vous vous placez devant moi comme un matamore.
NÉRI
Et, de toute façon, je suis ridicule et déplaisant ! Hélas ! qu’ai-je donc fait ? Vous m’aimiez autrefois comme un frère, et maintenant vous me méprisez comme un gardien,… comme un geôlier !
COSIMA, se levant et allant vers lui avec un mouvement de compassion
Mais aussi, pourquoi te charges-tu d’un pareil emploi, mon pauvre Néri ?
NÉRI, avec douleur
Ainsi, je suis votre gardien !… je suis votre geôlier, moi !… Mon Dieu ! Cosima lui prend la main. Mais que me dites-vous donc, Cosima ? Avec des larmes dans la voix. Qu’avez-vous donc contre moi ?
COSIMA, attendrie et lui serrant la main
Je n’ai rien contre toi, mon bon Néri, rien je t’assure… Je suis un peu irritée… Tu l’as deviné, je suis un peu malade, mon ami.
NÉRI, avec ferveur
Oh ! oui, je le vois bien ; sans cela, vous ne vous tromperiez pas ainsi… Moi qui donnerais ma vie pour vous épargner un moment d’ennui !…
COSIMA, se laissant tomber sur une chaise avec accablement
D’ennui ?… Eh bien, tu l’as dit ! c’est l’ennui qui me dévore, et, je le sais maintenant, c’est le pire de tous les maux ! Je ne vis pas ici ! J’étouffe…
Elle cache son visage dans ses mains.
NÉRI, se rapprochant avec une tendresse respectueuse et lui prenant les mains
Chère Cosima ! d’où vient ce mal subit ? Depuis deux ans que vous êtes mariée, j’ai toujours vécu près de vous, et je ne vous avais jamais vue souffrir ainsi. Que peut-il donc manquer à votre bonheur ? vous la femme d’Alvise ! vous qui êtes adorée !
COSIMA, relevant la tête avec un mouvement de révolte
Pourquoi me rappeler l’amour de mon mari ? Est-ce que je me plains d’Alvise ? est-ce que je l’accuse ?
NÉRI
Peut-il exister d’autres chagrins pour vous que ceux du cœur ? En est-il d’autres à notre âge, Cosima ?
COSIMA, avec un sourire amer
Je te parle de mon ennui, mon pauvre Néri ! Si l’on connaissait la cause de ce mal, on en guérirait, car on y trouverait un contre-poison.
NÉRI
L’ennui ! je ne sais ce que c’est, moi !… Le temps me semble toujours insuffisant au travail.
COSIMA, avec une véhémence soudaine
Oh ! c’est que tu travailles, toi ! Vous ne connaissez pas les angoisses de l’oisiveté, vous autres hommes ! Vous avez de l’ambition, vous avez des devoirs ! Mais nous, de quoi pouvons-nous remplir le vide de nos journées ? Les travaux du ménage, dit-on ? Mais c’est bien peu de chose, lorsque nous mettons un peu d’ordre dans notre activité. Savez-vous que, sans manquer à aucun de mes devoirs, j’ai de reste, par jour, trois ou quatre heures dont je ne sais que faire ? Savez-vous que ce travail est insipide elle montre son rouet chargé de soie, et qu’à chaque minute il me prend envie de briser ce rouet ? Ah ! cette soie que je file ne me sert qu’à mesurer les heures de mon lent supplice ! Tiens ! chacun de ces écheveaux te représente une semaine de mon agonie !…
Elle repousse brusquement le dévidoir qui tombe aux pieds de Néri. Au milieu des pelotons qui roulent, il se trouve une lettre qu’il ramasse.
NÉRI, surpris, regardant la lettre
Que faites-vous là ? Pourquoi prenez-vous ce papier ?
COSIMA
Il était dans votre sébile : c’est une lettre à votre adresse, Cosima… Vous ne l’aviez donc pas ouverte ?
COSIMA, avec distraction
Je ne sais pas seulement ce que cela peut être. Donnez.
NÉRI, regardant toujours la lettre avec inquiétude
Vous voulez la lire ?
COSIMA
En quoi cela vous intéresse-t-il ?
NÉRI, l’approchant d’un flambeau
Mais vous-même, cette lettre d’une main inconnue ne peut pas vous intéresser beaucoup. Peut-être vaudrait-il mieux la brûler sans la lire ?
COSIMA, la lui arrachant avec vivacité et s’efforçant de sourire
Pourquoi donc ? Cela peut me divertir dans un moment d’oisiveté. Il ne faut pas mépriser le moindre sujet de distraction, quand on s’ennuie.
Elle met la lettre dans sa poche. Néri la regarde avec une angoisse qu’il ne peut dissimuler.
NÉRI, après un moment de silence
Vous vous ennuyez donc bien ?
COSIMA
À la mort !
NÉRI, avec une tristesse profonde
Que ne puis-je vous créer une existence enchantée ! Mais toute vie est triste, Cosima, toute âme est blessée ! Cependant, ordonnez-moi tout ce qu’il vous plaira. Vous le savez, pour contenter la moindre de vos fantaisies, je mettrais mon cœur sous vos pieds… Je puis me sacrifier moi-même…
COSIMA, avec un étonnement moqueur
Vous sacrifier ! pourquoi donc ?
NÉRI, avec une agitation contenue
Me sacrifier, oui ! Mais il est quelqu’un que je ne sacrifierais jamais, même à vous, Cosima !
COSIMA, avec une froide curiosité
Vraiment ! Peut-on vous demander son nom ?
NÉRI, avec une fermeté solennelle
C’est mon bienfaiteur, c’est l’homme qui m’a élevé, instruit, adopté en quelque sorte ; c’est celui que j’aime comme un père, c’est Alvise, c’est votre époux, madame. Son bonheur ne m’est pas plus cher que le vôtre, mais son honneur…
COSIMA, avec une amertume soudaine
Toujours, à propos de moi, l’honneur de mon mari !… En vérité, j’admire le soin que chacun prend ici de ce trésor apparemment si fragile. Mais je crains qu’il n’en soit comme de toutes les choses précieuses qu’on ternit en y portant une main indiscrète et maladroite.
NÉRI, à part, avec un profond abattement
Elle me hait !
SCÈNE IV
Alvise entre suivi de Farganaccio et de Malavolti. Cosima s’avance vers son mari, qui l’embrasse au front.
ALVISE, avec une joyeuse tendresse
Dieu soit avec toi, mon bel ange ! Voici nos amis Malavolti et Farganaccio que j’amène souper. Je ne t’en ai pas avertie, sachant qu’ils seront toujours pour toi, comme pour moi, les bienvenus.
Cosima les salue gracieusement. Farganaccio lui baise la main.
PASCALINA, accourant et s’adressant à Alvise avec un air de reproche
Mais, moi, vous eussiez bien dû m’avertir ; vous allez faire un mauvais souper.
FARGANACCIO, qui l’a entendue, riant
Ah ! nous sommes venus à condition qu’on n’y changerait rien ! À Alvise. Si vous ne vous mettez à table tout de suite, nous croirons que vous manquez de parole.
ALVISE
Eh ! sans doute. Point de façons entre vieux amis. — Mais, dis-moi, Cosima, il fait bon ici. Est-ce que nous ne pourrions pas y souper ?
COSIMA, avec un empressement qui dissimule sa rêverie
Rien de plus simple. Pascalina, faites apporter la table.
PASCALINA, s’en allant
Ce sera bien facile, elle est toute servie.
COSIMA, voulant sortir avec elle
Je t’aiderai.
FARGANACCIO, arrêtant Cosima galamment
Ah ! je ne souffrirai pas que vos belles mains travaillent pour nous !
ALVISE, avec un rire indulgent
Bien dit, mon vieux. Sois galant.
MALAVOLTI, avec une ironie de mauvaise humeur
C’est de son âge !
FARGANACCIO, saisissant un flambeau
Galant jusqu’à la mort ! Allons, Pascalina, à nous deux ! À Malavolti qui ricane. Riez, riez ! cela nous fait voir vos dents blanches.
PASCALINA, le suivant
Oui-da ! N’en montre pas autant qui veut !
Pascalina et Farganaccio sortent. Néri les suit.
MALAVOLTI, s’asseyant devant la cheminée et attisant le feu avec humeur
C’est une bonne idée que vous avez là. Cette pièce est tout à fait agréable. Se parlant à lui-même. Ah ! on ne sait pas se chauffer en Italie ! C’est pourtant un pays aussi froid qu’un autre en hiver… surtout depuis une vingtaine d’années… C’est peut-être aussi qu’on devient frileux avec l’âge !… Du temps que je faisais le commerce avec les Provinces-Unies…
COSIMA, à part, avec une grimace d’ennui
Ah ! ciel ! il va commencer ses histoires sur la Hollande !
MALAVOLTI, continuant
Je me souviens d’avoir vu à Bruges… Il se retourne à demi et voit qu’on ne l’écoute pas. Il élève la voix. Hein ?
ALVISE, qui s’est approché de sa femme et la regarde avec une tendre inquiétude, se retourne distraitement
Dites toujours, voisin Malavolti, on vous écoute. Bas à Cosima. Je te trouve un peu pâle ?
COSIMA, avec un sourire contraint
Je suis pourtant très bien, je vous jure.
MALAVOLTI, continuant son histoire
Il s’appelait van, van…
ALVISE, sans l’écouter
Ils s’appellent tous comme cela. Regardant le rouet et les pelotons en désordre. Quel est le maître chat qui s’est mêlé de ton ouvrage, ma pauvre enfant ? Cela me rappelle qu’un juif est venu ce matin à mon atelier m’offrir un petit meuble comme celui-ci, mais tout incrusté d’argent et d’un travail exquis. Je lui ai dit de te l’apporter ; l’a-t-il fait ?…
COSIMA, avec une reconnaissance empressée
Oh ! oui !… oui, mon ami ; et moi qui ne songeais pas à vous en remercier !
Pascalina et Gonelle apportent la table toute servie. Farganaccio apporte les flambeaux.
FARGANACCIO, s’écriant
Allons, prenez place. Voyant qu’Alvise offre la main à sa femme. Fi donc ! un mari conduire sa femme ? Nous ne pouvons pas souffrir cela, nous autres.
Il prend la main de Cosima.
MALAVOLTI, se levant pour prendre place
Nous autres jeunes gens !…
ALVISE, offrant une assiette à Cosima, qui refuse
Tu n’as donc pas d’appétit ? Ah çà ! tu es souffrante ? Néri, toi qui as toutes ses confidences, a-t-elle été malade aujourd’hui ?
NÉRI, avec une sincérité maladroite
Madame n’est pas bien.
COSIMA, avec vivacité
Qu’en savez-vous ? Je ne vous ai rien dit de semblable.
MALAVOLTI, philosophant
Toutes les femmes sont comme cela. Elles aiment tant les cachotteries, qu’elles en font, même à propos d’une migraine. Je me souviens de la femme d’un bourgmestre…
FARGANACCIO, l’interrompant pour changer de sujet
Qu’y a-t-il de nouveau aujourd’hui dans la ville ?
ALVISE, d’un ton indifférent
Rien… Ah ! si fait ! Un homme a été trouvé assassiné. Son cadavre flottait sur l’Arno. Les bateliers l’ont repêché ce matin, et, comme de coutume, on a verbalisé.
MALAVOLTI
Ce qui, comme de coutume, n’amènera aucune découverte.
COSIMA, avec une curiosité involontaire
Sait-on qui ce peut être ?
ALVISE
On le découvrira difficilement, car les assassins ont pris soin de le défigurer pour mettre la justice en défaut.
MALAVOLTI, d’un ton docte
Défiguré n’est pas le mot précisément pour celui-là, car on lui a coupé la tête.
COSIMA, avec un frisson
Mais c’est affreux !
FARGANACCIO, remplissant les verres d’un air enjoué
Un bon verre d’alléatico après le macaroni met le cœur en joie… Allons, Malavolti, cela réveillera tout à fait vos souvenirs de Flandre.
Tandis qu’il remplit les verres, on entend frapper trois coups à la porte. Un instant de silence.
MALAVOLTI, prêtant l’oreille
Dieu me damne si ce n’est pas ainsi que s’annoncent les estafiers du conseil de justice !
ALVISE, tranquillement
C’est quelque écolier qui s’amuse à frapper aux portes. Je n’ai jamais eu affaire, Dieu merci, au grand conseil !
FARGANACCIO, levant son verre
Allons, à la santé de la signora.
Ils trinquent.
COSIMA, pour faire diversion
Messire Malavolti, je bois à la prospérité des Provinces-Unies !
GONELLE, qui est sorti un instant, rentre d’un air effaré, interrompant l’instant de gaieté
Seigneur Alvise !… des hommes de la police demandent à vous présenter un mandat du conseil…
ALVISE, se levant brusquement, la face soudainement grave
À moi ?…
FARGANACCIO, stupéfait
Voilà qui est fort étrange !
SCÈNE V
Le barigel entre, suivi de plusieurs estafiers. Tous se lèvent de table, consternés.
LE BARIGEL, saluant Alvise avec une gravité mêlée de considération
Messire Alvise Petruccio, c’est avec douleur que j’exécute ce mandat.
Il lui présente le mandat. Tous les regards se fixent sur Alvise.
ALVISE, examinant le papier avec une incrédulité croissante
Un mandat d’amener contre moi ? Il y a erreur, messire.
Cosima se rapproche de son mari avec effroi.
LE BARIGEL
Je voudrais le croire ; mais les ordres sont précis.
FARGANACCIO, se rasseyant avec un geste d’impuissance
C’est une erreur, c’est une erreur !
LE BARIGEL, à Alvise
Je suis forcé de vous emmener.
COSIMA, se jetant vers son mari
De l’emmener ! Où donc voulez-vous emmener mon mari ?
LE BARIGEL, d’un ton rassurant
Rassurez-vous, madame. Il ne s’agit peut-être que de quelques explications à donner au conseil. Après quoi, je suppose qu’on renverra votre mari libre et justifié.
ALVISE
De quoi suis-je donc accusé ?
LE BARIGEL
Je l’ignore ; mais j’ai voulu être présent à l’exécution du mandat, afin d’en adoucir la rigueur par ce témoignage d’estime.
ALVISE, avec une dignité calme
Je vous en remercie, monsieur le barigel. J’obéis. Les magistrats de mon pays ne peuvent ordonner rien que de juste, j’aime à le croire… Pourtant je ne vois rien dans ma conduite passée ou présente qui ait pu motiver… Examinant le mandat. Ce n’est point là l’appel du tribunal à un citoyen pour cause de renseignement… C’est l’ordre d’arrestation d’un accusé. À Cosima, qui s’attache à son bras avec désespoir. Ma chère femme, tranquillise-toi, l’innocence est une sauvegarde dont il serait impie de douter… Je reviendrai bientôt, sois-en sûre ! Dans tous les cas, je te laisse un protecteur et un ami.
Il montre Néri, qui lui presse les mains avec une effusion muette.
COSIMA, se tournant vers le barigel
Monsieur le barigel, laissez-moi suivre mon mari…
LE BARIGEL, avec un refus poli mais ferme
Madame, il m’est impossible de le permettre.
ALVISE, embrassant sa femme
Allons, soumettons-nous ! Appelant. Pascalina, mon manteau !
NÉRI, s’avançant avec angoisse
Mais, moi, ne puis-je vous accompagner du moins jusqu’au palais ?
ALVISE
Reste auprès de ma femme, tranquillise-la. Tu ne pourrais m’être d’aucun secours. Ma bonne conscience et ma bonne renommée me viendront en aide.
MALAVOLTI, se levant avec empressement
Moi, je vous suis jusqu’au palais ; peut-être apprendrai-je de quoi il s’agit.
ALVISE, avec un regard de remerciement
À la bonne heure. Bas, à Malavolti, d’un ton impérieux. Mais, s’il s’agit de quelque fâcheuse affaire, pas un mot à ma femme, entendez-vous ?
FARGANACCIO, se levant à son tour, ému
Je vous accompagnerai aussi… Mon Dieu, mon Dieu ! comme les malheurs arrivent au moment où l’on y pense le moins !
PASCALINA, éplorée, s’adressant aux estafiers
Et monsieur qui n’a pas seulement soupé ! Messieurs, laissez-lui le temps de souper !
ALVISE, au barigel avec un geste de refus
Votre Seigneurie n’a pas de temps à perdre. Allons, courage, ma femme !… Au revoir, Néri !
Ils sortent tous, excepté Cosima, qui retombe accablée sur une chaise, et Néri, qui n’ose lui parler.
NÉRI, après un long silence, s’approchant d’elle avec timidité
Au nom du ciel, Cosima, ne vous laissez pas abattre ainsi ! Que peut-il arriver de pire à notre cher Alvise que de passer une nuit en prison ?
