CHANTECLER

1910
3
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Comédie

Dans une basse-cour, Chantecler, un coq fier et orgueilleux, est convaincu que son chant fait lever le soleil. Autour de lui, une galerie d'animaux: Patou, le chien fidèle, le Merle moqueur et cynique, et les poules admiratives. Un soir, une Faisane dorée, fuyant un chasseur, se réfugie dans la cour. Elle est d'abord amusée par la naïve prétention du coq, mais, touchée par sa sincérité et sa foi, elle finit par tomber amoureuse de lui et partage un temps son illusion.

Texte intégral de la pièce

CHANTECLER


Le théâtre représente l'intérieur d'une cour de ferme. Un portail croulant. Un mur bas fleuri d'ombelles. Du foin. Un fumier. Une meule de paille. Au loin, la campagne. Sur la maison, une glycine en mauvaise cataracte. Dans un coin, la niche du vieux chien de garde. Épars, tous les outils dont la Terre a besoin. Des poules vont, levant un pied qui se contracte. Un merle dans sa cage. Une charrette. Un puits. Des canards. Soleil. Parfois une aile bat, et puis une plume, un instant, vole, toute petite. Des poussins, pour un ver, se disputent entre eux. Le dindon porte au bec sa rouge stalactite. Un silence chaud, rempli de gloussements heureux.

ACTE PREMIER

LE SOIR DE LA FAISANE

SCÈNE PREMIÈRE

TOUTE LA BASSE-COUR, POULES, POULETS, SE PROMENANT OU MONTANT ET DESCENDANT LA PETITE ÉCHELLE DU POULAILLER, POUSSINS, CANARDS, DINDONS, ETC. ; LE MERLE DANS SA CAGE QUI EST ACCROCHÉE PARMI LES GLYCINES ; LE CHAT ENDORMI SUR LE MUR ; PUIS UN PAPILLON SUR LES FLEURS.

LA POULE BLANCHE, picorant.
Ah ! c'est exquis !

UNE AUTRE POULE, accourant.
Que croquez-vous ?

TOUTES LES POULES, accourant.
Que croque-t-elle ?

LA POULE BLANCHE
C'est ce petit insecte appelé cicindèle
Qui parfume le bec de rose et de jasmin !

LA POULE NOIRE, arrêtée devant la cage du Merle.
Vraiment, ce Merle siffle avec l'art...

LA POULE BLANCHE
D'un gamin !

LE DINDON, rectifiant avec solennité.
D'un gamin qui serait un pâtre de Sicile !

LE CANARD
Il ne finit jamais son air...

LE DINDON
C'est trop facile,
Finir ! Il chantonne l'air que siffle le merle. « Qu'il fait donc bon cueillir... cueillir... »
Canard, sache qu'il faut savoir ne pas finir, en art !
« Cueillir... » Bravo !

Le Merle sort, et, posé sur une branche de glycine, salue.

UN POUSSIN, étonné.
Il sort ?

LE MERLE, saluant.
Oui, quand le public vibre.
Je suis apprivoisé ! Il rentre.

LE POUSSIN
Mais sa cage ?

LE DINDON
Il est libre
D'en sortir brusquement et d'y rentrer soudain,
Car la porte n'a pas de ressort à boudin.
« ...Cueillir ! » …Ce n'est plus rien si l'on dit ce qu'on cueille

LA POULE NOIRE, apercevant le Papillon posé sur les fleurs qui, au fond, dépassent le mur.
Oh ! le beau papillon !

LA POULE BLANCHE
Où ?

LA POULE NOIRE
Sur le chèvrefeuille !

LE DINDON, doctoral.
Ce papillon s'appelle un Mars.

LE POUSSIN, suivant des yeux le Papillon.
Ah ! sur l'oeillet !

LA POULE BLANCHE, au Dindon.
Un Mars ! Pourquoi ?

LE MERLE, passant sa tête entre les barreaux.
Mais parce qu'il vient en juillet !

LA POULE BLANCHE
Ce Merle... il est roulant !

LE DINDON, hochant la tête.
Mieux que roulant, ma chère !

UNE AUTRE POULE, regardant le Papillon.
C'est chic, un papillon !

LE MERLE
C'est très facile à faire :
On prend un W qu'on met sur un Y .

UNE POULE, ravie.
Il dessine une charge en quatre coups de bec !

LE DINDON
Il fait mieux que charger, il schématise ! Poule,
Ce Merle veut qu'on pense au moment qu'on se roule :
C'est un Maître qui se déguise en basochien !

UN POUSSIN, à une poule.
Maman, pourquoi le Chat déteste-t-il le Chien ?

LE MERLE, passant sa tête entre les barreaux.
Mais parce qu'il lui prend son fauteuil au théâtre !

LE POUSSIN, surpris.
Ils ont un théâtre ?

LE MERLE
Oui. De féerie.

LE POUSSIN
Hein ?

LE MERLE
C'est l'âtre,
Où tous deux veulent voir la Bûche-au-Bois-Dormant
Rougir de s'éveiller près du Prince Sarment !

LE DINDON, lourdement ébloui de ces prétendues légèretés.
Comme il sait indiquer que les haines de races
Ne sont jamais, au fond, que des haines de places !
Il est très fort !

LA POULE BEIGE, à la Poule Blanche, qui picore.
Tu prends du piment ?

LA POULE BLANCHE
Oui, beaucoup.

LA POULE BEIGE
Pourquoi ?

LA POULE BLANCHE
Ça fait rosir le plumage.

LA POULE BEIGE
Ah ?...

ON ENTEND CHANTER AU LOIN.
Coucou !

LA POULE BLANCHE
Tiens !

LE CHANT AU LOIN
Coucou !

LA POULE BLANCHE
Le Coucou !

UNE POULE GRISE, accourant, fébrile.
Lequel ? Celui qui loge
Dans les bois, ou celui qui loge dans l'horloge ?

LE CHANT, plus loin.
Coucou !

LA POULE BLANCHE, ayant écouté.
Celui des bois.

LA POULE GRISE, respirant.
Ah ! je craignais d'avoir
Manqué l'autre !

LA POULE BLANCHE, se rapprochant.
C'est vrai, tu l'aimes ?

LA POULE GRISE, mélancolique.
Sans le voir !
Il habite un chalet pendu dans la cuisine
Au-dessus du fusil et de la limousine.
Dès qu'il chante, j'accours... mais je n'arrive, hélas !
Que pour le voir fermer son petit vasistas !
Ce soir, je vais rester sur le seuil. Elle se met sur le seuil de la porte.

UNE VOIX
Poule Blanche !

SCÈNE II

LES MÊMES, UN PIGEON SUR LE TOIT, PUIS CHANTECLER.

LA POULE BLANCHE, regardant autour d'elle par mouvements de tête saccadés.
Qui m'appelle ?

LA VOIX
Un pigeon !

LA POULE BLANCHE, cherchant.
Où ?

LE PIGEON
Sur le toit qui penche !

LA POULE BLANCHE, levant la tête et l'apercevant.
Ah !

LE PIGEON
Bien que d'un billet pressé je sois porteur,
Je m'arrête. Bonjour, poule.

LA POULE BLANCHE
Bonjour, facteur.

LE PIGEON
Oui, puisque mon service aux Postes de l'Espace
Fait qu'en ce soir d'été par votre ciel je passe,
Je serais bien heureux de pouvoir...

LA POULE BLANCHE, qui aperçoit un grain.
Un moment !

UNE AUTRE POULE, courant curieusement vers elle.
Que croquez-vous ?

TOUTES LES POULES, accourant.
Que croque-t-elle ?

LA POULE BLANCHE
Du froment.

LA POULE GRISE, reprenant sa conversation, à la Poule Blanche.
Donc, ce soir, sur le seuil il faut que je demeure... Elle montre la porte de la maison.

LA POULE BLANCHE, regardant la porte.
La porte est close !

LA POULE GRISE
Oui, mais j'entendrai sonner l'heure,
Et pour voir le Coucou je passerai le cou...

LE PIGEON, appelant, impatienté.
Poule Blanche !

LA POULE BLANCHE
Un moment ! À l'autre poule. Et pour voir le Coucou
Tu passeras le cou par où ?...

LA POULE GRISE, désignant le trou rond qui est au bas de la porte.
Par la chatière !

LE PIGEON, criant.
Vous me laissez le bec dans l'eau de la gouttière !
Hé ! la plus blanche des poules !

LA POULE BLANCHE, sautillant vers lui.
Tu me disais ?...

LE PIGEON
Que je serais...

LA POULE BLANCHE, avec une révérence.
Quoi donc, le plus bleu des bisets ?

LE PIGEON
Bien heureux si… – mais non, l'audace est indiscrète... –
Je pouvais voir..

LA POULE BLANCHE
Quoi ?

LE PIGEON, ému.
Rien qu'un instant...

TOUTES LES POULES, impatientées.
Quoi ?

LE PIGEON
Sa crête !

LA POULE BLANCHE, aux autres, en riant.
Ah ! il veut voir...

LE PIGEON, très excité.
Mais oui, je veux voir...

LA POULE BLANCHE
Calme-toi !

LE PIGEON
J'attends en trépignant !

LA POULE BLANCHE
Il abîme le toit !

LE PIGEON
C'est que nous l'admirons !

LA POULE BLANCHE
Tout le monde l'admire !

LE PIGEON
Et j'ai promis à ma pigeonne de lui dire
Comment il est.

LA POULE BLANCHE, tout en picorant.
Superbe, on ne peut le nier.

LE PIGEON
Nous l'entendons chanter de notre pigeonnier ! C'est
Celui dont le chant tient plus au paysage
Qu'à la pente d'un mont la blancheur d'un village,
Car toujours au lointain sa voix se mêle un peu ;
C'est Celui dont le cri perce l'horizon bleu
Comme une aiguille d'or qui toujours enfilée
Coudrait au bord du ciel le bord de la vallée.
C'est le Coq !

LE MERLE, allant et venant dans sa cage.
Pour lequel tous les cœurs font toc-toc !

UNE POULE
Notre Coq !

LE MERLE, passant sa tête entre les barreaux.
Mon, ton, son, notre, votre et leur Coq !

LE DINDON, au Pigeon.
Il va bientôt rentrer de sa ronde champêtre.

LE PIGEON
Ah ! vous le connaissez, Monsieur ?

LE DINDON, important.
Je l'ai vu naître.
Ce poussin – car pour moi c'est toujours un poussin ! –
Venait prendre chez moi sa leçon de buccin.

LE PIGEON
Ah ! vraiment, vous donnez des leçons de ?...

LE DINDON
Sans doute.
Je peux apprendre à coqueriquer : je glougloute !

LE PIGEON, avidement.
Où donc est-il né ?

LE DINDON, désignant un vieux panier à couvercle, usé et percé.
Dans ce vieux panier.

LE PIGEON
Et la
Poule qui l'a couvé vit encore ?

LE DINDON
Elle est là.

LE PIGEON
Où ?

LE DINDON
Dans ce vieux panier.

LE PIGEON, de plus en plus intéressé.
De quelle race est-elle ?

LE DINDON
C'est une bonne, vieille et traditionnelle
Poule gasconne, née aux environs de Pau.

LE MERLE, passant sa tête.
C'est celle qu'Henri Quatre a voulu mettre au pot.

LE PIGEON
Avoir couvé ce Coq... qu'elle doit être fière !

LE DINDON
Oui, d'une humble fierté de maman nourricière.
Son cher poussin – c'est là tout ce qu'elle comprend –
Devient grand !... et quand on lui dit qu'il devient grand,
Sa raison presque éteinte un instant se réveille.
Il crie vers le panier.
Hé ! la vieille, il grandit !

TOUTES LES POULES
Il grandit !

Aussitôt, on voit se soulever le couvercle du panier et surgir une vieille tête ébouriffée.

LE PIGEON, à la Vieille Poule, avec attendrissement.
Hé ! la vieille.
Ça vous fait donc plaisir qu'il grandisse ?

LA VIEILLE POULE, hochant la tête, et sentencieusement.
Pardi !
Le blé de mercredi fait honneur à mardi !

Elle disparaît. Le couvercle retombe.

LE DINDON
De temps en temps, elle ouvre, et, crac ! avant de clore,
Elle laisse tomber une fleur de folk-lore,
Un dicton qu'elle invente et qui sent le patois...

LE PIGEON, à la Poule Blanche.
Poule Blanche !

LE DINDON, en remontant.
...Et qui tombe assez bien quelquefois !

LA VIEILLE POULE, qui a reparu un instant derrière lui.
Quand le paon n'est pas là, le dindon fait la roue.

Le dindon se retourne : le couvercle est déjà retombé.

LE PIGEON, à la Poule Blanche.
Est-ce vrai que jamais Chantecler ne s'enroue ?

LA POULE BLANCHE, picorant toujours.
C'est vrai !

LE PIGEON, avec un enthousiasme croissant.
Vous êtes fiers d'avoir sous ces ormeaux
Un coq qui comptera parmi les Animaux
Illustres, dont le nom vivra dans plusieurs lustres !

LE DINDON
Très fiers ! très fiers ! À un petit poussin.
Quels sont les Animaux Illustres ?

LE POUSSIN, récitant.
Le pigeon de Noé, le barbet de Saint-Roch,
Le cheval de Cali...

LE DINDON
Cali ?...

LE POUSSIN, cherchant.
Cali...

LE PIGEON
Ce coq,
Est-ce vrai que son chant rythme, active, guerroie,
Fait rire le travail et fuir l'oiseau de proie ?

LA POULE BLANCHE, picorant.
C'est vrai !

LE POUSSIN, cherchant toujours.
Cali... Cali...

LE PIGEON
Poule Blanche, est-ce vrai
Que son chant, défenseur de l'œuf tiède et sacré,
Empêcha bien souvent l'onduleuse belette
D'avoir à son plastron des taches...

LE MERLE, passant sa tête entre les barreaux.
D'omelette ?

LA POULE BLANCHE
C'est vrai !

LE POUSSIN, cherchant toujours.
Cali...

LE DINDON, pour l'aider.
Gu ?...

LE POUSSIN
Gu...

LE PIGEON
Poule, est-ce vrai...

LE POUSSIN, bondissant de joie d'avoir trouvé.
Gula !

LE PIGEON
...Que, pour chanter si bien, on suppose qu'il a
Un secret... un secret qui rend sa voix si rouge
Qu'à son cocorico le coquelicot bouge
Comme s'il s'entendait appeler par son nom ?

LA POULE BLANCHE, un peu fatiguée par ces questions.
C'est vrai !

LE PIGEON
Ce grand secret, nul ne le connaît ?

LA POULE BLANCHE
Non !

LE PIGEON
Il ne le dit pas même à sa poule ?

LA POULE BLANCHE, rectifiant.
À ses poules !

LE PIGEON, un peu scandalisé.
Ah ! il en a plusieurs ?

LE MERLE
Il chante. Tu roucoules !

LE PIGEON
Même à sa favorite, alors, il ne dit rien ?

LA POULE DE HOUDAN, vivement.
Oh ! rien !

LA POULE BLANCHE, aussi vivement.
Rien !

LA POULE NOIRE, aussi vivement.
Rien !

LE MERLE, passant sa tête entre les barreaux.
Silence ! un drame aérien !

Le Papillon, piaffant comme un petit Pégase, n'a pas vu... On aperçoit, dépassant le mur, un grand filet vert, qui s'approche tout doucement du Papillon posé sur une des fleurs.

UNE POULE
Qu'est cela ?

LE DINDON, solennel.
C'est le Destin !

LE MERLE
En gaze !

LA POULE BLANCHE
Oh !... un filet !... au bout d'un bambou...

LE MERLE
Ce bambou
Se termine par un bambin à l'autre bout ! À mi-voix, en regardant le Papillon.
Muscadin qui toujours vers d'autres roses cingles,
Tu vas être tiré ce soir à quatre épingles !

TOUT LE MONDE, suivant par-dessus le mur l'approche lente du filet.
Palpitant ! – Ça s'approche ! – Oui ! – Poco a poco !
– Chut ! – Prendra ! – Prendra pas ! – Prendra !...

Le Papillon va être pris. Mais

ON ENTEND TOUT À COUP AU LOIN.
Cocorico !

Averti par ce cri, le Papillon s'envole. Le filet se balance un moment désappointé, puis disparaît.

PLUSIEURS POULES
Hein ? – Quoi ? – Qu'est-ce ?

UNE POULE, qui, sautée sur une brouette, suit le vol du Papillon.
Il est loin déjà dans la prairie

LE MERLE, avec une emphase ironique.
C'est Chantecler qui fait de la chevalerie !

LE PIGEON, très ému.
Chantecler !

UNE POULE
Sur le mur... il vient !

UNE AUTRE POULE
Il est tout près !

LA POULE BLANCHE, au Pigeon.
Oh ! tu vas voir, c'est un beau coq !

LE MERLE, passant sa tête entre les barreaux.
D'ailleurs, c'est très
Facile à faire, un coq !

LE DINDON, plein d'admiration.
Ce Merle est d'une force !

LE MERLE
Vous prenez un melon, de Honfleur, pour le torse.
Pour les deux jambes, deux asperges, d'Argenteuil.
Pour la tête, un piment, de Bayonne. Pour l'œil,
Une groseille, de Bar-le-Duc. Pour la queue,
Un poireau, de Rouen, tordant sa gerbe bleue.
Pour l'oreille, ô Soissons ! un petit haricot.
Ça y est. C'est un coq !

LE PIGEON, doucement.
Moins le cocorico !

LE MERLE, lui montrant Chantecler qui paraît sur le mur.
Oui. Mais sauf ce détail tu vois que ça ressemble ?

LE PIGEON
Pas du tout ! Et regardant Chantecler d'un œil tout autre que celui du Merle :
Moi, je vois, sous un cimier qui tremble,
Venir le Chevalier superbe de l'Eté,
Qui pour se draper d'or semble avoir emprunté
À quelque char du soir où la moisson vacille
Sa cape, qu'il retrousse avec une faucille !

CHANTECLER, sur le mur, dans un long soupir guttural.
Cô...

LE MERLE
Quand il fait ce bruit dans sa gorge, en marchant,
C'est qu'il aime une poule ou qu'il médite un chant.

CHANTECLER, immobile sur le mur, la tête haute.
Flambe !... Illumine !...

LE MERLE
Il dit des mots sans suite !

CHANTECLER
Embrase !...

UNE POULE
Il s'arrête, une patte en l'air...

CHANTECLER, avec une sorte de râle de tendresse.
Cô...

LE MERLE
C'est l'extase !

CHANTECLER
Ton or est le seul or qui soit de bon conseil !
– Je t'adore !

LE PIGEON, à mi-voix.
À qui donc parle-t-il ?

LE MERLE, d'un ton gouailleur.
Au soleil !

CHANTECLER
Toi qui sèches les pleurs des moindres graminées,
Qui fais d'une fleur morte un vivant papillon,
Lorsqu'on voit, s'effeuillant comme des destinées,
Trembler au vent des Pyrénées
Les amandiers du Roussillon,
Je t'adore, Soleil ! ô toi dont la lumière,
Pour bénir chaque front et mûrir chaque miel,
Entrant dans chaque fleur et dans chaque chaumière,
Se divise et demeure entière
Ainsi que l'amour maternel !
Je te chante, et tu peux m'accepter pour ton prêtre,
Toi qui viens dans la cuve où trempe un savon bleu,
Et qui choisis souvent, quand tu vas disparaître,
L'humble vitre d'une fenêtre
Pour lancer ton dernier adieu !

LE MERLE, passant sa tête entre les barreaux.
Nous n'y couperons pas, mes enfants : c'est une ode.

LE DINDON, regardant Chantecler qui, par les degrés d'un tas de foin, descend du mur.
Il avance, plus fier..

UNE POULE, s'arrêtant devant une petite pyramide de fer-blanc.
Tiens ! l'abreuvoir ! Elle boit.
Commode.

LE MERLE
...Plus fier qu'un Toulousain qui chante : « O moun Païs ! »

CHANTECLER, qui commence à marcher dans la cour.
Tu fais tourner...

TOUTES LES POULES, courant vers la Blanche.
Que croque-t-elle ?

LA POULE BLANCHE
Du maïs.

CHANTECLER
Tu fais tourner les tournesols du presbytère,
Luire le frère d'or que j'ai sur le clocher,
Et quand, par les tilleuls, tu viens avec mystère,
Tu fais bouger des ronds par terre
Si beaux qu'on n'ose plus marcher !
Tu changes en émail le vernis de la cruche ;
Tu fais un étendard en séchant un torchon ;
La meule a, grâce à toi, de l'or sur sa capuche,
Et sa petite sœur la ruche
A de l'or sur son capuchon !
Gloire à toi sur les prés ! Gloire à toi dans les vignes !
Sois béni parmi l'herbe et contre les portails !
Dans les yeux des lézards et sur l'aile des cygnes !
Ô toi qui fais les grandes lignes
Et qui fais les petits détails !
C'est toi qui, découpant la sœur jumelle et sombre
Qui se couche et s'allonge au pied de ce qui luit,
De tout ce qui nous charme as su doubler le nombre,
À chaque objet donnant une ombre
Souvent plus charmante que lui !
Je t'adore, Soleil ! Tu mets dans l'air des roses,
Des flammes dans la source, un dieu dans le buisson !
Tu prends un arbre obscur et tu l'apothéoses !
Ô Soleil ! toi sans qui les choses
Ne seraient que ce qu'elles sont !

LE PIGEON
Bravo ! J'en parlerai longtemps à ma pigeonne !

CHANTECLER, l'aperçoit, et avec une noble courtoisie.
Jeune inconnu bleuâtre et dont le bec bourgeonne,
Merci ! – Vous me mettrez à ses pieds de corail !

Le pigeon s'envole.

LE MERLE
Il faut soigner les admirateurs !

CHANTECLER, d'une voix cordiale, à la Basse-Cour.
Au travail.
Tous, gaîment !

Une mouche passe en bourdonnant.

Mouche active et sonore, je t'aime !
Regardez-la : son vol n'est qu'un don d'elle-même.

LE DINDON, supérieur.
Oui, mais dans mon estime elle a beaucoup perdu
Depuis l'histoire de...

CHANTECLER, allant vers lui.
De ?...

LE DINDON
De la Mouche du...

CHANTECLER
Mais cette histoire-là m'a toujours paru louche !
Et qui sait si le coche eût monté sans la mouche ?
Tu crois qu'il valut moins qu'un « hue ! » ou qu'un « dia ! »
Le psaume de soleil qu'elle psalmodia ?
Tu crois à la vertu d'un juron qu'on décoche
Et que c'est le cocher qui fit monter le coche ?
Non, non ! elle a plus fait que le gros fouet claqueur,
La petite musique où bourdonnait un cœur !

LE DINDON
Oui... mais...

CHANTECLER, lui tournant le dos.
De nos travaux, tous, faisons-nous des joies !
C'est l'heure de conduire au bord de l'eau vos oies,
Messieurs les Jars !

UN JARS, nonchalant.
Vraiment, vous croyez ?

CHANTECLER, marchant sur lui.
Donc, les Jars,
Trêve aux cacardements oisifs et pateaugeards !

Les Jars sortent vivement.

Toi, vieux Poulet, tu sais qu'il faut que tu ramasses
Avant ce soir au moins tes trente-deux limaces !
– Toi, futur Coq, va-t'en chanter « Cocorico »
Quatre cents fois devant l'écho !

LE JEUNE COQ, un peu vexé.
Devant l'écho ?

CHANTECLER
C'est ainsi que j'appris à m'assouplir la glotte
Quand ma coquille encor me servait de culotte !

UNE POULE, prétentieuse.
Tout ça n'a pas beaucoup d'intérêt...

CHANTECLER
Tout en a !
Veuillez aller couver les œufs qu'on vous donna !

La Poule sort vivement. – À une autre Poule.

Toi, va sous la verveine et sous la potentille
Gober tout ce qui ronge ! Ah ! ah ! si la chenille
Croit qu'on va de nos fleurs lui faire des cadeaux,
Elle peut se brosser le ventre... avec son dos !

La Poule sort. – À une autre.

Toi, va sauver les choux qu'en de vieux coins incultes
La sauterelle assiège avec ses catapultes !

La Poule sort, – À toutes les poules qui restent.

Vous... Il aperçoit la Vieille Poule, dont la tête vient de soulever le couvercle du panier.
Tiens ! bonjour, nounou !... Elle le regarde avec admiration.
J'ai grandi ?

LA VIEILLE POULE
Tôt ou tard
Il faut que la grenouille émerge du têtard !

CHANTECLER
Oui.

Le couvercle retombe. – Aux poules, reprenant son ton de commandement.

Vous, alignez-vous ! Vous irez, d'un pas preste,
Picorer dans les prés.

LA POULE BLANCHE, à la Grise.
Viens-tu ?

LA POULE GRISE
Tais-toi ! Je reste,
Moi, pour voir le Coucou ! Elle se cache derrière le panier.

CHANTECLER
La petite Houdan !
Vous avez l'air de vous aligner en boudant ?

LA POULE DE HOUDAN, s'approchant.
Coq...

CHANTECLER
Quoi ?

LA POULE DE HOUDAN
Moi que vous préférez...

CHANTECLER, vivement.
Chut !

LA POULE DE HOUDAN
Ça m'irrite
De ne pas savoir...

LA POULE BLANCHE, qui s'est avancée de l'autre côté.
Coq...

CHANTECLER
Quoi ?

LA POULE BLANCHE, câline.
Moi, la favorite...

CHANTECLER, vivement.
Chut !

LA POULE BLANCHE
Je voudrais savoir...

LA POULE NOIRE, qui s'est approchée doucement.
Coq...

CHANTECLER
Quoi ?

LA POULE NOIRE, câline.
Votre penchant
Pour moi...

CHANTECLER, vivement.
Chut !

LA POULE NOIRE
Dis-le-moi...

LA POULE BLANCHE
...Le secret...

LA POULE DE HOUDAN
De ton chant ? Elle se rapproche de lui, et d'une voix curieuse.
Je crois que vous devez avoir dans la trachée
Une petite chose en cuivre.

CHANTECLER
Oui, bien cachée.

LA POULE BLANCHE, même jeu.
Vous devez, comme on dit que font les grands ténors,
Avaler des œufs frais.

CHANTECLER
Fichtre ! Ugolin, alors ?

LA POULE NOIRE, même jeu.
Peut-être que, vidant leurs coques en spirales,
Tu mets les escargots en pâtes...

CHANTECLER
Pectorales ?
Oui.

TOUTES LES TROIS
Coq !...

CHANTECLER, brusquement.
Allez !

Toutes les poules vont pour sortir : il les rappelle.

Deux mots !

Elles s'arrêtent.

Quand vos crêtes de sang,
Apparaissant, disparaissant, reparaissant,
Auront, là-bas, parmi la sauge et la bourrache,
L'air de coquelicots jouant à cache-cache,
Ne faites pas de mal aux vrais coquelicots !
Les bergères, comptant les mailles des tricots,
Marchent sur l'herbe, sans savoir qu'il est infâme
D'écraser une fleur même avec une femme :
Vous, mes poules, soyez pleines de soins touchants
Pour ces fleurs dont le crime est de pousser aux champs.
La carotte sauvage a le droit d'être belle.
Si sur la plate-forme exquise d'une ombelle
Marche un insecte rouge et pointillé de noir,
Cueillez le promeneur, mais non le promenoir !
Les fleurs d'un même champ sont des sœurs, il me semble,
Qui doivent sous la faulx tomber toutes ensemble.
Allez !

Elles vont pour sortir. Il les rappelle.

Et, vous savez, quand les poules vont aux...

UNE POULE, s'inclinant.
Champs...

CHANTECLER
La première...

TOUTES LES POULES, s'inclinant.
Va devant !

CHANTECLER
Allez !

Elles vont pour sortir. Les rappelant brusquement :

Deux mots ! D'une voix grave.
Jamais en traversant la route on ne picore !

Les poules s'inclinent.

– Vous pouvez traverser !

UNE TROMPE, au loin.
Pouh ! pouh ! pouh !

CHANTECLER, se précipitant devant elles, les ailes ouvertes.
Pas encore !

LA TROMPE, tout près, au milieu d'un ronflement terrible.
Pouh ! pouh ! pouh !

CHANTECLER, leur barrant le passage pendant que tout tremble.
Attendez !

LA TROMPE, très éloignée, dans le ronflement qui décroît.
Pouh ! pouh ! pouh !

CHANTECLER, leur laissant la route libre.
À présent !

LA POULE GRISE, cachée.
On n'a pas pu me voir !

LA POULE DE HOUDAN, en sortant la dernière.
Comme c'est amusant !
Tout ce qu'on va manger va sentir le pétrole !

SCÈNE III

CHANTECLER, LE MERLE DANS SA CAGE, LE CHAT TOUJOURS ENDORMI SUR LE MUR, LA POULE GRISE CACHÉE DERRIÈRE LE PANIER DE LA VIEILLE POULE.

CHANTECLER, à lui-même, après un temps.
Non, je n'appuierai pas sur une âme frivole
Ce secret dont la gloire est plus lourde qu'un roc.
Moi-même, oublions-le ! En secouant ses plumes.
Soyons gai d'être Coq !

Il piaffe de long en large.

Je suis beau. Je suis fier. Je marche. Je m'arrête.
J'esquisse une gambade ou de brusques écarts !
Et parfois il advient que par quelque amourette
Je scandalise la charrette
Qui lève au ciel ses deux brancards !
À demain les soucis ! Mâchonnons un brin d'orge !
Soyons gai ! Ce que j'ai sur la tête et sous l'œil
Est plus rouge, lorsqu'en marchant je me rengorge,
Que le foulard d'un rouge-gorge
Ou que le gilet d'un bouvreuil !
Il fait beau. Tout va bien. Je fanfare et je fringue.
Ayant fait mon devoir, je peux prendre cet air
Que mon ami le merle appelle « à la Mélingue » ;
Et, mousquetaire et camerlingue,
Je peux...

UNE VOIX, terrible.
Prends garde, Chantecler !

CHANTECLER
Quel est donc l'animal qui m'a crié : « Prends garde ? »

Un bruit de paille remuée se fait entendre dans la niche du chien.

SCÈNE IV

LES MÊMES, PATOU ; UNE BÊTE PASSE DE TEMPS EN TEMPS.

PATOU, aboyant du fond de sa niche.
Moi ! moi ! Il apparaît.

CHANTECLER, reculant.
C'est toi, Patou, bonne tête hagarde
Qui sors de l'ombre avec des pailles dans les yeux ?

PATOU
Oui ! pour voir dans les tiens des poutrrrres !

CHANTECLER
Furieux ?

PATOU
Rrrr...

CHANTECLER
Quand il roule l'R, il est très en colère !

PATOU
C'est par amour pour toi que je la roule, l'Rrrr...
Gardien de la maison, du jardin et du champ,
Ce que je dois surtout protéger, c'est ton chant !
Et je grogne au danger. C'est mon humeur.

CHANTECLER
De dogue !

PATOU
Tu fais des mots ? Ça va très mal ! Le psychologue
Que je suis sent le mal s'accroître. Il renifle.
Et j'ai le flair
D'un ratier !

CHANTECLER
Tu n'es pas un ratier.

PATOU, secouant la tête.
Chantecler,
Qu'en savons-nous ?

CHANTECLER, le considérant.
C'est vrai que ta race est étrange.
Au fait, qu'es-tu ?

PATOU
Je suis un horrible mélange !
Je suis le chien total, fils de tous les passants !
J'entends japper en moi la voix de tous les sangs :
Griffons, mastiffs, briquets d'Artois ou de Saintonge,
Mon âme est une meute assise en rond, qui songe !
Coq, je suis tous les chiens, je les ai tous été.

CHANTECLER
Ça doit faire une somme énorme de bonté !

PATOU
Vois-tu, nous sommes faits pour nous entendre, frère !
Tu chantes le soleil et tu grattes la terre :
Moi, quand je veux m'offrir un instant sans pareil...

CHANTECLER
Tu te couches par terre et tu dors au soleil !

PATOU, avec un petit jappement heureux.
Oui !

CHANTECLER
Cette double amour nous fut toujours commune !

PATOU
J'aime tant le soleil que je hurle à la lune ;
Et j'adore à ce point le sol que, tout le temps,
Je fais des trous pour y fourrer mon nez dedans !

CHANTECLER
Je sais ! Cela désole assez la jardinière !
– Mais quels dangers vois-tu ? Tout est calme et lumière,
Mon règne humble et doré n'a pas l'air menacé.

LA VIEILLE POULE, sortant la tête du panier.
L'œuf a l'air d'être en marbre avant d'être cassé !

Le couvercle retombe.

CHANTECLER, à Patou.
Quels dangers ?

PATOU
Ils sont deux. D'abord, dans cette cage...

On entend siffler le merle.

CHANTECLER
Eh bien ?

PATOU
Ce sifflotis.

CHANTECLER
Que fait-il ?

PATOU
Il saccage !

CHANTECLER
Quoi ?

PATOU
Tout !

CHANTECLER, ironique.
Ah ! diable !

À ce moment, le paon au loin, pousse un cri :

LE PAON
É… on !

PATOU
Et puis ce cri...

LE PAON, plus lointain.
É... on !

PATOU, grinçant des dents.
...Plus faux à lui tout seul que tout un orphéon !

CHANTECLER
Que t'ont fait ce siffleur et ce preneur de poses ?

