LA FOLLE JOURNÉE OU LE MARIAGE DE FIGARO
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE
FIGARO, avec une toise, mesure le plancher.
Dix-neuf pieds sur vingt-six.
SUZANNE, attache à sa tête, devant une glace, le petit bouquet de fleurs d’orange, appelé chapeau de la mariée.
Tiens, Figaro, voilà mon petit chapeau : le trouves-tu mieux ainsi ?
FIGARO, lui prend les mains.
Sans comparaison, ma charmante. Oh ! que ce joli bouquet virginal, élevé sur la tête d’une belle fille, est doux, le matin des noces, à l’œil amoureux d’un époux !…
SUZANNE, se retire.
Que mesures-tu donc là, mon fils ?
FIGARO
Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que monseigneur nous donne aura bonne grâce ici.
SUZANNE
Dans cette chambre ?
FIGARO
Il nous la cède.
SUZANNE
Et moi je n’en veux point.
FIGARO
Pourquoi ?
SUZANNE
Je n’en veux point.
FIGARO
Mais encore ?
SUZANNE
Elle me déplaît.
FIGARO
On dit une raison.
SUZANNE
Si je n’en veux pas dire ?
FIGARO
Oh ! quand elles sont sûres de nous !
SUZANNE
Prouver que j’ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Es-tu mon serviteur, ou non ?
FIGARO
Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartements. La nuit, si madame est incommodée, elle sonnera de son côté : zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose ? il n’a qu’à tinter du sien : crac, en trois sauts me voilà rendu.
SUZANNE
Fort bien ! Mais quand il aura tinté, le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission : zeste, en deux pas il est à ma porte, et crac, en trois sauts…
FIGARO
Qu’entendez-vous par ces paroles ?
SUZANNE
Il faudrait m’écouter tranquillement.
FIGARO
Eh ! qu’est-ce qu’il y a, bon Dieu ?
SUZANNE
Il y a, mon ami, que, las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme, c’est sur la tienne, entends-tu, qu’il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c’est ce que le loyal Basile, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour en me donnant leçon.
FIGARO
Basile ! ô mon mignon, si jamais volée de bois vert, appliquée sur une échine, a dûment redressé la moelle épinière à quelqu’un…
SUZANNE
Tu croyais, bon garçon, que cette dot qu’on me donne était pour les beaux yeux de ton mérite ?
FIGARO
J’avais assez fait pour l’espérer.
SUZANNE
Que les gens d’esprit sont bêtes !
FIGARO
On le dit.
SUZANNE
Mais c’est qu’on ne veut pas le croire !
FIGARO
On a tort.
SUZANNE
Apprends qu’il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain quart d’heure, seul à seule, qu’un ancien droit du seigneur… Tu sais s’il était triste !
FIGARO
Je le sais tellement, que si monsieur le comte, en se mariant, n’eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t’eusse épousée dans ses domaines.
SUZANNE
Eh bien ! s’il l’a détruit, il s’en repent ; et c’est de la fiancée qu’il veut le racheter en secret aujourd’hui.
FIGARO, se frottant la tête.
Ma tête s’amollit de surprise, et mon front fertilisé…
SUZANNE
Ne le frotte donc pas !
FIGARO
Quel danger ?
SUZANNE, riant.
S’il y venait un petit bouton, des gens superstitieux…
FIGARO
Tu ris, friponne ! Ah ! s’il y avait moyen d’attraper ce grand trompeur, de le faire donner dans un bon piège, et d’empocher son or !
SUZANNE
De l’intrigue et de l’argent : te voilà dans ta sphère.
FIGARO
Ce n’est pas la honte qui me retient.
SUZANNE
La crainte ?
FIGARO
Ce n’est rien d’entreprendre une chose dangereuse, mais d’échapper au péril en la menant à bien : car d’entrer chez quelqu’un la nuit, de lui souffler sa femme, et d’y recevoir cent coups de fouet pour la peine, il n’est rien plus aisé ; mille sots coquins l’ont fait. Mais…
(On sonne de l’intérieur.)
SUZANNE
Voilà madame éveillée ; elle m’a bien recommandé d’être la première à lui parler le matin de mes noces.
FIGARO
Y a-t-il encore quelque chose là-dessous ?
SUZANNE
Le berger dit que cela porte bonheur aux épouses délaissées. Adieu, mon petit Fi, Fi, Figaro ; rêve à notre affaire.
FIGARO
Pour m’ouvrir l’esprit, donne un petit baiser.
SUZANNE
À mon amant aujourd’hui ? Je t’en souhaite ! Et qu’en dirait demain mon mari ?
(Figaro l’embrasse.)
SUZANNE
Eh bien ! eh bien !
FIGARO
C’est que tu n’as pas d’idée de mon amour.
SUZANNE, se défripant.
Quand cesserez-vous, importun, de m’en parler du matin au soir ?
FIGARO, mystérieusement.
Quand je pourrai te le prouver du soir jusqu’au matin.
(On sonne une seconde fois.)
SUZANNE, de loin, les doigts unis sur sa bouche.
Voilà votre baiser, monsieur ; je n’ai plus rien à vous.
FIGARO, court après elle.
Oh ! mais ce n’est pas ainsi que vous l’avez reçu.
SCÈNE II
FIGARO, seul.
La charmante fille ! toujours riante, verdissante, pleine de gaieté, d’esprit, d’amour et de délices ! mais sage !… (Il marche vivement en se frottant les mains.) Ah ! monseigneur ! mon cher monseigneur ! vous voulez m’en donner… à garder ! Je cherchais aussi pourquoi, m’ayant nommé concierge, il m’emmène à son ambassade, et m’établit courrier de dépêches. J’entends, monsieur le comte ; trois promotions à la fois : vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique ; et Suzon, dame du lieu, l’ambassadrice de poche ; et puis fouette, courrier ! Pendant que je galoperais d’un côté, vous feriez faire de l’autre à ma belle un joli chemin ! Me crottant, m’échinant pour la gloire de votre famille ; vous, daignant concourir à l’accroissement de la mienne ! Quelle douce réciprocité ! Mais, monseigneur, il y a de l’abus. Faire à Londres, en même temps, les affaires de votre maître et celles de votre valet ! représenter à la fois le roi et moi dans une cour étrangère, c’est trop de moitié, c’est trop. — Pour toi, Basile fripon mon cadet, je veux t’apprendre à clocher devant les boiteux ; je veux… Non, dissimulons avec eux, pour les enferrer l’un par l’autre. Attention sur la journée, monsieur Figaro ! D’abord, avancer l’heure de votre petite fête, pour épouser plus sûrement ; écarter une Marceline qui de vous est friande en diable ; empocher l’or et les présents ; donner le change aux petites passions de monsieur le comte ; étriller rondement monsieur du Basile, et…
SCÈNE III
MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO.
FIGARO, s’interrompt.
…Héééé, voilà le gros docteur, la fête sera complète. Hé, bonjour, cher docteur de mon cœur ! Est-ce ma noce avec Suzon qui vous attire au château ?
BARTHOLO, avec dédain.
Ah ! mon cher monsieur, point du tout.
FIGARO
Cela serait bien généreux !
BARTHOLO
Certainement, et par trop sot.
FIGARO
Moi qui eus le malheur de troubler la vôtre !
BARTHOLO
Avez-vous autre chose à nous dire ?
FIGARO
On n’aura pas pris soin de votre mule !
BARTHOLO, en colère.
Bavard enragé, laissez-nous !
FIGARO
Vous vous fâchez, docteur ? Les gens de votre état sont bien durs ! Pas plus de pitié des pauvres animaux… en vérité… que si c’était des hommes ! Adieu, Marceline : avez-vous toujours envie de plaider contre moi ?
Pour n’aimer pas, faut-il qu’on se haïsse ?
Je m’en rapporte au docteur.
BARTHOLO
Qu’est-ce que c’est ?
FIGARO
Elle vous le contera de reste.
(Il sort.)
SCÈNE IV
MARCELINE, BARTHOLO.
BARTHOLO, le regarde aller.
Ce drôle est toujours le même ! Et à moins qu’on ne l’écorche vif, je prédis qu’il mourra dans la peau du plus fier insolent…
MARCELINE, le retourne.
Enfin, vous voilà donc, éternel docteur, toujours si grave et compassé, qu’on pourrait mourir en attendant vos secours, comme on s’est marié jadis malgré vos précautions.
BARTHOLO
Toujours amère et provocante ! Eh bien ! qui rend donc ma présence au château si nécessaire ? Monsieur le comte a-t-il eu quelque accident ?
MARCELINE
Non, docteur.
BARTHOLO
La Rosine, sa trompeuse comtesse, est-elle incommodée, Dieu merci ?
MARCELINE
Elle languit.
BARTHOLO
Et de quoi ?
MARCELINE
Son mari la néglige.
BARTHOLO, avec joie.
Ah ! le digne époux qui me venge !
MARCELINE
On ne sait comment définir le Comte : il est jaloux et libertin.
BARTHOLO
Libertin par ennui, jaloux par vanité : cela va sans dire.
MARCELINE
Aujourd’hui, par exemple, il marie notre Suzanne à son Figaro qu’il comble en faveur de cette union…
BARTHOLO
Que Son Excellence a rendue nécessaire ?
MARCELINE
Pas tout à fait ; mais dont Son Excellence voudrait égayer en secret l’événement avec l’épousée…
BARTHOLO
De monsieur Figaro ? C’est un marché, qu’on peut conclure avec lui.
MARCELINE
Basile assure que non.
BARTHOLO
Cet autre maraud loge ici ? C’est une caverne ! Et qu’y fait-il ?
MARCELINE
Tout le mal dont il est capable. Mais le pis que j’y trouve est cette ennuyeuse passion qu’il a pour moi depuis si longtemps.
BARTHOLO
Je me serais débarrassé vingt fois de sa poursuite.
MARCELINE
De quelle manière ?
BARTHOLO
En l’épousant.
MARCELINE
Railleur fade et cruel, que ne vous débarrassez-vous de la mienne à ce prix ? Ne le devez-vous pas ? Où est le souvenir de vos engagements ? Qu’est devenu celui de notre petit Emmanuel, ce fruit d’un amour oublié, qui devait nous conduire à des noces ?
BARTHOLO, ôtant son chapeau.
Est-ce pour écouter ces sornettes que vous m’avez fait venir de Séville ? Et cet accès d’hymen qui vous reprend si vif…
MARCELINE
Eh bien ! n’en parlons plus. Mais, si rien n’a pu vous porter à la justice de m’épouser, aidez-moi donc du moins à en épouser un autre.
BARTHOLO
Ah ! volontiers : parlons. Mais quel mortel abandonné du ciel et des femmes ?…
MARCELINE
Eh ! qui pourrait-ce être, docteur, sinon le beau, le gai, l’aimable Figaro ?
BARTHOLO
Ce fripon-là ?
MARCELINE
Jamais fâché, toujours en belle humeur ; donnant le présent à la joie, et s’inquiétant de l’avenir tout aussi peu que du passé ; sémillant, généreux ! généreux…
BARTHOLO
Comme un voleur.
MARCELINE
Comme un seigneur ; charmant enfin : mais c’est le plus grand monstre !
BARTHOLO
Et sa Suzanne ?
MARCELINE
Elle ne l’aurait pas, la rusée, si vous vouliez m’aider, mon petit docteur, à faire valoir un engagement que j’ai de lui.
BARTHOLO
Le jour de son mariage ?
MARCELINE
On en rompt de plus avancés ; et, si je ne craignais d’éventer un petit secret des femmes !…
BARTHOLO
En ont-elles pour le médecin du corps ?
MARCELINE
Ah ! vous savez que je n’en ai pas pour vous. Mon sexe est ardent, mais timide : un certain charme a beau nous attirer vers le plaisir, la femme la plus aventurée sent en elle une voix qui lui dit : Sois belle si tu peux, sage si tu veux ; mais sois considérée, il le faut. Or, puisqu’il faut être au moins considérée, que toute femme en sent l’importance, effrayons d’abord la Suzanne sur la divulgation des offres qu’on lui fait.
BARTHOLO
Où cela mènera-t-il ?
MARCELINE
Que, la honte la prenant au collet, elle continuera de refuser le comte, lequel, pour se venger, appuiera l’opposition que j’ai faite à son mariage ; alors le mien devient certain.
BARTHOLO
Elle a raison. Parbleu ! c’est un bon tour que de faire épouser ma vieille gouvernante au coquin qui fit enlever ma jeune maîtresse.
MARCELINE, vite.
Et qui croit ajouter à ses plaisirs en trompant mes espérances.
BARTHOLO, vite.
Et qui m’a volé dans le temps cent écus que j’ai sur le cœur.
MARCELINE
Ah ! quelle volupté !…
BARTHOLO
De punir un scélérat…
MARCELINE
De l’épouser, docteur, de l’épouser !
SCÈNE V
MARCELINE, BARTHOLO, SUZANNE.
SUZANNE, un bonnet de femme avec un large ruban dans la main, une robe de femme sur le bras.
L’épouser, l’épouser ! Qui donc ? mon Figaro ?
MARCELINE, aigrement.
Pourquoi non ? Vous l’épousez bien !
BARTHOLO, riant.
Le bon argument de femme en colère ! Nous parlions, belle Suzon, du bonheur qu’il aura de vous posséder.
MARCELINE
Sans compter monseigneur, dont on ne parle pas.
SUZANNE, une révérence.
Votre servante, madame ; il y a toujours quelque chose d’amer dans vos propos.
MARCELINE, une révérence.
Bien la vôtre, madame. Où donc est l’amertume ? n’est-il pas juste qu’un libéral seigneur partage un peu la joie qu’il procure à ses gens ?
SUZANNE
Qu’il procure ?
MARCELINE
Oui, madame.
SUZANNE
Heureusement la jalousie de madame est aussi connue que ses droits sur Figaro sont légers.
MARCELINE
On eût pu les rendre plus forts en les cimentant à la façon de madame.
SUZANNE
Oh, cette façon, madame, est celle des dames savantes.
MARCELINE
Et l’enfant ne l’est pas du tout ! Innocente comme un vieux juge !
BARTHOLO, attirant Marceline.
Adieu, jolie fiancée de notre Figaro.
MARCELINE, une révérence.
L’accordée secrète de monseigneur.
SUZANNE, une révérence.
Qui vous estime beaucoup, madame.
MARCELINE, une révérence.
Me fera-t-elle aussi l’honneur de me chérir un peu, madame ?
SUZANNE, une révérence.
À cet égard, madame n’a rien à désirer.
MARCELINE, une révérence.
C’est une si jolie personne que madame !
SUZANNE, une révérence.
Eh mais ! assez pour désoler madame.
MARCELINE, une révérence.
Surtout bien respectable !
SUZANNE, une révérence.
C’est aux duègnes à l’être.
MARCELINE, outrée.
Aux duègnes ! aux duègnes !
BARTHOLO, l’arrêtant.
Marceline.
MARCELINE
Allons, docteur, car je n’y tiendrais pas. Bonjour, madame.
(Une révérence.)
SCÈNE VI
SUZANNE, seule.
Allez, madame ! allez, pédante ! Je crains aussi peu vos efforts que je méprise vos outrages. — Voyez cette vieille sibylle ! parce qu’elle a fait quelques études et tourmenté la jeunesse de madame, elle veut tout dominer au château ! (Elle jette la robe qu’elle tient, sur une chaise.) Je ne sais plus ce que je venais prendre.
SCÈNE VII
SUZANNE, CHÉRUBIN.
CHÉRUBIN, accourant.
Ah ! Suzon, depuis deux heures j’épie le moment de te trouver seule. Hélas ! tu te maries, et moi je vais partir.
SUZANNE
Comment mon mariage éloigne-t-il du château le premier page de monseigneur ?
CHÉRUBIN, piteusement.
Suzanne, il me renvoie.
SUZANNE, le contrefait.
Chérubin, quelque sottise !
CHÉRUBIN
Il m’a trouvé hier au soir chez ta cousine Fanchette, à qui je faisais répéter son petit rôle d’innocente, pour la fête de ce soir : il s’est mis dans une fureur en me voyant ! — Sortez ! m’a-t-il dit, petit… Je n’ose pas prononcer devant une femme le gros mot qu’il a dit : sortez, et demain vous ne coucherez pas au château. Si madame, si ma belle marraine ne parvient pas à l’apaiser, c’est fait, Suzon, je suis à jamais privé du bonheur de te voir.
SUZANNE
De me voir, moi ? c’est mon tour ! Ce n’est donc plus pour ma maîtresse que vous soupirez en secret ?
CHÉRUBIN
Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !
SUZANNE
C’est-à-dire que je ne le suis pas, et qu’on peut oser avec moi…
CHÉRUBIN
Tu sais trop bien, méchante, que je n’ose pas oser. Mais que tu es heureuse ! à tous moments la voir, lui parler, l’habiller le matin et la déshabiller le soir, épingle à épingle… Ah ! Suzon, je donnerais… Qu’est-ce que tu tiens donc là ?
SUZANNE, raillant.
Hélas ! l’heureux bonnet et le fortuné ruban qui renferment la nuit les cheveux de cette belle marraine…
CHÉRUBIN, vivement.
Son ruban de nuit ! donne-le-moi, mon cœur.
SUZANNE, le retirant.
Eh ! que non pas ! — Son cœur ! Comme il est familier donc ! si ce n’était pas un morveux sans conséquence… (Chérubin arrache le ruban.) Ah ! le ruban !
CHÉRUBIN, tourne autour du grand fauteuil.
Tu diras qu’il est égaré, gâté, qu’il est perdu. Tu diras tout ce que tu voudras.
SUZANNE, tourne après lui.
Oh ! dans trois ou quatre ans, je prédis que vous serez le plus grand petit vaurien !… Rendez-vous le ruban ?
(Elle veut le reprendre.)
CHÉRUBIN, tire une romance de sa poche.
Laisse, ah ! laisse-le-moi, Suzon ; je te donnerai ma romance ; et, pendant que le souvenir de ta belle maîtresse attristera tous mes moments, le tien y versera le seul rayon de joie qui puisse encore amuser mon cœur.
SUZANNE, arrache la romance.
Amuser votre cœur, petit scélérat ! vous croyez parler à votre Fanchette. On vous surprend chez elle, et vous soupirez pour madame ; et vous m’en contez à moi, par-dessus le marché !
CHÉRUBIN, exalté.
Cela est vrai, d’honneur ! je ne sais plus ce que je suis, mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu’un Je vous aime est devenu pour moi si pressant, que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues. — Hier je rencontrai Marceline.
SUZANNE, riant.
Ah ! ah ! ah ! ah !
CHÉRUBIN
Pourquoi non ? elle est femme ! elle est fille ! Une fille, une femme ! ah ! que ces noms sont doux ! qu’ils sont intéressants !
SUZANNE
Il devient fou !
CHÉRUBIN
Fanchette est douce, elle m’écoute au moins : tu ne l’es pas, toi !
SUZANNE
C’est bien dommage ; écoutez donc monsieur !
(Elle veut arracher le ruban.)
CHÉRUBIN, tourne en fuyant.
Ah ! ouiche ! on ne l’aura, vois-tu, qu’avec ma vie. Mais si tu n’est pas contente du prix, j’y joindrai mille baisers.
(Il lui donne chasse à son tour.)
SUZANNE, tourne en fuyant.
Mille soufflets, si vous approchez ! Je vais m’en plaindre à ma maîtresse ; et, loin de supplier pour vous, je dirai moi-même à monseigneur : C’est bien fait, monseigneur, chassez-nous ce petit voleur ; renvoyez à ses parents un petit mauvais sujet qui se donne les airs d’aimer madame, et qui veut toujours m’embrasser par contre-coup.
CHÉRUBIN, voit le comte entrer ; il se jette derrière le fauteuil avec effroi.
Je suis perdu !
SUZANNE
Quelle frayeur !
SCÈNE VIII
SUZANNE, LE COMTE, CHÉRUBIN CACHÉ.
SUZANNE, aperçoit le Comte.
Ah !…
(Elle s’approche du fauteuil pour masquer Chérubin.)
LE COMTE, s’avance.
Tu es émue, Suzon ! tu parlais seule, et ton petit cœur paraît dans une agitation… bien pardonnable, au reste, un jour comme celui-ci.
SUZANNE, troublée.
Monseigneur, que me voulez-vous ? Si l’on vous trouvait avec moi…
LE COMTE
Je serais désolé qu’on m’y surprît ; mais tu sait tout l’intérêt que je prends à toi. Basile ne t’a pas laissé ignorer mon amour. Je n’ai qu’un instant pour t’expliquer mes vues ; écoute.
(Il s’assied dans le fauteuil.)
SUZANNE, vivement.
Je n’écoute rien.
LE COMTE, lui prend la main.
Un seul mot. Tu sais que le roi m’a nommé son ambassadeur à Londres. J’emmène avec moi Figaro, je lui donne un excellent poste ; et comme le devoir d’une femme est de suivre son mari…
SUZANNE
Ah ! si j’osais parler !
LE COMTE, la rapproche de lui.
Parle, parle, ma chère ; use aujourd’hui d’un droit que tu prends sur moi pour la vie.
SUZANNE, effrayée.
Je n’en veux point, monseigneur, je n’en veux point. Quittez-moi, je vous prie.
LE COMTE
Mais dis auparavant.
SUZANNE, en colère.
Je ne sais plus ce que je disais.
LE COMTE
Sur le devoir des femmes.
SUZANNE
Eh bien ! lorsque monseigneur enleva la sienne de chez le docteur, et qu’il l’épousa par amour ; lorsqu’il abolit pour elle un certain affreux droit du seigneur…
LE COMTE, gaiement.
Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette, ce droit charmant ! si tu venais en jaser sur la brune, au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…
BASILE, parle en dehors.
Il n’est pas chez lui, monseigneur.
LE COMTE, se lève.
Quelle est cette voix ?
SUZANNE
Que je suis malheureuse !
LE COMTE
Sors, pour qu’on n’entre pas.
SUZANNE, troublée.
Que je vous laisse ici ?
BASILE, crie en dehors.
Monseigneur était chez madame, il en est sorti ; je vais voir.
LE COMTE
Et pas un lieu pour se cacher ! Ah ! derrière ce fauteuil… assez mal ; mais renvoie-le bien vite.
(Suzanne lui barre le chemin ; il la pousse doucement, elle recule, et se met ainsi entre lui et le petit page ; mais pendant que le comte s’abaisse et prend sa place, Chérubin tourne, et se jette effrayé sur le fauteuil, à genoux, et s’y blottit. Suzanne prend la robe qu’elle apportait, en couvre le page, et se met devant le fauteuil.)
SCÈNE IX
LE COMTE ET CHÉRUBIN CACHÉS, SUZANNE, BASILE.
BASILE
N’auriez-vous pas vu monseigneur, mademoiselle ?
SUZANNE, brusquement.
Hé ! pourquoi l’aurais-je vu ? Laissez-moi.
BASILE, s’approche.
Si vous étiez plus raisonnable, il n’y aurait rien d’étonnant à ma question. C’est Figaro qui le cherche.
SUZANNE
Il cherche donc l’homme qui lui veut le plus de mal après vous ?
LE COMTE, à part.
Voyons un peu comme il me sert.
BASILE
Désirer du bien à une femme, est-ce vouloir du mal à son mari ?
SUZANNE
Non, dans vos affreux principes, agent de corruption !
BASILE
Que vous demande-t-on ici que vous n’alliez prodiguer à un autre ? Grâce à la douce cérémonie, ce qu’on vous défendait hier, on vous le prescrira demain.
SUZANNE
Indigne !
BASILE
De toutes les choses sérieuses, le mariage étant la plus bouffonne, j’avais pensé…
SUZANNE, outrée.
Des horreurs. Qui vous permet d’entrer ici ?
BASILE
Là, là, mauvaise ! Dieu vous apaise ! il n’en sera que ce que vous voulez. Mais ne croyez pas non plus que je regarde monsieur Figaro comme l’obstacle qui nuit à monseigneur ; et, sans le petit page…
SUZANNE, timidement.
Don Chérubin ?
BASILE, la contrefait.
Cherubino di amore, qui tourne autour de vous sans cesse, et qui ce matin encore rôdait ici pour y entrer, quand je vous ai quittée. Dites que cela n’est pas vrai ?
SUZANNE
Quelle imposture ! Allez-vous-en, méchant homme !
BASILE
On est un méchant homme parce qu’on y voit clair. N’est-ce pas pour vous aussi cette romance dont il fait mystère ?
SUZANNE, en colère.
Ah ! oui, pour moi !…
BASILE
À moins qu’il ne l’ait composée pour madame ! En effet, quand il sert à table, on dit qu’il la regarde avec des yeux !… Mais, peste, qu’il ne s’y joue pas ; monseigneur est brutal sur l’article.
SUZANNE, outrée.
Et vous bien scélérat, d’aller semant de pareils bruits pour perdre un malheureux enfant tombé dans la disgrâce de son maître.
BASILE
L’ai-je inventé ? Je le dis, parce que tout le monde en parle.
LE COMTE, se lève.
Comment, tout le monde en parle !
SUZANNE
Ah ciel !
BASILE
Ha ! ha !
LE COMTE
Courez, Basile, et qu’on le chasse.
BASILE
Ah ! que je suis fâché d’être entré !
SUZANNE, troublée.
Mon Dieu ! mon Dieu !
LE COMTE, à Basile.
Elle est saisie. Asseyons-la dans ce fauteuil.
SUZANNE, le repousse vivement.
Je ne veux pas m’asseoir. Entrer ainsi librement, c’est indigne !
LE COMTE
Nous sommes deux avec toi, ma chère. Il n’y a plus le moindre danger !
BASILE
Moi je suis désolé de m’être égayé sur le page, puisque vous l’entendiez ; je n’en usais ainsi que pour pénétrer ses sentiments, car au fond…
LE COMTE
Cinquante pistoles, un cheval, et qu’on le renvoie à ses parents.
BASILE
Monseigneur, pour un badinage ?
LE COMTE
Un petit libertin que j’ai surpris encore hier avec la fille du jardinier.
BASILE
Avec Fanchette ?
LE COMTE
Et dans sa chambre.
SUZANNE, outrée.
Où monseigneur avait sans doute affaire aussi ?
LE COMTE, gaiement.
J’en aime assez la remarque.
BASILE
Elle est d’un bon augure.
LE COMTE, gaiement.
Mais non ; j’allais chercher ton oncle Antonio, mon ivrogne de jardinier, pour lui donner des ordres. Je frappe, on est longtemps à m’ouvrir ; ta cousine a l’air empêtré, je prends un soupçon, je lui parle, et, tout en causant, j’examine. Il y avait derrière la porte une espèce de rideau, de portemanteau, de je ne sais pas quoi, qui couvrait des hardes ; sans faire semblant de rien, je vais doucement, doucement lever ce rideau (pour imiter le geste, il lève la robe du fauteuil), et je vois… (Il aperçoit le page.) Ah !…
BASILE
Ha ! ha !
LE COMTE
Ce tour-ci vaut l’autre.
BASILE
Encore mieux.
LE COMTE, à Suzanne.
À merveille, mademoiselle : à peine fiancée, vous faites de ces apprêts ? C’était pour recevoir mon page que vous désiriez d’être seule ? Et vous, monsieur, qui ne changez point de conduite, il vous manquait de vous adresser, sans respect pour votre marraine, à sa première camériste, à la femme de votre ami ! Mais je ne souffrirai pas que Figaro, qu’un homme que j’estime et que j’aime, soit victime d’une pareille tromperie. Était-il avec vous, Basile ?
SUZANNE, outrée.
Il n’y a ni tromperie ni victime ; il était là lorsque vous me parliez.
LE COMTE, emporté.
Puisses-tu mentir en le disant ! son plus cruel ennemi n’oserait lui souhaiter ce malheur.
SUZANNE
Il me priait d’engager madame à vous demander sa grâce. Votre arrivée l’a si fort troublé, qu’il s’est masqué de ce fauteuil.
LE COMTE, en colère.
Ruse d’enfer ! je m’y suis assis en entrant.
CHÉRUBIN
Hélas, monseigneur, j’étais tremblant derrière.
LE COMTE
Autre fourberie ! je viens de m’y placer moi-même.
CHÉRUBIN
Pardon, mais c’est alors que je me suis blotti dedans.
LE COMTE, plus outré.
C’est donc une couleuvre que ce petit… serpent-là ! il nous écoutait !
CHÉRUBIN
Au contraire, monseigneur, j’ai fait ce que j’ai pu pour ne rien entendre.
LE COMTE
Ô perfidie ! (À Suzanne.) Tu n’épouseras pas Figaro.
BASILE
Contenez-vous, on vient.
LE COMTE, tirant Chérubin du fauteuil et le mettant sur ses pieds.
Il resterait là devant toute la terre !
SCÈNE X
CHÉRUBIN, SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE, FANCHETTE, BASILE. (BEAUCOUP DE VALETS, PAYSANNES, PAYSANS VÊTUS DE BLANC.)
FIGARO, tenant une toque de femme, garnie de plumes blanches et de rubans blancs, parle à la comtesse.
Il n’y a que vous, madame, qui puissiez nous obtenir cette faveur.
LA COMTESSE
Vous le voyez, monsieur le comte, ils me supposent un crédit que je n’ai point ; mais comme leur demande n’est pas déraisonnable…
LE COMTE, embarrassé.
Il faudrait qu’elle le fût beaucoup…
FIGARO, bas à Suzanne.
Soutiens bien mes efforts.
SUZANNE, bas à Figaro.
Qui ne mèneront à rien.
FIGARO, bas.
Va toujours.
LE COMTE, à Figaro.
Que voulez-vous ?
FIGARO
Monseigneur, vos vassaux, touchés de l’abolition d’un certain droit fâcheux que votre amour pour madame…
LE COMTE
Hé bien, ce droit n’existe plus : que veux-tu dire ?
FIGARO, malignement.
Qu’il est bien temps que la vertu d’un si bon maître éclate ! Elle m’est d’un tel avantage aujourd’hui, que je désire être le premier à la célébrer à mes noces.
LE COMTE, plus embarrassé.
Tu te moques, ami ! l’abolition d’un droit honteux n’est que l’acquit d’une dette envers l’honnêteté. Un Espagnol peut vouloir conquérir la beauté par des soins ; mais en exiger le premier, le plus doux emploi, comme une servile redevance : ah ! c’est la tyrannie d’un Vandale, et non le droit avoué d’un noble Castillan.
FIGARO, tenant Suzanne par la main.
Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé l’honneur, reçoive de votre main publiquement la toque virginale, ornée de plumes et de rubans blancs, symbole de la pureté de vos intentions : adoptez-en la cérémonie pour tous les mariages, et qu’un quatrain chanté en chœur rappelle à jamais le souvenir…
LE COMTE, embarrassé.
Si je ne savais pas qu’amoureux, poète et musicien, sont trois titres d’indulgence pour toutes les folies…
FIGARO
Joignez-vous à moi, mes amis !
TOUS ENSEMBLE
Monseigneur ! monseigneur !
SUZANNE, au Comte.
Pourquoi fuir un éloge que vous méritez si bien ?
LE COMTE, à part.
La perfide !
FIGARO
Regardez-la donc, monseigneur ; jamais plus jolie fiancée ne montrera mieux la grandeur de votre sacrifice.
SUZANNE
Laisse là ma figure, et ne vantons que sa vertu.
LE COMTE, à part.
C’est un jeu que tout ceci.
LA COMTESSE
Je me joins à eux, monsieur le comte ; et cette cérémonie me sera toujours chère, puisqu’elle doit son motif à l’amour charmant que vous aviez pour moi.
LE COMTE
Que j’ai toujours, madame ; et c’est à ce titre que je me rends.
TOUS ENSEMBLE
Vivat !
LE COMTE, à part.
Je suis pris. (Haut.) Pour que la cérémonie eût un peu plus d’éclat, je voudrais seulement qu’on la remît à tantôt. (À part.) Faisons vite chercher Marceline.
FIGARO, à Chérubin.
Eh bien ! espiègle, vous n’applaudissez pas ?
SUZANNE
Il est au désespoir ; monseigneur le renvoie.
LA COMTESSE
Ah ! monsieur, je demande sa grâce.
LE COMTE
Il ne la mérite point.
LA COMTESSE
Hélas ! il est si jeune !
LE COMTE
Pas tant que vous le croyez.
CHÉRUBIN, tremblant.
Pardonner généreusement n’est pas le droit du seigneur auquel vous avez renoncé en épousant madame.
LA COMTESSE
Il n’a renoncé qu’à celui qui vous affligeait tous.
SUZANNE
Si monseigneur avait cédé le droit de pardonner, ce serait sûrement le premier qu’il voudrait racheter en secret.
LE COMTE, embarrassé.
Sans doute.
LA COMTESSE
Et pourquoi le racheter ?
CHÉRUBIN, au comte.
Je fus léger dans ma conduite, il est vrai, monseigneur ; mais jamais la moindre indiscrétion dans mes paroles…
LE COMTE, embarrassé.
Eh bien ! c’est assez…
FIGARO
Qu’entend-il ?
LE COMTE, vivement.
C’est assez, c’est assez ; tout le monde exige son pardon, je l’accorde, et j’irai plus loin : je lui donne une compagnie dans ma légion.
TOUS ENSEMBLE
Vivat !
LE COMTE
Mais c’est à condition qu’il partira sur-le-champ, pour joindre en Catalogne.
FIGARO
Ah ! monseigneur, demain.
LE COMTE, insiste.
Je le veux.
CHÉRUBIN
J’obéis.
LE COMTE
Saluez votre marraine, et demandez sa protection.
(Chérubin met un genou en terre devant la Comtesse et ne peut parler.)
LA COMTESSE, émue.
Puisqu’on ne peut vous garder seulement aujourd’hui, partez, jeune homme. Un nouvel état vous appelle ; allez le remplir dignement. Honorez votre bienfaiteur. Souvenez-vous de cette maison, où votre jeunesse a trouvé tant d’indulgence. Soyez soumis, honnête et brave ; nous prendrons part à vos succès.
(Chérubin se relève et retourne à sa place.)
LE COMTE
Vous êtes bien émue, madame !
LA COMTESSE
Je ne m’en défends pas. Qui sait le sort d’un enfant jeté dans une carrière aussi dangereuse ? Il est allié de mes parents ; et, de plus, il est mon filleul.
LE COMTE, à part.
Je vois que Basile avait raison. (Haut.) Jeune homme, embrassez Suzanne pour la dernière fois.
FIGARO
Pourquoi cela, monseigneur ? Il viendra passer ses hivers. Baise-moi donc aussi, capitaine ! (Il l’embrasse.) Adieu, mon petit Chérubin. Tu vas mener un train de vie bien différent, mon enfant : dame ! tu ne rôderas plus tout le jour au quartier des femmes ; plus d’échaudés, de goûtés à la crème ; plus de main-chaude ou de colin-maillard. De bons soldats, morbleu ! basanés, mal vêtus ; un grand fusil bien lourd : tourne à droite, tourne à gauche, en avant, marche à la gloire ; et ne va pas broncher en chemin, à moins qu’un bon coup de feu…
SUZANNE
Fi donc, l’horreur !
LA COMTESSE
Quel pronostic ?
LE COMTE
Où donc est Marceline ? Il est bien singulier qu’elle ne soit pas des vôtres !
FANCHETTE
Monseigneur, elle a pris le chemin du bourg, par le petit sentier de la ferme.
LE COMTE
Et elle en reviendra…
BASILE
Quand il plaira à Dieu.
FIGARO
S’il lui plaisait qu’il ne lui plût jamais !…
FANCHETTE
Monsieur le docteur lui donnait le bras.
LE COMTE, vivement.
Le docteur est ici ?
BASILE
Elle s’en est d’abord emparée…
LE COMTE, à part.
Il ne pouvait venir plus à propos.
FANCHETTE
Elle avait l’air bien échauffée ; elle parlait tout haut en marchant, puis elle s’arrêtait, et faisait comme ça de grands bras… ; et monsieur le docteur lui faisait comme ça de la main, en l’apaisant. Elle paraissait si courroucée ! elle nommait mon cousin Figaro.
LE COMTE, lui prend le menton.
Cousin… futur.
FANCHETTE, montrant Chérubin.
Monseigneur, nous avez-vous pardonné d’hier ?…
LE COMTE, interrompt.
Bonjour, bonjour, petite.
FIGARO
C’est son chien d’amour qui la berce ; elle aurait troublé notre fête.
LE COMTE, à part.
Elle la troublera, je t’en réponds. (Haut.) Allons, madame, entrons. Basile, vous passerez chez moi.
SUZANNE, à Figaro.
Tu me rejoindras, mon fils ?
FIGARO, bas à Suzanne.
Est-il bien enfilé ?
SUZANNE, bas.
Charmant garçon !
(Ils sortent tous.)
SCÈNE XI
CHÉRUBIN, FIGARO, BASILE.
(Pendant qu’on sort, Figaro les arrête tous deux et les ramène.)
FIGARO
Ah çà, vous autres, la cérémonie adoptée, ma fête de ce soir en est la suite ; il faut bravement nous recorder : ne faisons point comme ces acteurs qui ne jouent jamais si mal que le jour où la critique est le plus éveillée. Nous n’avons point de lendemain qui nous excuse, nous. Sachons bien nos rôles aujourd’hui.
BASILE, malignement.
Le mien est plus difficile que tu ne crois.
FIGARO, faisant, sans qu’il le voie, le geste de le rosser.
Tu es loin aussi de savoir tout le succès qu’il te vaudra.
CHÉRUBIN
Mon ami, tu oublies que je pars.
FIGARO
Et toi, tu voudrais bien rester !
CHÉRUBIN
Ah ! si je le voudrais !
FIGARO
Il faut ruser. Point de murmure à ton départ. Le manteau de voyage à l’épaule ; arrange ouvertement ta trousse, et qu’on voie ton cheval à la grille ; un temps de galop jusqu’à la ferme ; reviens à pied par les derrières ; monseigneur te croira parti ; tiens-toi seulement hors de sa vue ; je me charge de l’apaiser après la fête.
CHÉRUBIN
Mais Fanchette qui ne sait pas son rôle !
BASILE
Que diable lui apprenez-vous donc, depuis huit jours que vous ne la quittez pas ?
FIGARO
Tu n’a rien à faire aujourd’hui, donne-lui par grâce une leçon.
BASILE
Prenez garde, jeune homme, prenez garde ! le père n’est pas satisfait ; la fille a été souffletée ; elle n’étudie pas avec vous. Chérubin ! Chérubin ! vous lui causerez des chagrins ! Tant va la cruche à l’eau…
FIGARO
Ah ! voilà notre imbécile avec ses vieux proverbes ! Eh bien, pédant ! que dit la sagesse des nations ? Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin…
BASILE
Elle s’emplit.
FIGARO, en s’en allant.
Pas si bête, pourtant, pas si bête !
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
SUZANNE ; LA COMTESSE entre par la porte à droite.
LA COMTESSE, se jette dans une bergère.
Ferme la porte, Suzanne et conte-moi tout dans le plus grand détail.
SUZANNE
Je n’ai rien caché à madame.
LA COMTESSE
Quoi ! Suzon, il voulait te séduire ?
SUZANNE
Oh ! que non ! monseigneur n’y met pas tant de façon avec sa servante : il voulait m’acheter.
LA COMTESSE
Et le petit page était présent ?
SUZANNE
C’est-à-dire caché derrière le grand fauteuil. Il venait me prier de vous demander sa grâce.
LA COMTESSE
Hé ! pourquoi ne pas s’adresser à moi-même ? Est-ce que je l’aurais refusé, Suzon ?
SUZANNE
C’est ce que j’ai dit : mais ses regrets de partir, et surtout de quitter madame ! Ah ! Suzon, qu’elle est noble et belle ! mais qu’elle est imposante !
LA COMTESSE
Est-ce que j’ai cet air-là, Suzon ? Moi qui l’ai toujours protégé.
SUZANNE
Puis il a vu votre ruban de nuit que je tenais ; il s’est jeté dessus…
LA COMTESSE, souriant.
Mon ruban ?… Quelle enfance !
SUZANNE
Je ai voulu le lui ôter ; madame, c’était un lion ; ses yeux brillaient… Tu ne l’auras qu’avec ma vie, disait-il en forçant sa petite voix douce et grêle.
LA COMTESSE, rêvant.
Eh bien, Suzon ?
SUZANNE
Eh bien, madame, est-ce qu’on peut faire finir ce petit démon-là ? Ma marraine par-ci ; je voudrais bien par l’autre ; et parce qu’il n’oserait seulement baiser la robe de madame, il voudrait toujours m’embrasser, moi.
LA COMTESSE, rêvant.
Laissons… laissons ces folies… Enfin, ma pauvre Suzanne, mon époux a fini par te dire…
SUZANNE
Que si je ne voulais pas l’entendre, il allait protéger Marceline.
LA COMTESSE, se lève et se promène, en se servant fortement de l’éventail.
Il ne m’aime plus du tout.
SUZANNE
Pourquoi tant de jalousie ?
LA COMTESSE
Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah ! je l’ai trop aimé ; je l’ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour : voilà mon seul tort avec lui ; mais je n’entends pas que cet honnête aveu te nuise, et tu épouseras Figaro. Lui seul peut nous y aider : viendra-t-il ?
SUZANNE
Dès qu’il verra partir la chasse.
LA COMTESSE, se servant de l’éventail.
Ouvre un peu la croisée sur le jardin. Il fait une chaleur ici !…
SUZANNE
C’est que madame parle et marche avec action.
(Elle va ouvrir la croisée du fond.)
LA COMTESSE, rêvant longtemps.
Sans cette constance à me fuir… Les hommes sont bien coupables !
SUZANNE, crie, de la fenêtre.
Ah ! voilà monseigneur qui traverse à cheval le grand potager, suivi de Pédrille, avec deux, trois, quatre lévriers.
LA COMTESSE
Nous avons du temps devant nous. (Elle s’assied.) On frappe, Suzon !
SUZANNE, court ouvrir en chantant.
Ah ! c’est mon Figaro ! ah ! c’est mon Figaro !
SCÈNE II
FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE, assise.
SUZANNE
Mon cher ami, viens donc ! Madame est dans une impatience !…
FIGARO
Et toi, ma petite Suzanne ? — Madame n’en doit prendre aucune. Au fait, de quoi s’agit-il ? d’une misère. Monsieur le comte trouve notre jeune femme aimable, il voudrait en faire sa maîtresse ; et c’est bien naturel.
SUZANNE
Naturel ?
FIGARO
Puis il m’a nommé courrier de dépêches, et Suzon conseiller d’ambassade. Il n’y a pas là d’étourderie.
SUZANNE
Tu finiras ?
FIGARO
Et parce que ma Suzanne, ma fiancée, n’accepte pas le diplôme, il va favoriser les vues de Marceline : quoi de plus simple encore ? Se venger de ceux qui nuisent à nos projets en renversant les leurs, c’est ce que chacun fait, c’est ce que nous allons faire nous-mêmes. Eh bien, voilà tout, pourtant.
