LES CAPRICES DE MARIANNE

1833
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Comédie

À Naples, le jeune Célio est éperdument amoureux de Marianne, la jeune épouse du vieux podestat Claudio. Tous ses efforts pour la toucher restent vains. Il confie alors son sort à son ami Octave, un libertin insouciant et bohème. Octave entreprend de plaider la cause de Célio auprès de Marianne. Celle-ci, d'abord indifférente et ironique, se trouve peu à peu troublée par l'éloquence passionnée d'Octave. Manipulé par Claudio, jaloux et soupçonneux, Célio est pris pour Octave lors d'un rendez-vous nocturne et est assassiné par des spadassins. Marianne, réalisant trop tard son amour pour Octave, se retrouve seule face à un ami inconsolable, rongé par le remords d'avoir involontairement causé la mort de son meilleur ami.

Texte intégral de la pièce

LES CAPRICES DE MARIANNE


Le théâtre représente une place publique. A droite, au premier plan, une grille de jardin, attenant à une maison dont la porte d'entrée est près de la grille. Un balcon en saillie est au premier étage, entre la porte et le tournant de la maison ; une jalousie et un rideau masquent la fenêtre. A gauche, au premier plan, une auberge avec une tonnelle au-devant, sous laquelle se trouvent une table et un banc.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE

Ils entrent par la droite, du plan au-dessus de la maison.

CÉLIO
Eh bien ! Pippo tu viens de voir Marianne?

PIPPO
Oui, monsieur.

CÉLIO
Que t’a-t-elle dit ?

PIPPO
Plus dévote et plus orgueilleuse que jamais. Elle instruira son mari, dit-elle, si on la poursuit plus longtemps.

CÉLIO
Ah ! malheureux que je suis, je n’ai plus qu’à mourir. Ah ! la plus cruelle de toutes les femmes ! Et que me conseilles-tu, Pippo ? Quelle ressource puis-je encore trouver ?

PIPPO
Je vous conseille d’abord de ne pas rester là, car voici son mari qui vient de ce côté.

Ils se retirent dans le fond, du côté de la maison.


SCÈNE II

Claudio et Tibia entrent par la grille ; Claudio est en longue robe rouge ; Tibia le suit en portant la queue de sa robe.

CLAUDIO
Es-tu mon fidèle serviteur, mon valet de chambre dévoué ? Apprends que j’ai à me venger d’un outrage.

TIBIA
Vous, monsieur ?

CLAUDIO
Moi-même, puisque ces impudentes guitares ne cessent de murmurer sous les fenêtres de ma femme. Mais, patience ! tout n’est pas fini.

Il aperçoit Célio et Pippo dans le fond et va à l'extrême-gauche.

Écoute un peu de ce côté-ci : voilà du monde qui pourrait nous entendre. Tu m’iras chercher ce soir le spadassin que je t’ai dit.

TIBIA
Pourquoi faire ?

CLAUDIO
Je crois que Marianne a des amants.

TIBIA
Vous croyez, monsieur ?

CLAUDIO
Oui ; il y a autour de ma maison une odeur d’amants ; personne ne passe naturellement devant ma porte ; il y pleut des guitares et des messages secrets.

TIBIA
Est-ce que vous pouvez empêcher qu’on donne des sérénades à votre femme ?

CLAUDIO
Non ; mais je puis poster un homme derrière la poterne, et me débarrasser du premier qui entrera.

TIBIA
Fi ! Votre femme n’a pas d’amants… C’est comme si vous disiez que j’ai des maîtresses.

CLAUDIO
Pourquoi n’en aurais-tu pas, Tibia ? Tu es fort laid, mais tu as beaucoup d’esprit.

TIBIA
J’en conviens, j’en conviens.

CLAUDIO
Regarde, Tibia, tu en conviens toi-même ; il n’en faut plus douter, et mon déshonneur est public.

TIBIA
Pourquoi public ?

CLAUDIO
Je te dis qu’il est public.

TIBIA
Mais, monsieur, votre femme passe pour un dragon de vertu dans toute la ville. Elle ne voit personne, elle ne sort de chez elle que pour aller à la messe.

CLAUDIO
Laisse-moi faire ; je ne me sens pas de colère. Après tous les cadeaux qu’elle a reçus de moi... Oui, Tibia, je machine en ce moment une épouvantable trame, et me sens prêt à mourir de douleur.

TIBIA
Oh ! Que non !

CLAUDIO
Quand je te dis quelque chose, tu me ferais plaisir de le croire.

Ils sortent par le fond à gauche.


SCÈNE III

Célio, rentrant par le fond à droite.

CÉLIO, seul
Malheur à celui qui, au milieu de la jeunesse, s’abandonne à un amour sans espoir !... Malheur à celui qui se livre à une douce rêverie, avant de savoir où sa chimère le mène, et s’il peut être payé de retour ! Mollement couché dans une barque, il s’éloigne peu à peu de la rive ; il aperçoit au loin des plaines enchantées, de vertes prairies et le mirage léger de son Eldorado ; les flots l’entraînent en silence, et quand la réalité le réveille, il est aussi loin du but où il aspire que du rivage qu’il a quitté ; il ne peut ni poursuivre sa route ni revenir sur ses pas.

On entend un bruit d’instruments.

Quelle est cette mascarade ? N’est-ce pas Octave que j’aperçois ?


SCÈNE IV

Octave entre du fond à droite ; il a par-dessus son habit un long domino tout ouvert, un loup sur son visage et une batte d'Arlequin à la main.

OCTAVE, s'adressant aux gens de la mascarade, qu'on ne voit pas
Assez, mes amis, retournez au logis ; assez raclé pour aujourd'hui.

Descendant la scène et ôtant son loup ; à Célio.

Comment se porte, mon bon monsieur, cette gracieuse mélancolie ?

CÉLIO
Octave ! ô fou que tu es ! tu as un pied de rouge sur les joues ! D’où te vient cet accoutrement ? N’as-tu pas de honte, en plein jour ?

OCTAVE
Ô Célio ! fou que tu es ! tu as un pied de blanc sur les joues ! D’où te vient ce large habit noir ? N’as-tu pas de honte, en plein carnaval ?

CÉLIO
J’allais chez toi.

OCTAVE
Et moi aussi j’allais chez moi. Comment se porte ma maison ? Il y a huit jours que je ne l’ai vue.

CÉLIO
J’ai un service à te demander.

OCTAVE
Parle, Célio, mon cher enfant. Veux-tu de l’argent ? je n’en ai plus. Veux-tu mon épée ? Voilà une batte d’Arlequin. Parle, parle, dispose de moi.

CÉLIO
Combien de temps cela durera-t-il ? Huit jours hors de chez toi ! Tu te tueras, Octave.

OCTAVE
Jamais de ma propre main, mon ami, jamais ; j’aimerais mieux mourir que d’attenter à mes jours.

CÉLIO
Et n’est-ce pas un suicide comme un autre, cette vie que tu mènes ?

OCTAVE
Figure-toi un danseur de corde, en brodequins d’argent, le balancier au poing, suspendu entre le ciel et la terre ; à droite et à gauche, de vieilles petites figures racornies, de maigres et pâles fantômes, des créanciers agiles, des parents et des courtisanes ; toute une légion de monstres se suspendent à son manteau et le tiraillent de tous côtés pour lui faire perdre l’équilibre ; des phrases redondantes, de grands mots enchâssés cavalcadent autour de lui ; une nuée de prédictions sinistres l’aveugle de ses ailes noires. Il continue sa course légère de l’orient à l’occident. S’il regarde en bas, la tête lui tourne ; s’il regarde en haut, le pied lui manque. Il va plus vite que le vent, et toutes les mains tendues autour de lui ne lui feront pas renverser une goutte de la coupe joyeuse qu’il porte à la sienne. Voilà ma vie, mon cher ami ; c’est ma fidèle image que tu vois.

Il jette sur la table sa batte et son loup.

CÉLIO
Que tu es heureux d’être fou !

OCTAVE
Que tu es fou de ne pas être heureux ! Dis moi un peu, toi, qu’est-ce qui te manque ?

CÉLIO
Il me manque le repos, la douce insouciance qui fait de la vie un miroir où tous les objets se peignent un instant et sur lequel tout glisse. Une dette pour moi est un remords. L’amour, dont vous autres vous faites un passe-temps, trouble ma vie entière. Ô mon ami, tu ignoreras toujours ce que c’est qu’aimer comme moi ! Mon cabinet d’étude est désert ; depuis un mois j’erre autour de cette maison la nuit et le jour. Quel charme j’éprouve au lever de la lune, à conduire sous ces petits arbres, au fond de cette place, mon chœur modeste de musiciens, à marquer moi-même la mesure, à les entendre chanter la beauté de Marianne ! Jamais elle n’a paru à sa fenêtre ; jamais elle n’est venue appuyer son front charmant sur sa jalousie.

OCTAVE
Qui est cette Marianne ? Est-ce que c’est ma cousine ?

CÉLIO
C’est elle-même, la femme du vieux Claudio.

OCTAVE
Je ne l’ai jamais vue ; mais à coup sûr elle est ma cousine. Claudio est fait exprès. Confie-moi tes intérêts, Célio.