PATOU, bougon.
Ils m'ont fait que je sais qu'ils te feront des choses !
Ils m'ont fait que chez nous, bons et purs animaux,
Le paon fait de l'esbroufe et le merle des mots !
Que l'un, avec les goûts grotesques et postiches
Qu'il prit en paradant sur des perrons trop riches,
L'autre, avec le jargon nonchalamment voyou
Qu'il dut prendre en allant traîner je ne sais où,
L'un, commis voyageur du rire qui corrode,
Et l'autre, ambassadeur stupide de la mode,
Chargés d'éteindre ici l'amour et le travail,
L'un à coups de sifflet, l'autre à coups d'éventail,
Ils nous ont apporté dans la lumière blonde
Ces deux fléaux, qui sont les plus tristes du monde :
Le mot qui veut toujours être le mot d'esprit,
Le cri qui veut toujours être le dernier cri !
– Toi qui sus préférer le vrai grain à la perle,
Comment te laisses-tu prendre à ce... vilain merle ?

On entend le merle s'exercer à siffler : « Ah ! qu'il fait donc bon... »

Un oiseau qui travaille un air !

CHANTECLER, indulgent.
Enfin... enfin...
Il siffle un air !

PATOU, concédant, dans un petit grognement qui s'allonge.
Ou... i. Mais pas jusqu'à la fin !

CHANTECLER, regardant sautiller le merle.
Il est léger !

PATOU, même jeu.
Ou... i. Mais sur notre âme il pèse !
Un oiseau qui consent à faire du trapèze

CHANTECLER
Et puis, voyons, il est intelligent

PATOU, dont le grognement s'allonge de plus en plus.
Ou... i.
Mais pas très : car son œil n'est jamais ébloui.
Il a, devant la fleur, dont il voit trop la tige,
Le regard qui restreint et le mot qui mitige.

CHANTECLER
Mon cher, il a du goût.

PATOU
Ou... i. Mais pas beaucoup !
Être noir, c'est avoir à coup trop sûr du goût :
Il faut savoir risquer des couleurs sur son aile !

CHANTECLER
Enfin... sa fantaisie est assez personnelle.
Il est très drôle.

PATOU
Ou... non ! Drôle, parce qu'il prit
Quelques locutions qui remplacent l'esprit ?
Qu'il croit inaugurer des syntaxes alertes,
Et qu'il dit : « On est des » pour : « Je suis un » ? Non, certes !

CHANTECLER
Il a de l'imprévu.

PATOU
Facile, mais grossier.
Je ne crois pas qu'il soit extrêmement sorcier
De dire, lorsqu'on voit une vache qui broute :
« La vache la connaît dans les foins » ; et je doute
Que d'un particulier génie on ait besoin
Pour répondre au canard : « Ça t'en bouche un coin-coin ! »
La blague de ce merle à qui je suis hostile
N'est pas plus de l'esprit que son argot du style !

CHANTECLER
Il n'est pas tout à fait responsable. Il subit
Son costume moderne.

PATOU
Ah ?

CHANTECLER, lui montrant le merle.
Il est en habit !
Il a l'air, dans son frac d'une coupe gentille...

PATOU
Du petit croque-mort de la Foi, qui sautille.

CHANTECLER, riant.
Là ! tu le fais plus noir qu'il n'est.

PATOU
J'ai remarqué
Que le merle siffleur n'est qu'un corbeau manqué.

CHANTECLER
Oui, mais sa petitesse...

PATOU, agitant terriblement ses oreilles.
Ah ! méfions-nous d'elle !
Le mal, pour commencer, crée un petit modèle.
Ne prends pas des essais pour des diminutifs :
L'âme des coutelas rêve dans les canifs ;
Le merle et le corbeau sont faits du même crêpe,
Et, jaune et noir, le tigre est déjà dans la guêpe !

CHANTECLER, amusé par la fureur de Patou.
Bref, le merle est méchant, il est bête, il est laid...

PATOU
Il est surtout... que l'on ne sait pas ce qu'il est.
Pense-t-il un instant ? Sent-il une minute ?
Tu ! tu ! tu !

CHANTECLER
Mais quel mal fait-il ?

PATOU
Il tututute !
Et rien n'est plus fatal, pour qui pense et qui sent.
Que ce vil tu-tu-tu complexe et réticent !
Oui, chaque jour – voilà pourquoi je roule l'Rrrr –
J'entends baisser les coeurs et le vocabulaire.
Ah ! c'est à devenir enragé !

CHANTECLER
Mais, Patou !...

PATOU
Selon leur mot ignoble, on rigole de tout ;
Et moi, qui ne suis pas cependant un King-Charles,
Quand je dis quelque chose on me répond : « Tu parles ! »
Oh ! fuir ! suivre un berger qui n'a rien dans son sac !
Mais, du moins, quand la nuit on lape l'eau du lac,
Avoir – ce qui vaut mieux que tous les os à moelles –
La fraîche illusion de boire les étoiles !

CHANTECLER, étonné de ce que Patou, sur les derniers mots, a baissé la voix.
Pourquoi parles-tu bas ?

PATOU
Oui, maintenant, tu vois,
Quand on parle d'étoile il faut baisser la voix.

Il met tristement sa tête sur ses pattes.

CHANTECLER, le consolant.
Voyons !

PATOU, se redressant.
Mais c'est trop bête et c'est trop lâche, en somme
Je crierai si je veux. Il hurle de toute sa voix.
Étoiles !... Puis, comme soulagé.
Nom d'un homme !

DES POULETS, qui passent, au fond, ricanant.
Étoile ! – À nous l'azur ! – Étoile !

Ils s'éloignent en bouffonnant.

PATOU
Écoute-les !
On entendra bientôt siffloter les poulets !

CHANTECLER, se promenant fièrement.
Que m'importe ! Je chante ! et j'ai pour moi les poules !

PATOU
Méfions-nous du cœur des poules – et des foules !
Tu cueilles trop le prix de tes cocoricos
Sur des becs !

CHANTECLER
Mais l'amour, c'est la gloire en bécots !

PATOU
Moi, je fus jeune aussi. J'eus ma beauté du diable...
Un œil incendiaire, un cœur incendiable.
Eh bien, je fus trompé. Pour un autre plus beau ?
Non ! elles m'ont trompé pour un sale cabot ! Rugissant tout d'un coup.
Trompé pour qui ? pour qui ? Le sais-tu ?

CHANTECLER, reculant.
Tu m'effrayes !

PATOU
Pour un basset qui se marchait sur les oreilles !

LE MERLE, qui a entendu les derniers cris de Patou, passant la tête à travers les barreaux de sa cage.
Comment ! il crie encore à propos du basset ?
Eh bien, quoi ? tu le fus ! L'être, qu'est-ce que c'est ?
On l'est tous ! C'est la négligeable contingence !
Et moi-même, malgré ma vive intelligence,
Tout en noir, mais trahi par mon bec jaune d'œuf,
Je ne suis qu'un cocu qui veut passer pour veuf !

PATOU
Cette plaisanterie est au moins singulière.
Il est certains sujets, pourtant...

LE MERLE
La muselière !

PATOU
Mais toi qui te permets là-haut de tout railler,
Qu'es-tu donc ?

LE MERLE
Je suis le titi du poulailler.

PATOU
Et tu lui porteras malheur !

LE MERLE
Tu vaticines ?
Je descends !

En sautillant le long des branches tordues des glycines, il descend de sa cage.

On se tord, n'est-ce pas, les glycines ?

PATOU, le voyant approcher.
Rrrr...

CHANTECLER
Chut ! c'est un ami !

PATOU
...Qui t'arrange en dessous !

CHANTECLER, au merle.
On apprend du joli quand on parle de vous !

LA VIEILLE POULE, sortant la tête de son panier.
Qui touche un bois pourri voit sortir des cloportes !

Le couvercle retombe.

PATOU, à Chantecler.
Il fait des mots sur toi.

LE MERLE, à Patou.
Ah ! bon chien, tu rapportes ?

PATOU
Il dit, lorsque ton coeur s'épuise en cris ardents,
Que c'est pour nous scier que ta crête a des dents !

CHANTECLER, au merle.
Tu dis ça ?

LE MERLE, ingénu.
Que veux-tu ? ça ne peut pas te nuire,
Et les mots que l'on fait sur toi font toujours rire !

PATOU, au merle.
Enfin, admirez-vous ou raillez-vous le Coq ?

LE MERLE
Je le blague en détail, mais je l'admire en bloc.

PATOU
Tu picores toujours deux grains.

LE MERLE, montrant sa cage.
J'ai deux soucoupes !

PATOU
Moi, je suis plus tranchant !

LE MERLE
Tiens, parbleu ! toi, tu coupes !
Tu n'es qu'un vieux barbet de Quarante-Huit ! – Moi,
Je suis, dame ! un oiseau très averti.

PATOU, brusquement, s'élançant vers lui, mais il est retenu par sa chaîne.
De quoi ?
– File ! ou ton croupion de noir deviendra rose.

Le merle s'éloigne rapidement.

PATOU, rentre dans sa niche en disant.
Maintenant il est averti de quelque chose !

CHANTECLER
Calme-toi ! C'est un air qu'il prend ! La vérité,
C'est que, s'il était mis devant de la beauté,
Ce merle applaudirait !

PATOU
Pas des deux ailes, certes !
Qu'attendre d'un oiseau dont la cage est ouverte,
Qui voit le chèvrefeuille et le sempervirens,
Et rentre pour manger un vieux biscuit de Reims !

LE MERLE
Il n'a pas l'air de s'en douter une minute :
Le pâle braconnier n'est qu'une sombre brute !

PATOU
Je sais que les sous-bois sont pleins d'un or léger !

LE MERLE
Oui : mais en un plomb vil cet or peut se changer.
La grive est un oiseau si grivois qu'il s'esbigne
De peur d'être rôti dans des feuilles de vigne ;
Alors, faute de grive... Hé !... Il serait fâcheux
Que je fusse fauché par un vieux Lefaucheux !

PATOU
Le grand cerf trouve-t-il sa forêt moins superbe
Parce que son sabot rencontre un soir dans l'herbe
Un débris de cartouche en train de se rouiller ?

LE MERLE
Non, mon vieux... mais le cerf n'est qu'un grand andouiller !

PATOU
Oh !... Mais la liberté, sous l'œil des violettes !
L'amour !

LE MERLE
Tout ça, c'est des vieilles escarpolettes.
Et qui ne valent pas mon trapèze en bois neuf !
Ô ma cage ! signons le joyeux trois-six-neuf.
On est des ducs ; on a de l'eau filtrée à boire ;

PATOU, fait un mouvement pour s'élancer sur lui ; il file en ajoutant.
Et tu peux m'envoyer au bain : j'ai ma baignoire !

CHANTECLER, légèrement impatienté.
Ah ! pourquoi donc toujours descendre à des argots ?

LE MERLE
C'est pour vous faire un peu grimper sur des ergots.

PATOU, exaspéré.
Rrrr... De cette présence il est urgent qu'on purge...

LE MERLE
On ne dit pas : « Il est urgent » ; on dit : « Il urge ! »

CHANTECLER
Qu'est-ce que tous ces mots ?

LE MERLE
Mais c'est des mots très bien !
J'ai connu dans le temps un moineau parisien :
On parle comme ça rue Auber ou Saint-George !

CHANTECLER
Moi, j'ai beaucoup connu le petit rouge-gorge
Qui fut pendant longtemps l'ami de Michelet :
Ce n'était pas du tout comme ça qu'il parlait !

LE MERLE
Que veux-tu ? j'ai l'esprit que mon siècle m'insuffle,
Et tout bec un peu chic se doit d'être un peu mufle !

PATOU
Les voilà, leurs deux mots ! J'écume ! Ce loustic
Apporta le mot « mufle » et le Paon le mot « chic » !

CHANTECLER, dédaigneux.
Oh ! le Paon !

PATOU, avec fureur.
Oui, le Paon !

LE MERLE, à Chantecler, lui montrant la gueule de Patou.
Les vois-tu, les écumes ?

CHANTECLER
LE PAON, QU'EST-CE QU'IL FAIT ?

LE MERLE
De l'œil avec ses plumes !

PATOU
Son dandysme a troublé d'humbles cœurs plébéiens !

CHANTECLER
À quoi vois-tu son influence ?

PATOU
À mille riens !

LA VIEILLE POULE, apparaissant.
La bulle de savon qui descend les rivières
Nous apprend qu'il y a, plus haut, des lavandières.

Le couvercle retombe.

CHANTECLER
Je n'ai pas encor vu la moindre bulle qui...

PATOU, lui montrant un cochon d'Inde qui passe.
Tiens, vois ce cochon d'Inde.

CHANTECLER, le regardant.
Il est jaune.

LE COCHON D'INDE, rectifiant, d'un ton vexé.
Kaki !

CHANTECLER, à Patou.
Ka ?...

PATOU
Une bulle !... Lui montrant un canard qui passe.
Et ce canard qui déambule..

CHANTECLER, regardant le canard, en riant.
Il va prendre son bain.

LE CANARD, se retourne, et rectifiant sèchement.
Mon tub !

CHANTECLER, stupéfait.
Son ?...

PATOU
Une bulle !

À ce moment, dans la maison on entend

LE COUCOU DE L'HORLOGE, sonner :
Coucou !

LA POULE GRISE, quittant sa cachette et courant éperdument vers la chatière.
Lui !... Par la porte à Raminagrobis,
Enfin, je vais le voir ! Elle introduit sa tête dans le trou. Le coucou ne chante plus.
Hélas ! c'est trop tard ! Criant.
Bis !

CHANTECLER, qui s'est retourné au bruit.
Hein ?

LA POULE GRISE, désespérée, dans la chatière.
Il ne sonne plus !

LE MERLE
C'était une demie !

CHANTECLER, brusquement, arrivé derrière la Poule Grise.
Vous n'êtes pas aux champs ?

LA POULE GRISE, se retournant avec effroi.
Dieu !

CHANTECLER
Que fait-on, ma mie,
Là, dans cette chatière ?

LA POULE GRISE, troublée.
Oh ! j'allongeais le cou...

CHANTECLER
Pour voir qui ?

LA POULE GRISE, de plus en plus troublée.
Oh !

CHANTECLER, dramatique.
Qui ?

LA POULE GRISE
Oh !

CHANTECLER
Avouez !

LA POULE GRISE, d'une voix de femme coupable.
Le coucou !

CHANTECLER, abasourdi.
Vous l'aimez ? Pourquoi donc ?

LA POULE GRISE, baissant les yeux, avec émotion.
Il est Suisse !

PATOU
Une bulle

LA POULE GRISE
C'est un penseur ! Il sort...

CHANTECLER
Elle aime une pendule !

LA POULE GRISE, avec enthousiasme.
Il sort toujours à la même heure, comme Kant !

CHANTECLER
Comme quoi ?

LA POULE GRISE
Comme Kant !

CHANTECLER
Ça, c'est estomaquant ! À la Poule Grise.
Allez-vous-en !

LE MERLE
Fichez le Kant !

La Poule sort précipitamment.

CHANTECLER, se promenant avec agitation.
Quelle toquade !
Où donc a-t-elle appris que Kant ?...

PATOU
Chez la pintade.

CHANTECLER
Cette vieille pintade aux cris hurluberlus
Qui se plâtre le bec.

PATOU
A pris un jour !

CHANTECLER
De plus ?

PATOU
Non, de réception.

CHANTECLER
De réc ?... Où reçoit-elle ?

LE MERLE
Mais dans un coin du potager.

PATOU
Sous la tutelle
De cet homme de paille au vieux gibus infect.

CHANTECLER
L'Épouvantail ?

LE MERLE
Oui. Grâce à lui, c'est plus select !

CHANTECLER
Comment ?

LE MERLE
Oui, tu comprends, il maintient à distance
Tous les petits oiseaux dénués d'importance.
Les parents pauvres, ça fait mal dans un salon.

CHANTECLER
Le jour de la Pintade !

PATOU, flegmatique.
Une bulle !

CHANTECLER
Un ballon !

LE MERLE, imitant la voix de la Pintade.
Le lundi !

CHANTECLER
Que fait-on chez cette folle ?

PATOU
On glousse.
Le Dindonneau se lance et le Poussin se pousse.

LE MERLE, imitant la Pintade.
De cinq à six.

CHANTECLER
Le soir ?

PATOU
Non, le matin.

CHANTECLER, qui va de surprise en surprise.
Comment ?

LE MERLE
Tu comprends, il fallait profiter d'un moment
Où le jardin est vide, et que ce fût quand même
Un five o'clock. Alors, on a pris l'heure blême
Où le vieux jardinier va chez le mastroquet
Et pour tuer un ver étouffe un perroquet.

CHANTECLER
C'est fou !

LE MERLE
Totalement.

PATOU, au merle.
Toi, tu n'as rien à dire,
Tu y vas !

CHANTECLER, regardant le merle.
Il y va ?

LE MERLE
J'y vais. On m'y admire.

PATOU
Et je crains...

CHANTECLER, regardant Patou.
Que dis-tu dans ton faux col de clous ?

PATOU
...Que quelque poule un jour t'y fasse aller.

CHANTECLER
Moi ?

PATOU
Vous !

CHANTECLER
Moi ?

PATOU
Par le bout du bec !

CHANTECLER, furieux.
Moi ?

PATOU
Quand passe une poule
Nouvelle, c'est plus fort que toi, tu perds la boule !

LE MERLE
Tu te mets à tourner... Il imite la marche du Coq autour d'une poule.
« Oui, c'est moi... me voilà ! »
Et tu fais : « Cô... »

CHANTECLER
Est-il bête, cet oiseau-là !

LE MERLE, continuant à l'imiter.
Ton aile pend... Ton pied dessine une chaconne...

On entend un coup de feu, au loin.

Ah ! je n'aime pas ça !

PATOU, tressaillant et reniflant.
Le grand Jules braconne.

LE MERLE
Chien, ça t'excite ?

PATOU, l'œil brillant, l'oreille dressée.
Oui... ça me... Et, tout d'un coup, comme se domptant, d'une voix émue.
Non !

LE MERLE
Tu t'attendris ?

PATOU
Oh ! c'est affreux ! Peut-être une pauvre perdrix !...

LE MERLE, narquois.
Tiens ! l'âge a mis de l'eau...

PATOU
Dans mes yeux !

LE MERLE
Rhumatisme,
Tu donnes des accès d'animalitarisme !

PATOU
Non, mais j'ai plusieurs chiens en moi. Je lutte un peu.
Ma truffe d'épagneul se dresse aux coups de feu.
Mais alors, avec ma mémoire de caniche,
J'évoque une aile en sang, un œil mourant de biche,
Ce que met un lapin dans son dernier regard...
Et je sens s'éveiller mon coeur de Saint-Bernard !

Nouvelle détonation.

LE MERLE, se cachant derrière le panier.
Encor !

SCÈNE V

LES MÊMES, UN FAISAN DORÉ, PUIS BRIFFAUT.

UN FAISAN DORÉ, volant brusquement par-dessus le mur, et tombant, affolé, dans la cour.
Cachez-moi !

CHANTECLER
Ciel !

PATOU
Un faisan doré !

UN FAISAN DORÉ, allant vers Chantecler.
N'est-ce
Pas le grand Chantecler ?

LE MERLE, derrière le panier.
Faut-il qu'on le connaisse !

UN FAISAN DORÉ, qui court de tous les côtés.
Sauvez-moi, si c'est vous !

CHANTECLER
C'est moi. Fiez-vous-en...

Nouvelle détonation.

UN FAISAN DORÉ, sursautant et se jetant contre Chantecler.
Ah ! mon Dieu !

CHANTECLER
Mais c'est très nerveux, un coq faisan !

UN FAISAN DORÉ
Je n'en peux plus ! J'ai trop couru ! Il s'évanouit.

LE MERLE
V'lan ! la syncope !

CHANTECLER, qui soutient d'une aile le faisan.
Qu'il est beau quand son col tombe et se développe ! Il court vers l'abreuvoir.
De l'eau !... C'est qu'on a peur de l'abîmer ! Il l'éclabousse vivement de son autre aile.
De l'eau !

UN FAISAN DORÉ, revenant à lui.
On me poursuit ! Ah ! cachez-moi !

LE MERLE
C'est du mélo ! Au faisan.
Comment diable a-t-on pu vous manquer ?

UN FAISAN DORÉ, allant et venant, éperdu.
Par surprise !
Le chasseur n'attendait qu'une alouette grise.
En me voyant partir, il a dit : « Sacrebleu ! »
Il n'a vu que de l'or. Je n'ai vu que du feu !
Mais le chien me poursuit, un affreux chien... Se trouvant devant Patou, il ajoute vivement.
... de chasse ! À Chantecler.
Cachez-moi !

CHANTECLER, agité.
C'est qu'il est voyant. Ça m'embarrasse.
Où le cacher ? – Monsieur... Seigneur... Noble étranger... –
Où cacher l'arc-en-ciel s'il était en danger ?

PATOU
Là, près du petit banc qui supporte deux ruches,
J'habite un chalet vert qu'on cale avec des bûches :
Entrez !

Le Faisan Doré entre ; mais sa longue queue sort toujours de la niche.

Ces manteaux d'or sont vraiment trop cossus !
Un bout dépasse encor, là... Je m'assois dessus !

Il s'assied sur les plumes qui dépassent, et feint de manger sa pâtée dans l'écuelle qui est devant sa niche. Paraît Briffaut, au-dessus du mur. Longues oreilles tombantes et bajoues tremblantes.

PATOU, à Briffaut, d'un air qui veut être dégagé.
Bonjour !

BRIFFAUT, reniflant.
Hum ! bonne odeur !

PATOU, modestement, montrant son écuelle.
Soupe à la paysanne !

BRIFFAUT, rapidement.
Dis donc, tu n'as pas vu passer une faisane ?

PATOU, étonné, réfléchissant.
Une faisane ?

CHANTECLER, qui se promène avec une gaieté forcée.
Est-il féroce, ce Briffaut,
Avec son air de vieil Anglais très comme il faut !

PATOU, à Briffaut.
Non. Mais j'ai vu passer un faisan.

BRIFFAUT
C'était elle !

PATOU
La faisane a toujours une robe isabelle.
C'était un faisan d'or. Il a pris par le pré.

BRIFFAUT
C'est elle !

CHANTECLER, s'avançant, incrédule.
Une faisane à plumage doré ?

BRIFFAUT
Ah ! vous ne savez pas ce qui parfois se passe ?

CHANTECLER ET PATOU
Non.

LE MERLE
Il va raconter une histoire de chasse !

BRIFFAUT
Il arrive parfois... – C'est exceptionnel :
Mon maître dit qu'il a lu ça dans Toussenel.
– Il advient... – C'est un fait très extraordinaire
Que l'on remarque aussi chez les coqs de bruyère.
– Il advient...

PATOU, impatienté.
Quoi ?

BRIFFAUT
Que la faisane... ah ! mes amis...

CHANTECLER, qui piétine.
Mais quoi donc ?

BRIFFAUT
...Trouve un jour le faisan trop bien mis.
Quand le mâle au printemps met ses habits de fête,
Elle voit qu'il est plus beau qu'elle...

LE MERLE
Ça l'embête !

BRIFFAUT
Elle cesse de pondre et de couver. Alors,
La Nature lui rend les pourpres et les ors,
Et la faisane, libre et superbe amazone,
Fuit, préférant avoir du bleu, du vert, du jaune,
Et toutes les couleurs du prisme sur son dos,
Que, sous une aile grise, avoir des faisandeaux.
Dame ! elle s'affranchit des vertus de son sexe !
Elle vit !... Il fait un geste léger, de la patte.

CHANTECLER, sèchement.
Qu'en sais-tu, d'abord ?

BRIFFAUT, étonné.
Quoi ?... ça le vexe ?

PATOU, à part.
Déjà ?

CHANTECLER, nerveux.
Bref, ce faisan que ton patron rata ?

BRIFFAUT
C'était une faisane ! Il s'arrête et renifle.
Oh ! mais...

PATOU, montrant vite son écuelle.
C'est mon rata !

BRIFFAUT, reniflant encore.
Il sent très bon.

CHANTECLER, à part.
Je n'aime pas quand il renifle.

BRIFFAUT, recommençant une histoire.
Figurez-vous qu'un jour ..

LE MERLE
Encore une !

On entend siffler au loin.

CHANTECLER, vivement.
On te siffle !

BRIFFAUT
Diable ! Bonsoir. Il disparaît.

PATOU
Bonsoir !

CHANTECLER
Enfin, parti !

LE MERLE, appelant.
Briffaut !

CHANTECLER
Dieu ! que fais-tu ?

LE MERLE, criant.
Je veux te dire un mot.

BRIFFAUT, dont la tête reparaît sur le mur.
Un mot ?

LE MERLE
Oui. Prends garde, Briffaut !

CHANTECLER, bas, au Merle.
De nos peurs tu te joues !

LE MERLE
Car tu vas perdre quelque chose…

BRIFFAUT
Quoi ?

LE MERLE
Tes joues !

BRIFFAUT, disparaissant, dans un grognement de fureur.
Hon !...

SCÈNE VI

CHANTECLER, LE MERLE, PATOU, LA FAISANE, LE CHAT, TOUJOURS ENDORMI SUR LE MUR, LA VIEILLE POULE DANS SON PANIER.

CHANTECLER, après un instant, au Merle, qui, de sa cage où il est remonté, voit par-dessus le mur.
Il est loin ?

LE MERLE
Très loin !

CHANTECLER, allant vers la niche de Patou.
Sortez, Madame !

LA FAISANE, apparaissant sur le seuil de la niche.
Eh bien !
Révoltée, affranchie, oui... comme a dit ce chien !
Mais de très grande race, et fière autant que franche,
Et faisane des bois ! Elle sort, d'un bond.

LE MERLE
Fichtre ! elle a de la branche !

LA FAISANE, qui va et vient, avec une fébrilité sauvage.
J'habite la forêt où braconne...

CHANTECLER
Ce fou
Qui voulait enchâsser du plomb dans un bijou !

LA FAISANE
Sous le feuillage épais que le soleil transperce,
Je vis ! Mais c'est d'ailleurs que je viens. D'où ? De Perse ?
De Chine ? On ne sait pas ! Mais on peut être sûr
Que j'étais faite pour chatoyer dans l'azur
Parmi les thuyas verts gonflés de sandaraque,
Et non pour fuir sous des ronciers, devant un braque !
Suis-je l'ancien Phénix ou la poule Kin-Ky ?
D'où fus-je rapportée ? et comment ? et par qui ?
La Fable tergiverse et m'offre un choix splendide.
C'est pourquoi je choisis d'être née en Colchide
D'où j'ai dû revenir sur le poing de Jason !
Je suis en or. C'est moi, peut-être, la Toison !

PATOU
Qui, vous ?

LA FAISANE
Moi, le faisan !

PATOU, rectifiant doucement.
La faisane.

LA FAISANE
Ma race !
Car je la représente, ayant pris la cuirasse
De pourpre. Oui, ce destin que longtemps je subis
D'être une feuille morte à côté d'un rubis
M'ayant un jour semblé décidément trop pâle,
J'ai volé son plumage éblouissant au mâle.
Et j'ai bien fait, car je le porte mieux que lui !
La palatine d'or sur moi se gonfle et luit ;
J'ai donné plus de grâce à la verte épaulette,
Et d'un simple uniforme ai fait une toilette !

CHANTECLER
Mais c'est qu'elle est étourdissante !

PATOU, à part.
Sapristi ! Il ne va pourtant pas aimer un travesti !

LE MERLE, qui est redescendu en sautillant.
Il faut absolument prévenir la pintade
Qu'il passe un oiseau d'or ! Elle en sera malade !
Elle va l'inviter ! À Chantecler.
Je m'en vais faire un tour. Il sort.

CHANTECLER, se rapprochant de la Faisane.
Vous venez d'Orient, alors, comme le Jour ?

LA FAISANE
Ma vie a le désordre amusant d'un poème.
Si je vins d'Orient, ce fut par la Bohème !

PATOU, à part, navré.
Bohémienne !

LA FAISANE, à Chantecler, en faisant jouer les couleurs de son col.
Avez-vous remarqué ces deux tons ?
Il n'y a que l'Aurore et moi qui les portons !
Princesse des sous-bois et Reine des clairières,
J'ai le jaune chignon qu'ont les aventurières.
Nostalgique, j'ai pris pour palais palpitants
Les iris desséchés qui bordent les étangs.
J'adore la forêt, et lorsque, septembrale,
Elle sent le bois mort...

PATOU, consterné.
C'est une cérébrale !

LA FAISANE
...Folle comme une branche un jour de siroco,
Je m'agite, je vibre et je m'énerve...

CHANTECLER, qui depuis un instant commence à laisser traîner son aile, se met à tourner (comme faisait tout à l'heure le merle en l'imitant), et fait son bruit de gorge, très doux.
Cô...

La faisane le regarde. Il se croit encouragé et reprend plus fort, en tournant.

Cô...

LA FAISANE
Monsieur, j'aime mieux vous dire tout de suite
Que si c'est pour moi...

CHANTECLER, s'arrêtant.
Quoi ?

LA FAISANE
L'œil, la courbe décrite,
L'aile qui pend, le « Cô... »

CHANTECLER
Mais je...

LA FAISANE
C'est très bien fait :
Seulement, ça ne me fait pas le moindre effet.

CHANTECLER, un peu démonté.
Madame...

LA FAISANE
Oh ! je comprends. On est le Coq illustre.
Il n'est pas une poule au monde qui ne lustre
Ses plumes dans l'espoir – certes, des plus touchants, –
De pouvoir vous distraire, un jour, entre deux chants !
On est si sur de soi que jamais on n'hésite,
Même quand la personne est chez vous en visite
Et n'est pas tout à fait la poule en jupon court
À laquelle on peut faire un doigt... de basse-cour.

CHANTECLER
Mais...

LA FAISANE
Je ne m'éprends pas avec autant de hâte !
Puis, pour moi, comme coq, vous êtes trop... en pâte.

CHANTECLER
En pâte ?

LA FAISANE
Trop gâté. Le seul coq de mon goût
Serait un coq sans gloire à qui je serais tout.

CHANTECLER
Mais...

LA FAISANE
Aimer un grand Coq, – je ne suis pas si femme !

CHANTECLER, après un petit temps.
Mais... nous pouvons au moins nous promener, Madame !

LA FAISANE
Oui. comme deux amis.

CHANTECLER
Deux amis.

LA FAISANE
Deux poulets.

CHANTECLER
Très vieux.

LA FAISANE, vivement.
Oh ! non, pas vieux !... Très laids !

CHANTECLER, encore plus vivement.
Oh ! non, pas laids ! Se rapprochant d'elle.
Voulez-vous visiter la cour ?... Prenez mon aile.

LA FAISANE
Voyons !

CHANTECLER, s'arrêtant devant l'abreuvoir.
Ça, c'est affreux. C'est l'abreuvoir modèle,
L'abreuvoir siphoïde en fer galvanisé.
Mais tout le reste est beau, noble, charmant, usé,
Le toit du poulailler, la porte de l'étable...

LE MERLE, rentrant, à part.
La pintade est dans un état épouvantable !

LA FAISANE, à Chantecler, en regardant autour d'elle.
Vous vivez là tranquille et sans rien craindre ?

CHANTECLER
Rien.
Car le propriétaire est un végétarien.
C'est un homme étonnant. Il adore les bêtes.
Il leur donne des noms qu'il prend dans les poètes :
Ça, c'est l'âne, Midas ; ça, la génisse, Io.

LE MERLE, les suivant des yeux.
C'est ce que nous nommons le tour du proprio.

LA FAISANE, montrant le merle.
Et ça ?

CHANTECLER
L'oiseau d'esprit.

LA FAISANE
Que fait-il ?

CHANTECLER
Il s'occupe.

LA FAISANE
À quoi donc ?

CHANTECLER
À ne pas avoir l'air d'être dupe.
C'est un très gros travail.

LA FAISANE
Peut-être, mais bien laid.

Ils remontent.

LE MERLE, jetant un coup d'oeil sur le plastron écarlate de la faisane.
Eh ! va donc, romantique !... Elle l'a, le gilet !

CHANTECLER, continuant le tour des choses.
La meule. Le vieux mur. Le mur, lorsque je chante,
En bave des lézards ; la meule est plus penchante.
Je chante à cette place où j'ai gratté le sol,
Et, lorsque j'ai chanté, je bois dans ce vieux bol.

LA FAISANE, souriant.
Mais votre chant a donc une importance ?

CHANTECLER, grave.
Grande.

LA FAISANE
Pourquoi ?

CHANTECLER
C'est mon secret.

LA FAISANE
Si je vous le demande ?

CHANTECLER, détournant la conversation et montrant un tas de branches liées dans un coin.
Mes amis les fagots !

LA FAISANE
Volés dans ma forêt !
– C'est donc vrai, ce qu'on dit ? Vous avez un secret ?

CHANTECLER, sec.
Oui, Madame.

LA FAISANE
Je sens que l'insistance est vaine.

CHANTECLER, grimpant sur le mur du fond.
Et, d'ici, vous verrez le reste du domaine
Jusques au potager où l'on traîne le soir
Un serpent qui finit en pomme d'arrosoir.

LA FAISANE
Comment ! c'est tout ?

CHANTECLER
C'est tout.

LA FAISANE
Alors, tu t'imagines
Que le monde a pour borne un carré d'aubergines ?

CHANTECLER
Non.

LA FAISANE
Tu ne rêves pas des horizons plus grands
Quand passe un vol triangulaire d'émigrants ?

CHANTECLER
Non.

LA FAISANE
Mais tous ces objets sont pauvres et moroses !