COSIMA, avec un rire nerveux
Ne me dites donc pas cela, Néri ; est-ce que vous ne connaissez pas la justice et les juges dans ce pays-ci ? est-ce que vous croyez qu’ils lâcheront aisément leur proie ? Mais cela ne s’est jamais vu !
NÉRI, avec une rage impuissante
Et ne pas savoir ce dont on l’accuse ! ne pouvoir rien faire pour le secourir ! Quel est donc l’infâme qui a pu calomnier un homme tel que lui !
SCÈNE VI
Le chanoine entre précipitamment.
COSIMA, se levant et courant à lui
Oh ! mon oncle, savez-vous ce qui est arrivé ?
LE CHANOINE, essoufflé
Hélas ! oui ; je viens de rencontrer Alvise qu’on emmène en prison. J’ai compris que j’arrivais trop tard. Pourtant je n’ai pas perdu un instant !
NÉRI, avec angoisse
Eussiez-vous donc pu nous préserver de ce malheur ?
LE CHANOINE
Si la vigilance du conseil ne m’eût devancé, j’eusse déterminé Alvise à quitter Florence jusqu’à ce que les soupçons qui pèsent sur lui se fussent dissipés…
COSIMA, frissonnant
Vous savez donc ce dont on l’accuse ?
LE CHANOINE, avec une grande douceur et une profonde gravité
Oui, et, quelque terreur qu’une semblable nouvelle puisse vous causer, mes amis, je veux vous la dire. Ce n’est point par la voix publique que vous devez l’apprendre. Cependant…
Il regarde la porte qui est restée ouverte. Néri devine sa pensée et court la fermer.
COSIMA, pâlissant
Je tremble !…
LE CHANOINE
Un cadavre a été trouvé ce matin dans l’Arno…
COSIMA, vivement
Ah ! oui… Nous le savons… Alvise nous en parlait un instant avant son arrestation.
LE CHANOINE
En vérité ? Il vous en a parlé sans trouble ?
COSIMA
Eh ! mais sans doute ! Pourquoi donc cette question ?
LE CHANOINE, fixant tour à tour Cosima et Néri
Vous devinez, Néri ; on accuse Alvise d’être le meurtrier !…
COSIMA, avec un cri étouffé
Alvise !… Alvise accusé d’un meurtre !…
LE CHANOINE, lui prenant la main avec une solennité terrible
Ma fille, l’homme assassiné est le Vénitien Ordonio Éliséi !
Cosima tressaille, étouffe un cri, et s’appuie contre la table pour ne pas tomber. Néri et le chanoine l’observent tous deux attentivement, Néri avec une angoisse déchirante, le chanoine avec une attention pénétrante.
NÉRI, après un instant de silence, avec une conviction soudaine
S’il en est ainsi, cet homme n’a point été assassiné. Alvise l’a bravement appelé au combat… Il aura succombé dans une lutte loyale, n’en doutez pas !
LE CHANOINE
Je n’en doute pas non plus. Mais le cas n’en est pas moins grave, car les lois poursuivent le duel avec autant de sévérité que l’assassinat.
COSIMA, d’un air sombre, faisant un effort pour parler
Et les lois ont raison peut-être ! mais parce que cet homme a été tué, il n’en résulte pas que mon mari soit coupable.
LE CHANOINE
Il est vrai, ma fille… Mais une lettre de menaces trouvée sur le cadavre, et où vous êtes désignée assez clairement pour qu’on ne puisse se méprendre…
NÉRI, précipitamment, pâlissant
Une lettre de menaces ! Ce n’est point Alvise qui l’a écrite, c’est moi !…
COSIMA, stupéfaite
C’est vous !… et de quelle part ?…
NÉRI, avec une fermeté désespérée
Ce n’est point de la part d’Alvise, j’en ferai le serment devant les juges.
COSIMA, d’un ton accablant
Mais de quel droit ?
NÉRI, avec un feu sombre
Cet homme vous compromettait !
COSIMA, avec un dédain amer
C’est faux ! Il avait cessé ses poursuites.
NÉRI
Il les avait redoublées. Le mystère qu’il affectait les rendait plus perfides encore, et votre réputation en souffrait davantage. Votre mari ne songeait pas à les réprimer… Je ne pouvais l’y faire songer sans lui inspirer des soupçons…
COSIMA, avec hauteur
Vous n’eussiez pas réussi, monsieur.
NÉRI, s’inclinant avec douleur
Accablez-moi de votre haine,… mais qu’Alvise soit disculpé.
LE CHANOINE, interposant son autorité
Mais ce n’est pas vous qui avez provoqué Ordonio ? Vous ne vous êtes point battu avec lui ?
NÉRI, avec un profond regret
Que ne l’ai-je fait !
Il tombe dans la rêverie.
LE CHANOINE, après un silence, s’adressant à Cosima avec une solennité paternelle
En votre âme et conscience, Néri, croyez-vous qu’Alvise ait pu se porter à une telle extrémité ? Un duel suppose un témoin, un confident, au moins !… Cosima, vous me devez la vérité tout entière… Au nom du ciel, je vous adjure de me dire si vous n’avez pas commis quelque imprudence qui ait pu éveiller la jalousie d’Alvise.
COSIMA, levant la main avec un serment solennel
Devant Dieu, non !
LE CHANOINE, se tournant vers Néri
Et vous, Néri, vous ne savez donc rien ?
NÉRI, avec un désespoir farouche
Non, sur l’honneur ! mais, ô mon Dieu ! quel crime est le mien, si par cette lettre imprudente j’ai pu attirer sur la tête de mon bienfaiteur une si horrible accusation !… Dites-moi, oh ! dites-moi qu’il est impossible qu’on y donne suite !…
LE CHANOINE, avec une tristesse prophétique
Mes enfants, mon rôle n’est point de vous adoucir par de vains ménagements l’horreur de cette situation. Il faut s’armer de courage. Vous connaissez la rigueur de nos lois et les farouches habitudes de nos tribunaux…
COSIMA, avec un élan d’espoir
Le Duc est généreux, dit-on, il aime la justice : j’irai me jeter à ses pieds…
LE CHANOINE, l’arrêtant d’un geste
Il ne le faut pas ; le duc est un jeune homme, ma fille !… d’ailleurs, ici, sa puissance échouerait contre celle du conseil suprême. Alvise est un homme de bien, qui, magistrat lui-même, s’est élevé souvent avec force contre les abus et le despotisme. Il a des ennemis dans le corps dont il fait partie. Les conseillers eux-mêmes craignent sa franchise et son courage. S’ils manquent de preuves pour le condamner, ils ont le pouvoir de le faire souffrir, et ils en useront… Les fers, une longue captivité, la question peut-être…
COSIMA, avec un cri d’horreur
Comment, la question ? la torture ?… Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! Alvise n’est pas coupable !…
NÉRI, avec angoisse
Les fers ! la torture ! Oh ! oui ! combien d’accusés sont sortis des cachots pour expirer au seuil de leur maison !… N’est-il donc aucun moyen de le sauver ?…
Il se promène avec agitation.
COSIMA, avec un rire convulsif, comme si elle délirait
Honneur conjugal, farouche préjugé ! tu engendres la férocité de l’époux, la honte de la femme, la ruine de la famille !… Quel est donc ce monde pervers et insensé, où l’opinion prescrit ce que les lois punissent !…
NÉRI, s’arrêtant brusquement, comme frappé d’une idée soudaine, il se place entre Cosima et le chanoine, les yeux hagards
Écoutez !… Faites grâce au meurtrier… Alvise est innocent… Je suis seul coupable !
LE CHANOINE, stupéfait
Vous ?…
NÉRI, presque en délire
C’est moi !… moi qui ai tué Ordonio Éliséi !
COSIMA, avec un cri déchirant, les yeux agrandis par la folie
C’est toi, misérable !… Eh bien, que son sang retombe sur ta tête !
Elle tombe évanouie dans les bras du chanoine.
NÉRI, regardant Cosima un instant, puis se tournant vers le chanoine avec une calme résolution
Son mari me l’avait confiée… Je vous remets ce dépôt sacré.
LE CHANOINE, avec effroi
Où courez-vous, malheureux ?
NÉRI, d’une voix forte
Me livrer à la justice !
Il sort avec impétuosité.
Le théâtre représente le même intérieur qu’à l’acte précédent. — Un salon dans le goût de la renaissance, fort simple. — Cosima, seule, est assise devant un rouet, mais elle ne travaille pas. Elle tient une lettre à la main et paraît plongée dans une profonde rêverie. — La scène est éclairée par une lampe posée sur la cheminée.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
COSIMA, seule, la lettre à la main.
Il fut un temps où je me croyais malheureuse, parce que ma vie se consumait dans une paisible oisiveté ; où je trouvais l’isolement au milieu de la famille, la terreur à l’abri des tendres sollicitudes, l’impatience de l’avenir au sein d’un présent calme et pur. Les temps sont bien changés ! À l’ennui a succédé la douleur, à la famille la solitude, à la sécurité l’épouvante ! Oh ! que de malheurs en peu de jours ! Mon mari prisonnier, Néri criminel, tous deux à la veille de subir peut-être une horrible sentence ! Tous nos amis consternés, craignant d’être réputés complices du crime qui pèse sur nous, ou m’accusant dans leur cœur d’en être la cause honteuse !… Moi-même troublée, effrayée jusque dans le sanctuaire de ma conscience, et n’osant plus chercher ma force dans les pratiques d’une religion qui condamne mes pensées avant même qu’elles soient écloses !… Est-il donc si difficile de lire dans son propre cœur ? — Ah ! si rien n’eût été changé dans cette vie que je maudissais, il me semble que je n’aurais jamais connu le remords… Mais, à présent qu’ils l’ont tué, cet homme, puis-je donc chérir ses meurtriers ? Et où sera mon refuge, si un regret criminel vient se mêler à l’horreur de mes pensées ? (Elle tire une lettre de son sein.) La seule faute que j’aie commise, c’est depuis qu’il n’est plus ! (Ordonio Éliséi, enveloppé d’un manteau, paraît à la portière de tapisserie qu’il soulève sans bruit ; il s’approche avec précaution jusque derrière le fauteuil de Cosima.) Jamais je n’aurais ouvert cette lettre sans le crime de l’insensé Néri ! J’avais remis toutes les autres à mon confesseur sans les lire ; mais, maintenant que je n’en recevrai plus, je ne puis me résoudre à détruire le dernier gage d’une affection si courte et si funeste ! (Elle ouvre la lettre et la regarde.) Ils me disaient tous que c’était un méchant, un impie ! Il n’y a rien de semblable dans ses expressions. Qu’elles sont nobles, touchantes et respectueuses, au contraire ! et quelle ardeur dans cette passion voilée !… Ah ! si cet amour est criminel, pourquoi Alvise n’a-t-il jamais su m’exprimer le sien avec la même éloquence, et d’où vient que le langage de la flatterie est plus persuasif que celui de la vérité ? — Mon Dieu, pardonnez-moi ! ce sont là d’imprudentes pensées, mais vous avez puni avant de juger !… Tu l’as payé bien cher, ô malheureux jeune homme, ce rêve d’une félicité coupable, et tu en as porté la peine sans qu’un mot, sans qu’un regard de moi te l’ait adoucie !… Vous l’avez voulu, mon Dieu ! j’ai été sans pitié comme vous ; maintenant, si vous voulez que je sois sans regret, donnez-moi donc la force d’un ange ! (Elle cache son visage dans ses mains en sanglotant. Ordonio Éliséi se met à genoux devant elle ; elle le voit, se lève, et retombe à demi suffoquée par la joie.) Oh ! mon Dieu !…
ORDONIO, à genoux devant elle.
Tes larmes auraient le pouvoir de tirer les morts du tombeau… Mais je vis, Cosima !
COSIMA, s’approchant de lui et lui touchant les mains.
Toi !…
ORDONIO, couvrant sa main de baisers.
Je vis pour t’aimer et pour te rendre, tous les jours de ma vie, le bonheur que tu me donnes en cet instant.
COSIMA, s’arrachant de ses bras et reprenant peu à peu sa réserve.
Vous vivant ! mon Dieu !… soyez béni ! Est-ce un rêve ? mon mari est innocent !…
ORDONIO.
Ah ! vous ne songez qu’à lui !
COSIMA.
Ah ! je devrais y songer, mais je ne sais plus si j’existe ou si je rêve ; c’est vous, c’est bien vous, Ordonio !
ORDONIO.
Oh ! je puis mourir à présent !…
COSIMA.
Mourir !… Peut-être, mon Dieu ! il vous est arrivé quelque malheur ! Vous avez été frappé par des meurtriers, percé de coups, peut-être !… Dites ! que vous est-il donc arrivé ? Pourquoi vous a-t-on cru mort ? Oh ! dites !
ORDONIO.
Un autre a péri à ma place ; mais que vous importe ? C’est un chagrin pour moi seul, et un chagrin dont maintenant je suis tenté de remercier le ciel !
COSIMA.
Alvise est sauvé, n’est-ce pas ?
ORDONIO.
Il le sera bientôt ; j’y travaille… Je me suis échappé un instant pour venir vous le dire.
COSIMA.
Vous ne le deviez pas ! Vous deviez ne vous occuper que d’Alvise. Votre place n’est pas ici, monsieur, et, moi, je suis coupable de ne pas vous repousser !
ORDONIO.
Ah ! je serai repoussé assez tôt par la présence de celui que vous désirez si ardemment !
COSIMA.
Ah ! taisez-vous, monsieur, c’est par de telles folies que vous avez attiré le malheur sur moi !… Je ne sais qui vous êtes ; mais, depuis que je vous ai vu pour la première fois, l’infortune s’est étendue sur ma famille, et l’effroi est entré dans mon âme !… Ah ! sauvez Alvise ! Éloignez-vous d’ici, laissez-moi, ne me regardez pas ainsi !… il me semble que je suis coupable devant Dieu des tourments qu’Alvise a soufferts, et de ceux qu’il souffre encore !
ORDONIO.
Ses tourments sont finis : son honneur est justifié.
COSIMA.
Mais il est toujours prisonnier. Pourquoi n’est-il pas encore ici, quand vous y êtes déjà, vous ?
ORDONIO.
Vous me le demandez ? Il sera ici dans un instant, et pour ne jamais vous quitter ; et moi, je ne vous reverrai plus peut-être !… et vous me reprochez d’être venu à la dérobée contempler une seule fois vos traits, effleurer vos mains de mes lèvres, comme si c’était trop de bonheur, après avoir tant souffert !
COSIMA.
Tant souffert ! vous avez donc souffert aussi, vous ?
ORDONIO.
J’étais loin de vous, je ne savais plus rien de vous ; je n’existais plus, et maintenant, s’il faut que je vous perde encore, j’aime mieux mourir !
COSIMA.
Ordonio ! ne vous découragez pas ainsi ; vivez ! vivez pour… pour sauver mon mari.
ORDONIO.
Je le sauverai, madame ; mais alors me traiterez-vous du moins comme un ami ?
COSIMA.
Comme un frère, si vous avez pitié de nos souffrances passées et si vous respectez désormais le repos de ma famille, l’honneur de ma maison…
ORDONIO.
Des craintes ! des reproches ! quand, moi, je me sacrifie, quand je travaille au salut d’Alvise avec autant d’ardeur que s’il s’agissait de mon bonheur et non de mon désespoir !
COSIMA.
Eh bien, non ! pas de reproches ; car vous êtes loyal, vous êtes noble, j’en suis sûre ; allez donc, et que Dieu…
ORDONIO.
Achevez, Cosima !
COSIMA.
Dieu m’a entendue. Allez, Ordonio.
Ordonio lui baise la main.
ORDONIO, seul.
Elle a peur ! La peur est la vertu des femmes de cette classe. Et Dieu sait pourtant si leurs maris sont clairvoyants ! Ce pauvre Alvise a cru à ma justification avec une ingénuité ! et moi, j’ai menti avec une assurance !… Allons ! l’amour justifie tout !
Il sort.
SCÈNE II
COSIMA, seule. Elle traverse le théâtre et va regarder par la fenêtre en se cachant avec le rideau.
Non, ce n’est pas un fantôme ! c’est lui, c’est bien lui !… Mon Dieu, pardonnez-moi d’avoir blasphémé !
SCÈNE III
COSIMA, LE CHANOINE.
LE CHANOINE.
Je t’apporte d’heureuses nouvelles, mon enfant.
COSIMA.
Ah ! oui, mon oncle.
LE CHANOINE.
Tu les sais déjà ?
COSIMA.