CÉLIO
Tous les moyens que j’ai tentés pour lui faire connaître mon amour ont été inutiles. Elle sort du couvent ; elle aime son mari et respecte ses devoirs. Sa porte est fermée à tous les jeunes gens de la ville, et personne ne peut l’approcher.

OCTAVE
Ouais !... Est-elle jolie ?... Sot que je suis ! tu l’aimes, cela n’importe guère. Que pourrions-nous imaginer ?

CÉLIO
Faut-il te parler franchement ? ne te riras-tu pas de moi ?

OCTAVE
Laisse-moi rire de toi, et parle franchement.

CÉLIO
En ta qualité de parent, tu dois être reçu dans la maison ?

OCTAVE
Suis-je reçu ? je n’en sais rien. Admettons que je suis reçu. À te dire vrai, dans mon illustre famille nous ne formons pas un faisceau bien serré, et nous ne tenons guère les uns aux autres que par écrit. Cependant Marianne connaît mon nom. Faut-il lui parler en ta faveur ?

CÉLIO
Vingt fois j’ai tenté de l’aborder ; vingt fois j’ai senti mes genoux fléchir en approchant d’elle. Quand je la vois, ma gorge se serre et j’étouffe, comme si mon cœur se soulevait jusqu’à mes lèvres.

OCTAVE
J’ai éprouvé cela. C’est ainsi qu’au fond des forêts, lorsqu’une biche avance à petits pas sur les feuilles sèches, et que le chasseur entend les bruyères glisser sur ses flancs inquiets, comme le frôlement d’une robe légère, les battements de cœur le prennent malgré lui ; il soulève son arme en silence, sans faire un pas, sans respirer.

CÉLIO
Pourquoi donc suis-je ainsi ? Pourquoi ne saurais-je aimer cette femme comme toi, Octave, tu l’aimerais, ou comme j’en aimerais une autre ? Pourquoi ce qui te rendrait joyeux et empressé, ce qui t’attirerait, toi, comme l’aiguille aimantée attire le fer, me rend-il triste et immobile ? Qui pourrait dire : ceci est gai ou triste ? La réalité n’est qu’une ombre. Appelle imagination ou folie ce qui la divinise. — Alors la folie est la beauté elle-même. Chaque homme marche enveloppé d’un réseau transparent qui le couvre de la tête aux pieds ; il croit voir des bois et des fleuves, des visages divins, et l’universelle nature se teint sous ses regards des nuances infinies du tissu magique. Octave ! Octave ! viens à mon secours.

OCTAVE
J’aime ton amour, Célio ! Il divague dans ta cervelle comme un flacon syracusain. Donne-moi la main ; je viens à ton secours ; attends un peu. L’air me frappe au visage, et les idées me reviennent. Je connais cette Marianne ; elle me déteste fort, sans m’avoir jamais vu. C’est une mince poupée qui ne fait rien qu'à sa guise, un véritable enfant gâté.

CÉLIO
Fais ce que tu voudras, mais ne me trompe pas, je t’en conjure. Il est aisé de me tromper ; je ne sais pas me défier d’une action que je ne voudrais pas faire moi-même.

OCTAVE
Si tu escaladais les murs ?

CÉLIO
À quoi bon, si elle ne m'aime pas ?

OCTAVE
Si tu lui écrivais ?

CÉLIO
Elle déchire mes lettres et me les renvoie.

OCTAVE
Si tu en aimais une autre ?

CÉLIO
Le souffle de ma vie est à Marianne ; elle peut d’un mot de ses lèvres l’anéantir ou l’embraser. Vivre pour une autre me serait plus difficile que de mourir pour elle.

Regardant du côté du jardin.

Silence ! la voici qui détourne la rue.

OCTAVE
Retire-toi, je vais l’aborder.

CÉLIO
Y penses-tu ? dans l’équipage où te voilà ! Essuie-toi le visage ; tu as l’air d’un fou.

OCTAVE, ôtant son domino et le posant sur la table.
Voilà qui est fait. L’ivresse et moi, mon cher Célio, nous sommes trop chers l’un à l’autre pour nous jamais disputer ; elle fait mes volontés comme je fais les siennes. N’aie aucune crainte là-dessus ; c’est le fait d’un étudiant en vacance qui valse un jour de grand dîner, de perdre la tête et de chercher sa raison ; moi, je n'ai de raison que ma fantaisie ; ma façon de penser est de me laisser faire, et je parlerais au roi en ce moment, comme je vais parler à ta belle.

CÉLIO
Je ne sais ce que j’éprouve... Non, ne lui parle pas.

OCTAVE
Pourquoi ?

CÉLIO
Je ne puis dire pourquoi ; il me semble... que tu vas me tromper.

OCTAVE
Touche là. Depuis que je suis au monde, je n’ai encore trompé personne, et je ne commencerai pas par mon meilleur ami.

Célio sort par le fond à gauche.


SCÈNE V

Octave va au-devant de Marianne et la salue.

OCTAVE
Ne vous détournez pas, princesse de beauté ; laissez tomber vos regards sur le plus humble de vos serviteurs.

MARIANNE
Qui êtes-vous ?

OCTAVE
Mon nom est Octave ; je suis cousin de votre mari.

MARIANNE
Venez-vous pour le voir ? Entrez au logis, il va revenir.

OCTAVE
Je ne viens pas pour le voir, et n’entrerai point au logis, de peur que vous ne m’en chassiez tout à l’heure, quand je vous aurai dit ce qui m’amène.

MARIANNE
Dispensez-vous donc de le dire et de m’arrêter plus longtemps.

OCTAVE
Je ne saurais m’en dispenser, et vous supplie de vous arrêter pour l’entendre. Cruelle Marianne ! vos yeux ont causé bien du mal, et vos paroles ne sont pas faites pour le guérir. Que vous avait fait Célio ?

MARIANNE
De qui parlez-vous, et quel mal ai-je causé ?

OCTAVE
Un mal le plus cruel de tous, car c’est un mal sans espérance ; le plus terrible, car c’est un mal qui se chérit lui-même et repousse la coupe salutaire jusque dans la main de l’amitié ; un mal qui fait pâlir les lèvres sous des poisons plus doux que l’ambroisie, et qui fond en une pluie de larmes le cœur le plus dur, comme la perle de Cléopâtre ; un mal que tous les aromates, toute la science humaine ne sauraient soulager, et qui se nourrit du vent qui passe, du parfum d’une rose fanée, du refrain d’une chanson, et qui suce l’éternel aliment de ses souffrances dans tout ce qui l’entoure, comme une abeille son miel dans tous les buissons d’un jardin.

MARIANNE
Me direz-vous le nom de ce mal ?

OCTAVE
Que celui qui est digne de le prononcer vous le dise ; que les rêves de vos nuits, que ces orangers verts, que le printemps vous l’apprennent ; que vous puissiez le chercher un beau soir, vous le trouverez sur vos lèvres ; son nom n’existe pas sans lui.

MARIANNE
Est-il si dangereux à dire, si terrible dans sa contagion, qu’il effraye une langue qui plaide en sa faveur ?

OCTAVE
Est-il si doux à entendre, cousine, que vous le demandiez ? Vous l’avez appris à Célio.

MARIANNE
C’est donc sans le vouloir ; je ne connais ni l’un ni l’autre.

OCTAVE
Que vous les connaissiez ensemble, et que vous ne les sépariez jamais, voilà le souhait de mon cœur.

MARIANNE
En vérité ?

OCTAVE
Célio est le meilleur de mes amis ; si je voulais vous faire envie, je vous dirais qu’il est beau comme le jour, jeune, noble, et je ne mentirais pas ; mais je ne veux que vous faire pitié, et je vous dirai qu’il est triste comme la mort, depuis le jour où il vous a vue.

MARIANNE
Est-ce ma faute s’il est triste ?

OCTAVE
Est-ce sa faute si vous êtes belle ? Il ne pense qu’à vous ; à toute heure, il rôde autour de cette maison. N’avez-vous jamais entendu chanter sous vos fenêtres ? N’avez-vous jamais soulevé, à minuit, cette jalousie et ce rideau ?

MARIANNE
Tout le monde peut chanter le soir, et cette place appartient à tout le monde.

OCTAVE
Tout le monde aussi peut vous aimer ; mais personne ne peut vous le dire. Quel âge avez-vous, Marianne ?

MARIANNE
Voilà une jolie question ! Et si je n’avais que dix-huit ans, que voudriez-vous que j’en pense ?

OCTAVE
Vous avez donc encore cinq ou six ans pour être aimée, huit ou dix ans pour aimer vous-même, et le reste pour prier Dieu.

MARIANNE
Vraiment ? Eh bien ! pour mettre le temps à profit, j’aime Claudio, votre cousin et mon mari.

OCTAVE
Mon cousin et votre mari ne feront jamais à eux deux qu’un pédant de village ; vous n’aimez point Claudio.

MARIANNE
Ni Célio ; vous pouvez le lui dire.

OCTAVE
Pourquoi ?

MARIANNE
Pourquoi n’aimerais-je pas Claudio ? C’est mon mari.