LA COMTESSE
Pouvez-vous, Figaro, traiter si légèrement un dessein qui nous coûte à tous le bonheur ?
FIGARO
Qui dit cela, madame ?
SUZANNE
Au lieu de t’affliger de nos chagrins…
FIGARO
N’est-ce pas assez que je m’en occupe ? Or, pour agir aussi méthodiquement que lui, tempérons d’abord son ardeur de nos possessions, en l’inquiétant sur les siennes.
LA COMTESSE
C’est bien dit ; mais comment ?
FIGARO
C’est déjà fait, madame ; un faux avis donné sur vous…
LA COMTESSE
Sur moi ? la tête vous tourne !
FIGARO
Oh ! c’est à lui qu’elle doit tourner.
LA COMTESSE
Un homme aussi jaloux !…
FIGARO
Tant mieux ! pour tirer parti des gens de ce caractère, il ne faut qu’un peu leur fouetter le sang : c’est ce que les femmes entendent si bien ! Puis, les tient-on fâchés tout rouge, avec un brin d’intrigue on les mène où l’on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre à Basile un billet inconnu, lequel avertit monseigneur qu’un galant doit chercher à vous voir aujourd’hui pendant le bal.
LA COMTESSE
Et vous vous jouez ainsi de la vérité sur le compte d’une femme d’honneur !…
FIGARO
Il y en a peu, madame, avec qui je l’eusse osé, crainte de rencontrer juste.
LA COMTESSE
Il faudra que je l’en remercie !
FIGARO
Mais dites-moi s’il n’est pas charmant de lui avoir taillé ses morceaux de la journée, de façon qu’il passe à rôder, à jurer après sa dame, le temps qu’il destinait à se complaire avec la nôtre ! Il est déjà tout dérouté : galopera-t-il celle-ci ? surveillera-t-il celle-là ? Dans son trouble d’esprit, tenez, tenez, le voilà qui court la plaine, et force un lièvre qui n’en peut mais. L’heure du mariage arrive en poste ; il n’aura pas pris de parti contre, et jamais il n’osera s’y opposer devant madame.
SUZANNE
Non ; mais Marceline, le bel esprit, osera le faire, elle.
FIGARO
Brrrr. Cela m’inquiète bien, ma foi ! Tu feras dire à monseigneur que tu te rendras sur la brune au jardin.
SUZANNE
Tu comptes sur celui-là ?
FIGARO
Oh ! dame, écoutez donc ; les gens qui ne veulent rien faire de rien n’avancent rien, et ne sont bons à rien. Voilà mon mot.
SUZANNE
Il est joli !
LA COMTESSE
Comme son idée : vous consentiriez qu’elle s’y rendît ?
FIGARO
Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne à quelqu’un : surpris par nous au rendez-vous, le comte pourra-t-il s’en dédire ?
SUZANNE
À qui mes habits ?
FIGARO
Chérubin.
LA COMTESSE
Il est parti.
FIGARO
Non pas pour moi ; veut-on me laisser faire ?
SUZANNE
On peut s’en fier à lui pour mener une intrigue.
FIGARO
Deux, trois, quatre à la fois ; bien embrouillées, qui se croisent. J’étais né pour être courtisan.
SUZANNE
On dit que c’est un métier si difficile !
FIGARO
Recevoir, prendre, et demander : voilà le secret en trois mots.
LA COMTESSE
Il a tant d’assurance qu’il finit par m’en inspirer.
FIGARO
C’est mon dessein.
SUZANNE
Tu disais donc…
FIGARO
Que, pendant l’absence de monseigneur, je vais vous envoyer le Chérubin : coiffez-le, habillez-le ; je le renferme et l’endoctrine ; et puis dansez, monseigneur.
(Il sort.)
SCÈNE III
SUZANNE ; LA COMTESSE, assise.
LA COMTESSE, tenant sa boîte à mouches.
Mon Dieu, Suzon, comme je suis faite !… ce jeune homme qui va venir !…
SUZANNE
Madame ne veut donc pas qu’il en réchappe ?
LA COMTESSE, rêve devant sa petite glace.
Moi ?… tu verras comme je vais le gronder.
SUZANNE
Faisons-lui chanter sa romance.
(Elle la met sur la Comtesse.)
LA COMTESSE
Mais c’est qu’en vérité mes cheveux sont dans un désordre…
SUZANNE, riant.
Je n’ai qu’à reprendre ces deux boucles, madame le grondera bien mieux.
LA COMTESSE, revenant à elle.
Qu’est-ce que vous dites donc, mademoiselle ?
SCÈNE IV
CHÉRUBIN, l’air honteux ; SUZANNE, LA COMTESSE, assise.
SUZANNE
Entrez, monsieur l’officier ; on est visible.
CHÉRUBIN, avance en tremblant.
Ah ! que ce nom m’afflige, madame ! il m’apprend qu’il faut quitter des lieux… une marraine si… bonne !…
SUZANNE
Et si belle !
CHÉRUBIN, avec un soupir.
Ah ! oui.
SUZANNE, le contrefait.
Ah ! oui. Le bon jeune homme ! avec ses longues paupières hypocrites ! Allons, bel oiseau bleu, chantez la romance à madame.
LA COMTESSE, la déplie.
De qui… dit-on qu’elle est ?
SUZANNE
Voyez la rougeur du coupable : en a-t-il un pied sur les joues !
CHÉRUBIN
Est-ce qu’il est défendu… de chérir…
SUZANNE, lui met le poing sous le nez.
Je dirai tout, vaurien !
LA COMTESSE
Là… chante-t-il ?
CHÉRUBIN
Oh ! madame, je suis si tremblant !…
SUZANNE, en riant.
Et gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian, gnian ; dès que madame le veut, modeste auteur ! Je vais l’accompagner.
LA COMTESSE
Prends ma guitare.
(La Comtesse assise, tient le papier pour suivre. Suzanne est derrière son fauteuil, et prélude en regardant la musique par-dessus sa maîtresse. Le petit page est devant elle, les yeux baissés. Ce tableau est juste la belle estampe d’après Vanloo, appelée LA CONVERSATION ESPAGNOLE.)
CHÉRUBIN, LA COMTESSE, SUZANNE.
ROMANCE
Air : Marlbroug s’en va-t-en guerre.
Premier couplet.
Mon coursier hors d’haleine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
J’errais de plaine en plaine,
Au gré du destrier.
Deuxième couplet.
Au gré du destrier,
Sans varlet, n’écuyer ;
Là près d’une fontaine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
Songeant à ma marraine,
Sentais mes pleurs couler.
Troisième couplet.
Sentais mes pleurs couler,
Prêt à me désoler :
Je gravais sur un frêne,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
Sa lettre sans la mienne.
Le roi vint à passer.
Quatrième couplet.
Le roi vint à passer,
Ses barons, son clergier.
Beau page, dit la reine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
Qui vous met à la gêne ?
Qui vous fait tant plorer ?
Cinquième couplet.
Qui vous fait tant plorer ?
Nous faut le déclarer. —
Madame et souveraine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
J’avais une marraine,
Que toujours adorai.
Sixième couplet.
Que toujours adorai ;
Je sens que j’en mourrai. —
Beau page, dit la reine,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
N’est-il qu’une marraine ?
Je vous en servirai.
Septième couplet.
Je vous en servirai ;
Mon page vous ferai ;
Puis à ma jeune Hélène,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
Fille d’un capitaine,
Un jour vous marierai.
Huitième couplet.
Un jour vous marierai. —
Nenni, n’en faut parler :
Je veux, traînant ma chaîne,
(Que mon cœur, mon cœur a de peine !)
Mourir de cette peine,
Mais non m’en consoler.
LA COMTESSE
Il y a de la naïveté… du sentiment même.
SUZANNE, va poser la guitare sur un fauteuil.
Oh ! pour du sentiment, c’est un jeune homme qui… Ah çà, monsieur l’officier, vous a-t-on dit que, pour égayer la soirée, nous voulons savoir d’avance si un de mes habits vous ira passablement ?
LA COMTESSE
J’ai peur que non.
SUZANNE, se mesure avec lui.
Il est de ma grandeur. Ôtons d’abord le manteau.
(Elle le détache.)
LA COMTESSE
Et si quelqu’un entrait ?
SUZANNE
Est-ce que nous faisons du mal donc ? Je vais fermer la porte. (Elle court) Mais c’est la coiffure que je veux voir.
LA COMTESSE
Sur ma toilette, une baigneuse à moi.
(Suzanne entre dans le cabinet dont la porte est au bord du théâtre.)
SCÈNE V
CHÉRUBIN ; LA COMTESSE, assise.
LA COMTESSE
Jusqu’à l’instant du bal, le comte ignorera que vous soyez au château. Nous lui dirons après que le temps d’expédier votre brevet nous a fait naître l’idée…
CHÉRUBIN, le lui montre.
Hélas ! madame, le voici ; Basile me l’a remis de sa part.
LA COMTESSE
Déjà ? l’on a craint d’y perdre une minute. (Elle lit.) Ils se sont tant pressés, qu’ils ont oublié d’y mettre son cachet.
(Elle le lui rend.)
SCÈNE VI
CHÉRUBIN, LA COMTESSE, SUZANNE.
SUZANNE, entre avec un grand bonnet.
Le cachet, à quoi ?
LA COMTESSE
À son brevet.
SUZANNE
Déjà ?
LA COMTESSE
C’est ce que je disais. Est-ce là ma baigneuse ?
SUZANNE, s’assied près de la comtesse.
Et la plus belle de toutes.
(Elle chante avec des épingles dans sa bouche.)
Tournez-vous donc envers ici,
Jean de Lyra, mon bel ami.
(Chérubin se met à genoux. Elle le coiffe.)
Madame, il est charmant !
LA COMTESSE
Arrange son collet d’un air un peu plus féminin.
SUZANNE, l’arrange.
Là… mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille ! J’en suis jalouse, moi ! (Elle lui prend le menton.) Voulez-vous bien n’être pas joli comme ça ?
LA COMTESSE
Qu’elle est folle ! Il faut relever la manche, afin que l’amadis prenne mieux… (Elle le retrousse.) Qu’est-ce qu’il a donc au bras ? Un ruban ?
SUZANNE
Et un ruban à vous. Je suis bien aise madame l’ait vu. Je lui avais dit que je le dirais, déjà ! Oh ! si monseigneur n’était pas venu, j’aurais bien repris le ruban, car je suis presque aussi forte que lui.
LA COMTESSE
Il y a du sang !
(Elle détache le ruban.)
CHÉRUBIN, honteux.
Ce matin, comptant partir, j’arrangeais la gourmette de mon cheval ; il a donné de la tête, et la bossette m’a effleuré le bras.
LA COMTESSE
On n’a jamais mis un ruban…
SUZANNE
Et surtout un ruban volé. — Voyons donc ce que la bossette… la courbette… la cornette du cheval… Je n’entends rien à tous ces noms-là. — Ah ! qu’il a le bras blanc ! c’est comme une femme ! plus blanc que le mien ! Regardez donc, madame !
(Elle les compare.)
LA COMTESSE, d’un ton glacé.
Occupez-vous plutôt de m’avoir du taffetas gommé dans ma toilette.
(Suzanne lui pousse la tête en riant ; il tombe sur les deux mains. Elle entre dans le cabinet au bord du théâtre.)
SCÈNE VII
CHÉRUBIN, à genoux ; LA COMTESSE, assise.
LA COMTESSE, reste un moment sans parler, les yeux sur son ruban. Chérubin la dévore de ses regards.
Pour mon ruban, monsieur… comme c’est celui dont la couleur m’agrée le plus… j’étais fort en colère de l’avoir perdu.
SCÈNE VIII
CHÉRUBIN, à genoux ; LA COMTESSE, assise ; SUZANNE.
SUZANNE, revenant.
Et la ligature à son bras ?
(Elle remet à la comtesse du taffetas gommé et des ciseaux.)
LA COMTESSE
En allant lui chercher tes hardes, prends le ruban d’un autre bonnet.
(Suzanne sort par la porte du fond, en emportant le manteau du page.)
SCÈNE IX
CHÉRUBIN, à genoux ; LA COMTESSE, assise.
CHÉRUBIN, les yeux baissés.
Celui qui m’est ôté m’aurait guéri en moins de rien.
LA COMTESSE
Par quelle vertu ? (Lui montrant le taffetas.) Ceci vaut mieux.
CHÉRUBIN, hésitant.
Quand un ruban… a serré la tête… ou touché la peau d’une personne…
LA COMTESSE, coupant la phrase.
… Étrangère, il devient bon pour les blessures ? J’ignorais cette propriété. Pour l’éprouver, je garde celui-ci qui vous a serré le bras. À la première égratignure… de mes femmes, j’en ferai l’essai.
CHÉRUBIN, pénétré.
Vous le gardez, et moi je pars !
LA COMTESSE
Non pour toujours.
CHÉRUBIN
Je suis si malheureux !
LA COMTESSE, émue.
Il pleure à présent ! C’est ce vilain Figaro avec son pronostic !
CHÉRUBIN, exalté.
Ah ! je voudrais toucher au terme qu’il m’a prédit ! Sûr de mourir à l’instant, peut-être ma bouche oserait…
LA COMTESSE, l’interrompt, et lui essuie les yeux avec son mouchoir.
Taisez-vous, taisez-vous, enfant. Il n’y a pas un brin de raison dans tout ce que vous dites. (On frappe à la porte, elle élève la voix.) Qui frappe ainsi chez moi ?
SCÈNE X
CHÉRUBIN, LA COMTESSE, LE COMTE, en dehors.
LE COMTE, en dehors.
Pourquoi donc enfermée ?
LA COMTESSE, troublée, se lève.
C’est mon époux ! grands dieux !… (À Chérubin qui s’est levé aussi.) Vous sans manteau, le col et les bras nus ! seul avec moi ! cet air de désordre, un billet reçu, sa jalousie !…
LE COMTE, en dehors.
Vous n’ouvrez pas ?
LA COMTESSE
C’est que… je suis seule.
LE COMTE, en dehors.
Seule ! avec qui parlez-vous donc ?
LA COMTESSE, cherchant.
… Avec vous sans doute.
CHÉRUBIN, à part.
Après les scènes d’hier et de ce matin, il me tuerait sur la place !
(Il court au cabinet de toilette, y entre, et tire la porte sur lui.)
SCÈNE XI
LA COMTESSE, seule, en ôte la clef, et court ouvrir au Comte.
Ah ! quelle faute ! quelle faute !
SCÈNE XII
LE COMTE, LA COMTESSE.
LE COMTE, d’un ton un peu sévère.
Vous n’êtes pas dans l’usage de vous enfermer !
LA COMTESSE, troublée.
Je… je chiffonnais… Oui, je chiffonnais avec Suzanne ; elle est passée un moment chez elle.
LE COMTE, l’examine.
Vous avez l’air et le ton bien altérés !
LA COMTESSE
Cela n’est pas étonnant… pas étonnant du tout… je vous assure… nous parlions de vous… Elle est passée, comme je vous dis…
LE COMTE
Vous parliez de moi !… Je suis ramené par l’inquiétude : en montant à cheval, un billet qu’on m’a remis, mais auquel je n’ajoute aucune foi, m’a… pourtant agité.
LA COMTESSE
Comment, monsieur ?… quel billet ?
LE COMTE
Il faut avouer, madame, que vous ou moi sommes entourés d’êtres… bien méchants ! On me donne avis que, dans la journée, quelqu’un que je crois absent doit chercher à vous entretenir.
LA COMTESSE
Quel que soit cet audacieux, il faudra qu’il pénètre ici : car mon projet est de ne pas quitter ma chambre de tout le jour.
LE COMTE
Ce soir, pour la noce de Suzanne ?
LA COMTESSE
Pour rien au monde ; je suis très incommodée.
LE COMTE
Heureusement le docteur est ici. (Le page fait tomber une chaise dans le cabinet.) Quel bruit entends-je ?
LA COMTESSE, plus troublée.
Du bruit ?
LE COMTE
On a fait tomber un meuble.
LA COMTESSE
Je… je n’ai rien entendu, pour moi.
LE COMTE
Il faudrait que vous soyez furieusement préoccupée !
LA COMTESSE
Préoccupée ! de quoi ?
LE COMTE
Il y a quelqu’un dans ce cabinet, madame.
LA COMTESSE
Hé… qui voulez-vous qu’il y ait, monsieur ?
LE COMTE
C’est moi qui vous le demande ; j’arrive.
LA COMTESSE
Hé ! mais… Suzanne apparemment qui range.
LE COMTE
Vous avez dit qu’elle était passée chez elle !
LA COMTESSE
Passée… ou entrée là ; je ne sais lequel.
LE COMTE
Si c’est Suzanne, d’où vient le trouble où je vous vois ?
LA COMTESSE
Du trouble pour ma camériste ?
LE COMTE
Pour votre camériste, je ne sais ; mais pour du trouble, assurément.
LA COMTESSE
Assurément, monsieur, cette fille vous trouble et vous occupe beaucoup plus que moi.
LE COMTE, en colère.
Elle m’occupe à tel point, madame, que je veux la voir à l’instant.
LA COMTESSE
Je crois, en effet, que vous le voulez souvent ; mais voilà bien les soupçons les moins fondés…
SCÈNE XIII
LE COMTE, LA COMTESSE ; SUZANNE entre avec des hardes et pousse la porte du fond.
LE COMTE
Ils en seront plus aisés à détruire. (Il crie en regardant du côté du cabinet.) Sortez, Suzon ; je vous l’ordonne !
(Suzanne s’arrête auprès de l’alcôve dans le fond.)
LA COMTESSE
Elle est presque nue, monsieur ; vient-on troubler ainsi des femmes dans leur retraite ? Elle essayait des hardes que je lui donne en la mariant ; elle s’est enfuie, quand elle vous a entendu.
LE COMTE
Si elle craint tant de se montrer, au moins elle peut parler. (Il se tourne vers la porte du cabinet.) Répondez-moi, Suzanne ; êtes-vous dans ce cabinet ?
(Suzanne restée au fond, se jette dans l’alcôve et s’y cache.)
LA COMTESSE, vivement, tournée vers le cabinet.
Suzon, je vous défends de répondre. (Au Comte.) On n’a jamais poussé si loin la tyrannie !
LE COMTE, s’avance vers le cabinet.
Oh ! bien, puisqu’elle ne parle pas, vêtue ou non, je la verrai.
LA COMTESSE, se met au-devant.
Partout ailleurs je ne puis l’empêcher ; mais j’espère aussi que chez moi…
LE COMTE
Et moi j’espère savoir dans un moment quelle est cette Suzanne mystérieuse. Vous demander la clef serait, je le vois, inutile ; mais il est un moyen sûr de jeter en dedans cette légère porte. Holà, quelqu’un !
LA COMTESSE
Attirer vos gens, et faire un scandale public d’un soupçon qui nous rendrait la fable du château ?
LE COMTE
Fort bien, madame. En effet, j’y suffirai ; je vais à l’instant prendre chez moi ce qu’il faut… (Il marche pour sortir, et revient.) Mais, pour que tout reste au même état, voudrez-vous bien m’accompagner sans scandale et sans bruit, puisqu’il vous déplaît tant ?… Une chose aussi simple, apparemment, ne me sera pas refusée !
LA COMTESSE, troublée.
Eh ! monsieur, qui songe à vous contrarier ?
LE COMTE
Ah ! j’oubliais la porte qui va chez vos femmes ; il faut que je la ferme aussi, pour que vous soyez pleinement justifiée.
(Il va fermer la porte du fond et en ôte la clef.)
LA COMTESSE, à part.
Ô ciel ! étourderie funeste !
LE COMTE, revenant à elle.
Maintenant que cette chambre est close, acceptez mon bras, je vous prie ; (il élève la voix) et quant à la Suzanne du cabinet, il faudra qu’elle ait la bonté de m’attendre ; et le moindre mal qui puisse lui arriver à mon retour…
LA COMTESSE
En vérité, monsieur, voilà bien la plus odieuse aventure…
(Le Comte l’emmène et ferme la porte à la clef.)
SCÈNE XIV
SUZANNE, CHÉRUBIN.
SUZANNE, sort de l’alcôve, accourt au cabinet et parle à travers la serrure.
Ouvrez, Chérubin, ouvrez vite, c’est Suzanne ; ouvrez, et sortez.
CHÉRUBIN, sort.
Ah ! Suzon, quelle horrible scène !
SUZANNE
Sortez, vous n’avez pas une minute !
CHÉRUBIN, effrayé.
Et par où sortir ?
SUZANNE
Je n’en sais rien, mais sortez.
CHÉRUBIN
S’il n’y a pas d’issue ?
SUZANNE
Après la rencontre de tantôt, il vous écraserait, et nous serions perdues. — Courez conter à Figaro.
CHÉRUBIN
La fenêtre du jardin n’est peut-être pas bien haute.
(Il court y regarder.)
SUZANNE, avec effroi.
Un grand étage ! impossible ! Ah ! ma pauvre maîtresse ! Et mon mariage ? ô ciel !
CHÉRUBIN, revient.
Elle donne sur la melonnière : quitte à gâter une couche ou deux.
SUZANNE, le retient et s’écrie.
Il va se tuer !
CHÉRUBIN, exalté.
Dans un gouffre allumé, Suzon ! oui, je m’y jetterais plutôt que de lui nuire… Et ce baiser va me porter bonheur.
(Il l’embrasse et court sauter par la fenêtre.)
SCÈNE XV
SUZANNE, seule ; un cri de frayeur.
Ah !…
(Elle tombe assise un moment. Elle va péniblement regarder à la fenêtre et revient.)
