LES DEUX AMIS OU LE NÉGOCIANT DE LYON
La scène est à Lyon, dans le salon commun d'une maison occupée par Aurelly et Mélac.
Il est dix heures du matin. Le théâtre représente un salon ; à l'un des côtés est un clavecin ouvert, avec un pupitre chargé de musique. Pauline, en peignoir, est assise devant ; elle joue une pièce. Mélac, debout à côté d'elle en habit du matin, ses cheveux relevés avec un peigne, un violon à la main, l'accompagne. La toile se lève aux premières mesures de l'andante.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Pendant que les acteurs sont censés faire de la musique, les premiers violons de l'orchestre jouent, avec des sourdines, un andante, que les seconds-dessus et les basses accompagnent en pinçant, ce qui complète l'illusion du petit concert que le spectacle représente.
PAULINE, après que la pièce est jouée.
Comment trouvez-vous cette sonate ?
MÉLAC FILS
Votre brillante exécution la fait beaucoup valoir.
PAULINE
C'est votre avis que je demande, et non des éloges.
MÉLAC FILS
Je le dis aussi ; elle me plairait moins sous les doigts d'un autre.
PAULINE, se lève.
Fort bien ; mais je m'en vais, je n'ai point encore vu mon oncle.
MÉLAC FILS, l'arrête.
Il est sorti; il va....
PAULINE
A la bourse, apparemment ?
MÉLAC FILS
Je le crois. Le payement s'ouvre demain. Ce temps critique et dangereux pour les négociants de Lyon exige qu'ils se voient...
PAULINE
Il s'est retiré bien tard cette nuit !
MÉLAC FILS
Ils ont longtemps jasé. Mon père se plaignait à lui des fermiers généraux, qui me refusent la survivance de sa place de receveur général des fermes.
PAULINE
Bien malhonnêtement, sans doute?
MÉLAC FILS
Sous prétexte qu'ils l'ont donnée. « Voilà comme vous êtes, lui disait votre oncle. Ne demandant jamais, un autre sollicite ; il obtient le prix de vos longs services. » Mais savez-vous ce que j'ai pensé, Pauline ? c'est que si quelqu'un dans la compagnie nous a desservis, ce ne peut être que Saint-Alban.
PAULINE
Que vous êtes injuste ! J'ai vu tout ce qu'il a écrit en votre faveur.
MÉLAC FILS
On fait voir ce qu'on veut.
PAULINE
Vous vous plaisez bien à l'accuser.
MÉLAC FILS
Pas tant que vous à le défendre.
PAULINE, fâchée.
Vous m'impatientez. Depuis son départ il faut donc se résoudre à voir toutes nos conversations rentrer dans celle-ci ?
MÉLAC FILS, d'un air fin.
Allons, la paix. - Ils ont ensuite parlé de votre établissement... du mien... Mon père m'a fait signe, je me suis retiré ; mais, en sortant, j'ai entendu qu'il disait un mot... Ah ! Pauline...
Il veut lui prendre la main.
PAULINE, se recule.
Eh bien ! monsieur.
MÉLAC FILS
Un certain mot...
PAULINE, l'interrompt.
Je ne suis pas curieuse. - Parlons de la petite fête que nous préparons à mon oncle, à l'occasion de ses lettres de noblesse ; y songez-vous ?
MÉLAC FILS
J'ai tout arrangé dans ma tête. Nous commencerons par un concert ; peu de monde, nous et nos maîtres. Sur la fin, on viendra l'avertir qu'on le demande. Pendant son absence, un tapis, deux paravents feront l'affaire, et nous lui donnerons la plus jolie petite pièce...
PAULINE
Oh! point de comédie.
MÉLAC FILS
Pourquoi?
PAULINE
Vous connaissez la faiblesse de ma poitrine.
MÉLAC FILS
On ne crie pas la comédie, ce n'est qu'en parlant qu'on la joue bien. Figure charmante ! organe flexible et touchant ! de l'âme surtout... que vous manque-t-il ? une jeune actrice se fait toujours assez entendre, lorsqu'elle a le talent de se faire écouter.
PAULINE
Oh ! ce n'est ni d'éloquence, ni d'adresse qu'on vous accusera de manquer, pour ramener les gens à vos idées... Et les couplets que je vous ai demandés ?
MÉLAC FILS, tendrement.
Vous craignez qu'on ne les oublie ! injuste Pauline !
PAULINE, l'interrompant en s'asseyant.
Essayons encore une pièce avant de m'habiller.
MÉLAC FILS, s'assurant de l'accord du violon.
Volontiers.
PAULINE
Donnez-moi le nouveau livre.
MÉLAC FILS, avec humeur.
Pourquoi ne pas suivre le même ?
PAULINE
Pour sortir un peu de l'ancien genre. Au reste, comme c'était uniquement pour vous.
MÉLAC FILS, d'un air incrédule.
Oui ! pour moi !
PAULINE, riant.
Voilà bien les ingrats ! cherchant toujours à diminuer l'obligation, pour n'être point tenus de la reconnaissance. Cette musique n'est-elle pas plus piquante, plus variée ?
MÉLAC FILS, mécontent.
Piquante, variée, délicieuse ! C'est le beau Saint-Alban qui vous l'a choisie à Paris.
PAULINE
Et toujours Saint-Alban ! Vous êtes bien étrange ! Votre souverain bonheur serait que personne ne m'aimât.
MÉLAC FILS
Je ne serai donc jamais heureux.
PAULINE
Vous voudriez qu'on ne pût me souffrir.
MÉLAC FILS
Je ne désire point l'impossible.
PAULINE, gaiement.
Hé ! il ne faudrait pas trop vous presser pour vous le faire avouer ingénument.
MÉLAC FILS
Non ; mais il est assez simple que je n'aime point un homme qui affiche des sentiments pour vous.
PAULINE
Pour le venger de cette humeur, vous accompagnerez sa favorite.
MÉLAC FILS
Oh! non.
Il pose le violon sur une chaise.
PAULINE
Vous me refusez?
MÉLAC FILS
J'aime mieux demander pardon de tout ce que j'ai dit.
PAULINE
Et moi je le veux.
MÉLAC FILS
C'est une tyrannie.
PAULINE, plaisantant.
Obéissez, ou je ne vous appelle plus mon frère.
MÉLAC FILS, d'un air hypocrite, en se relevant.
Si ce nom vous déplaît, vous avez un autre moyen de m'y faire renoncer.
PAULINE
Et c'est...
MÉLAC FILS
De m'en permettre un plus doux.
SCÈNE II
PAULINE, MÉLAC FILS, MÉLAC PÈRE.
Mélac père paraît dans le fond.
MÉLAC FILS
Je ne vous entends pas.
PAULINE, lui coupant la parole.
Vous ne m'entendez pas ? Je vais... Je vais... je vais jouer la pièce ; m'accompagnerez-vous, oui ou non?
MÉLAC FILS, lui baisant la main.
Pardon, pardon ; mais pour celle-ci, en vérité elle est trop difficile.
PAULINE, avec une petite moue.
Hum... Mauvais caractère ! je sais ce qui vous la fait voir ainsi.
Il lui baise les mains, elle se fâche.
Finissez, M. de Mélac, je vous l'ai déjà dit. Ces libertés m'offensent ; laissez mes mains.
MÉLAC FILS
Qui pourrait refuser...
Il continue à lui baiser les mains.
...un juste hommage à leur dextérité?
Mélac père se retire avec mystère.
SCÈNE III
MÉLAC FILS, PAULINE
PAULINE, s'échappant.
Encore ? obstiné ! mutin ! disputeur ! audacieux ! jaloux!... Car vous méritez tous ces noms-là. Vous refusez de m'accompagner, vous en aurez ce soir la honte publique.
SCÈNE IV
MÉLAC FILS, seul.
Mon cœur la suit. Ah ! Pauline. Je plaisante avec elle... je dispute... je l'obstine. Sans ce détour, je n'oserais jamais. Si mon père m'eût obtenu cette survivance, mon état une fois fait... « Je le veux absolument, dit-elle, obéissez ! ». J'aime à la voir prendre ainsi possession de moi sans qu'elle s'en doute.
Il va fermer le clavecin.
Oui ; mais elle a beau dire, je ne jouerai point la musique de son Saint-Alban. Que je le hais avec son esprit, sa richesse, et son air affectueux ! Il avait bien affaire de rester trois semaines ici, ce beau fermier général ! On l'envoie en tournée...
SCÈNE V
MÉLAC FILS, MÉLAC PÈRE.
MÉLAC PÈRE, jouant l'étonné.
Tout seul, mon fils ! il me semblait avoir entendu de la musique.
MÉLAC FILS
C'était Pauline, mon père ; elle est allée s'habiller.
MÉLAC PÈRE
Mais vous, Mélac, vous n'êtes pas décemment : ces cheveux...
MÉLAC FILS
Elle était en peignoir elle-même.
MÉLAC PÈRE
Cette aimable confiance de l'innocence n'autorise point à lui manquer.
MÉLAC FILS
Moi, lui manquer, mon père !
MÉLAC PÈRE
Oui, mon fils, c'est lui manquer que de vous montrer à ses yeux dans ce désordre. Parce qu'elle ignore le danger, ou vous estime assez pour n'en point craindre avec vous, est-ce une raison d'oublier ce que vous devez à son sexe, à son âge, à son état ?
MÉLAC FILS
Je ne vais point chez elle ainsi ! Ce salon nous est commun, nous y avons toujours étudié le matin... Quand on demeure ensemble... Mais, mon père, jusqu'à présent vous ne m'avez rien dit... Est-ce monsieur Aurelly qui fait cette remarque ?
MÉLAC PÈRE
Son oncle ? Non, mon ami. Aussi simple qu'honnête, Aurelly ne suppose jamais le mal où il ne le voit pas ; mais, tout occupé de son commerce, il s'est reposé sur moi des mœurs et de l'éducation de sa nièce, et je dois la garantir par mes soins...
MÉLAC FILS
La garantir !
MÉLAC PÈRE
Elle n'est plus un enfant, mon fils ; et ces familiarités d'autrefois...
MÉLAC FILS, un peu déconcerté.
J'espère ne jamais m'oublier devant elle, et lui montrer toujours autant de respect que je renferme d'attachement.
MÉLAC PÈRE
Pourquoi le renfermer, s'il n'est que raisonnable ? Riez avec elle, dans la société, devant moi, devant son oncle, très-bien : mais c'est lorsque vous la trouvez seule, mon fils, qu'il faut la respecter. La première punition de celui qui manque à la décence est d'en perdre bientôt le goût ; une faute en amène une autre, elles s'accumulent ; le cœur se déprave ; on ne sent plus le frein de l'honnêteté que pour s'armer contre lui : on commence par être faible, on finit par être vicieux.
MÉLAC FILS, déconcerté.
Mon père, ai-je donc mérité une aussi sévère réprimande ?
MÉLAC PÈRE, d'un ton plus doux.
Des avis ne sont point des reproches. Allez, mon fils; mais n'oubliez jamais que la nièce de votre ami, du bienfaiteur de votre père, doit être sacrée pour vous. Souvenez-vous qu'elle n'a point de mère qui veille à sa sûreté. Songez que mon honneur et le vôtre doivent être ici les appuis de son innocence et de sa réputation. Allez vous habiller.
SCÈNE VI
MÉLAC PÈRE, seul.
S'il s'était douté que je l'eusse vu, il eût mis, à se disculper, toute l'attention qu'il a donnée à ma morale. On ne se ment pas à soi-même ; et s'il a tort, il se fera bien sans moi l'application de la leçon. Ceci me rappelle avec quel soin Aurelly détournait la conversation hier au soir, quand je la mis sur l'établissement de sa nièce. Sa nièce !... Mais est-il bien vrai qu'elle le soit ?... Son embarras en m'en parlant semblait tenir... de la confusion... Je me perds dans mes soupçons... Quoi qu'il en soit, je ne veux pas que mon ami puisse jamais me reprocher d'avoir fermé les yeux sur leur conduite.
SCÈNE VII
MÉLAC PÈRE, ANDRÉ
ANDRÉ, en papillotes et en veste du matin, un ballet de plumes sous son bras, entre, regarde de côté et d'autre, et s'en retourne.
Il n'y est pas, monsieur Dabins.
MÉLAC PÈRE
Qu'est-ce ?
ANDRÉ
Ah! ce n'est rien. C'est ce gros monsieur.
MÉLAC PÈRE
Quel monsieur ?
ANDRÉ, d'un ton niais.
Celui qui vient... Qui m'a tant fait rire le jour de cette histoire.
MÉLAC PÈRE
Est-ce qu'il n'a pas de nom ?
ANDRÉ
Si fait, il a un nom. Monsieur... monsieur... C'est qu'il s'appelle encore autrement.
MÉLAC PÈRE
Autrement que quoi ?
ANDRÉ
Je l'ai bien entendu peut-être... Paris, deux et demi ; Marseille, Canada, trente-huit ; que sais- je ?
MÉLAC PÈRE, riant de pitié.
Ah ! l'agent de change ?
ANDRÉ
C'est ça.
MÉLAC PÈRE
Mais ce n'est pas moi qu'il cherche ?
ANDRÉ
C'est monsieur Dabins.
MÉLAC PÈRE
Qu'il passe à la caisse d'Aurelly.
ANDRÉ
Il en vient ; ce caissier n'est-il pas déjà sorti ?
MÉLAC PÈRE
Un jour comme celui-ci ! Il est donc fou.
ANDRÉ
Je ne sais pas.
MÉLAC PÈRE
Voyez à sa chambre, au jardin, partout.
ANDRÉ, va et revient.
Moi, j'ai mon ouvrage... et si je ne le trouve pas, qu'est-ce qu'il faut que je lui dise ?
MÉLAC PÈRE
Rien. Car on ne finirait plus...
SCÈNE VIII
MÉLAC PÈRE, seul.
Qui croirait qu'un garçon aussi simple fût le fait d'un homme bouillant, d'Aurelly ? Sa règle est assez juste. Aux gens de cet état, moins d'esprit, moins de corruption.
SCÈNE IX
DABINS, MÉLAC PÈRE
MÉLAC PÈRE
On vous cherche, monsieur Dabins.
DABINS
Depuis une heure, monsieur, j'épie le moment de vous trouver seul.
MÉLAC PÈRE
Que me voulez-vous?
DABINS
Puis-je parler en liberté ?
MÉLAC PÈRE
Vous êtes pâle, défait, votre voix est tremblante!
DABINS
Ah ! monsieur!
MÉLAC PÈRE
Expliquez-vous.
DABINS
Comment vous apprendre le malheur.
MÉLAC PÈRE
Sortez de ce trouble. Parlez.
DABINS
Cette lettre que je reçois à l'instant.
MÉLAC PÈRE
Que dit-elle de sinistre ?
DABINS
Vous aimez monsieur Aurelly?
MÉLAC PÈRE
Si je l'aime. Vous me faites trembler.
DABINS
A moins d'un miracle, il faut qu'il manque à ses payements demain. Il faut...
MÉLAC PÈRE, regardant de tous côtés.
Malheureux! si quelqu'un vous entendait! Vous perdez le sens. D'où savez-vous ? Cela ne saurait être.
DABINS
J'ai prévu votre surprise et votre douleur; mais le fait n'est que trop avéré.
MÉLAC PÈRE
Avéré ! dites- vous? - Je n'ose l'interroger.- Monsieur Dabins, songez-vous à l'importance... Il m'a troublé.
DABINS
Monsieur Aurelly avait, à Paris, pour huit cent mille francs d'effets.
MÉLAC PÈRE
Chez son ami monsieur de Préfort, je le sais.
DABINS
Il me dit, il y a quelque temps, d'écrire à ce correspondant de les vendre, et de m'envoyer tout le papier sur Lyon qu'on pourrait trouver.
MÉLAC PÈRE
Après ?
DABINS
Au lieu d'argent que j'attendais aujourd'hui, son fils me dépêche un courrier, qui a gagné douze heures sur celui de la poste.
MÉLAC PÈRE
Eh bien ! ce courrier ?
DABINS
M'apprend qu'au moment de négocier nos effets, monsieur de Préfort s'est trouvé atteint d'un mal violent qui l'a emporté en deux jours, et qu'on a mis aussitôt le scellé sur son cabinet.
MÉLAC PÈRE
Pourquoi cet effroi ? Je regrette Préfort ; mais il laisse une fortune immense. Aurelly réclamera ses effets, qui lui seront remis. C'est tout au plus un retard : achevez.
DABINS
J'ai tout dit. Notre payement était fondé sur ces rentrées, qui n'ont jamais manqué ; nous n'avons pas dix mille francs en caisse.
MÉLAC PÈRE
Et vous devez en payer demain ?
DABINS
Six cent mille. Il y a de quoi perdre l'esprit.
MÉLAC PÈRE
Il me quitte : il ne sait donc point ?