OCTAVE
Pourquoi n’aimeriez-vous pas Célio ? C’est votre amant.

MARIANNE
Me direz-vous aussi pourquoi je vous écoute ? Adieu, seigneur Octave ; voilà une plaisanterie qui a duré assez longtemps.

Elle sort par la gauche.


SCÈNE VI

OCTAVE, seul
Ma foi ! ma foi ! Elle a de beaux yeux.

Voyant entrer Claudio par le fond, à droite et prenant son domino et sa batte sur la table, puis passant à l'extrême droite.

Ah ! voici Claudio. Ce n’est pas tout à fait la même chose, et je ne me soucie guère de continuer la conversation avec lui.


SCÈNE VII

CLAUDIO, en entrant à Tibia.
Tu as raison.

OCTAVE, à Claudio.
Bonsoir, cousin.

CLAUDIO
Bonsoir.

À Tibia

Tu as raison…

OCTAVE
Cousin, bonsoir.

Il sort à droite.

CLAUDIO
Bonsoir, bonsoir.


SCÈNE VIII

CLAUDIO
Tu as raison, et ma femme est un trésor de pureté. Que te dirai-je de plus ? C’est une vertu solide.

TIBIA
Vous croyez, monsieur ?

CLAUDIO
Peut-elle empêcher qu’on ne chante sous ses croisées ? Les signes d’impatience qu’elle peut donner dans son intérieur sont les suites de son caractère. As-tu remarqué que sa mère, lorsque j’ai touché cette corde, a été tout d’un coup du même avis que moi ?

TIBIA
Relativement à quoi ?

CLAUDIO
Relativement à ce qu’on chante sous ses croisées.

TIBIA
Chanter n’est pas un mal, je fredonne moi-même à tout moment.

CLAUDIO
Mais bien chanter est difficile.

TIBIA
Difficile pour vous et pour moi, qui, n’ayant pas reçu de voix de la nature, ne l’avons jamais cultivée ; mais voyez comme ces acteurs de théâtre s’en tirent habilement.

CLAUDIO
Ces gens-là passent leur vie sur les planches.

TIBIA
Combien croyez-vous qu’on puisse donner par an...

CLAUDIO
À qui ? À un conseiller ?

TIBIA
Non, à un chanteur.

CLAUDIO
Je n’en sais rien. — On donne à un conseiller le tiers de ce que vaut ma charge. Les archiconseillers ont le double.

TIBIA
Si j’étais podestat chez nous, que je fusse marié et que ma femme eût des amants, je les condamnerais moi-même.

CLAUDIO
À combien d’années de galère ?

TIBIA
À la peine de mort…. Une sentence de mort est une chose superbe à lire à haute voix.

CLAUDIO
Ce n’est pas le juge qui le lit, c’est le greffier.

TIBIA
Le greffier de votre tribunal a une jolie femme.

CLAUDIO
Non, c’est le président qui a une jolie femme ; j’ai soupé hier avec eux.

TIBIA
Le greffier aussi ; le spadassin qui va venir ce soir est l’amant de la femme du greffier.

CLAUDIO
Quel spadassin ?

TIBIA
Celui que vous avez demandé.

CLAUDIO
Il est inutile qu’il vienne après ce que je t’ai dit tout à l’heure.

TIBIA
À quel sujet ?

CLAUDIO
Au sujet de ma femme.

TIBIA
La voici qui vient elle-même.


SCÈNE IX

Marianne, qui est entrée par la gauche.

MARIANNE
Savez-vous ce qui m’arrive pendant que vous courez les champs ? J’ai reçu la visite de votre cousin.

CLAUDIO
Qui cela peut-il être ? Nommez-le par son nom.

MARIANNE
Octave, qui m’a fait une déclaration d’amour de la part de son ami Célio. Qui est ce Célio ? Connaissez-vous cet homme ? Trouvez bon que ni lui ni Octave ne mettent les pieds dans cette maison.

Elle passe devant Claudio et se dirige vers le jardin.

CLAUDIO
Je le connais ; c’est le fils d’Hermia, notre voisine. Qu’avez-vous répondu à cela ?

MARIANNE
Il ne s’agit pas de ce que j’ai répondu. Comprenez-vous ce que je dis ? Donnez ordre à vos gens qu’ils ne laissent entrer ni cet homme ni son ami. Je m’attends à quelque importunité de leur part ; et je suis bien aise de l’éviter.

Elle sort par le jardin.


SCÈNE X

CLAUDIO
Que penses-tu de cette aventure, Tibia ? Il y a quelque ruse là-dessous.

TIBIA
Vous croyez, monsieur ?

CLAUDIO
Pourquoi n’a-t-elle pas voulu dire ce qu’elle a répondu ? La déclaration est impertinente, il est vrai ; mais la réponse méritait d’être connue. J’ai le soupçon que ce fils d'Hermia est l’ordonnateur de toutes ces guitares.

TIBIA
Défendre votre porte à ces deux hommes est un moyen excellent de les éloigner.

CLAUDIO
Rapporte-t’en à moi. — Il faut que je fasse part de cette découverte à ma belle-mère.

TIBIA, regardant à gauche.
Monsieur, la voici justement.

CLAUDIO
Qui ? ma belle-mère ?

TIBIA
Non, Hermia, notre voisine. Ne parliez-vous pas d’elle tout à l’heure ?

CLAUDIO
Oui, comme étant la mère de Célio ; et c’est la vérité, Tibia.

TIBIA
Eh bien ! elle vient de ce côté, avec un, deux, trois laquais ; c’est une femme respectable.

CLAUDIO
Oui, ses biens sont considérables.

TIBIA
J’entends aussi qu’elle a de bonnes mœurs. Si vous l’abordiez, monsieur ?

CLAUDIO
Y penses-tu ? La mère d’un jeune homme que je serai peut-être obligé de faire poignarder ce soir même ? Sa propre mère, Tibia ! Fi donc ! Je ne reconnais pas là ton habitude des convenances. Viens, Tibia, rentrons au logis.

Il sort par le jardin. Tibia le suit, en lui portant toujours la queue de sa robe.


SCÈNE XI

Hermia entre par la gauche, suivie de Malvolio et de deux valets qui restent au fond.

HERMIA
A-t-on fait ce que j'ai ordonné ? A-t-on dit aux musiciens de venir ?

UN DOMESTIQUE
Oui, madame ; ils seront ce soir à vos ordres, ou pour mieux parler….

HERMIA
Qu'est-ce à dire ? A-t-on tout préparé comme je l'ai dit pour le souper ? Vous direz à mon fils que je regrette de ne pas l'avoir vu. — À quelle heure est-il donc sorti ?

MALVOLIO
Pour être sorti, il faudrait d’abord qu’il fût rentré. Il a passé la nuit dehors.

HERMIA
Vous ne savez ce que vous dites. — Il a soupé hier avec moi et m’a ramenée à la maison. A-t-on fait porter dans le cabinet d’étude le tableau que j’ai acheté ce matin ?

MALVOLIO
Du vivant de son père, il n’en aurait pas été ainsi.

HERMIA
Mais du vivant de sa mère il en est ainsi, Malvolio. Qui vous a chargé de veiller sur sa conduite ? Songez-y : que Célio ne rencontre pas sur son passage un visage de mauvais augure ; qu’il ne vous entende pas grommeler entre vos dents, ou, par le ciel ! pas un de vous ne passera la nuit sous ce toit.

MALVOLIO
Je ne grommelle rien ; ma figure n’est pas un mauvais présage : vous me demandez à quelle heure est sorti mon maître, et je vous réponds qu’il n’est pas rentré. Depuis qu’il a l’amour en tête, on ne le voit pas quatre fois la semaine.

HERMIA
Pourquoi les livres de Célio sont-ils couverts de poussière ? Pourquoi ses meubles sont-ils en désordre ? Pourquoi faut-il que je mette ici la main à tout dans la maison de mon fils, si je veux obtenir quelque chose ? Il vous appartient bien de lever les yeux sur ce qui ne vous regarde pas, lorsque votre ouvrage est à moitié fait, et que les soins dont on vous charge retombent sur les autres ! Allez, et retenez votre langue.

Malvolio et les deux Valets sortent par la gauche. Hermia va pour sortir au fond, à droite, lorsque Célio entre de ce côté ; il prend la main d'Hermia et la baise.


SCÈNE XII

HERMIA
Eh bien ! mon cher enfant, quels seront vos plaisirs aujourd’hui ?

CÉLIO
Les vôtres, ma mère.

HERMIA, lui prenant le bras et se promenant avec lui sur le devant à gauche.
Eh quoi ! les plaisirs communs, et non les peines communes ? C’est un partage injuste, Célio. Ayez des secrets pour moi, mon enfant, mais non pas de ceux qui vous rongent le cœur, et vous rendent insensible à tout ce qui vous entoure.

CÉLIO
Je n’ai pas de secrets, et plût à Dieu, si j’en avais, qu’ils fussent de nature à faire de moi une statue !

