LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS

1672
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Comédie

Dans la ville d'Angoulême, la Comtesse d'Escarbagnas, veuve prétentieuse et vaniteuse, se pique de grands airs après un bref séjour à Paris. Elle entretient plusieurs soupirants : le Vicomte (en réalité amoureux de Julie), le conseiller Monsieur Tibaudier et le receveur des tailles Monsieur Harpin. Sous prétexte d'une visite, le Vicomte organise chez la Comtesse une petite comédie pour pouvoir rencontrer sa bien-aimée Julie, dont la famille est en conflit avec la sienne. La pièce tourne à la farce lorsque les prétendants rivaux se confrontent et qu'un heureux dénouement permet aux jeunes amants de s'unir, tandis que la Comtesse, piquée au vif, se résout à épouser le pédant Monsieur Tibaudier.

Texte intégral de la pièce

LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS


Le théâtre représente un salon de province, meublé avec prétention, dans la ville d'Angoulême. Portes sur les côtés.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE

Julie est seule sur scène, regardant autour d'elle avec impatience. Le Vicomte entre précipitamment.

LE VICOMTE
Hé, quoi Madame, vous êtes déjà ici ?

JULIE
Oui, vous en devriez rougir, Cléante, et il n'est guère honnête à un amant de venir le dernier au rendez-vous.

LE VICOMTE
Je serais ici il y a une heure, s'il n'y avait point de fâcheux au monde, et j'ai été arrêté en chemin par un vieux importun de qualité, qui m'a demandé tout exprès des nouvelles de la Cour, pour trouver moyen de m'en dire des plus extravagantes qu'on puisse débiter, et c'est là, comme vous savez, le fléau des petites villes, que ces grands Nouvellistes qui cherchent partout où répandre les contes qu'ils ramassent. Celui-ci m'a montré d'abord deux feuilles de papier, pleines jusques aux bords d'un grand fatras de balivernes, qui viennent, m'a-t-il dit, de l'endroit le plus sûr du monde. Ensuite, comme d'une chose fort curieuse, il m'a fait, avec grand mystère une fatigante lecture de toutes les sottises de la Gazette de Hollande, dont il épouse les intérêts. Il tient que la France est battue en ruine par le plume de cet écrivain, et qu'il ne faut que ce bel esprit pour défaire toutes nos troupes ; et de là s'est jeté, à corps perdu dans le raisonnement du Ministère, et d'où j'ai cru qu'il ne sortirait point. À l'entendre parler, il sait les secrets du Cabinet mieux que ceux qui les font. La politique de l'État lui laisse voir tous ses desseins, et elle ne fait pas un pas dont il ne pénètre les intentions. Il nous apprend les ressorts cachés de tout ce qui se fait, nous découvre les vues de la prudence de nos voisins, et remue à sa fantaisie toutes les affaires de l'Europe. Ses intelligences même s'étendent jusques en Afrique, et en Asie ; et il est informé de tout ce qui s'agite dans le Conseil d'en haut, du Prête-Jean et du Grand Mogol.

JULIE
Vous parez votre excuse du mieux que vous pouvez, afin de la rendre agréable, et faire qu'elle soit plus aisément reçue.

LE VICOMTE
C'est là, belle Julie, la véritable cause de mon retardement ; et si je voulais y donner une excuse galante, je n'aurais qu'à vous dire que le rendez-vous que vous voulez prendre peut autoriser la paresse dont vous me querellez. Que m'engager à faire l'amant de la maîtresse du logis, c'est me mettre en état de craindre de me trouver ici le premier. Que cette feinte où je me force n'étant que pour vous plaire, j'ai lieu de ne vouloir en souffrir la contrainte, que devant les yeux qui s'en divertissent. Que j'évite le tête-à-tête avec cette comtesse ridicule, dont vous m'embarrassez, et, en un mot que ne venant ici que pour vous, j'ai toutes les raisons du monde d'attendre que vous y soyez.

JULIE
Nous savons bien que vous ne manquerez jamais d'esprit, pour donner de belles couleurs aux fautes que vous pourrez faire. Cependant si vous étiez venu une demi-heure plus tôt, nous aurions profité de tous ces moments, car j'ai trouvé en arrivant que la comtesse était sortie, et je ne doute point qu'elle ne soit allée par la ville se faire honneur de la comédie, que vous me donnez sous son nom.

LE VICOMTE
Mais tout de bon, Madame, quand voulez-vous mettre fin à cette contrainte, et me faire moins acheter le bonheur de vous voir ?