Non !… mais un pressentiment… cet air de joie que je vois sur votre visage…
LE CHANOINE.
Alvise est sauvé.
COSIMA, avec effusion.
Que Dieu en soit mille fois béni !
LE CHANOINE.
Et c’est celui qu’on croyait mort… qui lui-même est sorti du tombeau, comme Lazare, pour proclamer la vérité.
COSIMA.
La vérité ? Mais qui donc a été tué ?
LE CHANOINE.
Un pauvre page d’Ordonio qui avait la singulière manie de jouer le rôle de son maître en son absence.
COSIMA.
En son absence ? Le seigneur Ordonio n’était donc pas ici à l’époque où le bruit de sa mort… ?
LE CHANOINE.
Il était à Venise, et jamais il n’avait songé à te faire l’injure de ses poursuites ; c’est son page qui était devenu fou et qui prenait ses vêtements, le soir, pour aller rôder comme un galant bienvenu sous les fenêtres des dames, se persuadant qu’il était un gentilhomme et se faisant passer pour Ordonio Éliséi. Des bandits profitèrent de sa démence et l’assassinèrent pour lui dérober les bijoux de son maître, dont il avait la vanité de se parer. Puis ils le défigurèrent, comme on te l’a dit, pour empêcher les recherches. On avait déjà arrêté un de ces scélérats, il y a quelques jours, et on retardait son jugement, comptant qu’il révélerait peut-être sa complicité avec Alvise, lorsque Ordonio est revenu tout à coup détromper tout le monde, les juges comme les accusés, Alvise, nous tous, et toi-même, ma chère enfant, qui t’es effrayée d’un fantôme et qui n’as été exposée qu’aux poursuites d’un insensé. Ainsi, renais à la joie, à la sécurité, ma fille : ton mari va nous être rendu, le brave Néri aussi ; et le seigneur Ordonio, qui s’est noblement conduit à notre égard, est un galant homme qu’il faut estimer pour son zèle, son dévouement, et l’intérêt qu’il nous a montré. Notre duc de Florence, qui est un généreux souverain et qui le protège comme gentilhomme et comme étranger, s’intéresse vivement, dit-on, à cette affaire : il en abrégera les formalités… Tu sembles bien préoccupée ! On dirait que tu n’as pas compris le récit que je viens de te faire.
COSIMA, préoccupée.
Oh ! c’est une énigme pour moi !
LE CHANOINE.
Tu ne m’as donc pas écouté ?
COSIMA.
Non apparemment, mon oncle ! je suis si émue, si heureuse, si impatiente de revoir Alvise !… Mais qui donc se promenait là… (montrant la fenêtre) sous ces arcades, tous les soirs, pendant des heures, pendant des nuits entières ?…
LE CHANOINE.
Le page d’Ordonio.
COSIMA.
Et qui donc a été assassiné ?
LE CHANOINE.
Le page, te dis-je !…
COSIMA.
Oh ! c’est impossible !… Mais que m’importe, à moi ? Ordonio est vivant, mon mari est sauvé ! Mon oncle, je vous dirai ce que je trouve d’étrange dans tout ceci,… mais pas aujourd’hui… plus tard !…
LE CHANOINE.
Et pourquoi pas tout de suite, ma fille ?
COSIMA.
Oh ! non, mon oncle… (à part.) Quel est donc ce nouveau mystère ? Est-ce un adroit mensonge d’Ordonio pour s’introduire dans ma famille ?… Serais-je sa complice ?… Mais dois-je éveiller les soupçons de mon mari ?… Oh ! non ! le bonheur, le repos d’Alvise avant tout ! Je me tairai, du moins jusqu’à ce que…
LE CHANOINE, à part.
Elle est bien agitée… Ordonio voudrait-il… oserait-il nous tromper ? J’aurai l’œil sur lui. (Haut.) Ma fille, la dignité de ton mari, la nôtre à tous est dans tes mains.
COSIMA.
Que voulez-vous dire, mon oncle ?
LE CHANOINE.
Cosima, vous êtes jeune, vous êtes belle ; mais il est une parure sans laquelle toute beauté terrestre perd son éclat et son prix. Cette parure, c’est une bonne renommée ; elle doit être sans tache…
COSIMA.
La mienne est-elle donc entachée, mon oncle ?
LE CHANOINE.
Non certes ! Tous les bruits qui ont couru sur la cause mystérieuse du procès d’Alvise n’ont pu porter atteinte à ta réputation. La vérité va être connue de tous, et l’innocence de ton mari proclame la tienne. Mais songe que désormais l’attention publique est éveillée… Bien des regards vont être fixés sur toi ! Le seigneur Ordonio est un homme de cour, un jeune homme… Dieu me préserve de croire que ma chère Cosima puisse tomber dans les pièges d’une séduction vulgaire ! Ton honneur, mon enfant, c’est la richesse, c’est la gloire d’Alvise !… Songe à la noble confiance avec laquelle cet homme généreux et pur a accepté les éclaircissements que le seigneur Ordonio est venu lui donner. Cette confiance qui lui fait honneur serait salie et raillée par la méchanceté des hommes, si jamais…
COSIMA, troublée.
Mon Dieu ! Alvise aurait-il sujet de se repentir déjà ?… Mon père, aurait-il des soupçons ?
LE CHANOINE.
Non, ma fille, il n’en a conservé aucun. Ordonio s’est montré si empressé à le servir et si heureux de le voir sauvé, qu’à moins de le regarder comme le dernier des hommes,… il serait impossible de douter de lui. Alvise a été touché de sa noble conduite, et il va te le présenter sans doute…
COSIMA, troublée, à part.
À moi ? Oh ! mon Dieu ! comment oserai-je lui dire ?…
SCÈNE IV
LES MÊMES, PASCALINA, puis ALVISE, NÉRI, ORDONIO, LE BARIGEL, MALAVOLTI, FARGANACCIO, GONELLE.
PASCALINA, tout essoufflée et criant de joie.
Signora, signora ! voilà notre maître… notre maître !… avec ce cher M. Néri… et ce cher mort qui est ressuscité… Voilà !… les voilà !…
Cosima s’est élancée au-devant de son mari, qui entre avec Néri, Ordonio, le barigel, Malavolti et Farganaccio. Cosima se jette dans les bras d’Alvise, qui la tient longtemps embrassée. Gonelle reste au fond du théâtre.
ALVISE.
Dieu de bonté ! cet instant efface toutes mes peines. (Au chanoine.) Vous ne m’attendiez pas si tôt, mon cher oncle ?
Ils s’embrassent.
COSIMA.
Sauvé ! tout à fait sauvé ?…
LE BARIGEL.
Oui, madame ; à la première menace des tourments qu’on inflige aux accusés, le véritable assassin a tout confessé. Il a nommé ses complices, et le duc notre maître, en attendant l’arrêt qui doit absoudre Alvise, s’est porté lui-même caution pour votre mari, et l’a fait mettre en liberté.
COSIMA, regardant son mari.
Oh ! mon Dieu ! ces tourments, tu les as soufferts peut-être, Alvise !… Ta pâleur me les révèle, ô mon ami !
ALVISE, la serrant sur son cœur.
Je ne m’en souviens plus ! (Lui présentant Ordonio.) Voilà notre sauveur : un digne gentilhomme, un frère, Cosima, à qui je te prie de présenter ta main en signe d’amitié.
Cosima hésite, Alvise insiste, Ordonio baise la main de Cosima d’un air contraint et respectueux, puis s’incline profondément.
FARGANACCIO, bas, à Malavolti.
Voyez donc Alvise qui présente ce galant à sa femme !
MALAVOLTI, de même.
Que voulez-vous ! on ne meurt pas deux fois. Il est tout simple qu’on tienne un peu à la vie !
ALVISE, à Pascalina qui pleure dans un coin.
Eh bien, toi, tu ne me dis rien ? Viens donc m’embrasser, ma pauvre fille !
Pascalina se jette à son cou en criant et en sanglotant.
LE BARIGEL.
Alvise, la manière dont vous êtes accueilli dans votre maison est la plus belle réhabilitation possible.
ALVISE.
Je n’en demande pas d’autre, et je ne me plains pas de l’avoir payée cher.
ORDONIO.
Maintenant que vous êtes tous heureux, permettez-moi de prendre congé de vous.
ALVISE.
Non pas ! non pas ! Vous allez souper avec nous.
ORDONIO.
Impossible ; j’ai beaucoup d’affaires à terminer.
ALVISE.
Dites donc à commencer ! Vous ne faites que d’arriver.
ORDONIO.
Et je repars ce soir.
ALVISE.
Sur mon honneur, je ne le souffrirai pas. Vous ne voudriez pas me causer ce chagrin.
ORDONIO, regardant Cosima, qui baisse les yeux.
Demain, en ce cas.
ALVISE.
Ni demain ni après.
ORDONIO, après avoir regardé Cosima, qui garde encore le silence.
Dans quelques jours du moins.
ALVISE.
Puissiez-vous ne jamais nous quitter !
LE CHANOINE, avec intention.
Il ne faudrait pourtant pas que messire Ordonio sacrifiât ses intérêts aux exigences de notre amitié.
ALVISE.
En fait d’amitié, je ne comprends rien à la discrétion. Restez longtemps près de nous ! Cosima, dis-lui que tu le veux.
COSIMA, à Ordonio, avec embarras.
Daignerez-vous céder aux prières de mon mari ?
ORDONIO, avec intention.
Si vous y joignez les vôtres, madame…
ALVISE.
Voilà qui est convenu. Ce jour sera donc sans nuage pour moi !… Mais Néri !… Ma femme, tu n’as rien dit à Néri !… (Il le cherche, et va le prendre dans un coin, où il s’est tenu triste et recueilli, durant toute cette scène.) Quoi ! c’est toi qui viens le dernier embrasser ta sœur ? Cosima ! tu ne sais donc pas ce qu’il a fait pour moi ? Lui qui s’est accusé pour me sauver !… On s’est donné plus de peine pour lui faire avouer son innocence qu’on n’en prend pour arracher aux autres l’aveu d’un crime. (À Néri, avec saisissement, en le regardant.) Ah ! mon enfant, tu as plus souffert que moi, je le vois bien !… Regarde, Cosima ! il a persisté dans les tourments à dire qu’il était coupable !…
NÉRI.
Vous n’avez pas daigné encore vous souvenir de moi, Cosima ! Il est vrai que, lorsque nous nous sommes quittés, j’avais encouru votre disgrâce.
COSIMA.
Néri !
Elle se courbe lentement devant lui et se met à genoux ; Néri, éperdu, relève Cosima, qui l’embrasse avec effusion.
ALVISE.
Oh ! oui, tu as raison, ma bonne femme.
FARGANACCIO.
Allons, trêve de soupirs et de larmes ! Vous nous devez un souper, Alvise !
ALVISE.
Et il sera aussi joyeux que le dernier fut triste. Allons, Malavolti, nous dirons encore le verre en main : « Vive la Flandre ! »
PASCALINA, qui est sortie un instant, rentre toute joyeuse.
Seigneur Alvise, voici tous les gens du quartier, et tous vos ouvriers, avec tous ceux des corporations de la ville, qui viennent vous complimenter.
Elle sort.
ALVISE.
Allons remercier ces braves gens ! Gonelle ! va vite défoncer un tonneau de mon meilleur vin !
Alvise sort ; tous les autres personnages le suivent, excepté Cosima et Ordonio, qui sont restés les derniers. Ordonio la retient au moment où elle va sortir aussi.
ORDONIO.
J’ai menti ! Pour vous revoir, que n’aurais-je pas fait !
COSIMA.
N’espérez pas, monsieur, que je soutienne ce mensonge devant mon oncle, devant mon mari ! Laissez-moi, monsieur ; ma place est auprès de mon mari.
Elle sort.
SCÈNE V
ORDONIO, seul.
La vertu a donc son effronterie comme le vice ! Quoi ! cette femme que j’ai quittée avouant son amour au confessionnal, et que je retrouve ici, tout à l’heure, arrosant ma dernière lettre de ses pleurs, ose à l’instant même reprendre l’audace de son rôle, et me traiter en esclave ! Vous jouez trop gros jeu, madame, et vous perdrez la partie. Un peu de faiblesse, un peu de crainte vous eût sauvée peut-être ! Mais vous me mettez au défi, et, comme une femme que vous êtes, vous succomberez grâce à votre orgueil et au mien !
Le théâtre représente une maison de campagne d’Alvise près de Florence, au pied des Apennins. — Un jardin en terrasse. Vers le fond, de côté, un édifice fort simple. Au premier plan, un banc ; au fond, les montagnes.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
Pascalina fait un bouquet. Gonelle passe le râteau sur le sol.
PASCALINA
Je ne sais pas si c’est que la campagne m’ennuie, ou si c’est que je te vois ici plus souvent qu’à la ville, mais vraiment je crois que, si cela continue, j’aurai des vapeurs.
GONELLE
C’est l’air de la montagne. Ça fait le même effet à tout le monde. Dites donc, Pascalina, avez-vous remarqué comme madame est triste depuis quelque temps ?
PASCALINA
De quoi te mêles-tu ?
GONELLE
Et M. Néri ! Ah ! mon Dieu ! cela fait de la peine à voir !
PASCALINA
Est-ce que cela te regarde ?
GONELLE
Quant au seigneur Ordonio, il n’est guère plus gai que les autres.
PASCALINA
Qu’est-ce que cela te fait ? Et, d’ailleurs, qu’en sais-tu, du seigneur Ordonio ?
GONELLE
Pardienne ! il vient assez souvent pour qu’on voie la mine qu’il a.
PASCALINA
Il vient fort peu depuis que notre maître est en voyage.
GONELLE
Fort peu, fort peu ! D’où vient donc que je le rencontre ici quasi tous les soirs ? Quand je quitte mon ouvrage, je le vois se glisser sous les tilleuls, et, quoiqu’il s’enveloppe dans son manteau, et qu’il laisse son cheval au bas de la montagne, je sais bien que c’est lui, allez !
PASCALINA
Eh bien, quand ce serait lui, quel mal y voyez-vous ?
GONELLE
Est-ce que j’y vois du mal, moi ? Qu’est-ce que ça me fait qu’il vienne ici une fois ou deux par semaine ? Quand il viendrait trois fois, quatre fois, cinq…
PASCALINA
Tu es un sot ! Au lieu de penser aux affaires d’autrui, tu ferais mieux de travailler, paresseux ! Allons, voilà madame qui vient prendre le frais sur sa terrasse, allez-vous-en, et ne revenez pas rôder autour d’elle. V ous l’importunez !
Gonelle s’en va.
GONELLE, s’en allant
C’est égal, il y a quelque chose là-dessous.
Il sort.
SCÈNE II
Cosima entre rêveuse par le fond du théâtre.
PASCALINA, à part
Toujours triste ! Ah ! si ce méchant la rendait heureuse du moins ! M’est avis que, s’il y a tant de femmes malheureuses dans le mariage, ce n’est pas tant la faute du sacrement que celle des hommes, et que, s’il y en a tant qui font de méchants maris, c’est qu’il y en a plus encore qui font des amoureux détestables. (Haut.) Madame veut-elle accepter mon bouquet de ce soir ?
COSIMA, tressaillant
Merci, mon enfant !
Elle prend le bouquet. Pascalina sort.
COSIMA, regardant le fond du théâtre
Il n’arrive pas !… Oh ! avec quelle impatience je l’attends ! Et, quand il sera ici, je souffrirai ! Car le remords, l’effroi sont dans mon âme ! C’est le châtiment de mon crime ! — Si Ordonio était heureux, lui, du moins ! Mais il souffre et se plaint de moi ! Mon amour n’est rien pour lui sans l’entier oubli de mes devoirs… Ah ! quelquefois je suis tentée de croire qu’il ne m’aime pas ! — Et pourtant, comme il s’arrache avec empressement à cette cour brillante qui l’admire et le flatte, pour venir me voir, moi, pauvre recluse, humble bourgeoise, obscure, ignorée, que personne ne vante, que personne ne connaît ! — Ce n’est pas la vanité qui l’attire ici !… Et comme il s’expose pour venir me voir ainsi, la nuit, par des chemins dangereux !… Mais pourquoi donc ces instants d’amertume, d’ironie, on dirait presque d’aversion ? pourquoi a-t-il des mots qui glacent et des regards qui font peur ? — Oh ! pourquoi Alvise m’abandonne-t-il ainsi ?… Il a confiance en moi, il m’estime, lui ! Mais il a trop compté sur ma force… Et mon oncle, pourquoi m’a-t-il trompée ? Car il me disait que la séduction ne pouvait m’atteindre… Il me trompait !… Ah ! insensée ! Je les accuse, et je leur cache ce qui se passe en moi ; j’évite les questions de mon confesseur, je fuis le tribunal de la pénitence !… Je deviens impie, je deviens folle !… Ah ! je souffre ! Il est temps qu’Alvise revienne. — Et s’il revenait déjà ?… Ces pas que j’entends, si c’étaient, les siens ?… (Ordonio paraît.) Ordonio ! Ah ! j’ai tremblé que ce ne fût pas lui !