DABINS
Voilà mon embarras. Vous connaissez sa probité, ses principes... Il en mourra. - Un homme si bon, si bienfaisant... Mais, monsieur, il n'y a que vous qui puissiez vous charger de lui apprendre.
MÉLAC PÈRE
Il n'est pas possible qu'Aurelly n'ait pas chez lui de quoi parer à cet accident.
DABINS
Il a du bien, d'excellents immeubles, cette maison, sa terre ; mais avoir à payer demain six cent mille francs, et pas un sou !
MÉLAC PÈRE
Attendez. Je lui connais cent mille écus qu'un ami, m'a-t-il dit, lui a confiés.
DABINS
Il ne les a plus ; monsieur de Préfort s'était chargé de les convertir en effets pareils à ceux qu'il lui avait procurés. Aujourd'hui tout est là, tout manque à la fois.
MÉLAC PÈRE
Onze cent mille francs arrêtés, au moment de payer !
DABINS
Il périt au milieu des richesses.
MÉLAC PÈRE, se promène.
Vous l'avez dit, il en mourra; l'homme le plus vertueux, le plus sage !... une réputation si intacte ! s'il suspend ses payements, s'il faut que son honneur... Il en mourra, l'infortuné: voilà ce qu'il y a de bien certain.
Il se promène plus vite.
DABINS
Si l'on eût reçu la nouvelle huit jours plus tôt...
MÉLAC PÈRE
C'est un homme perdu.
DABINS
Ces lettres de noblesse encore lui font tant de jaloux. Vous verrez, monsieur, les amis que lui laissera l'infortune... il n'y a peut-être pas un négociant dans Lyon qui ne fût bien aise au fond du cœur... Trouver de l'argent ! il ne faut pas s'en flatter.
MÉLAC PÈRE, se promène.
J'ai bien ici cent mille francs à moi.
DABINS
Qu'est-ce que cela ?
MÉLAC PÈRE, rêvant.
En effet, qu'est-ce que cela ?
DABINS
A peine le sixième de ce qu'il nous faut.
MÉLAC PÈRE, s'arrête.
Monsieur Dabins.
DABINS
Monsieur.
MÉLAC PÈRE
Où est votre courrier?
DABINS
Je l'ai fait cacher.
MÉLAC PÈRE
Monsieur Dabins, allez m'attendre dans mon cabinet. Ne voyez personne, enfermez-vous, enfermez-vous soigneusement. Je vous rejoins. J'ai besoin de me recueillir.
DABINS
Sur la manière de lui annoncer...
MÉLAC PÈRE
C'est lui. Partez, sans dire un mot.
SCÈNE X
MÉLAC PÈRE, DABINS, AURELLY
AURELLY
Bonjour, Mélac. Ah ! te voilà, Dabins ? J'ai trouvé l'agent de change qui te cherche ; il emporte mes deux effets sur Pétersbourg. Eh bien! nos fonds de Paris ?
Il ôte son épée, qu'il pose sur une chaise.
MÉLAC PÈRE, vivement.
C'est ce dont il me parlait, en me demandant si je n'avais pas quelques papiers à échanger pour simplifier son opération.
AURELLY
Comme tu es rouge, Mélac !
MÉLAC PÈRE
Ce n'est rien.
AURELLY, à Dabins qui sort.
Monsieur Dabins, le bordereau de tous mes payements en état pour ce soir.
Dabins sort.
SCÈNE XI
MÉLAC PÈRE, AURELLY
AURELLY, gaiement.
Je t'ai bien désiré tout à l'heure à l'intendance ; tu m'aurais vu batailler...
MÉLAC PÈRE
Contre qui?
AURELLY
Ce nouveau noble, si plein de sa dignité, si gros d'argent et si bouffi d'orgueil, qu'il croit toujours se commettre lorsqu'il salue un roturier.
MÉLAC PÈRE, distrait.
Moins il y a de distance entre les hommes, plus ils sont pointilleux pour la faire remarquer.
AURELLY
Celui-ci, qui, jusqu'à l'époque de mes lettres de noblesse, ne m'avait jamais regardé, s'avise de me complimenter aujourd'hui d'un ton supérieur : " Je me flatte (m'a-t-il dit) que vous quittez enfin le commerce avec la roture."
MÉLAC PÈRE, à part.
Ah ! dieux !
AURELLY
Quoi ?
MÉLAC PÈRE, s'efforçant de rire.
Je crois l'entendre.
AURELLY
Au contraire, monsieur, ai-je répondu ; je ne puis mieux reconnaître le nouveau bien que je lui dois, qu'en continuant à l'exercer avec honneur.
MÉLAC PÈRE, embarrassé.
Ah ! mon ami, le commerce expose à de si terribles revers !
AURELLY
Tu m'y fais songer ; l'agent de change ne s'explique pas; mais, à son air, je gagerais que le payement ne se passera pas sans quelque banqueroute considérable.
MÉLAC PÈRE
Je ne vois jamais ce temps de crise, sans éprouver un serrement de cœur sur le sort de ceux à qui il peut être fatal.
AURELLY
Et moi, je dis que la pitié qu'on a pour les fripons n'est qu'une misérable faiblesse, un vol qu'on fait aux honnêtes gens. La race des bons est-elle éteinte ? Pour...
MÉLAC PÈRE
Je ne parle point des fripons.
AURELLY
Les malhonnêtes gens reconnus sont moins à craindre que ceux-ci : l'on s'en méfie ; leur réputation garantit au moins de leur mauvaise foi.
MÉLAC PÈRE
Fort bien : mais...
AURELLY
Mais un méchant qui travailla vingt ans à passer pour un honnête homme porte un coup mortel à la confiance, quand son fantôme d'honneur disparaît : l'exemple de sa fausse probité fait qu'on n'ose plus se fier à la véritable.
MÉLAC PÈRE, douloureusement.
Mon cher Aurelly, n'y a-t-il donc point de faillites excusables ? Il ne faut qu'une mort, un retard de fonds, il ne faut qu'une banqueroute frauduleuse un peu considérable, pour en entraîner une foule de malheureuses.
AURELLY
Malheureuse ou non, la sûreté du commerce ne permet pas d'admettre ces subtiles différences ; et les faillites qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de témérité.
MÉLAC PÈRE
Mais c'est outrer les choses, que de confondre ainsi.
AURELLY
Je voudrais qu'il y eût là-dessus des lois si sévères, qu'elles forçassent enfin tous les hommes d'être justes.
MÉLAC PÈRE
Eh! mon ami, les lois contiennent les méchants sans les rendre meilleurs ; et les mœurs les plus pures ne peuvent sauver un honnête homme d'un malheur imprévu.
AURELLY
Monsieur, la probité du négociant importe à trop de gens, pour qu'on lui fasse grâce en pareil cas.
MÉLAC PÈRE
Mais écoutez-moi.
AURELLY
Je vais plus loin. Je soutiens que l'honneur des autres est engagé à ce que celui qui ne paye pas soit flétri publiquement.
MÉLAC PÈRE, mettant ses mains sur son visage.
Ah ! bon Dieu !
AURELLY
Oui, flétri. S'il est malheureux entre mourir et paraître indigne de vivre, le choix est bientôt fait, je crois. Qu'il meure de douleur ; mais que son exemple terrible augmente la prudence ou la bonne foi de ceux qui l'ont sous les yeux.
MÉLAC PÈRE, s'échauffant.
Vous condamnez, sans distinction, à l'opprobre un infortuné comme un coupable ?
AURELLY
Je n'y mets pas de différence.
MÉLAC PÈRE
Quoi ! si l'un de vos amis, victime des événements...
AURELLY
Je serais son juge le plus sévère.
MÉLAC PÈRE, le regardant fixement.
Si c'était moi?
AURELLY
Si c'était toi ?... Son air m'a fait trembler.
MÉLAC PÈRE
Vous ne répondez pas ?
AURELLY, fièrement.
Si c'était vous ?...
Avec effusion.
Mais premièrement, tu n'es pas négociant ; et voilà comme tu fais toujours ; quand tu ne peux convaincre mon esprit, tu attaques mon cœur.
MÉLAC PÈRE, à part.
Ô ciel! comment lui apprendre...
SCÈNE XII
MÉLAC PÈRE, PAULINE, AURELLY.
PAULINE, habillée.
Ah ! voilà mon oncle de retour.
MÉLAC PÈRE, à part, avec douleur.
Et sa nièce !
PAULINE
Bonjour, mon cher oncle ; avez-vous mieux reposé cette nuit que la précédente ?
AURELLY
Fort bien ; et toi ?
PAULINE
Votre conversation si sérieuse du souper m'a un peu agitée ; elle m'a laissé une impression... j'ai peu dormi.
AURELLY, en riant.
Nous aurons soin à l'avenir de monter nos bavardages sur un ton plus gai. Nous ne devons pas troubler les nuits de celle qui nous rend les jours si agréables.
Pauline l'embrasse.
MÉLAC PÈRE, à part.
Sa sécurité me perce l'âme.
AURELLY
Ah çà, mon enfant, quel amusement nous disposes-tu aujourd'hui ?
PAULINE
Cette après-midi ? Grand assaut de musique entre l'obstiné Mélac et moi ; vous serez les juges. Vous savez qu'il donne la préférence au violon sur tout autre instrument.
AURELLY, gaiement.
Et toi, tu défends le clavecin à outrance ?
PAULINE
Je soutiens l'honneur du clavecin. La loi du combat est que le vaincu sera réduit à ne faire qu'accompagner l'autre, qui brillera seul tout le reste du concert ; et je vous confie que j'ai de quoi le faire mourir de dépit.
AURELLY
Bravo! bravo !
MÉLAC PÈRE, d'un ton pénétré.
Ne ferions-nous pas mieux, mes amis, de remettre ce concert ? Tant de gens sont à Lyon dans le trouble et l'inquiétude ! « Il me semble (dira-t-on) que ceux-ci fassent parade de leur aisance, pour insulter à l'embarras où les autres sont plongés. » On comparera cette joie déplacée avec le désespoir qui poignarde peut-être en ce moment d'honnêtes gens qui ne s'en vantent pas.
AURELLY, riant.
Ah, ah, ah, vois-tu comment ce grave philosophe détruit nos projets d'un seul mot ? Il faut bien lui céder, pour avoir la paix. Remets ton cartel à un autre jour.
MÉLAC PÈRE, à part, en sortant.
Allons sauver, s'il se peut, l'honneur et la vie à ce malheureux.
SCÈNE XIII
PAULINE, AURELLY
AURELLY
Mais... il a quelque chose aujourd'hui. N'as-tu pas remarqué ?
PAULINE
En effet, j'ai cru voir un nuage...
AURELLY
Ah ! la philosophie a aussi ses humeurs.
PAULINE
Que disiez-vous donc ?
AURELLY
Nous parlions faillites, banqueroutes.
PAULINE
C'est cela. Son âme est si sensible, que le malheur même de ceux qu'il ne connaît pas l'afflige.
SCÈNE XIV
PAULINE, ANDRÉ, AURELLY
ANDRÉ, criant et courant.
Monsieur ! monsieur!
PAULINE, fait un cri de surprise.
Ah!...
AURELLY
Qu'est-ce donc ?
ANDRÉ, avec joie.
Le valet de chambre de monsieur le grand fermier descend de cheval dans la cour.
AURELLY, avec humeur.
Eh bien ! vous ne pouvez pas dire cela sans courir, et nous crier aux oreilles ?
PAULINE
Il m'a fait une frayeur...
ANDRÉ
Dame ! est-ce que ce n'est donc rien ? monsieur le grand fermier qui arrive !
AURELLY
Saint-Alban ?
ANDRÉ
Monsieur de la Fleur l'a laissé à la dernière poste.
PAULINE, avec humeur.
Quand nous l'aurions appris deux minutes plus tard !
AURELLY, à Pauline.
Quel dommage que le concert soit dérangé! Tu voulais des juges ; en voici un que tu ne récuserais pas... Il repasse bientôt ! Qu'on fasse rafraîchir son courrier.
ANDRÉ
Bon! il n'a fait qu'un saut dans l'office. Pour un valet de chambre, on ne dira pas qu'il est fier, lui.
AURELLY
Suis-moi.
ANDRÉ
Quel appartement faut-il disposer ?
AURELLY
Suis-moi, te dis-je; je vais donner des ordres.
SCÈNE XV
PAULINE, seule, avec chagrin.
Saint-Alban !... C'est son amour qui le ramène... J'ai le cœur serré.
Elle soupire.
La persécution de celui-ci, la jalousie qu'elle donne à Mélac, et surtout la nécessité de cacher sous un air libre un sentiment que je ne puis dompter... En vérité, mon état devient plus pénible de jour en jour.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
MÉLAC FILS, en habit de ville, entre. Il est agité. P AULINE arrive de l’autre côté, elle aussi est troublée.
MÉLAC FILS, avec une gaieté forcée
Pour quelqu’un qui a fait une aussi belle toilette, vous avez une terrible humeur.
P AULINE
C’est votre gaieté qui me la donne, mademoiselle ! C’est ce retour précipité. Saint-Alban doit rester trois mois en tournée ; il en passe un ici ; et à peine est-il parti, qu’on le voit revenir.
MÉLAC FILS
S’il a des affaires à Paris ?
P AULINE
La Fleur dit qu’il n’y va pas. Un tel empressement ne regarde que vous, mademoiselle.
MÉLAC FILS
Depuis quand suis-je mademoiselle ? Les doux noms de frère et de sœur…
P AULINE
Saint-Alban vous aime : il est riche, en place, estimé ; je vois tout mon malheur. Il vous aime, il vous obtiendra, et j’en mourrai de chagrin.
MÉLAC FILS, gaiement
Dites-moi, je vous prie, où vous prenez toutes les folies qui vous échappent ?
P AULINE
Écoutez, Pauline. Vous faites profession de sincérité ; assurez-moi qu’il ne vous a rien dit, et je serai calmé.
MÉLAC FILS
Que voulez-vous qu’il m’ait dit ?
P AULINE
Que vous êtes belle ; qu’il vous aime.
MÉLAC FILS
C’est une phrase si commune ! et vous aussi, vous me l’avez dit : tous les jeunes gens reçus dans cette maison ne se donnent-ils pas les airs de tenir le même langage ?
P AULINE
Aucun d’eux, sans doute, n’a pu vous voir avec indifférence ; mais s’ils vous connaissaient comme moi…
MÉLAC FILS
Ils me verraient bien haïssable.
P AULINE
Ils n’auraient plus besoin de vous trouver si belle pour vous aimer éperdument. Revenons…
MÉLAC FILS
Dans un homme comme Saint-Alban, ces propos que vous redoutez ne sont que des galanteries d’usage et sans conséquence ; de la part des autres, c’est pure étourderie… de la vôtre…
P AULINE
De la mienne ?
MÉLAC FILS
De la vôtre… Mais je voudrais bien savoir pourquoi vous vous donnez les airs de m’interroger ? Il faut avoir de grands titres pour user de pareils privilèges.
P AULINE, sérieusement
Ah ! Pauline ! il arrive, et vous plaisantez !
MÉLAC FILS
Brisons-là, je vous prie. Peut-être auriez-vous à vous plaindre de moi, si quelque autre avait lieu de s’en louer.
P AULINE, avec feu
Ce Saint-Alban me fait trembler ; ôtez-moi cette inquiétude.
MÉLAC FILS
Que vous êtes importun !
P AULINE
Défendez-moi seulement d’en avoir.
MÉLAC FILS, étourdiment
Oh ! quand il veut une chose ! Si je vous le défends, m’obéirez-vous ?
P AULINE, lui baisant les mains avec transport
Ma chère Pauline !
MÉLAC FILS, s’échappant
Toujours le même ! on ne peut dire un mot sans être forcé de quereller ou de vous fuir.
Elle sort.
SCÈNE II
MÉLAC FILS, seul.
MÉLAC FILS, seul, avec joie
« M’obéirez-vous ! » A-t-elle mis dans ce peu de mots tout le sentiment que j’y aperçois ? « M’obéirez-vous ! » Mais pourquoi cet heureux présage est-il troublé par l’arrivée du fermier général ?
SCÈNE III
MÉLAC PÈRE, en habit de campagne, entre en rêvant, un crayon et du papier à la main ; MÉLAC FILS.
MÉLAC FILS, avec surprise
Ah ! mon père, vous avez changé d’habit ?
MÉLAC PÈRE, sans regarder, d’un ton sombre
Voyez si ma chaise est prête.
MÉLAC FILS
Vous partez, mon père ?
MÉLAC PÈRE, du même ton
Oui.
MÉLAC FILS
Vous ne prenez pas votre carrosse ?
MÉLAC PÈRE
Non.
MÉLAC FILS
Vous n’allez donc pas à…
MÉLAC PÈRE
Je vais à Paris.