CHANTECLER
Moi, je n'en reviens pas du luxe de ces choses !

LA FAISANE
Tout est toujours pareil, pourtant !

CHANTECLER
Rien n'est pareil,
Jamais, sous le soleil, à cause du soleil !
Car Elle change tout !

LA FAISANE
Elle !... Qui ?

CHANTECLER
La Lumière !
Mais ce géranium planté par la fermière
N'a pas deux fois le même rouge ! Et ce sabot,
Ce vieux sabot crachant de la paille, est-ce beau !
Et le peigne de bois pendu parmi les blouses
Qui garde entre ses dents les cheveux des pelouses !
La vieille fourche en pénitence dans un coin,
Mais qui, dormant debout, fait des rêves de foin !
Les quilles au corset sanglé, ces belles filles
Dont Patou, mal reçu, dérange les quadrilles !
L'énorme boule en bois, vermoulue à demi,
Sur laquelle toujours voyage une fourmi
Qui fait, avec l'orgueil des parcoureurs de mondes,
Son petit tour de boule en quatre-vingts secondes !
Aucun de ces objets n'est pareil deux instants !
Et quant à moi, Madame, il y a bien longtemps
Qu'un râteau dans un coin, une fleur dans un vase
M'ont fait tomber dans une inguérissable extase,
Et que j'ai contracté devant un liseron
Cet émerveillement dont mon œil reste rond !

LA FAISANE, songeuse.
On sent que vous avez une âme !... Mais une âme
Se forme donc loin de la vie et de son drame,
Derrière un mur de ferme où sommeille un matou ?

CHANTECLER
Quand on sait regarder et souffrir, on sait tout.
Dans une mort d'insecte on voit tous les désastres.
Un rond d'azur suffit pour voir passer les astres…

LA VIEILLE POULE, apparaissant.
Ce qui connaît le mieux le ciel, c'est l'eau du puits !

CHANTECLER, la présentant à la faisane avant que le couvercle retombe.
Ma nourrice.

LA FAISANE
Ah ! Vraiment ?

LA VIEILLE POULE, clignant un œil malin.
C'est un beau coq !

LA FAISANE, allant vers la Vieille Poule.
Et puis,
C'est un coq pour lequel il existe... autre chose !

CHANTECLER, allant vers Patou.
Mon cher, c'est une poule avec laquelle on cause !

On entend des cris perçants au dehors, et un jacassement qui se rapproche.

SCÈNE VII

LES MÊMES, LA PINTADE ET TOUTE LA BASSE-COUR.

CRIS AU DEHORS, se rapprochant.
Ah !...

LE MERLE, dans sa cage.
Nous allons avoir de la pintade !...

Toutes les poules rentrent en tumulte, précédées de la pintade, très agitée.

LA PINTADE, courant à la faisane.
Ah ! Dieu !
Qu'elle est belle ! On accourt pour vous connaître un peu !

ADMIRATION GÉNÉRALE
Ah !

On fait cercle autour de la faisane. Conversations. Cris. Gloussements.

CHANTECLER, regardant la Faisane, à part.
Qu'elle marche bien ! Il regarde les poules.
Mieux que mes poules ! Agacé, aux poules.
Poules !
Vous marchez comme si vous aviez des ampoules !
Vous marchez comme si vous marchiez sur vos œufs !

PATOU
Allons, décidément, il est très amoureux !

LA PINTADE, présentant son fils à la faisane.
Le pintadeau, mon fils !

LE PINTADEAU, admirant la faisane.
Elle est d'un blond !...

UNE POULE, à mi-voix.
De beurre !

CHANTECLER, se retournant, sèchement, aux poules.
Rentrez !

LA FAISANE, avec un aimable regret.
Déjà ?

CHANTECLER
Elles se couchent de bonne heure.

Les poules commencent à remonter par l'échelle dans le poulailler.

UNE POULE, un peu vexée.
Oui, nous rentrons chez nous.

LA FAISANE, étonnée.
Tiens ! par un escalier ?

LA PINTADE, à la faisane.
Ma chère, n'est-ce pas, nous allons nous lier ?

CHANTECLER, regardant la faisane, à part.
Sa toilette de cour la rehausse et l'isole.
Les autres n'ont pas l'air que d'être en camisole !

LA FAISANE, à la pintade, s'excusant.
Je regagne ce soir mes abris forestiers.

LA PINTADE, désolée.
Vraiment ?

On entend une détonation au loin.

PATOU
On chasse encore !

LA PINTADE
Il faut que vous restiez.

CHANTECLER, vivement.
C'est ça ! Jusqu'à demain gardons-la prisonnière !

LA FAISANE
Mais où passer la nuit ?

PATOU, montrant sa niche.
Là, dans ma garçonnière.

LA FAISANE
Moi, dormir sous un toit !

PATOU, insistant.
Entrez !

LA FAISANE
Mais vous, alors ?

PATOU
Oh ! Patou, c'est un nom fait pour coucher dehors !

LA FAISANE, se résignant.
Restons jusqu'à demain !

LA PINTADE, avec des cris perçants.
Dieu !... Mais demain, ma chère !
Demain !...

TOUT LE MONDE, effrayé.
Quoi donc ?

LE PINTADEAU
Demain, c'est le jour de ma mère !

LA PINTADE, impétueusement, à la faisane.
Ne voudriez-vous pas, tout à fait sans façon,
Venir prendre chez nous un petit limaçon ?
Le Paon...

CHANTECLER, qui, grimpant l'échelle, inspecte tout de l'œil.
Plus bas ! Le soir a soufflé sa fumée... D'une voix de commandement.
Chacun a-t-il repris sa place accoutumée ?

LA PINTADE, plus bas, à la Faisane.
Le paon viendra. Nous nous tiendrons dans les cassis !

CHANTECLER
Les dindons sont-ils sur leur juc ?

LA PINTADE, même jeu.
De cinq à six !

CHANTECLER
Les canards sont-ils tous dans leur maison pointue ?

LA PINTADE, même jeu.
Je crois que nous aurons peut-être la tortue !

LA FAISANE
Ah ! vraiment ?

CHANTECLER, qui est arrivé au dernier échelon.
Tout le monde est-il bien à l'abri ?

LE PINTADEAU, ironique.
Mais à chaque échelon vous poussez donc un cri ?

CHANTECLER
Oui, Monsieur. Car il faut... Il demande encore, en criant :
– Les poussins sous une aile ? – Au Pintadeau.
...Faire tout ce qu'on peut sur la plus humble échelle.

LA PINTADE, insistant toujours auprès de la faisane pour qu'elle vienne le lendemain.
La Houdan m'a promis le Coq ! À Chantecler.
Nous serions fous...

CHANTECLER
Mais...

LA POULE DE HOUDAN, sortant sa tête du poulailler, avec autorité.
Tu viendras !

CHANTECLER
Non.

LA FAISANE, au bas de l'échelle, le regardant.
Si.

CHANTECLER
Pourquoi ?

LA FAISANE
Parce que vous
Avez dit non à l'autre.

CHANTECLER
Ah ?...

PATOU, vivement.
Hom !... Je t'en supplie !

CHANTECLER, hésitant.
Je...

PATOU
Hom !... Il plie ! On le fera chanter s'il plie !

LA VIEILLE POULE, apparaissant.
C'est avec les roseaux qu'on fait les mirlitons !

Le couvercle retombe. La nuit vient peu à peu.

CHANTECLER, hésitant encore.
Je...

UNE VOIX
Dormons.

LE DINDON, solennel, sur son perchoir.
Quandoque dormitat...

LE MERLE, dans sa cage.
Dormitons !

CHANTECLER, très ferme, à la faisane.
Je n'irai pas. Bonsoir.

LA FAISANE, un peu vexée.
Bonsoir.

Elle entre dans la niche, d'un saut brusque. La nuit devient plus bleue.

PATOU, s'endormant, couché devant la niche.
Faisons un somme
Jusqu'à ce que le ciel soit rose comme... comme...
Un ventre de petit chien…

LA PINTADE, s'endormant.
Cinq à six...

LE MERLE, s'endormant aussi.
Tu... tu... Sa tête retombe.
Tu...

CHANTECLER, toujours du haut de l'échelle.
Tout dort ! Il aperçoit un poussin qui sort en cachette.
Un poussin qui découche ? Il s'élance à sa poursuite et le fait rentrer rapidement.
Veux-tu ! En faisant rentrer le poussin, il se retrouve devant la niche. Il appelle très doucement.
Faisane ?

LA FAISANE, perdue dans la paille, d'une voix vague.
Quoi ?

CHANTECLER, après une hésitation.
Rien... Il hésite encore, puis avec un soupir.
Rien !

Et il remonte à regret son échelle.

LA FAISANE
Vais-je dormir...

PATOU, s'endormant tout à fait.
Un ventrrre...

LA FAISANE, essayant en vain de parler, prise par le sommeil.
...Sous un toit ?... J'ai des goûts plus bohé... mi...

CHANTECLER, disparaissant dans le poulailler.
Je rentre. On l'entend qui dit, d'une voix qui s'éteint.
C'est l'heure de fermer mes... mes...

LA FAISANE, dans un dernier effort.
...Bohémi-ens...

Et sa tête, soulevée un instant, retombe et disparaît dans la paille.

LA VOIX DE CHANTECLER, presque endormie.
...Mes yeux.

Silence. Il dort. On voit, sur le mur, s'allumer deux yeux verts.

LE CHAT
D'ouvrir les miens !

Aussitôt, deux autres yeux, jaunes, s'allument dans l'ombre, sur le toit d'une grange.

UNE VOIX
Les miens !

Deux autres yeux jaunes s'allument.

UNE AUTRE VOIX
Les miens !

Deux autres yeux jaunes s'allument.

On distingue maintenant les silhouettes de trois Chats-Huants.

SCÈNE VIII

LA BASSE-COUR ENDORMIE, LE CHAT RÉVEILLÉ SUR LE MUR, TROIS CHATS-HUANTS, PUIS LA TAUPE ET LA VOIX DU COUCOU.

UN CHAT-HUANT
Deux yeux verts ?...

LE CHAT, dressé sur le mur, et regardant les autres yeux phosphorescents.
Six yeux d'or ?...

LE CHAT-HUANT
Sur le mur ?...

LE CHAT
Sur la grange ?... Il appelle.
Hiboux !

LE CHAT-HUANT
Matou !

LE CHAT
Chats !...

LES TROIS CHATS-HUANTS
Chat !...

LE CHAT
...huants !

UN DES TROIS CHATS-HUANTS
...miaulant !

LE MERLE, s'éveillant.
Qu'entends-je ?

PREMIER CHAT-HUANT, au chat.
Grand complot contre lui !

LE CHAT
Ce soir ?

LES TROIS CHATS-HUANTS
Oui ! oui ! oui !

LE CHAT, joyeux.
Pffitt !
Où ?

LES CHATS-HUANTS
Dans les houx ! houx ! houx !

LE CHAT
Quelle heure ?

LES CHATS-HUANTS
Huit ! huit ! huit !

Zigzags de chauves-souris dans l'air.

PREMIER CHAT-HUANT
Chauves-Souris avec lesquelles la nuit jongle !...

LE CHAT
Elles sont pour nous ?

LES TROIS CHATS-HUANTS
Oui.

PREMIER CHAT-HUANT
Taupe dont j'entends l'ongle !..

LE CHAT
Elle est pour nous ?

LES TROIS CHATS-HUANTS
Oui.

LE CHAT, parlant vers la porte de la maison.
Toi, sonne bien les huit coups,
Coucou de la petite horloge !

PREMIER CHAT-HUANT
Il est pour nous ?

LE CHAT
Oui. – Et même il y a, noirs veilleurs taciturnes,
Quelques oiseaux du jour qui sont pour les Nocturnes !

LE DINDON, s'avançant au milieu d'un groupe furtif qui feignait seulement de dormir dans la basse-cour.
C'est ce soir, chers yeux ronds ? Vous irez ?

LES CHATS-HUANTS
Nous irons !

PREMIER CHAT-HUANT
Il y aura tous les yeux ronds des environs !

LE MERLE, à part.
Je voudrais bien voir ça !

PATOU, tout en dormant.
Rrrrr...

LE CHAT, pour rassurer les Nocturnes.
Le Chien rêve... il gronde !

CHANTECLER, dans l'intérieur du poulailler.
Cô...

LES HIBOUX, effrayés.
Lui ! lui ! lui !

LE DINDON
Fuyez !

PREMIER CHAT-HUANT
Mais non : l'ombre est profonde,
Et nous disparaîtrons rien qu'en fermant les yeux !

Ils ferment leurs yeux lumineux. Nuit noire. Chantecler paraît au haut de l'échelle.

CHANTECLER, au Merle.
Tu n'as rien entendu, Merle noir ?

LE MERLE
Si, mon vieux !

LES CHATS-HUANTS, effrayés.
Hein ?

LE MERLE
Le sombre complot !

CHANTECLER
Ah ?...

LE MERLE, avec une emphase mélodramatique.
Contre toi. Frissonne !

CHANTECLER, rassuré.
Blagueur ! Il rentre.

LES CHATS-HUANTS, rouvrant les yeux.
Il est rentré !

LE MERLE, satisfait.
Je n'ai trahi personne !

UN CHAT-HUANT
Ce merle est donc pour nous ?...

LE MERLE
Non... mais puis-je aller voir ?

UN CHAT-HUANT
Jamais l'oiseau de nuit ne mange un oiseau noir.
Tu peux venir !

LE MERLE
Le mot de passe ?

LE CHAT-HUANT
Ombre et Rapace !

LA FAISANE, sortant sa tête de la niche.
J'étouffe sous le toit de cette maison basse,
Et... Apercevant les Nocturnes.
Oh ! Elle se rejette vivement en arrière, mais reste aux aguets.

LES CHATS-HUANTS
Chut !

Ils ferment rapidement leurs yeux, puis, n'entendant plus rien, les rouvrent.

Rien... Partons !

UNE VOIX, dans le groupe resté éveillé.
Bonne chance, Hiboux !

LE CHAT-HUANT
Merci. Mais pourquoi donc êtes-vous tous pour nous ?

LE CHAT
Ah ! la nuit fait sortir ce qu'on cache à soi-même !
Je n'aime pas le coq parce que le chien l'aime.

LE DINDON
Je n'aime pas le coq, moi, dindon, propter hoc
Que, l'ayant vu poussin, je ne l'admets pas coq !

UN CANARD
Moi, canard, parce que, comme il n'a pas de toiles
Entre les doigts, il trace en marchant des étoiles !

UN POULET
Je n'aime pas le coq parce que je suis laid !

UN AUTRE
Je n'aime pas le coq parce qu'en violet
Il a son portrait peint dans toutes les assiettes !

UN AUTRE
Je n'aime pas le coq parce qu'aux girouettes
Il a sur tous les toits une statue en toc !

UN CHAT-HUANT, à un gros poulet.
Eh bien, et toi, Chapon ?

LE CHAPON, sèchement.
Je n'aime pas le coq !

LE COUCOU, commençant à sonner huit heures à l'intérieur de la maison.
Coucou !

PREMIER CHAT-HUANT
L'heure !

LE COUCOU
Coucou !

DEUXIÈME CHAT-HUANT
Partons !

LE COUCOU
Coucou !

Un rayon blanc vient baigner tout un côté de la cour.

PREMIER CHAT-HUANT
La lune !

LE COUCOU
Coucou !

PREMIER CHAT-HUANT, ouvrant les ailes.
Fendons l'air bleu !..

LE COUCOU
Coucou !

LA TAUPE, dont la tête sort tout d'un coup de terre.
...La terre brune !...

PREMIER CHAT-HUANT
Tiens ! la Taupe !

LE COUCOU
Coucou !

PREMIER CHAT-HUANT, à la Taupe.
Toi, pourquoi le hais-tu ?

LA TAUPE
Je le hais parce que je ne l'ai jamais vu !

LE COUCOU
Coucou !

PREMIER CHAT-HUANT
Et toi, coucou, pourquoi, t'en rends-tu compte ?

LE COUCOU, en sonnant son dernier coup.
Parce qu'il n'a jamais besoin qu'on le remonte !
– Coucou !

PREMIER CHAT-HUANT
Et nous n'aimons…

DEUXIÈME CHAT-HUANT, vivement, aux autres.
On doit nous réclamer...

TOUS, ouvrant leurs ailes.
...Pas le Coq parce que...

Ils s'envolent. Silence.

LA FAISANE, sortant lentement de la niche.
Je commence à l'aimer !

Le rideau tombe.


ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

Nuit profonde. Les Nocturnes, de toutes les dimensions et de toutes les espèces, forment un grand cercle et s'étagent sur les pierres, les ronces, les branches. Le Chat est accroupi sur l'herbe. Le Merle sautille sur un fagot. Tous les Nocturnes sont immobiles, en silhouettes sombres, les yeux fermés. Le Grand-Duc, perché sur un tronc d'arbre, domine. Seul, le Chat-Huant a ses yeux de phosphore grands ouverts. Il procède à l'appel, et à chaque nom qu'il lance on voit s'ouvrir dans le noir deux grands yeux ronds et lumineux.

LE CHAT-HUANT, appelant
Strix !

Deux yeux s'allument.

Scops !

Deux yeux s'allument.

Grand-Duc !

Deux yeux s'allument.

Moyen !

Deux yeux s'allument.

Petit !

Deux yeux s'allument.

UN NOCTURNE, à un autre
Le Grand préside.

LE CHAT-HUANT, continuant
Chouette de l'If ! du Mur ! du Cloître ! de l'Abside !

À chaque nom, deux yeux se sont ouverts.

UN NOCTURNE, à un autre qui arrive
C'est l'appel nominal.

L'AUTRE
Oui, je sais. Il n'y a qu'à rouvrir l'œil quand on vous nomme.

LE CHAT-HUANT
Surnia !

Trois paires d'yeux se sont encore ouvertes.

Hibou ! Nyctale ! Brachyote ?

Aucun œil ne s'ouvrant, il répète.

Brachyote ?

UN NOCTURNE
Il vient. Il est allé manger une linotte.

LE BRACHYOTE, arrivant
Voilà.

LE CHAT-HUANT
Ils sont tous là quand il s'agit du coq !

TOUS LES NOCTURNES, d'une seule voix
Tous !

LE CHAT-HUANT, appelant
Hulotte !

Deux yeux s'ouvrent.

Caparacoch ?

Aucun œil ne s'ouvrant, il répète avec insistance.

Ca-pa-ra-coch ? – Eh bien ! voyons !

LE CAPARACOCH, arrive essoufflé, ouvre les yeux, et s'excusant
J'habite loin.

LE CHAT-HUANT, sec
On se dépêche ! Regardant autour de lui. Je crois qu'ils sont tous là... Il appelle. Chevêchette ! et Chevêche !

Maintenant, tous les yeux sont ouverts.

LE GRAND-DUC, solennellement
Avant de commencer, poussons, mais à bas bruit, le cri qui nous met tous d'accord.

TOUS
Vive la Nuit !

Et c'est un chœur, pressé, mystérieux et sauvage, coupé de battements d'ailes et de longs cris dans la nuit, où tous parlent l'un sur l'autre, avec des dandinements féroces.

LE GRAND-DUC
Vive la Nuit souple et benoîte
Où nous volons d'une aile en ouate,
Où, quand tout dort,
Grâce au mutisme de notre aile
La perdrix n'entend pas sur elle
Venir la mort !

LE CHAT-HUANT
Vive la Nuit commode et molle
Où l'on peut, lorsque l'on immole
Des lapereaux,
Ensanglanter la marjolaine
Sans avoir à prendre la peine
D'être un héros !

UN VIEUX HIBOU
Vivent les ombres qui sont nostres !

LA HULOTTE
Le silence où dans tous nos rostres
Craquent des os !

UNE CHOUETTE
La fraîcheur où, tiède, tu gicles
Sur les verres de nos besicles,
Sang des oiseaux !

UNE AUTRE
Vive le roc d'où la peur suinte !

UNE AUTRE, poussant son cri
Le carrefour où, lorsqu'on chuinte...

LE CHAT-HUANT
Hue...

LA CHEVÊCHE
Et huit...

LA HULOTTE
Hôle et miaule...

UNE CHOUETTE
Stride et stridule…

LE GRAND-DUC
On fait se signer l'incrédule !

TOUS
Vive la Nuit !

LE GRAND-DUC
Vive la tendeuse de toiles,
La grande Nuit dont les étoiles
Sont le seul tort !

LE CHAT-HUANT
Car des regards sont inutiles
Lorsqu'en nos ongles rétractiles
Un col se tord !

LE GRAND-DUC
Vive la Nuit où l'on se venge
De la grâce de la mésange !
Car la Beauté,
Quand l'ombre a repris l'avantage,
Reste à la Nuit comme un otage
Épouvanté !

LA HULOTTE
Car on choisit lorsqu'on trucide !

LE GRAND-DUC
Et l'on prend, d'autant plus lucide
Qu'il fait plus noir,
Le geai le plus bleu sur la branche
Et la colombe la plus blanche
Sur le perchoir !

UNE CHOUETTE
Vive l'heure où dans l'œuf qu'on casse
On boit l'avenir qu'une race
Crut immortel !

LE CHAT-HUANT
L'heure où nous chuchotons ensemble
Pour préparer tout ce qui semble
Accidentel !

LE GRAND-DUC
Vive l'ombre où la peur accrue
Nous fait régner !

LE CHAT-HUANT
Où, quand on hue…

LA CHEVÊCHE
Et qu'on huit...

TOUTES LES CHOUETTES
Lorsqu'on ulule...

TOUS LES HIBOUX
Et qu'on houloule…

LE GRAND-DUC
L'aigle même a la chair de poule !

TOUS
Vive la Nuit !

LE GRAND-DUC
Et maintenant, laissons, dans sa rousseur moirée, parler le Chat-Huant.

PLUSIEURS VOIX
Chut !...

LE MERLE, sur son fagot
Charmante soirée !

LE CHAT-HUANT, oratoire
Nocturnes !...

LE GRAND-DUC, à son voisin
Le décor me semble bien choisi. Oui, le coin le plus noir, l'arbre le plus moisi ; à droite, des vieux pots de jardin hors d'usage ; à gauche, entre les houx...

TOUS LES NOCTURNES
Houx ! Houx !

LE GRAND-DUC
...Le paysage !

LE CHAT-HUANT
Nocturnes !

UN HIBOU
Tiens ! la Taupe est là ?

PLUSIEURS VOIX
Chut !...

UN AUTRE HIBOU
Sous le thym elle a pris pour venir...

LE MERLE, sautillant
Son Métropolitain.

LE GRAND-DUC, à son voisin
C'est le merle ?

LE MERLE, s'avançant
Oui, mon Duc. – Et là, ces deux agates. C'est le Chat.

LE GRAND-DUC
Je l'entends qui se lèche les pattes.

LE CHAT-HUANT, reprenant la parole
Nocturnes ! puisqu'ici, ce soir, – c'est notre orgueil ! – nous sommes entre gens ayant le mauvais œil...

TOUS LES NOCTURNES, ricanant et se dandinant à leur manière
Ha ! Ha !

LE GRAND-DUC, ouvrant ses ailes pour imposer silence
Chut !

Ils reprennent tous leur immobilité terrible.

LE MERLE
Moi, je n'ai que l'œil malin. J'assiste, mais sans prendre parti, vous savez, en artiste.

UN HIBOU
Ne pas prendre parti, c'est le prendre pour nous.

LE MERLE
Et allez donc ! c'est très simpliste, les hiboux !

LE CHAT-HUANT, terminant sa phrase
Exprimons-nous d'un bec franchement malévole : le coq est un voleur !

TOUS
Un voleur ! – Il nous vole !

LE MERLE
Quoi ?

LE GRAND-DUC
La santé ! La joie !

LE MERLE
Ah ! vous m'en direz tant ! Et comment ?

LE CHAT-HUANT
En chantant !

LE GRAND-DUC
Il nous donne, en chantant, des gonflements de fiel et des péricardites ! Car il annonce !

LE MERLE, sautillant
Ah ! oui, la lumière...

Mouvement de tous. Le merle, effrayé, se cache derrière les fagots.

LE GRAND-DUC, vivement
Ne dites pas ce mot ! Quand on dit ce mot, à l'horizon la Nuit sent sous son aile une démangeaison !

LE MERLE, rectifiant prudemment
La clarté...

Mouvement. Même jeu du Merle.

LA HULOTTE, précipitamment
Pas ce mot de consonance ingrate. Ce mot qui fait un bruit d'allumette qu'on gratte !

LE CHAT-HUANT
Dites : « Le Coq annonce... un pli du sombre drap... »

LE MERLE
Mais le jour...

Mouvement.

TOUS, criant avec une souffrance indicible
Pas ce mot !

LE GRAND-DUC
Dites : « Ce qui viendra » !

LE MERLE
Qu'importe qu'il annonce...

TOUS, l'arrêtant
Heu !...

LE MERLE
...Que le drap se plisse, puisque... ce qui viendra... viendra !

LE GRAND-DUC, avec désespoir
C'est un supplice que d'entendre toujours...

LE MERLE, vivement
Tout nuit !…

LE GRAND-DUC
...Un chant cuivré vous rappeler ce qu'on sait être vrai...

TOUS LES HIBOUX, contorsionnés de douleur
Vrai ! – Vrai !

LE GRAND-DUC
Il chante quand la nuit est encor bonne et fraîche !

CRIS DE TOUS LES CÔTÉS
C'est un voleur ! – C'est un voleur !

LE GRAND-DUC
Il nous empêche de profiter...

TOUS LES HIBOUX
De profiter ! – De profiter !

LE GRAND-DUC
...Du bon morceau de nuit qui reste !

LE PETIT-DUC
Il fait quitter l'affût près des clapiers !

LE CHAT-HUANT
Les fêtes carnassières !

LA HULOTTE
Les sabbats où l'on va sur le poing des sorcières !

LE GRAND-DUC
Quand il chante, on n'est plus dans son état normal !

LE CHAT-HUANT
On fait le mal en se pressant !

LE GRAND-DUC
On le fait mal !

UN HIBOU
Quand il chante, on n'est plus que dans du provisoire !

UNE CHOUETTE
Dans de la nuit qu'on sait qui deviendra moins noire !

LE CHAT-HUANT
Quand son chant de métal a partagé la nuit, on se tord comme un ver dans la moitié d'un fruit !

LE MERLE, qui n'y comprend rien, sur son fagot
Pourtant, les autres coqs...

LE GRAND-DUC
Leur chant n'est pas à craindre ! C'est le sien qu'il faudrait éteindre !

TOUS LES NOCTURNES, agitant leurs ailes, dans une longue plainte
Éteindre ! – Éteindre !

UN HIBOU
Comment faire ?

LE CHAT-HUANT
Ce merle a pour nous travaillé...

LE MERLE
Moi ?

LE CHAT-HUANT
Oui, tu l'as raillé.

TOUS, avec leur ricanement et leur dandinement
Ha ! Ha !

LE GRAND-DUC, étendant les ailes
Chut !

Ils reprennent leur immobilité sinistre.

LE CHAT-HUANT
Mais, raillé, son chant n'agit pas moins sur notre vésicule. Il est plus fort depuis qu'on le croit ridicule !

TOUS
Comment faire ?

LE CHAT-HUANT
Le paon, ce grand dadais...

TOUS, ricanant et se dandinant
Ha ! Ha !

LE GRAND-DUC, ouvrant ses ailes
Chut !

Immobilité.

LE CHAT-HUANT
...Travaillant aussi pour nous, le démoda. Mais, démodé, son chant n'est pas moins incommode : il est plus pur depuis qu'il n'est plus à la mode !

TOUS
Comment faire ?

UNE CHOUETTE
Égorger ce Coq !

CRIS
Oui, mort au Coq !

UN HIBOU
Mort à cet aristo qui fait le démoc-soc !

UN AUTRE
Il a des éperons, mais porte un bonnet rouge !

LE GRAND-DUC
Tous les oiseaux de nuit, debout !

Tous grandissent, dressés, les ailes ouvertes, les yeux arrondis : il semble que la nuit augmente.

LE MERLE, inconscient et bouffonnant
Le Minuit bouge !

LE CHAT-HUANT
L'égorger ? Mais nos yeux n'y voient plus quand il sort !

TOUS, dans un gémissement de choeur antique
Las !

UN HIBOU, cauteleusement
Comment égorger... de loin ?

LE GRAND-DUC
Par quel ressort ?...

UNE VOIX, sur une branche
Duc ! développerai-je un plan ?

LE GRAND-DUC
Scops ! développe.

TOUS, en voyant tomber de la branche un petit hibou qui s'avance par menus bonds
Le Scops ! le petit Scops !

LE SCOPS, s'inclinant devant le Grand-Duc
Tu sais, ô Nyctalope ! qu'en de tièdes jardins, là-bas, sur la hauteur, un éleveur d'oiseaux, qu'on nomme... aviculteur, nourrit, pour des concours qu'on appelle... agricoles, les plus splendides coqs des races les plus folles. Or, le grand découvreur d'oiseaux rares, le paon, – lequel, n'ayant qu'un cri qui perce le tympan, ne peut souffrir un chant qui perce la ténèbre, – le Paon, dont le système est de rendre célèbre tout animal étrange…

LE GRAND-DUC, à son voisin
Et surtout étranger !

LE SCOPS
...Rêve de présenter, demain, au potager, ces coqs chez la...

TOUS, ensemble, riant
Pintade !

LE SCOPS
...Et de lancer chez elle tous ces oiseaux dont la gloire sera pour celle de Chantecler le dernier coup...

LE MERLE, sautillant
D'aplatissoir.

LE CHAT-HUANT
Mais ces coqs sont toujours enfermés !…

LE SCOPS
Donc, ce soir, lorsqu'ouvrant leur volière une fille à la ronde leur lançait le maïs comme une grêle blonde, je surgis près du tronc velu d'un chamérops, et la fille...

UN HIBOU, à son voisin
Il est très malin, ce petit Scops !…

LE SCOPS
...En voyant cet oiseau de déplorable augure...

TOUS, ricanant et se dandinant
Ha ! Ha !

LE GRAND-DUC, ouvrant ses ailes
Chut !

Immobilité.

LE SCOPS
...Prit la fuite, un bras sur sa figure ! La cage reste ouverte, et toute la smala rencontrera demain le Chantecler chez la...

TOUS, achevant dans un ricanement
Pintade !

LE MERLE
Il n'ira pas. Il a refusé.

LE SCOPS
Bigre !

LE CHAT, flegmatique
Continue : il ira.

LE MERLE, le regardant, de loin
Qu'en sais-tu, petit tigre ?

LE CHAT
J'ai vu qu'une faisane excitait ses transports, et j'ai vu qu'il irait.

LE MERLE
Tu vois tout quand tu dors !

LE GRAND-DUC, au Scops
Soit ! il y va, j'admets !

LE SCOPS
Chantecler, quoique illustre, a gardé sa franchise implacable de rustre. Quand il verra ce...

LE MERLE, lui soufflant le mot
Five o'clock !

LE SCOPS
...Et les états où se mettront les...

LE MERLE, même jeu
Snobs !

LE SCOPS
...Devant tous les...

LE MERLE, même jeu
Rastas !

LE SCOPS
...Il tiendra des propos qu'il faudra qu'on relève.

LE GRAND-DUC, tressaillant
Et tu crois qu'un combat de coqs ?...

LE SCOPS
Duc, c'est mon rêve !

LE CHAT
Mais, Scops, si c'était lui, le vainqueur ?

LE SCOPS
Angora ! sache qu'entre ces coqs de luxe il y aura un vrai coq de combat, maigre, à l'aile orangée, celui...

LE MERLE, voyant tous les plumages se gonfler de joie
Sensation profonde et prolongée !

LE SCOPS
...Qui creva l'œil aux plus célèbres champions, le Pile Blanc ! Et comme, à ses deux arpions, ce vainqueur des combats de Flandre et d'Angleterre porte, pour égorger ses ennemis à terre, deux rasoirs attachés par l'homme ingénieux, demain soir Chantecler sera mort, et sans yeux !

LE CHAT-HUANT, enthousiaste
Nous irons regarder son cadavre !

LE GRAND-DUC, dressé, formidable
Et sa crête, qui semblait sur son front de l'aurore concrète, nous la prendrons, joyeux d'avoir atteint le but, et nous la mangerons !

TOUS, avec un hurlement qui se termine en leur ricanement dandinant et féroce
Man-ge-rons ! – Ha ! Ha !

LE GRAND-DUC, ouvrant ses ailes
Chut !

Immobilité.

LE SCOPS
Puis...

LE MERLE, sautillant
C'est déjà coquet !

LE SCOPS
Quoi ?

LE MERLE
Ce que tu proposes. Mon Dieu ! si je prenais au tragique les choses, j'irais tout dire au Coq... Mais je n'en ferai rien, Il conclut en quatre petits sauts. – Car je sais – que, tout ça, – ça finira – très bien.

LE SCOPS, ironiquement
Très bien ! Il reprend, de plus en plus excité. Puis, si les coqs de races singulières n'ont pas réintégré demain soir leurs volières, nous mangerons tout ça, qui de plus rien ne sert !

LE GRAND-DUC, à l'oreille de son voisin
Et puis, nous mangerons le merle pour dessert !

LE MERLE, qui n'a pas entendu
Que dit-il ?

LE SCOPS, vivement
Rien ! Il reprend, avec une frénésie croissante. Et puis...

ON ENTEND AU LOIN
Cocorico !