SCÈNE III
COSIMA, ORDONIO
ORDONIO
V ous m’attendiez ! et pourtant vous ne m’aviez pas permis de venir aujourd’hui, madame.
COSIMA
Je vous l’avais même défendu ; ces trop fréquentes visites mettent ma réputation en danger, Ordonio.
ORDONIO
Ah ! sans doute, c’est là tout le danger qu’elles peuvent vous faire courir ; mais je ne vous serai pas longtemps fâcheux, madame, car je suis venu exprès aujourd’hui pour vous faire mes adieux.
COSIMA, effrayée
V os adieux !…
ORDONIO
Oui, madame, je quitte Florence.
COSIMA
Pas pour longtemps, j’espère ?
ORDONIO
Pour toujours.
COSIMA
Quel est ce jeu cruel, Ordonio ? quel plaisir trouvez-vous donc à me faire souffrir ?
ORDONIO, amèrement
V ous faire souffrir ! Quittez ce jeu, vous-même ! Personne ne vous a jamais fait souffrir, Cosima, et,… j’en suis sûr, vous ne souffrirez jamais !
COSIMA
Personne ne m’a jugée ainsi !
ORDONIO
Eh bien, moi, je vous juge.
COSIMA, avec des larmes
Oh ! pourtant, je souffre !…
ORDONIO
Elle souffre !… Écoutez, je ne vous demande qu’un mot, et ce mot, il est temps de me le dire, s’il est vrai que vous m’aimiez.
COSIMA
V ous en doutez !
ORDONIO
Oh ! je ne puis plus me payer de mots à double sens ! Comment m’aimez-vous ? Comme je vous aime ou comme votre confesseur vous a permis de m’aimer ?
COSIMA
Comme votre conscience et la mienne nous le prescrivent, Ordonio.
ORDONIO
En ce cas, vous ne m’aimez pas, et je ne vous demande plus rien !
COSIMA
Ah ! si vous m’aimiez, vous, mon affection si pure, si dévouée, suffirait pour vous rendre heureux !
ORDONIO
Si j’eusse pu croire que vous m’aimiez vivant comme vous m’avez aimé mort, et que votre amitié n’avait rien ôté à votre amour, j’aurais continué à subir le martyre que je m’étais imposé ; mais je vois que cet amour, tout chaste et timide qu’il était, est jugé criminel et abjuré sans retour. La vertu l’a emporté dans votre âme sans trop de combat, il faut le dire. Peut-être l’amour de Néri a-t-il trouvé grâce auprès du chanoine de Sainte-Croix, et peut-être aussi la miséricorde vous a-t-elle semblé plus facile à exercer envers lui. Quoi qu’il en soit, je ne puis accepter plus longtemps la part que vous me faites, et ma loyauté répugne à tourmenter un rival qui me semble mieux traité que moi.
COSIMA
Néri ! un rival !… V ous qui lui reprochiez si souvent d’injustes méfiances, n’êtes-vous pas plus injuste et plus méfiant que lui ? Oh ! mon ami, revenez à vous-même. Depuis quelque temps, il me semble que ce n’est pas vous qui me parlez ! V oudriez-vous détruire le bonheur que vous m’aviez donné ? Autant vaudrait m’arracher la vie, car c’est depuis ce temps-là seulement que j’existe.
ORDONIO
Dites-moi donc que vous m’aimez autrement que lui !
COSIMA
Je vous aime mille fois plus, vous le savez.
ORDONIO
Mille fois plus ! mais de la même manière ?
COSIMA
Je ne vous comprends pas.
ORDONIO
V ous m’aimez d’amitié ! dites ! rien que d’amitié ?
COSIMA
Ordonio ! quel sens ont donc ces vaines distinctions devant Dieu qui lit au fond des cœurs ?
ORDONIO
Eh bien, donc, vous m’aimez d’amour ? (Se laissant tomber doucement à ses genoux.) Oh ! tu m’aimes d’amour ! ne me le dis pas, puisque tu crains de prononcer ce mot terrible ! mais laisse-moi lire mon bonheur dans tes yeux… Ne détourne pas ton visage !…
COSIMA, voulant se lever
Rentrons, mon ami. De telles émotions nous feraient oublier les promesses que nous avons faites à Dieu.
ORDONIO, la retenant et l’entourant de ses bras
Un instant encore ainsi !… Est-ce donc trop demander après tant de souffrances et de sacrifices ?
COSIMA, essayant de se dégager
Oui, c’est trop, c’est plus que nous ne devons.
ORDONIO
Enfant ! qui donc tracera d’une main rigoureuse la limite où nos droits finissent et où nos devoirs commencent ? En quoi donc fais-tu consister ta vertu ? Un regard, un mot, un baiser… (il l’attire vers lui) peuvent-ils l’entacher, si le don de ton cœur l’a laissée pure ?
COSIMA, se dégageant de ses bras
Oh ! laissez-moi, laissez-moi, vous dis-je ! Est-ce que je n’ai pas déjà assez de remords dans l’âme ? Est-ce que je n’ai pas trompé mon mari, mon oncle ? Est-ce que je ne savais pas que vous mentiez, quand vous me disiez que vous m’aimiez comme une sœur !
ORDONIO
Oh ! toi, dis-moi que tu ne m’aimes pas comme un frère ! (Apercevant Néri.) Néri ! damné sois-tu, surveillant incommode !
COSIMA
C’est un ange protecteur que le ciel m’envoie.
ORDONIO
Soyez tranquille, madame ; cet ange n’a rien vu qui puisse lui ôter l’espoir de trouver le ciel sur la terre.
COSIMA
Oh ! taisez-vous !
SCÈNE IV
NÉRI, COSIMA, ORDONIO
NÉRI
V ous ne m’attendiez pas aujourd’hui ?
COSIMA, troublée
V ous êtes le bienvenu, mon ami !
NÉRI, à part
Il ne me semble pas ! (Haut.) J’ai quitté Florence pour vous apporter cette lettre de votre mari.
COSIMA
Ah ! merci !…
Elle prend la lettre précipitamment, se rassied sur le banc et ouvre la lettre. Tout en la parcourant, elle lève les yeux à la dérobée et regarde avec inquiétude Néri et Ordonio, qui ne se parlent pas et se tiennent dans une attitude hautaine et gênée.
ORDONIO, à part
Comme cette lettre est venue à point pour lui servir de contenance !
NÉRI, à part
Comme elle est troublée !… Que s’est-il donc passé ?… (Haut.) Ma chère Cosima, je ne suis point seul. J’ai rencontré en chemin votre oncle le chanoine et les amis de votre mari qui venaient vous rendre visite. Je les ai devancés.
COSIMA
En ce cas, mon ami, allez les recevoir ; je voudrais lire sans distraction la lettre d’Alvise. (Néri s’éloigne après avoir regardé Ordonio, qui ne le suit pas. — Cosima, s’adressant à Ordonio.) Allez aussi, Ordonio.
ORDONIO, ironiquement
Il est donc bien jaloux ?
COSIMA
V ous voulez donc me compromettre ?
ORDONIO
Je ne veux pas vous brouiller avec lui !
SCÈNE V
COSIMA, seule. Dès qu’elle est seule, elle oublie la lettre et la laisse tomber en parlant.
Mon Dieu ! il ne m’aime pas ! il ne m’estime pas, du moins. Comment peut-il croire que je le trompe ? Ah ! sans doute, puisqu’il me voit tromper mon mari, il peut se persuader qu’une trahison de plus ne me coûte pas davantage… Mais est-ce bien généreux à lui de me mépriser pour les fautes où il m’entraîne ?… Ah ! je suis bien humiliée !… Ah ! mon oncle !…
Elle court vers le chanoine et se jette dans ses bras.
SCÈNE VI
COSIMA, LE CHANOINE
LE CHANOINE
Eh bien, mon enfant, as-tu lu la lettre d’Alvise ? Quand nous revient-il ?
COSIMA, cherchant la lettre
Je ne sais pas encore… Je ne l’ai pas finie, mon oncle.
LE CHANOINE
Tu ne la lisais donc pas ?
Il ramasse la lettre.
COSIMA, la parcourant
Ah ! dans quatre ou cinq jours, grâce au ciel !…
LE CHANOINE
« Grâce au ciel ! » comme tu me dis cela !… Auras-tu donc moins de joie au retour d’Alvise que tu n’as eu de douleur à son départ ? Il va revenir le cœur plein de confiance et de tendresse, et rien n’empoisonnera la douceur de votre réunion, n’est-ce pas ? Tu pourras présenter un front serein à son premier regard ; car, s’il te trouvait pâle et tremblante comme te voici, il en serait effrayé et voudrait en savoir la cause. Certainement, tu pourrais la lui dire.
COSIMA, hors d’elle-même
Ah ! la feinte est un trop grand supplice ; et, plutôt que de mentir, je me jetterais à ses pieds, et je lui dirais tout.
LE CHANOINE
Tout ! et vous ne m’avez rien dit à moi !
COSIMA
Je vous ai trompé, j’ai trompé Alvise. Je vous ai menti à tous, j’ai menti à Dieu !
LE CHANOINE
Et maintenant, vous allez me dire la vérité, je le veux, Cosima ! Au nom du Dieu qui vous voit et vous juge !… au nom de l’autorité paternelle que le ciel m’a donnée sur toi !… je l’exige… Parlez !
COSIMA
J’ai revu Ordonio… Alvise m’en avait priée,… je le lui avais promis…
LE CHANOINE
V ous m’aviez promis, à moi, de ne jamais le voir en l’absence d’Alvise… Et vous l’avez vu souvent ?
COSIMA
Assez souvent pour m’égarer, pour me perdre…
LE CHANOINE
Pour te perdre ?… Oh ! non ! non ! c’est impossible… V ous ne sentez pas la portée de vos paroles. L’effroi vous égare… Dites-moi, dites-moi maintenant que ce n’est pas vrai !…
COSIMA
Mon âme est criminelle !
LE CHANOINE
Si le remords est en vous aussi profond, aussi sincère que vos larmes et vos paroles l’attestent, vous êtes déjà sauvée, ma fille… V ous détestez le mal, vous le fuirez. V ous fuirez Ordonio, vous ne le reverrez jamais !
COSIMA
Il ne le faut plus, mon oncle, n’est-ce pas ? il ne le faut plus !
Elle fond en larmes.
LE CHANOINE
Mon enfant, Dieu t’aidera. Notre vie à tous est une longue douleur, et cette terre est un lieu d’épreuve, où nos larmes nous frayent la voie vers le ciel… Mon cœur est brisé aussi, Cosima, brisé de la souffrance, et peut-être du repentir de l’avoir causée. Car j’ai été imprudent, je n’ai pas su te préserver. J’ai été un mauvais pasteur ; j’ai laissé errer loin de mes regards l’ouaille qui m’était confiée, et maintenant il faut que je la rapporte au bercail, sanglante et déchirée aux ronces du chemin. Ah ! je n’ai pas pu me méfier de toi, Cosima ; je t’aimais trop pour te soupçonner !
COSIMA, pleurant
V ous m’avez trop estimée, mon oncle !
LE CHANOINE
Et je t’estime toujours. Mais je te vois brisée et je t’aiderai. Je ne te quitterai plus. Je te sauverai, ma chère fille, malgré ton ennemi, malgré toi-même, s’il le faut. Allons, du courage ! essuie tes pleurs. Un amour véritable, sacré, veille sur toi, et il faudra bien que l’amour coupable lui cède la place.
SCÈNE VII
COSIMA, LE CHANOINE, NÉRI, MALAVOLTI, FARGANACCIO
FARGANACCIO, baisant la main de Cosima
Salut à la belle campagnarde ! Eh bien, quand revient donc ce cher mari ?
COSIMA
La semaine prochaine.
MALA VOLTI
Elle est bien longue à venir, cette semaine-là, car il y a longtemps qu’on nous la promet ! Il s’amuse donc bien en Sicile, votre mari ? Si c’était un pays intéressant,… commerçant…
FARGANACCIO
Comme la Flandre, par exemple !
MALA VOLTI
C’est ce que j’allais dire.
FARGANACCIO
Ah çà ! qu’est devenu votre beau chevalier Ordonio Éliséi ? Gonelle nous avait dit qu’il était ici.
COSIMA, s’efforçant de répondre avec indifférence
Mais il y est en effet… Sans doute, il se promène dans le parc.
MALA VOLTI
Ah ! (à Néri.) Eh bien, qu’est-ce que je vous disais ? J'étais bien sûr de l’avoir aperçu au travers de la grille ! Et vous me souteniez qu’il n’était pas ici !
LE CHANOINE
Qu’a donc sa présence de si remarquable ici, messire Malavolti ?
MALA VOLTI, à Farganaccio
Bon ! voilà le chanoine qui le protège, à présent ! Ah ! ils sont tous fous dans cette famille-là, c’est un parti pris !
FARGANACCIO, haut
Moi, je trouve cela tout simple. Madame est assez belle pour qu’on fasse souvent le chemin de Florence pour la voir.
COSIMA
Souvent, monsieur ?
FARGANACCIO
Pardon ! Je manque à la galanterie. Je voulais dire tous les jours.
COSIMA, avec fierté
Messire Ordonio ne m’honore pas tous les jours de sa visite.
NÉRI, avec indignation
Ceux qui le disent en ont menti, et ceux qui le répètent…
LE CHANOINE, l’interrompant
Se trompent.
COSIMA
V os Seigneuries me feront-elles l’honneur d’entrer dans la maison ?
MALA VOLTI
Nous sommes venus, en courant, vous rendre nos devoirs et vous demander des nouvelles d’Alvise. Nous allons passer quelques jours chez le prieur de Cafaggiolo, et nous repartons à l’instant même. Déjà le jour baisse, et les sentiers de la montagne sont peu gracieux.
NÉRI
Et, moi, je m’en retourne à Florence dès ce soir ; j’ai quitté mon travail (s’adressant à Cosima) pour vous apporter la lettre d’Alvise.
MALA VOLTI
Et le seigneur Ordonio, avec qui s’en retourne-t-il ?
ORDONIO, sortant des bosquets
V ous paraissez en peine de moi, messire !
MALA VOLTI
Nous étions surpris de ne pas vous voir, seigneur Ordonio.
FARGANACCIO
Nous aurions été marris de passer ici sans avoir l’avantage de vous y saluer.
ORDONIO, avec hauteur
Je suis votre esclave.
FARGANACCIO, d’un air dégagé et se dandinant
Eh bien, mon jeune maître, comment gouvernons-nous les plaisirs ?
ORDONIO
Comme vous gouvernez vos affaires, messieurs, le moins mal que nous pouvons.
MALA VOLTI
V ous faites, assure-t-on, les délices de la cour !
LE CHANOINE, d’un ton ferme
Ma nièce m’a dit que vous nous quittiez, seigneur Ordonio.
ORDONIO, regarde Cosima d’un air de surprise, puis reprend avec assurance.
Oui, mon révérend. J’emporterai le vif regret de n’avoir pu prendre congé d’Alvise ; mais madame, à laquelle je suis venu aujourd’hui offrir mes adieux, voudra bien m’excuser auprès de lui.
COSIMA, à part
Malheureuse que je suis, je me sens mourir !
FARGANACCIO
Ah ! que vous allez faire couler de larmes ! Tout le beau sexe de Florence prendra le deuil.
ORDONIO, haut, avec intention
Je ne crois pas, car ce sont justement ses rigueurs qui me chassent.
FARGANACCIO
C’est trop de modestie ! Et la dame voilée que je rencontre tous les soirs (oh ! c’est un singulier hasard !) au coin de votre rue, et qui disparaît juste devant cette petite porte… vous savez bien ? une petite porte qui se trouve je ne sais comment au bas de votre maison ?… Eh ! eh ! on sait vos secrets.
COSIMA, tressaille, et dit tout bas avec agitation au chanoine qui l’observe attentivement.
Ce n’est pas moi, mon oncle !
LE CHANOINE, bas, à Cosima
J’en suis bien sûr, mon enfant !
ORDONIO, bas, à Cosima
Ne feignez pas cette tristesse, madame ; Néri a l’œil sur vous.
COSIMA
Encore ! Ah ! ciel ! nous quitterons-nous ainsi ?
ORDONIO
Il n’eût tenu qu’à vous de me retenir, ce me semble !