HERMIA
Quand vous aviez dix ou douze ans, toutes vos peines, tous vos petits chagrins se rattachaient à moi ; d’un regard sévère ou indulgent de ces yeux que voilà dépendait la tristesse ou la joie des vôtres, et votre petite tête blonde tenait par un fil bien délié au cœur de votre mère. Maintenant, mon enfant, je ne suis plus qu’une vieille sœur, incapable peut-être de soulager vos ennuis, mais non pas de les partager.

CÉLIO
Ma mère ! — Et vous aussi, vous avez été belle ! Sous ce long voile qui vous entoure, l'œil reconnaît le port majestueux d'une reine. Ô ma mère ! vous avez inspiré l’amour ! Sous vos fenêtres entr’ouvertes a murmuré le son de la guitare ; sur ces places bruyantes, dans le tourbillon de ces fêtes, vous avez promené une insouciante et superbe jeunesse ; vous n’avez point aimé ; un parent de mon père est mort d’amour pour vous.

HERMIA
Quel souvenir me rappelles-tu ?

CÉLIO
Ah ! si votre cœur peut en supporter la tristesse, si ce n’est pas vous demander des larmes, racontez-moi cette aventure, ma mère, faites-m’en connaître les détails.

HERMIA
Hélas ! Mon enfant, à quoi bon ? Quelle triste fantaisie avez-vous ?

CÉLIO
Je vous en supplie, et j'écoute.

HERMIA
Vous le voulez ? — Votre père ne m’avait jamais vue alors. Il se chargea, comme allié de ma famille, de faire agréer la demande du jeune Orsini, qui voulait m’épouser. Il fut reçu comme le méritait son rang par votre grand-père, et admis dans son intimité. Orsini était un excellent parti, et cependant je le refusai. Votre père, en plaidant pour lui, avait tué dans mon cœur le peu d’amour qu’il m’avait inspiré pendant deux mois d’assiduités constantes. Je n’avais pas soupçonné la force de sa passion pour moi. Lorsqu’on lui apporta ma réponse, il tomba, privé de connaissance, dans les bras de votre père. Cependant une longue absence, un voyage qu’il entreprit alors, et dans lequel il augmenta sa fortune, devaient avoir dissipé ses chagrins. Votre père changea de rôle et demanda pour lui ce qu’il n’avait pu obtenir pour Orsini. Je l’aimais d’un amour sincère, et l’estime qu’il avait inspirée à mes parents ne me permit pas d’hésiter. Le mariage fut décidé le jour même, et l’église s’ouvrit pour nous quelques semaines après. Orsini revint à cette époque. Il vint trouver votre père, l’accabla de reproches, l’accusa d’avoir trahi sa confiance et d’avoir causé le refus qu’il avait essuyé. Du reste, ajouta-t-il, si vous avez désiré ma perte, vous serez satisfait. Épouvanté de ces paroles, votre père vint trouver le mien et lui demander son témoignage pour désabuser Orsini. — Hélas ! il n’était plus temps ; on trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme frappé d'un coup d'épée.

CÉLIO
Il a fini ainsi ?

HERMIA
Oui, bien cruellement.

CÉLIO
Non, ma mère, elle n’est point cruelle la mort qui vient en aide à l’amour sans espoir. La seule chose dont je le plaigne, c’est qu’il s’est cru trompé par son ami.

HERMIA
Qu’avez-vous, Célio ? Vous détournez la tête.

CÉLIO
Et vous, ma mère, vous êtes émue. Ah ! ce récit, je le vois, vous a trop coûté. J’ai eu le tort de vous le demander.

HERMIA
Ne songez point à mes chagrins ; ce ne sont que des souvenirs. Les vôtres me touchent bien davantage. Si vous refusez de les combattre, ils ont longtemps à vivre dans votre jeune cœur. Je ne vous demande pas de me les dire ; mais je les vois ; et puisque vous prenez part aux miens, venez, tâchons de nous défendre. Il y a à la maison quelques bons amis ; allons essayer de nous distraire. Tâchons de vivre, mon enfant, et de regarder gaiement ensemble, moi le passé, vous l’avenir. — Venez, Célio, donnez-moi la main.

Ils sortent par le fond à droite.


ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

PIPPO, OCTAVE.

Ils entrent par le fond, à droite.

OCTAVE
Il y renonce, dites-vous ?

PIPPO
Hélas ! pauvre jeune homme ! il aime plus que jamais, et sa mélancolie se trompe elle-même sur les désirs qui la nourrissent. Je croirais presque qu’il se défie de vous, de moi, de tout ce qui l’entoure.

OCTAVE
Non, de par le ciel ! je n’y renoncerai pas ; je me sens moi-même une autre Marianne, et il y a du plaisir à être entêté. — Ou Célio réussira, ou j’y perdrai ma langue.

PIPPO
Agirez-vous contre sa volonté ?

OCTAVE
Oui, pour agir d’après la mienne, qui est sa sœur aînée, et pour envoyer aux enfers messer Claudio le podestat, que je déteste, méprise et abhorre depuis les pieds jusqu’à la tête.

PIPPO
Faites-lui donc vous-même votre réponse, car le voici ; et, quant à moi, je cesse de m’en mêler.

Il sort par la gauche.


SCÈNE II

OCTAVE, CÉLIO.

Célio venant du fond à droite.

OCTAVE
Comment, Célio, tu abandonnes la partie ?

CÉLIO, tenant un livre à la main.
Que veux-tu que je fasse ?

OCTAVE
Te défies-tu de moi ? Te voilà pâle comme la neige. D'où viens-tu ?

CÉLIO
De chez ma mère.

OCTAVE
Pourquoi cette tristesse ?

CÉLIO
Je ne sais. Pardonne-moi, pardonne-moi ! Fais ce que tu voudras ; va trouver Marianne. — Dis-lui que me tromper, c’est me donner la mort, et que ma vie est dans ses yeux.

OCTAVE
Et que diantre as-tu à faire de la mort ? À propos de quoi y penses-tu ?

CÉLIO
Mon ami, je l’ai devant les yeux.

OCTAVE
La mort ?

CÉLIO
Oui, l’amour et la mort.

OCTAVE
Qu’est-ce à dire ?

CÉLIO
L’amour et la mort, Octave, se tiennent la main : celui-là est la source du plus grand bonheur que l’homme puisse rencontrer ici-bas ; celle-ci met un terme à toutes les douleurs, à tous les maux.

OCTAVE
C’est un livre que tu as là ?

CÉLIO
Oui, et que tu n’as probablement pas lu.

OCTAVE
Très probablement. Quand on en lit un, il n’y a pas de raison pour ne pas lire tous les autres.

CÉLIO, lisant.
« Lorsque le cœur éprouve sincèrement un profond sentiment d’amour, il éprouve aussi comme une fatigue et une langueur qui lui font désirer de mourir. Pourquoi ? Je ne sais pas. »

OCTAVE
Ni moi non plus.

CÉLIO, lisant.
« Peut-être est-ce l’effet d’un premier amour, peut-être que ce vaste désert où nous sommes effraye les regards de celui qui aime, peut-être que cette terre ne lui semble plus habitable, s’il n’y peut trouver ce bonheur nouveau, unique, infini que son cœur lui représente. »

OCTAVE
Ah ! çà, à qui en as-tu ?

CÉLIO, lisant.
« Le paysan, l’artisan grossier, qui ne sait rien, la jeune fille timide, qui frémit d’ordinaire à la seule pensée de la mort, s’enhardit, lorsqu’elle aime, jusqu’à porter son regard sur un tombeau. » — Octave, la mort nous mène à Dieu, et mes genoux plient quand j’y pense. Bonsoir, mon cher ami.

OCTAVE
Où vas-tu ?

CÉLIO
J’ai affaire en ville ce soir.

OCTAVE
Tu as l’air d’aller te noyer. Cette mort dont tu parles, est-ce que tu en as peur, par hasard ?

CÉLIO
Ah ! que j’eusse pu me faire un nom dans les tournois et les batailles ! Qu’il m’eût été permis de porter les couleurs de Marianne et de les teindre de mon sang ! Qu’on m’eût donné un rival à combattre, une armée entière à défier ! Que le sacrifice de ma vie eût pu lui être utile ! Je sais agir, mais je ne sais pas parler. Ma langue ne sert point mon cœur, et je mourrai sans m’être fait comprendre, comme un muet dans une prison.

OCTAVE
Voyons, Célio, à quoi penses-tu ? Il y a d’autres Mariannes sous le ciel. Soupons ensemble et moquons-nous de cette Marianne-là.

CÉLIO
Adieu, adieu. Je ne puis m’arrêter plus longtemps, je te verrai demain, mon ami.

Il sort par la gauche.


SCÈNE III

OCTAVE, seul.

OCTAVE
Célio, écoute donc ! Nous te trouverons une Marianne bien gentille, douce comme un agneau. — En vérité, voilà qui est étrange ! N'importe, je ne céderai pas. Je suis comme un homme qui tient la banque d'un pharaon pour le compte d'un autre et qui a la veine contre lui : il noierait plutôt son meilleur ami que de céder, et la colère de perdre avec l'argent d'autre l'enflamme cent fois plus que ne le ferait sa propre ruine. — Ah ! voici Marianne qui sort. Elle va sans doute à vêpres. — Elle approche lentement.


SCÈNE IV

OCTAVE, MARIANNE.