JULIE
Quand nos parents pourront être d'accord, ce que je n'ose espérer. Vous savez comme moi que les démêlés de nos deux familles, ne nous permettent point de nous voir autre part, et que mes frères, non plus que votre père, ne sont pas assez raisonnables pour souffrir notre attachement.

LE VICOMTE
Mais pourquoi ne pas mieux jouir du rendez-vous que leur inimitié nous laisse, et me contraindre à perdre en une sotte feinte, les moments que j'ai près de vous ?

JULIE
Pour mieux cacher notre amour ; et puis, à vous dire la vérité, cette feinte dont vous parlez m'est une comédie fort agréable, et je ne sais si celle que vous nous donnez aujourd'hui me divertira davantage. Notre Comtesse d'Escarbagnas, avec son perpétuel entêtement de qualité, est un aussi bon personnage qu'on en puisse mettre sur le théâtre. Le petit voyage qu'elle a fait à Paris, l'a ramenée dans Angoulême plus achevée qu'elle n'était. L'approche de l'air de la Cour a donné à son ridicule de nouveaux agréments, et sa sottise tous les jours ne fait que croître et embellir.

LE VICOMTE
Oui, mais vous ne considérez pas que le jeu qui vous divertit tient mon coeur au supplice, et qu'on n'est point capable de se jouer longtemps, lorsqu'on a dans l'esprit une passion aussi sérieuse, que celle que je sens pour vous. Il est cruel, belle Julie, que cet amusement dérobe à mon amour un temps qu'il voudrait employer à vous expliquer son ardeur ; et cette nuit j'ai fait là-dessus quelques vers, que je ne puis m'empêcher de vous réciter, sans que vous me le demandiez, tant la démangeaison de dire ses ouvrages est un vice attaché à la qualité de poète.

Il récite.

C'est trop longtemps, Iris, me mettre à la torture,
Et si je suis vos lois, je les blâme tout bas,
De me forcer à taire un tourment que j'endure
Pour déclarer un mal que je ne ressens pas.

Faut-il que vos beaux yeux, à qui je rends les armes,
Veuillent se divertir de mes tristes soupirs,
Et n'est-ce pas assez de souffrir pour vos charmes,
Sans me faire souffrir encor pour vos plaisirs ?

C'en est trop à la fois, que ce double martyre,
Et ce qu'il me faut taire, et ce qu'il me faut dire,
Exerce sur mon coeur pareille cruauté.

L'amour le met en feu, la contrainte le tue ;
Et si par la pitié vous n'êtes combattue,
Je meurs, et de la feinte, et de la vérité.

Il s'interrompt.

Iris, comme vous le voyez, est mis là pour Julie.

JULIE
Je vois que vous vous faites là bien plus maltraité que vous n'êtes ; mais c'est une licence que prennent Messieurs les poètes de mentir de gaieté de coeur, et de donner à leurs maîtresses des cruautés qu'elles n'ont pas, pour s'accommoder aux pensées qui leur peuvent venir. Cependant je serai bien aise que vous me donniez ces vers par écrit.

LE VICOMTE
C'est assez de vous les avoir dits, et je dois en demeurer là ; il est permis d'être parfois assez fou pour faire des vers, mais non pour vouloir qu'ils soient vus.

JULIE
C'est en vain que vous vous retranchez sur une fausse modestie, on sait dans le monde que vous avez de l'esprit, et je ne vois pas la raison qui vous oblige à cacher les vôtres.

LE VICOMTE
Mon Dieu, Madame, marchons là-dessus, s'il vous plaît, avec beaucoup de retenue ; il est dangereux dans le monde de se mêler d'avoir de l'esprit. Il y a là-dedans un certain ridicule qu'il est facile d'attraper, et nous avons de nos amis qui me font craindre leur exemple.

JULIE
Mon Dieu, Cléante, vous avez beau dire, je vois avec tout cela, que vous mourez d'envie de me les donner, et je vous embarrasserais si je faisais semblant de ne m'en pas soucier.

LE VICOMTE
Moi, Madame ? Vous vous moquez, et je ne suis pas si poète que vous pourriez bien croire, pour...

Il s'interrompt en entendant du bruit.

Mais voici votre Madame la Comtesse d'Escarbagnas ; je sors par l'autre porte pour ne la point trouver, et vais disposer tout mon monde au divertissement que je vous ai promis.