COSIMA
C’est vous qui me forcez…
FARGANACCIO
V ous m’en voulez d’avoir trahi cette bonne fortune ? Ah ! signora, il en a bien d’autres ! Allons, mon cher, vous êtes l’homme le plus galant de la cour. On dit que notre duc vous a pris en une telle considération, qu’il ne porte plus que des pourpoints taillés sur le modèle des vôtres.
ORDONIO
C’est vrai. Il lui a pris la fantaisie de s’habiller à la vénitienne, et nos modes lui plaisent tant, qu’il m’a chargé de lui envoyer nos plus belles étoffes. Il les trouve très supérieures à celles qu’on fabrique dans ses États.
MALA VOLTI
Merci Dieu ! c’est nous qui les fabriquons, et le duc ne nous retirera pas, j’espère, la fourniture de sa maison ! nous l’avons de père en fils !
FARGANACCIO
Mais je suis associé dans l’entreprise, moi ! Diable ! n’allez pas mettre dans l’esprit du duc une pareille sottise !…
ORDONIO
Comment me faites-vous l’honneur de dire ?
MALA VOLTI, se radoucissant
V ous n’êtes pas compétent sur ces matières-là, seigneur Ordonio !
ORDONIO
Je vous demande pardon. J’en parle au duc ex professo, car nous sommes tous négociants à Venise. Plèbe et seigneurie, tout le monde travaille et fabrique. V ous êtes des hommes trop supérieurs, vous autres, pour soigner vous-même votre industrie. V ous êtes doués de haute observation et de fine critique ; oh ! sans contredit, vous avez plus d’esprit que nous ! mais nos étoffes valent mieux que les vôtres, et le duc l’a reconnu.
Pascalina et Gonelle entrent avec des flambeaux.
NÉRI
La nuit est venue, messieurs ; partons-nous ?
MALA VOLTI
Nous ne suivons pas la même route.
Il veut s’approcher d’Ordonio.
ORDONIO, lui tournant le dos
Néri, je pars avec vous. (À Cosima.) Êtes-vous contente de moi, madame ? Dois-je vous baiser la main ? Ne le trouvera-t-il pas mauvais ?
COSIMA, de même
V otre dernière parole sera donc une parole amère ?
ORDONIO, lui baisant la main d’un air cérémonieux, lui dit tout bas.
Dois-je rester encore un jour ?… (Cosima hésite.) V ous ne voulez pas ?
FARGANACCIO, bas, à Malavolti
Je ne sais ce qu’ils se disent ; la Cosima est pâle comme une morte.
COSIMA
Bonsoir, Néri !
NÉRI
V ous paraissez souffrante !
LE CHANOINE, à Néri
Tais-toi ! (à Cosima.) Allons, ma fille, Dieu te regarde ! (Haut, à Ordonio, avec intention.) Je vous salue, messire, car vous nous quittez ?
ORDONIO, d’un air dégagé
Mon révérend, je vous baise les mains.
LE CHANOINE, haut, à Cosima
Ne vous dérangez pas, ma nièce, restez ! Je reconduirai ces messieurs.
COSIMA, hors d’elle-même et se traînant à peine
Je veux vous voir monter à cheval, messieurs.
FARGANACCIO
V ous verrez que je n’y ai pas mauvaise façon.
MALA VOLTI
Non ! pour un homme de son âge !
Cosima, s’approche d’Ordonio avec une sorte de désespoir et près de s’oublier ; Ordonio recule.
ORDONIO, à Néri
Néri, donnez le bras à madame, puisqu’elle veut absolument prendre la peine de nous reconduire.
COSIMA, à part, tout près de tomber
Mon Dieu !
Tous sortent. — Pascalina, portant un flambeau et suivant les personnages précédents, est arrêtée par Alvise au moment où elle va sortir.
SCÈNE VIII
PASCALINA, ALVISE, en tenue de voyage.
PASCALINA
Jésus, Maria !… Qui êtes-vous ?… Je crie au voleur, d’abord !
ALVISE
Tais-toi, folle ! ne me reconnais-tu pas ?
PASCALINA, laissant tomber son flambeau
Ah ! notre maître !…
ALVISE
Oui, mon enfant, ne fais pas de bruit. Je suis entré par la petite porte du parc J’ai laissé mon cheval attaché à un arbre… Je me suis glissé jusqu’ici. J’ai bien entendu plusieurs voix…
PASCALINA
Ah ! monsieur, c’est votre oncle le chanoine… et M. Néri !… vrai ! et vos deux vieux voisins, sur l’honneur !
ALVISE
C’est bon, c’est bon ! Laissons-les partir. J’aime mieux qu’ils ne me voient pas. J’ai honte d’être si ému ! Je suis si heureux de revoir ce jardin… et cette maison !
PASCALINA, à part, essuyant ses yeux
Pauvre maître ! (Haut.) Je vais avertir madame, n’est-ce pas ?
ALVISE
Non, non, ne lui dis rien de mon arrivée !… Je me fais un plaisir de la surprendre.
Pascalina sort.
SCÈNE IX
ALVISE, seul
Ce ne sont pas leurs fâcheuses lettres ni leurs avis pleins de malveillance qui m’ont fait revenir plus tôt. Oh ! non !… non !… Cependant je tremble comme si un événement sinistre pesait sur mon âme… C’est la joie sans doute qui fait battre ainsi mon cœur… Cosima ! le cœur qui t’aime est fermé au soupçon !… Ah ! la voici !… Ne la surprenons pas trop vite, de peur de l’effrayer.
SCÈNE X
COSIMA, ALVISE
Cosima, éperdue, se laisse tomber sur le banc, cache son visage dans ses mains, et sanglote.
ALVISE
Ah ! mon Dieu ! il me semble qu’elle pleure !
COSIMA
Parti !… parti sans me dire un mot de tendresse ou de pitié !… Oh ! j’aime mieux la mort que son oubli, j’aime mieux le remords que son indifférence. Ne plus le voir ! Mais que deviendrai-je donc ? que ferai-je de mon temps, de mes pensées, de mes larmes ?… Oh ! non, non ! qu’il revienne, qu’il soit encore là ! Pour le voir encore un instant, je donnerais toute une vie de calme et de vertu !…
ALVISE, à part
Que dit-elle donc ? et qui vient ici ?
SCÈNE XI
LES MÊMES, ORDONIO
Cosima sur le banc à droite. Alvise à gauche, dans l’obscurité, tâchant de voir et d’entendre sans être vu. Ordonio, sortant des bosquets, le chapeau sur la tête et le fouet à la main, se jette aux pieds de Cosima, qui pousse un cri de surprise.
COSIMA
V ous ! — À quoi songez-vous ? V ous me perdez !
ORDONIO
Ne crains rien. J’ai feint d’être emporté par mon cheval, et, pendant qu’ils cherchaient à me joindre, j’ai sauté le fossé du parc et me voici. (Riant.) Ce pauvre Néri galope après moi, certes, comme il n’a galopé de sa vie.
ALVISE, à part
Ah ! ce n’est pas Néri qui me trahit du moins !
Il se rapproche.
COSIMA
Que voulez-vous ? Partez ! nous n’avons plus rien à nous dire.
ORDONIO
Orgueilleuse, qui m’aime et qui ne veut pas me l’avouer !
ALVISE, à part
C’est la voix d’Ordonio !
COSIMA
Et vous, vous ne m’aimez pas. Ce n’est pas moi que vous aimez !
ORDONIO
Toi seule.
COSIMA
Non, ce n’est pas moi, vous dis-je, vous me trompez !
ORDONIO
Jalouse ! oh ! dis-moi que tu es jalouse.
COSIMA
Taisez-vous ; mon oncle est ici, il peut nous surprendre ; partez, hâtez-vous.
ORDONIO
Dis-moi de revenir demain… ou je reste…
COSIMA
Eh bien, restez à Florence jusqu’au retour d’Alvise ; mais fuyez maintenant ! — Tenez ! (Elle baisse la voix.) Ne voyez-vous pas là, sous ces arbres,… comme une personne qui nous écoute ?
ORDONIO, de même
Non, ce n’est rien !… Sois tranquille. À bientôt, ma bien-aimée !
Il s’éloigne, Cosima rentre dans la maison.
SCÈNE XII
ALVISE, seul, atterré et pouvant à peine se soutenir
Ils s’aiment ! ils me trahissent ! Oh ! non, non, c’est impossible, j’ai rêvé cela ! Elle ne l’aime pas, elle ne peut pas l’aimer… (Faisant un pas vers les bosquets sous lesquels Ordonio a disparu.) Ô toi qui mens à l’amitié et qui fuis dans les ténèbres, infâme ! malheur, malheur à toi !… (s’arrêtant.) Cosima !… Mon cœur est brisé ! (Levant les bras au ciel.) justice ! justice de Dieu !
Il tombe anéanti sur le banc.
Le théâtre représente dans le palais d’Ordonio Éliséi. — Une pièce élégante et mystérieuse, sans fenêtres, éclairée d’en haut. Une seule porte apparente au fond, fermée avec des barres.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
ORDONIO, SEUL, DEVANT SA TABLE ; PUIS UN DOMESTIQUE.
ORDONIO
La faire souffrir !… C’était le seul parti à prendre. Avec de la fermeté, on dompte les natures féminines les plus rebelles. Leur force n’est jamais qu’un essai ; leur menace, un défi. Depuis que j’ai su tirer parti du hasard pour éveiller le soupçon dans son âme, sa force et sa fierté se sont évanouies. C’est elle qui m’implore à présent. Elle a abjuré ses remords, sa prudence, sa dévotion et jusqu’à la crainte d’alarmer son mari. Elle oublie tout, absorbée par une seule crainte, occupée d’un seul soin : la crainte d’avoir une rivale, le soin de s’en assurer… Il est bon qu’elle le croie ! Encore quelques jours de cette erreur, et son orgueil est terrassé. Oh ! la femme veut faire souffrir, et elle ne souffre, elle, que quand elle croit ne pas faire souffrir assez… (un domestique entre). Qu’y a-t-il ?
LE DOMESTIQUE, lui remettant une lettre
Un message de monseigneur le duc.
ORDONIO
Donnez !… (Le domestique sort.) Quelque nouvelle confidence amoureuse ! Ce brave prince est d’une candeur qui me ferait sourire, n’était le respect que je lui dois. (Lisant). « Je puis dérober une heure aux affaires. Vous savez à qui je veux la consacrer. Écrivez un mot à la comtesse… Envoyez-lui un page, et qu’elle soit chez vous dans une heure. Tous mes gens sont connus de son mari. » C’est cela ! Il faut que je m’expose en même temps à la fureur de ce bon M. des Uberti, qui est jaloux comme un tigre, et à celle de ma belle Cosima, qui est jalouse comme une dévote ! Ce cher duc est bien de nature princière ! Rien ne lui paraît plus simple que de s’emparer de ma maison, de mon repos, de ma vie tout entière, pour satisfaire sa passion ! — Heureusement, il me sert plus qu’il ne pense en attirant sa dame ici tous les jours. Je gagerais que Cosima envoie Néri rôder autour de mon palais… Le simple jeune homme est capable de tout pour lui plaire et je suis bien certain qu’il ne lui ménage pas l’assertion de mon infidélité. — C’est bien ! Tous servent mes intérêts, et, sans sortir de chez moi, je vais à mon but. Allons, il faut que j’écrive à la comtesse ! (il se dispose à écrire. Le domestique reparaît). Qu’est-ce encore ?
LE DOMESTIQUE, à demi-voix
La personne qui vient souvent ici, cachée sous son voile, s’est présentée à la petite porte. Je lui ai, comme de coutume, ouvert le passage secret. Elle vient.
ORDONIO, refermant la porte
C’est bon. — (Seul.) Déjà ! La comtesse n’attend pas qu’on l’avertisse ! Elle devine les ordres de son maître. Quand donc ma belle Cosima viendra-t-elle ainsi au-devant de mes pensées ?
Il va ouvrir un panneau mobile dans la boiserie, à droite, en le faisant glisser. Le panneau donne issue à un passage secret.
SCÈNE II
ORDONIO, COSIMA, VOILÉE.
ORDONIO, la saluant avec respect
J’allais vous envoyer un message, madame la comtesse.
COSIMA, levant son voile
Quelle est donc cette femme que vous appelez madame la comtesse avant de voir son visage ?
ORDONIO
Cosima ! (Se remettant après un instant de surprise.) Et c’est pour le savoir que vous faites l’imprudence de venir vous-même ici, madame ?
COSIMA
Non, ce n’était pas pour cela, car le ciel est témoin que je n’y croyais pas.
Elle s’assied toute tremblante.
ORDONIO, à part
Jalouse !… et tout à l’heure, si je l’implore, elle va me dire qu’elle ne m’aime pas ! (Haut.) Puis-je savoir, madame, quel motif assez grave… ?
COSIMA
C’est vous qui m’interrogez, monsieur ? Je ne m’y serais pas attendue.
ORDONIO
Est-ce donc vous, madame, qui me faites cet honneur ? Vous ne m’y avez guère accoutumé. Prenez garde ! Je pourrais m’enorgueillir étrangement, si vous veniez à vous inquiéter des personnes que je reçois.
COSIMA, inquiète
Il est vrai que je n’ai aucun droit à vous le demander.
ORDONIO
Oh ! je ne le sais que trop, madame ! Et si vous manifestiez votre volonté à cet égard…
COSIMA, inquiète
Eh bien, vous consentiriez sans doute…
ORDONIO, avec fatuité
Oh ! je me trouverais bien heureux ! Exciter la jalousie quand on croit n’inspirer que le dédain ! c’est passer de la servitude au triomphe ; on en peut mourir de joie !… Ménagez-moi, madame !
Il s’assied auprès d’elle.
COSIMA, préoccupée
C’est donc pour cela que vous êtes resté huit jours sans me voir !…
ORDONIO
Quand même il y aurait à mon éloignement d’autres raisons que votre volonté, madame, serais-je coupable envers vous ?
COSIMA
Oh ! oui, monsieur, vous le seriez beaucoup.
ORDONIO
Prouvez-le-moi, c’est tout ce que je demande.
COSIMA
Dépouillons toute feinte, Ordonio. Je vous aimais, vous le savez ; et il se peut que, malgré moi… oh ! bien malgré moi !… je vous aime encore. Mais je ne dois plus et ne veux plus vous aimer. À la veille peut-être de devenir coupable, je me suis arrêtée au bord de l’abîme. La généreuse confiance de mon mari m’a sauvée. Oh ! quel crime ce serait de tromper un homme tel que lui ! Vous l’avez senti comme moi, Ordonio ; car vous êtes noble, vous êtes grand, et vous m’avez promis de m’aider à guérir.
ORDONIO
Eh bien, madame, n’ai-je pas voulu tenir ma promesse ? Depuis deux mois qu’Alvise est de retour, combien de fois n’ai-je pas essayé de vous quitter ? N’est-ce pas vous qui m’avez retenu ? Humilié, contraint, malheureux auprès de vous, n’espérant plus rien, et ne voulant plus rien demander, j’ai cru voir enfin que désormais, sûre de vous-même, et réconciliée avec votre confesseur, vous vouliez éterniser ma souffrance. On eût dit qu’elle seule vous donnait la force de me résister…
COSIMA
Votre souffrance ? Non ; mais votre regret peut-être !… Eh bien, quand cela serait, n’est-ce pas dans le cœur humain ? La vertu dans l’amour n’est-elle pas un sacrifice réciproque ? Quand vous en acceptiez la moitié, ce sacrifice était sublime à mes yeux ; mais, quand vous m’avez laissée l’accomplir seule, raillant mes efforts, niant ma sincérité, abjurant toute compassion, toute estime, toute sympathie, ah ! ce courage a été au-dessus de mes forces !
ORDONIO
Abjurez donc un rêve de vertu que l’amour appelle orgueil ou lâcheté !
COSIMA
Dites-moi, Ordonio, si vous vous mariez un jour, est-ce là le langage que vous tiendrez à votre femme ?
ORDONIO, avec ironie
Vraiment, madame, vous parlez morale comme un docteur ! Acceptez donc mes adieux, et ne rallumez pas sans cesse mon amour par vos reproches !