Brusque silence. Le Scops s'arrête et se courbe, comme fauché. Tous les Hiboux gonflés semblent soudain maigrir.

TOUS, se regardant entre eux en clignotant
Quoi ? Qu'est-ce ?

Et, tout de suite, ils ouvrent leurs ailes et se mettent à s'appeler pour fuir.

Grand-Duc ! – Moyen ! – Petit !

LE MERLE, sautillant de l'un à l'autre
Vous partez ? Rien ne presse !

VOIX D'UN NOCTURNE, en appelant un autre
Hibou !

LE MERLE
L'aurore est loin, vous avez tout le temps !

LE CHAT-HUANT
Non ! dès qu'il a chanté nos yeux sont clignotants !

UNE CHOUETTE
Surnia, venez-vous ?

UNE AUTRE, appelant
Nyctale !

UNE AUTRE, qui la rejoint en voletant
Oui, mon amie...

Tous titubent, s'empêtrent dans leurs ailes.

LE MERLE, stupéfait
Ils trébuchent !

LES NOCTURNES, clignotant des yeux, avec de petits soubresauts de douleur
Je souffre !... Ay !... ay !...

LE MERLE
C'est l'ophtalmie !

Les Hiboux s'envolent un à un.

LE GRAND-DUC, resté le dernier, et tournant sur lui-même, avec un cri de douleur et de rage
Mais comment fait-il donc, ce coq pernicieux, pour avoir une voix qui vous fait mal aux yeux ?

Il s'envole lourdement.

VOIX DE NOCTURNES, s'appelant au loin
Strix !

LE MERLE, les suivant des yeux dans les branches, puis sur le gouffre bleu de la vallée
Ils s'appellent !

VOIX AU LOIN
Scops !

LE MERLE, penché sur le vallon, où les ailes noires passent et diminuent
Leur vol tourne, – frissonne, – plonge...

VOIX, qui appellent et meurent au loin
Chouette du Mur !... de l'If !... du !…

LE MERLE
Plus personne ! Il regarde autour de lui, sautille, et bouffonnant immédiatement. Mais c'est l'heure où l'on soupe... À nous le grillon froid !

À ce moment, la Faisane sort d'un bond des broussailles et tombe devant lui.

Vous !...

SCÈNE II

LE MERLE, LA FAISANE, PUIS CHANTECLER

LA FAISANE, haletante, tragique
J'ai couru... Vous étiez là… Je meurs d'effroi !... Eh bien ! vous avez dû surprendre leur mystère, vous, son ami ?...

LE MERLE, fourrageant gaiement la mousse
À nous le cuissot d'orthoptère !

LA FAISANE
Moi, je guettais... de loin... J'étais dans un fossé... D'une voix angoissée. Eh bien ?

LE MERLE, avec un sincère étonnement
Quoi ?

LA FAISANE
Ce complot ?

LE MERLE, calme
Ça s'est très bien passé.

LA FAISANE, stupéfaite
Hein ?

LE MERLE
L'ombre était du bleu qu'affectent les lessives, et des hiboux disaient des choses excessives.

LA FAISANE, bondissant
Ciel ! ils ont comploté sa mort !

LE MERLE
Non, son trépas ! C'est bien moins dangereux !

LA FAISANE
Mais...

LE MERLE
Ne vous frappez pas ! Bien que le Chat-Huant ait la voix d'un burgrave, il se pourrait que tout ceci ne fût pas grave.

LA FAISANE
Ces hiboux ?...

LE MERLE
La font bien... mais vieux jeu !

LA FAISANE
Ah ?...

LE MERLE, avec une douce pitié
Ils ont des sourcils qui font le tour des yeux. C'est trop ! Et ce complet-complot, couleur muraille !

LA FAISANE, qui va et vient, fiévreuse
Je ne comprends jamais tout à fait quand on raille.

LE MERLE, clignant de l'œil
La Bohémienne, oui... vous la faites bien... je sai...

LA FAISANE
Mais vous ne ririez pas s'il était menacé ! Ces bandits ?...

LE MERLE
Des bavards ! En platine, leur sabre ! Et ce ne sont que des Brigands de la Palabre !

LA FAISANE
Mais la Hulotte ?...

LE MERLE
Elle était chouette !

LA FAISANE
Et le Grand-Duc ?...

LE MERLE
Il a deux phares qu'il rallume avec un truc : Cric ! crac !... Et quant à la Chevêche... hou ! la vilaine ! Elle en a deux aussi, mais à l'acétylène !

LA FAISANE, perdue dans ce genre d'esprit
Alors ?...

LE MERLE
Non, Zingara ! J'affirme, en concluant, qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat-huant !

LA FAISANE
Vraiment ? J'avais si peur !

LE MERLE
Frémissante Gypsie, voir des dangers partout, mais c'est la dyspepsie ! C'est parce que son œil sous l'aile se ferma que l'autruche a gardé son célèbre estomac ! – Tout s'arrange !

LA FAISANE, se laissant prendre à la commodité de cet optimisme
Ah ?...

LE MERLE
Le jour d'aujourd'hui congédie, respectueusement, d'ailleurs, la Tragédie !

LA FAISANE
Mais si nous prévenions Chantecler pour qu'il fût ?...

LE MERLE
Il irait provoquer ! ça ferait un raffut !...

LA FAISANE, vivement
Oui, c'est juste !

LE MERLE
Quand on prévient, folle Gitane, on fait un monde avec un pompon de platane !

LA FAISANE
Vous avez du bon sens !...

LE MERLE
Oui, Fille des Forêts !

VOIX DE CHANTECLER, au dehors
Cô...

LA FAISANE, tressaillant
Lui !

CHANTECLER, apparaissant à gauche, entre les houx, crie de loin
Qui va là ?

LA FAISANE
Moi !

CHANTECLER, toujours de loin
Seule ?

LA FAISANE, regardant le merle
Oui !

LE MERLE, comprenant
Je disparais ! Je vais souper...

LA FAISANE, bas, au Merle
Alors ?...

LE MERLE, lui faisant signe de ne pas parler
Chut !... Il va pour sortir à droite, en commandant. Gazon, un cloporte !

LA FAISANE, même jeu
Il faut tout lui cacher ?

LE MERLE, avant de disparaître entre les pots de fleurs
Disons plus : il opporte !

SCÈNE III

LA FAISANE, CHANTECLER

CHANTECLER, qui est descendu vers la Faisane
Debout ?

LA FAISANE
Pour voir l'aurore.

CHANTECLER, tressaillant
Ah ?...

LA FAISANE
Je suis, mon ami, très vertueuse !

CHANTECLER, soupirant
Oui.

LA FAISANE, un peu malicieuse
Qu'avez-vous ?

CHANTECLER
J'ai mal dormi.

LA FAISANE
Ah ?...

Un temps.

Vous irez chez la Pintade ?

LA FAISANE
Je ne reste aujourd'hui que pour elle.

CHANTECLER
Ah ! oui... Un temps. Je la déteste.

LA FAISANE
Venez chez elle.

CHANTECLER
Non.

LA FAISANE
Soit ! disons-nous adieu.

CHANTECLER
Non.

LA FAISANE
Alors, venez-y, vous m'y verrez un peu.

CHANTECLER
Non.

LA FAISANE
Vous ne viendrez pas ?

CHANTECLER
J'irai. Mais ça me fâche.

LA FAISANE
Pourquoi ?

CHANTECLER
C'est lâche !

LA FAISANE
Oh ! non, ça, ça n'est pas très lâche !

CHANTECLER
Ah ?...

LA FAISANE, se rapprochant doucement de lui
Ce qui le serait...

CHANTECLER, la voyant venir avec effroi
Qu'est-ce qui le serait ?

LA FAISANE
Ce serait de me dire un peu votre secret.

CHANTECLER, frémissant
Le secret de mon chant ?

LA FAISANE
Oui !

CHANTECLER
Faisane dorée ! Mon secret ?

LA FAISANE, câline
Quelquefois, quand je suis à l'orée du bois, je vous entends dans les premiers rayons.

CHANTECLER, flatté
Ah ?... mon chant est venu jusqu'à vos oreillons ?

LA FAISANE
Oui !

CHANTECLER, s'écartant violemment
Mon secret ! Jamais !

LA FAISANE
Vous n'êtes pas affable.

CHANTECLER
Non ! je souffre !

LA FAISANE, récitant avec langueur
Le Coq et la Faisane : fable.

CHANTECLER, à mi-voix
Un Coq aimait une Faisane.

LA FAISANE
Et ne voulait rien lui dire...

CHANTECLER
Moralité...

LA FAISANE
C'était très laid !

CHANTECLER, tout contre elle
Moralité : ta robe a des frissons de soie !

LA FAISANE
Moralité : je ne veux pas qu'on me tutoie ! Se dégageant. Va retrouver ta poule à l'humble caraco !

CHANTECLER, piétinant
Ah ! je suis furieux !

LA FAISANE
Mais non ! Faites : Cô !...

Ils sont bec à bec.

CHANTECLER, avec fureur
Cô !

LA FAISANE
Oh ! non ! mieux que ça !

CHANTECLER, dans un long roucoulement tendre
Cô...

LA FAISANE
Regardez-moi sans rire ! Votre secret...

CHANTECLER
Quoi ?...

LA FAISANE
Vous brûlez de me le dire !

CHANTECLER
Oui, je sens que je vais le dire, et que j'ai tort ! Tout ça, parce qu'elle a sur la tête de l'or ! Il marche brusquement sur elle. Seras-tu digne, au moins, d'avoir été choisie ? Jusqu'au fond ta poitrine est-elle cramoisie ?

LA FAISANE
Parle !

CHANTECLER
Regarde-moi, Faisane, et, s'il se peut, tâche de découvrir toi-même, peu à peu, cette vocation dont ma forme est le signe. Reconnais tout d'abord mon destin à ma ligne, et que, cambré comme une trompe, m'incurvant comme une espèce de cor de chasse vivant, je suis fait pour qu'en moi le son tourne et se creuse autant que pour nager fut faite la macreuse ! Attends !... Constate encor qu'impatient et fier et grattant le gazon de mes griffes, j'ai l'air de chercher dans le sol, tout le temps, quelque chose...

LA FAISANE
Eh bien ! mais vous cherchez des graines, je suppose ?

CHANTECLER
Non ! ce n'est pas cela que jamais j'ai cherché. J'en trouve, quelquefois, par-dessus le marché, mais, dédaigneusement, je les donne à mes poules !

LA FAISANE
Alors, griffant toujours la terre que tu foules, que cherches-tu ?

CHANTECLER
L'endroit où je vais me planter. Car toujours je me plante au moment de chanter. Observe-le !

LA FAISANE
C'est juste, et puis tu t'ébouriffes.

CHANTECLER
Je ne chante jamais que lorsque mes huit griffes ont trouvé, sarclant l'herbe et chassant les cailloux, la place où je parviens jusqu'au tuf noir et doux ! Alors, mis en contact avec la bonne terre, je chante !... et c'est déjà la moitié du mystère, Faisane, la moitié du secret de mon chant... Qui n'est pas de ces chants qu'on chante en les cherchant, mais qu'on reçoit du sol natal, comme une sève ! Et l'heure où cette sève, en moi, surtout, s'élève, l'heure où j'ai du génie, enfin, où j'en suis sûr, c'est l'heure où l'aube hésite au bord du ciel obscur. Alors, plein d'un frisson de feuilles et de tiges qui se prolonge jusqu'au bout de mes rémiges, je me sens nécessaire, et j'accentue encor ma cambrure de trompe et ma courbe de cor ; la Terre parle en moi comme dans une conque ; et je deviens, cessant d'être un oiseau quelconque, le porte-voix en quelque sorte officiel par quoi le cri du sol s'échappe vers le ciel !

LA FAISANE
Chantecler !

CHANTECLER
Et ce cri qui monte de la Terre, ce cri, c'est un tel cri d'amour pour la lumière, c'est un si furieux et grondant cri d'amour pour cette chose d'or qui s'appelle le Jour, et que tout veut ravoir : le pin sur ses écorces, les sentiers soulevés par des racines torses sur leurs mousses, l'avoine en ses brins délicats et les moindres cailloux dans leurs moindres micas ; c'est tellement le cri de tout ce qui regrette sa couleur, son reflet, sa flamme, son aigrette ou sa perle ; le cri suppliant par lequel le pré mouillé demande un petit arc-en-ciel à chaque pointe verte, et la forêt mendie au bout de chaque allée obscure un incendie ; ce cri, qui vers l'azur monte en me traversant, c'est tellement le cri de tout ce qui se sent comme mis en disgrâce au fond d'un vague abîme et puni de soleil sans savoir pour quel crime ; le cri de froid, le cri de peur, le cri d'ennui de tout ce que désarme ou désœuvre la Nuit ; de la rose tremblant, dans le noir, toute seule ; du foin qui veut sécher pour aller dans la meule ; des outils oubliés dehors par les faucheurs et qui vont se rouiller dans l'herbe ; des blancheurs qui sont lasses de ne pas être éblouissantes ; c'est tellement le cri des Bêtes innocentes qui n'ont pas à cacher les choses qu'elles font, et du ruisseau qui veut être vu jusqu'au fond ; et même – car ton œuvre, ô Nuit ! te désavoue – de la flaque qui veut miroiter, de la boue qui veut redevenir de la terre en séchant ; c'est tellement le cri magnifique du champ qui veut sentir pousser son orge ou ses épeautres ; de l'arbre ayant des fleurs qui veut en avoir d'autres ; du raisin vert qui veut avoir un côté brun ; du pont tremblant qui veut sentir passer quelqu'un et remuer encor doucement sur ses planches les ombres des oiseaux dans les ombres des branches ; de tout ce qui voudrait chanter, quitter le deuil, revivre, resservir, être une berge, un seuil, un banc tiède, une pierre heureuse d'être chaude pour la main qui s'appuie ou la fourmi qui rôde ; enfin, c'est tellement le cri vers la clarté de toute la Beauté, de toute la Santé, et de tout ce qui veut, au soleil, dans la joie, faire son œuvre en la voyant, pour qu'on la voie ; et, lorsque monte en moi ce vaste appel au jour, j'agrandis tellement toute mon âme pour qu'étant plus spacieuse elle soit plus sonore et que le large cri s'y élargisse encore ; avant de le jeter, c'est si pieusement que je retiens ce cri dans mon âme, un moment ; puis, quand, pour l'en chasser enfin, je la contracte, je suis si convaincu que j'accomplis un acte ; j'ai tellement la foi que mon cocorico fera crouler la Nuit comme une Jéricho...

LA FAISANE, épouvantée
Chantecler !

CHANTECLER
Et sonnant d'avance sa victoire, mon chant jaillit si net, si fier, si péremptoire, que l'horizon, saisi d'un rose tremblement, m'obéit !

LA FAISANE
Chantecler !

CHANTECLER
Je chante ! Vainement la Nuit, pour transiger, m'offre le crépuscule ; je chante ! Et tout à coup...

LA FAISANE
Chantecler !

CHANTECLER
...Je recule, ébloui de me voir moi-même tout vermeil, et d'avoir, moi, le coq, fait lever le soleil !

LA FAISANE
Alors, tout le secret de ton chant ?...

CHANTECLER
C'est que j'ose avoir peur que sans moi l'Orient se repose ! Je ne fais pas : « Cocorico ! » pour que l'écho répète un peu moins fort, au loin : « Cocorico ! » Je pense à la lumière et non pas à la gloire. Chanter, c'est ma façon de me battre et de croire ; et si de tous les chants mon chant est le plus fier, c'est que je chante clair afin qu'il fasse clair !

LA FAISANE
Mais il tient des propos qui sont fous ! – Tu fais naître ?...

CHANTECLER
Ce qui rouvre la fleur, l'œil, l'âme et la fenêtre ! Parfaitement ! Ma voix dispense la clarté. Et quand le ciel est gris, c'est que j'ai mal chanté !

LA FAISANE
Mais lorsque vous chantez en plein jour ?

CHANTECLER
Je m'exerce. Ou bien, je jure au soc, à la bêche, à la herse, à la faulx, de remplir mon devoir d'éveiller.

LA FAISANE
Mais qui t'éveille, toi ?

CHANTECLER
La peur de l'oublier !

LA FAISANE
Et crois-tu qu'à la voix le monde entier s'inonde ?...

CHANTECLER, simplement
Je ne sais pas très bien ce que c'est que le monde : mais je chante pour mon vallon, en souhaitant que dans chaque vallon un coq en fasse autant.

LA FAISANE
Pourtant...

CHANTECLER, remontant
Mais je suis là, j'explique, je pérore, et je ne pense plus à faire mon aurore !

LA FAISANE
Son aurore ?

CHANTECLER
Ah ! je tiens des propos qui sont fous ? Je vais faire lever l'Aurore devant vous ! Et je sens qu'aux moyens dont mon âme dispose le désir de vous plaire ajoutant quelque chose qui me fera chanter comme sur des sommets, elle va se lever plus belle que jamais !

LA FAISANE
Plus belle ?

CHANTECLER
Assurément ! et de tout ce qu'ajoute de force à la chanson de savoir qu'on l'écoute, d'allégresse à l'exploit d'être fait sous des yeux !

Et se plantant sur le tertre qui domine la vallée, au fond.

Madame !...

LA FAISANE, le regardant se découper sur le ciel
Qu'il est beau !

CHANTECLER
Regardez bien les cieux ! Ils ont déjà pâli ? C'est que j'ai, tout à l'heure, mis, par mon premier chant, le soleil en demeure d'avoir à se tenir derrière l'horizon !

LA FAISANE
Il est tellement beau qu'il semble avoir raison !

CHANTECLER, parlant vers l'horizon
Ah ! Soleil ! je te sens là derrière, qui bouges ! Je ris déjà d'orgueil dans mes barbillons rouges !

Et, dressé sur ses ergots, tout à coup, d'une voix éclatante.

Cocorico !

LA FAISANE
Quel souffle a gonflé son camail ?

CHANTECLER, vers l'Orient
Obéis-moi ! Je suis la Terre et le Travail ! Ma crête a le dessin couché d'un feu de forge, et je sens le sillon qui me monte à la gorge ! Il chuchote mystérieusement. Oui, oui, Mois de Juillet...

LA FAISANE
À qui donc parle-t-il ?

CHANTECLER
...Je vais te le donner plus tôt qu'au Mois d'Avril ! Se penchant à droite et à gauche, comme pour rassurer. Oui, la Broussaille ! Oui, la Fougère !...

LA FAISANE
Il est superbe !

CHANTECLER, à la Faisane
Ah ! c'est que tout le temps je dois penser... Il caresse le sol de son aile. Oui, l'Herbe ! À la Faisane. ...À tous ces humbles voeux dont je deviens la voix ! Parlant encore à des êtres invisibles. L'échelle d'or ?... Oui... pour danser tous à la fois...

LA FAISANE
À qui promettez-vous une échelle ?

CHANTECLER
Aux Atomes ! – Cocorico !

LA FAISANE, qui guette le ciel et le paysage
Un frisson bleu court sur les chaumes.

Une étoile s'éteint.

CHANTECLER
Non ! elle se voila ! Même quand il fait jour les étoiles sont là.

LA FAISANE
Tu ne les éteins pas ?

CHANTECLER, fièrement
Je ne sais pas éteindre ! – Mais tu vas voir comment j'allume !

LA FAISANE
Oh ! je vois poindre...

CHANTECLER
Quoi ?

LA FAISANE
Le bleu n'est plus bleu !

CHANTECLER
Mais il est vert déjà !

LA FAISANE
Le vert s'est orangé !

CHANTECLER
Ce vert qui s'orangea, c'est toi qui ce matin l'auras vu la première.

La plaine, au loin, se veloute de pourpre.

LA FAISANE
Tout a l'air de finir par des champs de bruyère !

CHANTECLER, dont le cri commence à se fatiguer
Cocor...

LA FAISANE
Oh ! dans les pins, du jaune !

CHANTECLER
Il faut de l'or !

LA FAISANE
Du gris !

CHANTECLER
Il faut du blanc ! Ça n'y est pas encor ! – Cocorico ! – C'est très mauvais ! mais je m'obstine !

LA FAISANE
Chaque trou dans chaque arbre a l'air d'une églantine !

CHANTECLER, avec un enthousiasme croissant
Je veux, puisqu'à ma foi vient s'ajouter l'amour, que le jour, aujourd'hui, soit plus beau que le jour ! Tiens ! vois-tu qu'à ma voix l'Orient se pommelle ?

LA FAISANE, entraînée par la folie du Coq
C'est possible, après tout, puisque l'amour s'en mêle !

CHANTECLER, d'une voix de commandement
Horizon ! reprenez, à mes cocoricos, vos lignes de petits peupliers verticaux !

LA FAISANE, penchée sur la vallée
On voit sortir de l'ombre un monde que tu crées !

CHANTECLER
Je te fais assister à des choses sacrées. – Collines des lointains, précisez vos contours ! – Faisane, m'aimez-vous ?

LA FAISANE
Nous aimerons toujours être dans le secret des Éveilleurs d'Aurore !

CHANTECLER
Tu me fais mieux chanter. Viens plus près. Collabore.

LA FAISANE, bondissant près de lui
Je t'aime !

CHANTECLER
Oui ! tous les mots que tu me dis tout bas deviennent aussitôt plus de soleil là-bas !

LA FAISANE
Je t'aime !

CHANTECLER
Et si tu dis seulement : « Je t'adore ! » je vais dorer d'un coup la montagne !

LA FAISANE, hors d'elle
Eh bien... dore !

CHANTECLER, lançant son cri le plus éclatant
Cocorico !

La montagne s'est dorée.

LA FAISANE, montrant les collines qui restent violettes
Mais les coteaux ?

CHANTECLER
Chacun son tour ! C'est aux cimes d'abord de recevoir le jour ! – Cocorico !

LA FAISANE
Ah ! sur une pente engourdie glisse un premier rayon...

CHANTECLER, joyeusement
Tiens ! je te le dédie !

LA FAISANE
Les villages lointains commencent à se voir !

CHANTECLER
Coc...

Sa voix se brise.

LA FAISANE
Vous n'en pouvez plus !

CHANTECLER, se raidissant
Si ! je veux en pouvoir ! Il lance éperdument. Cocorico ! Cocorico !

LA FAISANE
Mais tu t'épuises !

CHANTECLER
Vous voyez bien qu'il flotte encor des choses grises... – Cocorico !

LA FAISANE
Tu vas te tuer !

CHANTECLER
Je ne vis que lorsque je me tue à pousser de grands cris !

LA FAISANE, serrée contre lui
Je suis fière de toi !

CHANTECLER, ému
Votre tête s'incline ?

LA FAISANE
J'écoute se lever le jour dans ta poitrine ! J'aime avoir entendu d'abord dans tes poumons ce qui sera plus tard des pourpres sur les monts !

CHANTECLER, tandis que les petites maisons lointaines commencent à fumer dans l'aurore
Je te dédie encor ces fermes rallumées : l'homme offre des rubans, moi j'offre des fumées !

LA FAISANE, regardant la plaine
Je vois grandir ton œuvre au loin !

CHANTECLER, la regardant
Moi, dans tes yeux !

LA FAISANE
Sur les prés !

CHANTECLER
Sur ton col !

Et, tout d'un coup, d'une voix étouffée.

Ah ! c'est délicieux !

LA FAISANE
Quoi ?

CHANTECLER
Je fais mon devoir en te rendant plus belle : je redore à la fois mon vallon et ton aile !

Mais s'arrachant à la tendresse, il se précipite vers la droite.

Mais l'ombre, en s'enfuyant, livre encor des combats : il reste quelque chose à faire par là-bas ! Cocorico !

LA FAISANE, regardant le ciel
Oh ! là...

CHANTECLER, regarde aussi, et avec mélancolie
Que veux-tu que j'y fasse ?

L'étoile du matin s'efface.

LA FAISANE, avec le regret de la petite clarté que la lumière est obligée d'effacer
Elle s'efface !...

CHANTECLER
Ah ! mais... nous n'allons pas nous attrister ainsi ?

Et s'arrachant à la mélancolie, il se précipite vers la gauche.

Il reste quelque chose à faire par ici ! Coc...

À ce moment des chants de coqs montent de la vallée. Il s'arrête et, doucement.

Tiens ! les entends-tu maintenant ?

LA FAISANE
Qui donc ose ?...

CHANTECLER
Ce sont les autres coqs.

LA FAISANE, penchée sur la plaine
Ils chantent dans du rose...

CHANTECLER
Ils croient à la clarté dès qu'ils peuvent la voir.

LA FAISANE
Ils chantent dans du bleu...

CHANTECLER
J'ai chanté dans du noir. – Ma chanson s'éleva dans l'ombre, et la première. C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière !

LA FAISANE, indignée
Chanter en même temps que toi !...

CHANTECLER
Ça ne fait rien. Leurs chants prennent du sens en se mêlant au mien ; et ces cocoricos tardifs, mais qui font nombre, hâtent, sans le savoir, la retraite de l'ombre.

Droit sur le tertre, il crie aux coqs lointains.

Oui, tous !...

CHANTECLER ET TOUS LES COQS À LA FOIS
Cocorico !

Puis.

CHANTECLER, seul, avec une cordialité familière
Hardi, le jour !

LA FAISANE, trépignant à côté de lui
Hardi !

CHANTECLER, jetant des encouragements à la lumière
Mais oui, c'est ce toit-là qu'il faut dorer, pardi ! Allons, voyons ! du vert sur cette chènevière !

LA FAISANE, transportée
Du blanc sur le chemin !

CHANTECLER
Du bleu sur la rivière !

LA FAISANE, dans un grand cri
Le soleil ! Le soleil !

CHANTECLER
Il est là ! je le vois ! Mais il faut l'arracher de derrière ce bois !

Et tous les deux, reculant ensemble, ont l'air de tirer à eux et d'arracher. Chantecler, allongeant son chant comme pour haler le soleil.

Co...

LA FAISANE, criant sur le chant du coq
Il vient !

CHANTECLER
...co...

LA FAISANE
Voici...

CHANTECLER
...ri...

LA FAISANE
...qu'il sort...

CHANTECLER
...co !

LA FAISANE
...de l'orme !

CHANTECLER, dans un dernier cri sec et désespéré
Cocorico !

Ils chancellent tous deux, inondés brusquement de lumière.

Enfin ! c'est fait ! Il dit avec satisfaction. Il est énorme !

Et vient tomber épuisé contre un talus.

LA FAISANE, courant à lui, tandis que tout achève de s'illuminer
Un chant pour saluer le beau soleil levant !

CHANTECLER, tout bas
Non ! je n'ai plus de voix. Je l'ai donnée avant.

Et comme tous les coqs chantent dans la plaine, il ajoute doucement.

Ça ne fait rien. Il a les fanfares des autres.

LA FAISANE, surprise
Comment ! quand il paraît il n'entend pas les vôtres ?

CHANTECLER
Non, jamais.

LA FAISANE, se révoltant
Mais alors, il croit peut-être bien que c'est eux qui l'ont fait lever ?...

CHANTECLER
Ça ne fait rien !

LA FAISANE
Mais...

CHANTECLER
Chut ! Viens sur mon coeur, que je te remercie. L'aurore n'a jamais été plus réussie.

LA FAISANE
Mais par quoi serez-vous payé de votre mal ?

CHANTECLER
Par les bruits de réveil qui montent de ce val !

En effet, les rumeurs de la vie commencent à monter.

Dis-les moi. Je n'ai plus la force de les suivre.

LA FAISANE, qui court se pencher au bord du promontoire, et écoute
J'entends un doigt qui frappe au bord du ciel de cuivre...

CHANTECLER, les yeux fermés
L'Angélus.

LA FAISANE
D'autres coups qui semblent être un peu un Angélus de l'homme après celui de Dieu...

CHANTECLER
La forge.

LA FAISANE
Un meuglement, puis un chant...

CHANTECLER
La charrue.

LA FAISANE, écoutant toujours
Un nid semble tombé dans la petite rue...

CHANTECLER, dont l'émotion grandit
L'école.

LA FAISANE
Des lutins que je ne peux pas voir se donnent des soufflets dans de l'eau...

CHANTECLER
Le lavoir !

LA FAISANE
Et, tout d'un coup, de tous les côtés, qui sont-elles ces cigales de fer qui se frottent les ailes ?...

CHANTECLER, se redressant, plein d'orgueil
Ah ! puisque sur les faux passent les affiloirs, les faucheurs dans les blés vont s'ouvrir des couloirs !

Les bruits augmentent et se mêlent : cloches, marteaux, battoirs, rires, chansons, grincements d'acier, claquements de fouets.

Tout travaille !... Et j'ai fait cela !... C'est impossible ! Ah ! Faisane, au secours ! Voici l'instant terrible ! Il regarde autour de lui, avec égarement. J'ai fait lever le jour... moi ! Pourquoi ? Comment ? Où ? Sitôt que ma raison revient, je deviens fou ! Car moi qui crois pouvoir rallumer l'or céleste, eh bien... ah ! c'est affreux !...

LA FAISANE
Quoi donc ?

CHANTECLER
Je suis modeste ! Tu ne le diras pas ?

LA FAISANE
Non mon Coq !

CHANTECLER
Tu promets ? – Ah ! que mes ennemis ne le sachent jamais !

LA FAISANE, émue
Chantecler !

CHANTECLER
Je me trouve indigne de ma gloire. Pourquoi m'a-t-on choisi pour chasser la nuit noire ? Oui, dès que j'ai rendu les cieux incandescents, l'orgueil, qui m'enlevait, tombe. Je redescends. Comment ! moi, si petit, j'ai fait l'aurore immense ? Et, l'ayant faite, il faut que je la recommence ? Mais je ne pourrai pas ! Je ne vais pas pouvoir ! Je ne pourrai jamais ! Je suis au désespoir ! Console-moi !

LA FAISANE, tendrement
Mon coq !

CHANTECLER
Je me sens responsable. Ce souffle que j'attends quand je gratte le sable reviendra-t-il ? Je sens dépendre l'avenir de ce je ne sais quoi qui peut ne pas venir ! Comprends-tu maintenant l'angoisse qui me ronge ? Ah ! le cygne est certain, lorsque son cou s'allonge, de trouver, sous les eaux, des herbes ; l'aigle est sûr de tomber sur sa proie en tombant de l'azur ; toi, de trouver des nids de fourmis dans la terre ; mais moi, dont le métier me demeure un mystère et qui du lendemain connais toujours la peur, suis-je sûr de trouver ma chanson dans mon cœur ?

LA FAISANE, l'entourant de ses ailes
Oui, tu la trouveras, oui !

CHANTECLER
Parle ainsi. J'écoute. Il faut me croire quand je crois, pas quand je doute. Redis-moi...

LA FAISANE
Tu es beau !

CHANTECLER
Non, ça, ça m'est égal.

LA FAISANE
Vous avez bien chanté !

CHANTECLER
Dis que j'ai chanté mal, mais que je fais lever...

LA FAISANE
Oui, oui, je vous admire...

CHANTECLER
Non ! dis-moi que c'est vrai, ce que je viens de dire.

LA FAISANE
Quoi ?

CHANTECLER
Que c'est moi qui fais...

LA FAISANE
Oui, mon coq glorieux, c'est toi qui fais lever l'Aurore !

LE MERLE, apparaissant brusquement
Eh bien, mon vieux !...

SCÈNE IV

LES MÊMES, LE MERLE

CHANTECLER
Le Merle !... Mon secret !...

LE MERLE, s'inclinant avec admiration
Ça !...

CHANTECLER
Ce moqueur alerte !... À la Faisane. Ne nous laisse pas seuls ! J'ai l'âme encore ouverte : les rires entreraient !

LE MERLE
Ça ! ça ! c'est trop beau !

CHANTECLER
Mais... D'où sors-tu ?

LE MERLE, montrant un des pots de fleurs, vide et renversé
De ce pot.

CHANTECLER
Comment ?

LE MERLE
J'y consommais du perce-oreille cru dans de la terre cuite, quand soudain... Ah ! je veux t'exprimer tout de suite quel éblouissement...

CHANTECLER
Mais...

LE MERLE
Quoi ? ça jette un froid qu'un pot puisse être un jour moins sourd qu'on ne le croit ?

CHANTECLER
Écouter dans un pot ! Se peut-il qu'on s'abaisse ?...

LE MERLE
Ah ! qu'importe le pot pourvu qu'on ait l'ivresse ? Et je viens de l'avoir ! la grande ! J'étais fou ! Je trépignais l'argile en lorgnant par le trou !

LA FAISANE
Vous regardiez ?

LE MERLE, désignant le trou qui est au fond du pot de terre
Mais oui ! ce rouge tronc de cône avait juste un trou noir pour passer mon bec jaune. Et puis, c'était trop beau... Pardon, mais j'ai du goût !

LA FAISANE
Puisque vous l'admirez, je vous pardonne tout !

CHANTECLER
Mais...

LE MERLE, allant et venant avec agitation
La belle Beauté !... j'y vais du pléonasme !

CHANTECLER, étonné
Comment ! toi, tu pourrais...

LE MERLE
Tu sais, l'Enthousiasme, je ne suis pas porté sur ce genre de sport... Eh bien, cette fois-ci, mon vieux, c'est le Transport !

CHANTECLER
Vraiment ?

LE MERLE
Je ne prends pas, tu vois, quand je t'admire, un pigeon voyageur pour te l'envoyer dire ! Ce Coq qui chante, hou !... Cette aurore qui luit, Hou !...

LA FAISANE, au Coq
Je crois que je peux vous laisser avec lui.

CHANTECLER
Où vas-tu donc ?