Il est déjà bien loin. Ô le petit garnement ! aussi leste que joli ! Si celui-là manque de femmes… Prenons sa place au plus tôt. (En entrant dans le cabinet.) Vous pouvez à présent, monsieur le comte, rompre la cloison, si cela vous amuse ; au diantre qui répond un mot !
(Elle s’y enferme.)
SCÈNE XVI
LE COMTE, LA COMTESSE rentrent dans la chambre.
LE COMTE, une pince à la main, qu’il jette sur le fauteuil.
Tout est bien comme je l’ai laissé. Madame, en m’exposant à briser cette porte, réfléchissez aux suites : encore une fois, voulez-vous l’ouvrir ?
LA COMTESSE
Eh ! monsieur, quelle horrible humeur peut altérer ainsi les égards entre deux époux ? Si l’amour vous dominait au point de vous inspirer ces fureurs, malgré leur déraison, je les excuserais ; j’oublierais peut-être, en faveur du motif, ce qu’elles ont d’offensant pour moi. Mais la seule vanité peut-elle jeter dans cet excès un galant homme ?
LE COMTE
Amour ou vanité, vous ouvrirez la porte, ou je vais à l’instant…
LA COMTESSE, au-devant.
Arrêtez, monsieur, je vous prie ! Me croyez-vous capable de manquer à ce que je me dois ?
LE COMTE
Tout ce qu’il vous plaira, madame ; mais je verrai qui est dans ce cabinet.
LA COMTESSE, effrayée.
Eh bien, monsieur, vous le verrez. Écoutez-moi… tranquillement.
LE COMTE
Ce n’est donc pas Suzanne ?
LA COMTESSE, timidement.
Au moins n’est-ce pas non plus une personne… dont vous deviez rien redouter… Nous disposions une plaisanterie… bien innocente, en vérité, pour ce soir… ; et je vous jure…
LE COMTE
Et vous me jurez…
LA COMTESSE
Que nous n’avions pas plus dessein de vous offenser l’un que l’autre.
LE COMTE, vite.
L’un que l’autre ? C’est un homme.
LA COMTESSE
Un enfant, monsieur.
LE COMTE
Hé, qui donc ?
LA COMTESSE
À peine osé-je le nommer !
LE COMTE, furieux.
Je le tuerai.
LA COMTESSE
Grands dieux !
LE COMTE
Parlez donc !
LA COMTESSE
Ce jeune… Chérubin.
LE COMTE
Chérubin ! l’insolent ! Voilà mes soupçons et le billet expliqués.
LA COMTESSE, joignant les mains.
Ah ! monsieur ! gardez de penser…
LE COMTE, frappant du pied.
(À part.) Je trouverai partout ce maudit page ! (Haut.) Allons, madame, ouvrez ; je sais tout maintenant. Vous n’auriez pas été si émue, en le congédiant ce matin, il serait parti quand je l’ai ordonné, vous n’auriez pas mis tant de fausseté dans votre conte de Suzanne, il ne se serait pas si soigneusement caché, s’il n’y avait rien de criminel.
LA COMTESSE
Il a craint de vous irriter en se montrant.
LE COMTE, hors de lui, et criant vers le cabinet.
Sors donc, petit malheureux !
LA COMTESSE, le prend à bras-le-corps, en l’éloignant.
Ah ! monsieur, monsieur, votre colère me fait trembler pour lui. N’en croyez pas un injuste soupçon, de grâce ! et que le désordre où vous l’allez trouver…
LE COMTE
Du désordre !
LA COMTESSE
Hélas ! oui : prêt à s’habiller en femme, une coiffure à moi sur la tête, en veste et sans manteau, le col ouvert, les bras nus ; il allait essayer…
LE COMTE
Et vous vouliez garder votre chambre ! Indigne épouse ! ah ! vous la garderez… longtemps ; mais il faut avant que j’en chasse un insolent, de manière à ne plus le rencontrer nulle part.
LA COMTESSE, se jette à genoux, les bras élevés.
Monsieur le comte, épargnez un enfant ; je ne me consolerais pas d’avoir causé…
LE COMTE
Vos frayeurs aggravent son crime.
LA COMTESSE
Il n’est pas coupable, il partait : c’est moi qui l’ai fait appeler.
LE COMTE, furieux.
Levez-vous. Ôtez-vous… Tu es bien audacieuse d’oser me parler pour un autre !
LA COMTESSE
Eh bien ! je m’ôterai, monsieur, je me lèverai ; je vous remettrai même la clef du cabinet ; mais, au nom de votre amour…
LE COMTE
De mon amour, perfide !
LA COMTESSE, se lève, et lui présente la clef.
Promettez-moi que vous laisserez aller cet enfant sans lui faire aucun mal ; et puisse, après, tout votre courroux tomber sur moi, si je ne vous convaincs pas…
LE COMTE, prenant la clef.
Je n’écoute plus rien.
LA COMTESSE, se jette sur une bergère, un mouchoir sur les yeux.
Ô ciel ! il va périr !
LE COMTE, ouvre la porte, et recule.
C’est Suzanne !
SCÈNE XVII
LA COMTESSE, LE COMTE, SUZANNE.
SUZANNE, sort en riant.
Je le tuerai, je le tuerai ! Tuez-le donc, ce méchant page.
LE COMTE, à part.
Ah ! quelle école ! (Regardant la comtesse, qui est restée stupéfaite.) Et vous aussi, vous jouez l’étonnement ?… Mais peut-être elle n’y est pas seule.
(Il entre.)
SCÈNE XVIII
LA COMTESSE, assise ; SUZANNE.
SUZANNE, accourt à sa maîtresse.
Remettez-vous, madame ; il est bien loin ; il a fait un saut…
LA COMTESSE
Ah ! Suzon, je suis morte !
SCÈNE XIX
LA COMTESSE, assise, SUZANNE, LE COMTE.
LE COMTE, sort du cabinet d’un air confus. Après un court silence :
Il n’y a personne, et pour le coup j’ai tort. — Madame… vous jouez fort bien la comédie.
SUZANNE, gaiement.
Et moi, monseigneur ?
(La comtesse, son mouchoir sur la bouche pour se remettre, ne parle pas.)
LE COMTE, s’approche.
Quoi ! madame, vous plaisantiez ?
LA COMTESSE, se remettant un peu.
Eh pourquoi non, monsieur ?
LE COMTE
Quel affreux badinage ! et par quel motif, je vous prie… ?
LA COMTESSE
Vos folies méritent-elles de la pitié ?
LE COMTE
Nommer folies ce qui touche à l’honneur !
LA COMTESSE, assurant son ton par degrés.
Me suis-je unie à vous pour être éternellement dévouée à l’abandon et à la jalousie, que vous seul osez concilier ?
LE COMTE
Ah ! madame, c’est sans ménagement.
SUZANNE
Madame n’avait qu’à vous laisser appeler les gens !
LE COMTE
Tu as raison, et c’est à moi de m’humilier… Pardon, je suis d’une confusion !…
SUZANNE
Avouez, monseigneur, que vous la méritez un peu.
LE COMTE
Pourquoi donc ne sortais-tu pas lorsque je t’appelais, mauvaise !
SUZANNE
Je me rhabillais de mon mieux, à grand renfort d’épingles ; et madame, qui me le défendait, avait bien ses raisons pour le faire.
LE COMTE
Au lieu de rappeler mes torts, aide-moi plutôt à l’apaiser.
LA COMTESSE
Non, monsieur ; un pareil outrage ne se couvre point. Je vais me retirer aux Ursulines, et je vois trop qu’il en est temps.
LE COMTE
Le pourriez-vous sans quelques regrets ?
SUZANNE
Je suis sûre, moi, que le jour du départ serait la veille des larmes.
LA COMTESSE
Et quand cela serait, Suzon ? J’aime mieux le regretter que d’avoir la bassesse de lui pardonner ; il m’a trop offensée.
LE COMTE
Rosine !…
LA COMTESSE
Je ne la suis plus, cette Rosine que vous avez tant poursuivie ! je suis la pauvre comtesse Almaviva, la triste femme délaissée, que vous n’aimez plus.
SUZANNE
Madame !
LE COMTE, suppliant.
Par pitié !
LA COMTESSE
Vous n’en aviez aucune pour moi.
LE COMTE
Mais aussi ce billet… Il m’a tourné le sang !
LA COMTESSE
Je n’avais pas consenti qu’on l’écrivît.
LE COMTE
Vous le saviez ?
LA COMTESSE
C’est cet étourdi de Figaro.
LE COMTE
Il en était ?
LA COMTESSE
… Qui l’a remis à Basile.
LE COMTE
Qui m’a dit le tenir d’un paysan. Ô perfide chanteur, lame à deux tranchants ! c’est toi qui payeras pour tout le monde.
LA COMTESSE
Vous demandez pour vous un pardon que vous refusez aux autres : voilà bien les hommes ! Ah ! si jamais je consentais à pardonner en faveur de l’erreur où vous a jeté ce billet, j’exigerais que l’amnistie fût générale.
LE COMTE
Eh bien ! de tout mon cœur, comtesse. Mais comment réparer une faute aussi humiliante ?
LA COMTESSE, se lève.
Elle l’était pour tous deux.
LE COMTE
Ah ! dites pour moi seul. — Mais je suis encore à concevoir comment les femmes prennent si vite et si juste l’air et le ton des circonstances. Vous rougissiez, vous pleuriez, votre visage était défait… D’honneur, il l’est encore.
LA COMTESSE, s’efforçant de sourire.
Je rougissais… du ressentiment de vos soupçons. Mais les hommes sont-ils assez délicats pour distinguer l’indignation d’une âme honnête outragée, d’avec la confusion qui naît d’une accusation méritée ?
LE COMTE, souriant.
Et ce page en désordre, en veste, et presque nu…
LA COMTESSE, montrant Suzanne.
Vous le voyez devant vous. N’aimez-vous pas mieux l’avoir trouvé que l’autre ? En général vous ne haïssez pas de rencontrer celui-ci.
LE COMTE, riant plus fort.
Et ces prières, ces larmes feintes…
LA COMTESSE
Vous me faites rire, et j’en ai peu d’envie.
LE COMTE
Nous croyons valoir quelque chose en politique, et nous ne sommes que des enfants. C’est vous, c’est vous, madame, que le roi devrait envoyer en ambassade à Londres ! Il faut que votre sexe ait fait une étude bien réfléchie de l’art de se composer, pour réussir à ce point !
LA COMTESSE
C’est toujours vous qui nous y forcez.
SUZANNE
Laissez-nous prisonniers sur parole, et vous verrez si nous sommes gens d’honneur.
LA COMTESSE
Brisons là, monsieur le Comte. J’ai peut-être été trop loin ; mais mon indulgence, en un cas aussi grave, doit au moins m’obtenir la vôtre.
LE COMTE
Mais vous répéterez que vous me pardonnez ?
LA COMTESSE
Est-ce que je l’ai dit, Suzon ?
SUZANNE
Je ne l’ai pas entendu, madame.
LE COMTE
Eh bien ! que ce mot vous échappe.
LA COMTESSE
Le méritez-vous donc, ingrat ?
LE COMTE
Oui, par mon repentir.
SUZANNE
Soupçonner un homme dans le cabinet de madame !
LE COMTE
Elle m’en a si sévèrement puni !
SUZANNE
Ne pas s’en fier à elle, quand elle dit que c’est sa camériste !
LE COMTE
Rosine, êtes-vous donc implacable ?
LA COMTESSE
Ah ! Suzon, que je suis faible ! quel exemple je te donne ! (Tendant la main au comte.) On ne croira plus à la colère des femmes.
SUZANNE
Bon ! madame, avec eux ne faut-il pas toujours en venir là ?
(Le Comte baise ardemment la main de sa femme.)
SCÈNE XX
SUZANNE, FIGARO, LA COMTESSE, LE COMTE.
FIGARO, arrivant tout essoufflé.
On disait madame incommodée. Je suis vite accouru… Je vois avec joie qu’il n’en est rien.
LE COMTE, sèchement.
Vous êtes fort attentif.
FIGARO
Et c’est mon devoir. Mais puisqu’il n’en est rien, monseigneur, tous vos jeunes vassaux des deux sexes sont en bas avec les violons et les cornemuses, attendant, pour m’accompagner, l’instant où vous permettrez que je mène ma fiancée…
LE COMTE
Et qui surveillera la comtesse au château ?
FIGARO
La veiller ! elle n’est pas malade.
LE COMTE
Non ; mais cet homme absent qui doit l’entretenir ?
FIGARO
Quel homme absent ?
LE COMTE
L’homme du billet que vous avez remis à Basile.
FIGARO
Qui dit cela ?
LE COMTE
Quand je ne le saurais pas d’ailleurs, fripon, ta physionomie, qui t’accuse, me prouverait déjà que tu mens.
FIGARO
S’il est ainsi, ce n’est pas moi qui mens, c’est ma physionomie.
SUZANNE
Va, mon pauvre Figaro, n’use pas ton éloquence en défaites ; nous avons tout dit.
FIGARO
Et quoi dit ? Vous me traitez comme un Basile !
SUZANNE
Que tu avais écrit le billet de tantôt pour faire accroire à monseigneur, quand il entrerait, que le petit page était dans ce cabinet, où je me suis enfermée.
LE COMTE
Qu’as-tu à répondre ?
LA COMTESSE
Il n’y a plus rien à cacher, Figaro ; le badinage est consommé.
FIGARO, cherchant à deviner.
Le badinage… est consommé ?
LE COMTE
Oui, consommé. Que dis-tu là-dessus ?
FIGARO
Moi ! je dis… que je voudrais bien qu’on en pût dire autant de mon mariage ; et si vous l’ordonnez…
LE COMTE
Tu conviens donc enfin du billet ?
FIGARO
Puisque madame le veut, que Suzanne le veut, que vous le voulez vous-même, il faut bien que je le veuille aussi : mais à votre place, en vérité, monseigneur, je ne croirais pas un mot de tout ce que nous vous disons.
LE COMTE
Toujours mentir contre l’évidence ! À la fin, cela m’irrite.
LA COMTESSE, en riant.
Eh ! ce pauvre garçon ! pourquoi voulez-vous, monsieur, qu’il dise une fois la vérité ?
FIGARO, bas à Suzanne.
Je l’avertis de son danger ; c’est tout ce qu’un honnête homme peut faire.
SUZANNE, bas.
As-tu vu le petit page ?
FIGARO, bas.
Encore tout froissé.
SUZANNE, bas.
Ah ! pécaïre !
LA COMTESSE
Allons, monsieur le comte, ils brûlent de s’unir : leur impatience est naturelle ; entrons pour la cérémonie.
LE COMTE, à part.
Et Marceline, Marceline. (Haut.) Je voudrais être… au moins vêtu.
LA COMTESSE
Pour nos gens ! Est-ce que je le suis ?
SCÈNE XXI
FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE, LE COMTE, ANTONIO.
ANTONIO, demi-gris, tenant un pot de giroflées écrasées.
Monseigneur ! monseigneur !
LE COMTE
Que me veux-tu, Antonio ?
ANTONIO
Faites donc une fois griller les croisées qui donnent sur mes couches ! On jette toutes sortes de choses par ces fenêtres ; et tout à l’heure encore on vient d’en jeter un homme.
LE COMTE
Par ces fenêtres ?
ANTONIO
Regardez comme on arrange mes giroflées !
SUZANNE, bas à Figaro.
Alerte, Figaro, alerte !
FIGARO
Monseigneur, il est gris dès le matin.
ANTONIO
Vous n’y êtes pas. C’est un petit reste d’hier. Voilà comme on fait des jugements… ténébreux.
LE COMTE, avec feu.
Cet homme ! cet homme ! où est-il ?
ANTONIO
Où il est ?
LE COMTE
Oui.
ANTONIO
C’est ce que je dis. Il faut me le trouver, déjà. Je suis votre domestique ; il n’y a que moi qui prends soin de votre jardin ; il y tombe un homme, et vous sentez… que ma réputation en est effleurée.
SUZANNE, bas à Figaro.
Détourne, détourne.
FIGARO
Tu boiras donc toujours ?
ANTONIO
Eh ! si je ne buvais pas, je deviendrais enragé.
LA COMTESSE
Mais en prendre ainsi sans besoin…
ANTONIO
Boire sans soif et faire l’amour en tout temps, madame, il n’y a que ça qui nous distingue des autres bêtes.
LE COMTE, vivement.
Réponds-moi donc, ou je vais te chasser.
ANTONIO
Est-ce que je m’en irais ?
LE COMTE
Comment donc ?
ANTONIO, se touchant le front.
Si vous n’avez pas assez de ça pour garder un bon domestique, je ne suis pas assez bête, moi, pour renvoyer un si bon maître.
LE COMTE, le secoue avec colère.
On a, dis-tu, jeté un homme par cette fenêtre ?
ANTONIO
Oui, mon Excellence ; tout à l’heure, en veste blanche, et qui s’est enfui, jarni, courant…
LE COMTE, impatienté.
Après ?
ANTONIO
J’ai bien voulu courir après ; mais je me suis donné contre la grille une si fière gourde à la main, que je ne peux plus remuer ni pied ni patte de ce doigt-là.
(Levant le doigt.)
LE COMTE
Au moins tu reconnaîtrais l’homme ?
ANTONIO
Oh ! que oui-dà !… si je l’avais vu, pourtant !
SUZANNE, bas à Figaro.
Il ne l’a pas vu.
FIGARO
Voilà bien du train pour un pot de fleurs ! combien te faut-il, pleurard, avec ta giroflée ? Il est inutile de chercher, monseigneur ; c’est moi qui ai sauté.
LE COMTE
Comment, c’est vous !
ANTONIO
Combien te faut-il, pleurard ? Votre corps a donc bien grandi depuis ce temps-là ? car je vous ai trouvé beaucoup plus moindre et plus fluet.
FIGARO
Certainement ; quand on saute, on se pelotonne…
ANTONIO
M’est avis que c’était plutôt… qui dirait, le gringalet de page.
LE COMTE
Chérubin tu veux dire ?
FIGARO
Oui, revenu tout exprès avec son cheval de la porte de Séville, où peut-être il est déjà.
ANTONIO
Oh ! non, je ne dis pas ça, je ne dis pas ça ; je n’ai pas vu sauter de cheval, car je le dirais de même.
LE COMTE
Quelle patience !
FIGARO
J’étais dans la chambre des femmes, en veste blanche : il fait un chaud !… J’attendais là ma Suzanne, quand j’ai ouï tout à coup la voix de monseigneur, et le grand bruit qui se faisait : je ne sais quelle crainte m’a saisi à l’occasion de ce billet ; et, s’il faut avouer ma bêtise, j’ai sauté sans réflexion sur les couches, où je me suis même un peu foulé le pied droit.
(Il frotte son pied.)
ANTONIO
Puisque c’est vous, il est juste de vous rendre ce brimborion de papier qui a coulé de votre veste, en tombant.
LE COMTE, se jette dessus.
Donne-le-moi.
(Il ouvre le papier et le referme.)
FIGARO, à part.
Je suis pris.
LE COMTE, à Figaro.
La frayeur ne vous aura pas fait oublier ce que contient ce papier, ni comment il se trouvait dans votre poche ?
FIGARO, embarrassé, fouille dans ses poches et en tire des papiers.
Non sûrement… Mais c’est que j’en ai tant ! Il faut répondre à tout… (Il regarde un des papiers.) Ceci ? ah ! c’est une lettre de Marceline en quatre pages ; elle est belle !… Ne serait-ce pas la requête de ce pauvre braconnier en prison ?… Non, la voici… J’avais l’état des meubles du petit château dans l’autre poche…
(Le Comte rouvre le papier qu’il tient.)
LA COMTESSE, bas à Suzanne.
Ah ! dieux ! Suzon, c’est le brevet d’officier.
SUZANNE, bas à Figaro.
Tout est perdu, c’est le brevet.
LE COMTE, replie le papier.
Eh bien ! l’homme aux expédients, vous ne devinez pas ?
ANTONIO, s’approchant de Figaro.
Monseigneur dit si vous ne devinez pas ?
FIGARO, le repousse.
Fi donc ! vilain, qui me parle dans le nez !
LE COMTE
Vous ne vous rappelez pas ce que ce peut être ?
FIGARO
A, a, a, ah ! povero ! ce sera le brevet de ce malheureux enfant, qu’il m’avait remis, et que j’ai oublié de lui rendre. O o, o, oh ! étourdi que je suis ! que fera-t-il sans son brevet ? Il faut courir…
LE COMTE
Pourquoi vous l’aurait-il remis ?
FIGARO, embarrassé.
Il… désirait qu’on y fît quelque chose.
LE COMTE, regarde son papier.
Il n’y a rien.
LA COMTESSE, bas à Suzanne.
Le cachet.
SUZANNE, bas à Figaro.
Le cachet manque.
LE COMTE, à Figaro.
Vous ne répondez pas ?
FIGARO
C’est… qu’en effet, il y manque peu de chose. Il dit que c’est l’usage…
LE COMTE
L’usage ! l’usage ! l’usage de quoi ?
FIGARO
D’y apposer le sceau de vos armes. Peut-être aussi que cela ne valait pas la peine.
LE COMTE, rouvre le papier et le chiffonne de colère.
Allons, il est écrit que je ne saurai rien. (À part.) C’est ce Figaro qui les mène, et je ne m’en vengerais pas ! (Il veut sortir avec dépit.)
FIGARO, l’arrêtant.
Vous sortez sans ordonner mon mariage ?
SCÈNE XXII
BASILE, BARTHOLO, MARCELINE, FIGARO, LE COMTE, GRIPE-SOLEIL, LA COMTESSE, SUZANNE, ANTONIO ; VALETS DU COMTE, SES VASSAUX.