Le Vicomte sort rapidement par une porte latérale. Julie reste seule un instant, puis entre La Comtesse, suivie d'Andrée et de Criquet.


SCÈNE II

La Comtesse entre avec emphase, regardant autour d'elle. Andrée et Criquet la suivent timidement.

LA COMTESSE
Ah ! Mon Dieu, Madame, vous voilà toute seule ; quelle pitié est-ce là, toute seule ; il me semble que mes gens m'avaient dit que le vicomte était ici ?

JULIE
Il est vrai qu'il y est venu, mais c'est assez pour lui de savoir que vous n'y étiez pas pour l'obliger à sortir.

LA COMTESSE
Comment, il vous a vue ?

JULIE
Oui.

LA COMTESSE
Et il ne vous a rien dit ?

JULIE
Non, Madame, et il a voulu témoigner par là qu'il est tout entier à vos charmes.

LA COMTESSE
Vraiment je le veux quereller de cette action, quelque amour que l'on ait pour moi, j'aime que ceux qui m'aiment rendent ce qu'ils doivent au sexe ; et je ne suis point de l'humeur de ces femmes injustes, qui s'applaudissent des incivilités, que leurs amants font aux autres belles.

JULIE
Il ne faut point, Madame, que vous soyez surprise de son procédé. L'amour que vous lui donnez, éclate dans toutes ses actions, et l'empêche d'avoir des yeux que pour vous.

LA COMTESSE
Je crois être en état de pouvoir faire naître une passion assez forte, et je me trouve pour cela assez de beauté, de jeunesse, et de qualité, Dieu merci ; mais cela n'empêche pas qu'avec ce que j'inspire, on ne puisse garder de l'honnêteté, et de la complaisance pour les autres.

Elle se tourne soudain vers Criquet.

Que faites-vous donc là, laquais ? Est-ce qu'il n'y a pas une antichambre où se tenir, pour venir quand on vous appelle ; cela est étrange, qu'on ne puisse avoir en province un laquais qui sache son monde. À qui est-ce donc que je parle, voulez-vous vous en aller là dehors, petit fripon ?

Criquet recule, confus.

Fille, approchez.

ANDRÉE
S'approchant.
Que vous plaît-il, Madame ?

LA COMTESSE
Ôtez-moi mes coiffes. Doucement donc maladroite, comme vous me saboulez la tête avec vos mains pesantes !

ANDRÉE
Je fais, Madame, le plus doucement que je puis.

LA COMTESSE
Oui, mais le plus doucement que vous pouvez est fort rudement pour ma tête, et vous me l'avez déboîtée. Tenez encore ce manchon, ne laissez point traîner tout cela, et portez-le dans ma garde-robe.

Andrée prend les objets et semble hésiter.

Hé bien, où va-t-elle, ou va-t-elle, que veut-elle faire, cet oison bridé ?

ANDRÉE
Je veux, Madame, comme vous m'avez dit, porter cela aux garde-robes.

LA COMTESSE
Ah ! Mon Dieu, l'impertinente.

À Julie.

Je vous demande pardon, Madame.

À Andrée, avec emportement.

Je vous ai dit ma garde-robe, grosse bête, c'est-à-dire où sont mes habits.

ANDRÉE
Est-ce, Madame, qu'à la Cour une armoire s'appelle une garde-robe ?

LA COMTESSE
Oui, butorde, on appelle ainsi le lieu où l'on met les habits.

ANDRÉE
Je m'en ressouviendrai, Madame, aussi bien que de votre grenier, qu'il faut appeler garde-meuble.

LA COMTESSE
Quelle peine il faut prendre pour instruire ces animaux-là !

JULIE
Je les trouve bien heureux, Madame, d'être sous votre discipline.

LA COMTESSE
C'est une fille de ma mère nourrice, que j'ai mise à la chambre, et elle est toute neuve encore.

JULIE
Cela est d'une belle âme, Madame, et il est glorieux de faire ainsi des créatures.

LA COMTESSE
Allons, des sièges.

Elle appelle.

Holà ! Laquais, laquais, laquais.

Elle s'impatiente.

En vérité, voilà qui est violent, de ne pouvoir pas avoir un laquais, pour donner des sièges.

Criquet ne bouge pas.

Filles, laquais, laquais, filles, quelqu'un. Je pense que tous mes gens sont morts, et que nous serons contraintes de nous donner des sièges nous-mêmes.