Marianne venant du jardin.

OCTAVE
Belle Marianne, vous dormirez tranquille. Le cœur de Célio est à une autre, et ce n’est plus sous vos fenêtres qu’il donnera ses sérénades.

MARIANNE
Quel dommage et quel grand malheur de n’avoir pu partager un amour comme celui-là ! Voyez comme le hasard me contrarie ! Moi qui allais l’aimer.

OCTAVE
En vérité !

MARIANNE
Oui, sur mon âme, ce soir ou demain matin, dimanche au plus tard, je vous le jure. Qui pourrait ne pas réussir avec un ambassadeur tel que vous ? Il faut croire que sa passion pour moi était quelque chose comme du chinois ou de l’arabe, puisqu’il lui fallait un interprète, et qu’elle ne pouvait s’expliquer toute seule.

OCTAVE
Raillez, raillez ! nous ne vous craignons plus.

MARIANNE
Ou peut-être que cet amour n’était encore qu’un pauvre enfant à la mamelle, et vous, comme une sage nourrice, en le menant à la lisière, vous l’aurez laissé tomber la tête la première en le promenant par la ville.

OCTAVE
La sage nourrice s’est contentée de lui faire boire d’un certain lait que la vôtre vous a versé sans doute, et généreusement ; vous en avez encore sur les lèvres une goutte qui se mêle à toutes vos paroles.

MARIANNE
Comment s’appelle ce lait merveilleux ?

OCTAVE
L’indifférence. Vous ne pouvez aimer ni haïr, et vous êtes comme les roses du Bengale, Marianne, sans épines et sans parfum.

MARIANNE
Bien dit. Aviez-vous préparé d’avance cette comparaison ? Si vous ne brûlez pas le brouillon de vos harangues, donnez-le-moi, de grâce, que je les apprenne à ma perruche.

OCTAVE
Qu’y trouvez-vous qui puisse vous blesser ? Une fleur sans parfum n’en est pas moins belle ; bien au contraire, ce sont les plus belles que Dieu a faites ainsi ; et il me semble que sur ce point-là vous n'avez pas le droit de vous plaindre.

MARIANNE
Mon cher cousin, est-ce que vous ne plaignez pas le sort des femmes ? Voyez un peu ce qui m’arrive : il est décrété par le sort que Célio m’aime, ou qu’il croit m’aimer, lequel Célio le dit à ses amis, lesquels amis décrètent à leur tour que, sous peine de mort, je l'aimerai. La jeunesse napolitaine daigne m’envoyer en votre personne un digne représentant, chargé de me faire savoir que j’aie à aimer ledit seigneur Célio d’ici à une huitaine de jours. Pesez cela, je vous en prie. N’est-ce pas une femme bien abjecte que celle qui obéit à point nommé, à l’heure convenue, à une pareille proposition ? Ne va-t-on pas la déchirer à belles dents, la montrer au doigt, et faire de son nom le refrain d’une chanson à boire ? Si elle refuse, au contraire, est-il un monstre qui lui soit comparable ? Est-il une statue plus froide qu’elle ? et l’homme qui lui parle, qui ose l’arrêter en place publique son livre de messe à la main, n’a-t-il pas le droit de lui dire : vous êtes une rose du Bengale sans épines et sans parfum ?

OCTAVE
Cousine, cousine, ne vous fâchez pas.

MARIANNE
N’est-ce pas une chose bien ridicule que l’honnêteté et la foi jurée ? Que l’éducation d’une fille, la fierté d’un cœur qui s’est figuré qu’il vaut quelque chose, et qui pour mériter le respect des autres, commence par se respecter lui-même ? Tout cela n’est-il pas un rêve, une bulle de savon qui, au premier soupir d’un cavalier à la mode, doit s’évaporer dans les airs ?

OCTAVE
Vous vous méprenez sur mon compte et sur celui de Célio.

MARIANNE
Qu’est-ce après tout qu’une femme ? L’occupation d’un moment, une ombre vaine qu'on fait semblant d'aimer pour le plaisir de dire qu'on aime. Une femme ! c’est une distraction ! Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une : Voilà une belle fantaisie qui passe ? Et ne serait-ce pas un grand écolier en de telles matières, que celui qui baisserait les yeux devant elle, qui se dirait tout bas : « Voilà peut-être le bonheur d’une vie entière, » et qui la laisserait passer ?

Elle sort par la gauche.


SCÈNE V

OCTAVE, PUIS UN GARÇON D'AUBERGE.

OCTAVE, seul.
Tra, tra, poum, poum ! tra deri la la ! Quelle drôle de petite femme !

Appelant à l'auberge.
Hai ! Holà !

À un garçon qui sort de l'auberge.
Apportez-moi ici, sous cette tonnelle, une bouteille de quelque chose.

LE GARÇON
Ce qui vous plaira, Excellence. Voulez vous du lacryma-christi ?

OCTAVE
Soit, soit. Allez-vous-en un peu chercher dans les rues d’alentour le seigneur Célio, qui porte un manteau noir et un pourpoint plus sombre encore. Vous lui direz qu’un de ses amis est là qui boit tout seul du lacryma-christi. Après quoi, vous irez à la grande place, et vous remettrez ceci de ma part.

Il lui donne un feuillet de ses tablettes.
À une certaine Rosalinde qui est rousse et qui est toujours à sa fenêtre.

Le garçon sort par le fond à gauche.


SCÈNE VI

OCTAVE, PUIS CLAUDIO, TIBIA.

OCTAVE, seul.
Je ne sais ce que j’ai dans la gorge ; je suis triste comme un lendemain de fête. Je ferais aussi bien de dîner ici. Est-ce que j’ai envie de dormir ? Je me sens tout pétrifié.

Claudio et Tibia entrent par le jardin.
Ah !...Cousin Claudio, vous êtes un beau juge ; où allez-vous si couramment ?

CLAUDIO
Qu’entendez-vous par là, seigneur Octave ?

OCTAVE
J’entends que vous êtes un magistrat qui a de belles formes.

CLAUDIO
De langage, ou de complexion ?

OCTAVE
De langage, de langage. Votre perruque est pleine d’éloquence, et vos jambes sont deux charmantes parenthèses.

CLAUDIO
Soit dit en passant, seigneur Octave, le marteau de ma porte m’a tout l’air de vous avoir brûlé les doigts.

OCTAVE
En quelle façon, juge plein de science ?

CLAUDIO
En y voulant frapper, cousin plein de finesse.

OCTAVE
Ajoute hardiment plein de respect, Claudio, pour le marteau de ta porte ; mais tu peux le faire peindre à neuf, sans que je craigne de m’y salir les doigts.

CLAUDIO
En quelle façon, cousin plein de facéties ?

OCTAVE
En n’y frappant jamais, juge plein de causticité.

CLAUDIO
Cela vous est pourtant arrivé, puisque ma femme a enjoint à ses gens de vous fermer la porte au nez à la première occasion.

OCTAVE
Tes lunettes sont myopes, juge plein de grâce ; tu te trompes d’adresse dans ton compliment.

CLAUDIO
Mes lunettes sont excellentes, cousin plein de riposte : n’as-tu pas fait à ma femme une déclaration amoureuse ?

OCTAVE
À quelle occasion, subtil magistrat ?

CLAUDIO
À l’occasion de ton ami Célio, messager complaisant ; malheureusement j’ai tout entendu.

OCTAVE
Par quelle oreille, sénateur incorruptible ?

CLAUDIO
Par celle de ma femme, qui m’a tout raconté, godelureau chéri.

OCTAVE
Tout absolument, époux idolâtré ! Rien n’est resté dans cette charmante oreille ?

CLAUDIO
Il y est resté sa réponse, charmant pilier de cabaret, que je suis chargé de te faire.

OCTAVE
Je ne suis pas chargé de l’entendre, cher procès-verbal.

CLAUDIO
Ce sera donc ma porte en personne qui te la fera, aimable croupier de roulette, si tu t’avises de la consulter.

OCTAVE
C’est ce dont je ne me soucie guère, chère sentence de mort ; je vivrai heureux sans cela.

CLAUDIO
Puisses-tu le faire en repos, cher cornet de passe-dix ; je te souhaite mille prospérités.

Il sort par le fond à droite suivi de Tibia.

OCTAVE
Rassure-toi sur ce sujet, cher verrou de prison ! je dors tranquille comme une audience.


SCÈNE VII

OCTAVE, LE GARÇON.

Le garçon venant du fond à gauche.

LE GARÇON
Monsieur, la demoiselle rousse n’est point à sa fenêtre ; elle ne peut se rendre à votre invitation.

OCTAVE
Que le diable l'emporte, et toi aussi.

LE GARÇON
Et le monsieur au manteau sombre n'est pas dans les rues d'alentour ; mais j'ai rencontré son laquais à qui j'ai dit d'aller le chercher.

Il rentre à l'auberge.

OCTAVE
La peste soit de tout l’univers ! Est-il donc décidé que je souperai seul aujourd’hui ? Que diable vais-je devenir ?

Le garçon apporte un flacon de vin et une coupe, il les met sur la table et rentre à l'auberge.
Bon ! Bon ! ceci me convient !