MÉLAC FILS, inquiet
Un voyage aussi subit…
MÉLAC PÈRE
Il ne sera pas long.
MÉLAC FILS
N’annoncerait-il aucun accident ?
MÉLAC PÈRE
Affaires de compagnie.
MÉLAC FILS
Ah ! Mais savez-vous qui l’on attend ici aujourd’hui ?
MÉLAC PÈRE
Qui que ce soit. Qu’on m’avertisse quand les chevaux seront venus.
MÉLAC FILS
C’est que cela pourrait déranger…
MÉLAC PÈRE
Rien, rien. Quelle heure est-il ?
MÉLAC FILS
Il n’est pas midi.
MÉLAC PÈRE
Avant deux heures, je suis en route.
MÉLAC FILS
Vous ne me donnez aucun ordre, mon père ?
MÉLAC PÈRE
Laissez-moi seul un moment ; je ne puis vous écouter en celui-ci.
MÉLAC FILS, en sortant
En poste… à Paris… Si promptement ! Un air glacé !… Je ne comprends pas, moi…
Il se retire lentement, en examinant son père.
SCÈNE IV
MÉLAC PÈRE, seul.
MÉLAC PÈRE, se promenant
Entre une action criminelle et un acte de vertu, l’on n’est pas incertain… Mais avoir à choisir entre deux devoirs qui se contrarient et s’excluent… Si je laisse périr mon ami, pouvant le sauver, mon ingratitude… son malheur… mes reproches… sa douleur… la mienne… Je sens tout cela… Mon cœur se déchire. Si je dispose un moment, en sa faveur, des fonds qu’on me laisse… Après tout, ils ne courent aucun risque.
Il soupire.
Scrupules ! prudence ! je vous entends : vous m’éloignez du malheureux qui souffre, mais la compassion qui m’en rapproche est si puissante !… Voudrais-je être plus heureux, à condition de devenir dur, inhumain, ingrat ?… — C’en est fait ! où la raison est insuffisante, le sentiment doit triompher : s’il m’égare, au moins je serai seul à plaindre, et mon ami sauvé, mon malheur ne me laissera pas sans consolation.
SCÈNE V
MÉLAC PÈRE, DABINS.
Dabins arrive avec un gros paquet de lettres de change dans une main, un papier dans l’autre.
MÉLAC PÈRE
Le compte est-il juste, monsieur Dabins ? Dans le trouble où nous sommes, on se trompe aisément. Rappelons les articles, avant de nous séparer. Sept mille cinq cents louis en or que vous avez passés vous-même par le jardin.
DABINS
Monsieur, le bordereau des sommes est en tête de ma reconnaissance.
Il la lui remet.
MÉLAC PÈRE, lit
« Je soussigné, caissier de monsieur Aurelly, ai reçu de monsieur de Mélac, receveur général des fermes à Lyon, la somme de six cent mille livres… » Cela va bien ; disposez vos payements sans éclat, comme si vos effets eussent été négociés à Paris : moi, j’attends ma chaise pour partir.
DABINS
Et vous insistez sur ce qu’il ne sache pas ?
MÉLAC PÈRE
Quel que soit son danger, je le connais ; la crainte de me nuire lui ferait tout refuser.
DABINS
Ainsi vous le quittez de la reconnaissance.
MÉLAC PÈRE
Exiger de la reconnaissance, c’est vendre ses services : mais ce n’est pas ici le cas. Aurelly m’a souvent donné l’exemple de ce que je fais pour lui.
DABINS
Oh ! monsieur ! votre vertu s’exagère…
MÉLAC PÈRE
Non, cher Dabins ; depuis trente ans que je lui dois mon état et mon bien-être, voici la seule occasion que j’aie eue de prendre ma revanche. Je quittais le service, où j’avais eu bientôt consumé le chétif patrimoine d’un cadet de ma province. Je revenais chez moi, blessé, réformé, ruiné, sans biens ni ressources. Le hasard me fit rencontrer ici ce digne Aurelly, mon ami dès l’enfance. Avec quelle tendresse il m’offrit un asile ! Il sollicita, il obtint, à mon insu, la place que j’occupe encore ; il fit plus, il vainquit ma répugnance pour un état aussi éloigné de celui que j’avais embrassé. « Prenez, prenez, me dit-il ; et si vous craignez que l’état n’honore pas assez l’homme, ce sera l’homme qui honorera l’état. Plus l’abus d’un métier est facile, moins il faut l’être au choix des gens qui doivent l’exercer ; et qui sait, dans celui-ci, le bien qu’un homme vertueux peut faire ? tout le mal qu’il peut empêcher ? » Son zèle éloquent me gagna ; il m’instruisit au travail ; il me servit de père. Ô mon cher Aurelly !
DABINS
Vous m’avez interdit toute représentation.
MÉLAC PÈRE
N’ajoutez pas un mot. Les cent mille francs que vous tenez en lettres de change sont à moi : puis-je en user mieux au gré de mon cœur ? À l’égard du reste, Saint-Alban est en tournée pour trois mois. Aurelly aura le temps nécessaire…
DABINS
Mais d’un moment à l’autre, il peut vous venir tel ordre…
MÉLAC PÈRE
Je vous ai dit que je vais à Paris ; j’y aurai bientôt recouvré les effets d’Aurelly ; j’en ferai de l’argent, si l’on m’en demande. Ce n’est ici qu’un bon office, comme vous voyez.
DABINS
Monsieur, je vous admire.
MÉLAC PÈRE
Allez, mon ami, qu’il ne vous retrouve point avec moi.
SCÈNE VI
MÉLAC PÈRE, seul.
MÉLAC PÈRE, il s’assied
Ah ! respirons un moment. Cette nouvelle m’avait étouffé… Il riait, le malheureux homme, en regardant sa nièce. Chaque plaisanterie qui lui échappait me faisait frémir.
Il se lève.
Quand je pense qu’il était possible que cet argent m’eût été demandé ! au lieu de venir à son secours, il eût fallu lui annoncer… Ah ! dieux !…
SCÈNE VII
MÉLAC PÈRE, DABINS.
DABINS, accourant avec effroi
Monsieur de Saint-Alban…
MÉLAC PÈRE
Eh bien ?
DABINS
Il arrive.
MÉLAC PÈRE
Saint-Alban !
DABINS
On le conduit ici. Je suis rentré pour vous sauver la première surprise.
SCÈNE VIII
MÉLAC PÈRE, seul.
MÉLAC PÈRE
Saint-Alban !… Que ne suis-je parti ? S’il allait me parler d’argent ! au pis aller, je lui dirais… Je pourrais lui dire que les receveurs particuliers n’ont pas encore… Un mensonge ? Il vaudrait mieux cent fois… Mais je m’alarme, et peut-être il ne fait que passer.
SCÈNE IX
AURELLY, SAINT-ALBAN, MÉLAC PÈRE, MÉLAC FILS.
SAINT-ALBAN, en habit de voyage
Pardonnez à mon empressement, messieurs, l’incivilité de me montrer en habit de voyage.
MÉLAC FILS, à part, avec humeur
Son empressement ! il n’en dit pas l’objet.
MÉLAC PÈRE, à Saint-Alban
Vous voyez que j’y suis moi-même.
SAINT-ALBAN
Partez-vous ?
MÉLAC PÈRE
Avec bien du regret, monsieur, puisque vous arrivez.
AURELLY
Cette course est brusque.
MÉLAC PÈRE
Elle est nécessaire.
AURELLY
Si c’est, comme le dit ton fils, des affaires de compagnie…
MÉLAC PÈRE, embarrassé
De compagnie… relatives à la compagnie… Puis-je voir, sans déplaisir, passer ma survivance à quelque étranger ?
AURELLY, riant
Ah, ah, ah, ah !
SAINT-ALBAN
Il m’est bien agréable d’arriver à temps pour vous arrêter.
AURELLY
Est-ce que je l’aurais laissé partir ?
À Mélac père.
Tu peux renvoyer les chevaux de poste.
MÉLAC PÈRE
Pour quelle raison ?
SAINT-ALBAN
C’est que la place que vous allez solliciter est accordée à monsieur votre fils.
MÉLAC FILS, avec surprise
L’emploi de mon père ?
AURELLY, le contrefait plaisamment
Eh oui ! l’emploi de mon père.
MÉLAC FILS, à part
Ah ! Pauline !
SAINT-ALBAN, remet un papier à Mélac père
En voici l’assurance. Quelque désir que j’aie eu de vous servir en cette affaire, je ne puis vous cacher que vous en devez toute la faveur aux sollicitations de monsieur Aurelly.
MÉLAC PÈRE
Monsieur, son généreux caractère ne se dément point. Mais un autre avait, dit-on, obtenu cette grâce.
AURELLY
C’était moi.
MÉLAC PÈRE
Ce solliciteur dont le crédit…
AURELLY
C’était moi.
MÉLAC PÈRE
Cet homme qui avait pris les devants…
AURELLY
C’était moi. Je m’en occupais depuis longtemps : ne m’a-t-il pas élevé une nièce charmante ?
MÉLAC FILS, vivement
Oui, charmante !
SAINT-ALBAN
Ah ! charmante, en effet.
Mélac rougit de son transport. Saint-Alban le fixe avec curiosité.
AURELLY, prenant les mains de Mélac père
Ne m’a-t-il pas promis d’étendre ses soins jusqu’à mon fils lorsqu’il sera en âge d’en profiter ? Il faut bien que j’établisse le sien, ah, ah, ah, ah !
MÉLAC PÈRE, à part
À quel ami je rends service !
MÉLAC FILS, vivement à Aurelly
C’était donc cela qu’hier au soir… vous feigniez… Quelle surprise ! ah ! monsieur !
À part.
Je ne me sens pas de joie ; courons annoncer cette nouvelle à Pauline.
Il sort en courant.
SCÈNE X
AURELLY, SAINT-ALBAN, MÉLAC PÈRE.
MÉLAC PÈRE
Eh bien !… l’étourdi, qui oublie de vous faire ses remerciements !
AURELLY
Tu renvoies les chevaux ?
MÉLAC PÈRE
Mon voyage est indispensable.
AURELLY
Encore ?
SAINT-ALBAN, à Aurelly
Si c’est pour ce que je présume, je suppléerai à sa course. Mais, avant que d’en parler, recevez mon compliment, monsieur, sur la distinction flatteuse que vous venez d’obtenir. Le plus digne usage des lettres de noblesse est, sans doute, de décorer des citoyens aussi utiles que vous.
AURELLY
Utiles. Voilà le mot. Qu’un homme soit philosophe, qu’il soit savant, qu’il soit sobre, économe, ou brave, eh bien !.. tant mieux pour lui. Mais qu’est-ce que je gagne à cela, moi ? L’utilité dont nos vertus et nos talents sont pour les autres est la balance où je pèse leur mérite.
SAINT-ALBAN
C’est à peu près sur ce pied que chacun les estime.
MÉLAC PÈRE, à part
Comment faire maintenant pour partir ?
AURELLY
Moi, par exemple (je me cite parce qu’il en est question), je fais battre journellement deux cents métiers dans Lyon. Le triple de bras est nécessaire aux apprêts de mes soies. Mes plantations de mûriers et mes vers en occupent autant. Mes envois se détaillent chez tous les marchands du royaume. Tout cela vit, tout cela gagne ; et l’industrie portant le prix des matières au centuple, il n’y a pas une de ces créatures, à commencer par moi, qui ne rende gaiement à l’État un tribut proportionné au gain que son émulation lui procure.
SAINT-ALBAN
Jamais il ne perdra cette belle chaleur.
AURELLY
Et tout l’or que la guerre disperse, messieurs, qui le fait rentrer à la paix ? Qui osera disputer au commerce l’honneur de rendre à l’État épuisé le nerf et les richesses qu’il n’a plus ? Tous les citoyens sentent l’importance de cette tâche : le négociant seul la remplit. Au moment où le guerrier se repose, le négociant a le bonheur d’être à son tour l’homme de la patrie.
SAINT-ALBAN
Vous avez raison.
AURELLY
Mais laissons cette conversation. Monsieur, qui vous ramène sitôt en ville ?
SAINT-ALBAN
Probablement le même objet qui faisait partir monsieur de Mélac. Ma compagnie me rappelle ; elle me charge… Vous permettez que nous traitions devant vous…
AURELLY
Vous vous moquez ! Pour peu que…
SAINT-ALBAN
Il n’y a point de mystère. L’objet de ma mission est de rassembler tous les fonds de cette province épars dans les caisses de nos divers receveurs, et de les faire passer sur-le-champ à Paris.
MÉLAC PÈRE, à part
Qu’entends-je ?
AURELLY
Ce n’est pas l’affaire d’un moment.
SAINT-ALBAN
J’avais d’abord cru l’opération plus pénible : mais j’ai appris, dans ma tournée, que j’avais des grâces à rendre à l’exactitude de monsieur de Mélac : il m’a sauvé les trois quarts de l’ouvrage.
MÉLAC PÈRE, interdit
Monsieur…
AURELLY
Ah ! vous pouvez vous flatter, messieurs, que vous n’avez pas beaucoup de receveurs de cette fidélité ; il est exact et toujours prêt. Il ne fait pas travailler vos fonds, lui !
SAINT-ALBAN
Nous estimons trop monsieur de Mélac pour lui faire un mérite d’une chose aussi simple. Commençons donc par envoyer cet argent si désiré. Alors, dégagé de tous soins, je pourrai jouir du plaisir de philosopher quelques jours avec vous.
Mélac père paraît plongé dans une profonde rêverie.
À Aurelly.
À propos, monsieur, vous ne me dites rien de mademoiselle votre nièce, la plus aimable.
AURELLY
Monsieur, il lui est arrivé un grand malheur.
SAINT-ALBAN
Un malheur !
AURELLY
Oui, monsieur. Elle avait arrangé pour ce soir le plus beau, le plus brillant concert.
SAINT-ALBAN
Qui peut avoir renversé ce charmant projet ?
AURELLY
Faut-il le demander ? notre philosophe. Il nous a remontré qu’en ce temps de crise, mille honnêtes gens étaient peut-être au désespoir sur les payements, et que ce ton de fête… Voyez son air consterné dès qu’on en parle.
MÉLAC PÈRE, revenant à lui
Je… je rêvais aux diverses sommes qui m’ont été remises.
SAINT-ALBAN
J’ai l’état ici. Environ cinq cent mille francs. Voulez-vous que nous passions dans votre cabinet ?
MÉLAC PÈRE, embarrassé
Si vous vous reposiez quelques jours ?
AURELLY
Eh mais ! tu pars !
MÉLAC PÈRE, plus troublé
Je différerais.
SAINT-ALBAN
Ah ! bon Dieu, me reposer ! Il y a cinq nuits que je n’arrête point ; et ce n’est qu’après m’être bien assuré que tous les fonds de la province étaient en vos mains, que j’ai repris ma route pour cette ville.
MÉLAC PÈRE, à part
Tout est perdu !
SAINT-ALBAN, d’un ton dégagé
Je suis d’une paresse… l’ennemi juré du travail. J’ai toutes les peines du monde à m’arracher à l’inaction, pour m’occuper d’affaires ; mais aussi, quand je suis lancé, je ne m’arrête plus que tout ne soit terminé. Il est assez plaisant que cette impatience d’être oisif me tienne lieu du mérite contraire aux yeux de ma compagnie.
AURELLY
Moi, je vous conseille de vous enfermer avant le dîner ; la diligence part cette nuit, vous pourrez y placer le caisson.
SAINT-ALBAN
C’est bien dit.
AURELLY
S’ils font les difficiles, ils ont un fort ballot à moi ; votre argent prendra sa place, il est plus pressé que mon envoi.
SAINT-ALBAN
Rien de plus obligeant.
AURELLY
Allons, allons, débarrassez-vous la tête.
MÉLAC PÈRE, outré, à Aurelly
Et vous, n’embarrassez pas la vôtre, mon officieux ami.
AURELLY
Comment donc !
MÉLAC PÈRE, déconcerté, à Saint-Alban
Monsieur, vous me prenez dans un moment… au dépourvu.
SAINT-ALBAN
Que dites-vous, monsieur ?
MÉLAC PÈRE, à part
Je dis…
Haut.
Ah ! je sens la rougeur qui me surmonte… Il faut l’avouer ; ce que vous me demandez est impossible.
SAINT-ALBAN
Impossible ? Et vous partiez ?
MÉLAC PÈRE, à part
Il est vrai.
SAINT-ALBAN
Savez-vous, monsieur, quels soupçons l’on pourrait prendre ?
AURELLY, vivement
Fi donc, monsieur de Saint-Alban !
SAINT-ALBAN, à Aurelly
Je vous demande pardon ; mais l’air, le ton, les discours, me paraissent si clairs… Ce voyage…
AURELLY
N’y a-t-il pas mille raisons…
SAINT-ALBAN
Un instant, je vous prie. Avez-vous touché le montant de toutes les recettes, monsieur de Mélac ?