MARCELINE, au comte.
Ne l’ordonnez pas, monseigneur ! Avant de lui faire grâce, vous nous devez justice. Il a des engagements avec moi.
LE COMTE, à part.
Voilà ma vengeance arrivée.
FIGARO
Des engagements ! de quelle nature ? Expliquez-vous.
MARCELINE
Oui, je m’expliquerai, malhonnête !
(La comtesse s’assied sur une bergère. Suzanne est derrière elle.)
LE COMTE
De quoi s’agit-il, Marceline ?
MARCELINE
D’une obligation de mariage.
FIGARO
Un billet, voilà tout, pour de l’argent prêté.
MARCELINE, au comte.
Sous condition de m’épouser. Vous êtes un grand seigneur, le premier juge de la province…
LE COMTE
Présentez-vous au tribunal, j’y rendrai justice à tout le monde.
BASILE, montrant Marceline.
En ce cas, votre grandeur permet que je fasse aussi valoir mes droits sur Marceline ?
LE COMTE, à part.
Ah ! voilà mon fripon du billet.
FIGARO
Autre fou de la même espèce !
LE COMTE, en colère, à Basile.
Vos droits ! vos droits ! Il vous convient bien de parler devant moi, maître sot !
ANTONIO, frappant dans sa main.
Il ne l’a, ma foi, pas manqué du premier coup : c’est son nom.
LE COMTE
Marceline, on suspendra tout jusqu’à l’examen de vos titres, qui se fera publiquement dans la grande salle d’audience. Honnête Basile, agent fidèle et sûr, allez au bourg chercher les gens du siège.
BASILE
Pour son affaire ?
LE COMTE
Et vous m’amènerez le paysan du billet.
BASILE
Est-ce que je le connais ?
LE COMTE
Vous résistez !
BASILE
Je ne suis pas entré au château pour en faire les commissions.
LE COMTE
Quoi donc ?
BASILE
Homme à talent sur l’orgue du village, je montre le clavecin à madame, à chanter à ses femmes, la mandoline aux pages ; et mon emploi surtout est d’amuser votre compagnie avec ma guitare, quand il vous plaît me l’ordonner.
GRIPE-SOLEIL, s’avance.
J’irai bien, monsigneu, si cela vous plaira.
LE COMTE
Quel est ton nom et ton emploi ?
GRIPE-SOLEIL
Je suis Grippe-Soleil, mon bon signeu ; le petit patouriau des chèvres, commandé pour le feu d’artifice. C’est fête aujourd’hui dans le troupiau ; et je sais ous-ce-qu’est toute l’enragée boutique à procès du pays.
LE COMTE
Ton zèle me plaît ; vas-y ; mais vous (à Basile), accompagnez monsieur en jouant de la guitare, et chantant pour l’amuser en chemin. Il est de ma compagnie.
GRIPE-SOLEIL, joyeux.
Oh ! moi, je suis de la…
(Suzanne l’apaise de la main, en lui montrant la comtesse.)
BASILE, surpris.
Que j’accompagne Grippe-Soleil en jouant ?…
LE COMTE
C’est votre emploi. Partez ou je vous chasse.
(Il sort.)
SCÈNE XXIII
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS, EXCEPTÉ LE COMTE.
BASILE, à lui-même.
Ah ! je n’irai pas lutter contre le pot de fer, moi qui ne suis…
FIGARO
Qu’une cruche.
BASILE, à part.
Au lieu d’aider à leur mariage, je m’en vais assurer le mien avec Marceline. (À Figaro.) Ne conclus rien, crois-moi, que je ne sois de retour.
(Il va prendre la guitare sur le fauteuil du fond.)
FIGARO, le suit.
Conclure ! oh ! va, ne crains rien ; quand même tu ne reviendrais jamais… Tu n’as pas l’air en train de chanter : veux-tu que je commence ?… Allons, gai, haut la-mi-la, pour ma fiancée.
(Il se met en marche à reculons, danse en chantant la séguidille suivante. Basile accompagne, et tout le monde le suit.)
SÉGUIDILLE
Air noté.
Je préfère à la richesse
La sagesse
De ma Suzon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon.
Aussi sa gentillesse
Est maîtresse
De ma raison,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon,
Zon, zon, zon.
(Le bruit s’éloigne ; on n’entend pas le reste.)
SCÈNE XXIV
SUZANNE, LA COMTESSE.
LA COMTESSE, dans sa bergère.
Vous voyez, Suzanne, la jolie scène que votre étourdi m’a value avec son billet.
SUZANNE
Ah ! madame, quand je suis rentrée du cabinet, si vous avais vu votre visage ! il s’est terni tout à coup ; mais ce n’a été qu’un nuage, et par degrés vous êtes devenue rouge, rouge, rouge !
LA COMTESSE
Il a donc sauté par la fenêtre ?
SUZANNE
Sans hésiter, le charmant enfant ! Léger… comme une abeille !
LA COMTESSE
Ah ! ce fatal jardinier ! Tout cela m’a remuée au point… que je ne pouvais rassembler deux idées.
SUZANNE
Ah ! madame, au contraire ; et c’est là que j’ai vu combien l’usage du grand monde donne d’aisance aux dames comme il faut, pour mentir sans qu’il y paraisse.
LA COMTESSE
Crois-tu que le comte en soit la dupe ? Et s’il trouvait cet enfant au château !
SUZANNE
Je vais recommander de le cacher si bien…
LA COMTESSE
Il faut qu’il parte. Après ce qui vient d’arriver, vous croyez bien que je ne suis pas tentée de l’envoyer au jardin à votre place.
SUZANNE
Il est certain que je n’irai pas non plus. Voilà donc mon mariage encore une fois…
LA COMTESSE, se lève.
Attends… Au lieu d’un autre, ou de toi, si j’y allais moi-même ?
SUZANNE
Vous, madame ?
LA COMTESSE
Il n’y aurait personne d’exposé… Le comte alors ne pourrait nier… Avoir puni sa jalousie, et lui prouver son infidélité ! cela serait… Allons : le bonheur d’un premier hasard m’enhardit à tenter le second. Fais-lui savoir promptement que tu te rendras au jardin. Mais surtout que personne…
SUZANNE
Ah ! Figaro.
LA COMTESSE
Non, non. Il voudrait mettre ici du sien… Mon masque de velours, et ma canne ; que j’aille y rêver sur la terrasse.
(Suzanne entre dans le cabinet de toilette.)
SCÈNE XXV
LA COMTESSE, seule.
Il est assez effronté, mon petit projet ! (Elle se retourne.) Ah ! le ruban ! Mon joli ruban, je t’oubliais ! (Elle le prend sur sa bergère et le roule.) Tu ne me quitteras plus… tu me rappelleras la scène où ce malheureux enfant… Ah ! monsieur le comte, qu’avez-vous fait ?… Et moi, que fais-je en ce moment ?
SCÈNE XXVI
LA COMTESSE, SUZANNE.
(La Comtesse met furtivement le ruban dans son sein.)
SUZANNE
Voici la canne et votre loup.
LA COMTESSE
Souviens-toi que je t’ai défendu d’en dire un mot à Figaro.
SUZANNE, avec joie.
Madame, il est charmant, votre projet ! Je viens d’y réfléchir. Il rapproche tout, termine tout, embrasse tout ; et, quelque chose qui arrive, mon mariage est maintenant certain. (Elle baise la main de sa maîtresse. Elles sortent.)
Pendant l’entracte, des valets arrangent la salle d’audience. On apporte les deux banquettes à dossier des avocats, que l’on place aux deux côtés du théâtre, de façon que le passage soit libre par-derrière. On pose une estrade à deux marches dans le milieu du théâtre, vers le fond, sur laquelle on place le fauteuil du comte. On met la table du greffier et son tabouret de côté sur le devant, et des sièges pour Brid’oison et d’autres juges, des deux côtés de l’estrade du comte.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
LE COMTE ; PÉDRILLE, en veste, botté, tenant un paquet cacheté.
LE COMTE, vite.
M’as-tu bien entendu ?
PÉDRILLE
Excellence, oui.
(Il sort.)
SCÈNE II
LE COMTE, seul, criant.
Pédrille ?
SCÈNE III
LE COMTE, PÉDRILLE revient.
PÉDRILLE
Excellence ?
LE COMTE
On ne t’a pas vu ?
PÉDRILLE
Âme qui vive.
LE COMTE
Prenez le cheval barbe.
PÉDRILLE
Il est à la grille du potager, tout sellé.
LE COMTE
Ferme, d’un trait, jusqu’à Séville.
PÉDRILLE
Il n’y a que trois lieues, elles sont bonnes.
LE COMTE
En descendant, sachez si le page est arrivé.
PÉDRILLE
Dans l’hôtel ?
LE COMTE
Oui ; surtout depuis quel temps.
PÉDRILLE
J’entends.
LE COMTE
Remets-lui son brevet, et reviens vite.
PÉDRILLE
Et s’il n’y était pas ?
LE COMTE
Revenez plus vite, et m’en rendez compte. Allez.
SCÈNE IV
LE COMTE, seul, marche en rêvant.
J’ai fait une gaucherie en éloignant Basile !… La colère n’est bonne à rien. — Ce billet remis par lui, qui m’avertit d’une entreprise sur la comtesse ; la camériste enfermée quand j’arrive ; la maîtresse affectée d’une terreur fausse ou vraie ; un homme qui saute par la fenêtre, et l’autre après qui avoue… ou qui prétend que c’est lui… Le fil m’échappe. Il y a là-dedans une obscurité… Des libertés chez mes vassaux, qu’importe à gens de cette étoffe ? Mais la comtesse ! si quelque insolent attentait… Où m’égaré-je ? En vérité, quand la tête se monte, l’imagination la mieux réglée devient folle comme un rêve ! — Elle s’amusait ; ces ris étouffés, cette joie mal éteinte ! — Elle se respecte ; et mon honneur… où diable on l’a placé ! De l’autre part, où suis-je ? Cette friponne de Suzanne a-t-elle trahi mon secret ?… Comme il n’est pas encore le sien !… Qui donc m’enchaîne à cette fantaisie ? j’ai voulu vingt fois y renoncer… Étrange effet de l’irrésolution ! si je la voulais sans débat, je la désirerais mille fois moins. — Ce Figaro se fait bien attendre ! il faut le sonder adroitement (Figaro paraît dans le fond, il s’arrête), et tâcher, dans la conversation que je vais avoir avec lui, de démêler d’une manière détournée s’il est instruit ou non de mon amour pour Suzanne.
SCÈNE V
LE COMTE, FIGARO.
FIGARO, à part.
Nous y voilà.
LE COMTE
… S’il en sait par elle un seul mot…
FIGARO, à part.
Je m’en suis douté.
LE COMTE
… Je lui fait épouser la vieille.
FIGARO, à part.
Les amours de monsieur Basile ?
LE COMTE
… Et voyons ce que nous ferons de la jeune.
FIGARO, à part.
Ah ! ma femme, s’il vous plaît.
LE COMTE, se retourne.
Hein ? quoi ? qu’est-ce que c’est ?
FIGARO, s’avance.
Moi, qui me rends à vos ordres.
LE COMTE
Et pourquoi ces mots ?…
FIGARO
Je n’ai rien dit.
LE COMTE, répète.
Ma femme, s’il vous plaît ?
FIGARO
C’est… la fin d’une réponse que je faisais : Allez le dire à ma femme, s’il vous plaît.
LE COMTE, se promène.
Sa femme !… Je voudrais bien savoir quelle affaire peut arrêter monsieur, quand je le fais appeler ?
FIGARO, feignant d’assurer son habillement.
Je m’étais sali sur ces couches en tombant ; je me changeais.
LE COMTE
Faut-il une heure ?
FIGARO
Il faut le temps.
LE COMTE
Les domestiques ici… sont plus longs à s’habiller que les maîtres !
FIGARO
C’est qu’ils n’ont point de valets pour les y aider.
LE COMTE
…Je n’ai pas trop compris ce qui vous avait forcé tantôt de courir un danger inutile, en vous jetant…
FIGARO
Un danger ! on dirait que je me suis engouffré tout vivant…
LE COMTE
Essayez de me donner le change en feignant de le prendre, insidieux valet ! Vous entendez fort bien que ce n’est pas le danger qui m’inquiète, mais le motif.
FIGARO
Sur un faux avis, vous arrivez furieux, renversant tout, comme le torrent de la Morena ; vous cherchez un homme, il vous le faut, ou vous allez briser les portes, enfoncer les cloisons ! Je me trouve là par hasard : qui sait, dans votre emportement si…
LE COMTE, interrompant.
Vous pouviez fuir par l’escalier.
FIGARO
Et vous, me prendre au corridor.
LE COMTE, en colère.
Au corridor ! (À part.) Je m’emporte, et nuis à ce que je veux savoir.
FIGARO, à part.
Voyons-le venir, et jouons serré.
LE COMTE, radouci.
Ce n’est pas ce que je voulais dire ; laissons cela. J’avais… oui, j’avais quelque envie de t’emmener à Londres, courrier de dépêches… mais, toutes réflexions faites…
FIGARO
Monseigneur a changé d’avis ?
LE COMTE
Premièrement, tu ne sais pas l’anglais.
FIGARO
Je sais God-dam.
LE COMTE
Je n’entends pas.
FIGARO
Je dis que je sais God-dam.
LE COMTE
Eh bien ?
FIGARO
Diable ! c’est une belle langue que l’anglais, il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable ! Aimez-vous à boire un coup d’excellent bourgogne ou de clairet ? rien que celui-ci. (Il débouche une bouteille.) God-dam ! on vous sert un pot de bière, en bel étain, la mousse aux bords. Quelle satisfaction ! Rencontrez-vous une de ces jolies personnes qui vont trottant menu, les yeux baissés, coudes en arrière, et tortillant un peu des hanches ? mettez mignardement tous les doigts unis sur la bouche. Ah ! God-dam ! elle vous sangle un soufflet de crocheteur : preuve qu’elle entend. Les Anglais, à la vérité, ajoutent par-ci, par-là, quelques autres mots en conversant ; mais il est bien aisé de voir que God-dam est le fond de la langue ; et si monseigneur n’a pas d’autre motif de me laisser en Espagne…
LE COMTE, à part.
Il veut venir à Londres ; elle n’a pas parlé.
FIGARO, à part.
Il croit que je ne sais rien ; travaillons-le un peu dans son genre.
LE COMTE
Quel motif avait la comtesse pour me jouer un pareil tour ?
FIGARO
Ma foi, monseigneur, vous le savez mieux que moi.
LE COMTE
Je la préviens sur tout, et la comble de présents.
FIGARO
Vous lui donnez, mais vous êtes infidèle. Sait-on gré du superflu à qui nous prive du nécessaire ?
LE COMTE
… Autrefois tu me disais tout.
FIGARO
Et maintenant je ne vous cache rien.
LE COMTE
Combien la comtesse t’a-t-elle donné pour cette belle association ?
FIGARO
Combien me donnâtes-vous pour la tirer des mains du docteur ? Tenez, monseigneur, n’humilions pas l’homme qui nous sert bien, crainte d’en faire un mauvais valet.
LE COMTE
Pourquoi faut-il qu’il y ait toujours du louche en ce que tu fais ?
FIGARO
C’est qu’on en voit partout quand on cherche des torts.
LE COMTE
Une réputation détestable !
FIGARO
Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?
LE COMTE
Cent fois je t’ai vu marcher à la fortune, et jamais aller droit.
FIGARO
Comment voulez-vous ? La foule est là : chacun veut courir, on se presse, on pousse, on coudoie, on renverse ; arrive qui peut, le reste est écrasé. Aussi c’est fait ; pour moi, j’y renonce.
LE COMTE
À la fortune ? (À part.) Voici du neuf.
FIGARO, (À part.) À mon tour maintenant. (Haut.) Votre Excellence m’a gratifié de la conciergerie du château ; c’est un fort joli sort : à la vérité, je ne serai pas le courrier étrenné des nouvelles intéressantes ; mais, en revanche, heureux avec ma femme au fond de l’Andalousie…
LE COMTE
Qui t’empêcherait de l’emmener à Londres ?
FIGARO
Il faudrait la quitter si souvent, que j’aurais bientôt du mariage par-dessus la tête.
LE COMTE
Avec du caractère et de l’esprit, tu pourrais un jour t’avancer dans les bureaux.
FIGARO
De l’esprit pour s’avancer ? Monseigneur se rit du mien. Médiocre et rampant, et l’on arrive à tout.
LE COMTE
…Il ne faudrait qu’étudier un peu sous moi la politique.
FIGARO
Je la sais.
LE COMTE
Comme l’anglais : le fond de la langue !
FIGARO
Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !
LE COMTE
Eh ! c’est l’intrigue que tu définis !
FIGARO
La politique, l’intrigue, volontiers ; mais, comme je les crois un peu germaines, en fasse qui voudra ! J’aime mieux ma mie, oh gai ! comme dit la chanson du bon roi.
LE COMTE, à part.
Il veut rester. J’entends… Suzanne m’a trahi.
FIGARO, à part.
Je l’enfile, et le paye en sa monnaie.
LE COMTE
Ainsi tu espères gagner ton procès contre Marceline ?
FIGARO
Me feriez-vous un crime de refuser une vieille fille, quand Votre Excellence se permet de nous souffler toutes les jeunes ?
LE COMTE, raillant.
Au tribunal le magistrat s’oublie, et ne voit plus que l’ordonnance.
FIGARO
Indulgente aux grands, dure aux petits…
LE COMTE
Crois-tu donc que je plaisante ?
FIGARO
Eh ! qui le sait, monseigneur ? Tempo è galant’uomo, dit l’Italien ; il dit toujours la vérité : c’est lui qui m’apprendra qui me veut du mal ou du bien.
LE COMTE, à part.
Je vois qu’on lui a tout dit ; il épousera la duègne.
FIGARO, à part.
Il a joué au fin avec moi, qu’a-t-il appris ?
SCÈNE VI
LE COMTE, UN LAQUAIS, FIGARO.
LE LAQUAIS, annonçant.
Dom Gusman Brid’oison.
LE COMTE
Brid’oison ?
FIGARO
Eh ! sans doute. C’est le juge ordinaire, le lieutenant du siège, votre prud’homme.
LE COMTE
Qu’il attende.
(Le laquais sort.)
SCÈNE VII
LE COMTE, FIGARO.
FIGARO, reste un moment à regarder le comte, qui rêve.
… Est-ce là ce que monseigneur voulait ?
LE COMTE, revenant à lui.
Moi ?… je disais d’arranger ce salon pour l’audience publique.
FIGARO
Hé ! qu’est-ce qu’il manque ? le grand fauteuil pour vous, de bonnes chaises aux prud’hommes, le tabouret du greffier, deux banquettes aux avocats, le plancher pour le beau monde, et la canaille derrière. Je vais renvoyer les frotteurs.
(Il sort.)
SCÈNE VIII
LE COMTE, seul.
Le maraud m’embarrassait ! en disputant, il prend son avantage, il vous serre, vous enveloppe… Ah ! friponne et fripon, vous vous entendez pour me jouer : Soyez amis, soyez amants, soyez ce qu’il vous plaira, j’y consens ; mais parbleu, pour époux…
SCÈNE IX
SUZANNE, LE COMTE.
SUZANNE, essoufflée.
Monseigneur… pardon, monseigneur.
LE COMTE, avec humeur.
Qu’est-ce qu’il y a, mademoiselle ?
SUZANNE
Vous êtes en colère ?
LE COMTE
Vous voulez quelque chose apparemment ?
SUZANNE, timidement.
C’est que ma maîtresse a ses vapeurs. J’accourais vous prier de nous prêter votre flacon d’éther. Je l’aurais rapporté dans l’instant.
LE COMTE, le lui donne.
Non, non, gardez-le pour vous-même. Il ne tardera pas à vous être utile.
SUZANNE
Est-ce que les femmes de mon état ont des vapeurs, donc ? C’est un mal de condition, qu’on ne prend que dans les boudoirs.
LE COMTE
Une fiancée bien éprise, et qui perd son futur…
SUZANNE
En payant Marceline avec la dot que vous m’avez promise…
LE COMTE
Que je vous ai promise, moi ?
SUZANNE, baissant les yeux.
Monseigneur, j’avais cru l’entendre.
LE COMTE
Oui, si vous consentiez à m’entendre vous-même.
SUZANNE, les yeux baissés.
Et n’est-ce pas mon devoir d’écouter Son Excellence ?
LE COMTE
Pourquoi donc, cruelle fille, ne me l’avoir pas dit plus tôt ?
SUZANNE
Est-il jamais trop tard pour dire la vérité ?
LE COMTE
Tu te rendrais sur la brune au jardin ?
SUZANNE
Est-ce que je ne m’y promène pas tous les soirs ?
LE COMTE
Tu m’as traité ce matin si durement !
SUZANNE
Ce matin ? — Et le page derrière le fauteuil ?
LE COMTE
Elle a raison, je l’oubliais… Mais pourquoi ce refus obstiné quand Basile de ma part ?…
SUZANNE
Quelle nécessité qu’un Basile.
LE COMTE
Elle a toujours raison. Cependant il y a un certain Figaro à qui je crains bien que vous n’ayez tout dit.
SUZANNE
Dame ! oui, je lui dis tout… hors ce qu’il faut lui taire.
LE COMTE, en riant.
Ah ! charmante ! Et tu me le promets ? Si tu manquais à ta parole, entendons-nous, mon cœur : point de rendez-vous, point de dot, point de mariage.
SUZANNE, faisant la révérence.
Mais aussi point de mariage, point de droit du seigneur, monseigneur.