Il s'assied et se verse à boire.
Je suis capable d’ensevelir ma tristesse dans ce vin, ou du moins ce vin dans ma tristesse. Ah ! ah ! les vêpres sont finies ; voici Marianne qui revient.

Il frappe un léger coup sur la table avec la main.


SCÈNE VIII

OCTAVE, assis ; MARIANNE.

Marianne venant par la gauche.

MARIANNE, se retournant au bruit.
Encore ici, seigneur Octave ? et déjà à table ? C’est un peu triste de s’enivrer tout seul.

OCTAVE
Le monde entier m’a abandonné ; je tâche d’y voir double, afin de me servir à moi-même de compagnie.

MARIANNE
Comment ! pas un de vos amis, pas une de vos maîtresses qui vous soulage de ce fardeau terrible, la solitude ?

OCTAVE
Faut-il vous dire ma pensée ? J’avais envoyé chercher une certaine Rosalinde, qui est de mes amies ; elle soupe en ville comme une personne de qualité.

MARIANNE
C’est une fâcheuse affaire sans doute, et votre cœur en doit ressentir un vide effroyable.

OCTAVE
Un vide que je ne saurais exprimer et que je communique en vain à cette large coupe. Le carillon des vêpres m’a fendu le crâne pour tout l’après-dîner.

MARIANNE
Dites-moi, cousin, est-ce du vin à quinze sous la bouteille que vous buvez ?

OCTAVE
N’en riez pas ; c'est du lacryma-christi, ni plus, ni moins, et délicieux.

MARIANNE
Cela m’étonne que vous ne buviez pas du vin à quinze sous ; buvez-en, je vous en supplie.

OCTAVE
Pourquoi en boirais-je, s’il vous plaît ?

MARIANNE
Goûtez-en ; je suis sûre qu’il n’y a aucune différence avec celui-là.

OCTAVE
Il y en a une aussi grande qu’entre le soleil et une lanterne.

MARIANNE
Non, vous dis-je, c’est la même chose.

OCTAVE
Dieu m’en préserve ! Vous moquez-vous de moi ?

MARIANNE
Vous trouvez qu’il y a une grande différence !

OCTAVE
Assurément.

MARIANNE
Je croyais qu’il en était du vin comme des femmes. Une femme n’est-elle pas aussi un vase précieux, scellé comme ce flacon de cristal ? Ne renferme-t-elle pas une ivresse grossière ou divine, selon sa force et sa valeur ? Et n’y a-t-il pas parmi elles le vin du peuple et les larmes du Christ ? Quel misérable cœur est-ce donc que le vôtre, pour que vos lèvres lui fassent la leçon ? Vous ne boiriez pas le vin que boit le peuple ; vous aimez les femmes qu’il aime ; l’esprit généreux et poétique de ce flacon doré, ces sucs merveilleux que la lave du Vésuve a cuvés sous son ardent soleil, vous conduiront à quelque banal semblant de plaisir ; vous rougiriez de boire un vin grossier ; votre gorge se soulèverait. Ah ! vos lèvres sont délicates, mais votre cœur s’enivre à bon marché ! Bonsoir, cousin ; puisse Rosalinde venir consoler vos ennuis !

Elle fait quelques pas vers le jardin.

OCTAVE, se levant.
Deux mots, de grâce, belle Marianne, et ma réponse sera courte. Combien de temps pensez-vous qu’il faille faire la cour à la bouteille que vous voyez pour obtenir ses faveurs ? Elle est, comme vous dites, toute pleine d’un esprit céleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu’un paysan ressemble à son seigneur. Cependant, regardez comme elle se laisse faire ! — Elle n’a reçu, j’imagine, aucune éducation, elle n’a aucun principe ; vous voyez comme elle est bonne personne ! Un mot a suffi pour la faire sortir du cellier ; toute poudreuse encore, elle s’en est échappée pour me donner un quart d’heure d’oubli, et mourir. Sa couronne, empourprée de cire odorante, est aussitôt tombée en poussière, et, je ne puis vous le cacher, elle a failli passer tout entière sur mes lèvres dans la chaleur de son premier baiser.

MARIANNE
Êtes-vous sûr qu’elle en vaut davantage ? Et si vous êtes un de ses vrais amants, n’iriez-vous pas, si la recette en était perdue, en chercher la dernière goutte jusque dans la bouche du volcan ?

OCTAVE
Elle n’en vaut ni plus ni moins. Elle sait qu’elle est bonne à boire et qu’elle est faite pour être bue. Dieu n’en a pas caché la source au sommet d’un pic inabordable, au fond d’une caverne profonde ; il l’a suspendue en grappes dorées sur nos brillants coteaux. Elle est, il est vrai, rare et précieuse, mais elle ne défend pas qu'on l'approche. Elle se laisse voir aux rayons du soleil et toute une cour d’abeilles et de frelons murmure autour d’elle matin et soir. Le voyageur dévoré de soif peut se reposer sous ses rameaux verts ; jamais elle ne l’a laissé languir, jamais elle ne lui a refusé les douces larmes dont son cœur est plein. Ah ! Marianne, c’est un don fatal que la beauté ! La sagesse dont elle se vante est sœur de l’avarice, et il y a plus de miséricorde dans le ciel pour ses faiblesses que pour sa cruauté. Bonsoir, cousine ; puisse Célio vous oublier !

Il entre dans l’auberge.


SCÈNE IX

CLAUDIO, MARIANNE.

Claudio, venant de la droite, est entré un peu avant la sortie d'Octave.

CLAUDIO
Pensez-vous que je sois un mannequin, et que je me promène sur la terre pour servir d’épouvantail aux oiseaux ?

MARIANNE
D’où vous vient cette gracieuse idée ?

CLAUDIO
Pensez-vous qu’un juge criminel ignore la valeur des mots, et qu’on puisse se jouer de sa crédulité comme de celle d’un danseur ambulant ?

MARIANNE
À qui en avez-vous ce soir ?

CLAUDIO
Pensez-vous que je n’ai pas entendu vos propres paroles : « Si cet homme ou son ami se présente à ma porte, qu’on la lui fasse fermer ? » et croyez-vous que je trouve convenable de vous voir converser librement avec lui sous une tonnelle ?

MARIANNE
Vous m’avez vue sous une tonnelle ?

CLAUDIO
Oui, oui, de ces yeux que voilà, sous la tonnelle de ce cabaret ! La tonnelle d’un cabaret n’est point un lieu de conversation pour la femme d’un magistrat, et il est inutile de faire fermer sa porte, quand on se renvoie le dé en plein air avec si peu de retenue.

MARIANNE
Depuis quand m’est-il défendu de causer avec un de vos parents ?

CLAUDIO
Quand un de mes parents est un de vos amants, il est fort bien fait de s’en abstenir.

MARIANNE
Octave, un de mes amants ! Perdez-vous la tête ? Il n’a de sa vie fait la cour à personne.

CLAUDIO
Son caractère est vicieux ; c’est un coureur de tripots.

MARIANNE
Raison de plus pour qu’il ne soit pas, comme vous dites fort agréablement, un de mes amants. — Il me plaît de causer avec Octave sous la tonnelle d’un cabaret.

CLAUDIO
Ne me poussez pas à quelque fâcheuse extrémité par vos extravagances, et réfléchissez à ce que vous faites.

MARIANNE
À quelle extrémité voulez-vous que je vous pousse ? Je suis curieuse de savoir ce que vous feriez.

CLAUDIO
Je vous défendrais de le voir et d’échanger avec lui aucune parole, soit dans la maison, soit dans une maison tierce, soit en plein air.

MARIANNE
Ah ! ah ! vraiment, voilà qui est nouveau !... Octave est mon parent tout autant que le vôtre ; je prétends lui parler quand bon me semblera, en plein air ou ailleurs, et dans notre maison, s’il lui plaît d’y venir.

CLAUDIO
Souvenez-vous de cette dernière phrase que vous venez de prononcer. Je vous ménage un châtiment exemplaire, si vous allez contre ma volonté.

MARIANNE
Trouvez bon que j’aille d’après la mienne, et ménagez-moi ce qui vous plaît. Je m’en soucie comme de cela.

CLAUDIO
Marianne, brisons cet entretien. Ou vous sentirez l’inconvenance de s’arrêter sous une tonnelle, ou vous me réduirez à une violence qui répugne à mon habit.

Il sort par le fond à droite.


SCÈNE X

MARIANNE, seule, appelant du côté du jardin.

MARIANNE
Holà ! quelqu’un !

À un domestique qui entre.
Voyez-vous là, dans cette maison, ce jeune homme assis devant une table, sous cette tonnelle ? Allez lui dire que j’ai à lui parler, et qu’il prenne la peine de venir ici.

Le domestique entre dans l'auberge.
Voilà qui est nouveau ! Pour qui me prend-on ? Quel mal y a-t-il donc ?... Comment donc suis-je faite aujourd’hui ? Voilà une robe affreuse. Qu’est-ce que cela signifie ? — Vous me réduirez à la violence ! Quelle violence ? Je voudrais que ma mère fût là. Ah bah ! elle est de son avis dès qu’il dit un mot. J’ai une envie de battre quelqu’un ! Je suis bien bonne en vérité ! Ah ! c’est donc là le commencement ! On me l’avait prédit. Je le savais. Je m’y attendais ! Patience, patience ! Il me ménage un châtiment ! Et lequel, par hasard ? Je voudrais bien savoir ce qu’il veut dire !