ANDRÉE
Revenant.
Que voulez-vous, Madame ?

LA COMTESSE
Il se faut bien égosiller avec vous autres.

ANDRÉE
J'enfermais votre manchon et vos coiffes dans votre armoi..., dis-je, dans votre garde-robe.

LA COMTESSE
Appelez-moi ce petit fripon de laquais.

ANDRÉE
Holà, Criquet.

LA COMTESSE
Laissez là votre Criquet, bouvière, et appelez laquais.

ANDRÉE
Laquais donc, et non pas Criquet, venez parler à Madame.

Elle appelle à la cantonade.

Je pense qu'il est sourd : Criq... Laquais, laquais.

CRIQUET
Approchant.
Plaît-il ?

LA COMTESSE
Où étiez-vous donc, petit coquin ?

CRIQUET
Dans la rue, Madame.

LA COMTESSE
Et pourquoi dans la rue ?

CRIQUET
Vous m'avez dit d'aller là-dehors.

LA COMTESSE
Vous êtes un petit impertinent, mon ami, et vous devez savoir que là-dehors, en termes de personnes de qualité, veut dire l'antichambre.

À Andrée.

Andrée, ayez soin tantôt de faire donner le fouet à ce petit fripon-là, par mon écuyer ; c'est un petit incorrigible.

ANDRÉE
Qu'est-ce que c'est, Madame, que votre écuyer ? Est-ce maître Charles que vous appelez comme cela ?

LA COMTESSE
Taisez-vous, sotte que vous êtes, vous ne sauriez ouvrir la bouche que vous ne disiez une impertinence.

Changeant de ton.

Des sièges ;

À Criquet.

et vous, allumez deux bougies dans mes flambeaux d'argent, il se fait déjà tard.

Andrée reste immobile, l'air effaré.

Qu'est-ce que c'est donc que vous me regardez toute effarée ?

ANDRÉE
Madame...

LA COMTESSE
Hé bien, Madame. Qu'y a-t-il ?

ANDRÉE
C'est que...

LA COMTESSE
Quoi ?

ANDRÉE
C'est que je n'ai point de bougie.

LA COMTESSE
Comment, vous n'en avez point ?

ANDRÉE
Non, Madame, si ce n'est des bougies de suif.

LA COMTESSE
La bouvière. Et où est donc la cire que je fis acheter ces jours passés ?

ANDRÉE
Je n'en ai point vu depuis que je suis céans.

LA COMTESSE
Ôtez-vous de là, insolente ; je vous renvoierai chez vos parents.

Après un silence, avec affectation.

Apportez-moi un verre d'eau.

À Julie, avec de grandes cérémonies pour s'asseoir.

Madame.

JULIE
Faisant de même.
Madame.

LA COMTESSE
Ah ! Madame.

JULIE
Ah ! Madame.

LA COMTESSE
Mon Dieu, Madame.

JULIE
Mon Dieu, Madame.

LA COMTESSE
Oh, Madame.

JULIE
Oh, Madame.

LA COMTESSE
Eh, Madame.

JULIE
Eh, Madame.

LA COMTESSE
Hé allons donc, Madame.

JULIE
Hé allons donc, Madame.

LA COMTESSE
Je suis chez moi, Madame, nous sommes demeurées d'accord de cela. Me prenez-vous pour une provinciale, Madame ?

JULIE
Dieu m'en garde, Madame.

Andrée revient avec un verre d'eau sur une assiette. La Comtesse la regarde.

LA COMTESSE
Allez, impertinente, je bois avec une soucoupe. Je vous dis que vous m'alliez quérir une soucoupe pour boire.

ANDRÉE
À Criquet, bas.
Criquet, qu'est-ce que c'est qu'une soucoupe ?

CRIQUET
Une soucoupe ?

ANDRÉE
Oui.

CRIQUET
Je ne sais.

LA COMTESSE
S'impatientant.
Vous ne vous grouillez pas ?

ANDRÉE
Nous ne savons tous deux, Madame, ce que c'est qu'une soucoupe.

LA COMTESSE
Apprenez que c'est une assiette sur laquelle on met le verre. Vive Paris pour être bien servie, on vous entend là au moindre coup d'oeil.

Andrée prend une autre assiette et pose le verre dessus.

Hé bien vous ai-je dit comme cela, tête de boeuf ? C'est dessous qu'il faut mettre l'assiette.

ANDRÉE
Cela est bien aisé.

En manipulant, elle casse le verre.