MÉLAC PÈRE, accablé
Je ne puis le nier.
SAINT-ALBAN
Pouvez-vous faire partir aujourd’hui tout l’argent que vous devez avoir ?
Mélac père ne répond rien.
Parlez, monsieur ; car mes ordres sont tels, que, sur votre réponse, il faut que je prenne un parti sur-le-champ.
Mélac père rêve, sa tête appuyée sur sa main.
AURELLY, vivement
Vous ne répondez pas ?
MÉLAC PÈRE, outré, à Aurelly
Cruel homme !
À Saint-Alban, d’un air accablé.
Je ne le puis avant trois semaines au moins.
SAINT-ALBAN
Trois semaines ! Il ne m’est pas permis d’accorder trois jours. L’argent est annoncé. — C’est avec regret, Monsieur…
MÉLAC PÈRE
Je ne saurais l’empêcher : mais jamais tant de douleurs à la fois n’ont assailli un honnête homme !
Il sort.
AURELLY, criant
Vous sortez !
SCÈNE XI
AURELLY, SAINT-ALBAN.
SAINT-ALBAN
Y concevez-vous quelque chose ?
AURELLY
Je crois que la tête lui a tourné.
SAINT-ALBAN
Vous sentez que je ne peux me dispenser…
AURELLY
Ne prenez point encore de parti.
SAINT-ALBAN
Monsieur… quoi que vous puissiez dire…
AURELLY
Ayez confiance en moi. Mélac n’est pas capable d’une action vile ni malhonnête.
SAINT-ALBAN
Songez donc qu’il partait. Je répondrais de l’événement à ma compagnie.
AURELLY, vivement
Monsieur… vous allez perdre un honnête homme : son fils, son état, son honneur, tout est abîmé, ruiné.
SAINT-ALBAN
J’en suis au désespoir ; mais, n’étant que chargé d’ordres, il ne m’est pas permis de faire des grâces.
AURELLY
N’a-t-il pas ses cautions ? Que voulez-vous de plus ? Je me fais garant de tout. Donnez-moi le temps d’éclaircir…
SAINT-ALBAN
Un mot, à mon tour. Je ne dois pas prendre le change. Il ne s’agit plus de caution ici. C’est cinq cent mille francs qu’il faut, que j’ai annoncés, que la compagnie attend : avancerez-vous cette somme aujourd’hui ?
AURELLY
À la veille du payement ? Tout le crédit du plus riche banquier ne lui ferait pas trouver un sac dans Lyon.
SCÈNE XII
AURELLY, P AULINE, SAINT-ALBAN.
P AULINE, inquiète
Qu’a donc monsieur de Mélac, mon oncle ? il sort d’avec vous dans un état affreux. J’ai voulu lui parler, il s’est enfermé brusquement sans me répondre.
AURELLY
Eh ! mon enfant, il se trouve un vide de cinq cent mille francs dans sa caisse, on ne sait ni comment, ni pourquoi. Je veux m’éclaircir : monsieur de Saint-Alban refuse le temps nécessaire.
P AULINE, effrayée
Ah ! monsieur, si vous avez de l’estime pour nous…
SAINT-ALBAN, tendrement
De l’estime !
AURELLY
Seulement jusqu’à demain, que je puisse découvrir…
P AULINE
Jusqu’à demain, monsieur. Nous refuserez-vous cette grâce ?
SAINT-ALBAN
Ah ! mademoiselle, je donnerais ma vie pour vous obliger ; mais mon devoir a des droits sacrés que vous ne pouvez méconnaître, vous qui remplissez si bien tous les vôtres.
AURELLY
Différer d’un jour, est-ce une faveur incompatible ?
SAINT-ALBAN
N’abusez point de votre ascendant ; il ne convient à ma mission ni à mon honneur que je vous écoute plus longtemps.
P AULINE, outrée
Comme il vous plaira, monsieur ; mais j’ai assez de confiance en l’honnêteté de monsieur de Mélac pour croire qu’on se trompe à son égard, et qu’il n’aura besoin ni de l’appui de ses amis, ni des grâces de ses chefs.
SAINT-ALBAN
Puissiez-vous dire vrai, mademoiselle ; mais, dans l’état où sont les choses, il n’est pas décent que j’accepte un logement dans cette maison. Pardon si je vous quitte.
AURELLY, avec chaleur
Et moi, je ne vous quitte pas, en quelque endroit que vous alliez.
SCÈNE XIII
P AULINE, seule.
P AULINE, dans l’accablement
Qu’ai-je dit ?… Un trouble affreux m’avait saisie… Je ne l’ai pas assez ménagé… Ma frayeur a-t-elle trahi mon secret ?… Ô Mélac ! S’il avait lu dans mon cœur ! Quel mal j’aurais peut-être fait à ton père ! Il vient.
SCÈNE XIV
P AULINE, MÉLAC FILS.
MÉLAC FILS, entre d’un air transporté
Pauline, Pauline, il faut que ma joie éclate à vos yeux.
P AULINE
Votre joie ?
MÉLAC FILS
Vous savez que rien ne m’intéresse, que ce qui peut nous rapprocher.
P AULINE
Quel moment prenez-vous ! et quel ton !
MÉLAC FILS
Dussiez-vous me traiter d’importun, d’audacieux, c’est celui d’un amant qui peut désormais vous offrir son cœur et sa main.
P AULINE
L’un de nous est hors de sens.
MÉLAC FILS
C’est moi ! c’est moi ! la joie qui me transporte.
P AULINE
La joie !
MÉLAC FILS
Votre oncle ne sort-il pas d’ici ?
P AULINE
Tout ce que j’entends est si contraire à ses discours.
MÉLAC FILS
Il aura voulu vous inquiéter.
P AULINE
M’inquiéter ! Comment ? Pourquoi m’effrayer ?
MÉLAC FILS
Ce n’est qu’un badinage obligeant.
P AULINE, avec dépit
On n’en fait pas d’aussi cruel.
MÉLAC FILS
Quelle charmante colère ! Elle me ravit, elle me touche plus que ma survivance même.
P AULINE
Je ne vous entends pas.
MÉLAC FILS
Ils n’ont rien dit ! La survivance, oui, je l’ai enfin ; Saint-Alban nous en a remis l’assurance ; votre oncle, qui le savait, ne nous l’a caché que pour jouir de notre surprise. Dans l’excès de ma joie, je les ai quittés pour vous en apporter la nouvelle ; et depuis un quart d’heure je maudis les fâcheux qui m’arrêtent. Ah ! Pauline, au lieu de partager cette joie…
P AULINE, d’un ton étouffé
Vous n’avez rien appris de plus ?
MÉLAC FILS
Non.
P AULINE, à part
Je ne puis me résoudre à lui percer l’âme.
MÉLAC FILS
Vous pleurez, ma chère Pauline !
P AULINE
Malheureux ! Vous veniez m’annoncer une nouvelle charmante, il faut que je vous en apprenne une horrible.
MÉLAC FILS
On veut nous séparer ?
P AULINE, hésitant
Ah ! Mélac, si ce qu’on dit est vrai… votre père…
MÉLAC FILS
Mon père ?
P AULINE
On soupçonne…
MÉLAC FILS
Quoi ?
P AULINE
Qu’il aurait détourné les fonds.
MÉLAC FILS
L’argent de sa caisse ?
P AULINE
Voilà ce qu’ils ont dit.
MÉLAC FILS
Quelle horreur !
P AULINE
Saint-Alban n’en a plus trouvé.
MÉLAC FILS
C’est une imposture ; hier au soir j’y comptai cinq cent mille livres : mais il vous aime, et, s’il cherche à nuire à mon père, croyez que c’est pour m’éloigner de vous.
P AULINE
Puissiez-vous n’avoir pas d’autre malheur à redouter ! Non, mon cher Mélac, vous n’aurez jamais de rivaux dans le cœur de Pauline.
MÉLAC FILS
Vous m’aimez !
P AULINE
Que cet aveu soutienne votre courage ; nous en aurons besoin. Saint-Alban est jaloux. Le sort de votre père me fait trembler.
MÉLAC FILS
Lui faites-vous, Pauline, l’injure de le croire coupable ?
P AULINE
Ah ! ne voyez que mon effroi. Mais nous perdons un temps précieux. Courez à votre père, allez le consoler.
MÉLAC FILS
Je vais l’enflammer de courroux contre un traître.
P AULINE
S’il n’y avait que Saint-Alban qui l’accusât… mais mon oncle lui-même…
MÉLAC FILS
Votre oncle !
P AULINE
Il va revenir. Vous connaissez sa franchise ; elle ne lui permet pas toujours de garder, avec les malheureux, les ménagements dont ils ont tant besoin.
MÉLAC FILS
Vous me glacez le sang.
P AULINE
Soyez présent aux explications ; que votre bon esprit en prévienne l’aigreur. Si votre père est embarrassé, mon oncle est le seul dont on puisse espérer un prompt secours…
MÉLAC FILS, troublé
Quoi ! votre oncle est persuadé ?
P AULINE
Craignez surtout de vous oublier avec lui : songez que notre sort en dépend.
Avec une grande effusion.
Mon cher Mélac !… Dans le péril qui nous menace, ah !… vous m’aurez assez méritée, si vous réussissez à m’obtenir.
MÉLAC FILS
Ô mélange inouï !… Non, je ne puis comprendre… N’importe, vous serez obéie. — Je me contiendrai. — Vous connaîtrez, Pauline, s’il est des ordres remplis comme ceux que l’amour exécute.
Il lui baise la main, et ils sortent.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
MÉLAC PÈRE, MÉLAC FILS
MÉLAC PÈRE, avec chagrin.
Ne me suivez pas, mon fils.
MÉLAC FILS
Eh ! le puis-je, mon père ?
MÉLAC PÈRE
Je vous l'ordonne.
MÉLAC FILS
Vous abandonner dans un moment si fâcheux !
MÉLAC PÈRE
Votre douleur m'importune... elle m'offense.
MÉLAC FILS
Je connais trop mon père pour soupçonner rien qui lui soit injurieux. Mais si votre bonté me laissait percer un mystère...
MÉLAC PÈRE
Mon fils !
MÉLAC FILS
Refuserez-vous de m'indiquer les moyens de vous servir ? d'adoucir au moins vos peines ?
MÉLAC PÈRE
Il est des devoirs dont ton âge et ta vivacité t'empêcheraient de sentir toute l'obligation.
MÉLAC FILS
Vous m'avez appris à respecter tous ceux qui sont sacrés pour vous. Ayez confiance aux principes de votre fils ; ce sont les vôtres.
MÉLAC PÈRE
Mon ami, tu commences ta carrière quand je finis la mienne, et l'on voit différemment. L'intérêt du passé touche peu les jeunes gens, ils sacrifient beaucoup à l'espérance. Mais quand la vieillesse vient nous rider le visage et nous courber le corps, dégoûtés du présent, effrayés sur l'avenir, que reste-t-il à l'homme ? L'unique plaisir d'être content du passé. D'un ton plus ferme. J'ai fait ce que j'ai dû ; je vous défends de me presser davantage.
MÉLAC FILS
Les suites de cette journée me font mourir de frayeur.
MÉLAC PÈRE
Saint-Alban est généreux, il ne se déterminera pas légèrement à perdre un homme dont il a pensé du bien jusqu'à ce jour.
MÉLAC FILS
Ah ! mon père, si c'est là l'espoir qui soutient votre courage, le mien m'abandonne entièrement. Saint-Alban est notre ennemi.
MÉLAC PÈRE
Ne faisons point injure, mon fils, à celui qui n'écoute que la voix de son devoir.
MÉLAC FILS
Il aime Pauline. Il n'est revenu que pour elle ; il me croit son rival. Jugez s'il nous hait, et si la jalousie ne lui fera pas pousser les choses...
MÉLAC PÈRE
Elle pourrait l'indisposer ; mais quelle apparence que Saint-Alban...
MÉLAC FILS
En me confiant ce secret, Pauline ne m'a pas caché combien elle s'alarme pour vous.
MÉLAC PÈRE
D'où naîtrait sa jalousie ? — Nuire à ses desseins ! nous ! Y a-t-il un seul instant de notre vie où nous ne missions pas tous nos soins à faire entrer Aurelly dans des vues aussi avantageuses pour sa nièce, s'il avait la folie de s'y refuser ? Courez donc le tirer d'erreur, mon fils. — Mais, non, il convient que ce soit moi-même ; et ce soir... Il fait un mouvement pour sortir.
MÉLAC FILS
Ah ! mon père, arrêtez... Elle m'aime, elle vient de me l'avouer. N'aurai-je donc reçu sa foi que pour la trahir à l'instant ?
MÉLAC PÈRE
Reçu sa foi !
MÉLAC FILS
Le premier usage que je ferais des droits qu'elle m'a donnés, serait de les transmettre à mon ennemi !
MÉLAC PÈRE, s'échauffant.
Des droits ? Quel discours ! quel délire !
MÉLAC FILS
La céder à Saint-Alban me couvrirait de honte inutilement.
MÉLAC PÈRE
Mon fils...
MÉLAC FILS
Pauline outragée me mépriserait sans ratifier cet indigne traité.
MÉLAC PÈRE
Quoi donc, monsieur ! Me croyez-vous déjà si méprisable ? Mon infortune a-t-elle éteint en vous le respect ? Vous ne m'écoutez plus...
MÉLAC FILS
Ah ! mon père !... Ah ! Pauline !
MÉLAC PÈRE
Vous seriez-vous flatté qu'elle se donnerait à vous malgré son oncle ? Vous la connaissez mal. Aurelly n'a jamais eu de vues sur vous, j'en suis certain. Quels sont donc vos projets ?
MÉLAC FILS
Je suis au désespoir.
SCÈNE II
AURELLY, MÉLAC PÈRE, MÉLAC FILS
AURELLY, se met dans un fauteuil en s'essuyant le visage, et dit.
Me voilà revenu.
MÉLAC FILS, tremblant.
Vous quittez Saint-Alban, monsieur ; n'avez-vous rien gagné sur cet homme impitoyable ?
AURELLY, brusquement.
Saint-Alban n'est point dur : c'est un homme juste. Chargé, par sa compagnie, d'ordres pressants, il trouve un vide immense dans la caisse où il venait puiser des ressources ; il m'a objecté mes principes, je suis resté muet. Il allait faire saisir les papiers de monsieur...
MÉLAC FILS, effrayé.
Saisir les papiers !
AURELLY
A peine ai-je obtenu de lui le temps de venir prendre quelque éclaircissement sur une aventure aussi incroyable.
MÉLAC PÈRE
Il m'est affreux de vous affliger ; mais je n'en puis donner aucun, mon ami.
AURELLY
Je rougirais toute ma vie d'avoir été le vôtre, si vous étiez coupable d'une si basse infidélité.
MÉLAC PÈRE
Rougissez donc... car je le suis.
AURELLY, s'échauffant.
Vous l'êtes !
MÉLAC FILS
Cela ne se peut pas.
AURELLY, d'un ton plus doux.
Avez-vous eu l'imprudence d'obliger quelqu'un avec ces fonds ? Parlez. — Au moins vous avez une reconnaissance, un titre, une excuse qui permette à vos amis de s'employer pour vous.
MÉLAC PÈRE, vivement.
Je n'ai pas dit que j'eusse prêté l'argent.
AURELLY
Vous l'aviez lundi.
MÉLAC FILS, tremblant.
Hier encore, je l'ai vu, mon père.
AURELLY
Cent mille francs à vous, destinés à l'établissement de votre fils, où sont-ils ?
MÉLAC PÈRE
Toutes les pertes du monde me toucheraient moins que l'impossibilité de justifier ma conduite.
AURELLY
Vous gardez le silence avec moi ?
MÉLAC FILS
Mon père.
MÉLAC PÈRE
Plus vous êtes mon ami, moins je puis parler.
AURELLY
Votre ami ! je ne le suis plus.
MÉLAC FILS
Ah ! monsieur !
AURELLY
« Si c'était moi ? » me disait-il ce matin. Ainsi donc, en défendant les malhonnêtes gens, c'était ta cause que tu plaidais ?
MÉLAC PÈRE
Je n'ai plaidé que celle des infortunés.
AURELLY
Avec quel sang-froid... Je mourrais de douleur, si rien de semblable...
MÉLAC PÈRE, vivement.
Ami, je n'en suis que trop certain.
AURELLY
Et tu soutiens mes reproches !
MÉLAC PÈRE
Plût au ciel que j'eusse pu les éviter !
AURELLY
En fuyant honteusement.
MÉLAC PÈRE
Moi, fuir !
AURELLY
Ne partiez-vous pas ? Je ne parle point du tort que tu fais à tes garants : mais, malheureux, n'avez-vous donc attendu, pour vous déshonorer, que le temps nécessaire pour apprendre à n'en point rougir ?