SCÈNE XI

OCTAVE, MARIANNE.

MARIANNE
Approchez, Octave, j'ai à vous parler. J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit sur le compte de votre ami Célio. Dites-moi, pourquoi ne s’explique-t-il pas lui-même ?

OCTAVE
Par une raison assez simple : — il vous a écrit, et vous avez déchiré ses lettres ; il vous a envoyé quelqu’un, et vous lui avez fermé la bouche ; il vous a donné des concerts, vous l’avez laissé dans la rue. Ma foi, il s’est donné au diable, et on s’y donnerait à moins.

MARIANNE
Cela veut dire qu’il a songé à vous ?

OCTAVE
Oui.

MARIANNE
Eh bien ! parlez-moi de lui.

OCTAVE
Sérieusement ?

MARIANNE
Oui, oui, sérieusement. Me voilà. J’écoute.

OCTAVE
Vous voulez rire ?

MARIANNE
Quel pitoyable avocat êtes-vous donc ? Parlez, que je veuille rire ou non.

OCTAVE
Que regardez-vous à droite et à gauche ? En vérité, vous êtes en colère.

MARIANNE
Je veux me mettre à la mode, Octave, je veux prendre un cavalier servant. N'est-ce pas ainsi que cela s'appelle ? Si je vous ai bien compris tout à l'heure, ne me reprochiez-vous pas, avec votre bouteille, de me montrer trop sévère et d'éloigner de moi ceux qui m'aiment ? Soit, je consens à les entendre. Je suis menacée, je suis outragée, et je vous le demande, l'ai-je mérité ?

OCTAVE
Non, assurément, tant s'en faut.

MARIANNE
Je ne sais ni mentir, ni tromper personne, et c'est justement par cette raison que je ne veux pas être contrainte ; et, Sigisbé ou Patito, quelle femme, en Italie, ne souffre auprès d'elle ceux qui essayent de lui parler d'amour, sans qu'on voie à cela ni crime, ni mensonge ? Vous dites qu'on me donne des concerts et que je laisse les gens dans la rue ? Eh bien, je les y laisserai encore, mais ma jalousie sera entr'ouverte, je serai là, j'écouterai.

OCTAVE
Puis-je répéter à Célio ? …

MARIANNE
Célio ou tout autre, peu m’importe !… Que me conseillez-vous, Octave ? Voyez je m'en rapporte à vous. Eh bien, vous ne parlez pas ? Je vous dis que je le veux… Oui, ce soir même, j'ai envie qu'on me donne une sérénade, et il me plaira de l'entendre. Je suis curieuse de voir si on me défendra.

Lui donnant un nœud de rubans de sa robe.
Tenez, voilà mes couleurs… Qui vous voudrez les portera !

OCTAVE
Marianne ! quelle que soit la raison qui a pu vous inspirer une minute de complaisance, puisque vous m’avez appelé, puisque vous consentez à m’entendre, au nom du ciel, restez la même une minute encore ; permettez-moi de vous parler.

MARIANNE
Que voulez-vous me dire ?

OCTAVE
Si jamais homme au monde a été digne de vous comprendre, digne de vivre et de mourir pour vous, cet homme est Célio. Je n’ai jamais valu grand’chose, et je me rends cette justice, que la passion dont je fais l’éloge trouve un misérable interprète. Vous, si belle, si jeune ! Si vous saviez quel trésor de bonheur repose en vous ! en lui ! dans cette fraîche aurore de jeunesse, dans cette rosée céleste de la vie, dans ce premier accord de deux âmes jumelles ! Je ne vous parle pas de sa souffrance, de cette douce et tendre mélancolie qui ne s’est jamais lassée de vos rigueurs, et qui en mourrait sans se plaindre. Oui, Marianne, il en mourra. Que puis-je vous dire ? qu’inventerais-je pour donner à mes paroles la force qui leur manque ? Je ne sais pas le langage de l’amour. Regardez dans votre âme ; c’est elle qui peut vous parler de la sienne. Y a t-il un pouvoir capable de vous toucher ? Vous qui savez supplier Dieu, existe-t-il une prière qui puisse rendre ce dont mon cœur est plein ?

Il se jette à genoux.

MARIANNE
Relevez-vous, Octave. En vérité, si quelqu’un entrait ici, ne croirait-on pas, à vous entendre, que c’est pour vous que vous plaidez ?

OCTAVE
Marianne ! Marianne ! au nom du ciel, ne souriez pas ! ne fermez pas votre cœur au premier éclair qui l’ait peut-être traversé !

MARIANNE
Êtes-vous sûr qu’il ne me soit pas permis de sourire ?

OCTAVE, se relevant.
Oui, vous avez raison, je sais tout le tort que mon amitié peut faire. Je sais qui je suis, je le sens ; un pareil langage dans ma bouche a l’air d’une raillerie. Vous doutez de la sincérité de mes paroles ; jamais peut-être je n’ai senti avec plus d’amertume qu’en ce moment le peu de confiance que je puis inspirer.

MARIANNE
Pourquoi cela ? vous voyez que j’écoute. Célio me déplaît ; je ne veux pas de lui. Parlez-moi de quelque autre, de qui vous voudrez.

OCTAVE
Ô femme trois fois femme ! Célio vous déplaît, — mais le premier venu vous plaira. L’homme qui vous aime, qui s’attache à vos pas, qui mourrait de bon cœur sur un mot de votre bouche, celui-là vous déplaît ! il est jeune, beau, riche et digne en tout point de vous ; mais il vous déplaît ! et le premier venu vous plaira !

MARIANNE
Faites ce que je vous dis, ou ne me revoyez pas.

Elle entre dans sa maison. La nuit vient par degrés.


SCÈNE XII

OCTAVE, seul.

OCTAVE
Vous êtes bien jolie, Marianne, et votre petit caprice de colère est un charmant traité de paix. Il ne me faudrait pas beaucoup d’orgueil pour le comprendre : un peu de perfidie suffirait. Ce sera pourtant Célio qui en profitera.


SCÈNE XIII

CÉLIO, OCTAVE.

Célio venant de la gauche.

CÉLIO
Tu m'as fait demander, mon ami ; eh bien, quelle nouvelle ?

OCTAVE
Pique ce ruban à ton bonnet, Célio ; prends ta guitare et ton épée… notre cause est à moitié gagnée.

CÉLIO
Au nom du ciel, ne te ris pas de moi.

OCTAVE
La nuit sera belle ; — la lune va paraître à l’horizon. Marianne sera seule, ce soir derrière sa jalousie ; elle consent à t'écouter.

CÉLIO
Est-ce vrai ? Est-ce vrai ? Ou tu es ma vie, Octave, ou tu es sans pitié.

OCTAVE
Je te dis que tout est convenu. Une chanson sous la fenêtre, un bon manteau bien long, un poignard dans la poche, un masque sur le nez. — As-tu un masque ?

CÉLIO
Non.

OCTAVE
Point de masque ! — Amoureux et en carnaval ! Ce garçon-là ne pense à rien. Va donc t’équiper au plus vite.

CÉLIO
Ah ! mon Dieu ! le cœur me manque.

OCTAVE
Courage, ami ! en route ! Tu m’embrasseras en revenant. En route ! en route ! la nuit s’avance.

Célio sort par la gauche.
Le cœur lui manque ! dit-il. Et à moi aussi, car je n'ai dîné qu'à moitié. Pour récompense de mes peines, je vais me donner à souper.

Appelant.
Hai ! holà ! Giovanni ! Beppo !

Il entre à l'auberge.


SCÈNE XIV

CLAUDIO, TIBIA, MARIANNE, SUR SON BALCON, DEUX SPADASSINS.

Tibia et Claudio, suivis de deux spadassins, viennent du fond, à droite, ils descendent la scène en longeant la maison de Claudio.

CLAUDIO
Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui dès qu’il sera parvenu à ce bosquet.

L'un des spadassins entre dans le jardin.

MARIANNE, sur le balcon, à part.
Que vois-je ? mon mari et Tibia !

TIBIA, à Claudio.
Et s’il entre par l’autre côté ?

CLAUDIO
Comment, Tibia, par l’autre côté ! Verrais-je ainsi échouer tout mon plan ?

MARIANNE
Que disent-ils ?

TIBIA
Cette place étant un carrefour, on peut y venir à droite et à gauche.

CLAUDIO
Tu as raison, je n’y avais pas songé.

TIBIA
Que faire, monsieur, s’il arrive par la gauche ?

CLAUDIO
Alors, attendez-le au coin du mur.

MARIANNE, à part.
Ô ciel ! qu’ai-je entendu ?

TIBIA
Et s’il se présente par la droite ?

CLAUDIO
Attendez un peu. — Vous ferez la même chose.

L'autre spadassin sort par la droite.

MARIANNE, à part.
Comment avertir Octave ?