LA FAISANE, un peu gênée de sa frivolité
Je vais chez la...

LE MERLE
Car son aubade a même fait lever le Jour... de la Pintade !

CHANTECLER, à la Faisane
Dois-je y aller ?

LA FAISANE, tendrement
Sachant jusqu'où tu t'élevas, je te dispense de Pintade !

CHANTECLER, avec une pointe de mélancolie
Et tu y vas !

LA FAISANE, gaiement
J'ai besoin de montrer ton soleil sur ma robe ! Je reviens. Reste.

LE MERLE
Oui, ça vaut mieux qu'il se dérobe !

CHANTECLER, le regardant
Pourquoi ?

LE MERLE, vivement
Pour rien. Et il recommence à s'extasier. Ce Coq !...

CHANTECLER, à la Faisane
Tu reviens vite ?

LA FAISANE
Oui, oui ! Bas, avant de sortir. Tu vois, le merle noir lui-même est ébloui !

Elle s'envole.

SCÈNE V

CHANTECLER, LE MERLE

CHANTECLER, revenant vers le merle, avec abandon
Et ton sifflet ?...

LE MERLE
Ça me l'a coupé, d'une gifle ! C'est d'admiration, maintenant, que je siffle. Comme ceci, tu sais... Il siffle admirativement. Hu !... Ça !... hu ! Il hoche gravement la tête. Ça, c'est bien !

CHANTECLER, avec naïveté
Tu n'es pas si mauvais, je le disais au chien.

LE MERLE, profondément convaincu
Ça, tu sais, mon petit, c'est très fort !

CHANTECLER, modeste
Oh !

LE MERLE
Pour plaire aux poules... Il siffle encore admirativement. Hu !... leur persuader qu'on peut faire lever l'aube !...

Mouvement de Chantecler.

Tout simple ?... Il fallait le trouver ! C'est dans l'oeuf de Colomb qu'on a dû te couver !

CHANTECLER
Mais...

LE MERLE
Tous les Don Juan, près de toi, sont des ânes : faire lever le jour pour lever des faisanes !... Et c'était fait !...

CHANTECLER, d'une voix sourde
Tais-toi !

LE MERLE
Joli, le petit toit qu'il faut dorer ! Parfait, les Atomes !

CHANTECLER, crispé de souffrance
Tais-toi !

LE MERLE
Et le coup de l'accès modeste !... Oh ! je t'adore ! Non, ce qu'il la connaît, celui-là !

CHANTECLER, se contenant, d'une voix brève
Qui ? l'Aurore ? Oui, j'ai l'honneur de la connaître.

LE MERLE
Troubadour ! Tu ne crois pas que c'est arrivé ?

CHANTECLER
Quoi ? le Jour ? Mais oui. C'est arrivé. Très bien.

LE MERLE
Oui, mon prophète ! Tu la fais bien. Il la fait bien. Elle est bien faite !

CHANTECLER
La Lumière ?... Assez bien ! Je suis habitué. Le Soleil m'obéit.

LE MERLE
Oui, mon vieux Josué ! Tu sens venir l'aurore et puis tu coqueriques : il n'y a rien de plus roublard que ces lyriques !

CHANTECLER, éclatant
Malheureux !

LE MERLE, surpris
Dans ton pont, toi-même, tu coupas ? Clignant de l'œil. Hein ! nous savons comment ça se fait ?

CHANTECLER
Vous ! Moi pas. Moi, je chante en m'ouvrant le cœur !

LE MERLE, sautillant
C'est un système.

CHANTECLER
Raille tout, mais pas ça, si tu m'aimes !

LE MERLE
Je t'aime.

CHANTECLER, amèrement
À moitié.

LE MERLE
Quand on raille un peu ton « Fiat Lux », on n'est plus qu'un demi-Castor pour son Pollux ?

CHANTECLER
Oh ! non, pas ça ! pas ça !

LE MERLE
Mon vieux, c'est pas ma faute, moi, je ne marche pas !

CHANTECLER, le suivant des yeux
C'est juste, il saute, il saute ! Et essayant de l'arrêter dans son sautillement. Mais vois dans quel état d'émotion je suis, ne fuis plus dans des mots !

LE MERLE, passant
Prends-moi comme je fuis !

CHANTECLER, suppliant
Il s'agit de ma vie, et de la plus profonde ! Oh ! je veux te convaincre, oh ! fût-ce une seconde ! J'ai besoin d'attraper ton âme...

LE MERLE, passant
Ah ?...

CHANTECLER
Une fois ! Dans le fond, n'est-ce pas, tu m'as cru ?

LE MERLE
Je te crois !

CHANTECLER, avec l'angoisse la plus pressante
Je pense que tu sais ce que ce chant me coûte ?

LE MERLE
Tu penses !

CHANTECLER
Tu m'entends, n'est-ce pas ?

LE MERLE
Je t'écoute !

CHANTECLER
Mais, voyons, pour chanter ainsi que j'ai chanté, tu sens bien qu'il fallait avoir...

LE MERLE
Une santé !

CHANTECLER
Ah ! soyons sérieux, car nous avons des ailes !

LE MERLE
Oui, c'est ça, proférons des choses éternelles !

CHANTECLER
Mais pour voir poindre l'aube aux cris de son larynx, il faut être à la fois...

LE MERLE
Feu Stentor et Feu Lynx !

Il s'évade, d'un saut.

CHANTECLER
Cette âme... Il se domine. Oh ! mais je tiens à la poursuivre encore ! Et avec une patience désespérée. Voyons, le comprends-tu ce que c'est que l'Aurore ?

LE MERLE
Mais oui, mon vieux ! c'est l'heure où l'horizon vermeil, – Si j'ose m'exprimer ainsi, – pique un soleil !

Il s'évade, d'un saut.

CHANTECLER
Que dis-tu quand tu vois sur les monts l'aube luire ?

LE MERLE
Je dis que la montagne accouche d'un sourire !

Il s'évade, d'un saut.

CHANTECLER, le suivant
Et que dis-tu quand je chante dans le sillon même avant le grillon ?

LE MERLE
Pends-toi, brave Grillon !

Il s'évade, d'un saut.

CHANTECLER, hors de lui
Tu n'as pas eu besoin de crier quelque chose lorsque j'ai fait lever une aurore si rose qu'un héron avait l'air, au loin, d'être un ibis ?

LE MERLE
Mais si, mais si, mon vieux, j'ai failli crier : bis !

Il s'évade, d'un saut.

CHANTECLER, épuisé
Cette âme !... On est plus las d'avoir couru sur elle que d'avoir tout un jour chassé la sauterelle ! Violemment. Tu n'as pas vu le ciel ?...

LE MERLE, ingénu
Je n'ai pas pu le voir : on ne voit que le sol par le petit trou noir. Il montre le pot de terre.

CHANTECLER
Tu n'as pas vu trembler les cimes écarlates ?

LE MERLE
Pendant que tu chantais je regardais tes pattes !

CHANTECLER, douloureux
Ah !...

LE MERLE
Elles esquissaient, sur les mols terre-pleins, le pas de l'éveilleur d'aurore !

CHANTECLER, renonçant
Je te plains ! Va-t'en vers l'ombre, merle obscur !

LE MERLE
Oui, coq célèbre !

CHANTECLER
Moi, c'est vers le Soleil que je cours !

LE MERLE
Tel un Guèbre !

CHANTECLER
Car sais-tu ce qui vaut de vivre uniquement ?

LE MERLE
Oh ! non ! n'élevons pas le débat, c'est plumant !

CHANTECLER
L'effort ! qui rend sacré l'être le plus infime ! C'est pourquoi, vil railleur de tout effort sublime, je te méprise. Et ce rose et frêle escargot, qui tâche à lui tout seul d'argenter un fagot, je l'estime.

LE MERLE, avalant prestement l'escargot que désigne le coq
Et moi, je le gobe.

CHANTECLER, avec un cri d'horreur
Ah ! c'est infâme ! Pour faire un mot, éteindre une petite flamme ! Tu n'as pas plus de coeur que d'âme. Assez. Je romps.

Il s'éloigne.

LE MERLE, sautant sur le fagot
Oui, mais j'ai de l'esprit.

CHANTECLER, se retournant avec mépris
Nous en reparlerons.

LE MERLE, qui devient acide
Soit ! je t'offrais gaîment quelques grains d'ellébore. Je m'en lave après tout les pattes. Corrobore ce que tes ennemis vont racontant.

CHANTECLER, se rapprochant
Qui ? Quoi ?

LE MERLE
Joue à l'Oiseau-Soleil qui dit : « L'Éclat, c'est moi ! »

CHANTECLER
Tu fréquentes donc ceux qui me tiennent en haine ?

LE MERLE
Ah ! ça te vexe ?

CHANTECLER
Oh ! non, pauvre Calembredaine ! L'habitude t'emporte, et ce n'est plus exprès que même en amitié tu fais des à peu près. Marchant sur lui. Quels sont mes ennemis ?

LE MERLE
Les Hiboux.

CHANTECLER
Imbécile ! Mais croire à mon destin me devient trop facile si les Hiboux sont contre moi !

LE MERLE
Sois donc heureux : ils veulent – l'éclairage étant trop fort pour eux – faire couper...

CHANTECLER
Quoi donc ?

LE MERLE
Le compteur !

CHANTECLER
Le ?

LE MERLE
Ta gorge !

CHANTECLER
Par qui ?

LE MERLE
Par un confrère.

CHANTECLER
Un Coq ?

LE MERLE
Un vrai Saint George ! Qui doit t'attendre...

CHANTECLER
Où donc ?

LE MERLE
Chez la Pintade.

CHANTECLER
Ah ! bah !

LE MERLE
C'est un de ces oiseaux dressés pour le combat qui ne feraient de nous qu'une capilotade si nous allions...

Voyant Chantecler remonter brusquement.

Où donc vas-tu ?

CHANTECLER
Chez la Pintade !

LE MERLE
Ah ! c'est vrai, j'oubliais qu'on est des chevaliers ! Il feint de vouloir empêcher Chantecler de passer. N'y va pas !

CHANTECLER
Si !

LE MERLE
Non !

CHANTECLER, s'arrêtant devant le pot, comme étonné
Tiens !

LE MERLE
Quoi donc ?

CHANTECLER
Vous ne teniez pas dans ce pot ?

LE MERLE
Mais si !

CHANTECLER, incrédule
Comment ?

LE MERLE, rentrant vivement dans le pot
Je réitère ! Il passe son bec par le trou qui est au fond. Par ce petit trou noir je regardais...

CHANTECLER
La terre ? Tiens ! regarde le ciel par un petit trou bleu !

Et d'un formidable coup d'aile, il rabat le pot sur le merle, qu'on entend se débattre sous ce chapeau d'argile, avec des sifflets étouffés.

Car vous fuyez l'azur, Empotés ! mais on peut, pour vous forcer d'en voir au moins une rondelle, retourner votre pot, quelquefois, – d'un coup d'aile !

Il sort.

Le rideau tombe.


ACTE III

LE JOUR DE LA PINTADE

SCÈNE PREMIÈRE

LA PINTADE, allant de l’un à l’autre avec impétuosité ; POULES, CANARDS, POUSSINS, ETC. ; LA FAISANE, LE MERLE, PUIS PATOU ; CHŒUR INVISIBLE DE GUÊPES, D’ABEILLES ET DE CIGALES.

Au lever du rideau, grand jacassement et grouillement de poules et de poulets.

LA PINTADE
Bonjour, vous. – On ne peut circuler sans encombres.
Ma foule d’invités va jusques aux concombres !

LE CHŒUR, dans les airs
Murmurons...

LA PINTADE, à une Poule
Oui, c’est mon raout...

UNE POULE, regardant d’énormes citrouilles, pareilles à des grès flammés
Quels potirons !

LA PINTADE
Des céramiques d’art !

UN POUSSIN, qui écoute le chœur, bec levé
On chante ?

LA PINTADE
Oui...

LE CHŒUR
Murmurons...

LA PINTADE, dégagée
J’ai les Guêpes ! À un Poulet. Bonjour !

Elle tourbillonne.

LE CHŒUR DES GUÊPES
Murmurons – Sur les mûres,
– Entourons – Les mûrons – De nos ronds – De murmures !

LA FAISANE, qui passe, avec le merle, en riant
Alors, vous étiez pris ?

LE MERLE, qui achève de lui raconter son histoire
Comme sous un chapeau !
Mais en me débattant j’ai renversé le pot. Regardant autour de lui.
– Chantecler n’est pas là ?

LA FAISANE, surprise
Il vient donc ?

PATOU, qu’on voit brusquement paraître dans la brouette, d’où il contemple, comme d’une tribune, le va-et-vient
Je souhaite
Qu’il change encor d’avis !

LE MERLE
Patou dans la brouette ?

PATOU, remuant sa tête bourrue dans son collier où bat un tronçon de chaîne
Chantecler, en passant m’a tout dit, Merle noir.
J’ai cassé de fureur ma chaîne, – et je viens voir !

LA PINTADE, apercevant le merle
Il est là, le rossard ?... notre Prince des Gales ?

UN CHŒUR, dans les arbres
Merci, – Soleil ! – Merci !

LA FAISANE, levant la tête
Un chœur ?

LA PINTADE
J’ai les cigales !

LE CHŒUR DES CIGALES
Ici – C’est si – Vermeil – Qu’on s’y – Roussit ! – Merci !

LE PINTADEAU, vite et bas, à sa mère
Les Tzigales, maman ! Il faut prononcer « Tzi » !

UNE PIE, en habit noir et cravate blanche, annonce les invités à mesure qu’ils entrent par un de ces trous ronds que font les poules au bas des haies.
Le Jars !

LE JARS, entrant, guilleret
On annonce ? Hé !

LA PINTADE, modestement
À la porte de ronce,
Oui, j’ai mis un huissier !

L’HUISSIER-PIE, annonçant
Le canard !

LE CANARD, entrant, ébloui
On annonce ? Oh !

LA PINTADE, modeste
Mon Dieu, oui ! j’ai mis...

L’HUISSIER-PIE, annonçant
La dinde !

LA DINDE, entrant, pincée
On annonce ? Ah !

LA PINTADE
Oui ! J’ai pris le mari de la Pie en extra.

LE CHŒUR, dans les branches fleuries
Abdomens – Veloutés, –

LA DINDE, levant le bec
Un Chœur ?

LA PINTADE, dégagée
J’ai les abeilles !

LE CHŒUR
Transportez – Les pollens...

LA DINDE
Ah ! toujours des merveilles !

LA PINTADE
Les abeilles par là… les Tzigales par ci... À une Poule qui passe.
Ah ! bonjour, vous !

LES ABEILLES, à droite
Pollens...

LES CIGALES, à gauche
Merci !

LES ABEILLES
Pollens...

LES CIGALES
Merci !

LA PINTADE, à la Faisane
J’ai dans mon potager tous les êtres notoires !

LE PINTADEAU
La fleur des pois !

LA PINTADE
Les gros légumes !

LE MERLE
Et les poires !

LA FAISANE, bousculée par le va-et-vient, au merle
Derrière l’arrosoir mettons-nous un instant.

LE MERLE
L’arrosoir, surnommé le « Chauve Intermittent »,
Parce qu’on voit pousser, aussitôt qu’on le penche,
Sur son crâne de cuivre une perruque blanche !

LA PINTADE, apercevant le chat, qui, allongé sur une branche de pommier, observe tout
J’ai le vieux Chat.

LE MERLE
Matousalem !

Sifflotis dans un poirier.

LA PINTADE, sautant
J’ai le Pinson !

LE MERLE
Le Chantre de Monsieur Poirier !

PATOU, écœuré
Oh ! du surnom !

LA PINTADE
La Libellule !

LE MERLE
Mince, alors !

PATOU, furieux
Esprit des Merles !

LA PINTADE, becquetant une feuille de chou d’où tombent des gouttes d’eau
J’ai la rosée !

PATOU, bourru
A-t-elle un surnom ?

LE MERLE
Oui. « Tu perles ! »

LA PINTADE, désignant plusieurs poussins qui circulent
Vous avez vu ? J’ai les poussins de la C.A. !

LA FAISANE
La C.A.?

LA PINTADE
La Couveuse Artificielle !

LA FAISANE
Ah ?

LA PINTADE, présentant les poussins
Tous du dernier tiroir !

LA FAISANE
Ah ?

UN POUSSIN, poussant de l’aile son voisin
Elle est ébahie !

LA PINTADE, avec mépris
Les œufs qu’on couve, oh !...

LE MERLE
C’est « vieux œufs » !

L’HUISSIER-PIE, annonçant
Le Cobaye !

LA PINTADE
Le célèbre, celui qui fut inoculé,
Vous savez bien ?... Eh bien, voilà, c’est lui ! Je l’ai !
J’ai tout !... J’ai... Au Cobaye. Bonjour, vous ! À la Faisane. ...notre grand philosophe,
Le d’Hindon – oui, son nom s’écrit D apostrophe !
– Qui conférencia dans les groseilles, sous
Les rosiers-thé... Thé-Conférence ! À une Poule qui passe. Bonjour, vous !
À la Faisane. Thé-Conférence, ou bien Groseilles-Causerie !...

Elle tourbillonne.

J’ai tout ! J’ai la Faisane en robe de féerie !
J’ai le Canard, qui m’organise un Gymkhanard !
J’ai la Tortue... Elle s’aperçoit que la Tortue n’y est pas. Ah ! non ! non ! elle est en retard !

LE MERLE, avec componction
Sur quoi, la Conférence, alors, qu’elle a perdue ?

LA PINTADE, subitement grave
Le Problème Moral !

LE MERLE, désolé
Oh !

La pintade remonte en tourbillonnant.

LA FAISANE, au Merle
Qui ça, la Tortue ?

LE MERLE
Une vieille insensible aux problèmes moraux
Et qui fait du footing en costume à carreaux.

Bourdonnement dans des roses trémières.

LA FAISANE
Tiens ! un bourdon !

LA PINTADE, redescendant vivement
J’ai le Bourdon ! Dans les lumières,
Comme il est chic !

LE MERLE
Il est de toutes les trémières !

LA PINTADE, sautant après le Bourdon
Bonjour, vous !

Elle le suit en tourbillonnant.

LE MERLE, se touchant le front du bout de l’aile
Ça y est !

LA PINTADE, poussant, au fond, des cris de pintade
C’est mon dernier raout !
– Bonjour ! – C’est mon dernier raout avant août !

UNE POULE, voyant des cerises tomber autour d’elle
Tiens ! des cerises !

LA FAISANE, levant la tête
C’est la brise !

LA PINTADE, redescendant vivement
J’ai la brise
Qui fait de temps en temps tomber une cerise !
On ne l’invite pas. Elle arrive impromptu.
J’ai le... j’ai la... j’ai...

Elle remonte en tourbillonnant.

LE MERLE
Quand aura-t-elle tout eu ?

En sautillant, il est arrivé à l’arbre où est le chat, et, vite, à mi-voix

Chat, – le complot ?

LE CHAT, qui, de sa branche, regarde au loin par-dessus la haie
Ça va. Je vois venir la file
Des Coqs pharamineux que le Paon modern-style
Va présenter...

UN CRI AU DEHORS
É... on !

Tout le monde se précipite vers l’entrée.

PATOU, grommelant
Ce cri d’accordéon,
C’est...

L’HUISSIER-PIE, annonçant
Le paon !

LA FAISANE, au Merle
Surnommé ?

LE MERLE, imitant le cri
Le Chevalier d’É... on !


SCÈNE II

LES MÊMES, LE PAON.

LA PINTADE, au Paon qui entre lentement, la tête immobile et haute
Maître adoré ! venez vers les tournesols jaunes !
Paon ! Tournesols ! Je crois que c’est très Burne Jones !

TOUS, se pressant autour du paon
Cher Maître !

UN POULET, bas, au canard
On est lancé par un seul mot de lui !

UN AUTRE POULET, qui a réussi à s’approcher du paon, en bégayant d’émotion
Maître, que pensez-vous de mon dernier cui-cui ?

Attente religieuse.

LE PAON, laisse tomber
Définitif.

Sensation.

UN CANARD, tremblant
Et de mon coin-coin ?

Attente.

LE PAON
Lapidaire.

Sensation.

LA PINTADE, ravie, aux poules
Sur tout il dit chez moi son mot...

LE PAON
Hebdomadaire.

TOUTES LES POULES, se pâmant
Oh !

UNE POULE, s’avançant, défaillante
Comment trouvez-vous, Maître sacerdotal,
Ma robe ?

Attente.

LE PAON, après un coup d’œil
Affirmative.

Sensation.

LA POULE DE HOUDAN, même jeu que l’autre
Et mon chapeau ?

Attente.

LE PAON
Total.

Sensation.

LA PINTADE, enthousiasmée
Nos chapeaux sont totaux !

LA FAISANE, qui affecte de n’écouter que les Abeilles
Ah ! le Chœur invisible
Revient !

LA PINTADE, présentant le pintadeau au paon
Mon fils ! – Comment le trouvez-vous ?

LE PAON
Plausible.

LE CHŒUR DES ABEILLES
Murmurons...

LA PINTADE, ravie, courant à la Faisane
Oh ! il est plausible !

LA FAISANE
Qui ?

LA PINTADE
Mon fils !

LE CHŒUR DES ABEILLES
Engouffrons – Nos fronfrons – Dans l’iris – Et le lys !

LA PINTADE, revenant au paon
Ce chœur est, n’est-ce pas, d’un rythme...

LE PAON
Asynartète.

UNE POULE, à la Pintade
Ma chère, ce qu’il l’a, celui-là, l’épithète !

LA PINTADE
C’est le Prince de l’Adjectif Inopiné !

LE PAON, distillant ses paroles, d’une voix discordante et hautaine
Il est vrai que...

LA PINTADE
Très bien !

LE PAON
Ruskin plus raffiné,
Avec un tact...

LA PINTADE
Oh ! oui !

LE PAON
...Dont je me remercie,
Je suis Prêtre-Pétrone et Mécène-Messie,
Volatile volatilisateur de mots,
Et que, juge gemmé, j’aime, emmi mes émaux,
Représenter ce goût dont je suis...

PATOU
Ô ma tête !

LE PAON, nonchalamment
Le... dirai-je gardien ?

LA PINTADE, effervescente
Oui !

LE PAON
Non ! le Thesmothète !

Murmure de joie respectueux.

LA PINTADE, à la Faisane
Vous voyez notre Paon !... Vous êtes émue ?...

LA FAISANE, un peu énervée
Oui,
Car je sais que le coq doit venir.

LA PINTADE, ravie
Aujourd’hui ?
Alors, mon jour est un jour...

LE PAON, un peu pincé
Faste.

LA PINTADE
Un raout faste !

Elle annonce à tout le monde, avec enthousiasme.

Chantecler !

LE PAON, à mi-voix
Vous aurez un triomphe plus vaste !

LA PINTADE, tressaillant
Un triomphe ? Lequel ?

LE PAON, s’éloignant
Oh ! vous verrez !

LA PINTADE, impétueusement, le suivant
Lequel ?

LE PAON
Oh !

L’HUISSIER-PIE, annonçant
Le Coq de Braekel ou Campine !


SCÈNE III

LES MÊMES, PUIS, PEU À PEU, LES COQS.

LA PINTADE, s’arrêtant, saisie
Braekel ?
Chez moi ? C’est une erreur !

LE COQ DE BRAEKEL, s’inclinant devant elle
Madame...

LA PINTADE, suffoquée devant ce coq blanc aux brandebourgs noirs
Ah ! ma surprise...

L’HUISSIER-PIE, annonçant
Le Coq de Ramelslohe...

LA PINTADE
Ô ciel !

L’HUISSIER-PIE, achevant
...à patte grise !

LE PAON, négligemment, à l’oreille de la Pintade, pendant que l’éblouissant Ramelslohe salue
C’est un des plus récents leucotites.

LA PINTADE, bouleversée
C’est un... C’est un...

L’HUISSIER-PIE, d’une voix de plus en plus éclatante
Le Coq Wyandotte à croissants d’acier brun !

Frémissement parmi les poules.

LA PINTADE, affolée
Ah ! Dieu du ciel !... Mon fils !

LE PINTADEAU, accourant
Maman !

LA PINTADE
Le Coq Wyandotte !

LE PAON, négligemment
Coq à chapeau fraisé dont l’Art Nouveau nous dote !

LA PINTADE, aux nouveaux venus qu’entoure une rumeur d’étonnement
Chapeau fraisé... Messieurs... Maîtres...

LE PINTADEAU, qui est allé regarder au dehors
Maman !

LA PINTADE, aux coqs
Chez moi !

LE PINTADEAU
Il en arrive encor !

L’HUISSIER-PIE
Le Coq de...

LA PINTADE, bondissant
Ciel ! de quoi ?

L’HUISSIER-PIE
...De Mésopotamie, à deux crêtes !

LA PINTADE
Deux crêtes ?... Oh ! S’élançant vers le nouveau venu. Mon cher Maître, oh !...

LE PAON
Fi des formes désuètes !
J’ai voulu vous montrer quelques jeunes Messieurs
Un peu superlatifs et vraiment précieux !

LA PINTADE, revenue vers le Paon
Oh ! merci, mon cher Paon ! À la Faisane, d’un ton protecteur. Pardon, petite amie,
Vous voyez, j’ai le coq de Mésopotamie
Qui m’arrive... Elle court vers lui, qui incline ses deux crêtes. Cher Maître, ah ! pour nous quel orgueil !

L’HUISSIER-PIE
Coq d’Orpington, à plume raide autour de l’œil !

LA PINTADE, saisie
À plume raide autour de l’œil ! oh !...

LE MERLE
Ça s’aggrave !

L’HUISSIER-PIE, tandis que la Pintade vole vers l’Orpington
Coq Barbu de Varna !

LE PAON, à la pintade
Très slave !

LA PINTADE, lâchant l’Orpington pour le barbu
Oh ! l’âme slave ! Cher Maître !... oh !...

L’HUISSIER-PIE
Le coq...

LA PINTADE, bondissant
Ciel !

L’HUISSIER-PIE, achevant
...patte rose Scotch Grey !

LA PINTADE, lâchant le Barbu pour le Scotch Grey
Oh ! cette patte rose ! oh ! qu’elle est à mon gré !
Lancer la patte rose ! Avec une conviction profonde. Oh ! quelle tentative !

L’HUISSIER-PIE
Le Coq...

LA PINTADE, éperdue
C’est impossible encor qu’il en arrive !

L’HUISSIER-PIE
...À crête en gobelet !

LA PINTADE, qui s’élance chaque fois avec enthousiasme vers le nouveau venu
Cher Maître !... oh ! que c’est neuf ! Un gobelet !...

L’HUISSIER-PIE
Le Coq Andalou Bleu !

LA PINTADE, se ruant vers L’Andalou
Votre œuf
Fut pondu dans le creux vibrant d’une guitare,
Mon cher Maître !

L’HUISSIER-PIE
Le coq Langsham !

LE PAON
C’est un Tartare !

TOUTES LES POULES, éblouies par ce géant noir
Un Tartare !

L’HUISSIER-PIE
Coq de Hambourg crayonné d’or !

LES CRIS DES POULES, devant ce coq galonné et coiffé d’un tricorne
Il est crayonné d’or ! – C’est un Hambourg !

LE MERLE
Major !

LA PINTADE
Mon garden-potager-party sera célèbre ! Au coq de Hambourg, dont le plastron est rayé de jaune et de noir.
Oh ! Maître ! oh ! ce gilet ! C’est en quoi ?

LE MERLE
C’est en zèbre !

LA PINTADE
En zèbre !... Oh ! ce sera l’honneur de toute ma...
De tout mon...

L’HUISSIER-PIE
Le Coq...

LA PINTADE, bondissant
Oh !

L’HUISSIER-PIE
...de Burmah !

LA PINTADE
De Burmah !

L’agitation augmente.

LE PAON
C’est un Indien !

LA PINTADE
Il a dans ses yeux l’âme hindoue !

Elle court vers le nouveau venu, et d’une voix idolâtre.

Cher Maître ! L’âme hindoue !... oh !

L’HUISSIER-PIE
Les coqs de Padoue :
Le Padoue Hollandais de Pologne !

LA PINTADE
Hollandais
De Pologne ! Ah ! c’est plus que je n’en demandais !

Les Padoue entrent, secouant leurs panaches.

L’HUISSIER-PIE
Le Doré ! – L’Argenté !

LA PINTADE, devant le plumet retombant du dernier
Coiffé d’une cascade !

LE MERLE
À plusieurs ponts !

LA PINTADE, qui ne sait plus ce qu’elle dit
À plusieurs ponts !

LA FAISANE, à Patou
Pauvre Pintade ! Elle répète tout !

L’HUISSIER-PIE, annonçant d’une voix de plus en plus éclatante des coqs de plus en plus extraordinaires
Coq de Bagdad !

LE PAON, qui domine le tumulte d’une voix de boniment
Il est Très Mille et Une Nuits !

LA PINTADE
Oh ! il est très Mille et...

TOUTES LES POULES
Très Mille et...

LA PINTADE
Oh !

LE PAON
C’est Karamalzaman lui-même !

L’HUISSIER-PIE
Coq Bantam à manchette !

LA PINTADE, transportée
Oh ! que c’est dix-huitième ! Un nain ! un nain ! des nains !

LE PINTADEAU, à mi-voix
Mais calme-toi, maman !

LA PINTADE, criant au milieu des coqs
Non, non ! je ne peux pas ! C’est Karamalzaman !
Je ne sais plus lequel je préfère, lequel je...

L’HUISSIER-PIE
Le Coq de Gueldre !

LA PINTADE, se précipitant vers le nouveau venu
Ah ! quel bonheur ! encore un Belge !

L’HUISSIER-PIE
Le Coq Malais à col de serpent !

LA PINTADE
Mon cher paon,
Nous vous devrons ce col de cher paon... de serpent...

L’HUISSIER-PIE
Coq aux flancs de canard ! – Coq à bec de corneille !
– Coq à pieds de vautour !

LA PINTADE, qui s’est jetée sur les nouveaux arrivants, pousse des clameurs devant le dernier
Ça, c’est une merveille ! Un albinos ! – Cher Maître ! – Oh ! sur sa tête, il a
Un fromage !...

UNE POULE
À la crème !...

TOUTES LES POULES
Oh ! à la crème !... À la...

L’HUISSIER-PIE
Coq Crèvecoeur !

LA PINTADE, se précipitant
Il a des cornes sur la tête !

LE PAON
Un satanique !

L’HUISSIER-PIE
Coq Ptarmigan !

LE PAON
Un esthète !

LA PINTADE, se précipitant
Oh ! il a sur la tête un casque assyrien !

L’HUISSIER-PIE
Coq Pile Blanc !

LA PINTADE, se précipitant
Il a sur la tête... Elle s’arrête brusquement en apercevant sa crête rasée. Il n’a rien ! C’est merveilleux !

LE CHAT, au Merle, du haut de son pommier, en lui désignant le Pile Blanc
Voilà le bretteur ! Son pied maigre
Cache un rasoir sous la poussière...

Le Pile Blanc disparaît dans la foule des Coqs de luxe qu’enveloppent les poules piaillantes.

L’HUISSIER-PIE
Le Coq Nègre !

LA PINTADE, affolée au milieu de tous ces Coqs, qui remplissent maintenant le potager d’aigrettes, de plumets, de casques, de colbacks, de crêtes doubles et triples
Ah ! cher Maître ! – Ah ! cher Maître ! – Ah ! cher...

PATOU
Sa tête part !

LA PINTADE, dans le vide
...Maître !

L’HUISSIER-PIE
Le Coq à doigt supplémentaire par
Multiplication d’organes en série ! – Le Coq cou nu !

LA PINTADE
Tout nu !

L’HUISSIER-PIE, rectifiant
Cou nu !

LA PINTADE, à une Poule
Ah ! ma chérie ! Un Coq sans faux col !

LE MERLE
Boum !

L’HUISSIER-PIE
Les Coqs du Japon !

LE MERLE
Bing !

L’HUISSIER-PIE
Coq Splendens !

LA PINTADE, voyant ce Coq dont la queue a huit mètres de long
Quel habit !

L’HUISSIER-PIE
Coq Sabot !...

LE MERLE, voyant que celui-ci est, postérieurement, tout plat
Quel smoking !

L’HUISSIER-PIE, achevant l’annonce
...Ou coq sans croupion !

LA PINTADE, hors d’elle
Il n’a pas de derrière ! C’est le couronnement de toute ma carrière ! Au nouveau venu, avec effusion. Maître !... Sans croupion !... c’est du...

LE MERLE
C’est du culot !

L’HUISSIER-PIE, tandis que des Coqs de plus en plus hétéroclites surgissent
Coq Walikikili, dit Choki-Kukullo !
– Pseudo-Chinois Cuculicolor !

LA PINTADE
Quelle élite !

LE PAON
Kaléidoscopiquement cosmopolite !

L’HUISSIER-PIE, annonçant
Java bleu ! – Java blanc !

LE MERLE, perdant toute pudeur
Java bien !

LA PINTADE, se précipitant vers les Java
Ah ! Messieurs !...

L’HUISSIER-PIE
Coq Brahma ! – Coq Cochin !

LE PAON, glorieusement
Les grands Coqs vicieux ! Tout l’Orient pourri !

LA PINTADE, enivrée
Pourri !

LE PAON
Grâce malsaine !

LA PINTADE, au Coq Cochin
Ah ! Maître ! ah ! quel honneur ! Oh ! qu’il a l’œil obscène !