LE COMTE
Où prend-elle ce qu’elle dit ? D’honneur, j’en raffolerai ! Mais ta maîtresse attend le flacon…
SUZANNE, riant et rendant le flacon.
Aurais-je pu vous parler sans un prétexte ?
LE COMTE, veut l’embrasser.
Délicieuse créature !
SUZANNE, s’échappe.
Voilà du monde.
LE COMTE, à part.
Elle est à moi.
(Il s’enfuit.)
SUZANNE
Allons vite rendre compte à madame.
SCÈNE X
SUZANNE, FIGARO.
FIGARO
Suzanne, Suzanne ! où cours-tu donc si vite en quittant monseigneur ?
SUZANNE
Plaide à présent, si tu le veux ; tu viens de gagner ton procès.
(Elle s’enfuit.)
FIGARO, la suit.
Ah ! mais, dis donc…
SCÈNE XI
LE COMTE rentre seul.
Tu viens de gagner ton procès ! — Je donnais là dans un bon piège ! Ô mes chers insolents ! je vous punirai de façon… Un bon arrêt, bien juste… Mais s’il allait payer la duègne… Avec quoi ? … S’il payait… Eeeeh ! n’ai-je pas le fier Antonio, dont le noble orgueil dédaigne en Figaro un inconnu pour sa nièce ? En caressant cette manie… Pourquoi non ? dans le vaste champ de l’intrigue il faut savoir tout cultiver, jusqu’à la vanité d’un sot. (Il appelle.) Anto…
(Il voit entrer Marceline etc. Il sort.)
SCÈNE XII
BARTHOLO, MARCELINE, BRID’OISON.
MARCELINE, à Brid’oison.
Monsieur, écoutez mon affaire.
BRID’OISON, en robe, et bégayant un peu.
Eh bien ! pa-arlons-en verbalement.
BARTHOLO
C’est une promesse de mariage.
MARCELINE
Accompagnée d’un prêt d’argent.
BRID’OISON
J’en…entends, et cætera, le reste.
MARCELINE
Non, monsieur, point d’et cætera.
BRID’OISON
J’en-entends : vous avez la somme ?
MARCELINE
Non, monsieur ; c’est moi qui l’ai prêtée.
BRID’OISON
J’en-entends bien, vou-ous redemandez l’argent ?
MARCELINE
Non, monsieur ; je demande qu’il m’épouse.
BRID’OISON
Eh ! mais, j’en-entends fort bien ; et lui veu-eut-il vous épouser ?
MARCELINE
Non, monsieur ; voilà tout le procès !
BRID’OISON
Croyez-vous que je ne l’en-entende pas, le procès ?
MARCELINE
Non, monsieur. (À Bartholo.) Où sommes-nous ? (À Brid’oison.) Quoi ! c’est vous qui nous jugerez ?
BRID’OISON
Est-ce que j’ai a-acheté ma charge pour autre chose ?
MARCELINE, en soupirant.
C’est un grand abus que de les vendre !
BRID’OISON
Oui ; l’on-on ferait mieux de nous les donner pour rien. Contre qui plai-aidez-vous ?
SCÈNE XIII
BARTHOLO, MARCELINE, BRID’OISON ; FIGARO rentre en se frottant les mains.
MARCELINE, montrant Figaro.
Monsieur, contre ce malhonnête homme.
FIGARO, très gaiement, à Marceline.
Je vous gêne peut-être. — Monseigneur revient dans l’instant, monsieur le conseiller.
BRID’OISON
J’ai vu ce ga-arçon-là quelque part.
FIGARO
Chez madame votre femme, à Séville, pour la servir, monsieur le conseiller.
BRID’OISON
Dan-ans quel temps ?
FIGARO
Un peu moins d’un an avant la naissance de monsieur votre fils le cadet, qui est un bien joli enfant, je m’en vante.
BRID’OISON
Oui, c’est le plus jo-oli de tous. On dit que tu-u fais ici des tiennes ?
FIGARO
Monsieur est bien bon. Ce n’est là qu’une misère.
BRID’OISON
Une promesse de mariage ! A-ah ! le pauvre benêt !
FIGARO
Monsieur…
BRID’OISON
A-t-il vu mon-on secrétaire, ce bon garçon ?
FIGARO
N’est-ce pas Double-Main, le greffier ?
BRID’OISON
Oui ; c’è-est qu’il mange à deux râteliers.
FIGARO
Manger ! je suis garant qu’il dévore. Oh ! que oui ! je l’ai vu pour l’extrait et pour le supplément d’extrait ; comme cela se pratique, au reste.
BRID’OISON
On-on doit remplir les formes.
FIGARO
Assurément, monsieur ; si le fond des procès appartient aux plaideurs, on sait bien que la forme est le patrimoine des tribunaux.
BRID’OISON
Ce garçon-là n’è-est pas si niais que je l’avais cru d’abord. Eh bien ! l’ami, puisque tu en sais tant, nou-ous aurons soin de ton affaire.
FIGARO
Monsieur, je m’en rapporte à votre équité, quoique vous soyez de notre justice.
BRID’OISON
Hein ?… Oui, je suis de la-a justice. Mais si tu dois, et que tu-u ne payes pas ?…
FIGARO
Alors monsieur voit bien que c’est comme si je ne devais pas.
BRID’OISON
San-ans doute. — Hé ! mais qu’est-ce donc qu’il dit ?
SCÈNE XIV
BARTHOLO, MARCELINE, LE COMTE, BRID’OISON, FIGARO, UN HUISSIER.
L’HUISSIER, précédant le Comte, crie.
Monseigneur, messieurs.
LE COMTE
En robe ici, seigneur Brid’oison ! Ce n’est qu’une affaire domestique : l’habit de ville était trop bon.
BRID’OISON
C’è-est vous qui l’êtes, monsieur le comte. Mais je ne vais jamais san-ans elle, parce que la forme, voyez-vous, la forme ! Tel rit d’un juge en habit court, qui-i tremble au seul aspect d’un procureur en robe. La forme, la-a forme !
LE COMTE, à l’huissier.
Faites entrer l’audience.
L’HUISSIER, va ouvrir en glapissant.
L’audience !
SCÈNE XV
LES ACTEURS PRÉCÉDENTS, ANTONIO, LES VALETS DU CHÂTEAU, LES PAYSANS ET PAYSANNES EN HABITS DE FÊTE ; LE COMTE S’ASSIED SUR LE GRAND FAUTEUIL ; BRID’OISON, SUR UNE CHAISE À CÔTÉ ; LE GREFFIER, SUR LE TABOURET DERRIÈRE SA TABLE ; LES JUGES, LES AVOCATS, SUR LES BANQUETTES ; MARCELINE, À CÔTÉ DE BARTHOLO ; FIGARO, SUR L’AUTRE BANQUETTE ; LES PAYSANS ET LES VALETS, DEBOUT DERRIÈRE.
BRID’OISON, à Double-Main.
Double-Main, a-appelez les causes.
DOUBLE-MAIN, lit un papier.
« Noble, très noble, infiniment noble, Don Pedro George, hidalgo, baron de Los Altos, y Montes Fieros, y Otros Montes ; contre Alonzo Calderon, jeune auteur dramatique. Il est question d’une comédie mort-née, que chacun désavoue et rejette sur l’autre. »
LE COMTE
Ils ont raison tous deux. Hors de cour. S’ils font ensemble un autre ouvrage, pour qu’il marque un peu dans le grand monde, ordonné que le noble y mettra son nom, le poète son talent.
DOUBLE-MAIN, lit un autre papier.
« André Petrutchio, laboureur ; contre le receveur de la province. » Il s’agit d’un forcement arbitraire.
LE COMTE
L’affaire n’est pas de mon ressort. Je servirai mieux mes vassaux en les protégeant près du Roi. Passez.
Double-Main en prend un troisième.
(Bartholo et Figaro se lèvent.)
« Barbe-Agar-Raab-Magdelaine-Nicole-Marceline de Verte-Allure, fille majeure (Marceline se lève et salue) ; contre Figaro. » Nom de baptême en blanc.
FIGARO
Anonyme.
BRID’OISON
A-anonyme ! Què-el patron est-ce là ?
FIGARO
C’est le mien.
DOUBLE-MAIN, écrit.
Contre anonyme Figaro. Qualités ?
FIGARO
Gentilhomme.
LE COMTE
Vous êtes gentilhomme ?
(Le greffier écrit.)
FIGARO
Si le ciel l’eût voulu, je serais fils d’un prince.
LE COMTE, au greffier.
Allez.
L’HUISSIER, glapissant.
Silence, messieurs !
DOUBLE-MAIN, lit.
«… Pour cause d’opposition faite au mariage dudit Figaro par ladite de Verte-Allure. Le docteur Bartholo plaidant pour la demanderesse, et ledit Figaro pour lui-même, si la cour le permet, contre le vœu de l’usage et la jurisprudence du siège. »
FIGARO
L’usage, maître Double-Main, est souvent un abus. Le client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant à froid, criant à tue-tête, et connaissant tout, hors le fait, s’embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur que d’ennuyer l’auditoire et d’endormir messieurs ; plus boursouflés après, que s’ils eussent composé l’Oratio pro Murena. Moi, je dirai le fait en peu de mots. Messieurs…
DOUBLE-MAIN
En voilà beaucoup d’inutiles, car vous n’êtes pas demandeur, et n’avez que la défense. Avancez, docteur, et lisez la promesse.
FIGARO
Oui, promesse !
BARTHOLO, mettant ses lunettes.
Elle est précise.
BRID’OISON
I-il faut la voir.
DOUBLE-MAIN
Silence donc, messieurs !
L’HUISSIER, glapissant.
Silence !
BARTHOLO, lit.
« Je soussigné reconnais avoir reçu de damoiselle, etc… Marceline de Verte-Allure, dans le château d’Aguas-Frescas, la somme de deux mille piastres fortes cordonnées ; laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château ; et je l’épouserai, par forme de reconnaissance, etc. » Signé : Figaro tout court. Mes conclusions sont au payement du billet et à l’exécution de la promesse, avec dépens. (Il plaide.) Messieurs… jamais cause plus intéressante ne fut soumise au jugement de la cour ; et, depuis Alexandre le Grand, qui promit mariage à la belle Thalestris…
LE COMTE, interrompant.
Avant d’aller plus loin, avocat, convient-on de la validité du titre ?
BRID’OISON, à Figaro.
Qu’oppo… qu’oppo-osez-vous à cette lecture ?
FIGARO
Qu’il y a, messieurs, malice, erreur ou distraction dans la manière dont on a lu la pièce, car il n’est pas dit dans l’écrit : laquelle somme je lui rendrai, ET je l’épouserai, mais : laquelle somme je lui rendrai, OU je l’épouserai ; ce qui est bien différent.
LE COMTE
Y a-t-il et dans l’acte ; ou bien ou ?
BARTHOLO
Il y a et.
FIGARO
Il y a ou.
BRID’OISON
Dou-ouble-Main, lisez vous-même.
DOUBLE-MAIN, prenant le papier.
Et c’est le plus sûr, car souvent les parties déguisent en lisant. (Il lit.) E. e. e. e. Damoiselle e. e. e. de Verte-Allure e. e. e. Ha ! laquelle somme je lui rendrai à sa réquisition, dans ce château… ET… OU… ET… OU… Le mot est si mal écrit… il y a un pâté.
BRID’OISON
Un pâ-âté ? je sais ce que c’est.
BARTHOLO, plaidant.
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction copulative ET qui lie les membres corrélatifs de la phrase : Je payerai la demoiselle, ET je l’épouserai.
FIGARO, plaidant.
Je soutiens, moi, que c’est la conjonction alternative OU qui sépare lesdits membres : Je payerai la donzelle, OU je l’épouserai. À pédant, pédant et demi. Qu’il s’avise de parler latin, j’y suis Grec ; je l’extermine.
LE COMTE
Comment juger pareille question ?
BARTHOLO
Pour la trancher, messieurs, et ne plus chicaner sur un mot, nous passons qu’il y ait OU.
FIGARO
J’en demande acte.
BARTHOLO
Et nous y adhérons. Un si mauvais refuge ne sauvera pas le coupable. Examinons le titre en ce sens. (Il lit.) Laquelle somme je lui rendrai dans ce château où je l’épouserai. C’est ainsi qu’on dirait, messieurs : Vous vous ferez saigner dans ce lit où vous resterez chaudement : c’est dans lequel. Il prendra deux gros de rhubarbe où vous mêlerez un peu de tamarin : dans lesquels on mêlera. Ainsi château où je l’épouserai, messieurs, c’est château dans lequel.
FIGARO
Point du tout : la phrase est dans le sens de celle-ci : ou la maladie vous tuera, ou ce sera le médecin : ou bien le médecin ; c’est incontestable. Autre exemple : ou vous n’écrirez rien qui plaise, ou les sots vous dénigreront : ou bien les sots ; le sens est clair ; car, audit cas, sots ou méchants sont le substantif qui gouverne. Maître Bartholo croit-il donc que j’aie oublié ma syntaxe ? Ainsi, je la payerai dans ce château, virgule, ou je l’épouserai…
BARTHOLO, vite.
Sans virgule.
FIGARO, vite.
Elle y est. C’est, virgule, messieurs, ou bien je l’épouserai.
BARTHOLO, regardant le papier, vite.
Sans virgule, messieurs.
FIGARO, vite.
Elle y était, messieurs. D’ailleurs, l’homme qui épouse est-il tenu de rembourser ?
BARTHOLO, vite.
Oui ; nous nous marions séparés de biens.
FIGARO, vite.
Et nous de corps, dès que mariage n’est pas quittance.
(Les juges se lèvent et opinent tout bas.)
BARTHOLO
Plaisant acquittement !
DOUBLE-MAIN
Silence, messieurs !
L’HUISSIER, glapissant.
Silence !
BARTHOLO
Un pareil fripon appelle cela payer ses dettes.
FIGARO
Est-ce votre cause, avocat, que vous plaidez ?
BARTHOLO
Je défends cette demoiselle.
FIGARO
Continuez à déraisonner, mais cessez d’injurier. Lorsque, craignant l’emportement des plaideurs, les tribunaux ont toléré qu’on appelât des tiers, ils n’ont pas entendu que ces défenseurs modérés deviendraient impunément des insolents privilégiés. C’est dégrader le plus noble institut.
(Les juges continuent d’opiner bas.)
ANTONIO, à Marceline, montrant les juges.
Qu’ont-ils tant à balbucifier ?
MARCELINE
On a corrompu le grand juge, il corrompt l’autre, et je perds mon procès.
BARTHOLO, bas, d’un ton sombre.
J’en ai peur.
FIGARO, gaiement.
Courage, Marceline !
DOUBLE-MAIN, se lève ; à Marceline.
Ah ! c’est trop fort ! je vous dénonce ; et, pour l’honneur du tribunal, je demande qu’avant faire droit sur l’autre affaire, il soit prononcé sur celle-ci.
LE COMTE, s’assied.
Non, greffier, je ne prononcerai point sur mon injure personnelle ; un juge espagnol n’aura point à rougir d’un excès digne au plus des tribunaux asiatiques : c’est assez des autres abus ! J’en vais corriger un second, en vous motivant mon arrêt : tout juge qui s’y refuse est un grand ennemi des lois. Que peut requérir la demanderesse ? mariage à défaut de payement : les deux ensemble impliqueraient.
DOUBLE-MAIN
Silence, messieurs !
L’HUISSIER, glapissant.
Silence.
LE COMTE
Que nous répond le défendeur ? qu’il veut garder sa personne ; à lui permis.
FIGARO, avec joie.
J’ai gagné !
LE COMTE
Mais comme le texte dit : laquelle somme je payerai à sa première réquisition, ou bien j’épouserai, etc. ; la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l’épouser dans le jour.
(Il se lève.)
FIGARO, stupéfait.
J’ai perdu.
ANTONIO, avec joie.
Superbe arrêt !
FIGARO
En quoi superbe ?
ANTONIO
En ce que tu n’es plus mon neveu. Grand merci, monseigneur !
L’HUISSIER, glapissant.
Passez, messieurs.
(Le peuple sort.)
ANTONIO
Je m’en vas tout conter à ma nièce.
(Il sort.)
SCÈNE XVI
LE COMTE, allant de côté et d’autre ; MARCELINE, BARTHOLO, FIGARO, BRID’OISON.
MARCELINE, s’assied.
Ah ! je respire.
FIGARO
Et moi, j’étouffe.
LE COMTE, à part.
Au moins je suis vengé, cela soulage.
FIGARO, à part.
Et ce Basile qui devait s’opposer au mariage de Marceline, voyez comme il revient ! — (Au Comte qui sort.) Monseigneur, vous nous quittez ?
LE COMTE
Tout est jugé.
FIGARO, à Brid’oison.
C’est ce gros enflé de conseiller…
BRID’OISON
Moi, gros-os enflé !
FIGARO
Sans doute. Et je ne l’épouserai pas : je suis gentilhomme une fois.
(Le Comte s’arrête.)
BARTHOLO
Vous l’épouserez.
FIGARO
Sans l’aveu de mes nobles parents ?
BARTHOLO
Nommez-les, montrez-les.
FIGARO
Qu’on me donne un peu de temps ; je suis bien près de les revoir : il y a quinze ans que je les cherche.
BARTHOLO
Le fat ! c’est quelque enfant trouvé !
FIGARO
Enfant perdu, docteur ; ou plutôt enfant volé.
LE COMTE, revient.
Volé, perdu, la preuve ? Il crierait qu’on lui fait injure !
FIGARO
Monseigneur, quand les langes à dentelles, tapis brodés et joyaux d’or trouvés sur moi par les brigands n’indiqueraient pas ma haute naissance, la précaution qu’on avait prise de me faire des marques distinctives témoignerait assez combien j’étais un fils précieux : et cet hiéroglyphe à mon bras…
(Il veut se dépouiller le bras droit.)
MARCELINE, se levant vivement.
Une spatule à ton bras droit ?
FIGARO
D’où savez-vous que je dois l’avoir ?
MARCELINE
Dieux ! c’est lui !
FIGARO
Oui, c’est moi.
BARTHOLO, à Marceline.
Et qui ? lui !
MARCELINE, vivement.
C’est Emmanuel.
BARTHOLO, à Figaro.
Tu fus enlevé par des Bohémiens ?
FIGARO, exalté.
Tout près d’un château. Bon docteur, si vous me rendez à ma noble famille, mettez un prix à ce service ; des monceaux d’or n’arrêteront pas mes illustres parents.
BARTHOLO, montrant Marceline.
Voilà ta mère.
FIGARO
… Nourrice ?
BARTHOLO
Ta propre mère.
LE COMTE
Sa mère !
FIGARO
Expliquez-vous.
MARCELINE, montrant Bartholo.
Voilà ton père.
FIGARO, désolé.
O o oh ! aïe de moi !
MARCELINE
Est-ce que la nature ne te l’a pas dit mille fois ?
FIGARO
Jamais.
LE COMTE, à part.
Sa mère !
BRID’OISON
C’est clair, i-il ne l’épousera pas.
BARTHOLO
Ni moi non plus.
MARCELINE
Ni vous ! Et votre fils ? Vous m’aviez juré…
BARTHOLO
J’étais fou. Si pareils souvenirs engageaient, on serait tenu d’épouser tout le monde.
BRID’OISON
E-et si l’on y regardait de si près, pè-ersonne n’épouserait personne.
BARTHOLO
Des fautes si connues ! une jeunesse déplorable !
MARCELINE, s’échauffant par degrés.
Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! Je n’entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les expier après trente ans d’une vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiègent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui, peut-être, en sa vie a perdu dix infortunées !
FIGARO
Les plus coupables sont les moins généreux ; c’est la règle.
MARCELINE, vivement.
Hommes plus qu’ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes ! c’est vous qu’il faut punir des erreurs de notre jeunesse ; vous et vos magistrats, si vains du droit de nous juger, et qui nous laissent enlever, par leur coupable négligence, tout honnête moyen de subsister. Est-il un seul état pour les malheureuses filles ? Elles avaient un droit naturel à toute la parure des femmes : on y laisse former mille ouvriers de l’autre sexe.
FIGARO, en colère.
Ils font broder jusqu’aux soldats !
MARCELINE, exaltée.
Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire ; leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié !
FIGARO
Elle a raison !
LE COMTE, à part.
Que trop raison !
BRID’OISON
Elle a, mon-on Dieu, raison.
MARCELINE
Mais que nous font, mon fils, les refus d’un homme injuste ? Ne regarde pas d’où tu viens, vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-même ; elle t’acceptera, j’en réponds. Vis entre une épouse, une mère tendre qui te chériront à qui mieux mieux. Sois indulgent pour elles, heureux pour toi, mon fils ; gai, libre et bon pour tout le monde, il ne manquera rien à ta mère.
FIGARO
Tu parles d’or, maman, et je me tiens à ton avis. Qu’on est sot, en effet ! Il y a des mille et mille ans que le monde roule, et, dans cet océan de durée où j’ai par hasard attrapé quelques chétifs trente ans qui ne reviendront plus, j’irais me tourmenter pour savoir à qui je les dois ! Tant pis pour qui s’en inquiète. Passer ainsi la vie à chamailler, c’est peser sur le collier sans relâche, comme les malheureux chevaux de la remonte des fleuves, qui ne reposent pas, même quand ils s’arrêtent, et qui tirent toujours, quoiqu’ils cessent de marcher. Nous attendrons.
LE COMTE, à part.
Sot événement qui me dérange !
BRID’OISON, à Figaro.
Et la noblesse, et le château ? V ous impo-osez à la justice ?