MÉLAC FILS, pénétré.
Ah ! monsieur !
MÉLAC PÈRE, avec dignité.
N'avez-vous jamais été blâmé pour l'action même dont votre vertu se glorifiait ?
AURELLY, s'échauffant.
Invoquer la vertu lorsqu'on manque à l'honneur !
MÉLAC FILS, d'un ton sombre.
Monsieur...
MÉLAC PÈRE, avec douceur.
Aurelly, je puis beaucoup souffrir de vous.
AURELLY, avec feu.
Les voilà donc, ces philosophes ! Ils font indifféremment le bien ou le mal, selon qu'il sert à leurs vues !
MÉLAC FILS, plus fort.
Monsieur Aurelly !
AURELLY
Vantant à tous propos la vertu, dont ils se moquent, et ne songeant qu'à leurs intérêts, dont ils ne parlent jamais !
MÉLAC FILS, s'échauffant.
Monsieur Aurelly !...
AURELLY, plus vite.
Comment un principe d'honnêteté les arrêterait-il, eux qui n'ont jamais fait le bien que pour tromper impunément les hommes ?
MÉLAC PÈRE, avec douleur.
J'ai pu quelquefois me tromper moi-même.
AURELLY, en fureur.
Un honnête homme qui s'est trompé ne rougit pas de mettre sa conduite au grand jour.
MÉLAC PÈRE
Il est des moments où, forcé de se taire, il doit se contenter du témoignage de son cœur.
AURELLY, hors de lui.
Le témoignage de son cœur ! L'intérêt personnel renverse ici toutes les idées.
MÉLAC PÈRE, emporté par la chaleur d'Aurelly.
Eh bien ! injuste ami... A part. Ah ! dieux ! qu'allais-je faire ?
AURELLY
Tu voulais parler.
MÉLAC PÈRE, avec chagrin.
Je ne répondrai plus. Il va s'asseoir.
AURELLY, indigné.
Va, tu me fais bien du mal ; tu me rends à jamais soupçonneux, méfiant et dur. Toutes les fois que je verrai l'empreinte de la vertu sur le visage de quelqu'un, je me souviendrai de toi.
MÉLAC FILS, en colère.
Finissez, monsieur !
AURELLY
Je dirai : Ce masque imposteur m'a séduit trop longtemps, et je fuirai cet homme.
MÉLAC FILS
Finissez, vous dis-je ! quittez ce ton outrageant ! De quel droit osez-vous le prendre avec mon père ?
AURELLY
Quel droit, jeune homme ? Celui que toute âme honnête a sur un coupable.
MÉLAC FILS
L'est-il à votre égard ?
AURELLY
Oui, puisqu'il se manque à lui-même.
MÉLAC FILS, outré.
Arrêtez, ou je ne garde plus de mesure avec vous !...
MÉLAC PÈRE, se levant.
Quel emportement, mon fils ! Il a raison ; et si j'avais à rougir de ma conduite, les reproches de cet honnête homme... Laissez-nous.
SCÈNE III
AURELLY, PAULINE, MÉLAC FILS, MÉLAC PÈRE
PAULINE
Un instant a détruit le bonheur et la paix de notre maison ! — Ah ! mon oncle !
AURELLY
Tu me vois entre la conduite du père qui m'indigne, et la présomption du fils qui me menace.
PAULINE
Lui !... vous, Mélac !
MÉLAC FILS, tremblant.
Il outrage mon père sans ménagement. J'ai longtemps souffert...
PAULINE, bas.
Imprudent !
MÉLAC FILS
Pauline !
MÉLAC PÈRE, à son fils.
Sortez ; je vous l'ordonne.
MÉLAC FILS, furieux.
Oui, je sors. A part. Mais l'odieux instigateur de tant de cruauté...
PAULINE
Il va se perdre.
MÉLAC PÈRE, saisit le bras de son fils.
Qu'avez-vous dit ?
MÉLAC FILS
J'ai dit... Il se retient pour cacher son projet. ... que je ne vis jamais tant de cruauté. Il sort.
SCÈNE IV
AURELLY, PAULINE, MÉLAC PÈRE
PAULINE, le regardant aller avec effroi.
Ciel ! détournez les malheurs qui nous menacent aujourd'hui !
AURELLY
Il s'obstine au silence, et je ne puis rien découvrir.
PAULINE, à Mélac père.
Ah ! mon bon ami, pourquoi craignez-vous de déposer votre secret dans le sein de mon oncle ? Il vous aime de si bonne foi !
AURELLY, indigné.
Moi ! je l'aime ?
PAULINE, avec ardeur.
Oui, vous l'aimez : ne vous en défendez pas.
AURELLY, douloureusement.
Eh bien ! oui, je l'aime, et c'est ma honte ; mais je ne l'estime plus ; voilà mon malheur. Il m'est affreux de renoncer à l'opinion que j'avais de lui. La perte entière de ma fortune m'eût été moins sensible.
MÉLAC PÈRE, attendri.
Aurelly, attends quelques jours avant de juger ton ami. Ta généreuse colère me pénètre de respect. Crois que, sans les plus fortes raisons...
AURELLY
En est-il contre mes instances ? Parle, malheureux ! Coupable ou non, si je puis te servir !...
PAULINE
Voyez la douleur où vous nous plongez.
MÉLAC PÈRE, pénétré.
Mes chers amis, l'honneur me défend de parler. Je ne suis pas encore coupable ; je le deviendrais, si je restais ici plus longtemps. La moindre indiscrétion... Ce moment difficile ne peut-il être justifié par ma constante amitié pour vous ? Croyez que, pour se plaire avec d'aussi honnêtes gens, il faut l'être soi-même. Il sort.
SCÈNE V
AURELLY, PAULINE
PAULINE
Je sens qu'il dit vrai.
AURELLY, encore échauffé.
Quel argument ! Et les fripons aussi se plaisent avec les honnêtes gens ; car ils trouvent leur compte dans la bonne foi de ceux-ci. Plus doux. Cependant, il faut l'avouer, il m'a remué jusqu'au fond de l'âme.
PAULINE
Non, il n'est pas coupable. Il aura rendu quelque grand service, dont tout le mérite, à ses yeux, est peut-être de rester ignoré.
AURELLY
Mais manquer de fidélité !...
PAULINE
Avec un homme du caractère de monsieur de Mélac, je suis tentée de respecter tout ce que je ne puis comprendre.
AURELLY
Quelque usage qu'il ait fait de ces fonds, il est inexcusable... Et partir !
PAULINE
Une voix intérieure me dit que ce crime apparent est peut-être, en lui, le dernier effort d'une vertu sublime. D'un ton moins assuré. Et son malheureux fils, mon oncle, ne vous fait-il pas compassion ? A quelle extrémité l'amour de son père vient de le porter contre vous, qu'il chérit si parfaitement !
AURELLY
Il est vif, mais son cœur est honnête. Eh ! ma Pauline, ce que je regrette le plus est de n'avoir pu fonder sur lui le bonheur de mes vieux jours.
PAULINE, à part.
Qu'entends-je ! Haut. Ah ! monsieur, n'abandonnez pas votre ami : soyez sûr qu'il justifiera ce que vous aurez fait pour lui.
AURELLY
Ta faiblesse diminue la honte que j'avais de la mienne. Tu me presses de le servir... apprends que je l'ai tenté. J'ai offert ma garantie à Saint-Alban.
PAULINE
Il la refuse ?
AURELLY
Il m'a montré des ordres si formels !... Il ne peut différer d'envoyer la somme annoncée.
PAULINE, d'un ton insinuant.
N'y a-t-il donc aucun moyen de la faire, cette somme ?
AURELLY
Cinq cent mille francs ! à la veille du payement ! Crois, mon enfant, que, sans les fonds que Dabins reçoit de Paris en ce moment, j'eusse été moi-même fort embarrassé.
PAULINE
Vous m'avez dit souvent que vous aviez beaucoup de ces effets que l'on pouvait fondre au besoin.
AURELLY
Il est vrai qu'il m'en reste à Paris pour cinq cent mille francs, chez mon ami Préfort.
PAULINE
Chez monsieur de Préfort... Et ne sont-ils pas bons ?
AURELLY
Excellents, pareils à ceux dont il me fait passer la valeur aujourd'hui. Mais tout ne m'appartient pas : il y a cent mille écus auxquels je ne puis toucher. C'est un dépôt... sacré.
PAULINE
Votre fortune est plus que suffisante pour assurer cette somme à son propriétaire.
AURELLY, avec chaleur.
Voulez-vous que je me rende coupable de l'abus de confiance que je reproche à ce malheureux ? La seule chose peut-être sur laquelle il ne puisse y avoir de composition, c'est un dépôt. De l'argent prêté, on l'a reçu pour s'en servir ; mille raisons peuvent en faire excuser le mauvais emploi ; mais un dépôt... Il faut mourir auprès.
PAULINE
Si l'on parlait à celui de qui vous le tenez ?
AURELLY
Apprends qu'il n'en a ramassé les fonds que pour acquitter une dette... immense. Il les destine à réparer, s'il peut, des torts ! Mais tu m'accuserais de dureté... Tu veux le voir ; parle-lui, j'y consens ; il est prêt à t'entendre ; et cet homme... c'est moi.
PAULINE, avec joie.
Ah ! je respire. Nos amis seront sauvés.
AURELLY
Avant que d'être généreux, Pauline, il faut être juste.
PAULINE
Qui oserait vous taxer de ne pas l'être ?
AURELLY
Toi-même, à qui je vais enfin confier le secret de cet argent. Écoute, et juge-moi... Je fus jeune et sensible autrefois. La fille d'un gentilhomme (peu riche, à la vérité) m'avait permis de l'obtenir de ses parents. Ma demande fut rejetée avec dédain. Dans le désespoir où ce refus nous mit, nous n'écoutâmes que la passion. Un mariage secret nous unit. Mais la famille hautaine, loin de le confirmer, renferma cette malheureuse victime, et l'accabla de tant de mauvais traitements, qu'elle perdit la vie, en la donnant à une fille... que les cruels dérobèrent à tous les yeux.
PAULINE
Cela est bien inhumain !
AURELLY
Je la crus morte avec sa mère : je les pleurai longtemps. Enfin j'épousai la nièce du vieux Chardin, celui qui m'a laissé cette maison de commerce. Mais le hasard me fit découvrir que ma fille était vivante. Je me donnai des soins. Je la retirai secrètement ; et, depuis la mort de ma femme, j'ai pris tous les ans, sur ma dépense, une somme propre à lui faire un sort indépendant du bien de mon fils. Voilà quelle est la malheureuse propriétaire de ces cent mille écus : crois-tu, mon enfant, qu'il y ait un dépôt plus sacré ?
PAULINE
Non ; il n'en est pas.
AURELLY
Puis-je toucher à cet argent ?
PAULINE
Vous ne le pouvez pas. Pauvre Mélac ! Mais vous êtes attendri ; je le suis moi-même. Pourquoi donc cette infortunée m'est-elle inconnue ? pourquoi me faites-vous jouir d'un bien-être et d'un état qui lui sont refusés ?
AURELLY
Tu connais le préjugé. Ma nièce est honorablement chez moi ; ma fille ne pouvait y demeurer sans scandale ; et celui qui a manqué à ses mœurs n'en est pas moins tenu de respecter celles des autres.
PAULINE, avec chaleur.
Je brûle de m'acquitter envers elle de tout ce que je vous dois ; allons la trouver. Faisons-lui part de nos peines. Elle est votre fille : peut-elle n'être pas compatissante et généreuse ?
AURELLY
Que dis-tu, Pauline ? Tout son bien ! le seul dédommagement de son infortune, tu veux le lui arracher !
PAULINE
Nous aurons fait notre devoir envers nos amis.
AURELLY
Elle se doit la préférence.
PAULINE
Elle peut nous l'accorder.
AURELLY
Mettez-vous à sa place. une telle proposition...
PAULINE
Ah ! comme j'y répondrais !
AURELLY
Si elle nous refuse ?
PAULINE
Nous ne l'en aimerons pas moins ; mais n'ayons aucun reproche à nous faire.
AURELLY
Tu l'exiges ?
PAULINE, vivement.
Mille, mille raisons me font un devoir de la connaître.
AURELLY, d'une voix étouffée.
Ah ! ma Pauline !
PAULINE
Qu'avez-vous ?
AURELLY
Ta sensibilité m'ouvre l'âme ; et mon secret...
PAULINE
Ne regrettez pas de me l'avoir confié !
AURELLY
Mon secret s'échappe avec mes larmes.
PAULINE
Mon oncle !...
AURELLY
Ton oncle !
PAULINE
Quels soupçons !
AURELLY
Tu vas me haïr.
PAULINE
Parlez.
AURELLY
O précieux enfant !
PAULINE
Achevez !
AURELLY, lui tend les bras.
Tu es cette fille chérie.
PAULINE, s'y jette à corps perdu.
Mon père !
AURELLY, la soutient.
Ma fille ! ma fille ! la première fois que je me permets ce nom, faut-il le prononcer si douloureusement ?
PAULINE, veut se mettre à genoux.
Ah ! mon père !
AURELLY, la retient.
Mon enfant... console-moi : dis-moi que tu me pardonnes le malheur de ta naissance ! Combien de fois j'ai gémi de t'avoir fait un sort si cruel !
PAULINE, avec un grand trouble.
N'empoisonnez pas la joie que j'ai d'embrasser un père si digne de toute mon affection.
AURELLY
Eh bien, ma Pauline, ma chère Pauline (car ta mère que j'ai tant aimée se nommait ainsi), ordonne, exige. Tu m'as arraché mon secret ; mais pouvais-je disposer de ton bien sans ton aveu ?
PAULINE
C'est le vôtre, mon père. Ah ! s'il m'appartenait...
AURELLY
Il est à toi : plus des deux tiers est le fruit de l'économie avec laquelle tu gouvernes cette maison. Prescris-moi seulement la conduite que tu veux que je tienne aujourd'hui.
PAULINE, vivement.
Peut-elle être douteuse ? Mon père, allez, prenez ce bien ; offrez ces effets à Saint-Alban, qu'ils servent à le désarmer, à sauver nos amis.
AURELLY
Que te restera-t-il ?
PAULINE
Vos bontés.
AURELLY
Je puis mourir.
PAULINE
Cruel que vous êtes !
AURELLY, la serre contre son sein.
Mon cœur est plein : le tien l'est aussi. Retire-toi. Il faut que je me remette un moment du trouble où cette conversation m'a jeté.
PAULINE, avec un sentiment profond.
Ah ! Mélac !... Que je suis heureuse !... Elle sort.
SCÈNE VI
AURELLY, seul
AURELLY
Je suis tout ému. Quel prix la reconnaissance de cet enfant met aux soins qu'il s'est donnés pour son éducation ! Allons donc. Il faut le tirer de ce mauvais pas, toute misérable qu'est sa conduite. Ce qu'il ne mérite plus, je me le dois... pour l'honneur d'une amitié de cinquante ans... pour son fils, qui est un bon sujet... Le plus pressé maintenant, c'est de voir le fermier général. Il soupire. Non, je ne regrette pas l'argent ; mais c'est qu'au fond du cœur, je ne fais plus le moindre cas de cet homme-là.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
André, seul.
ANDRÉ, en papillotes et en veste, un plumeau à la main.
« Imbécile ! benêt ! Fais par-ci, va-t'en là. Qu'on ferme ma porte pour tout le monde. Laisse entrer M. Saint-Alban. » Mille ordres à la fois ! Comme si on était un sorcier pour retenir tout ça !... Parce qu'ils sont en querelle, il faut qu'un pauvre domestique... Euh ! que je voudrais bien !... Je voudrais que chacun ne fût pas plus égal l'un que l'autre. Les maîtres seraient bien attrapés ! Oui ! et mes gages, qui est-ce qui me les payerait ?
SCÈNE II
Saint-Alban, André.
SAINT-ALBAN
Monsieur Aurelly est-il au logis, André ?
ANDRÉ
Non, monsieur, pour personne ; mais ce n'est pas pour monsieur que je dis ça : il faut que vous entriez, vous. Il va descendre : monsieur veut-il que je l'aille avertir ?
SAINT-ALBAN
Non ; il peut être occupé ; j'attendrai.
Il se promène, et dit à lui-même.
Le devoir me presse d'agir... l'amour me retient... la jalousie... Non, jamais mon cœur ne fut plus tourmenté. S'aimeraient-ils ? La douleur qu'elle a laissé voir ce matin était trop vive ! André.
ANDRÉ
Monsieur m'appelle ?
SAINT-ALBAN, à part.
Ce garçon est naïf ; faisons-le jaser.
Haut, en s'asseyant.
Mon cher André...
ANDRÉ
Monsieur est plus bon que je ne mérite.
SAINT-ALBAN
Où est ta jeune maîtresse ?