L’HUISSIER-PIE, lançant à toute volée, comme gagné par le délire général
Coqs du Chili frisés à l’envers ! Coqs d’Anvers
À rebours !

TOUTES LES POULES, s’arrachant les nouveaux venus
Oh ! pourris ! À rebours !

LA PINTADE
À l’envers !

L’HUISSIER-PIE
Le Coq sauteur sans patte !

UNE POULE, pâmée
Il saute avec son ventre !

LA PINTADE
Un Coq en caoutchouc !

LA FAISANE, à Patou qui, de sa brouette, regarde au loin
Et Chantecler ?

PATOU
Il entre bientôt.

LA FAISANE
Tu l’aperçois ?

PATOU
Là-bas, grattant le sol. Il vient.

L’HUISSIER-PIE
Le Coq Ghoondook, à huppe en parasol !

CRI D’ENTHOUSIASME.
Oh !

L’HUISSIER-PIE
Le Coq d’Ibérie à favoris de linge !

CRI D’ENTHOUSIASME.
Oh !

L’HUISSIER-PIE
Le Coq Bans-Backin ou Joufflu de Thuringe !

CRI D’ENTHOUSIASME.
Oh !

L’HUISSIER-PIE
Le Coq Cochino-Yankee de Plymouth-Rock !

CHANTECLER, apparaissant sur le seuil, derrière le dernier annoncé
Voulez-vous annoncer tout simplement : le Coq ?


SCÈNE IV

LES MÊMES, CHANTECLER, PUIS LES PIGEONS ET LE CYGNE.

L’HUISSIER-PIE, toise Chantecler ; puis, avec dédain
Le Coq.

CHANTECLER, du seuil, à la pintade
Excusez-moi, Madame... Il s’incline. – Mon hommage...–
D’oser me présenter chez vous dans ce plumage...

LA PINTADE
Entrez ! mais entrez donc !

CHANTECLER
Je ne sais si je dois...
C’est que... je n’ai qu’un nombre assez restreint de doigts...

LA PINTADE, indulgente
Ça ne fait rien !

CHANTECLER
Jamais je ne fus des Karpathes...
Et... je ne sais comment le cacher... j’ai des pattes...

LA PINTADE
Mais...

CHANTECLER
La crête en piment, l’oreille en gousse d’ail...

LA PINTADE
Vous êtes excusé ! costume de travail !

CHANTECLER, avançant
...Et je n’ai pour habit – pardon d’être si sobre ! –
Que tout le vert d’Avril et que tout l’or d’Octobre !
Je suis honteux. Je suis le Coq, le Coq tout court,
Qu’on trouve encor, parfois, dans une vieille cour,
Ce Coq fait comme un Coq, dont la forme subsiste
Sur le toit du clocher, dans les yeux de l’artiste,
Et dans l’humble jouet que la main d’un enfant
Trouve sous les copeaux d’une boîte en bois blanc !

UNE VOIX, ironique, partie des groupes éclatants
Le Coq... Gaulois ?

CHANTECLER, doucement, sans même se retourner
Ce n’est pas un nom qu’on se donne
Quand on est aussi sûr que moi d’être autochtone ;
Mais je vois, sur vos becs puisque ce nom vola,
Que lorsqu’on dit le Coq tout court, c’est celui-là !

LE MERLE, à Chantecler, bas
J’ai vu ton assassin !

CHANTECLER, qui voit s’avancer la faisane
Tais-toi ! Qu’elle ne sache
Rien !

LA FAISANE, coquettement
Vous êtes venu pour me voir ?

CHANTECLER, s’inclinant
Je suis lâche !

LA PINTADE, qui écoute le Cochinchinois, lequel chuchote, très entouré des poules
Ce Coq Cochinchinois dit des horreurs !

CHANTECLER, se retournant
Assez !

LES POULES, autour du Cochinchinois, poussant des petits cris scandalisés
Oh !

LA PINTADE, avec ravissement
C’est le plus pervers de nos gallinacés !

CHANTECLER, plus fort
Assez !

LE COCHINCHINOIS, s’arrête, et, avec un étonnement narquois
Le Coq Gaulois ?

CHANTECLER
Je ne suis pas de Gaule
Si vous donnez au mot un sens vilain et drôle !
Morbleu ! chacune sait que mes claironnements
Sont loin d’avoir été... sopranisés au Mans ;
Mais vos perversités pour petite drôlesse
Qui se fait dans les coins pincer les sot-l’y-laisse
Révoltent mon amour de l’Amour ! Il est vrai
Que je tiens un peu plus à rester enivré
Que ces Cochinchinois qui mêlent, pour qu’on rie,
De la chinoiserie à leur... cochinerie,
Que mon sang court plus vite en un corps moins mastoc,
Et que je ne suis pas un... Cochin, – mais un Coq !

LA FAISANE, à mi-voix
Viens dans les bois. Je t’aime !

CHANTECLER, qui regarde autour de lui
Oh ! voir enfin paraître
Un être véritable, un être simple, un être...

L’HUISSIER-PIE, annonçant
Les Deux Pigeons !

CHANTECLER, n’en pouvant croire ses oreilles, à la Pintade
Ce sont les Deux ?...

LA PINTADE
Je les attends !

CHANTECLER, respirant
Enfin ! Les Deux Pigeons !

Il court vers l’entrée.

LES PIGEONS, entrant avec des sauts périlleux
Hop !

CHANTECLER, qui recule
Ils sont culbutants !

LES PIGEONS, se présentant entre deux culbutes
Les Tumblers ! Clowns anglais !

CHANTECLER
Ô La Fontaine ! où suis-je ?

LA PINTADE, bondissant derrière les acrobates, qui se perdent dans la cohue des invités
Hop ! Hop !

CHANTECLER
Les Deux Pigeons qui font de la voltige !
– Oh ! qu’une vérité ferait plaisir à voir !
Qu’une candeur...

L’HUISSIER-PIE, annonçant
Le Cygne !

CHANTECLER, s’élançant avec joie
Ah ! un Cygne !... Reculant. Il est noir !

LE CYGNE NOIR, se dandinant avec satisfaction
J’ai laissé la blancheur et j’ai gardé la ligne !

CHANTECLER
Et vous n’êtes plus rien que l’ombre du vrai cygne !

LE CYGNE, interdit
Mais...

CHANTECLER, l’écartant pour sauter sur un banc d’où il peut voir, par une brèche de la haie, la prairie, au loin
Laissez-moi grimper sur ce banc. J’ai besoin
De voir si la Nature existe encore... au loin !
Ah ! l’herbe est verte, une vache broute, un veau tète...
Et, bénissons le Ciel, ce veau n’a qu’une tête !

Il redescend auprès de la Faisane.

LA FAISANE
Viens dans les bois naïfs, sincères et mouillés,
Où nous nous aimerons !

LE MERLE, à la Pintade, lui montrant Chantecler et la Faisane qui se parlent de très près
Ça marche !...

LA PINTADE, émoustillée
Vous croyez ?

Elle ouvre ses ailes pour leur faire un paravent.

Ah ! j’aime tant couver une intrigue secrète !

LE MERLE, passant son bec sous l’aile de la pintade pour suivre le manège de la faisane
Oui, je crois qu’elle songe à s’annexer la crête !

LA FAISANE, à Chantecler
Viens !

CHANTECLER, reculant avec effroi
Non ! Je dois chanter où le sort me plaça !
Ici, je suis utile, on m’aime.

LA FAISANE, qui se souvient de ce qu’elle a entendu, la nuit dans la cour de ferme
Tu crois ça !
– Non, non ! Viens dans les bois où nous pourrons entendre
Deux vrais pigeons encor s’adorer d’amour tendre !

LE DINDON, au fond
Mesdames, le grand Paon.

LE PAON, modestement
Le Surpaon... qui surprend !...

LE DINDON
...Va nous faire la roue !... – À nos vœux il se rend... –

On se groupe. Tous les Coqs aux plumages inouïs sont en corbeille autour de leur patron.

LE PAON, s’apprêtant à faire la roue
Mon Dieu, je suis – talent qui s’ajoute à ma liste ! – Nonchalamment. Dirai-je artificier ?

LA PINTADE, effervescente
Oui !

LE PAON
Non. Pyroboliste !
Car ils sont moins cuprins, prasins et smaragdins,
Les ruggiéresques feux des citadins jardins,
Quand pleuvent de tes ciels quatorze-juillettistes,
Capitale ! les capitules d’améthystes
Des chandelles dodécagynes...

CHANTECLER
Sarpejeu !

LE PAON
...Que, j’ose dire, moi, Mesdames, lorsque je...

LA FAISANE
Ah ! j’ai compris le dernier mot !

LE PAON
...Je, dis-je, éploie
L’éventaire-éventail, l’écrin-écran...

ON ENTEND UN CRI D’ADMIRATION.
Ah !

CHANTECLER, à la Faisane
L’oie !

LE PAON
...Sur quoi j’offre au rayon qui rosit le roseau
Tous ces joyeux joyaux !

CHANTECLER
Ah ! quel oiseux oiseau !

Le paon a ouvert son éventail.

UN COQ, au Paon
Maître, lequel de nous mettrez-vous à la mode ?

UN PADOUE, s’avançant en hâte
Moi ! – J’ai l’air d’un palmier !

UN CHINOIS, repoussant le Padoue
Et moi, d’une pagode !

UN ÉNORME PATTU, repoussant le Chinois
Moi ! – Je porte un chou-fleur à mon calcanéum !

CHANTECLER
Chacun est à la fois le Monstre et le Barnum !

TOUS, paradant et défilant sous les yeux du paon
Voyez mon bec ! – Voyez mes pieds ! – Voyez mes plumes !

CHANTECLER, leur criant tout d’un coup
Ah ! puisque vous ouvrez un tournoi de costumes,
Le vent vous fait bénir par un épouvantail !

En effet, derrière eux, le vent a soulevé les bras de l’épouvantail, qui, mollement, s’étendent au-dessus de cette mascarade.

TOUS, reculant
Hein ?

CHANTECLER
Et ce mannequin parle à cet éventail !
Et, tandis que le vent passe, en leur prêtant une vie étrange, dans les loques vides et trouées.
Que dit le pantalon en dansant une gigue ?
Mais... « Je fus à la mode ! » – Et, terreur du becfigue,
Que dit le vieux chapeau qu’un pauvre refusa ?
Mais... « Je fus à la mode ! » – Et l’habit ?... « Je fus à
La mode ! » – Et ses deux bras que nul ne raccommode
Veulent saisir le vent qu’ils prennent pour la mode...
Et retombent ! – Le vent est loin !

LE PAON, aux animaux qui restent un peu effrayés
Mais, pauvres fous !
L’Objet ne parle pas !

CHANTECLER
L’Homme dit ça de nous !

LE PAON, à mi-voix, à ses voisins
Il m’en veut de ces coqs que je viens d’introduire ! À Chantecler, ironiquement.
Que pensez-vous de ces beaux Messieurs qu’on voit luire ?

CHANTECLER
Je pense que tout ça c’est des coqs fabriqués
Par des négociants aux cerveaux compliqués
Qui, pour élucubrer un poulet ridicule,
À l’un prennent une aile, à l’autre un caroncule ;
Je pense qu’en ces coqs rien ne reste du Coq ;
Que tout ça c’est des coqs faits de bric et de broc
Qui montent mieux la garde au seuil d’un catalogue
Qu’au seuil d’une humble cour, à côté d’un vieux dogue.
Que tout ça, c’est des coqs frisottés, hérissés,
Convulsés, que n’a pas apaisés et lissés
La maternelle main de la calme Nature,
Et que tout ça n’est rien que de l’Aviculture !
Et que ces papegais aux plumages discords,
Sans style, sans beauté, sans ligne, et dont les corps
N’ont pas même de l’œuf gardé la douce ellipse,
Semblent sortir d’un poulailler d’Apocalypse !

UN COQ
Mais, Monsieur...

CHANTECLER, s’exaltant
Et je dis que – n’est-ce pas, Soleil ?
– Le seul devoir d’un coq est d’être un cri vermeil !
Et lorsqu’on ne l’est pas, cela n’est pas la peine
D’être buboniforme ou révolutipenne,
On disparaît bientôt sans avoir rien été
Que la variété d’une variété !

UN COQ
Mais...

CHANTECLER, allant maintenant de l’un à l’autre
Oui, Coqs affectant des formes incongrues,
Coquemars, Cauchemars, Coqs et Coquecigrues,
Coiffés de cocotiers supercoquentieux...
– La fureur comme un Paon me fait parler, Messieurs ! J’allitère !... –
Et s’amusant à les étourdir d’une volubilité caquetante et gutturale.
Oui, Coquards cocardés de coquilles,
Coquardeaux Coquebins, Coquelets, Cocodrilles,
Au lieu d’être coquets de vos cocoricos,
Vous rêviez d’être, ô Coqs ! de drôles de cocos !
Oui, Mode ! pour que d’eux tu t’emberlucoquasses,
Coquine ! ils n’ont voulu, ces Coqs, qu’être cocasses !
Mais, Coquins ! le cocasse exige un Nicolet !
On n’est jamais assez cocasse quand on l’est !
Mais qu’un Coq, au coccyx, ait plus que vous de ruches,
Vous passez, Cocodès, comme des coqueluches !
Mais songez que demain, Coquefredouilles ! mais
Songez qu’après-demain, malgré, Coqueplumets !
Tous ces coqueluchons dont on s’emberlucoque,
Un plus cocasse Coq peut sortir d’une coque,
– Puisque le Cocassier, pour varier ses stocks,
Peut plus cocassement cocufier des Coqs !
– Et vous ne serez plus, vieux Cocâtres qu’on casse,
Que des coqs rococos pour ce coq plus cocasse !

UN COQ
Et le moyen de ne pas être rococo ?

CHANTECLER
C’est de ne penser qu’au...

UN COQ
Qu’au ?...

TOUS LES COQS
Qu’au ?...

CHANTECLER
Cocorico !

UN COQ, avec hauteur
Nous y pensons, Monsieur, et l’avons fait connaître !

CHANTECLER
À qui donc ?


SCÈNE V

LES MÊMES, TROIS POULETS SAUTILLANTS lui circulent depuis un moment parmi les Coqs artificiels.

UN POULET SAUTILLANT
Mais à nous !

DEUXIÈME POULET SAUTILLANT
À nous !

TROISIÈME POULET SAUTILLANT
À nous !

TOUS LES TROIS, s’inclinant ensemble
Cher Maître !

PREMIER POULET, interrogatif
La voix ?

DEUXIÈME POULET, de même
Basse ?

TROISIÈME POULET, de même
Ténor ?

DEUXIÈME POULET
Boudouresque ?

TROISIÈME POULET
Elleviou ?

CHANTECLER, ahuri, regardant la Pintade
Qu’est-ce que c’est ? Un intermède ?

LA PINTADE
Une interview.

DEUXIÈME POULET
La prenez-vous dans la poitrine ?

TROISIÈME POULET
Ou dans la tête ?

CHANTECLER
Si je la prends ?...

PREMIER POULET
Parlez ! C’est l’Enquête !

CHANTECLER, voulant passer pour fuir
L’Enquête ?

TROISIÈME POULET, lui barrant le chemin
L’Enquête sur le Mouvement Cocorical !

PREMIER POULET
Votre premier repas, cher Maître, est-il frugal ?

CHANTECLER
Vous dont la question comme un chardon s’agrafe,
Qu’êtes-vous donc ?

PREMIER POULET, saluant
Je suis un Cocoricographe !

DEUXIÈME POULET, même jeu
Un Cocoricologue !

TROISIÈME POULET, même jeu
Un Cocorico...

CHANTECLER, épouvanté
Bien ! Mais... Il veut passer.

PREMIER POULET
On ne passe pas quand on ne répond rien !

CHANTECLER, cerné
Je...

DEUXIÈME POULET
Vous devez avoir des tendances ?

CHANTECLER
Des foules !

DEUXIÈME POULET
Vers quoi vous sentez-vous attiré ?

CHANTECLER
Vers les poules.

PREMIER POULET, qui ne rit pas
Sur votre chant, de rien ne nous ferez-vous part ?

CHANTECLER
Mais... je le lance !

DEUXIÈME POULET
Et quand vous le lancez ?

CHANTECLER
Il part !

TROISIÈME POULET, de plus en plus pressant
Une règle par vous, Maître, est-elle suivie ?

CHANTECLER
Je...

PREMIER POULET
Vous vivez ?...

CHANTECLER
Mon chant !

DEUXIÈME POULET
Et vous chantez ?

CHANTECLER
Ma vie !

TROISIÈME POULET
Mais comment chantez-vous ?

CHANTECLER
En me donnant du mal.

PREMIER POULET
Mais scandez-vous le tripartite ou le normal ?
Coc–ori–co, ou Co–co–ri...

Il bat la mesure furieusement avec son aile.

CHANTECLER, reculant
Il va me battre !

DEUXIÈME POULET
Rythmez-vous : Un-un-deux ? Un-trois ? Trois-un ? Ou quatre ?
– Quel est votre schéma dynamique ?

LE MERLE, criant
Qui n’a Pas son petit schéma dynamique ?

CHANTECLER
Dyna ?...

TROISIÈME POULET
Où collez-vous l’accent ? Sur le Co ?...

CHANTECLER
Si je colle Sur le Co ?...

TROISIÈME POULET
Sur le ri ?...

CHANTECLER
Sur ?...

PREMIER POULET, s’impatientant
Quelle est votre École ?

CHANTECLER
Des Écoles de Coqs ?...

DEUXIÈME POULET, avec rapidité
Mais il y en a qui
Chantent Cocorico ! d’autres, Kikiriki !

PREMIER POULET, de même
On est cocoriquiste ou bien kikiriquiste !

CHANTECLER
Coco ?... Kiki ?...

TROISIÈME POULET
Monsieur, sans compter qu’il existe...

UN COQ, s’avançant
Le seul vrai chant français, c’est : Cock-a-doodle-doo !

CHANTECLER
Mais quel est donc ce coq ?

PREMIER POULET
Un coq anglo-hindou !

DEUXIÈME POULET
Et ce Turc, dont, là-bas, la crête a l’air d’un kyste,
Chante Coucouroucou !

LE TURC, s’avançant
Je suis Coucourouquiste !

DEUXIÈME POULET, lui criant dans l’oreille
Ne remplacez-vous pas, cher Maître, en certains cas,
Votre Cocorico par des Cacaracas ?

CHANTECLER, sursautant
Cacaraquiste, alors ?

UN AUTRE COQ, surgissant à droite
Moi, Monsieur, je supprime
Les voyelles ! Il chante. K ! K ! K ! K !

CHANTECLER, voulant fuir
Suis-je victime D’un songe ?

UN AUTRE COQ, à gauche, s’avance en chantant.
O ! O ! I ! O !... Avez-vous fait l’essai,
Quand vous cocoriquez, de supprimer les C ?

CHANTECLER, éperdu
Qu’est-ce que ces Chinois, ces Turcs et ces Arabes
Sont arrivés à faire avec quatre syllabes ?

UN AUTRE COQ, écartant tous les autres
Et moi, je mêle tout : Cocaricocacou !
Dans un chant libre et flou !

CHANTECLER
Je deviens fou !

LE COQ, criant
Flou !

CHANTECLER, de même
Fou !

TOUS LES COQS, autour de lui, se battant entre eux
– Non, Cacar ! – Non, Kikir ! – Non, Coucour !

CHANTECLER
Lequel croire ?

LE COQ QUI MÊLE TOUT
Le Cocorico libre ! Il est obligatoire !

CHANTECLER
Quel est ce coq qui parle avec autorité ?

PREMIER POULET
C’est un coq merveilleux qui n’a jamais chanté !

CHANTECLER, avec un humble désespoir
Moi, je ne suis qu’un coq qui chante !...

TOUT LE MONDE, avec dégoût, s’écartant
Oh ! bien ! bien !

CHANTECLER
J’ose Donner mon chant – comme un rosier donne sa rose !

LE PAON, sarcastique
Oh ! j’attendais la rose !

Rires de pitié.

CHANTECLER, bas, nerveusement au merle
Eh bien, mon assassin
Me fera-t-il croquer plus longtemps le poussin ?

TOUT LE MONDE, avec dégoût
La Rose !... oh !

LA PINTADE, écœurée de tant de banalité
Parlez-nous de fleurs plus...

LE PAON
Obsolètes ! Avec la plus dédaigneuse impertinence.
Vous déclinez Rosa ?

CHANTECLER
Mais oui, paon que vous êtes !
D’ailleurs, je vous pardonne, à vous, d’avoir osé
Mal parler devant moi de la rose, rosae ;
Car, pauvre artificier, la lutte est inégale,
Et plus que tous vos feux la rose est du Bengale !
Il regarde autour de lui.
Mais je somme les Coqs, du Dorking au Bantam,
De défendre avec moi...

UN COQ, négligemment
Qui ?

CHANTECLER
La Rose, rosam ;
De déclarer ici, sur-le-champ...

LE MERLE, ironique
Tu te poses Alors en champion ?

CHANTECLER
Oui, rosarum, des roses !
… Que l’on doit adorer...

UN COQ
Qui ?

CHANTECLER, avec une adoration de plus en plus provocante
Les Roses, rosas !
Où dort la pluie ainsi qu’en des alcarazas,
Et qu’elles sont toujours et seront...

UNE VOIX, froide et coupante
Des fichaises !

Tous les coqs de luxe s’écartent, démasquant le Pile Blanc, qui apparaît long, maigre et sinistre, au fond, entre leurs deux rangées.

CHANTECLER
Enfin !

LE MERLE
C’est le moment de grimper sur les chaises !

CHANTECLER, au Pile Blanc
Monsieur...

LA FAISANE
Vous n’allez pas répondre à ce géant ?

CHANTECLER
Il suffit de parler de haut pour être grand.
Au Pile Blanc, en traversant lentement la scène pour aller vers lui.
Sachez qu’un tel propos ne saurait se permettre,
Et sachez que vous avez l’air...
Un poussin se trouvant entre lui et le coq de combat, il le met doucement de côté, en lui disant.
Pardon, cher Maître !
Au Pile Blanc, en lorgnant avec impertinence sa crête coupée.
...D’un cacatois dont on rasa le catacoi !

LE PILE BLANC, stupéfait
Catacoi ?... cacatois ?... Quoi ? quoi ? quoi ?

CHANTECLER, bec à bec avec le Pile Blanc
Quoi ? quoi ? quoi ?

Un temps. Ils se regardent, les fraises hérissées.

LE PILE BLANC, avec emphase
Aux Amériques, lors de ma grande tournée,
J’ai tué jusqu’à trois Clayborn dans ma journée.
J’ai tué deux Sherwoods, trois Smoks, un Sumatra.
J’ai tué – c’est pourquoi nul ne me combattra
Sans absorber d’abord quelques grains fébrifuges
– Cinq Red-Game à Cambridge et dix Braekel à Bruges !

CHANTECLER, très simplement
Moi, Monsieur, je n’ai rien tué. Mais comme j’ai
Quelquefois secouru, défendu, protégé,
Peut-être suis-je brave à mon humble manière.
Ne prenez pas des airs de tranche-taupinière :
Je suis venu sachant que vous deviez venir.
Cette rose à mon bec était pour vous fournir
L’occasion de la stupidité brutale ;
Vous n’avez pas manqué de la prendre au pétale...
Votre nom ?

LE PILE BLANC
Pile Blanc ! Le vôtre ?

CHANTECLER
Chantecler.

LA FAISANE, courant vers le Chien
Patou !

CHANTECLER, fièrement, à Patou qui gronde entre ses dents
Toi, reste neutre !

PATOU, roulant l’R
Oui, mais c’est dur, mon cher !

LA FAISANE, à Chantecler
Un coq ne se fait pas tuer pour une rose !

CHANTECLER
Quand on touche à la fleur, le Soleil est en cause !

LA FAISANE, courant vers le merle
Tout s’arrange, pourtant, vous me l’aviez promis !

LE MERLE
Tout s’arrange, excepté les duels des amis !

LA PINTADE, poussant des cris de désespoir
Ah ! c’est affreux ! un five o’clock où l’on se tue !
Quel malheur... à son fils. ...qu’il n’y ait pas encor la Tortue !

UNE VOIX, criant, comme on crie une cote
Chantecler, dix contre un !

LA PINTADE, plaçant son monde, faisant grimper les poules sur les pots de fleurs, sur les citrouilles, sur les chaises
Vite !

LE MERLE
Elle est au bonheur : Elle fait les honneurs d’une affaire d’honneur !

Un grand cercle se forme. Au second rang, les Coqs bizarres ; au premier, avides du spectacle, toutes les poules, tous les poulets, tous les canards de la basse-cour.

PATOU, à Chantecler
Sois vainqueur ! Ce public voudrait voir tes entrailles !

CHANTECLER, tristement
Je n’ai fait que du bien.

PATOU, lui montrant le cercle d’attente et de haine
Regarde !

Tous les cous sont tendus. Tous les yeux luisent. C’est hideux. Chantecler regarde, comprend, et baisse la tête.

LA FAISANE, avec un cri de mépris
Ah ! les volailles !

CHANTECLER, se redressant
Soit ! On saura du moins qui j’étais, aujourd’hui ;
Et mon secret, je vais...

PATOU, vivement
Non ! pas si c’est celui
Qu’a deviné mon cœur de vieil idéaliste !

CHANTECLER, s’adressant à tous d’une voix éclatante, la poitrine offerte, comme celui qui va confesser sa foi
Sachez tous que c’est moi...

Un silence terrible se fait. Au Pile Blanc qui a un geste d’impatience.

Pardon, cher duelliste !
Mais je veux faire, avant de me faire tuer,
Quelque chose de brave !…

LE PILE BLANC, surpris
Ah ?

CHANTECLER
Me faire huer !

LA FAISANE
Non !

CHANTECLER
Je tiens à mourir sous les rires ! À la Foule.
Déferle,
Blague ! Préparez-vous, les élèves du Merle !
D’une voix qui monte encore et qui martèle.
C’est moi qui, de mon chant, vous rallume les cieux !

Stupeur. Puis, un rire immense secoue la foule.

Tout le monde rit bien ? En garde !

LE PADOUE DORÉ, inclinant son colback
Allez, Messieurs !

Le combat commence.

On entend au milieu de la tempête des rires.

VOIX
C’est tordant ! – C’est torsif ! – Je me tords ! – Je suis torte !

LE MERLE
Cette vieille gaîté française n’est pas morte !

UN POULET
Il allume en chantant !

UN CANARD
Il chante en allumant !

CHANTECLER, tout en évitant les coups que le Pile lui porte
Oui, c’est moi qui vous rends la lumière !

UN POUSSIN
Et comment !

CHANTECLER, d’une voix solennelle, tout en parant et ripostant
Parce qu’il ne veut rien détruire ou faire éclore,
Le chant des autres coqs n’est qu’un rhume sonore !
Le mien... Il reçoit une blessure.

UNE VOIX
Pan ! sur le cou !

CHANTECLER
...fait lever... Il reçoit une blessure.

LE DINDON
Cet orgueil !

CHANTECLER
La Lum... Il est encore frappé.

UNE VOIX
Pan ! sur le bec !

CHANTECLER
...la Lumi...

UNE VOIX
Pan ! sur l’œil !

CHANTECLER, hagard, aveuglé de sang
La Lumière !

UNE VOIX, gouailleuse
C’est à se faire obscurantiste !

CHANTECLER, qui répète machinalement sous les coups
C’est moi qui fais lever l’Aurore !

PATOU, aboyant
Oui ! oui !

LA FAISANE, sanglotant
Résiste !

UN POULET
Mes enfants, un surnom pour l’Aurore !

TOUS, trépignant
Oui !...

Le Pile Blanc se rue sur Chantecler.

LA FAISANE
Quel choc !

LE MERLE, servant le surnom demandé
La Grande Horizontale !

UNE VOIX
Un surnom pour le Coq !

TOUS, trépignant
Oui !

LE MERLE
Le Chef de Rayons !

UNE AUTRE VOIX
Voyez Clarté Latine !

CHANTECLER, qui se défend pied à pied
Merci ! – Un quolibet encor ! car je piétine !

UNE VOIX
Le Réveille-Latin !

CHANTECLER, qui ne semble plus soutenu que par les insultes
Encore un calembour !
Et moi qui n’ai jamais fait d’armes qu’en la cour
D’une ferme...

UNE VOIX
Ton bec !

CHANTECLER
Merci !... Je...

Ses plumes, arrachées, volent autour de lui.

CRI DE JOIE
On le plume !

CHANTECLER
...Je sens... – Une ineptie encore !

UN POUSSIN
Allume ! allume !

CHANTECLER
Merci !... – Je sens que plus on va parodiant,
Injuriant, criant, riant, niant...

UN ÂNE, passant sa tête par-dessus la haie
Hi-han !

CHANTECLER
Merci !... – mieux je saurai me battre !

LE PILE BLANC, ricanant
Il sait se battre ! Mais il s’épuise !

LA FAISANE, suppliante
Assez !

UNE VOIX
Le Pile, on paye quatre !

LA FAISANE, voyant la gorge ensanglantée de Chantecler
Du sang !

UNE POULE, se dressant sur la pointe des pattes, derrière le Padoue Doré
Je voudrais voir le sang !

LE PILE BLANC, fonçant furieusement
J’aurai ta peau !

LA POULE QUI VEUT VOIR
Le chapeau du Padoue est devant moi !

LE MERLE
Chapeau !

On sent que Chantecler est perdu. Il se met en boule, comme pour mourir.

UNE VOIX
Quel coup ! C’est à la crête !

CRIS PERÇANTS DE LA FOULE EN DÉLIRE
Arrache ! – Égorge ! – Assomme ! – Tue !

PATOU, dressé dans la brouette
Avez-vous fini de pousser des cris d’homme ?

CRIS CADENCÉS, rythmant férocement les coups reçus par Chantecler
C’est à l’œil ! – C’est au front ! – C’est à l’aile ! – C’est à...

Brusque silence.

CHANTECLER, surpris
Tiens ! le cercle se brise et le bruit s’arrêta ?...

Il regarde autour de lui. Le Pile, cessant de l’attaquer, a reculé contre la haie. Un mouvement étrange se produit dans la foule. Chantecler, épuisé, sanglant, trébuchant, ne comprenant pas ce qui se passe, murmure.

Que préparent-ils donc contre mon agonie ?...
Et tout d’un coup, ému.
– Ah ! Patou, quel bonheur !

PATOU
Quoi ?

CHANTECLER
Je les calomnie !
Car tous, cessant de rire et de m’injurier,
Se rapprochent de moi, maintenant !

PATOU, voyant que tous, en se rapprochant de Chantecler, observent le ciel avec inquiétude, lève la tête, regarde, et dit simplement
L’Épervier !

CHANTECLER
Ah !

Une ombre passe avec lenteur sur la foule bariolée, qui se serre et qui se baisse, en se rapprochant de plus en plus, instinctivement, de Chantecler.

PATOU
On ne compte pas, quand sa grande ombre passe,
Sur les coqs étrangers pour chasser le rapace !

CHANTECLER, soudain relevé, grandi, ses blessures oubliées, gagne le milieu, et de sa voix de commandement
Oui ! tous autour de moi !

Et tous, aussitôt, la tête rentrée dans les ailes, viennent précipitamment s’écraser autour de lui.

LA FAISANE
Cher être brave et doux !

L’ombre passe une seconde fois. Le coq de Combat lui-même se fait petit. Il n’y a plus que Chantecler debout au milieu d’un tas de plumes ébouriffées et tremblantes.

UNE POULE, suivant des yeux l’Épervier
Deux fois déjà son ombre a mis du noir sur nous !

CHANTECLER, appelant les poussins qui courent affolés
Par ici, les poussins !

LA FAISANE
Tu les prends sous ton aile ?

CHANTECLER
Il faut bien... Leur maman est artificielle !

L’ombre de l’épervier, qui décrit des cercles toujours plus bas, passe une troisième fois, plus noire.

LA FAISANE, les yeux levés
Il plane !

TOUS, dans un gémissement de terreur
Oh !

CHANTECLER, criant vers le ciel, d’une voix éclatante
Je suis là !

PATOU
Il entend ton clairon...

LA FAISANE
S’éloigne...

L’ombre a passé.

TOUS, se redressent dans un cri joyeux de délivrance
Ah !

Et vont en courant reprendre leur place, pour voir la fin du combat.

PATOU
Et l’on voit se reformer le rond !

CHANTECLER, tressaillant
Tu dis ?

Il regarde. C’est vrai, le cercle s’est instantanément reformé. Les cous sont tendus, les yeux luisent.

LA FAISANE
Et maintenant, tous veulent qu’on te tue,
Pour se venger sur toi de la peur qu’ils ont eue !

CHANTECLER
On ne me tuera plus ! Je me suis redressé
Quand l’Ennemi de tous dans le ciel a passé !
Il marche sur le Pile.
Et j’ai repris courage en tremblant pour les autres !

LE PILE BLANC, stupéfait d’être vigoureusement attaqué
Mais ses forces, soudain ?...

CHANTECLER
Valent trois fois les vôtres !
Car m’excitant au noir comme au rouge un taureau,
J’ai vu trois fois la Nuit dans l’ombre d’un oiseau !

Le Pile Blanc, acculé contre la haie, se prépare à faire usage de ses couteaux.

LA FAISANE, criant
Gare ! il a deux ergots d’acier tranchant, la brute !

CHANTECLER
Je le savais !

LE CHAT, du haut de son arbre, au Pile Blanc
Sers-toi de tes rasoirs !