FIGARO
Elle allait me faire faire une belle sottise, la justice ! après que j’ai manqué, pour ces maudits cent écus, d’assommer vingt fois monsieur, qui se trouve aujourd’hui mon père ! Mais puisque le ciel sauve ma vertu de ces dangers, mon père, agréez mes excuses… Et vous, ma mère, embrassez-moi… le plus maternellement que vous pourrez.
(Marceline lui saute au cou.)
SCÈNE XVII
BARTHOLO, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON, SUZANNE, ANTONIO, LE COMTE.
SUZANNE, accourant, une bourse à la main.
Monseigneur, arrêtez ! qu’on ne les marie pas : je viens payer madame avec la dot que ma maîtresse me donne.
LE COMTE, à part.
Au diable la maîtresse ! Il semble que tout conspire…
(Il sort.)
SCÈNE XVIII
BARTHOLO, ANTONIO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON.
ANTONIO, voyant Figaro embrasser sa mère, dit à Suzanne.
Ah ! oui, payer ! Tiens, tiens.
SUZANNE, se retourne.
J’en vois assez : sortons, mon oncle.
FIGARO, l’arrêtant.
Non, s’il vous plaît. Que vois-tu donc ?
SUZANNE
Ma bêtise et ta lâcheté.
FIGARO
Pas plus de l’une que de l’autre.
SUZANNE, en colère.
Et que tu l’épouses à gré, puisque tu la caresses.
FIGARO, gaiement.
Je la caresse, mais je ne l’épouse pas.
(Suzanne veut sortir, Figaro la retient.)
SUZANNE, lui donne un soufflet.
Vous êtes bien insolent d’oser me retenir !
FIGARO, à la compagnie.
C’est-il ça de l’amour ! Avant de nous quitter, je t’en supplie, envisage bien cette chère femme-là.
SUZANNE
Je la regarde.
FIGARO
Et tu la trouves ?…
SUZANNE
Affreuse.
FIGARO
Et vive la jalousie ! elle ne vous marchande pas.
MARCELINE, les bras ouverts.
Embrasse ta mère, ma jolie Suzannette. Le méchant qui te tourmente est mon fils.
SUZANNE, court à elle.
Vous, sa mère !
(Elles restent dans les bras l’une de l’autre.)
ANTONIO
C’est donc de tout à l’heure ?
FIGARO
… Que je le sais.
MARCELINE, exaltée.
Non, mon cœur entraîné vers lui ne se trompait que de motif ; c’était le sang qui me parlait.
FIGARO
Et moi le bon sens, ma mère, qui me servait d’instinct quand je vous refusais ; car j’étais loin de vous haïr, témoin l’argent…
MARCELINE, lui remet un papier.
Il est à toi : reprends ton billet, c’est ta dot.
SUZANNE, lui jette la bourse.
Prends encore celle-ci.
FIGARO
Grand merci.
MARCELINE, exaltée.
Fille assez malheureuse, j’allais devenir la plus misérable des femmes, et je suis la plus fortunée des mères ! Embrassez-moi, mes deux enfants ; j’unis dans vous toutes mes tendresses. Heureuse autant que je puis l’être, ah ! mes enfants, combien je vais aimer !
FIGARO, attendri, avec vivacité.
Arrête donc, chère mère ! arrête donc ! voudrais-tu voir se fondre en eau mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse ? Elles sont de joie, au moins. Mais quelle stupidité ! j’ai manqué d’en être honteux : je les sentais couler entre mes doigts : regarde ; (Il montre ses doigts écartés) et je les retenais bêtement ! Va te promener, la honte ! je veux rire et pleurer en même temps ; on ne sent pas deux fois ce que j’éprouve.
(Il embrasse sa mère d’un côté, Suzanne de l’autre.)
MARCELINE
Ô mon ami !
SUZANNE
Mon cher ami !
BRID’OISON, s’essuyant les yeux d’un mouchoir.
Et bien ! moi, je suis donc bê-ête aussi !
FIGARO, exalté.
Chagrin, c’est maintenant que je puis te défier ! Atteins-moi, si tu l’oses, entre ces deux femmes chéries.
ANTONIO, à Figaro.
Pas tant de cajoleries, s’il vous plaît. En fait de mariage dans les familles, celui des parents va devant, savez ! Les vôtres se baillent-ils la main ?
BARTHOLO
Ma main ! puisse-t-elle se dessécher et tomber, si jamais je la donne à la mère d’un tel drôle !
ANTONIO, à Bartholo.
Vous n’êtes donc qu’un père marâtre ? (À Figaro.) En ce cas, not’galant, plus de parole.
SUZANNE
Ah ! mon oncle…
ANTONIO
Irai-je donner l’enfant de not’sœur à sti qui n’est l’enfant de personne ?
BRID’OISON
Est-ce que cela-a se peut, imbécile ? on-on est toujours l’enfant de quelqu’un.
ANTONIO
Tarare !… Il ne l’aura jamais.
(Il sort.)
SCÈNE XIX
BARTHOLO, SUZANNE, FIGARO, MARCELINE, BRID’OISON.
BARTHOLO, à Figaro.
Et cherche à présent qui t’adopte.
(Il veut sortir.)
MARCELINE, courant prendre Bartholo à bras-le-corps, le ramène.
Arrêtez, docteur, ne sortez pas !
FIGARO, à part.
Non, tous les sots d’Andalousie sont, je crois, déchaînés contre mon pauvre mariage !
SUZANNE, à Bartholo.
Bon petit papa, c’est votre fils.
MARCELINE, à Bartholo.
De l’esprit, des talents, de la figure.
FIGARO, à Bartholo.
Et qui ne vous a pas coûté une obole.
BARTHOLO
Et les cent écus qu’il m’a pris ?
MARCELINE, le caressant.
Nous aurons tant soin de vous, papa !
SUZANNE, le caressant.
Nous vous aimerons tant, petit papa !
BARTHOLO, attendri.
Papa ! bon papa ! petit papa ! voilà que je suis plus bête encore que monsieur, moi. (Montrant Brid’oison.) Je me laisse aller comme un enfant. (Marceline et Suzanne l’embrassent.) Oh ! non, je n’ai pas dit oui. (Il se retourne.) Qu’est donc devenu monseigneur ?
FIGARO
Courons le joindre ; arrachons-lui son dernier mot. S’il machinait quelque autre intrigue, il faudrait tout recommencer.
TOUS ENSEMBLE
Courons, courons.
(Ils entraînent Bartholo dehors.)
SCÈNE X
BRID’OISON, seul.
Plus bê-ête encore que monsieur ! On peut se dire à soi-même ces-es sortes de choses-là, mais… I-ils ne sont pas polis du tout dan-ans cet endroit-ci.
(Il sort.)
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
FIGARO, SUZANNE.
FIGARO, la tenant à bras-le-corps.
Eh bien ! amour, es-tu contente ? Elle a converti son docteur, cette fine langue dorée de ma mère ! Malgré sa répugnance, il l’épouse, et ton bourru d’oncle est bridé ; il n’y a que monseigneur qui rage, car enfin notre hymen va devenir le prix du leur. Ris donc un peu de ce bon résultat.
SUZANNE
As-tu rien vu de plus étrange ?
FIGARO
Ou plutôt d’aussi gai. Nous ne voulions qu’une dot arrachée à l’Excellence ; en voilà deux dans nos mains, qui ne sortent pas des siennes. Une rivale acharnée te poursuivait ; j’étais tourmenté par une furie ! tout cela s’est changé, pour nous, dans la plus bonne des mères. Hier, j’étais comme seul au monde, et voilà que j’ai tous mes parents ; pas si magnifiques, il est vrai, que je me les étais galonnés, mais assez bien pour nous, qui n’avons pas la vanité des riches.
SUZANNE
Aucune des choses que tu avais disposées, que nous attendions, mon ami, n’est pourtant arrivée !
FIGARO
Le hasard a mieux fait que nous tous, ma petite. Ainsi va le monde ; on travaille, on projette, on arrange d’un côté ; la fortune accomplit de l’autre : et, depuis l’affamé conquérant qui voudrait avaler la terre, jusqu’au paisible aveugle qui se laisse mener par son chien, tous sont le jouet de ses caprices ; encore l’aveugle au chien est-il souvent mieux conduit, moins trompé dans ses vues, que l’autre aveugle avec son entourage. — Pour cet aimable aveugle qu’on nomme Amour…
(Il la reprend tendrement à bras-le-corps.)
SUZANNE
Ah ! c’est le seul qui m’intéresse !
FIGARO
Permets donc que, prenant l’emploi de la Folie, je sois le bon chien qui le mène à ta jolie mignonne porte ; et nous voilà logés pour la vie.
SUZANNE, riant.
L’Amour et toi ?
FIGARO
Moi et l’Amour.
SUZANNE
Et vous ne chercherez pas d’autre gîte ?
FIGARO
Si tu m’y prends, je veux bien que mille millions de galants…
SUZANNE
Tu vas exagérer : dis ta bonne vérité.
FIGARO
Ma vérité la plus vraie !
SUZANNE
Fi donc, vilain ! en a-t-on plusieurs ?
FIGARO
Oh ! que oui. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu’on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n’est pas bonne à dire ; et celles qu’on vante, sans y ajouter foi : car toute vérité n’est pas bonne à croire ; et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands : cela ne finit pas. Il n’y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.
SUZANNE
J’aime ta joie, parce qu’elle est folle ; elle annonce que tu es heureux. Parlons du rendez-vous du comte.
FIGARO
Ou plutôt n’en parlons jamais ; il a failli me coûter Suzanne.
SUZANNE
Tu ne veux donc plus qu’il ait lieu ?
FIGARO
Si vous m’aimez, Suzon, votre parole d’honneur sur ce point : qu’il s’y morfonde, et c’est sa punition.
SUZANNE
Il m’en a plus coûté de l’accorder que je n’ai de peine à le rompre : il n’en sera plus question.
FIGARO
Ta bonne vérité ?
SUZANNE
Je ne suis pas comme vous autres savants, moi ; je n’en ai qu’une.
FIGARO
Et tu m’aimeras un peu ?
SUZANNE
Beaucoup.
FIGARO
Ce n’est guère.
SUZANNE
Et comment ?
FIGARO
En fait d’amour, vois-tu, trop n’est pas même assez.
SUZANNE
Je n’entends pas toutes ces finesses, mais je n’aimerai que mon mari.
FIGARO
Tiens parole, et tu feras une belle exception à l’usage.
(Il veut l’embrasser.)
SCÈNE II
FIGARO, SUZANNE, LA COMTESSE.
LA COMTESSE
Ah ! j’avais raison de le dire : en quelque endroit qu’ils soient, croyez qu’ils sont ensemble. Allons donc, Figaro, c’est voler l’avenir, le mariage et vous-même, que d’usurper un tête-à-tête. On vous attend, on s’impatiente.
FIGARO
Il est vrai, madame, je m’oublie. Je vais leur montrer mon excuse.
(Il veut emmener Suzanne.)
LA COMTESSE, la retient.
Elle vous suit.
SCÈNE III
SUZANNE, LA COMTESSE.
LA COMTESSE
As-tu ce qu’il nous faut pour troquer de vêtement ?
SUZANNE
Il ne faut rien, madame ; le rendez-vous ne tiendra pas.
LA COMTESSE
Ah ! vous changez d’avis ?
SUZANNE
C’est Figaro.
LA COMTESSE
Vous me trompez.
SUZANNE
Bonté divine !
LA COMTESSE
Figaro n’est pas homme à laisser échapper une dot.
SUZANNE
Madame ! eh ! que croyez-vous donc ?
LA COMTESSE
Qu’enfin, d’accord avec le comte, il vous fâche à présent de m’avoir confié ses projets. Je vous sais par cœur. Laissez-moi.
(Elle veut sortir.)
SUZANNE, se jette à genoux.
Au nom du ciel, espoir de tous ! Vous ne savez pas, madame, le mal que vous faites à Suzanne ! Après vos bontés continuelles et la dot que vous me donnez !…
LA COMTESSE, la relève.
Hé ! mais… je ne sais ce que je dis ! En me cédant ta place au jardin, tu n’y vas pas, mon cœur ; tu tiens parole à ton mari, tu m’aides à ramener le mien.
SUZANNE
Comme vous m’avez affligée !
LA COMTESSE
C’est que je ne suis qu’une étourdie. (Elle la baise au front.) Où est ton rendez-vous ?
SUZANNE, lui baise la main.
Le mot de jardin m’a seul frappée.
LA COMTESSE, montrant la table.
Prends cette plume, et fixons un endroit.
SUZANNE
Lui écrire !
LA COMTESSE
Il le faut.
SUZANNE
Madame ! au moins c’est vous…
LA COMTESSE
Je mets tout sur mon compte.
(Suzanne s’assied, la Comtesse dicte.)
« Chanson nouvelle, sur l’air… Qu’il fera beau ce soir sous les grands marronniers… Qu’il fera beau ce soir… »
SUZANNE, écrit.
Sous les grands marronniers… Après ?
LA COMTESSE
Crains-tu qu’il ne t’entende pas ?
SUZANNE, relit.
C’est juste. (Elle plie le billet.) Avec quoi cacheter ?
LA COMTESSE
Une épingle, dépêche ! elle servira de réponse. Écris sur le revers : Renvoyez-moi le cachet.
SUZANNE, écrit en riant.
Ah ! le cachet !… Celui-ci, madame, est plus gai que celui du brevet.
LA COMTESSE, avec un souvenir douloureux.
Ah !
SUZANNE, cherche sur elle.
Je n’ai pas d’épingle à présent !
LA COMTESSE, détache sa lévite.
Prends celle-ci. (Le ruban du page tombe de son sein à terre.) Ah ! mon ruban !
SUZANNE, le ramasse.
C’est celui du petit voleur ! Vous avez eu la cruauté…
LA COMTESSE
Fallait-il le laisser à son bras ? c’eût été joli ! Donnez donc !
SUZANNE
Madame ne le portera plus, taché du sang de ce jeune homme.
LA COMTESSE, le reprend.
Excellent pour Fanchette… Le premier bouquet qu’elle m’apportera…
SCÈNE IV
UNE JEUNE BERGÈRE, CHÉRUBIN EN FILLE, FANCHETTE ET BEAUCOUP DE JEUNES FILLES HABILLÉES COMME ELLE, ET TENANT DES BOUQUETS ; LA COMTESSE, SUZANNE.
FANCHETTE
Madame, ce sont les filles du bourg qui viennent vous présenter des fleurs.
LA COMTESSE, serrant vite son ruban.
Elles sont charmantes. Je me reproche, mes belles petites, de ne pas vous connaître toutes.
(Montrant Chérubin.) Quelle est cette aimable enfant qui a l’air si modeste ?
UNE BERGÈRE
C’est une cousine à moi, madame, qui n’est ici que pour la noce.
LA COMTESSE
Elle est jolie. Ne pouvant porter vingt bouquets, faisons honneur à l’étrangère. (Elle prend le bouquet de Chérubin et le baise au front.) Elle en rougit ! (À Suzanne.) Ne trouves-tu pas, Suzon… qu’elle ressemble à quelqu’un ?
SUZANNE
À s’y méprendre, en vérité.
CHÉRUBIN, à part, les mains sur son cœur.
Ah ! ce baiser-là m’a été bien loin !
SCÈNE V
LES JEUNES FILLES, CHÉRUBIN AU MILIEU D’ELLES ; FANCHETTE, ANTONIO, LE COMTE, LA COMTESSE, SUZANNE.
ANTONIO
Moi je vous dis, monseigneur, qu’il y est ; elles l’ont habillé chez ma fille ; toutes ses hardes y sont encore, et voilà son chapeau d’ordonnance que j’ai retiré du paquet.
(Il s’avance, et, regardant toutes les filles, il reconnaît Chérubin, lui enlève son chapeau de femme ; le page reste avec son bonnet de femme. Antonio le fait tourner et dit :)
V’là not’ futur !
LA COMTESSE, à part.
Ah ! ciel !
LE COMTE
Bon ! bon !
ANTONIO
V ous avez toujours dit qu’on vous le montrerait quand il serait trouvé.
LE COMTE, froidement.
Que voulez-vous dire ?
ANTONIO
Je dis qu’on ne me fera plus accroire que c’est sa cousine qu’il vient voir ; c’est toujours les filles.
LE COMTE, en colère, à Chérubin.
Eh bien ! monsieur, cette plaisanterie est assez prolongée. Partez donc !
CHÉRUBIN
Hélas ! monseigneur…
LE COMTE
Vous êtes bien insolent de n’être pas encore parti !
LA COMTESSE
Il est bien malheureux, monseigneur, après une disgrâce…
LE COMTE
Pour lui, une disgrâce ! pour sa marraine, peut-être.
LA COMTESSE
Il ne mérite pas… C’est mon filleul…
LE COMTE, à part.
(Il voit le billet que tient Suzanne.) Et ce billet qu’elle tient… (Haut.) Viendrez-vous, Suzanne ?
SUZANNE
Que me voulez-vous ?
LE COMTE
V ous le demandez ?
SUZANNE
Je ne sais ce que j’ai fait.
LE COMTE
Le joli billet que vous tenez !
SUZANNE
Quel billet ?
LE COMTE
Celui que vous cachez avec tant de soin.
SUZANNE
Ah ! c’est… le billet de madame pour vous.
LE COMTE
V oyons.
SUZANNE
Je ne l’aurais pas repris, si je n’avais craint…
LE COMTE
Montrez donc.
SUZANNE, le lui donne.
Tenez.
LE COMTE, lit.
« Chanson nouvelle, sur l’air… Qu’il fera beau ce soir sous les grands marronniers… Qu’il fera beau ce soir… » (Il examine.) Pas de cachet ; qu’est-ce que cela veut dire ?
SUZANNE
Il faut que vous le sachiez.
LE COMTE, à part.
Elle se moque de moi. (Il regarde le billet en dessous.) Il y a quelque chose d’écrit : « Renvoyez-moi le cachet ».
SUZANNE
Le cachet ! c’est la réponse.
LE COMTE
Ah ! je comprends. Elle a raison, c’est très gai.
SUZANNE
Comme tout ce qui vient de madame.
LE COMTE
Elle est charmante ! Mais la pauvre femme ! en s’amusant à m’écrire ce billet… elle aura oublié d’y mettre une épingle.
SUZANNE
Une épingle ! Pour quoi faire ?
LE COMTE
Pour cacheter. V oyons, il faut une épingle… et vous en avez une au corsage.
SUZANNE
(À part.) Ah ! mon Dieu ! c’est le ruban.
LE COMTE
V ous avez entendu : elle veut que je renvoie le cachet.
SUZANNE, confuse.
Ah ! oui, le cachet… je ne sais… je ne comprends pas…
LE COMTE, cherche au corsage de Suzanne.
Celle-ci, qui est à votre corsage…
SUZANNE
Ah ! c’est l’épingle du billet… celle que vous m’avez rendue.
LE COMTE
Je vous prie, rendez-la-moi.
SUZANNE
Je ne la retrouve plus.
LE COMTE, cherchant toujours.
Quelle étourdie ! Je la vois, moi.
SUZANNE
Ah ! oui… je l’avais mise là par précaution.
LE COMTE
Elle a trop d’esprit pour n’avoir pas ses raisons. Mais cette épingle est très jolie… Elle est à moi, je crois.
SUZANNE
Je l’ai trouvée dans votre cabinet.
LE COMTE
Je m’en souviens. Rendez-la-moi. Je la remettrai dans mon écritoire.
SUZANNE
Je ne veux point la perdre.
LE COMTE
Je vous en achèterai cent autres.
SUZANNE
Non, celle-là… je l’aime.
LE COMTE
Ah ! je comprends… C’est un gage.
SUZANNE
Un gage de quoi ?
LE COMTE
D’un rendez-vous que vous avez accordé à quelqu’un.
SUZANNE
À quelqu’un !… Si je l’avais accordé à quelqu’un, ce ne serait pas à vous.
LE COMTE
Rendez-moi l’épingle, ou j’appelle.
SUZANNE
Vous n’oseriez.
LE COMTE
Comment, je n’oserais ! Holà ! quelqu’un !
SUZANNE
Tenez, la voilà, votre épingle ; je suis bien malheureuse !
LE COMTE
Et pourquoi donc, ma petite Suzanne ? Je vous ai fait peur, je voulais rire. Tenez, je vous rends l’épingle… mais à condition que vous me direz la vérité.
SUZANNE, confuse.
Sur quoi, monseigneur ?
LE COMTE
Pourquoi refusez-vous de me la donner ?
SUZANNE, hésitant.
Parce que… c’est celle de madame.
LE COMTE
Vous mentez, elle est à vous.
SUZANNE
Puisque vous le savez, pourquoi me le demandez-vous ?
LE COMTE
Parce que je veux savoir à qui vous la destinez.
SUZANNE, à part.
Il va me perdre ! (Haut.) À… à Figaro.
LE COMTE
À Figaro ! Eh bien ! pourquoi ne pas me le dire tout de suite ? Tiens, prends, je te la donne.
SUZANNE
Vous me la donnez ?
LE COMTE
Oui, mais à condition que tu la mettras dans ton bouquet.
SUZANNE
Dans mon bouquet ?
LE COMTE
Et que tu porteras ce bouquet sur ton cœur. Allons, mets-la.
SUZANNE, à part.
Que faire ?
LE COMTE
Si tu ne veux pas la mettre, je saurai à quoi m’en tenir.
SUZANNE, la met dans son bouquet.
La voilà.
LE COMTE
Très bien. Va-t’en.
SUZANNE, à part.
Me voilà dans de beaux draps !
LE COMTE
Suzanne !
SUZANNE
Monseigneur ?
LE COMTE
Tu ne me diras pas ce que contient ce billet ?