ANDRÉ
Ah ! monsieur ! On était si gai les autres voyages, quand vous arriviez ! ce n'est pas par intérêt que je le dis : mais de ce que vous ne logez plus ici, ça fait une peine à tout le monde... Mameselle pleure, pleure, pleure ! et notre maître !... On a servi le dîner : M. de Mélac, son fils, personne ne s'est mis à table ; ni monsieur non plus, ni mameselle non plus.
SAINT-ALBAN, à lui-même.
Ni mademoiselle non plus ! pleurer ! ne rien prendre ! il y a plus que de l'amitié ; la reconnaissance ne va pas si loin.
ANDRÉ
Moi, je suis si triste, qu'en vérité, hors mes repas, tout est resté à faire aujourd'hui.
SAINT-ALBAN
Mais dis-moi, André ; est-ce qu'on ne parle pas quelquefois de la marier ?
ANDRÉ
Oh! que oui, très souvent. Bien des gens de Lyon l'ont demandée ; mais bernique, pas pour un diantre ! notre maître s'y entête.
SAINT-ALBAN
Et ces refus paraissent-ils la contrarier, l'affliger ?
ANDRÉ
Elle ? ah ! vous la connaissez bien ! Un mari ? elle s'en soucie... comme moi. Pourvu qu'elle soit obligeante à ravir, qu'elle veille sur toute la maison, qu'elle épargne le bien de son oncle, et qu'elle donne tout son chétif avoir aux pauvres gens, elle est gaie comme un pinson.
SAINT-ALBAN, à part.
Quel éloge ! dans une bouche maladroite ! Il m'enflamme.
Il tire sa bourse.
Tiens, ami, prends ceci, et dis-moi encore...
ANDRÉ
Un louis ! oh ! mais... si ce que monsieur voudrait savoir était un mal !...
SAINT-ALBAN
Non, c'est ton honnêteté que je récompense. Nous raisonnons... Entre tous les gens qui ont des vues sur la demoiselle, j'aurais pensé que le jeune Mélac...
ANDRÉ
Eh bien, monsieur me croira s'il voudra, mais cette idée-là m'est aussi venue plus de cent fois pour eux. Pas vrai que ça ferait un bien gentil ménage ?
SAINT-ALBAN, avec chagrin.
Elle et lui ?
ANDRÉ
Ah ! c'est qu'elle est si joliment tournée à son humeur ! et c'est qu'il l'aime ! il l'aime !
SAINT-ALBAN, à lui-même.
Il l'aime !... Pourquoi m'en troubler ? J'ai dû m'y attendre. Qui ne l'aimerait pas ?
ANDRÉ
Il n'y a que ceux qui ne l'ont jamais vue...
SAINT-ALBAN
Et... crois-tu que ta jeune maîtresse lui accorde du retour ?
ANDRÉ, cherchant à comprendre.
Du retour ?
SAINT-ALBAN
Oui.
ANDRÉ, riant niaisement.
Ah ! ah ! ah ! je vois bien à peu près ce que monsieur veut dire. — Mais tenez, il ne faut pas mentir en conscience ; tout ce que je sais, c'est que je sais bien que je n'en sais rien.
SAINT-ALBAN, à lui-même.
S'il en était préféré ! dans l'intimité où vivent leurs parents, aurait-on manqué de les unir ?
ANDRÉ
Ils ne sont pas désunis pour ça. Quoiqu'elle le gronde toujours, il ne saurait être une heure sans venir faire le patelin autour d'elle ; et quand il peut attraper quelque morale, il s'en va content !...
SAINT-ALBAN
C'est assez, ami.
A lui-même.
Sans doute ils attendaient cette survivance pour conclure... et moi je l'apporte ! Je forge l'obstacle que je redoute ! ah ! ma jalousie s'en irrite... Qu'on est prêt d'être injuste quand on est amoureux !
ANDRÉ, à part.
Il faut que ces grands génies aient bien de l'esprit, de pouvoir penser comme ça tout seuls à quelque chose. J'ai beau faire, moi, dès que je veux songer à penser, je m'embrouille, et l'envie de dormir me prend tout de suite.
Il sort en voyant entrer son maître.
SCÈNE III
Saint-Alban, Aurelly.
AURELLY
Ah! monsieur, pardon ; vous m'avez prévenu, j'allais passer chez vous.
SAINT-ALBAN
Je viens vous dire qu'il m'est impossible de différer plus longtemps. Cette journée presque entière, accordée à vos instances, n'a mis aucun changement dans nos affaires.
AURELLY
Elle en a mis beaucoup.
SAINT-ALBAN
A-t-on trouvé les fonds ?
AURELLY
J'en fais bon pour Mélac.
SAINT-ALBAN
Vous payez les cinq cent mille francs ?
AURELLY
Cent mille écus que j'emprunte, le reste à moi ; le tout en un mandat sur mon correspondant de Paris, payable à votre arrivée.
SAINT-ALBAN, à part.
Le mariage est certain, on ne fait pas de tels sacrifices.
Haut.
J'admire votre générosité. Je recevrai la somme que vous offrez ; mais... je ne puis me dispenser de rendre compte.
AURELLY
Quelle nécessité ?
SAINT-ALBAN
Ce que vous faites pour Mélac ne le lave pas de l'abus de confiance dont il s'est rendu coupable. Lorsqu'on ne vous fait rien perdre, la même chose peut arriver encore, et vous ne serez pas toujours d'humeur à...
AURELLY
En ce cas, monsieur... je reprends ma parole : c'est son honneur seul qui me touche ; et, si je ne le sauve pas en acquittant sa dette, il est inutile que je me dépouille gratuitement.
SAINT-ALBAN
Vous désapprouvez ma conduite ?
AURELLY
Je n'entends rien à votre politique. Que Mélac soit coupable de mauvaise foi ou seulement d'imprudence, en rejetant mes conditions vous risquez...
SAINT-ALBAN
Je ne les rejette pas ; mais il faut m'expliquer.
AURELLY
J'écoute.
SAINT-ALBAN
Vous voulez sa grâce entière ?
AURELLY
Sans restriction.
SAINT-ALBAN
J'irai, pour vous obliger, jusqu'au dernier terme de mon pouvoir.
AURELLY
Quelle étendue y donnez-vous ?
SAINT-ALBAN
Celle que vous y donneriez vous-même. Vous n'exigez pas que je sauve sa réputation aux dépens de mon honneur ?
AURELLY
Il y aurait encore plus d'absurdité que d'injustice à le proposer.
SAINT-ALBAN
Les intérêts de la compagnie à couvert par vos offres, on peut faire grâce à votre homme de l'opprobre qu'il a mérité ; mais je deviendrais coupable, si je lui confiais plus longtemps une recette...
AURELLY
Vous lui ôtez sa place ?
SAINT-ALBAN
La lui laisseriez-vous ?
AURELLY
Ah monsieur, je vous prie.
SAINT-ALBAN
Faites un pas de plus.
AURELLY
Comment ?
SAINT-ALBAN
Vous avez de l'honneur : osez me le conseiller.
Aurelly baisse la tête sans répondre.
J'espère que vous distinguerez ce que je puis accorder, et ce que le devoir m'interdit ; j'accepte l'argent ; je me tairai : mais j'exige qu'il se défasse à l'instant de son emploi sous le prétexte qu'il voudra.
AURELLY
J'avoue qu'il n'est pas digne de le garder ; mais son fils ? cette survivance ? tant de démarches pour l'obtenir ?...
SAINT-ALBAN
Son fils qui nous en répondrait ?
AURELLY
Moi.
SAINT-ALBAN
C'est beaucoup faire pour eux.
AURELLY
J'ai vingt moyens de m'assurer de lui.
SAINT-ALBAN, rêvant.
J'avoue que... je... je n'ai point d'objection personnelle contre le jeune homme : et, dans le dessein où je suis de vous demander une grâce pour moi-même...
AURELLY
Je pourrais vous obliger ?
SAINT-ALBAN
Sur un point de la plus haute importance.
AURELLY, vivement.
Tenez-moi pour déshonoré, si je vous refuse.
SAINT-ALBAN
Puisque vous m'encouragez, je vais parler. Vous connaissez ma fortune, mes mœurs ; vous avez une nièce adorable ; elle m'a charmé ; je l'aime, et je vous demande sa main, comme la plus précieuse faveur.
AURELLY, stupéfait.
Vous me demandez... ma Pauline ?
SAINT-ALBAN
Auriez-vous pris des engagements ?
AURELLY, embarrassé.
En vérité, ce n'est pas cela ; mais si vous la connaissiez mieux...
SAINT-ALBAN
Je l'ai plus étudiée que vous ne pensez.
AURELLY
Cette enfant n'a pas de fortune...
SAINT-ALBAN
Sur un mérite comme le sien, c'est une différence imperceptible.
AURELLY, à part.
Comment sortir de ce nouvel embarras ?
SAINT-ALBAN
Vous m'avez flatté que je ne serais point rejeté.
AURELLY
Monsieur !... vous n'êtes pas fait pour l'être.
SAINT-ALBAN
Et cependant...
AURELLY, embarrassé.
Soyez certain qu'elle est trop honorée de votre recherche, et que l'obstacle ne viendra pas de ma part. Mais...
SAINT-ALBAN
Vous me la refusez ?
AURELLY
Croyez que... Avant de vous répondre, il faut que je prévienne ma nièce.
SAINT-ALBAN
Souvenez-vous, monsieur, que vous n'avez point d'engagement.
AURELLY
Et l'affaire de Mélac ?
SAINT-ALBAN
Ce soir, nous en terminerons deux à la fois.
SCÈNE IV
Aurelly, seul.
AURELLY
Il sort mécontent. Qu'est-ce que ce monde, et comme on est ballotté !... Le père et le fils sont perdus, s'il se croit refusé... Et comment oser l'accepter ?... L'argent ! l'argent les sauvera-t-il encore ? N'importe, ôtons-lui ce prétexte de leur nuire... Et demandez-moi pourquoi tout ce désordre ? Parce qu'un misérable homme, qu'il ne faudrait jamais regarder si l'on faisait son devoir, oublie le sien, et pour un vil intérêt...
SCÈNE V
Aurelly, Dabins.
AURELLY, continuant.
D'où sortez-vous donc, Dabins ? Voilà quatre fois que j'entre au bureau pour vous parler.
SCÈNE VI
Mélac père, Dabins, Aurelly.
AURELLY, apercevant M. de Mélac.
Ah voici l'autre. Il vaut mieux s'en aller que de se mettre en colère.
Il sort.
SCÈNE VII
Dabins, Mélac père.
MÉLAC PÈRE, le regardant aller.
O respectable ami !
A Dabins.
Qu'avez-vous à m'annoncer de si pressé, monsieur Dabins ?
DABINS
Monsieur, c'est avec douleur que je le dis : il n'est plus temps de se taire, il faut tout déclarer.
MÉLAC PÈRE, échauffé.
Qu'est-ce à dire ? tout déclarer !
DABINS
L'affaire est sur le point d'éclater ; les apparences vous accusent.
MÉLAC PÈRE
Les apparences ne peuvent inquiéter que celui qui s'est jugé coupable.
DABINS
Qu'opposerez-vous aux faux jugements, à l'injure, aux clameurs ?
MÉLAC PÈRE
Rien ; le silence, et la fermeté que donne l'estime de soi-même.
DABINS
Les biens de votre ami sont suffisants... on prendra des mesures.
MÉLAC PÈRE, impatient.
Et, si je dis un mot, il manque demain matin.
DABINS, du même ton.
Et, si vous ne le dites pas, vous êtes perdu ce soir même. Non, je ne puis souffrir.
MÉLAC PÈRE, violemment.
Monsieur Dabins, souvenez-vous que votre père mourant ne vous a pas vainement recommandé à ma bienfaisance : souvenez-vous que je vous ai élevé ; que je vous ai placé chez Aurelly ; que mon estime seule vous a valu sa confiance : voulez-vous la perdre, cette estime ? et le premier devoir de l'honnête homme n'est-il pas de garder le secret confié ?
DABINS
Eh, monsieur ! quand la discrétion fait plus de maux qu'elle ne peut en prévenir...
MÉLAC PÈRE
A qui de nous deux appartient le jugement de mes intérêts ?... Mais je m'échauffe, et deux mots vous fermeront la bouche. De quoi s'agit-il en ce commun effroi ? De peser les risques de chacun et d'écarter le plus pressant ?
DABINS
Oui, monsieur.
MÉLAC PÈRE
Si je me préfère à mon ami, quel sera son sort ? La confiance publique dont un négociant est honoré ne souffre pas deux atteintes. Quoi qu'on puisse alléguer, après un défaut de payement, le coup fatal au crédit est porté ; c'est un mal sans remède ; et, pour Aurelly, c'est la mort.
DABINS
Il y a tout lieu de le craindre.
MÉLAC PÈRE
Si je me tais, un soupçon tient, il est vrai, mon honneur en souffrance ; mais à l'aveu d'un service que les grands biens d'Aurelly rendent tout naturel, avec quelque rigueur qu'on me juge, il est même douteux qu'on m'en fasse un reproche. Ayant donc à choisir entre sa perte inévitable et le danger incertain qui me menace, croyez-vous que j'aie pris conseil d'une aveugle amitié, qui pût déshonorer mon jugement ? Non, monsieur ; j'ai prononcé, comme un tiers l'aurait fait, en préférant, non ce qui me convient, mais ce qui convient aux circonstances ; non ce que je puis, mais ce que je dois. Vous m'avez entendu ?
DABINS
Monsieur, je me tairai ; mais, pour l'exemple des hommes, il faudrait bien que de pareils traits...
MÉLAC PÈRE
Laissons la maxime et l'éloge aux oisifs ; faisons notre devoir, le plaisir de l'avoir rempli est le seul prix vraiment digne de l'action. Que fait mon fils ? j'en suis inquiet. L'avez-vous vu ?
DABINS
Ah c'est pour lui surtout que je vous presse ; il a répandu devant moi des larmes si amères, et m'a quitté avec une impatience, un sentiment si douloureux !... Mais quel danger de vous confier à lui ? Encouragé par votre exemple, il se calmerait, il vous consolerait.
MÉLAC PÈRE
Me consoler ? Mon ami, l'expérience de toute ma vie m'a montré que le courage de renfermer ses peines augmente la force de les repousser ; je me sens déjà plus faible avec vous que dans la solitude. Eh quel secours tirerais-je de mon fils ? Je crains moins sa douleur que son enthousiasme ; et, si je suis à peine maître de mon secret, comment contiendrais-je cette âme neuve et passionnée ?
SCÈNE VIII
Mélac père, Dabins, Mélac fils, plongé dans une noire rêverie.
MÉLAC PÈRE
Le voici ; vous l'avez bien dépeint.
Ils se retirent au fond du salon.
DABINS
Eh parlez-lui, monsieur.
MÉLAC PÈRE
Sauvons-nous d'un attendrissement inutile.
SCÈNE IX
Mélac fils, seul.
MÉLAC FILS, il marche lentement, d'un air absorbé, et s'échauffe par degrés en parlant.
Ah ! cet odieux Saint-Alban, je l'ai cherché partout sans le rencontrer... Le déshonneur de mon père est-il déjà public ? On s'éloigne... on me fuit... Je perds en un instant la fortune, l'honneur, toutes mes espérances... et Pauline... Pauline !... Elle m'évite à présent... La générosité est un accès... la chaleur d'un moment... mais la réflexion a bientôt détruit ce premier prestige de la sensibilité.
SCÈNE X
Pauline, Mélac fils.
Pauline a entendu les dernières phrases de son amant ; elle voit sa douleur, et s'approche avec une vive émotion.
MÉLAC FILS, l'aperçoit, et continue.
Qu'une stérile compassion ne vous ramène pas, mademoiselle. Je sais que je vous ai perdue ; je connais toute l'horreur de mon sort. Laissez-moi seul à ma douleur.
PAULINE
Cruel !...
MÉLAC FILS
Vos consolations ne pourraient que l'irriter.
PAULINE
Comme le malheur vous rend injuste et dur ! La crainte qu'on ne pense mal de vous vous donne mauvaise opinion du cœur de tout le monde. Votre ardente vivacité vous a déjà fait manquer à mon oncle...
MÉLAC FILS, avec feu.
Il insultait mon père. Avec quelle cruauté il lui développait tout ce que notre situation a d'odieux ! S'il n'eût pas été votre oncle...
PAULINE
Ingrat, à l'instant où vous allez tout lui devoir, pendant que son attachement lui fait payer toute la somme à Saint-Alban.
MÉLAC FILS, avec joie.
Que dites-vous ? Il nous sauve l'honneur ?
PAULINE
Il va plus loin... son cœur, qui vous chérit...
MÉLAC FILS, vivement.
Achevez, Pauline, achevez ; ne craignez pas de mettre le comble à ma joie. Il me donne sa nièce ?