COSIMA
Oh ! je ne vous demandais que votre amitié ! Je voulais qu’en nous quittant, nous emportassions du moins l’estime l’un de l’autre. Je voulais que nous finissions comme nous avions commencé, par un chaste baiser et un adieu fraternel sous les yeux d’Alvise. Alors, j’eusse pu vous perdre, et ne pas désirer de vous oublier. J’eusse songé à vous tous les jours de ma vie, et mes larmes eussent été douces. J’aurais pu me dire : « Il m’a vraiment aimée, et la mort nous réunira peut-être !… » Ah ! vous autres hommes, vous ne savez pas ce que c’est qu’un unique rêve de bonheur dans une vie d’abnégation. Vous oubliez, dans l’ivresse d’une passion nouvelle, les douleurs et les mécomptes de celle qui l’a précédée. Vous n’avez pas besoin de vous souvenir et de conserver pure cette fleur brisée, mais non flétrie, d’un premier, d’un dernier amour !
ORDONIO, à part, la regardant
Cette femme est belle ! Je n’y renoncerai pas. (Haut, avec une passion factice.) Cosima, tu l’emportes, et je me soumettrai. Oui, je veux que tu te souviennes de moi, et que tu me regrettes. Vivre dans ton cœur, et mourir à tout le reste !… Tu l’exiges, je partirai ! mais auparavant… tu me diras encore une fois que tu m’aimes, (il s’approche d’elle, et l’entoure de ses bras). Tu me le diras comme tu me l’as dit une fois… et… tu ne me repousseras pas si je te presse une dernière fois sur mon cœur… Oh ! ma bien-aimée, nous séparerons-nous ainsi ?… Et moi, n’emporterai-je de cet amour, si tôt sacrifié au devoir, aucun souvenir dont l’ivresse rachète le vide affreux où ma vie va se consumer ? Oh ! ne t’arrache pas de mes bras, sans m’avoir fait croire à cet amour que je vais aussitôt immoler à ton honneur et à ton repos !… Tiens !… laisse-moi te dire…
COSIMA, se levant avec douleur
Ah ! vous ne m’avez pas comprise !
ORDONIO
Tu ne m’aimes pas !…
COSIMA
Et vous, vous ne m’estimez point !…
ORDONIO
Si tu veux que je t’estime, prouve-moi que tu m’aimes.
COSIMA
Hélas ! je suis ici, et vous pouvez en douter !
ORDONIO, à part
Au fait !… elle est ici… (il jette un regard significatif et rapide autour de la chambre, et se rapproche de Cosima avec assurance.) Ne me pousse pas au désespoir… J’ai trop souffert, vois-tu !… Et tu veux que j’épuise ce calice sans adoucissement, sans consolation, sans souvenir enfin ! … Car tu invoques l’avenir, toi ! Eh bien, si tu m’aimais, tu ne t’effrayerais pas d’y porter la pensée de m’avoir fait heureux ! Ne me fuis pas !…
COSIMA, s’appuyant sur la porte secrète de droite
Adieu ! Tout ce que vous me dites me déchire, car c’est tout le contraire de ce que je venais vous demander !… Adieu !… Oubliez-moi… (Elle cherche à ouvrir la porte, et, comme elle n’y réussit pas et qu’Ordonio s’avance vers elle d’un air hardi, elle commence à s’effrayer et lui dit toute tremblante.) Aidez-moi donc à ouvrir cette porte !
ORDONIO, avec véhémence et l’attirant vers le milieu du théâtre
Tu veux partir ? Ah ! tu ne crois pas que j’y consentirai !…
COSIMA, avec force et le repoussant
Laissez-moi, monsieur !
ORDONIO, avec colère
Eh bien, partez donc ! et adieu pour jamais ! (Il met la main sur le boulon de la porte.) Est-ce ainsi que nous nous quitterons ? Vous le voulez ? vous n’en aurez pas de regret ?
COSIMA
Jamais !…
ORDONIO, tenant toujours la porte, et d’une voix âpre et irritée
Eh bien, vous partirez ! mais, auparavant, vous entendrez la vérité, car il est temps que je vous la dise. Vous n’aimez personne, vous n’aimez rien ! Vous n’êtes qu’égoïsme et vanité. Un amant n’est pour vous qu’un serviteur, un valet qui ramasse votre bouquet et vous présente votre éventail… Qu’il se traîne à vos pieds, le front dans la poussière, sans jamais oser se déclarer, et vous le garderez à votre service comme vous gardez Néri. Mais qu’il se lasse, comme moi, d’être joué, oh ! alors, malheur à lui ! car, pour l’enchaîner, vous vous ferez belle, éloquente, humble même, comme vous l’étiez tout à l’heure ; ou bien vous l’écraserez de votre indignation comme vous le faites en cet instant ; vous froisserez vos belles mains comme vous les froissez à présent ; vous pleurerez même au besoin, comme vous allez le faire, si vous voulez vous en donner la peine !…
COSIMA, avec exaspération et s’appuyant convulsivement sur la table
Mon Dieu ! vous l’entendez ! C’est ainsi qu’il me juge, c’est ainsi qu’il me connaît ! Quand je viens ici, au risque de me perdre, lui dire toute ma douleur, toute ma folie !… lui, lui ! me raille et m’outrage ; il brise mon cœur sans pitié, sans respect ! Ah ! cet homme est de glace !
Elle tombe le visage dans ses mains et courbée sur la table.
ORDONIO, à part
C’est bien ! la voilà telle que je la voulais ! Elle est à moi maintenant… (Se rapprochant d’un air soumis.) Cosima, je t’ai fait du mal. Pardonne ! ma tête s’égare !…
COSIMA, se relevant avec dignité
Non, monsieur ! votre tête est froide, votre cœur aussi, et le mien est tranquille désormais ! J’ai cru vous aimer, je me suis trompée ; je vous remercie de m’avoir éclairée… La leçon est cruelle, mais elle me profitera.
ORDONIO
Tu l’oublieras, car ce n’est pas ma pensée que je t’ai dite… Je t’aime, tu le sais !…
COSIMA
Vous jouez une comédie qui me fait pitié !
ORDONIO, avec fureur
Eh bien, j’aime mieux la haine que le mépris ! Et je me lasse à la fin de ce rôle de dupe. Vous ne sortirez pas d’ici !
COSIMA, épouvantée et se serrant contre la porte
Grand Dieu ! j’ai pu aimer un pareil homme !
On entend frapper à la porte. Cosima, effrayée, revient, et Ordonio la prend dans ses bras.
ORDONIO
N’ayez pas peur. Ce sont mes gens.
UNE VOIX, derrière le théâtre
N’importe, je veux le voir.
COSIMA
Mon mari ! c’est la voix de mon mari ! Ah ! mon protecteur !…
Elle veut courir vers la porte. Ordonio la retient.
ORDONIO
Que faites-vous ? Vous voulez donc vous perdre ?
COSIMA
Il vient me sauver !
ORDONIO, prenant son épée qui est sur la table
Vous voulez donc que je sois forcé de le tuer ?
COSIMA, s’arrêtant avec effroi
Oh ! malheureuse que je suis !
ORDONIO, la poussant dans le passage secret
Par ici, madame !… Fuyez…
Il tire le panneau et va ouvrir la porte du fond.
SCÈNE III
ALVISE, ORDONIO.
ALVISE, pendant qu’Ordonio remet précipitamment son épée sur la table
Vous êtes aussi difficile à aborder qu’un prince !
ORDONIO
Que ne vous nommiez-vous, Alvise ? Je ne vous aurais pas fait attendre. Vous savez, on est chez soi, on travaille, on s’enferme…
ALVISE
Oui, sans doute… On travaille, on sert l’État ou le prince… on est puissant !… on est rare !…
ORDONIO
Il est vrai que, depuis bien des jours, je n’ai pu aller chez vous ! (À part.) Le bonhomme se déciderait-il enfin à être jaloux ?
ALVISE
Êtes-vous disposé à me prêter un peu d’attention ?
ORDONIO
Je suis à vos ordres.
Il lui montre un siège, et s’assied de l’autre côté de la table.
ALVISE
Vous m’avez sauvé la vie. L’honneur vous prescrivait de ne pas me laisser condamner, quand vous étiez la preuve vivante de mon innocence, et que vous n’aviez qu’à vous montrer pour la proclamer.
ORDONIO
Je ne prétendis jamais à aucune gratitude de votre part.
ALVISE
Mais, moi, je me fis un devoir d’être reconnaissant ; car il y a manière de faire les choses, et vous fûtes, en cette occasion, animé d’un zèle qui vous gagna mon estime et celle de ma famille.
ORDONIO
Allons donc, mon cher Alvise ! j’ai été trop payé de mes soins, et, si je puis vous prouver encore combien je vous suis dévoué… (À part.) Je gage qu’il a de mauvaises affaires !… Je serai sa caution ; c’est l’usage !…
ALVISE, après un instant de réflexion
Grand merci ! Vous avez été payé de vos soins par notre amitié à tous ; mais, comme un usurier, vous prétendiez à un payement disproportionné, impossible !… Vous ne l’avez pas obtenu. (Ordonio fait un brusque mouvement de surprise.) Soyons calme, je ne suis pas jaloux, et surtout je ne feins pas une jalousie que je n’éprouve point, et que je sais n’être pas fondée… Vous n’avez pas porté atteinte à mon honneur, je le sais, car je sais tout !
Ordonio s’agite sur sa chaise.
ORDONIO
De grâce, abrégeons !
ALVISE
De grâce, contenez-vous ; nous sommes ici pour nous expliquer… Dès le principe, je n’ignorais pas les démarches que vous aviez faites pour nouer une intrigue dans ma maison, et, lorsque vous fîtes d’ardents efforts pour me tirer de prison, le chanoine, oncle de ma femme, vous fit sentir que je repousserais votre dévouement. Mais vous, alors, avec un air de franchise et de loyauté que vous possédez, vous autres grands seigneurs, vous fîtes un récit étrange auquel vous sûtes donner toutes les apparences de la vérité. Vous n’eûtes pas honte de tromper un homme qui eût cru la méfiance indigne de lui, tant il croyait le mensonge indigne de vous. Vous fûtes assez habile, assez froidement fourbe, pour lui persuader que vous n’aviez jamais eu de pensées contraires à mon repos et à l’honneur de ma famille. Vous fûtes si persuasif, que le bon prêtre vint avec vous me trouver dans mon cachot pour vous aider à lever tous mes doutes. Nous échangeâmes peu de paroles… le sujet n’en comportait guère… mais nous nous entendîmes à demi-mot. Vous mîtes votre main dans la mienne. Vous jurâtes par le nom de vos ancêtres et par l’épée qu’ils vous ont transmise… Nous autres gens obscurs, sans aïeux, sans gloire, on nous habitue dès l’enfance à tenir pour sacrée la parole des nobles ; je crus à la vôtre, et je vous aimai parce que… parce que j’ai besoin d’aimer, moi !
ORDONIO, voulant se lever
Il suffit, je vous entends… Vous croyez que, depuis lors…
ALVISE
Je ne crois rien, je ne vous ai rien dit encore.
ORDONIO, se rasseyant
Allons donc !
ALVISE
Trois mois se passèrent. Tout semblait heureux autour de moi ; vous paraissiez heureux vous-même d’avoir trouvé, sous un humble toit, une famille d’honnêtes gens qui vous faisait l’honneur de vous traiter en égal. Des affaires d’honneur, et non pas d’intérêt, messire (car, pour gagner un peu d’or, je n’eusse pas quitté les objets de mon affection, croyez-le bien), m’appelèrent au loin. Je pensais bien que mon absence ne serait pas sans danger : mais je ne voulus pas exposer aux fatigues du voyage et aux périls de la mer une personne que j’aime plus que mon repos, plus que ma vie !… Au bout de trois autres mois, je revins. Vous vous trouviez ce soir-là en visite à maison de campagne… Je venais de traverser mon parc, j’allais franchir le seuil de ma demeure… Il y avait dans l’obscurité… sous les marronniers de la terrasse… près d’un banc, deux personnes qui parlaient vivement… l’une qui menaçait et pressait… l’autre qui se refusait et se défendait… Je vis tout, j’entendis tout !…
ORDONIO
C’en est assez, messire ! Il m’importe maintenant, non de me justifier, mais de disculper la personne…
ALVISE
Épargnez-vous cette peine, elle n’en a pas besoin. Je vous ai dit que je savais tout. J’en sais plus que vous-même, car vous vous croyez aimé, et vous ne l’êtes pas.
ORDONIO, avec une modestie ironique
Dieu me préserve de croire…
ALVISE
N’invoquez pas le ciel. Vous avez perdu le droit de faire un serment. Je vous dis, moi, que vous n’êtes pas aimé, car vous estimer est maintenant impossible. Une grande bonté de cœur, un rêve de jeunesse, un peu de vanité peut-être, ont troublé un instant la conscience la plus pure qui fut jamais ; mais, depuis, ces derniers temps, vous avez jeté le masque, et vous vous êtes montré trop injuste, trop cruel, trop lâche pour qu’on ne vous méprise pas au fond du cœur. (Arrêtant Ordonio, qui met la main sur son épée restée en travers sur la table.) Oh ! soyez tranquille ! je soutiendrai tout ce que j’avance ; mais je veux tout dire, et il faut bien que vous l’entendiez, c’est votre devoir et le mien.
ORDONIO, à part
Que ces bourgeois sont pédants ! Faut-il donc tant de préambules pour se battre !
ALVISE
Il m’importe de vous dire pourquoi, au lieu de vous châtier sur-le-champ, j’ai dissimulé à mon tour en vous faisant le même accueil qu’auparavant. Le chanoine de Sainte-Croix m’eût voulu plus sévère ; disciple de l’Évangile, il n’avait qu’un but, c’était de vous éloigner, afin d’empêcher ce qui arrive aujourd’hui. Mais, moi, je voulais lire la vérité au fond des cœurs. Je ne pouvais pas renoncer à ma vengeance par religion ; j’y aurais renoncé peut-être par amour. Si vous eussiez été aimé (si vous eussiez été digne de l’être), j’ignore ce que j’aurais fait !… je me serais éloigné,… je me serais peut-être ôté la vie… Car je sens dans mon âme une si grande pitié pour ceux qui souffrent, une telle impuissance à faire souffrir, qu’en toute chose j’aimerais mieux être la victime que le bourreau. Aussi votre conduite me met à l’aise maintenant, et je puis sans remords châtier un menteur et un misérable ! Car, depuis deux mois, vous avez fait couler bien des larmes précieuses… Je ne parle pas des miennes, je les ai dévorées, et mes cheveux ont blanchi en quelques nuits sans qu’on y prit garde ; mais je parle d’un noble cœur que vous faites saigner, d’un orgueil légitime et sacré que vous mettez à la torture, d’une vertu qui est au-dessus de vos attaques et que vous voulez flétrir… Vous voyez bien que je sais tout !… Je sais que, pour jeter le trouble dans des pensées chastes, vous avez accusé mon meilleur ami, le plus noble, le plus pur de tous les hommes, d’être aussi perfide, aussi corrompu que vous. Je sais enfin que vous êtes devenu un fléau pour l’âme crédule et généreuse qui voulait toujours vous pardonner et qui espérait vous convertir ; et maintenant voilà que cette âme infortunée n’ose implorer la protection d’aucun des amis que le ciel a placés autour d’elle, et que, craignant d’attirer de nouveaux désastres sur sa famille, elle ne se confie plus ni à son frère Néri, ni à son oncle le prêtre, ni à moi, son plus fidèle, son plus sûr ami !… Mais sachez bien, vous, que cette victime de votre perversité n’est abandonnée ni du ciel ni des hommes, et qu’il n’est pas si facile de briser un pauvre cœur sous l’œil de la Providence ! Vous m’entendez maintenant. Il faut que la faiblesse soit protégée, il faut que l’insolence soit punie !…
ORDONIO
Et il faut que l’injure soit vengée. Je vous ai écouté avec patience, ce me semble, et, en tout ce qui m’est personnel, ce n’est point avec des paroles que je prétends vous répondre. Mais il m’importe, je le répète, de justifier la signora Cosima…
ALVISE, avec force
Taisez-vous ! ne prononcez pas un nom que je me suis abstenu de confier aux murailles de cette chambre ! Vos laquais l’ont peut-être entendu !…
On entend remuer dans le passage secret. Ordonio réprime un mouvement d’inquiétude.
ORDONIO, à part
Serait-elle encore là ? (Haut.) Veuillez donc me suivre dans un appartement plus retiré. On exerce, dans ce temps-ci, contre les duels une police si sévère, qu’il n’est pas trop de précautions à prendre pour se concerter… La moindre imprudence pourrait rendre notre rencontre impossible.
Il l’emmène par la porte du fond.
SCÈNE IV
COSIMA, seule, sortant du passage secret et tombant sur une chaise.