SUZANNE
Mais puisque c’est un billet de madame…
LE COMTE
À ton air, je vois que tu mens. Viens ici, et dis-moi la vérité.
SUZANNE
Je ne mens pas, monseigneur.
LE COMTE
Tu refuses ? Eh bien ! je vais le demander à madame.
SUZANNE
Ah ! monseigneur, si vous saviez…
LE COMTE
Que sais-je ?
SUZANNE
Que je suis bien malheureuse !
LE COMTE
Je ne te comprends pas.
SUZANNE
Madame m’a ordonné de vous donner ce billet.
LE COMTE
Qui t’empêchait de le faire ?
SUZANNE
C’est que… j’avais promis à Figaro…
LE COMTE
De ne pas me le donner ?
SUZANNE
Non, de ne pas vous dire ce qu’il contient.
LE COMTE
Pourquoi ?
SUZANNE
Parce qu’il prétend que vous voulez me séduire.
LE COMTE
Et toi, que crois-tu ?
SUZANNE
Moi, monseigneur, je crois que vous m’aimez.
LE COMTE
Et tu ne veux pas me le prouver ?
SUZANNE
Comment le pourrais-je, sans offenser madame ?
LE COMTE
En ne lui disant rien.
SUZANNE
Et Figaro ?
LE COMTE
Il ne saura rien.
SUZANNE, à part.
Mon Dieu ! que faire ?
LE COMTE
Il y a un moyen, Suzanne.
SUZANNE
Lequel ?
LE COMTE
C’est de m’aimer un peu.
SUZANNE
Ah ! monseigneur, vous me faites trembler.
LE COMTE
Tu n’as qu’à consentir à me voir ce soir au jardin.
SUZANNE
Je n’ose pas.
LE COMTE
Je t’attendrai sous les grands marronniers.
SUZANNE
Si on nous voyait !
LE COMTE
Nous serons cachés. Allons, c’est convenu.
SUZANNE
Non, monseigneur.
LE COMTE
Tu refuses ?
SUZANNE
Je ne puis.
LE COMTE
Tu aimes donc Figaro plus que moi ?
SUZANNE
Que voulez-vous ? je suis sa femme.
LE COMTE
Sa femme ! Demain il ne le sera plus.
SUZANNE
Ah ! monseigneur !
LE COMTE
Consens, ou je le fais chasser.
SUZANNE
Hélas ! quelle alternative !
LE COMTE
Il n’y en a point. Réponds.
SUZANNE
Je… j’irai.
LE COMTE
À la bonne heure ! Et n’oublie pas l’épingle.
SUZANNE, à part.
Je suis perdue !
LE COMTE
Va, et souviens-toi que si tu manques à ta parole, Figaro est perdu.
(Il sort.)
SCÈNE VI
SUZANNE, seule.
Ah ! je suis au désespoir ! Mon pauvre Figaro ! il faut pourtant le prévenir… Mais comment ? Si je parle, le comte, qui m’a menacée, exécutera sa menace… Si je me tais… (Elle regarde le billet.) Madame a écrit ce billet sans penser à mal… Ah ! j’ai une idée : je vais le remettre à Figaro, il saura bien en tirer parti. Oui, courons le trouver.
(Elle sort.)
SCÈNE VII
LE COMTE, puis F IGARO.
LE COMTE, revenant.
Elle a cédé. Tant mieux. Elle ira au rendez-vous, et je saurai à quoi m’en tenir sur ses sentiments. D’un autre côté, cette épingle… C’est un gage, elle ne peut le nier. Ah ! voici Figaro. Il faut l’amuser.
FIGARO, l’air préoccupé.
Monseigneur m’a fait demander ?
LE COMTE
Oui… Approche. Je veux te parler de ton mariage.
FIGARO
Mon mariage ! il est donc encore en question ?
LE COMTE
Pourquoi non ? Tu as gagné ton procès.
FIGARO
Oui, mais j’ai perdu ma femme.
LE COMTE
Comment cela ?
FIGARO
Marceline…
LE COMTE
Eh bien ! elle est ta mère.
FIGARO
Justement. Et Suzanne ne veut plus de moi.
LE COMTE
Elle a tort. Mais tu peux la ramener.
FIGARO
Je ne sais comment m’y prendre.
LE COMTE
Je vais t’aider. Écoute : Suzanne doit aller ce soir au jardin.
FIGARO
Au jardin ?
LE COMTE
Oui. Elle a un rendez-vous.
FIGARO
Un rendez-vous ! Avec qui ?
LE COMTE
Avec moi, si tu veux.
FIGARO
Monseigneur !
LE COMTE
Ne t’alarme pas. C’est une épreuve que je veux faire d’elle. Tu te cacheras, et tu verras si elle est fidèle.
FIGARO
Monseigneur est trop bon.
LE COMTE
Mais il faut que tu sois discret.
FIGARO
Oh ! pour cela, soyez tranquille.
LE COMTE
Surtout, ne dis rien à Suzanne.
FIGARO
Je ne dirai rien.
LE COMTE
Va la trouver, et tâche de savoir ce qu’elle pense.
FIGARO
Oui, monseigneur.
LE COMTE
Attends. Tu lui diras que je suis très mécontent d’elle, que je la soupçonne d’avoir un amant.
FIGARO
Bien, monseigneur.
LE COMTE
Et que, pour la punir, je veux la faire renvoyer.
FIGARO
Ah ! monseigneur !
LE COMTE
Ne crains rien, ce n’est qu’une feinte. Mais il faut l’effrayer pour qu’elle se confie à toi.
FIGARO
Je comprends.
LE COMTE
Va, et reviens me rendre compte.
FIGARO
Oui, monseigneur.
(Il sort.)
SCÈNE VIII
LE COMTE, seul.
Le voilà bien attrapé ! Il va travailler lui-même à son malheur. Et Suzanne, qui croira m’avoir trompé, ne se défiera de rien. Tout va à merveille.
(Il sort.)
SCÈNE IX
FIGARO, puis SUZANNE.
FIGARO, revenant seul.
Quelle comédie ! Il veut m’éprouver, mais je le devine. Suzanne au jardin ! un rendez-vous ! Je vais la questionner.
SUZANNE, entrant.
Ah ! te voilà, Figaro. J’ai à te parler.
FIGARO
Moi aussi. Mais dis-moi d’abord : as‑tu vu le comte ?
SUZANNE
Oui, il m’a parlé de toi.
FIGARO
En bien ou en mal ?
SUZANNE
En mal. Il prétend que tu as des desseins sur moi.
FIGARO
Il a raison.
SUZANNE
Comment ?
FIGARO
Oui, j’ai le dessein de t’épouser.
SUZANNE
Ah ! c’est différent. Mais il dit qu’il veut te faire renvoyer.
FIGARO
C’est ce qu’il m’a dit aussi. Mais ce n’est pas tout. Il m’a chargé de t’éprouver.
SUZANNE
De m’éprouver ?
FIGARO
Oui. Il m’a dit que tu devais aller ce soir au jardin.
SUZANNE
Au jardin ?
FIGARO
Pour un rendez-vous.
SUZANNE
Avec lui, sans doute ?
FIGARO
Précisément. Il veut que je me cache pour voir si tu es fidèle.
SUZANNE
Et tu as consenti ?
FIGARO
Il le fallait bien. Mais rassure‑toi : je saurai bien le jouer.
SUZANNE
Comment ?
FIGARO
Écoute. Tu iras au rendez-vous.
SUZANNE
Moi !
FIGARO
Oui, mais ce ne sera pas toi qui y seras.
SUZANNE
Qui donc ?
FIGARO
La comtesse.
SUZANNE
Madame !
FIGARO
Oui. Elle prendra ta place, sous ton habit.
SUZANNE
Elle y consent ?
FIGARO
Je vais le lui proposer. Elle ne peut refuser de nous aider.
SUZANNE
Mais le comte reconnaîtra la supercherie.
FIGARO
Dans l’obscurité, il s’y trompera. Et puis, il sera si content de croire te tenir, qu’il n’y verra que du feu.
SUZANNE
C’est dangereux.
FIGARO
Il n’y a pas d’autre moyen de le confondre. Allons, va prévenir madame.
SUZANNE
Et toi, que feras‑tu ?
FIGARO
Moi, je vais avertir tout le monde. Nous serons là pour surprendre le comte au moment où il croira tenir sa proie.
SUZANNE
Mais s’il se fâche ?
FIGARO
Il n’osera pas, devant témoins. Va, et sois discrète.
SUZANNE
Je te promets de l’être.
FIGARO
À tantôt, sous les marronniers.
(Ils sortent de côtés différents.)
SCÈNE X
LA COMTESSE, seule, puis SUZANNE.
LA COMTESSE, assise, rêvant.
Que de soucis en un jour ! Mon époux jaloux, Chérubin renvoyé, ce billet imprudent… Et Suzanne qui doit aller au jardin… Ah ! je ne sais plus où j’en suis.
SUZANNE, accourant.
Madame, j’ai de grandes choses à vous dire.
LA COMTESSE
Parle, Suzanne. Qu’y a‑t‑il encore ?
SUZANNE
Figaro a tout découvert. Le comte lui a ordonné de m’éprouver ce soir au jardin.
LA COMTESSE
Ciel ! Et que comptes‑tu faire ?
SUZANNE
Figaro a imaginé un stratagème. Il propose que madame prenne ma place.
LA COMTESSE
Moi ! Sous ton habit ?
SUZANNE
Oui, madame. Dans l’obscurité, monseigneur ne vous reconnaîtra pas.
LA COMTESSE
Mais, Suzanne… c’est une étrange idée.
SUZANNE
C’est la seule pour le confondre sans danger. Il croira me tenir, et ce sera vous qu’il aura offensée devant témoins.
LA COMTESSE
Des témoins ?
SUZANNE
Figaro aura soin d’amener du monde. Ainsi, monseigneur ne pourra nier.
LA COMTESSE
Je frémis à cette pensée. Mais enfin, il le faut bien. Oui, j’irai.
SUZANNE
Ah ! madame, que vous êtes bonne !
LA COMTESSE
Vite, donne‑moi tes habits. Il faut que je sois prête.
SUZANNE
Je vais les chercher.
(Elle sort.)
LA COMTESSE, seule.
Allons, du courage. C’est pour le ramener, pour sauver mon mariage… et celui de Suzanne.
SCÈNE XI
LA COMTESSE, SUZANNE.
SUZANNE, revenant avec des habits.
Voici tout ce qu’il faut, madame. Je vais vous aider.
LA COMTESSE
Merci, Suzanne. Mais il faut aussi que tu écrives un mot au comte pour fixer l’heure.
SUZANNE
Je l’ai déjà fait. Tenez, ce billet.
LA COMTESSE
Lis‑moi ce qu’il dit.
SUZANNE, lit.
« Quand tout dormira au château, je vous attendrai sous les grands marronniers. — Suzanne. »
LA COMTESSE
C’est parfait. Cachette‑le avec l’épingle, comme il l’a demandé.
SUZANNE
Voilà qui est fait.
LA COMTESSE
Maintenant, habille‑moi.
(Suzanne aide la Comtesse à se vêtir des habits de soubrette. Pendant ce temps :)
SCÈNE XII
LA COMTESSE, SUZANNE, FIGARO.
FIGARO, entrant.
Tout est arrangé, mesdames. J’ai prévenu une douzaine de personnes ; elles seront cachées aux alentours.
LA COMTESSE
Mais, Figaro, n’est‑ce pas trop risqué ?
FIGARO
Point du tout, madame. Monseigneur sera si joyeux qu’il ne prendra garde à rien. Et quand il voudra s’expliquer, nous serons là.
SUZANNE
V ous êtes sûr qu’il ne reconnaîtra pas madame ?
FIGARO
Dans l’ombre, avec votre robe et votre coiffe ? Impossible. D’ailleurs, madame imitera votre voix.
LA COMTESSE
Je ferai de mon mieux. Mais je tremble.
FIGARO
Courage, madame. Songez que vous sauvez l’honneur de votre mari et le bonheur de Suzanne.
LA COMTESSE
Tu as raison. Allons, achevons.
FIGARO
Je vais disposer mes gens. À tantôt, sous les marronniers.
(Il sort.)
SCÈNE XIII
LA COMTESSE, SUZANNE.
SUZANNE
Madame est presque prête. Il ne manque que le petit bouquet pour la ceinture.
LA COMTESSE
Donne. Et toi, Suzanne, que feras‑tu pendant ce temps ?
SUZANNE
Je resterai dans votre appartement, madame. Si quelqu’un vient, je dirai que vous êtes indisposée.
LA COMTESSE
Bien pensé. Ah ! j’oubliais : il faut que tu gardes ce ruban.
SUZANNE
Le ruban de Chérubin ?
LA COMTESSE
Oui. Il pourrait me trahir. Prends‑le.
SUZANNE
Je le mettrai dans mon corsage.
LA COMTESSE
Maintenant, regarde‑moi. Suis‑je bien Suzanne ?
SUZANNE
À s’y méprendre, madame. Mais il faudrait marcher un peu moins noble.
LA COMTESSE, s’essayant.
Comme cela ?
SUZANNE
Très bien. Et la voix, un peu plus légère.
LA COMTESSE, d’une voix plus aiguë.
« Monseigneur, est‑ce vous ? »
SUZANNE
Parfait ! Monseigneur sera trompé.
(On entend sonner l’heure.)
LA COMTESSE
Déjà l’heure ! Il faut partir. Souviens‑toi, Suzanne, du silence.
SUZANNE
Soyez sans crainte, madame. Et que le ciel vous assiste !
(La Comtesse sort, déguisée. Suzanne reste seule.)
SCÈNE XIV
SUZANNE, seule.
Que cette aventure est inquiétante ! Pourtant, il le faut. Pauvre madame ! Elle a plus de courage que moi. Allons, il faut attendre ici.
(Elle s’assied. On entend des pas.)
SCÈNE XV
SUZANNE, FIGARO.
FIGARO, entrant précipitamment.
Suzanne ! Tout est en place. Les voilà tous cachés. Où est madame ?
SUZANNE
Elle vient de partir. Elle a ton air et ma voix.
FIGARO
Bien. Et toi, tu restes ici ?
SUZANNE
Oui. Mais, Figaro, j’ai peur.
FIGARO
Peur de quoi ? Le comte sera confondu, nous serons mariés, tout finira bien.
SUZANNE
Et si madame se trahissait ?
FIGARO
Elle ne se trahira pas. Allons, du courage. Je retourne à mon poste.
SUZANNE
Attends. Tu n’as rien oublié ?
FIGARO
Rien. J’ai même préparé des lanternes pour éclairer la scène au bon moment.
SUZANNE
C’est bien. Va, et bonne chance.
FIGARO
À bientôt, ma Suzanne !
(Il l’embrasse et sort.)
SCÈNE XVI
SUZANNE, seule.
Seule dans cet appartement… Que l’attente est longue ! Je vais prier pour que tout réussisse.
(Elle s’agenouille. La toile tombe.)
ACTE CINQUIÈME
Le théâtre représente un parc. À droite, un pavillon ; à gauche, un bosquet de marronniers. Il fait nuit.
SCÈNE PREMIÈRE
FIGARO, seul, enveloppé d’un manteau, se promène à pas lents.
Il est minuit. Le rendez‑vous est pour cette heure. Tout est silencieux. Mes gens sont bien cachés… Ah ! comte Almaviva, nous allons voir si vous êtes aussi habile que vous le croyez.
(Il s’arrête et écoute.)
On vient… Non, c’est le vent dans les feuilles. Patience.
SCÈNE II
FIGARO, LE COMTE, enveloppé d’un grand manteau.
LE COMTE, s’avançant avec précaution.
Personne encore. Suzanne se fait attendre. Mais elle viendra, j’en suis sûr.
FIGARO, à part, se cachant derrière un arbre.
Le voilà. Il a l’air d’un loup en quête de sa proie.
LE COMTE, regardant autour de lui.
Ces marronniers… c’est bien ici. J’ai hâte de la voir.
(Il s’assied sur un banc.)
FIGARO, à part.
Assieds‑toi, monseigneur ; tu seras mieux pour être surpris.
SCÈNE III
LE COMTE, FIGARO caché, LA COMTESSE déguisée en Suzanne, entre par le fond.
LA COMTESSE, imitant la voix de Suzanne.
Monseigneur… est‑ce vous ?
LE COMTE, se levant vivement.
Ah ! Suzanne, tu es là ! Je commençais à craindre…
LA COMTESSE
Chut ! parlons bas. On pourrait nous entendre.
LE COMTE
Personne ne vient ici à cette heure. Viens près de moi.
LA COMTESSE, reculant un peu.
Monseigneur, avant toute chose, promettez‑moi de tenir votre parole.
LE COMTE
Quelle parole ?
LA COMTESSE
De permettre mon mariage avec Figaro, et de lui donner la dot promise.
LE COMTE
Je te promets tout ce que tu voudras. Mais viens…
LA COMTESSE
Donnez‑moi donc votre main en gage.
LE COMTE
La voici.
(Il lui prend la main. La Comtesse laisse tomber exprès le billet épinglé.)
LA COMTESSE
Ah ! mon billet !
LE COMTE, ramassant.
Qu’est‑ce que c’est ? Ah ! c’est le billet avec l’épingle. Tu l’as gardé ?
LA COMTESSE
Oui, monseigneur. C’est votre gage.
LE COMTE
Charmante idée ! Mais maintenant, Suzanne…
(Il veut l’embrasser.)
LA COMTESSE, esquivant.
Attendez… J’ai peur.
FIGARO, à part.
Elle joue bien son rôle. Allons, il est temps.
SCÈNE IV
LES MÊMES, plusieurs personnes cachées sortent du bosquet avec des lanternes. Parmi elles : ANTONIO, BARTHOLO, BASILE, MARCELINE, etc.
FIGARO, s’avançant le premier.
Arrêtez, monseigneur ! Nous sommes témoins de votre infidélité.
LE COMTE, stupéfait.
Figaro ! Que signifie ceci ?
FIGARO
Cela signifie, monseigneur, que vous vouliez séduire ma fiancée, et que vous êtes pris sur le fait.
LE COMTE
Ta fiancée ! C’est Suzanne…
LA COMTESSE, levant son voile et prenant sa voix.
Non, monsieur le comte, c’est votre femme.
LE COMTE, reculant.
La comtesse ! Grands dieux !
TOUS
Ah !
LE COMTE, confus.
Rosine !… Comment… ?
LA COMTESSE
Oui, moi‑même, monsieur. J’ai voulu éprouver jusqu’où irait votre indignité.
LE COMTE
Je suis perdu !
FIGARO
Pas tout à fait, monseigneur. Mais il faut maintenant tenir vos promesses.
LA COMTESSE
Mes conditions sont simples, monsieur. Vous accorderez à Figaro la dot de Suzanne, vous lui permettrez de l’épouser, et vous renoncerez à tous vos desseins sur elle.
LE COMTE
Je… je consens.
LA COMTESSE
De plus, vous me promettez de ne plus me causer de chagrin par vos infidélités.
LE COMTE
Je le jure.
LA COMTESSE
Enfin, vous pardonnerez à Chérubin, et vous le laisserez revenir au château.
LE COMTE
Soit. Mais qu’on ne me parle plus de ce page.
FIGARO
C’est fort bien, monseigneur. Et maintenant, que tout le monde se retire. L’affaire est terminée.
(Les assistants s’éloignent peu à peu.)
SCÈNE V
LE COMTE, LA COMTESSE, FIGARO, SUZANNE accourant.
SUZANNE
Ah ! madame ! tout a‑t‑il réussi ?
LA COMTESSE
Oui, ma chère Suzanne. Grâce à toi et à Figaro, j’ai reconquis l’estime de mon mari.
LE COMTE, à Suzanne.
Et toi, petite rusée, tu étais de la conspiration ?
SUZANNE
Il le fallait bien, monseigneur, pour sauver mon honneur et celui de madame.
FIGARO
Allons, monseigneur, ne soyez pas trop sévère. Tout est bien qui finit bien.
LE COMTE, soupirant.
Vous avez raison. Je reconnais mes torts. Pardonnez‑moi, Rosine.
LA COMTESSE, lui donnant la main.
Je vous pardonne, à condition que vous tiendrez vos promesses.
LE COMTE
Je les tiendrai, foi de gentilhomme.
SCÈNE VI
LES MÊMES, puis tous les acteurs de la pièce, valets, paysans, etc., entrent avec des flambeaux, comme pour une fête.
BASILE
Eh bien ! mes seigneurs, la paix est‑elle faite ?
LE COMTE
Oui, Basile. Et c’est aujourd’hui que nous célébrons le mariage de Figaro et de Suzanne.
TOUS
Vivat !
FIGARO
Merci, monseigneur. Et maintenant, place à la fête ! Musique, danse, et que la joie soit générale !
(On entend des instruments. Les paysans et paysannes forment une ronde.)
CHŒUR GÉNÉRAL
Air : Vive le vin, vive l’amour !
Vive l’hymen, vive la joie !
Que l’on danse, que l’on boive !
Aujourd’hui le bonheur flamboie,
Chacun rit et chacun rêve.
Figaro a gagné sa cause,
Suzanne garde sa foi ;
Le seigneur fait trêve à sa glose,
Et la comtesse est sa loi.
Vive l’hymen, vive la joie !
Que l’on danse, que l’on boive !
Aujourd’hui le bonheur flamboie,
Chacun rit et chacun rêve.
(Pendant le dernier couplet, Figaro et Suzanne s’avancent au milieu, la main dans la main. Le comte et la comtesse les regardent avec bienveillance. La toile tombe lentement.)
FIN DE « LA FOLLE JOURNÉE OU LE MARRIAGE DE FIGARO »