PAULINE, timidement.
Ah! Mélac, ne parlez plus de sa malheureuse nièce.
MÉLAC FILS
Comment ?
PAULINE
Sa fille.
MÉLAC FILS
Sa fille !
PAULINE
Sa fille, fruit d'une union ignorée, qui vous connaît, qui vous aime, offre à votre père cent mille écus qu'elle tient des dons et des épargnes du sien.
MÉLAC FILS, avec indignation.
Au prix de m'épouser ? Nous n'étions pas assez avilis ; il nous manquait cet opprobre.
PAULINE, pleurant.
J'ai bien prévu que votre âme orgueilleuse rejetterait un pareil bienfait.
MÉLAC FILS, furieux.
Il me fait horreur ! le service, et celui qui l'offre, et celle qui le rend, je les déteste tous... C'était donc pour cela qu'il éloignait toute idée de notre union ? Il me gardait cette honte ; il me méprisait, même avant que le malheur m'eût réduit à souffrir tous les outrages. Mais je le jure à vos pieds, Pauline ; fût-elle cent fois plus généreuse, la fille sans nom, sans état, et désavouée de ses parents, ne m'appartiendra jamais.
PAULINE
Vous la connaissez mal ; elle n'a eu en vue que votre père.
MÉLAC FILS
Mon père ! faut-il donc nous sauver d'une infamie par une autre ?... Vous pleurez, ma chère Pauline ; craignez-vous que la nécessité ne me fasse enfin contracter un indigne engagement ?
PAULINE, outrée.
Non, je ne suis plus même assez heureuse pour le craindre ; vous avez prononcé votre arrêt et le mien. Cette infortunée que vous insultez avec tant d'inhumanité...
MÉLAC FILS, effrayé.
Cette infortunée...
PAULINE
Elle est devant vos yeux.
MÉLAC FILS
Vous ?
PAULINE, tombant sur un siège.
J'avais le cœur percé de cette nouvelle, et vous avez achevé de le déchirer.
MÉLAC FILS, à ses pieds.
O douleur ! Pauline, ne me tendiez-vous ce piège que pour me rendre aussi coupable ?
PAULINE
Laissez-moi.
MÉLAC FILS
Pourquoi ne pas m'apprendre...
PAULINE
L'avez-vous permis ? Votre emportement a fait sortir de votre bouche l'affreuse vérité : monsieur, il n'est plus temps de désavouer vos sentiments.
MÉLAC FILS, se relève furieux.
Osez-vous bien vous prévaloir d'une erreur qui fut votre ouvrage ? osez-vous m'opposer le désordre d'un désespoir que vous avez causé vous-même ? Je voyais les puissants ressorts qu'on faisait agir contre nous ; je disais : Je la perds. Je m'armais, à vos yeux, de toute la force dont je prévoyais avoir besoin. Suis-je donc un dénaturé, un monstre ? Et quel est l'homme assez barbare pour imputer à d'innocentes créatures un mal qu'elles ne purent empêcher ?
PAULINE, pleurant.
Non, non.
MÉLAC FILS, plus vite.
La faute de leurs parents leur ôte-t-elle une qualité, une seule vertu ? Au contraire, Pauline, et vous en êtes la preuve ; il semble que la nature se plaise à les dédommager de nos cruels préjugés par un mérite plus essentiel.
PAULINE
Ce préjugé n'en est pas moins respectable.
MÉLAC FILS, avec chaleur.
Il est injuste, et je mettrai ma gloire à le fouler aux pieds.
PAULINE
Il subsistera dans les autres.
MÉLAC FILS
Mon bonheur dépend de vous seule.
PAULINE
On se lasse bientôt d'un choix qui n'est approuvé de personne.
MÉLAC FILS
Le mien mérite une honorable exception.
PAULINE
Il ne l'obtiendra pas.
MÉLAC FILS
Il m'en sera plus cher. N'aggravez pas un malheur idéal. Ah ! soyez plus juste envers vous : tout ce qui ne dépend pas du caprice des hommes, vous l'avez avec profusion ; et si mon amour pouvait augmenter, cette injure du sort l'accroîtrait encore.
PAULINE, avec dignité.
Mélac, une femme doit avoir droit au respect de son mari. Je rougirais devant le mien... N'en parlons plus. Je n'en fais pas moins à votre père le sacrifice de toute ma fortune. Une retraite profonde est l'asile qui me convient : heureuse si votre souvenir n'y trouble pas mes jours !
Elle se lève.
MÉLAC FILS
Quel cœur avez-vous donc reçu de la nature ? Vous vous jouez de mon tourment ! Pauline, renoncez à cet odieux projet, ou je ne réponds plus... Jour à jamais détestable !... Je sens un désordre... Ah! j'en perdrai la vie...
Il se jette sur un siège.
PAULINE
Il m'effraye ! Je ne puis le quitter. Mélac, mon ami, mon frère !
MÉLAC FILS, avec égarement.
Moi votre ami ! moi votre frère ! Non, je ne vous suis rien. Allez, cruelle, vous ne me surprendrez plus. Le trait empoisonné que vous avez enfoncé dans mon cœur n'en sortira qu'avec ma vie. Me tendre un piège affreux ! et me rendre garant des propos insensés que le désespoir m'a fait tenir ! ah ! cela est d'une cruauté...
PAULINE
Écoutez-moi, Mélac.
MÉLAC FILS
Je ne vous écoute plus. Vous ne m'avez jamais aimé. Je n'écoute plus une femme qui emploie un indigne détour pour renoncer à moi.
PAULINE, avec un grand trouble.
Eh bien ! mon cher Mélac, je n'y renonce pas. Tant d'amour me touche, plus qu'il ne convient peut-être à la malheureuse Pauline. Je n'y renonce pas ; mais, au nom de ton père, sors de cet égarement qui me tue.
MÉLAC FILS, se levant.
Vous voyez bien, Pauline, ce que vous me promettez... vous le voyez bien. Si jamais vous rappelez... si jamais...
Il tombe à ses genoux avec ardeur.
Jurez-moi que vous oublierez les blasphèmes que j'ai horreur d'avoir proférés devant vous. Jurez-le moi.
PAULINE
Puisses-tu les oublier toi-même !
MÉLAC FILS
Jurez-moi que vous me rendez votre cœur.
PAULINE
Te le rendre, ingrat ! il n'a pas cessé d'être à toi.
MÉLAC FILS, se relevant.
Eh bien ! pardon. Je suis indigne de toute grâce ; et, si j'ai l'audace de la solliciter...
SCÈNE XI
Aurelly, Pauline, Mélac fils.
PAULINE, à Mélac avec effroi.
Voici mon père.
Elle se lève.
MÉLAC FILS, va au-devant d'Aurelly.
Ah ! monsieur, si le plus amer repentir pouvait effacer de coupables emportements ! si le plus vif regret de vous avoir offensé...
AURELLY
Offensé ! Non, mon ami ; j'ai moins vu ta colère que l'honnête sentiment qui la rachetait. Ton respect filial m'a touché. — Demande à Pauline ce que je lui en ai dit.
MÉLAC FILS
Je connais les effets de votre amitié et ma reconnaissance.
AURELLY
Elle me plaît : mais tu ne m'en dois que pour ma bonne volonté ; tout est bien loin d'être terminé.
PAULINE
Malgré vos offres ?
MÉLAC FILS
Qui a donc suspendu ?
AURELLY
La chose la plus étonnante. Je parle à Saint-Alban ; il accepte le payement, mais il n'en allait pas moins écrire à sa compagnie. L'honneur, l'état, la survivance, tout était perdu.
MÉLAC FILS
Le cruel !
AURELLY
Grands débats. Il paraît se rendre. Je crois tout fini ; je l'embrasse, en souhaitant de pouvoir l'obliger à mon tour. Il me prend au mot : dans l'excès de ma joie, j'y engage mon honneur.
A Pauline.
Écoute la conclusion.
MÉLAC FILS, à part.
Je tremble.
AURELLY
« Vous avez une nièce charmante ; je l'aime, je l'adore, et je vous demande sa main. »
PAULINE
Juste ciel !
MÉLAC FILS, à part.
Je l'avais prévu.
AURELLY, à Pauline.
Tu conçois quel a été mon embarras pour lui répondre.
PAULINE
Je vois le mal. Il est irréparable.
AURELLY, bas à Pauline.
Non ; mais lorsqu'il m'a demandé ta main, je n'ai pas dû, sans te consulter, aller lui confier le secret de ta naissance. Je viens exprès pour cela : que lui dirai-je ?
PAULINE, d'un ton réfléchi.
Croyez-vous qu'il traitât rigoureusement monsieur de Mélac, s'il était refusé ?
AURELLY
Refusé ! De quel droit le sommerais-je de sa parole en manquant à la mienne ? C'est bien alors que tout serait perdu... Mais que faire ? il veut tout terminer à la fois, il attend une réponse.
PAULINE, regarde Mélac, et dit en soupirant.
Permettez qu'il la reçoive de moi. — Qu'il vienne.
MÉLAC FILS, à part, avec effroi.
Qu'il vienne !
PAULINE
Il est important que je lui parle.
AURELLY
Il sera ici dans un moment. Mon enfant, je connais tes principes, dispose de toi-même à ton gré : je ne puis mettre en de plus sûres mains des intérêts si chers à mon cœur.
SCÈNE XII
Pauline, Mélac fils.
MÉLAC FILS, tremblant.
Mademoiselle.
PAULINE
Vous voyez bien que le danger de votre père est pressant : quel intérêt oserait se montrer auprès de celui-là ?
MÉLAC FILS
Ah! mon père, mon père !...
En hésitant.
Ainsi vous rappelez Saint-Alban ?
PAULINE
Il est indispensable que je le voie ; consentez-y, Mélac ; il le faut... Il faut me rendre ma parole.
MÉLAC FILS, avec une colère renfermée.
Non, vous pouvez me trahir ; mais il ne me sera pas reproché d'y avoir contribué par un lâche consentement.
PAULINE, tendrement.
Te le demanderais-je, ingrat, si j'avais dessein d'en abuser ? — Qui vous dit que je veuille l'épouser ?
MÉLAC FILS
Serez-vous la maîtresse de vos refus ?
PAULINE
Vous n'êtes pas généreux d'accabler ainsi mon âme. Ah! j'avais des forces contre ma douleur, je n'en ai plus contre la vôtre.
MÉLAC FILS
Pauline !
PAULINE
Pense à ton père, à ton père respectable, et tu rougiras d'attendre de moi l'exemple du courage que tu devais me donner.
MÉLAC FILS, étouffé par la douleur.
Je sens que je ne puis vivre sans votre estime, il me faut la mienne. Il faut sauver mon père, aux dépens de mes jours... Ah Pauline !...
PAULINE
Ah Mélac !
Ils sortent chacun de leur côté.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
Pauline, seule, tenant un billet à la main. Elle parait dans une grande agitation; elle se promène, s'assied, se lève, et dit.
PAULINE
Voici l'instant qui doit décider de notre sort.
Elle lit.
Il attend mes ordres, dit-il... Audacieux qu'ils sont, avec leur soumission insultante ! Pourquoi trembler ? L'aveu que je vais lui faire ne peut que m'honorer. Ah ! je pleure, et je me soutiens à peine. - Mon état ne se conçoit pas. - S'il me surprenait à pleurer...
Elle s'assied.
Eh bien, qu'il me voie ! Ne suis-je pas assez malheureuse pour qu'on me pardonne un peu de faiblesse ?
SCÈNE II
André, Pauline.
ANDRÉ, annonçant.
Monsieur Saint-Alban.
PAULINE
Un moment, André.
Elle essuie ses yeux, se promène, se regarde dans une glace, et soupire.
ANDRÉ
Mais, mameselle, monsieur Saint-Alban.
PAULINE, avec impatience.
Répétez encore.
ANDRÉ
Il sort de chez votre oncle : oh ! il a un habit...
PAULINE, à elle-même.
C'est en vain. Il m'est impossible.
S'asseyant.
Faites entrer.
SCÈNE III
Saint-Alban, Pauline, André.
SAINT-ALBAN, en habit de ville, entre d'un air mal assuré; il reste assez loin derrière Pauline.
Je me rends à vos ordres, mademoiselle.
PAULINE, se lève et salue. À part.
À mes ordres.
Sa respiration se précipite, et l'empêche de parler. Elle lui montre un siège, en l'invitant du geste à s'y reposer.
SAINT-ALBAN, s'approche, la regarde, et après un assez long silence.
Ma vue paraît vous causer quelque altération. Et cependant monsieur Aurelly vient de m'assurer...
André avance un siège à Saint-Alban.
PAULINE, avec peine d'abord, et prenant du courage par degrés.
Oui. c'est moi qui l'en ai prié. - Asseyez-vous, monsieur. Cet air contraint vous convient beaucoup moins qu'à celle que vos intentions rendent confuse et malheureuse.
Elle s'assied. André sort.
SCÈNE IV
Saint-Alban, Pauline.
SAINT-ALBAN
Malheureuse ! à Dieu ne plaise que je voulusse vous obtenir à ce prix !
PAULINE
Cependant vous abusez de la reconnaissance que je dois à monsieur de Mélac, pour exiger ma main...
SAINT-ALBAN, s'assied.
Faites-moi la grâce de vous souvenir que mon amour n'a pas attendu cet événement pour se déclarer. Vous savez si j'ai souhaité vous devoir à vous-même, à commencer ma recherche par acquérir votre estime.
PAULINE
Que vous comptez pour assez peu de chose.
SAINT-ALBAN
Daignez m'apprendre comment je prouverais mieux le cas que j'en fais.
PAULINE
Le voici, monsieur. Si vous croyez votre honneur engagé de rendre un compte rigoureux à votre compagnie, puis-je estimer un homme qui ne paraît se souvenir de ses devoirs que pour les sacrifier au premier goût qu'il veut satisfaire ? Et, si vous avez feint seulement de croire à cette obligation pour vous en prévaloir ici, que penser de celui qui se joue de l'infortune des autres, et fait dépendre l'honneur d'une famille respectable du caprice de l'amour, et des refus d'une jeune fille ?
SAINT-ALBAN, un peu décontenancé.
Je n'ai à rougir d'aucun oubli de mes devoirs. Mais, en supposant que le désir de vous plaire eût été capable de m'égarer... je l'avouerai, mademoiselle, je n'en attendais pas de vous le premier reproche.
PAULINE
Le premier ! vous l'avez reçu de vous-même, lorsque vous avez mis votre silence à prix.
SAINT-ALBAN, vivement.
Mon silence ! Quelque importance qu'on y attache, il est promis sans conditions ; et c'est sans craindre pour vos amis que vous êtes libre de me percer le cœur, en refusant ma main.
PAULINE, fermement.
Peut-être avez-vous cru que j'avais quelque fortune, ou que mon oncle suppléerait.
SAINT-ALBAN, vivement.
Pardon, si j'interromps encore ; je me suis déclaré sur ce point. De tous les biens que vous pourriez m'apporter, je ne veux que vous : c'est vous seule que je désire.
PAULINE
Votre générosité, monsieur, excite la mienne ; car il y en a sans doute, à vous avouer (quand je pourrais le taire) un motif de refus plus humiliant pour moi que le manque de fortune.
SAINT-ALBAN
Votre père m'a tout dit.
Pauline parait extrêmement surprise.
Je vous admire, et voici ma réponse. Je suis indépendant : l'amour vous destinait ma main, la réflexion en confirme le don, si votre cœur est aussi libre que le mien vous est engagé ; mais, sur ce point seulement, j'ose exiger la plus grande franchise.
PAULINE
Vous agissez si noblement que le moindre détour serait un crime envers vous : sachez donc mon secret le plus pénible.
Ils se lèvent, Pauline soupire, et baisse les yeux.
Toute ma jeunesse passée avec Mélac, la même éducation reçue ensemble ; une conformité de principes, de talents, de goûts, peut-être d'infortunes.
SAINT-ALBAN, péniblement.
Vous l'aimez ?
PAULINE
C'est le dernier aveu que vous devait ma reconnaissance.
SAINT-ALBAN
A quelle épreuve mettez-vous ma vertu ?
PAULINE
J'ai beaucoup compté sur elle.
SCÈNE V
Saint-Alban, Pauline, Mélac fils parait dans le fond.
SAINT-ALBAN
Je vois ce que vous espérez de moi.
PAULINE, avec chaleur.
Je vous dirai tout. Je ne craindrai point de fournir à la vertu des armes contre le malheur. Mélac avait mon cœur et ma parole ; mais lorsque mon père nous a fait entendre à quel prix vous mettiez la grâce du sien, il a sacrifié toutes ses espérances au salut de son père.
SAINT-ALBAN, lentement.
Avant ce jour, savait-il votre sort ?
PAULINE
Nous l'ignorions également.
SAINT-ALBAN, très vivement.