LA COMTESSE
Hé bien ! Ne voilà pas l'étourdie ? En vérité vous me paierez mon verre.

ANDRÉE
Hé bien oui, Madame, je le paierai.

LA COMTESSE
Mais voyez cette maladroite, cette bouvière, cette butorde, cette...

ANDRÉE
S'en allant.
Dame, Madame, si je le paye, je ne veux point être querellée.

LA COMTESSE
Ôtez-vous de devant mes yeux.

À Julie, une fois Andrée sortie.

En vérité, Madame, c'est une chose étrange que les petites villes ; on n'y sait point du tout son monde ; et je viens de faire deux ou trois visites, où ils ont pensé me désespérer par le peu de respect qu'ils rendent à ma qualité.

JULIE
Où auraient-ils appris à vivre, ils n'ont point fait de voyage à Paris ?

LA COMTESSE
Ils ne laisseraient pas de l'apprendre s'ils voulaient écouter les personnes ? Mais le mal que j'y trouve, c'est qu'ils veulent en savoir autant que moi, qui ai été deux mois à Paris, et vu toute la Cour.

JULIE
Les sottes gens que voilà !

LA COMTESSE
Ils sont insupportables avec les impertinentes égalités dont ils traitent les gens. Car enfin il faut qu'il y ait de la subordination dans les choses ; et ce qui me met hors de moi, c'est qu'un gentilhomme de ville de deux jours, ou de deux cents ans, aura l'effronterie de dire qu'il est aussi bien gentilhomme que feu Monsieur mon mari, qui demeurait à la campagne, qui avait meute de chiens courants, et qui prenait la qualité de comte dans tous les contrats qu'il passait.

JULIE
On sait bien mieux vivre à Paris, dans ces hôtels dont la mémoire doit être si chère. Cet hôtel de Mouhy, Madame, cet hôtel de Lyon, cet hôtel de Hollande ! Les agréables demeures que voilà !

LA COMTESSE
Il est vrai qu'il y a bien de la différence de ces lieux-là à tout ceci. On y voit venir du beau monde, qui ne marchande point à vous rendre tous les respects qu'on saurait souhaiter. On ne s'en lève pas, si l'on veut, de dessus son siège ; et lorsque l'on veut voir la revue, ou le grand ballet de Psyché, on est servie à point nommé.

JULIE
Je pense, Madame, que durant votre séjour à Paris, vous avez fait bien des conquêtes de qualité.

LA COMTESSE
Vous pouvez bien croire, Madame, que tout ce qui s'appelle les galants de la Cour n'a pas manqué de venir à ma porte, et de m'en conter, et je garde dans ma cassette de leurs billets, qui peuvent faire voir quelles propositions j'ai refusées ; il n'est pas nécessaire de vous dire leurs noms, on sait ce qu'on veut dire par les galants de la Cour.

JULIE
Je m'étonne, Madame, que de tous ces grands noms, que je devine, vous ayez pu redescendre à un Monsieur Tibaudier, le Conseiller, et à un Monsieur Harpin, le Receveur des Tailles. La chute est grande, je vous l'avoue. Car pour Monsieur votre Vicomte, quoique Vicomte de province, c'est toujours un Vicomte, et il peut faire un voyage à Paris, s'il n'en a point fait ; mais un conseiller, et un receveur, sont des amants un peu bien minces, pour une grande Comtesse comme vous.

LA COMTESSE
Ce sont gens qu'on ménage dans les provinces pour le besoin qu'on en peut avoir, ils servent au moins à remplir les vides de la galanterie, à faire nombre de soupirants ; et il est bon, Madame, de ne pas laisser un amant seul maître du terrain, de peur que, faute de rivaux, son amour ne s'endorme sur trop de confiance.

JULIE
Je vous avoue, Madame, qu'il y a merveilleusement à profiter de tout ce que vous dites, c'est une école que votre conversation, et j'y viens tous les jours attraper quelque chose.


SCÈNE III

Criquet entre et annonce.

CRIQUET
Voilà Jeannot de Monsieur le Conseiller qui vous demande, Madame.

LA COMTESSE
Hé bien ! Petit coquin, voilà encore de vos âneries : un laquais qui saurait vivre, aurait été parler tout bas à la demoiselle suivante, qui serait venue dire doucement à l'oreille de sa maîtresse, Madame, voilà le laquais de Monsieur un tel qui demande à vous dire un mot, à quoi la maîtresse aurait répondu, faites-le entrer.