TIBIA, regardant à gauche.
Le voilà qui arrive. Tenez, monsieur, voyez comme son ombre est grande ! c’est un homme d’une belle stature.

CLAUDIO
Retirons-nous à l’écart, et frappons quand il en sera temps.

Ils sortent par le fond à droite.


SCÈNE XV

CÉLIO, masqué ; MARIANNE, sur le balcon.

CÉLIO, s'approchant du balcon.
Marianne ! Marianne ! êtes-vous là ?

MARIANNE
Fuyez, fuyez, Octave !

CÉLIO
Seigneur, mon Dieu ! quel nom ai-je entendu ?

MARIANNE
La maison est entourée d’assassins ; mon mari a écouté notre conversation, et votre mort est certaine, si vous restez une minute encore.

CÉLIO
Est-ce un rêve ? suis-je Célio ?

MARIANNE
Octave, Octave ! au nom du ciel, ne vous arrêtez pas ! Puisse-t-il être encore temps de vous échapper ! Demain, trouvez-vous, à midi, derrière le jardin, j’y serai.

Elle quitte le balcon.


SCÈNE XVI

CÉLIO, TIBIA.

CÉLIO, se démasquant et tirant son épée.
Ô mort ! puisque tu es là, viens donc à mon secours. Octave, traître Octave ! puisse mon sang retomber sur toi ! Dans quel but, dans quel intérêt tu m’as envoyé dans ce piège affreux, je ne puis le comprendre ; mais je le saurai, puisque j’y suis venu, et, fût-ce aux dépens de ma vie, j’apprendrai le mot de cette horrible énigme.

Il entre dans le jardin ; Tibia l’y suit et ferme la grille en dedans.


SCÈNE XVII

OCTAVE, seul, sortant de l'auberge.

OCTAVE
Ah ! où vais-je aller à présent ? J’ai fait quelque chose pour le bonheur d’autrui, qu’inventerai-je pour mon plaisir ? Ma foi, voilà une belle nuit, et vraiment celle-ci doit m’être comptée. En vérité, cette femme était belle, et sa petite colère lui allait bien. D’où venait-elle ? c’est ce que j’ignore. Qu’importe comment la bille d’ivoire tombe sur le numéro que nous avons appelé ? Souffler une maîtresse à son ami, c’est une rouerie trop commune pour moi. Marianne, ou toute autre, qu’est-ce que cela me fait ? La véritable affaire est de souper ; il est clair que Célio est à jeun. Comme tu m’aurais détesté, Marianne, si je t’avais aimée ! comme tu m’aurais fermé ta porte ! comme ton bélître de mari t’aurait paru un Adonis, un Sylvain, en comparaison de moi ! Où est donc la raison de tout cela ? La raison de tout, c’est la fortune ! Il n’y a qu’heur et malheur en ce monde. Célio n’était-il pas désolé ce matin ? et maintenant…

On entend un bruit sourd et un cliquetis d’épées dans le jardin.
Qu’ai-je entendu ? quel est ce bruit ?

CÉLIO, d’une voix étouffée, dans le jardin.
À moi !

OCTAVE
Célio ! c’est la voix de Célio !

Courant à la grille et la secouant.
Ouvrez, ou j’enfonce la grille !


SCÈNE XVIII

OCTAVE, CLAUDIO.

CLAUDIO, ouvrant la grille.
Que voulez-vous ?

OCTAVE
Où est Célio ?

CLAUDIO
Je ne pense pas que son habitude soit de coucher dans cette maison.

OCTAVE
Si tu l’as assassiné, Claudio, prends garde à toi ; je te tordrai le cou de ces mains que voilà.

CLAUDIO
Êtes-vous fou ou somnambule ? Cherchez dans ce jardin, si bon vous semble ; je n’y ai vu entrer personne ; et si quelqu’un l’a voulu faire, il me semble que j’avais le droit de ne pas lui ouvrir.

Octave entre dans le jardin ; Claudio va au-devant de Tibia qui entre par le fond à droite et lui dit bas.
Tout est-il fini comme je l’ai ordonné ?

TIBIA
Oui, monsieur ; soyez en repos, ils peuvent chercher tant qu’ils voudront.

CLAUDIO
Maintenant songeons à ma femme, et allons prévenir sa mère.

Ils sortent.


SCÈNE XIX

MARIANNE, seule, venant de la maison.

MARIANNE
Cela est certain ; je ne me trompe pas : j’ai bien entendu. Derrière la maison, à travers les arbres, j’ai vu des ombres, dispersées ça et là, se joindre tout à coup et fondre sur lui. J’ai entendu le bruit des épées, puis un cri étouffé, le plus sinistre, le dernier appel ! — Pauvre Octave ! Tout brave qu’il est (car il est brave), ils l’ont surpris, ils l’ont entraîné. — Est-il possible qu’une pareille faute soit payée si cher ? Est-il possible que si peu de bon sens puisse donner tant de cruauté ! Et moi qui ai agi si légèrement, si follement, par pur caprice ! — Il faut que je voie, il faut que je sache…


SCÈNE XX

MARIANNE, OCTAVE.

Octave vient du jardin l’épée à la main et remonte le théâtre jusqu'au fond en regardant de tous côtés.

MARIANNE
Octave ! est-ce vous ?

OCTAVE
C’est moi, Marianne... Célio n’est plus !...

MARIANNE
Célio, dites-vous ? Comment se peut-il ?...

OCTAVE
Il n’est plus !...

MARIANNE
Ô ciel !...

Elle fait quelques pas du côté du jardin.

OCTAVE
Il n’est plus !... N’allez pas par là.

MARIANNE
Où voulez-vous que j’aille ? Je suis perdue !... Il faut partir, Octave ; il faut fuir !... Claudio sûrement n’est pas dans la maison ?

OCTAVE
Non ; ils ont pris leurs précautions, et m’ont laissé prudemment seul.

MARIANNE
Je le connais, je suis perdue ; et vous aussi peut-être...Partons ! ils vont revenir, et tout à l’heure...

OCTAVE
Partez si vous voulez, je reste. S’ils doivent revenir, ils me trouveront, et, quoi qu’il advienne, je les attendrai. Je veux veiller près de lui dans son dernier sommeil.

MARIANNE
Mais moi, m’abandonnerez-vous ? Savez-vous à quel danger vous vous exposez, et jusqu’où peut aller leur vengeance ?

OCTAVE
Regardez là-bas, derrière ces arbres, cette petite place sombre, au coin de la muraille : là est couché mon seul ami. Quant au reste, je ne m’en soucie guère.

MARIANNE
Pas même de votre vie... ni de la mienne ?

OCTAVE
Pas même de cela. Regardez là-bas…. Moi seul au monde je l’ai connu. Posez sur sa tombe une urne d’albâtre, couverte d’un long voile de deuil, ce sera sa parfaite image. C’est ainsi qu’une douce mélancolie voilait les perfections de cette âme tendre et délicate. Pour moi seul, cette vie silencieuse n’a point été un mystère. Les longues soirées que nous avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert aride ; elles ont versé sur mon cœur les seules gouttes de rosée qui y soient jamais tombées. Célio était la bonne partie de moi-même ; elle est remontée au ciel avec lui. C’était un homme d’un autre temps ; il connaissait les plaisirs, et leur préférait la solitude ; il savait combien les illusions sont trompeuses, et il préférait ses illusions à la réalité. Elle eût été heureuse la femme qui l’eût aimé.

MARIANNE
L'aurait-il défendue si elle avait couru un danger ?

OCTAVE
Oui, sans nul doute, il l'aurait fait ! ...Lui seul était capable d’un dévouement sans bornes ; lui seul eût consacré sa vie entière à la femme qu’il aimait, aussi facilement qu’il a bravé la mort pour elle.

MARIANNE
Et vous, Octave, ne le feriez-vous pas ?

OCTAVE
Moi ? Je ne suis qu’un débauché sans cœur ; je n’estime point les femmes ; l’amour que j’inspire est comme celui que je ressens, l’ivresse passagère d’un songe. Ma gaieté n'est qu'un masque ; mon cœur est plus vieux qu’elle !… Ah ! Je ne suis qu’un lâche ; sa mort n’est point vengée.

Il jette à terre son épée.

MARIANNE
Comment aurait-elle pu l’être, à moins de risquer votre vie ? Claudio est trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant dans cette ville pour rien craindre de vous.

OCTAVE
Célio m’aurait vengé si j’étais mort pour lui comme il est mort pour moi. Ce tombeau m’appartient ; c’est moi qu’ils ont étendu sous cette froide pierre ; c’est pour moi qu’ils avaient aiguisé leurs épées ; c’est moi qu’ils ont tué !... Adieu la gaieté de ma jeunesse, l’insouciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve ! … Adieu les bruyants repas, les causeries du soir, les sérénades sous les balcons dorés ! Adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les longs soupers à l’ombre des forêts ! … Adieu l’amour et l’amitié !... ma place est vide sur la terre.

MARIANNE
En êtes-vous bien sûr, Octave ? Pourquoi dites-vous : adieu l’amour ?

OCTAVE
Je ne vous aime pas, Marianne ; c’était Célio qui vous aimait !

FIN

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