Il ne vous aime pas.
PAULINE
Il mourra de douleur.
SAINT-ALBAN
A l'instant qu'il apprend le secret de votre naissance, il vous cède ! il affecte une générosité... Mademoiselle, je n'étendrai pas mes réflexions, dans la crainte de vous déplaire ; mais il ne vous aime pas.
MÉLAC FILS, s'avance furieux.
Ô ciel ! je ne l'aime pas !
SAINT-ALBAN, froidement.
Monsieur, qui vous savait si près ?
MÉLAC FILS
Je ne l'aime pas, dites-vous ?
SAINT-ALBAN
Je n'ai jamais déguisé ma pensée.
MÉLAC FILS
Vous m'imputez à crime un sacrifice que vous avez rendu nécessaire ?
SAINT-ALBAN, froidement.
Le sort de ceux qui écoutent est d'entendre rarement leur éloge.
MÉLAC FILS
M'accuser de ne pas l'aimer !
SAINT-ALBAN
J'en suis fâché, je l'ai dit.
MÉLAC FILS
L'avez-vous cru, Pauline ?
PAULINE
Vous nous perdez.
MÉLAC FILS, avec emportement.
N'attendons rien d'un homme aussi injuste.
SAINT-ALBAN, fermement.
Monsieur, trop de chaleur rend quelquefois imprudent.
MÉLAC FILS, d'un ton amer.
Et trop de prudence, monsieur...
PAULINE, à Mélac vivement.
Je vous défends d'ajouter un mot.
MÉLAC FILS, à Pauline.
M'accuser de ne pas vous aimer, quand on me réduit à l'extrémité de renoncer à vous, ou d'en être à jamais indigne !
PAULINE
Vous oubliez votre père.
MÉLAC FILS, regardant Saint-Alban d'un air menaçant.
Si je l'oubliais, Pauline...
PAULINE, à Saint-Alban.
Le désespoir l'aveugle.
MÉLAC FILS, avec une fureur froide.
Un mot va nous accorder. Vous avez, dit-on, promis de ne rien écrire contre mon père ?
SAINT-ALBAN, se possédant.
Vous m'interrogez ?
MÉLAC FILS
L'avez-vous promis ?
PAULINE, à Mélac.
Il s'y est engagé.
SAINT-ALBAN, avec chaleur, à Pauline.
Pour aucune autre considération que la vôtre, mademoiselle.
MÉLAC FILS, les dents serrées de fureur.
Ah ! c'est aussi ce qui m'empêche de vous disputer sa main. Elle est à vous. Mais soyez galant homme.
Il s'approche de lui.
Osez tenir parole à mon père, et vous verrez.
SAINT-ALBAN, surpris.
Osez !
PAULINE, se jetant entre deux.
Monsieur de Saint-Alban !
SAINT-ALBAN, fièrement.
Oui, monsieur, j'oserai tenir parole à votre père.
PAULINE, éperdue.
Ah, grands dieux !
SAINT-ALBAN, du même ton.
Et toute nouvelle qu'est cette façon d'intercéder, elle ne nuira pas à monsieur de Mélac.
PAULINE, à Saint-Alban.
Il va tomber à vos genoux. Il ne sait pas.
À Mélac.
Cruel ennemi de vous-même ! apprenez qu'il s'engage au silence ; que lui seul peut vous conserver l'emploi.
MÉLAC FILS
Je le refuse.
PAULINE
Insensé !
MÉLAC FILS
Quel bienfait, Pauline ! J'en dépouillerais mon père ! je le payerais de votre perte, et j'en serais redevable à mon ennemi !
SAINT-ALBAN, avec dignité.
Monsieur...
PAULINE, à Mélac.
Quel est donc le but de ces fureurs ?
MÉLAC FILS
S'il ménage mon père, il vous épouse, il est trop récompensé ; mais attaquer mes sentiments pour vous !
PAULINE, outrée.
Vos sentiments ! Quels droits osez-vous faire valoir ? Ne m'avez-vous pas rendu ma parole ?
MÉLAC FILS
L'honneur m'a-t-il permis de la garder ? vous vous privez de tout pour sauver mon père...
SAINT-ALBAN
Quoi ! ces cent mille écus qu'on dit empruntés...
MÉLAC FILS
Sont à elle ; c'est son bien, tout ce qu'elle possède au monde.
SAINT-ALBAN
Sont à elle !
À part.
Ah, dieux, que de vertus !
Il rêve profondément.
MÉLAC FILS, avec force.
Ai-je donc trop exigé de vous deux, en me sacrifiant, que l'un n'insultât pas à l'infortuné qu'il opprime ! que l'autre honorât ma perte d'une larme, d'un regret ! Il vous épousait de même, et je mourais en silence.
PAULINE
Eh ! fallait-il venir ainsi...
Les pleurs lui coupent la parole ; elle se jette sur un siège, et dit à elle-même.
Malheureuse faiblesse !
MÉLAC FILS, vivement.
Ne me dérobez pas vos larmes, Pauline ! c'est le seul bien qui me reste au monde.
PAULINE, outrée, se relevant.
Oui, je pleure ; mais c'est de dépit de ne pouvoir m'en empêcher.
MÉLAC FILS
J'ai donc tout perdu.
PAULINE
Votre violence a tout détruit.
SCÈNE VI
Saint-Alban, Mélac fils, Aurelly, Pauline.
AURELLY, accourant.
On se querelle ici ! Mélac ?
SAINT-ALBAN, après un peu de silence.
Non, monsieur, on est d'accord. Vous m'avez assuré que vous laissiez mademoiselle absolument libre sur le choix d'un époux : ce choix est fait.
À Pauline.
Non, je n'établirai point mon bonheur sur d'aussi douloureux sacrifices. Il n'en serait plus un pour moi, s'il vous coûtait le vôtre.
MÉLAC FILS, pénétré.
Qu'entends-je ? Ah, monsieur !
SAINT-ALBAN
Faisons la paix, mon heureux rival. Je pouvais épouser une femme adorable, dont l'honneur et la générosité eussent assuré mon repos ; mais son cœur est à vous.
MÉLAC FILS
Combien je suis coupable !
SAINT-ALBAN
Amoureux : et les plus ardents sont ceux qui offensent le moins. J'étais moi-même injuste.
AURELLY, à Pauline.
Tu l'aimais donc ?
PAULINE, baisant la main de son père.
Ce jour m'a éclairée sur tous mes sentiments.
AURELLY
Mes enfants, vous êtes bien sûrs de moi : mais abuserons-nous du service que nous rendons à son père, pour lui arracher un consentement que sa fierté désavouera peut-être ?
PAULINE
Ah ! quelle triste lumière ! ai-je pu m'aveugler à ce point ?
MÉLAC FILS
Pauline, vous savez s'il vous chérit !
SAINT-ALBAN, à Mélac.
Priez-le de passer ici ; n'armez pas son âme, en le prévenant, contre les coups qu'on va lui porter. Ne lui dites rien.
MÉLAC FILS
Monsieur, vous tenez ma vie en vos mains.
AURELLY
Tu perds un temps précieux.
Mélac sort.
SCÈNE VII
Saint-Alban, Aurelly, Pauline.
AURELLY
En l'attendant, dégageons notre parole envers vous, monsieur. Voici un ordre à monsieur de Préfort, mon correspondant de Paris, de vous compter, à votre arrivée, cinq cent mille francs.
SAINT-ALBAN
Monsieur de Préfort, dites-vous ?
AURELLY
En bons papiers : lisez.
SAINT-ALBAN
Quelque bons qu'ils puissent être, vous savez que ce n'est pas là de l'argent prêt.
AURELLY
Des effets qui se négocient d'un moment à l'autre ?
SAINT-ALBAN
Depuis six jours, celui à qui vous m'adressez n'en a négocié aucun.
AURELLY
Qui dit cela ? J'ai reçu de lui, ce matin, six cent mille francs échangés cette semaine.
SAINT-ALBAN
De Préfort ?
AURELLY
Mon payement ne roule pas sur autre chose.
SAINT-ALBAN
Le courrier d'aujourd'hui m'apprend qu'il est mort.
AURELLY
Quelle histoire !
SAINT-ALBAN
On n'a pas dû me tromper... Mais n'avez-vous pas vos lettres ?
AURELLY
Je les attends.
Il sonne.
SCÈNE VIII
Saint-Alban, Aurelly, Pauline, André.
AURELLY, à André.
Qu'on appelle Dabins, et qu'il vienne au plus tôt.
À Saint-Alban.
C'est mon homme de confiance et mon caissier ; il nous mettra d'accord.
André sort.
SCÈNE IX
Saint-Alban, Aurelly, Pauline, Dabins.
AURELLY, à Dabins.
Ah ! mes lettres ?
DABINS, lui en présente un gros paquet.
Les voici... je venais...
AURELLY
Réponds à monsieur.
SAINT-ALBAN
Ces papiers...
AURELLY
Oui...
À Dabins.
N'as-tu pas reçu, ce matin, six cent mille francs échangés contre une partie de mes effets ?
DABINS, hésitant, à Aurelly.
Monsieur...
AURELLY, en colère.
Les avez-vous reçus, oui, ou non ?
SAINT-ALBAN
Il faut répondre.
AURELLY
Où donc est le mystère ? Il a été comme un fou toute la journée. Les avez-vous reçus ?
DABINS, embarrassé, à Aurelly.
Monsieur... on peut voir ma caisse ; elle est au comble.
AURELLY, à Saint-Alban.
J'en étais bien sûr. Ainsi j'ajoute aux sommes que je vous remets pour monsieur de Mélac...
DABINS, étonné.
Vous acquittez monsieur de Mélac ?
AURELLY
Que va-t-il dire ?
DABINS
Dans quelle erreur étais-je !
AURELLY
Parlez.
SAINT-ALBAN
Je vois clairement qu'il n'est point venu de fonds de Paris.
AURELLY, à Dabins.
Mes effets n'ont pas été vendus ?
DABINS, vivement.
Non, monsieur, ils n'ont pu l'être ; c'est la nouvelle que j'ai reçue ce matin.
AURELLY, hors de lui.
Avec quoi donc payes-tu ?
DABINS, un moment sans parler, étouffé par la joie.
Avec six cent mille francs que m'a prêtés monsieur de Mélac.
AURELLY
Juste ciel !
PAULINE
Mon père !
SAINT-ALBAN
Ah, quel homme !
DABINS, criant.
Cinq cent mille francs de sa caisse, cent mille à lui ; je ne puis me taire plus longtemps.
PAULINE
Que j'en suis glorieuse ! mon âme a deviné la sienne.
SCÈNE X
Saint-Alban, Aurelly, Mélac père, Pauline, Dabins.
PAULINE, apercevant Mélac père, se précipite à ses pieds.
Ô le plus généreux !
MÉLAC PÈRE
Que faites-vous, Pauline ?
AURELLY
Je dois les embrasser aussi.
Il veut se jeter à genoux.
MÉLAC PÈRE, le retient.
Mes amis !
SCÈNE XI
Saint-Alban, Aurelly, Mélac père, Pauline, Mélac fils, Dabins.
MÉLAC FILS, s'écriant.
Aux pieds de mon père !
MÉLAC PÈRE
Dabins, vous m'avez trahi !
DABINS, avec joie.
Pouvais-je garder votre secret, en apprenant que monsieur acquittait votre dette ?
MÉLAC PÈRE
Il vient à mon secours ?
À part.
Ô vertu ! voilà ta récompense.
À Aurelly.
Ami, quelles sont donc tes ressources ?
SAINT-ALBAN
Tout le bien de mademoiselle en dépôt dans ses mains.
MÉLAC PÈRE
De notre Pauline ? Ah ! mon cher Aurelly !
AURELLY
Tu te perdais pour moi !
MÉLAC PÈRE
Mais, toi...
AURELLY
Peux-tu comparer de l'argent, lorsqu'il t'en coûtait l'état et l'honneur ?
MÉLAC PÈRE
Je m'acquittais envers mon bienfaiteur malheureux ; mais toi, dans tes soupçons sur ma probité, devais-tu quelque chose à ton coupable ami ?
MÉLAC FILS, avec joie.
Ah ! mon père !
SAINT-ALBAN
Eh bien, monsieur Aurelly ! puis-je accepter, en payement, le mandat que vous m'offrez ?
MÉLAC PÈRE, avec effroi.
Quel mandat ?
AURELLY, pénétré, à Saint-Alban.
Vous serez satisfait, monsieur : mon premier sentiment lui était bien dû ; le second me rend tout entier à mon malheur.
MÉLAC PÈRE
Voilà ce que j'ai craint !
AURELLY
Je n'avais à vous offrir, pour mon ami, que des effets qui se trouvent embarrassés : je reprends mon mandat. Votre argent est encore dans ma caisse, et Dieu me garde d'en user ! Dabins, reportez-le chez monsieur de Mélac, et moi... je vais subir mon sort.
MÉLAC PÈRE
Arrêtez, je ne le reçois pas.
AURELLY
Qu'est-ce à dire, Mélac ?
MÉLAC PÈRE
Malheureux Dabins !...
AURELLY
Me croyez-vous assez indigne...
MÉLAC PÈRE
Monsieur de Saint-Alban ! il serait horrible à vous d'abuser d'un secret que vous ne devez qu'à notre confiance. Non, je jure que l'argent n'y rentrera pas.
AURELLY
Veux-tu me causer plus de chagrins que tu n'as espéré de m'en épargner ?
MÉLAC FILS, avec ardeur.
Monsieur Aurelly, ne refusez point !
PAULINE
Monsieur de Saint-Alban !...
MÉLAC FILS, à Saint-Alban.
Vous aimez la vertu ?
MÉLAC PÈRE
Laisserez-vous périr son plus digne soutien ?
AURELLY, avec enthousiasme.
Que faites-vous, mes amis ? Pour m'empêcher d'être malheureux, vous devenez tous coupables. Oubliez-vous qu'un excès de générosité vient d'égarer l'homme le plus juste ? Et s'il eut tort de toucher à cet argent, qui m'excuserait d'oser le retenir ?
MÉLAC PÈRE
Le consentement que nous lui demandons.
AURELLY
Qu'il se laisse soupçonner ? L'amitié t'a rendu capable de cet effort ; mais si je n'ai pu, sans crime, accepter ce service de toi, quel nom mérite la séduction que vous employez tous pour l'obtenir de lui ?
À Saint-Alban.
Vous êtes de sang-froid, monsieur ; jugez-nous.
SAINT-ALBAN
De sang-froid ! Ah ! messieurs ! Ô famille respectable ! me croyez-vous une âme insensible, pour l'attaquer avec cette violence ? Vous demandez un jugement !...
MÉLAC FILS
Et nous jurons de l'accomplir.
SAINT-ALBAN
Il est écrit dans le cœur de tous les gens honnêtes ; permettez seulement que j'y ajoute un mot. - Aurelly, prouvez-moi votre estime, en m'acceptant pour seul créancier.
AURELLY
Vous, monsieur !
SAINT-ALBAN
Je l'exige. Et vous, monsieur de Mélac, conservez votre place, honorez-la longtemps. Unissez à votre fils cette jeune personne, qui s'en est rendue si digne en sacrifiant pour vous toute sa fortune.
MÉLAC PÈRE
Ce serait ma plus chère envie. Mon fils l'adore ; et, si mon ami ne s'y opposait pas...
AURELLY, confus.
Savez-vous qui elle est ?
MÉLAC PÈRE, avec effusion.
J'aurais bien dû le deviner ! le cœur d'un père se trahit mille fois le jour. Elle est ta fille, ta généreuse fille, et je te la demande pour mon fils.
AURELLY
Tu me la demandes ! Ah ! mon ami !
Ils se jettent dans les bras l'un de l'autre.
MÉLAC FILS, à Pauline.
Mon père consent à notre union !
PAULINE
C'est le plus grand de ses bienfaits.
SAINT-ALBAN
Aurelly, rendez-moi votre mandat, je pars ; soyez tranquille. Vos effets de Paris me seront remis promptement ; ou je supplée à tout.
AURELLY
De vos biens ?
SAINT-ALBAN
Puissent-ils être toujours aussi heureusement employés ! Vous m'avez appris comme on jouit de ses sacrifices. En vain je vous admire, si votre exemple ne m'élève pas jusqu'à l'honneur de l'imiter. - Nous compterons à mon retour.
Chacun exprime son admiration.
AURELLY, transporté.
Monsieur, je me sens digne d'accepter ce service ; car, à votre place, j'en aurais fait autant. Pressez donc votre retour ; venez marier ces jeunes gens que vous comblez de bienfaits.
MÉLAC PÈRE
Pourquoi retarder leur bonheur ? Unissons-les ce soir même. Eh ! quelle joie, mes amis, de penser qu'un jour aussi orageux pour le bonheur n'a pas été tout à fait perdu pour la vertu !
FIN