PATOU, prêt à s’élancer de la brouette
Minute !
S’il s’en sert, je l’étrangle !

LA FOULE, déçue
Oh !

PATOU
Malgré les clameurs !

LE PILE BLANC, se sentant perdu
Tant pis !

LA FAISANE, qui ne le quitte pas des yeux
Il fait tourner un des rasoirs !

LE PILE BLANC, frappant de son ergot tranchant
Tiens, meurs !

Il pousse un cri terrible, cependant que Chantecler, sautant de côté, a évité le coup.

Ah !

Il s’effondre. Cri de stupéfaction.

PLUSIEURS VOIX
Qu’est-ce ?

LE MERLE, qui est allé regarder en sautillant
Rien. Il s’est, d’une façon adroite,
Coupé la patte gauche avec la patte droite.

LA FOULE, poursuivant d’une huée le Pile, qui, s’étant péniblement relevé, se sauve à cloche-pied
Hu !

PATOU ET LA FAISANE, riant, pleurant, parlant à la fois autour de Chantecler, qui est demeuré immobile, exténué, les yeux fermés
Chantecler ! – C’est nous ! – La Faisane ! – Le Chien !
– Que nous dis-tu ?

CHANTECLER, rouvrant les yeux, les regarde et dit doucement
Le jour se lèvera demain !


SCÈNE VI

LES MÊMES, MOINS PILE BLANC.

LA FOULE, après avoir reconduit le Pile, revenant en tumulte vers Chantecler, qu’elle acclame
Hourrah !

CHANTECLER, avec un haut-le-corps, et d’une voix terrible
Arrière tous ! J’ai vu ce que vous êtes !

La foule recule précipitamment.

LA FAISANE, bondissant auprès de lui
Viens donc voir dans les bois de véritables bêtes !

CHANTECLER
Non, je reste !

LA FAISANE
Sachant ce qu’ils sont ?

CHANTECLER
Le sachant !

LA FAISANE
Tu veux rester ici ?

CHANTECLER
Pas pour eux, – pour mon chant !
Il jaillirait moins clair d’un autre sol, peut-être !
Mais pour rapprendre au jour qu’il est sûr de renaître,
Je vais chanter !

Mouvement obséquieux de la foule pour se rapprocher.

Arrière tous ! Je n’ai plus rien
Que mon chant !

Tous reculent, et, seul avec son orgueil, il commence.

Co...
À lui-même, se raidissant contre la douleur.
Plus rien que mon chant ! Chantons bien !
Il recommence à chanter.
Co... Tiens ! prends-je ma voix de gorge, ou... Co... de tête ?
Scanderai-je : Un-trois ?... Co... Et l’accent ?... Ça m’arrête,
Tout ça ! – Deux-deux... Trois-un... Coucour... – Depuis qu’on m’a
Fait penser à tout ça... Kikir... Et le schéma ?...
Coc...
Pris d’une angoisse.
Je suis embrouillé d’écoles et de règles !
Leur vol décomposé ferait tomber les aigles,
Et...
Il essaye un dernier chant qui avorte en un son rauque.
Coc... je ne peux plus chanter, moi dont la loi
Fut d’ignorer comment, mais de savoir pourquoi !
Dans un cri de désespoir.
Je n’ai plus rien ! Ils m’ont tout pris ! Mon chant lui-même !
Comment le retrouver ?

LA FAISANE, lui ouvrant ses ailes
Viens dans les bois...

CHANTECLER, se jetant sur son cœur
Je t’aime !

LA FAISANE
...Où jamais des oiseaux on n’embrouille la voix !

CHANTECLER
Partons !

Il remonte avec elle ; et se retournant avant de sortir.

Mais je veux dire au moins...

LA FAISANE, essayant de l’entraîner
Viens dans les bois !

CHANTECLER
...À tout le Pintadisme assemblé sous ces treilles :
Laissez le potager... – n’est-ce pas, les abeilles ? –
Travailler à changer en fruits sa floraison !

LE BOURDONNEMENT DES ABEILLES
Il a raison ! – Il a raison ! – Il a raison !

CHANTECLER
Rien ne se fait de bon dans le bruit. Il empêche
La branche…

LE BOURDONNEMENT, s’éloignant
Il a raison !

CHANTECLER
...de mettre à point sa pêche ;
La grappe…

LE BOURDONNEMENT, se perdant parmi les feuilles
Il a raison !

CHANTECLER
...de mûrir sur le cep !

Il remonte avec la Faisane.

Partons !
Redescendant avec colère.
Mais je veux dire encore à toutes ces P...

La faisane lui met son aile sur le bec.

Oules !... qu’ils vont s’enfuir, tous ces coqs peu sincères,
Vers les mangeoires d’or qui leur sont nécessaires,
Dès qu’on criera de loin : Il imite la voix de ceux qui jettent du grain. « Petits ! petits ! petits ! »
Car tous ces charlatans n’ont que des appétits !

LA FAISANE, l’emmenant
Viens ! viens !

UNE POULE
Elle l’enlève !

CHANTECLER
Oui ! Redescendant. Mais il faut encore
Que je dise à ce Paon, montrant la Pintade. devant cette pécore...

LA PINTADE, ravie
Il m’insulte chez moi ! c’est sensationnel !

CHANTECLER, au Paon
Faux brave que la mode a pris pour colonel,
Vous marchez dans la peur dont votre gorge est bleue
De paraître en retard aux yeux de votre queue ;
Mais, poussé tout le temps par tous ces yeux qu’elle a,
Vous tomberez, et vous irez finir dans la
Fausse immortalité que donne, faux artiste,
Imitant la façon de parler du Paon. Le... dirai-je empailleur ?

LA PINTADE, machinalement
Oui !

CHANTECLER
Non !... taxidermiste,
Pour employer le mot que vous auriez choisi !
Voilà, mon cher Paon.

LE MERLE
Pan !

CHANTECLER, se retournant vers lui
Et quant à toi...

LE MERLE
Vas-y !

CHANTECLER
J’y vais. Il descend.
Toi, tu connus, par quelque matin blême,
Un Moineau de Paris : tu nous l’as dit toi-même.
C’est ce qui t’a perdu. Depuis, la peur te tient
De n’être pas toujours « très moineau-parisien » !

LE MERLE
Mais...

CHANTECLER
J’y vais ! – Et sans soupçonner une minute
Que jamais un sifflet ne pourra dire : « Flûte » !
Voulant poser tes pieds, toi, le merle des bois,
Comme si tu marchais sur le pavé de bois,
Désormais...

LE MERLE
Je...

CHANTECLER
J’y vais ! j’y vais ! –... toujours, sans trêve,
Moineautant jour et nuit, moineautant même en rêve,
Condamné par toi-même à moineauter sans fin,
Pour faire le moineau tu feras le serin !

LE MERLE
Mais...

CHANTECLER
O touchants efforts d’un oiseau de province !
– Pour dire avec l’accent faubourien : « Mon prince ! »
C’est en vain que tu mets ton gros bec de travers.
Tu veux cueillir les mots d’argot ? Ils sont trop verts !
Chaque grain que tu prends te crève aux mandibules :
Les raisins de Paris sont des grappes de bulles !
N’ayant pris au moineau que son truc et son tic,
Tu n’es qu’un sous-farceur et qu’un vice-loustic.
Dans ton gros habit noir tu refais en moins juste
Les tours du clown divin dont tu n’es que l’Auguste !
Tu nous ressers les vieux pyrrhonismes jobards
Qu’on trouve en picorant les miettes des grands bars ?
Pauvre petit oiseau qui croit qu’il nous épate
En venant réciter sa nouvelle à la patte !
Les Rivarol manqués s’appellent Calino.

LE MERLE
Mais...

CHANTECLER
J’y vais ! – Ah ! tu veux imiter le moineau ?
Mais, lui, qui n’admet pas que, sournoisement rosse,
De la désinvolture on fasse un sacerdoce
Et que l’on soit espiègle avec autorité,
Il n’est pas le pédant de la légèreté !
Rieur des buissons bas qui jamais ne t’élance,
Toi, tu veux imiter ?...
À un des Coqs exotiques, qui, derrière lui, caquète.
Coq du Japon, silence !
Ou bien je vous rabats votre kakémono !...

LE COQ DU JAPON
Ah ! permettez !...

CHANTECLER, continuant, au merle
Tu veux imiter le moineau,
Qui, toujours ouvrant l’aile au moment qu’il s’esclaffe,
Va souligner ses mots d’un fil de télégraphe ?...
Eh bien, je ne veux pas te faire de chagrin,
Mais – j’entends les moineaux lorsqu’ils pillent mon grain !
– Tu n’y es pas du tout ! On voit luire l’œil rose
Du lapin que l’esprit, quand tu l’attends, te pose !

LE MERLE, abasourdi
Il parle argot ?

CHANTECLER
Je parle tout, étant le Coq,
Depuis la langue d’Oc jusqu’à la langue toc !

LE MERLE
Toc ?

CHANTECLER
Ton bagout, c’est du chiqué !

LE MERLE
Chiqué ?

CHANTECLER
De pauvre !
L’article de Paris qu’on fabrique en Hanovre !
Le sinistre plaqué des bazars !

LE MERLE, ahuri
Le plaqué ?

CHANTECLER
Et d’un bazar qui n’est pas même au coin du quai !

LE MERLE
Comment ! c’est en blaguant maintenant, qu’il me gifle.

CHANTECLER
Le meilleur des siffleurs, c’est un chanteur qui siffle !

LE MERLE
Mais…

CHANTECLER
Tu m’as dit : « Vas-y ! » J’y vais. Ça te vexa ?

LE MERLE
Je...

CHANTECLER
Le Chef de Rayons te sert. – Et avec ça ?

LE MERLE, vivement
Rien !

Il veut s’éloigner.

CHANTECLER, le suivant
Tu veux imiter le Moineau ? Mais sa blague
N’est pas une prudence, un art de rester vague,
Un élégant moyen de n’avoir pas d’avis :
Il a toujours des yeux furieux ou ravis.
Et veux-tu, maintenant, la clef d’or qui remonte
Comme un joujou charmant sa blague jeune et prompte ?
Le veux-tu, le secret par quoi ce camelot
Sait nous cambrioler le cœur avec un mot,
De sorte qu’il n’est rien, à lui, qu’on ne pardonne ?
– « Le voulez-vous ?... Un sou ? deux sous ? Non, je le donne !
Demandez le secret du Moineau de Paris ! »
C’est que ses cris railleurs sont des cris attendris,
C’est qu’il est libre et fier, c’est qu’il croit, c’est qu’il aime,
C’est que, seuls, les barreaux d’un balcon du cinquième
Où pour lui quelque enfant aura mis le couvert
Formeront un instant sa cage à ciel ouvert ;
C’est qu’on peut être sûr qu’il a l’âme gamine
Puisqu’il a gaminé lorsqu’il criait famine ;
Non fameux : « Oh ! la la ! » qui nargue le passant
S’est qu’un cri de douleur dont on changea l’accent...
Ah ! tu veux l’imiter, ce fou qui fait des niches,
Mais de l’Arc de Triomphe habite les corniches
Et les trous de la barricade ?... le Moineau
Qui peut être sublime en répondant : « Guano ! »
Qui chante sous le plomb et rit devant la broche ?
Il faut savoir mourir pour s’appeler Gavroche !
Mais vous qui, sans gaîté parce que sans amour,
Vous êtes figuré que la mauvaise humour
Peut remplacer la bonne humeur, et qu’on détrône
Le pierrot lorsqu’on n’est qu’un nègre qui rit jaune,
Et que nous confondrons, ô lourdauds sautillants,
Vos mots d’esprit qui sont des éteignoirs brillants
Avec ces traits du cœur qui sont des étincelles,
Vous pouvez vous fouiller – si vous avez des ailes !

LA PINTADE, qui approuve tout ce qui se dit à son jour
Ah ! très bien !

UN POULET, au merle interdit
Tu vas te venger ?

LE MERLE, prudemment
Sur le Dindon !

À ce moment,

UNE VOIX appelle
Petits ! petits ! petits !

Et tous les coqs de luxe, s’élançant vers l’irrésistible voix de la pâture, sortent en bousculade.

LA PINTADE, courant après eux
Vous partez ?

UN PADOUE, reste le dernier
Oui... pardon...

Il s’éclipse.

LA PINTADE, au milieu du brouhaha
On part ! C’est le départ !

CHANTECLER, à la faisane
Viens, ma faisane fauve !

LA PINTADE, courant à Chantecler
Alors, vous vous sauvez ?

CHANTECLER
C’est mon chant que je sauve !

LA PINTADE, courant au pintadeau
Oh ! mon fils, je suis dans un état !... je suis dans...

UNE POULE, criant, à Chantecler
Et quand reviendrez-vous ?

CHANTECLER, avant de sortir
Quand vous aurez des dents !

Il part avec la Faisane.

LA PINTADE, au Pintadeau
C’est la plus belle fête encor qu’il y ait eue !
Tourbillonnant au milieu des derniers invités qui prennent congé.
– Au revoir ! – À lundi ! – C’est fini !

L’HUISSIER-PIE, annonçant
La Tortue !

Le rideau tombe.


ACTE QUATRIÈME

SCÈNE PREMIÈRE

Au lever du rideau, on voit, dans tout le sous-bois, à perte de vue, des lapins qui hument le soir. Moment de silence et de fraîcheur.

UN LAPIN
C'est l'heure où lentement deux Fauvettes, dont l'une
Est à capuchon noir et l'autre à mante brune,
Car l'une est des jardins et l'autre est des roseaux,
Vont dire l'oraison du soir...

UNE VOIX, dans les branches
Dieu des oiseaux !

UNE AUTRE VOIX
Ou plutôt – car il sied avant tout de s'entendre
Et le vautour n'a pas le Dieu de la calandre !
– Dieu des petits oiseaux !...

MILLE VOIX, dans les feuilles
Dieu des petits oiseaux !...

LA PREMIÈRE VOIX
Qui pour nous alléger mis de l'air dans nos os
Et pour nous embellir mis du ciel sur nos plumes,
Merci de ce beau jour, de la source où nous bûmes,
Des grains qu'ont épluchés nos becs minutieux,
De nous avoir donné d'excellents petits yeux
Qui voient les ennemis invisibles des hommes,
De nous avoir munis, jardiniers que nous sommes,
De bons petits outils de corne, blonds ou noirs,
Qui sont des sécateurs et des échenilloirs…

LA DEUXIÈME VOIX
Demain, nous combattrons les chardons et les nielles :
Pardonnez-nous, ce soir, nos fautes vénielles
Et d'avoir dégarni deux ou trois groseilliers.

LA PREMIÈRE VOIX
Pour que nous dormions bien, il faut que vous ayez
Soufflé sur nos yeux ronds que ferment trois paupières.
Seigneur, si l'homme injuste, en nous jetant des pierres,
Nous paye de l'avoir entouré de chansons
Et d'avoir disputé son pain aux charançons,
Si dans quelque filet notre famille est prise,
Faites-nous souvenir de Saint François d'Assise
Et qu'il faut pardonner à l'homme ses réseaux
Parce qu'un homme a dit : « Mes frères les oiseaux » !

LA DEUXIÈME VOIX, sur un ton de litanie
Et vous, François, grand Saint, bénisseur de nos ailes...

DES MILLIERS DE VOIX, dans les feuilles
Priez pour nous !

LA VOIX
Prédicateur des Hirondelles,
Confesseur des Pinsons...

TOUTES LES VOIX
Priez pour nous !

LA VOIX
Rêveur
Qui crûtes à notre âme avec tant de ferveur
Que notre âme, depuis, se forme et se précise…

TOUTES LES VOIX
Priez pour nous !

LA PREMIÈRE VOIX
Obtenez-nous, François d'Assise,
Le grain d'orge...

LA DEUXIÈME VOIX
Le grain de li...

UNE AUTRE VOIX
Le grain de mil !

LA PREMIÈRE VOIX
Ainsi soit-il !

TOUTES, dans un susurrement qui court jusqu'au bout de la forêt
Ainsi soit-il !

CHANTECLER, sorti depuis un moment du creux d'un grand arbre
Ainsi soit-il !

L'ombre est devenue plus bleue. Un rayon de lune traverse la toile d'araignée, qui semble tamiser de la poudre d'argent. La faisane sort à son tour de l'arbre et s'avance à petits pas derrière Chantecler.

SCÈNE II

CHANTECLER, LA FAISANE, parfois des LAPINS, de temps en temps LE PIVERT

CHANTECLER
– Maintenant, la fougère est de lune baignée ;
Maintenant...

UNE PETITE VOIX TREMBLANTE
Soir, espoir !

LA FAISANE
Merci, bonne araignée !

CHANTECLER
Maintenant...

LA FAISANE, tout à fait derrière lui
Tu pourrais m'embrasser, maintenant !

CHANTECLER
Tous ces lapins qui nous regardent, c'est gênant !

La faisane bat brusquement des ailes. Les lapins, effrayés, disparaissent : de tous côtés, des derrières blancs s'engouffrent dans les terriers.

LA FAISANE, revenant à Chantecler
Voilà !

Ils se becquètent.

Tu l'aimes, ma forêt ?

CHANTECLER
Elle m'est chère,
Puisque j'ai retrouvé mon chant dès sa lisière.
– Branchons-nous, car demain je chante très tôt.

LA FAISANE, impérieuse
Mais
Un seul chant !

CHANTECLER
Oui.

LA FAISANE
Depuis un mois, je n'en permets
Qu'un seul !...

CHANTECLER, résigné
Oui.

LA FAISANE
Le Soleil monte-t-il moins ?

CHANTECLER, concédant
Il monte !

LA FAISANE
Tu vois qu'on peut avoir l'Aurore à meilleur compte !
– Pour un seul chant le ciel est-il moins cramoisi ?

CHANTECLER
Non.

LA FAISANE
Alors ?...

Tendant son bec.

Un baiser...

Trouvant le baiser trop vague.

Tu n'y es pas... Sois-y !

Et revenant à son idée.

Pourquoi te surmener ? Tu gaspillais ton cuivre !
C'est très joli, le jour ; mais, enfin, il faut vivre !
Ah ! les mâles ! si nous n'étions pas là, voilà
Comme ils seraient dupés !

CHANTECLER, avec conviction
Oui, mais vous êtes là !

LA FAISANE
Et, d'ailleurs, quand je dors, c'est de la barbarie
Que de coqueliner cent fois.

CHANTECLER, rectifiant doucement
Riquer, chérie.

LA FAISANE
On dit : « Coqueliner ».

CHANTECLER
« Riquer ».

LA FAISANE, levant la tête vers le haut de l'arbre, et appelant
Monsieur Pivert !

À Chantecler.

Je consulte l'oiseau qui porte un habit vert.

Au Pivert, qui vient d'apparaître à mi-corps dans un trou rond qui est au haut de l'arbre. Il a un frac amande, un gilet tilleul et une calotte rouge.

Dit-on : « Je coqueline », ou bien : « Je coquerique » ?

LE PIVERT, abaissant un long bec doctoral
Les deux !

CHANTECLER ET LA FAISANE, se tournant l'un vers l'autre, d'un air triomphant
Ah !

LE PIVERT
« Line » est tendre et « rique » est plus lyrique.

Il disparaît.

CHANTECLER
C'est pour toi que je coque... line.

LA FAISANE
Oui, mais quand vous
« Riquez », c'est pour l'Aurore !

CHANTECLER, marchant vers elle
Oh ! ça, c'est du jaloux !

LA FAISANE, reculant coquettement
M'aimes plus qu'Elle ?

CHANTECLER, l'avertissant d'un cri
Ay ! un filet !

LA FAISANE, sautant de côté
Prêt à s'abattre !

En effet, il y a, contre un arbre, un filet dressé.

CHANTECLER, le considérant
Diable !

LA FAISANE
Engin prohibé. Loi de Quarante-Quatre.

CHANTECLER, riant
Comment, tu sais ça, toi ?

LA FAISANE
Vous semblez oublier
Que vous avez l'honneur d'adorer un gibier !

CHANTECLER, avec un peu de mélancolie
Nous sommes, il est vrai, de différentes races !

LA FAISANE, revenue d'un saut contre lui
Plus qu'Elle je voudrais que tu m'adores !

LE PIVERT, reparaissant
...Rasses !

CHANTECLER, levant la tête
Oh ! pas dans un duo d'amour !

LA FAISANE, au Pivert
Dites donc, vous !
Tâchez, une autre fois, de frapper vos trois coups !

LE PIVERT, disparaissant
Bien !

LA FAISANE, à Chantecler
Il met trop son bec entre l'arbre et l'écorce ;
Mais c'est un grand savant, très fort.

CHANTECLER, distrait
Sur quoi, sa force ?

LA FAISANE
Sur le langage des oiseaux !

CHANTECLER
Ah ?

LA FAISANE
Car, tu sais,
Les oiseaux, pour prier, parlent en vers français ;
Mais ils ont, pour parler entre eux dans les cépées,
Un patois cristallin fait d'onomatopées.

CHANTECLER
Ils parlent japonais.

Le Pivert frappe de son bec trois petits coups : Toc ! toc ! toc ! sur le bois de l'arbre.

Entrez !

LE PIVERT, apparaissant indigné
Japonais ?

CHANTECLER
Oui :
Les uns disent : « Tio ! tio ! » et les autres : « Tzoui ! tzoui ! »

LE PIVERT
Les oiseaux parlent grec depuis Aristophane !

CHANTECLER, s'élançant vers la Faisane
Ah ! pour l'amour du grec !...

Ils se becquettent.

LE PIVERT
Sachez, jeune profane,
Que le cri du traquet rieur : « Oui-ouis-tra-tra »,
Est la corruption du mot Lysistrata !

Il disparaît.

LA FAISANE, à Chantecler
Tu n'aimeras jamais que moi ?

On entend : Toc ! toc ! toc !

CHANTECLER
Entrez !

LA FAISANE, à Chantecler
Parole ?...

Le Pivert apparaît, hochant son bonnet.

LE PIVERT
« Tiri-Para ! » chante aux roseaux la rousserolle.
Du grec : « Para, le long ». Sous-entendu : « De l'eau ».

Il disparaît.

CHANTECLER, à la Faisane
Il est coiffé du grec !

LA FAISANE
Dame ! il a pour calot
Un petit bonnet grec !

Revenant à son idée.

Suis-je tout pour toi ?

CHANTECLER
Certes !
Mais...

LA FAISANE
Dans ma robe orientale à manches vertes,
Je t'apparais comment ?

CHANTECLER
Comme un ordre vivant
De toujours adorer ce qui vient du Levant !

LA FAISANE, qui commence à s'énerver
Laisse un peu ton aurore incertaine, et préfère
Celle que dans mes yeux tu es plus sûr de faire !

CHANTECLER
Je n'oublierai jamais, cependant, qu'un matin
Nous avons été deux à croire à mon destin,
Et qu'à l'heure héroïque où l'amour vient d'éclore
Tu me passais ton or pour l'Aurore !

LA FAISANE, impatientée
Ah ! l'Aurore !
Prends garde ! Je ferai des bêtises !...

Elle remonte.

CHANTECLER, sèchement
Fais-en !

LA FAISANE
J'ai rencontré dans la clairière...

Elle s'interrompt, à dessein.

CHANTECLER, la regarde, pousse un cri
Le faisan ?

Et avec une violence subite.

Jure-moi de ne plus aller dans la clairière !

LA FAISANE, qui sent qu'elle le tient, bondissant vers lui
Et jure-moi de m'aimer plus que la Lumière !

CHANTECLER, douloureusement
Oh !...

LA FAISANE
De ne plus chanter...

CHANTECLER
Qu'un chant ! Ça, c'est promis !

On entend : Toc ! toc ! toc !

Entrez !

LE PIVERT, apparaissant, et, du bec, désignant le filet
Le piège ! c'est le fermier qui l'a mis !
Il a dit qu'il prendrait la faisane.

LA FAISANE
Il se vante !

LE PIVERT, à la faisane
Et qu'il vous garderait à la ferme...

LA FAISANE, indignée
Vivante !...

À Chantecler, d'un ton de reproche.

À ta ferme !...

CHANTECLER, voyant un lapin qui a reparu sur le seuil de son terrier
Allons, bon ! un lapin qui ressort !

LE LAPIN, criant à la faisane, en lui montrant le filet
Vous savez, quand on met le pied sur le ressort...

LA FAISANE, d'un ton supérieur, au lapin
Je connais les filets, mon petit... ça se ferme.
Et d'ailleurs, je n'ai peur que des chiens...

À Chantecler.

À ta ferme...
Que tu regrettes !

CHANTECLER, du ton de l'innocence outragée
Moi ?

LA FAISANE, au lapin, en lui donnant une tape de son aile pour le faire rentrer
Que des chiens ! – Et, tenez !
Il faut que j'aille un peu, pour leur brouiller le nez,
Croiser mes pas dans l'herbe et dans les vinaigrettes !

CHANTECLER
Oui, va brouiller le nez des chiens !

LA FAISANE, remonte pour sortir, puis revenant
Tu la regrettes,
Ta ferme ?

CHANTECLER
Moi ?... Moi ?...

Elle sort. Il répète encore, avec indignation.

Moi ?...

en la suivant des yeux. Puis, à mi-voix, au pivert.

Elle ne revient pas ?

LE PIVERT, qui voit au loin du haut de son arbre
Non !

SCÈNE III

CHANTECLER, LE PIVERT

CHANTECLER, vivement
Fais le guet ! On va me parler de là-bas !

LE PIVERT, curieux
Qui ?

CHANTECLER
Le merle !

LE PIVERT
J'ai cru qu'il te détestait ?

CHANTECLER
Presque.
Mais tout s'arrange avec l'esprit merlenoiresque,
Et ça l'amuse de me renseigner un peu !

LE PIVERT, stupéfait
Il va venir, lui ?

CHANTECLER, tout différent depuis que la faisane est sortie, léger, presque gamin
Non. Mais le liseron bleu
Qui s'ouvre dans sa cage au milieu des glycines
Correspond, par les fils souterrains des racines,
À ce liseron blanc qui tremble au bord de l'eau :

Il se dirige vers le liseron.

De sorte qu'en parlant dans le calice...

Il plonge son bec dans un des cornets laiteux et tremblants.

Allô !

LE PIVERT, hochant la tête, à lui-même
Du grec : « Allos, un autre »... On parle avec un autre !

CHANTECLER
Allô ! le merle ?

LE PIVERT, faisant le guet
Quelle imprudence est la vôtre !
Parmi les liserons choisir juste celui...

CHANTECLER, de plus en plus gai, revenant vers le pivert
Mais c'est le seul qui reste ouvert toute la nuit !
Quand le merle répond, l'abeille qui sommeille
Dans la fleur se réveille, et nous nous...

L'ABEILLE DU LISERON
Vrrr !

CHANTECLER, courant alertement au liseron
L'abeille !

Achevant, au Pivert.

Nous nous liseronnons !

LE PIVERT, choqué du néologisme
Vous vous liseronnez ?

CHANTECLER, qui écoute, dans le cornet
Ah !... ce matin ?...

LE PIVERT, curieux
Quoi donc ?

CHANTECLER, d'une voix soudain émue
Trente poussins sont nés !

Il écoute de nouveau.

Briffaut malade ?...

Comme si quelque chose l'empêchait d'entendre.

Oh ! des libellules ! Leurs ailes
Crépitent !...

Il crie :

Ne coupez donc pas, Mesdemoiselles !

Il écoute.

Et le grand Jules force à braconner Patou ?

Au Pivert.

Ah ! si tu connaissais Patou !...

Il se replonge dans le liseron.

Ah ?... sans moi tout
Va mal ?... Oui...

Satisfait.

Le gâchis !...

LE PIVERT, qui fait toujours le guet, crie soudain, à voix basse
La faisane !

CHANTECLER, toujours dans le liseron
Ah ?...

LE PIVERT, s'agitant désespérément
Arrête !

CHANTECLER
Les canards ont passé la nuit sous la charrette ?...

LE PIVERT
Pst !

SCÈNE IV

LES MÊMES, LA FAISANE

LA FAISANE, qui vient d'entrer, avec un geste de menace, au pivert
Rentrez !

Le pivert rentre précipitamment. Elle écoute Chantecler.

CHANTECLER, dans le liseron, de plus en plus intéressé
Ah ! tiens ? Qui, tous ?... Oui ?... Non ?... Oh !... Hé ! Ah ?

LE PIVERT, qui a reparu timidement, à part
Qu'il mette une fourmi sur sa langue !

CHANTECLER, dans le liseron
Déjà ?
Le paon démodé ?

LE PIVERT, essayant de l'avertir par derrière la faisane
Pst !

LA FAISANE, se retournant furieuse
Vous !

Le pivert rentre précipitamment en se cognant la tête.

CHANTECLER, dans le liseron
Un vieux Coq ?... J'espère
Que les poules ?...

Avec des intonations progressivement rassurées.

Ah ! bien !... ah ! bien !... ah ! bien !

Il conclut avec un soulagement évident.

Un père !

Comme répondant à une question qu'on lui a posée.

Si je chante ?... Oui... mais loin d'ici, près des étangs.

LA FAISANE
Hein ?

CHANTECLER, avec un peu d'amertume
Les faisanes d'or n'admettent pas longtemps
Que d'un effort trop dur une gloire s'achète :
Je vais donc travailler à l'aurore en cachette !

LA FAISANE, s'avançant menaçante derrière lui
Oh !

CHANTECLER, dans le liseron
Dès que le bel œil qui m'enivre...

LA FAISANE, s'arrête
Ah !

CHANTECLER
...se clôt,
Dès qu'elle dort, délicieuse...

LA FAISANE, ravie
Ah !

CHANTECLER
Je file !

LA FAISANE, furieuse
Oh !

CHANTECLER
Je vais, dans la rosée, au loin, chanter le nombre
De chants qu'il faut ; et quand je sens vaciller l'ombre,
– Oui, quand il ne me reste à frapper qu'un seul chant,
– Je reviens, et sans bruit, vite, me rebranchant,
J'éveille la faisane en le chantant près d'elle.
Trahi par la rosée ?... Oh ! non,

Il rit.

car d'un coup d'aile
J'époussette mes pieds tout argentés d'aiguail...

LA FAISANE, derrière lui
Vous époussetez ?...

CHANTECLER, se retournant
Ay !...

Dans le liseron.

Non... rien... je... plus tard !... Ay !

LA FAISANE, violente
Ainsi, non seulement tu te réintéresses
À la fidélité de tes vieilles maîtresses !...

CHANTECLER, évasif
Oh !

LA FAISANE
Mais encor...

CHANTECLER
Je...

L'ABEILLE DU LISERON
Vrrr !

CHANTECLER, mettant son aile sur le liseron
Je...

L'ABEILLE DU LISERON, s'obstinant sous l'aile de Chantecler
Vrrrrr !

LA FAISANE
Vous me trompiez
Jusqu'à penser à vous épousseter les pieds !

CHANTECLER
Mais...

LA FAISANE
Ce rustre, tenez, qu'on a pris sur sa meule...
Et l'on ne pourrait pas dans son âme être seule !

CHANTECLER, se redressant
Quand on habite une âme, il vaut mieux, crois-le bien,
S'y rencontrer avec l'Aurore – qu'avec rien !

LA FAISANE, révoltée
Non ! c'est le grand amour que l'Aurore m'enlève !

CHANTECLER
Il n'est de grand amour qu'à l'ombre d'un grand rêve !
Comment ne veux-tu pas qu'il coule plus d'amour
D'un cœur qui par métier doit s'ouvrir chaque jour ?

LA FAISANE, allant et venant rageusement
Je veux tout balayer de ma plume alezane,
Moi !

CHANTECLER
Qui donc êtes-vous, vous ?

Ils sont maintenant dressés l'un contre l'autre, se bravant du regard.

LA FAISANE
Je suis la Faisane
Qui du mâle superbe a pris les plumes d'or !

CHANTECLER
Vous n'en restez pas moins une femelle encor
Pour qui toujours l'idée est la grande adversaire !

LA FAISANE, criant
Serre-moi sur ton coeur, et tais-toi !

CHANTECLER, dans une étreinte brutale
Je te serre,
Oui, sur mon coeur de coq !

Et avec un regret infini.

Mais c'eût été meilleur
De te serrer contre mon âme d'éveilleur !

LA FAISANE
Me tromper pour l'Aurore ! – Eh bien, quoi qu'il t'en coûte,
Trompe-la pour moi !

CHANTECLER
Moi ! Comment ?

LA FAISANE, frappant le sol du pied, et d'un ton capricieux
Je veux...

CHANTECLER, épouvanté
Écoute...

LA FAISANE
…Que tu restes un jour sans chanter !

CHANTECLER
Moi !

LA FAISANE
Je veux
Que tu restes un jour sans chanter !

CHANTECLER
Mais, grands dieux !
Laisser sur la vallée, au loin, l'ombre installée ?...

LA FAISANE, boudeuse
Oh ! quel mal cela peut-il faire à la vallée ?

CHANTECLER
Tout ce qui trop longtemps reste dans l'ombre et dort
S'habitue au mensonge et consent à la mort !

LA FAISANE
Reste un jour sans chanter,

D'une voix mauvaise.

ça m'ôtera des doutes !

CHANTECLER, tressaillant
Je vois ce que tu veux !

LA FAISANE
Moi, ce que tu redoutes !

CHANTECLER, vivement
Je chanterai toujours !

LA FAISANE
Et si tu te trompas ?
Si l'aube vient sans toi ?

CHANTECLER, avec une résolution farouche
Je ne le saurai pas !