COSIMA
Alvise ! Alvise ! homme généreux, cœur sublime, tu vas verser ton sang pour moi, pour moi indigne qui n’ai su ni te deviner, ni te mériter ! Tu vas offrir ta poitrine aux coups d’un ennemi sans religion et sans entrailles, qui ne reculera pas devant le meurtre du mari après avoir brisé le cœur de la femme !… J’empêcherai ce combat. Je m’attacherai à ses genoux !…
Elle se relève, et marche avec agitation vers la porte du fond. Ordonio en sort, entre sur la scène, et referme vivement la porte au verrou.
SCÈNE V
ORDONIO, COSIMA.
ORDONIO
Vous n’êtes pas partie ?
COSIMA
Je ne partirai pas que vous ne m’ayez promis… juré de renoncer à vous battre…
ORDONIO
Votre mari est là, il peut vous entendre…
COSIMA
Il est là ! il vous attend !… Vous allez vous battre à l’instant même !…
ORDONIO
Non, pas encore ! le jour n’est même pas fixé.
COSIMA
Où allez-vous donc ensemble ? Vous prenez votre manteau… Vous sortez ?
ORDONIO
Nous allons fixer seulement le lieu du rendez-vous. Il nous faut chercher un endroit si retiré, que l’espionnage ne puisse nous y devancer…
COSIMA, se mettant entre lui et la porte
Vous n’irez pas.
ORDONIO
Madame, votre mari vous entend.
COSIMA
Il m’entendra ; je le fléchirai, lui !
ORDONIO
Et que pensera-t-il de votre présence ici ? Il croit tellement à votre innocence ! Voulez-vous, à la veille de le quitter pour toujours peut-être, lui ôter la seule joie qui lui reste ?
COSIMA
Oh ! toutes vos paroles sont atroces !
ORDONIO, voulant l’attirer vers le passage secret
Fuyez donc ! et, si vous voulez absolument lui parler, vous le ferez ce soir, chez vous.
COSIMA, avec angoisse
Il n’y sera pas ! il n’y sera plus jamais ! Vous allez vous battre avec lui !
ORDONIO
Voulez-vous que je vous donne une preuve du contraire ? Vous pouvez encore empêcher ce combat. Oui, pour toi, je puis accepter le déshonneur. Fuir avec toi et même sans toi, pourvu qu’il soit un jour, une heure où tu ne me repousseras pas !
COSIMA, avec force
Est-ce à moi que vous dites cela ?
ORDONIO
Vous refusez !…
COSIMA, voulant courir vers la porte du fond
Alvise ! (Sa voix est étouffée.) Alvise !
Elle lutte contre Ordonio qui la retient, et tombe évanouie.
ORDONIO
Cosima ! Revenez à vous, Cosima ! Ah ! que faire ? (il la dépose sur le sofa.) Elle ne m’entend pas. (On frappe à la porte du fond.) Cosima !… Votre mari !… (Très haut et s’approchant de la porte du fond.) Ayez patience, de grâce ! (Se rapprochant de Cosima.) Comment la laisser ainsi ? (On frappe encore.) Ah ! (Arrangeant Cosima sur le sofa pour qu’elle ne tombe pas.) Je ne puis pourtant pas laisser enfoncer la porte ! (Il marche vers la porte en élevant la voix.) Je suis à vous, messire.
Il sort et on l’entend refermer la porte en dehors.
SCÈNE VI
COSIMA, PUIS LE DUC.
COSIMA, évanouie, revient peu à peu à elle, et regarde autour d’elle d’abord avec étonnement, puis avec effroi
Seule ? (Elle se lève.) Oh ! Alvise !… (Secouant la porte du fond.) Fermée ! (Elle essaye d’ouvrir le panneau de boiserie par lequel elle est entrée.) Je ne sais pas ouvrir ces portes mystérieuses ! Enfermée ici ! Mais c’est horrible ! Et Alvise !… Au secours ! Mon Dieu ! Quelqu’un ici !… Personne ne viendra donc à mon secours !… (On entend remuer le panneau de boiserie qui fait face à celui par lequel Cosima est entrée.) Ah ! du bruit ici !… Voici quelqu’un ! (Elle court vers le panneau.) Délivrez-moi !… Ouvrez-moi !…
Un homme enveloppé d’un manteau ouvre le panneau.
COSIMA
Ah ! qui que vous soyez,… merci !… Laissez-moi partir !
LE DUC
Qu’est-ce donc ? Pourquoi ces cris ? ce désordre ? cette beauté échevelée ? Ce n’est pas vous que je comptais trouver ici, madame ; je ne vous connais pas.
COSIMA
Ni moi non plus ! je ne vous connais pas… Ne me retenez pas… Je veux fuir cette maison !… (Regardant le duc, qui la retient en souriant.) Ah ! si ! si !… je vous connais… je vous ai vu déjà ! … (Passant la main sur son front et s’écriant.) Ah ! monseigneur le duc !
LE DUC
Qui êtes-vous donc, madame ?
COSIMA, se met aux genoux du duc, qui veut en vain l’en empêcher
Monseigneur, je m’appelle Cosima Valentini, et je suis la femme d’Alvise Petruccio, un des plus estimables bourgeois de la ville de Florence.
LE DUC
Je connais votre mari, c’est un digne citoyen. Relevez-vous, madame !
COSIMA
Non, monseigneur ! je ne me relèverai pas que vous ne m’ayez promis assistance et protection. Vous êtes le maître ici, et vous aimez la justice ; vous me protégerez, n’est-ce pas, monseigneur ?
LE DUC
Mais contre qui donc, madame ?
COSIMA
Contre un homme qui m’outrage.
LE DUC
Est-il un homme capable d’outrager une femme telle que vous ?
COSIMA
Vous savez bien, monseigneur, qu’il est des hommes qui nous implorent sans nous aimer, des hommes qui ne voient en nous, si nous sommes belles, que le plaisir de nous égarer, et, si nous sommes sages, que la gloire de nous vaincre ; des hommes qui nous méprisent si nous leur cédons, et qui nous haïssent si nous ne leur cédons pas ! Il n’y a pas longtemps que je sais que de tels hommes existent !
LE DUC, avec gravité
J’ai rencontré de ces hommes-là, et je les méprise ! Je les ai toujours traités avec rigueur. Si je croyais en avoir un seul auprès de moi…
COSIMA
Eh bien, monseigneur, que feriez-vous ?
LE DUC
Je lui retirerais mon estime et je l’éloignerais de ma personne.
COSIMA
Et si un tel homme, forcé d’accepter le défi d’un époux généreux qui veut sauver et non punir sa femme ; si cet homme, brave sans doute, et faisant parade en public de la plus exquise loyauté, venait dire à la femme consternée, lorsqu’à genoux et toute en larmes, elle le supplie, lui, exercé aux nobles arts de la guerre, d’éviter une rencontre avec ce mari voué aux travaux paisibles, et qui de sa vie n’a manié une épée… Ma bouche se refuse à répéter ce qu’il est venu lui dire !
LE DUC, la relevant
Dites-le, madame, je veux savoir la vérité.
COSIMA
Eh bien, s’il avait voulu vendre à cette femme la vie de son mari au prix de son honneur, à elle ; s’il lui avait dit : « Ce que mes prières n’ont pas obtenu, il faut que vous l’accordiez à mes menaces ; soyez à moi, ou je tue votre ami, votre protecteur, votre époux… »
LE DUC, se levant
Ce serait le fait d’un infâme et d’un lâche.
COSIMA, se levant aussi
Et que feriez-vous de lui, monseigneur ?
LE DUC
Si j’étais son souverain, j’appellerais sur sa tête la sévérité des lois ; si j’étais son ami, je l’arracherais de mon cœur ; si j’étais son hôte, je le chasserais de ma maison.
COSIMA
Eh bien, monseigneur, bannissez-le de vos États à l’instant même. Voilà ce que je réclame de votre pitié comme de votre justice. Sauvez la vie de mon époux en prévenant ce duel. Sauvez la mienne aussi ; car, si, pour l’empêcher, je dois appartenir à celui qui me hait et me méprise, j’en fais le serment devant vous, monseigneur, je ne survivrai pas à la honte !
LE DUC
Mais quel est donc ce misérable ? (À part.) Ce ne peut être Ordonio !
COSIMA
C’est votre ami, votre confident, monseigneur : c’est le noble Ordonio Éliséi.
LE DUC
Ordonio ! lui ? Je ne puis le croire ! Il m’a dit qu’il vous aimait !
COSIMA
Il n’a pour moi que de la haine.
LE DUC
C’est impossible ! Quelle en serait donc la cause ?
COSIMA
Ma sagesse qu’il appelle orgueil, ma religion qu’il appelle hypocrisie, mon amour conjugal qu’il appelle lâcheté, ma chasteté qu’il appelle égoïsme.
LE DUC
Pour un homme qui aime, ce sont là des causes de désespoir, et non de haine. Si tout ce que vous m’avez dit est vrai, devant Dieu, madame, je fais le serment de vous défendre, non de vous venger ! Ordonio est Vénitien, et je n’ai pas de droits sur lui.
COSIMA
Me venger ? Eh ! monseigneur, croyez-vous que j’eusse été me prosterner à Venise devant le grand inquisiteur pour lui demander la tête d’Ordonio ? Mais, ici (elle se remet à genoux), je suis aux genoux d’un prince dont la main est ouverte à la justice, et le cœur à la clémence.
LE DUC, ému
Cosima, vos paroles ont été au fond de ce cœur un peu jeune, un peu léger même, mais incapable d’outrager la faiblesse et d’avilir la beauté. Je ne me sens que trop porté à vous plaindre,… à vous admirer peut-être !… Cependant j’ai eu longtemps de l’affection et de l’estime pour Ordonio, et il m’est impossible de le condamner sur votre simple accusation. Il faut donc que je m’éclaire avant d’agir. — Levez-vous !
COSIMA
Encore une fois, je ne me relèverai pas que Votre Altesse ne m’ait promis de prendre des mesures à l’instant même contre ce duel… Le duel, monseigneur ! Ils sont sortis ensemble pour se concerter… Ce soir peut-être… Ah ! qui sait !… Je n’ai pu courir, me jeter entre eux… Il m’a repoussée avec violence, il m’a enfermée ici…
LE DUC, la relevant
Ces portes s’ouvrent devant moi, et devant une personne dont Ordonio seul connaît le nom. Mais croyez bien qu’aucune considération ne m’empêchera de vous faire justice. — Allons ! La nuit est venue ; je vais vous reconduire chez vous.
COSIMA
Moi, monseigneur ?
LE DUC
Je ne souffrirai pas qu’une femme comme vous aille seule la nuit par les rues, quand je puis lui servir de cavalier. Ce manteau cache mon visage… Baissez votre voile, madame.
Il s’enveloppe, lui offre la main, et sort avec elle par le passage secret.
Le théâtre représente la maison d’Alvise. — Même décoration qu’au premier et au deuxième acte.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
Cosima est assise, morne et abattue, auprès de la cheminée. Farganaccio est, debout auprès d’elle. Alvise et le chanoine jouent aux échecs devant une table. Pascalina est à la fenêtre.
LE CHANOINE, à Alvise
Mais, si vous laissez là votre cavalier, vous êtes mat dans un instant. Vous n’êtes pas à votre jeu, mon cher Alvise.
ALVISE
Il est vrai, je suis fort distrait aujourd’hui. Eh bien, vous êtes échec à votre tour, mon révérend !
FARGANACCIO, à Cosima
Est-ce que vous n’êtes pas tentée de venir voir les illuminations, belle dame ? La fête sera magnifique.
COSIMA
La fête ! Est-ce qu’il y a une fête ?
FARGANACCIO
Ni plus ni moins que la fête de notre duc ! Oh ! c’est un beau jour pour tout Florence, car c’est un aimable prince ! Il y a grand bal à la cour ce soir et des réjouissances dans toute la ville.
ALVISE, avec intention, à sa femme
Vous ne saviez pas cela, Cosima ? C’est vous qui êtes bien distraite ce soir !… Il me semblait que vous étiez sortie tantôt ?
COSIMA
Moi ?
ALVISE
Deux fois…
COSIMA
Je… je ne crois pas… être sortie plus d’une fois.
ALVISE
Deux fois, vous dis-je.
LE CHANOINE
Qu’importe ? Songez donc à votre jeu !
ALVISE
Vous aurez été à l’église ?
PASCALINA
Certainement, j’y ai accompagné madame.
ALVISE
Qui vous interroge, Pascalina ?
FARGANACCIO, riant et se rapprochant du jeu
Depuis quand Alvise fait-il le jaloux ?…
ALVISE, frappant sur la table
Jaloux ! jaloux !… à quel propos dites-vous cela ?
FARGANACCIO
Si vous le prenez ainsi… Oh ! oh ! votre mari est bien tragique ce soir, madame.
ALVISE
Et vous bien facétieux, en vérité !
FARGANACCIO
Allons, il parait que votre jeu va mal, mon cher Alvise… Je ne dirai plus rien.
Pendant ce temps, une lettre est tombée de la fenêtre aux pieds de Pascalina, qui l’a ramassée furtivement, et s’est rapprochée de Cosima.
PASCALINA, à Cosima, à voix basse
Madame, il est là. Il attend la réponse.
COSIMA
Puis-je donc répondre ?… Qu’il attende !
Pascalina se rapproche de la fenêtre.
ALVISE
Mat !… vous êtes mat, mon révérend !
LE CHANOINE
Sur l’honneur, je ne m’y serais pas attendu… Avoir comme vous conduisiez votre jeu, je croyais bien que je gagnerais cette partie.
ALVISE, se levant
Il y a bien des choses auxquelles on ne s’attend pas et qui arrivent pourtant. Il y a bien des parties qui semblent gagnées… et qui ne le sont pas encore.
LE CHANOINE
Voulez-vous me donner ma revanche ?
ALVISE
Demain, mon cher oncle ; ce soir, je suis obligé de sortir.
COSIMA, se levant avec agitation
Sortir ! Et où donc voulez-vous aller ?
FARGANACCIO
Voir la fête, sans doute ; mais j’espère que vous allez emmener votre femme.
ALVISE
Nullement. Il ne sied pas à une femme comme elle de courir les rues un jour de fête publique. À Pascalina. Que faites-vous donc là ? Fermez cette fenêtre et laissez-nous !
PASCALINA, en sortant, dit à Cosima, à voix basse
Il est là, signora ; il attendra.
FARGANACCIO, au chanoine
Il est de bien mauvaise humeur, ce soir ; je ne l’ai jamais ainsi !… À part. On dirait qu’un orage domestique est dans l’air… Je me retire. Haut. Bonsoir, Alvise… Je vous baise les mains, belle dame !…
Il sort.
SCÈNE II
Cosima, le Chanoine, Alvise.
COSIMA, tremblante
Mais vous ne sortirez pas !…
ALVISE
Et qui donc m’en empêchera ?
COSIMA
Moi, mon ami… Je vous conjure de ne point sortir. Dans ces jours de tumulte, il arrive mille accidents. Non, vous ne me causerez pas cette inquiétude.
ALVISE
C’est la première fois que je vous vois prendre tant de souci à propos de rien.
COSIMA
C’est la première fois que je vous vois courir avec tant d’empressement à une fête.
ALVISE
Il ne s’agit pas de fête ici, Cosima ; des affaires sérieuses me réclament.
COSIMA
Toutes les affaires sont suspendues aujourd’hui.
ALVISE
Qu’en savez-vous ? Laissez-moi, vous dis-je.
COSIMA
Eh bien, emmenez-moi avec vous.
ALVISE
Je vous ai déjà dit que cela ne se peut pas.
COSIMA
Vous ne m’avez jamais rien refusé, Alvise… J’irai avec vous.
ALVISE, s’arrêtant et la regardant fixement
Oh ! voici qui est étrange, madame !…
LE CHANOINE, qui les a observés
Mes enfants, il se passe entre vous quelque chose d’étrange, en effet ! J’en veux savoir la cause. Il se place entre eux, et leur prend la main à l’un et à l’autre. Alvise, Cosima, vous n’eûtes jamais de secrets pour moi ; vous me devez la confidence de vos peines secrètes. Allons, mes enfants, ouvrez-moi votre cœur ; je sais combien vous vous aimez, combien vous vous respectez mutuellement ; et, lorsqu’un nuage obscurcit la paix de votre union, c’est à moi de le dissiper… Voyons, d’où vient cette agitation… cette pâleur de ma nièce… la vôtre, Alvise ?
COSIMA, se jetant dans ses bras
Mon père, empêchez-le de sortir ce soir.
ALVISE, se dégageant de la main du chanoine
Mon père, je dois sortir, et je sortirai. Restez ici, vous ; vous avez sans doute une confession à entendre. Avec amertume. L’effroi que montre madame me prouve assez que vous ne connaissez pas bien les secrets de sa conscience.