LA FAISANE, larmoyant soudain
Tu peux oublier l'heure, une fois, si je pleure ?

CHANTECLER
Non !

LA FAISANE
Rien ne peut jamais te faire oublier l'heure ?

CHANTECLER
Rien ! Je sens trop sur moi peser l'obscurité !

LA FAISANE
Tu sens peser ?... Veux-tu savoir la vérité ?
Tu veux chanter pour l'aube, et c'est pour qu'on t'admire !
Chanteur, va !...

Avec une pitié méprisante.

Mais tes pauvres notes font sourire
La forêt qui connaît les bémols du bouvreuil !

CHANTECLER
Oui, tu crois maintenant me prendre par l'orgueil,
Mais..

LA FAISANE
Ton chant ne doit pas réunir les suffrages
De quatre champignons et de trois saxifrages
Quand l'ardent loriot lance aux buissons épais
Son « pirpiriol »...

LE PIVERT, reparaissant
Du grec : « Pur, puros » !

CHANTECLER
Vous, la paix !

Le pivert disparaît précipitamment.

LA FAISANE, insistant
Et l'Écho peut sur toi faire quelques réserves
Lorsqu'il entend le grand rossignol...

CHANTECLER
Tu m'énerves !

Il remonte.

LA FAISANE, le suivant
Tu l'entendis ?

CHANTECLER
Jamais.

LA FAISANE
Ses chants sont si puissants
Que la première fois...

Elle s'arrête, frappée d'une idée.

Oh !...

CHANTECLER
Quoi ?

LA FAISANE
Rien.

À part.

Ah ! tu sens
Peser la nuit !...

CHANTECLER, redescendant
Quoi ?

LA FAISANE, avec une petite révérence ironique
Rien.

D'un ton détaché.

Branchons-nous.

Chantecler remonte pour se brancher. Alors, elle, à part.

Il ignore
Que lorsqu'un rossignol chante en un bois sonore
Et qu'on croit l'écouter cinq minutes chanter,
On a passé la nuit entière à l'écouter,
Trompé comme en un bois de légende allemande !...

CHANTECLER, ne la voyant pas revenir, redescend
Que dis-tu ?

LA FAISANE, lui riant au bec
Rien...

UNE VOIX, dehors
L'Illustre Coq ?

CHANTECLER, regardant autour de lui
On me demande ?

LA FAISANE, qui est allée du côté d'où vient la voix
Là, dans l'herbe...

Et soudain elle recule.

Ah ! mon Dieu ! ce sont les...

Avec un haut-le-coeur.

Ce sont les...

Elle se cache d'un bond dans l'arbre creux, en disant

Reçois-les !

SCÈNE V

CHANTECLER, LA FAISANE cachée dans le creux de l'arbre, LES CRAPAUDS

UN GROS CRAPAUD, surgissant de l'herbe
Nous venons...

On aperçoit d'autres crapauds derrière lui.

CHANTECLER
Ventrebleu ! qu'ils sont laids !

LE GROS CRAPAUD, obséquieusement
...Pour saluer, au nom de la Forêt qui pense,
L'auteur de tant de chants...

Il a mis la main sur son coeur.

CHANTECLER, avec dégoût
Oh ! sa main sur sa panse !

LE GROS CRAPAUD, faisant un petit saut vers lui
Neufs !

UN AUTRE CRAPAUD, même jeu
Clairs !

UN AUTRE CRAPAUD, même jeu
Brefs !

UN AUTRE CRAPAUD, même jeu
Vifs !

UN AUTRE CRAPAUD, même jeu
Grands !

UN AUTRE CRAPAUD, même jeu
Purs !

CHANTECLER
Asseyez-vous, Messieurs !

Ils s'asseyent autour d'un grand cèpe comme autour d'une table.

LE GROS CRAPAUD
Certes, nous sommes laids...

CHANTECLER, poliment
Vous avez de beaux yeux !

LE GROS CRAPAUD, se soulevant des deux mains sur le cèpe
Mais, Chevaliers de ce Champignon-Table-Ronde,
Nous fêterons le Parsifal qui lance au monde
Un chant sublime !

DEUXIÈME CRAPAUD
Et vrai !

LE GROS
Céleste !

TROISIÈME CRAPAUD
Et terrien !

LE GROS, avec autorité
Auprès duquel le chant du Rossignol n'est rien !

CHANTECLER, interdit
Le chant du Rossignol ?

DEUXIÈME CRAPAUD, d'un ton sans réplique
N'est rien auprès du vôtre !

CHANTECLER, confus
Messieurs...

LE GROS, avec un petit saut
Il était temps qu'un autre...

DEUXIÈME CRAPAUD, même jeu
Un autre...

TROISIÈME CRAPAUD, même jeu
Un autre...

QUATRIÈME CRAPAUD
Un autre chant étrange...

CINQUIÈME CRAPAUD, vivement, à son voisin
Et surtout étranger !...

LE GROS
Vînt ici tout changer !

CHANTECLER
Ah ! je vais tout changer ?

TOUS
Gloire au Coq !

CHANTECLER, de plus en plus surpris
La forêt ne m'est pas si sévère !

LE GROS
Fini, le rossignol !

CHANTECLER, de plus en plus surpris
Fini ?

DEUXIÈME CRAPAUD
Son chant s'avère
Insignificatif !

LE GROS
Philomélandreux !

TROISIÈME CRAPAUD
Nul !

QUATRIÈME CRAPAUD, avec mépris
Vieux brio !

CINQUIÈME CRAPAUD
Et ce nom qu'il prit : Bulbul !

TOUS, pouffant de rire, en sautillant
Bul-bul.

LE GROS
Il fait comme ça :

Parodiant le chant du Rossignol.

« Tio ! Tio ! »

DEUXIÈME CRAPAUD
Il n'a pour ressource
Qu'un vieux trille d'argent plagié de la source !

Il imite aussi d'une façon grotesque le chant du Rossignol.

« Tio ! »

CHANTECLER
Mais...

LE GROS, vivement
Ne défends pas, toi qui rénoves l'art,
Ce pontife du gargarisme sensiblard !

DEUXIÈME CRAPAUD
Ce vieux ténor fêtant par une cavatine
Son éternel été de la Saint-Lamartine !

TROISIÈME CRAPAUD
Ce « Prends-ton-luth » qui file encor l'arioso !

CHANTECLER, indulgent
Que voulez-vous, si ça l'amuse, cet oiseau !

LE GROS
...Et fait sévir la vocalise virtuose !

CHANTECLER
Il est clair qu'à présent nous voulons autre chose !

TROISIÈME CRAPAUD, d'un ton sans réplique
Ton chant vrai démasqua l'artifice des siens !

TOUS, dans une explosion
À bas Bulbul !

CHANTECLER, qu'ils ont peu à peu entouré
Messieurs et chers Batraciens...
Ma voix lance, il est vrai, des notes naturelles...

LE GROS
Oui, tu nous fais pousser des ailes !

CHANTECLER, modestement
Oh !

TOUS, se trémoussant comme pour s'envoler
Des ailes !

LE GROS
Mais en chantant la Vie !

CHANTECLER
En effet...

DEUXIÈME CRAPAUD
Oui, mon cher,
La Vie !

CHANTECLER, avec abandon
Et c'est pourquoi mon panache est en chair !

TOUS LES CRAPAUDS, applaudissant avec leurs petites mains
Bravo ! – Très bien !

LE GROS
Cette formule est un programme !

DEUXIÈME CRAPAUD
Puisqu'on est réunis autour d'un cryptogame,
Si l'on offrait au chef...

CHANTECLER, se défendant
Messieurs !...

DEUXIÈME CRAPAUD
...qui nous manquait,
Un banquet ?

TOUS, frappant sur le champignon avec enthousiasme
Un banquet !

LA FAISANE, sortant sa tête du creux de l'arbre
Qu'est-ce donc ?

CHANTECLER, tout de même un peu flatté
Un banquet !

LA FAISANE, légèrement ironique
Vous acceptez ?

CHANTECLER
Mon Dieu !... les tendances nouvelles...
L'Art... la Forêt qui pense...

Il désigne les Crapauds.

Oui, j'ai donné des ailes...

D'un ton dégagé.

Fini, le Rossignol !... vieux trille... vieux brio !

Il fait...

Aux crapauds.

Comment fait-il ?

TOUS LES CRAPAUDS, grotesquement
« Tio ! Tio ! »

CHANTECLER, à la Faisane, avec une indulgente pitié
Il fait : « Tio ! Tio ! »
Et je crois que je peux accepter sans scrupules...

UNE VOIX, dans l'arbre, au-dessus de lui, fait éclater une longue note émouvante et limpide
Tio !

Silence.

CHANTECLER, a tressailli, et levant la tête
Qu'est-ce ?

LE GROS CRAPAUD, vivement et gêné
Rien ! C'est lui !

LA VOIX, lentement et merveilleusement, avec le soupir d'une âme entre chaque note
Tio ! Tio ! Tio !... Tio !

CHANTECLER, se tournant vers les crapauds
Crapules !

LES CRAPAUDS, reculant
Hein ?

SCÈNE VI

LES MÊMES, LE ROSSIGNOL, invisible, et, peu à peu, TOUTES LES BÊTES DE LA FORÊT

LE ROSSIGNOL, dans l'arbre, de sa voix haletante
Je sens, tout petit, perdu dans l'arbre noir,
Que je vais devenir l'immense cœur du soir !

CHANTECLER, marchant vers les crapauds
Vous osez...

LES CRAPAUDS, reculant
Mais...

LE ROSSIGNOL
...La lune enchante la ravine !

CHANTECLER
...Comparer mon chant rude à cette voix divine ?
Crapules de crapauds ! – Et je ne voyais pas
Qu'on lui faisait ici ce qu'on m'a fait là-bas !

LE GROS CRAPAUD, se gonflant soudain
Eh bien, oui !...

LE ROSSIGNOL
Les vapeurs tremblent comme des tulles...

LE GROS CRAPAUD, glorieusement
Nous sommes les crapauds chamarrés de pustules !

Et tous, maintenant, se dressent, gonflés, entre l'arbre et Chantecler.

CHANTECLER
Je n'ai pas vu, moi qui n'ai jamais envié,
La table vénéneuse où j'étais convié !

LE ROSSIGNOL
Qu'importe ! Tôt ou tard, toi le fort, moi le tendre,
Nous devions, par-dessus les crapauds, nous entendre !

CHANTECLER, religieusement
Chante !...

UN CRAPAUD, qui s'est traîné en hâte au pied de l'arbre où le rossignol chante
Engluons l'écorce avec nos petits bras,
Et bavons sur le pied de l'arbre !

Ils rampent tous vers l'arbre.

CHANTECLER, essayant d'arrêter l'un d'eux qui lourdement se hâte
N'as-tu pas
Toi-même, pour chanter, crapaud, une voix pure ?

LE CRAPAUD, avec l'accent de la plus sincère souffrance
Oui... mais quand j'en entends une autre, je suppure !

Et il rejoint ses frères.

LE GROS CRAPAUD, comme mâchonnant une écume
Il nous vient sous la langue on ne sait quels savons,
Et...

À son voisin.

Tu baves ?

L'AUTRE
Je bave !

UN AUTRE
Il bave...

TOUS
Nous bavons !

UN CRAPAUD, passant tendrement son bras autour du cou d'un retardataire
Viens baver !

CHANTECLER, au rossignol
Mais ils vont gêner ton chant suave ?

LE ROSSIGNOL, fièrement
Non ! Je prends leur refrain dans ma chanson, et...

LE GROS CRAPAUD, caressant la tête d'un petit
Bave !

LES CRAPAUDS, tous ensemble, au pied de l'arbre, qu'ils entourent d'un cercle grouillant
C'est nous qui sommes les crapauds !

LE ROSSIGNOL
...Et j'en fais une villanelle !

LES CRAPAUDS
Nous crevons dans nos vieilles peaux !

LE ROSSIGNOL
Et moi, je chante sans repos,
Tout en laissant pendre mon aile !

LES CRAPAUDS
C'est nous qui sommes les crapauds !

Et la villanelle continue, formée par les voix alternées, dont l'une fait la chanson, toujours plus haute et plus enivrée, et les autres le refrain, toujours plus envieux et plus bas.

LE ROSSIGNOL ET LES CRAPAUDS, alternant
Je chante ! Car les ciels trop beaux,
Le soir qui tient, dans la venelle...
– Nous crevons dans nos vieilles peaux ! –
...De trop voluptueux propos ;
L'air qui sent trop la pimprenelle...
– C'est nous qui sommes les Crapauds ! –
L'amour trop sûr de ses appeaux,
Forcent mon âme trop charnelle...
– Nous crevons dans nos vieilles peaux ! –
...À livrer les secrets dépôts
Qu'un dieu terrible a mis en elle !
– C'est nous qui sommes les Crapauds ! –
J'ai dans mon coeur tous les sanglots,
Tous les pays dans ma prunelle...
– Nous crevons dans nos vieilles peaux ! –
Je vis, je meurs à tout propos :
Je suis la Chanson Éternelle !
– C'est nous qui sommes les Crapauds ! –

CHANTECLER, entraîné dans le rythme
Ah ! je n'ai, près de ces pipeaux,
Qu'une voix de Polichinelle !
Chante... Ils reculent !

LES CRAPAUDS, qui reculent en effet, dispersés par le chant vainqueur
...vieilles peaux !

CHANTECLER
Ils iront bouillir dans des pots
De sorcière criminelle,
Car ils ne sont que des...

LES CRAPAUDS, déjà sous les buissons
...crapauds !

CHANTECLER
Mais toi ! les Bêtes, en troupeaux,
Viennent boire à ta villanelle :
Tout s'approche !... On voit...

LA VOIX DES CRAPAUDS, se perdant dans les herbes
...eilles peaux !

CHANTECLER
...Venir, sur le bout des sabots,
Une biche un peu solennelle
Qu'un loup suit à pas de loup...

LES CRAPAUDS, tout à fait disparus
...pauds !

CHANTECLER
L'Écureuil descend des coupeaux !
La Forêt devient fraternelle !
L'Écho seul répète encor...

VAGUE NOTE, très loin
...peaux !

CHANTECLER
Il n'existe plus de crapauds !

Le chant règne. Il n'est plus, depuis un moment, qu'une romance sans paroles, une suite de notes éperdues.

Les vers luisants ont allumé leur petit ventre ;
Toute la bonté sort, toute la haine rentre ;
Ceux qui seront mangés viennent s'asseoir en rond
Sur l'herbe où sont assis ceux qui les mangeront ;
L'Étoile, tout à coup, semble moins éloignée,
Et, désertant son hexagone, l'Araignée
Monte vers ta chanson en avalant son fil !

TOUT LE BOIS, dans un long gémissement d'extase
Oh !...

Et le bois est comme enchanté, le clair de lune plus ému ; les tendres feux verts des lampyres clignotent dans la mousse ; et de tous les côtés, entre les fûts des arbres, glissent des ombres de bêtes charmées : des museaux pointent, des yeux luisent... Et le pivert est à sa fenêtre d'écorce, balançant rêveusement le bec ; et tous les lapins, les oreilles dressées, sont sur leur seuil d'argile.

CHANTECLER
Quand il chante ainsi sans parler, que dit-il,
Écureuil ?

L'ÉCUREUIL, d'une cime
Les élans !

CHANTECLER
Toi, Lièvre ?

LE LIÈVRE, dans un taillis
Les alarmes !

CHANTECLER
Toi, Lapin ?

UN DES LAPINS
La rosée !

CHANTECLER
Et toi, biche ?

LA BICHE, au fond du bois
Les larmes !

CHANTECLER
Loup ?

LE LOUP, dans un doux hurlement lointain
La lune !

CHANTECLER
Et toi, l'arbre à la blessure d'or,
Pin chanteur ?

LE PIN, dont une branche bat vaguement la mesure
Il me dit que ma résine encor
Ira sur les archets chanter en colophane !

CHANTECLER
Et toi, que te dit-il, pivert ?

LE PIVERT, en extase
Qu'Aristophane...

CHANTECLER, l'interrompant vivement
Je sais ! – Toi, l'araignée ?

L'ARAIGNÉE, se berçant au bout de son fil
Il dit la goutte d'eau
Qui brille sur ma toile ainsi qu'un beau cadeau !

CHANTECLER
Et toi, la goutte d'eau qui brilles sur sa toile ?

UNE PETITE VOIX, venant de la toile
Le ver luisant !

CHANTECLER
Et toi, le Ver Luisant ?

UNE PETITE VOIX, dans l'herbe
L'Étoile !

CHANTECLER
Et vous, s'il m'est permis de vous interroger,
De quoi vous parle-t-il, Étoile ?

UNE VOIX, DANS LE CIEL
Du berger !

CHANTECLER
Ah ! quelle est cette source...

LA FAISANE, qui guette l'horizon, entre les arbres
Et la nuit est moins noire !

CHANTECLER
...Où chacun trouve l'eau qu'il a besoin de boire ?

Écoutant avec plus d'attention.

Il me parle du jour que mon chant fait briller !

LA FAISANE, à part
Et t'en parle si bien que tu vas l'oublier !

CHANTECLER, apercevant un oiseau qui, sorti peu à peu d'un fourré, écoute avec béatitude
Et comment traduis-tu son poème, bécasse ?

LA BÉCASSE
Je ne sais pas. Mais c'est ravissant !

LA FAISANE, qui, elle, n'oublie pas de surveiller le ciel entre les branches, – à part
La nuit passe !

CHANTECLER, au Rossignol, d'une voix découragée
Chanter !... Mais connaissant ton cristal sans défaut,
Vais-je me contenter de mon cuivre ?

LE ROSSIGNOL
Il le faut !

CHANTECLER
Vais-je pouvoir chanter ? Mon chant va me paraître,
Hélas ! trop rouge et trop brutal !

LE ROSSIGNOL
Le mien, peut-être,
M'a semblé quelquefois trop facile et trop bleu !

CHANTECLER
Oh ! comment daignes-tu me faire cet aveu ?

LE ROSSIGNOL
Tu t'es battu pour une amie à moi, la Rose !
Sache donc cette triste et rassurante chose
Que nul, coq du matin ou rossignol du soir,
N'a tout à fait le chant qu'il rêverait d'avoir !

CHANTECLER, avec un désir passionné
Oh ! être un son qui berce !

LE ROSSIGNOL
Être un devoir qui sonne !

CHANTECLER
Je ne fais pas pleurer !

LE ROSSIGNOL
Je n'éveille personne !

Mais après ce regret, il reprend, d'une voix toujours plus haute et plus lyrique.

Qu'importe ! Il faut chanter ! chanter même en sachant
Qu'il existe des chants qu'on préfère à son chant !
Chanter jusqu'à ce que...

Une détonation. Un éclair dans le hallier. Court silence. Puis, un petit corps roussâtre tombe aux pieds de Chantecler.

CHANTECLER, se penche, regarde
Le rossignol !... Les brutes !

Et sans voir le tremblement pâle qui commence à saisir l'air, il s'écrie, dans un sanglot.

Tué !... quand il n'avait chanté que cinq minutes !

Une ou deux plumes voltigent lentement.

LA FAISANE
Là... ses plumes...

CHANTECLER, pendant que le corps a un dernier soubresaut
Meurs donc, petit André Chénier !

Bruit de feuilles froissées ; et, d'un buisson, émerge la grosse tête ébouriffée de Patou.

SCÈNE VII

LES MÊMES, PATOU, qui sortira un moment

CHANTECLER, à Patou
Toi !...

Avec un reproche.

Tu viens le chercher ?

PATOU, honteux
Pardon... Ce braconnier
M'oblige...

CHANTECLER, qui s'était jeté devant le corps pour le protéger, le démasque
Un rossignol !...

PATOU, baissant la tête
Oui. La race méchante
Aime lancer du plomb dans un arbre qui chante !

CHANTECLER
Vois... L'insecte creuseur de tombe est arrivé...

PATOU, reculant doucement
Je ferai comme si je n'avais rien trouvé !

LA FAISANE, guettant toujours l'aube
Il n'a pas vu la nuit s'enfuir...

CHANTECLER, penché vers les herbes qui commencent à remuer autour du petit corps
Coléoptère,
Où le corps a frappé viens vite ouvrir la terre !
– Les nécrophores noirs sont les seuls fossoyeurs
Qui savent ne jamais vous emporter ailleurs,
Pensant que la moins triste et plus pieuse tombe
C'est la terre qui s'ouvre à la place où l'on tombe !

Aux insectes funèbres, tandis que le Rossignol commence doucement à s'enfoncer.

Creusez !

LA FAISANE, à part, regardant l'horizon
Là-bas...

CHANTECLER
En vérité, je vous le dis,
Bulbul verra ce soir l'Oiseau du Paradis !

LA FAISANE, à part
Le fond blanchit...

Coup de sifflet au loin.

PATOU, à Chantecler
Je vais revenir. On m'appelle.

Il disparaît.

LA FAISANE, qui regarde tantôt l'horizon, tantôt le coq, avec inquiétude
Ah ! comment lui cacher ?...

Elle s'avance tendrement vers Chantecler, l'aile ouverte, pour lui cacher le côté qui s'éclaire un peu, et profitant de sa douleur.

Viens pleurer sous mon aile !

Il met, avec un sanglot, sa tête sous l'aile consolatrice... qui se rabat vivement sur lui. Et la Faisane le berce en murmurant.

Tu vois bien que mon aile est douce... tu vois bien...

CHANTECLER, d'une voix étouffée
Oui...

LA FAISANE, le berçant toujours et regardant de temps en temps derrière elle, d'un rapide mouvement de tête, où en est la lumière
...Qu'une aile est un cœur déployé...

À part.

L'Aube vient !

À Chantecler.

Tu vois bien...

À part.

L'air pâlit.

À Chantecler.

...Qu'elle est...

À part.

Tout l'arbre est rose !

À Chantecler.

...Un bouclier qui berce, un manteau qui repose,
Un baiser qui finit par devenir un toit...
Tu vois bien...

Elle bondit en arrière, et écartant brusquement ses ailes.

que le jour peut se lever sans toi !

CHANTECLER, avec le plus grand cri de douleur que puisse pousser un être
Ah !

LA FAISANE, continuant implacablement
...que les mousses vont bientôt être écarlates !

CHANTECLER, courant aux mousses
Ah ! non, non ! attendez ! pas sans moi !...

Les mousses s'empourprent.

Les ingrates !

LA FAISANE
L'horizon...

CHANTECLER, suppliant, à l'horizon
Non !...

LA FAISANE
...Se dore !

Tout le fond se dore en effet.

CHANTECLER, chancelant
Ah ! quelle trahison !

LA FAISANE
On est tout pour un cœur, rien pour un horizon !

CHANTECLER, défaillant
Ah ! c'est vrai...

PATOU, qui rentre, joyeux et cordial
Me voilà, c'est moi, je viens te dire
Qu'ils veulent tous ravoir, dans la ferme en délire,
Le coq qui fait le jour du haut de son talus.

CHANTECLER
Ils le croient maintenant que je ne le crois plus !

PATOU, s'arrêtant, saisi
Comment ?

LA FAISANE, se serrant âprement contre Chantecler
Tu vois qu'un coeur qui contre vous se serre
Vaut mieux qu'un ciel auquel on n'est pas nécessaire !

CHANTECLER
Oui !...

LA FAISANE
Que l'ombre, après tout, vaut bien le jour lorsqu'au
Fond de l'ombre on est deux !

CHANTECLER, égaré
Oui... oui...

Mais, tout d'un coup, il s'écarte d'elle, se redresse et d'une voix éclatante.

Cocorico !

LA FAISANE, interdite
Pourquoi chantes-tu donc !

CHANTECLER
Pour m'avertir moi-même,
Puisque j'ai par trois fois renié ce que j'aime !

LA FAISANE
Et quoi donc ?

CHANTECLER
Mon métier !

À Patou.

Reprenons le sentier !
Allons-nous-en !

LA FAISANE
Que vas-tu faire ?

CHANTECLER
Mon métier !

LA FAISANE, avec fureur
Quelle nuit reste-t-il à vaincre ?

CHANTECLER
La paupière !

LA FAISANE, lui montrant la pourpre grandissante de l'aurore
Soit ! tu réveilleras les dormeurs...

CHANTECLER
Et Saint Pierre !

LA FAISANE
Mais tu vois que le jour s'est levé sans ta voix !

CHANTECLER
Mon destin est plus sûr que le jour que je vois !

LA FAISANE, désignant le corps du rossignol, déjà à moitié disparu dans la terre
Pas plus que ce chanteur ta foi ne peut renaître !

UNE VOIX, dans l'arbre, au-dessus de leurs têtes, fait tout à coup éclater la note émouvante et limpide
Tio ! Tio !

LA FAISANE, frappée de stupeur
Un autre chante ?

PATOU, les oreilles frémissantes
Et mieux encor peut-être !

LA FAISANE, regardant avec effroi dans le feuillage, puis dans la petite tombe qui se creuse
Un autre chante quand celui-ci disparaît ?

LA VOIX
Il faut un rossignol, toujours, dans la forêt !

CHANTECLER, avec exaltation
Et, dans l'âme, une foi si bien habituée
Qu'elle y revienne encore après qu'on l'a tuée !

LA FAISANE
Mais si le soleil monte ?

CHANTECLER
Eh bien, c'est que dans l'air
Il avait dû rester de ma chanson d'hier !

À ce moment, des vols mous et gris passent à travers les arbres.

LES HIBOUX, ululant de joie
Il s'est tu !

PATOU, qui a levé la tête et les suit des yeux
Les hiboux, fuyant la clarté neuve,
Sont rentrés dans le bois !

LES HIBOUX, regagnant leurs trous dans les vieux arbres
Il s'est tu !

CHANTECLER, toute sa force retrouvée
Et la preuve
Que je servais à la clarté quand je chantais,
C'est que tous les hiboux sont gais quand je me tais !

Et marchant vers la faisane, avec une sorte de défi.

Je fais venir l'aurore !... et je fais plus !

LA FAISANE, suffoquée
Vous faites ?...

CHANTECLER
Car, dans les matins gris où tant de pauvres bêtes,
S'éveillant sans y voir, n'osent croire au réveil,
Le cuivre de mon chant remplace le soleil !

Et il remonte en disant.

Allons chanter !

LA FAISANE
Comment reprend-on du courage
Quand on douta de l'œuvre ?

CHANTECLER
On se met à l'ouvrage !

LA FAISANE, avec une colère obstinée
Mais si tu ne fais pas se lever le matin ?

CHANTECLER
C'est que je suis le coq d'un soleil plus lointain !
Mes cris font à la nuit qu'ils percent sous ses voiles
Ces blessures de jour qu'on prend pour des étoiles !
Moi, je ne verrai pas luire sur les clochers
Le ciel définitif fait d'astres rapprochés ;
Mais si je chante, exact, sonore, et si, sonore,
Exact, bien après moi, pendant longtemps encore,
Chaque ferme a son coq qui chante dans sa cour,
Je crois qu'il n'y aura plus de nuit !

LA FAISANE
Quand ?

CHANTECLER
Un jour !

LA FAISANE
Va-t'en donc oublier notre forêt !

CHANTECLER
Non certes,
Je n'oublierai jamais la noble forêt verte
Où j'appris que celui qui voit son rêve mort
Doit mourir tout de suite ou se dresser plus fort !

LA FAISANE, d'une voix qui veut être insultante
Rentre à ton poulailler, le soir, par des échelles !

CHANTECLER
Les oiseaux m'ont appris qu'on monte avec ses ailes !

LA FAISANE
Va voir ta vieille Poule au fond de son panier !

CHANTECLER
Ah ! forêt des Crapauds, forêt du braconnier,
Forêt du Rossignol, forêt de la faisane,
Quand elle me verra, ma vieille paysanne,
Revenir de ton ombre où l'on souffre en aimant,
Que dira-t-elle ?

PATOU, imitant la vieille voix attendrie
« Il a grandi »...

CHANTECLER, avec force
Certainement !

Il va pour sortir.

LA FAISANE
Il part !... Pour les garder quand ils sont infidèles,
Des bras ! des bras ! des bras ! – Nous n'avons que des ailes !

CHANTECLER, s'arrête, et la regarde, troublé
Elle pleure ?

PATOU, vivement
Va-t'en !

CHANTECLER, à Patou
Reste un peu !

PATOU
Je veux bien !
Rien ne sait regarder pleurer comme un vieux chien !

LA FAISANE, criant, à Chantecler, avec un bond vers lui
Emmène-moi !

CHANTECLER, se retourne, et d'une voix inflexible
Veux-tu passer après l'aurore ?

LA FAISANE, dans un recul sauvage
Jamais !

CHANTECLER
Alors, adieu !

LA FAISANE
Je te hais !

CHANTECLER, qui déjà s'éloigne à travers les broussailles
Je t'adore !
Mais je servirais mal l'œuvre qui me reprend
Près de quelqu'un pour qui quelque chose est plus grand !

Il disparaît.

SCÈNE VIII

LA FAISANE, PATOU, puis LE PIVERT, LES LAPINS, et TOUTES LES VOIX DE LA FORÊT QUI S'ÉVEILLE

PATOU, à la Faisane
Pleurez !

L'ARAIGNÉE, dans sa toile, qui tamise maintenant l'or d'un rai de soleil
Matin, chagrin !

LA FAISANE, furieuse, et cassant la toile d'un coup d'aile
Tais-toi, sale araignée !
– Ah ! puisse-t-il mourir pour m'avoir dédaignée !

LE PIVERT, qui, de sa fenêtre, suit le départ de Chantecler, tout d'un coup, avec effroi
Le braconnier l'a vu !

LES HIBOUX, dans les arbres
Le coq est en danger !

UN JEUNE LAPIN, qui se dresse pour voir ce que fait le Braconnier
Il casse son fusil en deux !

UN VIEUX LAPIN
Pour le charger !

PATOU, terrifié
Va-t-il, cet assassin aux guêtres de basane,
Tirer sur un Coq ?

LA FAISANE, ouvrant ses ailes pour se lever
Non, s'il voit une faisane !

PATOU, se jetant devant elle
Qu'allez-vous faire ?

LA FAISANE
Mon métier !

Elle s'envole vers le danger.

LE PIVERT, voyant que dans son élan elle va toucher en passant le ressort du piège oublié
Gare au filet !

Trop tard. Le réseau s'abat.

LA FAISANE, avec un cri de désespoir
Ah !

PATOU
Elle est prise !

LA FAISANE, se débattant dans les mailles
Il est perdu !

PATOU, affolé
Elle est... Il est...

Tous les lapins ont sorti la tête pour voir ce qui se passe.

LA FAISANE, criant une ardente prière
Aube, protège-le !

LES HIBOUX, sautant de joie sur leurs branches
Le canon luit ! luit !...

LA FAISANE
Touche
De ton aile mouillée, Aurore, la cartouche !
Fais le pied du chasseur sur l'herbe dévier !
C'est ton coq ! Il a chassé l'ombre et l'épervier !
Il va mourir ! – Toi, rossignol, dis quelque chose !

LE ROSSIGNOL, dans un sanglot suppliant
Il s'est battu pour une amie à moi, la Rose !

LA FAISANE, solennellement
Qu'il vive ! Et je vivrai dans la cour, près du soc !
Et j'admettrai, soleil ! abdiquant pour ce coq
Tout ce dont mon orgueil le tourmente et l'encombre,
Que tu marquas ma place en dessinant son ombre !

Le jour grandit. Murmures de tous les côtés.

LE PIVERT, chantant
L'air est bleu !

UN CORBEAU, passe en croassant
Le jour croît !

LA FAISANE
Tout s'éveille à l'entour...

TOUS LES OISEAUX, se réveillant dans la feuillée
Bonjour ! Bonjour ! Bonjour ! Bonjour ! Bonjour ! Bonjour !

LA FAISANE
Tout chante...

UN GEAI, passant comme un éclair bleu
Ha ! Ha !

LE PIVERT, hochant la tête
Ce Geai rit d'un rire homérique !

LA FAISANE, criant au milieu de toutes les rumeurs matinales
Qu'il vive !

LE GEAI, repassant
Ha ! Ha !

UN COUCOU, au loin
Coucou !

LA FAISANE
Moi, j'abdique !

PATOU, levant les yeux au ciel
Elle abdique !

LA FAISANE
Lumière à qui j'osai le disputer, pardon !
Éblouis l'œil cruel qui cherche le guidon !
Et que ce soit, rayons du matin, la victoire
De votre poudre d'or...

Une détonation. Elle pousse un cri bref.

Ah !

Puis achève d'une voix éteinte.

...sur leur poudre noire !

Silence.

LA VOIX DE CHANTECLER, très éloignée
Cocorico !

CRI DE TOUS
Sauvé !

LES LAPINS, jaillissant gaiement de leurs terriers
Culbutons sur le thym !

UNE VOIX, fraîche et grave, dans les arbres
Dieu des oiseaux !...

LES LAPINS, cessant leurs culbutes, et brusquement immobiles et recueillis
C'est la prière du matin !

LE PIVERT, criant à la faisane
On vient pour le filet !...

LA FAISANE, ferme les yeux, et résignée
Soit !

LA VOIX, dans les arbres
Dieu par qui nous sommes...

PATOU
Chut ! Baissez le rideau, vite ! Voilà les hommes !

Il sort. Tous les animaux se cachent. La faisane reste seule. Et, dans le filet, les ailes ouvertes, la gorge haletante, écrasée par terre, sentant le géant qui approche, elle attend.

Le rideau tombe.

FIN

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