COSIMA
Eh bien, oui, j’ai une confession à faire ; mais je la ferai devant vous, Alvise, et vous resterez pour l’entendre.
Elle se jette à genoux.
ALVISE, vivement et la relevant
Non, Cosima ! je ne veux rien entendre. Pardonne-moi un instant d’amertume. Tu n’as rien à confesser ; je n’ai aucun reproche à te faire. Tais-toi !… oh ! tais-toi !… Mon père, ne lui demandez rien. C’est une âme pure !… une âme généreuse… Elle souffre, et voilà tout !
COSIMA, pleurant et lui baisant les mains
Oh ! Alvise !…
ALVISE, à part, levant les yeux au ciel
Et moi aussi, je souffre ;… mais je l’aime… Haut. Allons, rassure-toi. Je suis tranquille. Je reviendrai dans une heure.
Cosima s’attache à lui.
Eh bien, qu’y a-t-il donc ? Pourquoi donc voulez-vous m’empêcher de sortir ? Encore une fois, madame, je ne vous comprends pas.
COSIMA
Je sais tout ! Vous allez vous battre !
LE CHANOINE
Vous battre, grand Dieu !
COSIMA
Oui, oui, mon oncle ! il va se battre. Vous le savez maintenant : c’est à vous de l’en empêcher… Oh ! vous l’empêcherez !
Le Chanoine saisit le bras d’Alvise, qui se dégage pour revenir vers Cosima.
ALVISE
Mais qui donc vous a si bien informée, madame ?… Je ne vous ai pas perdue de vue de la soirée.
COSIMA
Qu’importe ? je le sais !… Je m’exposerai à votre juste colère, plutôt que de vous laisser partir… Oh ! méprisez-moi, haïssez-moi !… mais n’exposez pas votre vie pour moi !… Oh ! je ne le mérite pas !
ALVISE
Mais je veux savoir, moi, pourquoi vous dites que je vais me battre… Y a-t-il donc un démon familier qui remplit de délations et de parjures l’air que je respire ?
LE CHANOINE
On vous a trompée, Cosima. Votre imagination vous suggère de folles terreurs. Alvise n’eut pas les projets que vous supposez. Il ne les aura jamais… Restez, ma fille. Je sors avec lui. Ma présence à ses côtés doit dissiper toutes vos craintes.
COSIMA
Non, non, il vous échappera… On l’attend, j’en suis sûre.
ALVISE
On vous a fait un lâche mensonge, madame !…
COSIMA, éperdue
Non ! j’étais là !… j’étais chez Ordonio, aujourd’hui, quand vous y êtes venu… Vous voyez bien que je suis indigne de votre colère, et que toute votre vengeance doit être l’abandon et le mépris…
Elle tombe à genoux.
ALVISE, atterré
Vous étiez là !… Mon père, vous l’entendez… Elle a été chez lui, elle était chez lui, elle était enfermée avec lui !… cachée, enfermée avec Ordonio Éliséi ! — mon Dieu ! je te prends à témoin ! Je ne suis pas un homme de sang ; jamais je n’avais senti la haine, jamais je n’avais fait un serment impie, jamais je n’avais souhaité la perte de mon semblable !… Et j’aimais cette femme, je la respectais encore ! Je voulais venger son honneur outragé, mais je ne voulais pas la faire souffrir ! Je lui pardonnais dans mon cœur. J’aurais lavé mes mains de ce sang impur, et jamais elle n’aurait su que je l’avais versé pour elle. Je sentais pour elle, dans mon cœur, des trésors de miséricorde infinis comme les tiens, ô mon Dieu ! mais cette dernière trahison ferme mon âme à tout pardon et à toute pitié. Ô lâche séducteur ! tu payeras cher la honte et le désespoir de tes victimes ! À Cosima. Rentrez dans votre appartement, madame, et restez-y si vous ne voulez pas que je me devienne odieux à moi-même en vous y contraignant.
Cosima, atterrée, recule devant lui peu à peu. Il la pousse dans sa chambre et l’enferme.
SCÈNE III
Le Chanoine, Alvise.
LE CHANOINE
Je m’attache à vos pas, Alvise. Vous n’irez pas exposer une vie honorable et précieuse aux coups d’un suborneur et d’un lâche.
ALVISE
Oh ! laissez-moi, mon père !… j’ai été assez longtemps sans pitié pour moi-même ; maintenant, plus de pitié pour les autres !… Nul pouvoir humain ne peut me retenir ici un instant de plus.
LE CHANOINE
Eh bien, sortons ensemble ; moi, je ne vous quitte pas.
SCÈNE IV
Le Duc, Alvise, le Chanoine.
LE DUC
Arrêtez, messire Alvise ! vous vouliez sortir ; moi, je vous le défends.
ALVISE
Vous me le défendez, monseigneur ?
LE DUC
Vous renoncerez à vous battre avec Ordonio Éliséi. Comme votre ami, je vous en prie ; comme votre souverain, je vous l’ordonne.
ALVISE
Eh bien, moi, monseigneur, comme votre sujet fidèle, je vous demande à genoux de révoquer cette défense. Mais, si vous persistez,… comme homme d’honneur, comme libre citoyen, je m’en affranchis. Oh ! vous comptez trop sur le respect que votre nom inspire, monseigneur, si vous croyez pouvoir imposer silence à la dignité humaine outragée en nous par l’impudence de vos courtisans. Il ne sera pas dit que les grands viendront porter la douleur et l’opprobre dans nos familles, sans que nous nous fassions justice ! Demain, monseigneur, je me constituerai votre prisonnier, et j’offrirai ma tête au bourreau si vous le voulez ; mais, aujourd’hui, je serai un sujet rebelle et j’encourrai votre colère.
LE DUC
J’excuse votre emportement, messire ; je sais ce que vous avez souffert, je sais le crime de votre ennemi. Je ne viens pas vous demander grâce pour lui. Je viens, au contraire, remettre son sort entre vos mains ; mais il ne s’agit pas seulement ici de punir l’offense, il s’agit de réhabiliter la vertu. C’est à moi que votre femme est venue demander protection, et c’est moi qui viens rendre, à elle votre estime, à vous sa confiance. Mais il importe à mes desseins que ma présence ici soit un mystère… Suivez-moi dans l’appartement voisin… Cherchant des yeux et désignant la portière du fond. Derrière ce rideau !… Quelqu’un, si je suis bien informé, va s’introduire ici. Je veux être témoin sans être vu.
Alvise hésite.
Vous doutez de ma parole, messire ?
LE CHANOINE
Obéissez, Alvise. C’est la Providence qui vous envoie ici, monseigneur.
SCÈNE V
Ordonio, puis Cosima.
ORDONIO, monte par la fenêtre
C’est bien ! Voici un plaisant tour, et dont le duc rira bien quand je le lui raconterai. Et ce bon Alvise, qui va m’attendre au bord de l’Arno ! Heureusement, il est homme à prendre patience une heure ou deux, lui qui a su jusqu’à aujourd’hui différer sa vengeance. Voyons ! ai-je bien lu ce billet tombé tout à l’heure à mes pieds ? Tout en lisant. Fuir avec elle… à l’instant même, quitter Florence pour toujours… Oh ! ce n’est pas ainsi que je l’entends, moi ! Je ne prétends pas quitter cette belle contrée et cette joyeuse cour sans avoir fait payer cher à messire Alvise ses étranges emportements à mon égard… Allons !… Mais est-ce bien ici ?… Ce billet était lancé de la fenêtre de sa chambre… Oui, oui, c’est bien ici. Il approche de la porte de Cosima ; puis s’arrête, pour jeter un coup d’œil autour de lui. Mais il y a quelques précautions à prendre. Le temps a des ailes. Il avance l’aiguille de la pendule avec la pointe de son épée. Je ne dois pas oublier qu’Alvise attend, et je ne veux pas qu’on me retienne ici plus qu’il ne faut. Il ouvre la chambre de Cosima. Vous êtes libre, belle captive, et votre libérateur se prosterne devant vous.
Il met un genou en terre.
COSIMA
Alvise est parti, n’est-ce pas ?
ORDONIO
Il doit être déjà au rendez-vous. Mais, puisque vous voulez que votre esclave oublie à vos genoux les serments de l’honneur, il fera à l’amour le plus grand sacrifice qu’un homme puisse faire. Oh ! comprenez donc enfin combien je vous aime !
COSIMA
Vous avez lu mon billet ? vous en acceptez les conditions ?
ORDONIO
Ne suis-je pas ici ?
COSIMA
Mais êtes-vous prêt à fuir avec moi, à quitter Florence sur-le-champ ? Vos mesures sont-elles prises ? Vous n’êtes pas en habit de voyage. Vous me trompez, Ordonio !
ORDONIO
Peux-tu le croire ?… J’ai été forcé de paraître au bal chez le prince ; mais tout est prévu. Des chevaux nous attendent dans la cour de mon palais. Viens !
COSIMA
Chez vous ! Et si mon mari venait nous y surprendre ? s’il était averti de notre fuite ?
ORDONIO
Comment le serait-il ? Il m’attend à une des portes de la ville, et nous allons fuir par la porte opposée. Allons, ma bien-aimée, que l’amour te donne du courage !
COSIMA, à part, s’éloignant de lui d’un pas, et tirant à la dérobée de sa ceinture un flacon d’or qu’elle garde dans sa main jusqu’à la fin de la scène
L’amour ! il parle d’amour en ce lieu, en cet instant ! Et ce duc qui devait me protéger !… Il faudra donc mourir !…
ORDONIO
L’heure s’écoule, minuit approche. À part. Alvise, ne me voyant pas arriver, peut revenir ici… Haut, avec impatience. Partons donc, au nom du ciel !
COSIMA
Vos prières ressemblent à des ordres.
ORDONIO
Toujours de l’orgueil ! Le tien n’est-il pas assouvi, Cosima ? ne suis-je pas arrivé à ce que tu voulais faire de moi, un enfant, un jouet, un homme sans tête et sans cœur ? Que te faut-il encore ? Ne suis-je pas ici à t’implorer, tandis que, là-bas, ton mari s’impatiente et que chaque instant passé près de toi me déshonore à ses yeux ?
COSIMA
Vous ne m’avez jamais aimée !
ORDONIO
Moi !… je ne t’aime pas !
COSIMA
Oh ! si vous m’aimiez, vous renonceriez à ce duel ; vous partiriez sans moi. Au lieu de m’imposer de honteuses conditions, au lieu de me forcer à déshonorer le nom d’Alvise et à briser son cœur par le scandale de cette fuite, vous iriez attendre loin de moi que le temps eût effacé vos ressentiments. Alvise finirait par comprendre qu’il y a là un plus grand courage que celui de se battre. Vous seriez consolé de cette séparation par ma reconnaissance, par mon respect !… Oh ! je te vénérerais comme un ange, si tu agissais ainsi !
ORDONIO
Tu me le dis avec ce regard humide, avec ce divin sourire… et tu veux que je t’écoute ! Que tu es belle ainsi !… Cette pâleur…
COSIMA
Ne me touchez pas !
ORDONIO, sèchement
Ah çà ! vous me fuyez avec une répugnance… Si c’est une comédie pour me retenir en me flattant d’un vain espoir, et me faire manquer, en pure perte, à un rendez-vous d’honneur, ne comptez pas que je m’y laisse prendre.
Il va froidement prendre son épée et feint de vouloir sortir.
COSIMA, hors d’elle-même
Ne vous contenterez-vous pas de ma soumission ? faudra-t-il y ajouter la feinte ? Mon Dieu ! dois-je avoir le sourire sur les lèvres, quand j’ai la mort dans l’âme ?
ORDONIO
Et lorsque je vous fais horreur, n’est-ce pas ? Oh ! non, non ! madame, ce n’est pas ainsi que je l’entendais, car, au fond, je me croyais aimé.
Il feint encore de vouloir sortir ; elle le retient.
COSIMA
Oh ! tenez !… vous l’étiez !… vous le savez bien.
ORDONIO
C’est pour cela que je ne croyais pas mon rôle si odieux que vous voulez le faire en cet instant !
COSIMA
Je vous aimais d’un amour si pur !… Souvenez-vous… Ayez pitié !…
ORDONIO
Et mon amour, à moi, vous déshonore !
COSIMA, se mettant à genoux
Ordonio, vous êtes orgueilleux ; vous aimez à commander ; vous voulez que tout cède et ploie sous votre impérieuse volonté… Eh bien, voyez ! je m’humilie, je me soumets. Je vous fais arbitre de mon sort… Je vous implore à genoux ! Tuez-moi ! Un esclave fut-il jamais tenu de s’abaisser davantage ? Soyez généreux. Prenez ma vie, laissez-moi l’honneur !…
ORDONIO
Et mon honneur, à moi, madame ? Croyez-vous que votre sang laverait la tache que vous allez y faire ? Vous craignez vos remords et vous trouvez fort naturel que, pour vous, je m’expose au mépris des hommes ? Oh ! non pas, non pas ! Il n’en sera pas ainsi.
COSIMA, s’attachant à ses genoux
Rien ne peut-il te fléchir ? Au nom de ta mère ! au nom de tes sœurs ! au nom de celle qui sera ta femme un jour ! au nom de notre amour passé, qui peut renaître purifié par l’honneur !…
ORDONIO
Notre amour s’est changé en haine, madame, c’en est assez. Oh ! je vois bien que votre but est de gagner du temps. Sachez bien que vous ne m’avez pas joué ! L’heure n’est pas passée ; j’ai encore le temps de conserver l’estime des hommes et de braver l’astuce des femmes ! Vous ne pouvez vous résoudre à être sincère ? Vous ne me connaissez pas !
Elle s’attache à lui.
Laissez-moi !… votre mari attend !
COSIMA, montrant la pendule, qui marque une heure du matin
Il ne vous attend plus ! il est trop tard !
ORDONIO
Vous vous trompez, madame. Écoutez ! cette pendule avance d’une heure.
L’horloge de la ville sonne minuit dans le lointain.
COSIMA, avec un cri déchirant
Eh bien !…
Elle revient sur le devant du théâtre, avale le poison précipitamment et s’élance vers Ordonio en s’écriant.
Partons maintenant !
Ordonio l’entraîne vers le fond. Aussitôt paraissent le Duc, Alvise, Néri, le Chanoine, le Barigel. Gardes dans le fond.
SCÈNE VI
Les Mêmes, le Duc, Alvise, le Chanoine, Néri.
ALVISE, s’élançant vers Ordonio l’épée à la main
Infâme ! c’est ta dernière heure qui sonne !
À l’instant même, Néri et les autres personnages se jettent entre eux. Le duc abaisse la pointe de l’épée d’Alvise avec la sienne.
LE DUC
Vous êtes bien hardis, messieurs, de tirer l’épée en ma présence ! Alvise, est-ce ainsi que vous reconnaissez ma protection et que vous respectez mon droit de grâce ?… Vous vouliez une satisfaction, il vous l’a donnée ; il voulait vous ôter l’honneur, c’est à vous maintenant de lui laisser la vie.
ORDONIO
Monseigneur, si votre rang ne vous mettait à l’abri de tout ; si, oubliant que vous êtes prince, vous vouliez vous souvenir que vous êtes chevalier, vous me feriez raison de cette perfidie !
LE DUC
Rendez grâce à votre qualité d’étranger, qui vous met à l’abri de ma justice ; quant à vous rendre raison, vous ne méritez pas un tel honneur.
ORDONIO
Peut-être que, si nous prenions pour juge le comte des Uberti, il trouverait Votre Altesse aussi coupable que moi.
LE DUC
Silence sur votre vie, monsieur ! vous aurez satisfaction.
ORDONIO
J’y compte.
Il sort.
LE DUC, à Cosima
Madame, pardonnez-moi l’abandon où j’ai paru vous laisser ; je n’ai pas cessé un instant de veiller sur vous, mais je devais connaître la vérité, et l’équité a passé avant la courtoisie.
COSIMA
Merci, monseigneur ! béni soyez-vous ! Mais ce que le sort avait décidé est accompli… Il est trop tard pour le réparer… Oh ! Alvise !
LE CHANOINE
Ma fille, tout est réparé ! que tout soit oublié…
ALVISE
Mais voyez comme elle pâlit !… Cosima !… Qu’as-tu donc ?
COSIMA
Mon père, absolvez-moi, priez pour moi, j’ai manqué de confiance en Dieu.
LE CHANOINE
Malheureuse enfant, achève !
COSIMA
Je me suis donné la mort… Je ne voulais pas survivre à la honte… Le poison… Oh ! Alvise, je n’espérais pas mourir entre vos bras.
LE CHANOINE
Dieu te pardonne, ma fille !
NÉRI, tirant son poignard
Et moi, je vais la venger !
FIN