À Criquet qui reste bouche bée.

Allez !

Criquet sort et revient avec Jeannot, portant un panier.

CRIQUET
Entrez Jeannot !

LA COMTESSE
Autre lourderie.

À Jeannot.

Qu'y a-t-il, Laquais ? Que portes-tu là ?

JEANNOT
C'est Monsieur le Conseiller, Madame, qui vous souhaite le bonjour ; et, auparavant que de venir, vous envoie des poires de son jardin, avec ce petit mot d'écrit.

Il présente un billet et le panier.

LA COMTESSE
Prenant le billet et regardant les poires.
C'est du bon-chrétien, qui est fort beau. Andrée, faites porter cela à l'office.

Andrée prend le panier et sort.

La Comtesse cherche de la monnaie.

Tiens mon enfant voilà pour boire.

JEANNOT
Oh non, Madame.

LA COMTESSE
Tiens, te dis-je ?

JEANNOT
Mon maître m'a défendu, Madame, de rien prendre de vous.

LA COMTESSE
Cela ne fait rien.

JEANNOT
Pardonnez-moi, Madame.

CRIQUET
À Jeannot, bas.
Hé ! Prenez, Jeannot, si vous n'en voulez pas, vous me le baillerez.

LA COMTESSE
Dis à ton maître que je le remercie.

Jeannot s'en va. Criquet le suit en chuchotant.

CRIQUET
Donne-moi donc cela ?

JEANNOT
Oui, quelque sot.

CRIQUET
C'est moi qui te l'ai fait prendre.

JEANNOT
Je l'aurais bien pris sans toi.

Ils sortent en se chamaillant.

LA COMTESSE
À Julie.
Ce qui me plaît de ce Monsieur Tibaudier, c'est qu'il sait vivre avec les personnes de ma qualité, et qu'il est fort respectueux.


SCÈNE IV

Le Vicomte entre.

LE VICOMTE
Madame, je viens vous avertir que la comédie sera bientôt prête, et que, dans un quart d'heure, nous pouvons passer dans la salle.

LA COMTESSE
Je ne veux point de cohue au moins. Que l'on dise à mon Suisse qu'il ne laisse entrer personne.

LE VICOMTE
En ce cas, Madame, je vous déclare que je renonce à la comédie, et je n'y saurais prendre de plaisir, lorsque la compagnie n'est pas nombreuse. Croyez-moi, si vous voulez vous bien divertir, qu'on dise à vos gens de laisser entrer toute la ville.

LA COMTESSE
À Criquet qui passe.
Laquais, un siège.

À Le Vicomte, une fois assis.

Vous voilà venu à propos pour recevoir un petit sacrifice que je veux bien vous faire. Tenez, c'est un billet de Monsieur Tibaudier, qui m'envoie des poires. Je vous donne la liberté de le lire tout haut, je ne l'ai point encore vu.

LE VICOMTE
Prenant le billet.
Voici un billet du beau style, Madame, et qui mérite d'être bien écouté.

Il lit.

Madame, je n'aurais pas pu vous faire le présent que je vous envoie, si je ne recueillais pas plus de fruit de mon jardin, que j'en recueille de mon amour.

LA COMTESSE
Regardant le Vicomte.
Cela vous marque clairement qu'il ne se passe rien entre nous.

LE VICOMTE
Continue de lire.
Les poires ne sont pas encore bien mûres, mais elles en cadrent mieux avec la dureté de votre âme, qui par ses continuels dédains, ne me promet pas poires molles. Trouvez bon, Madame, que sans m'engager dans une énumération de vos perfections et charmes, qui me jetterait dans un progrès à l'infini, je conclue ce mot, en vous faisant considérer que je suis d'un aussi franc chrétien, que les poires que je vous envoie, puisque je rends le bien pour le mal, c'est-à-dire, Madame, pour m'expliquer plus intelligiblement, puisque je vous présente des poires de bon-chrétien, pour des poires d'angoisse, que vos cruautés, me font avaler tous les jours. Tibaudier, votre esclave indigne.

Il rend le billet.

Voilà, Madame, un billet à garder.

LA COMTESSE
Il y a peut-être quelque mot qui n'est pas de l'Académie ; mais j'y remarque un certain respect qui me plaît beaucoup.

JULIE
Vous avez raison, Madame, et Monsieur le Vicomte dût-il s'en offenser, j'aimerais un homme qui m'écrirait comme cela.


SCÈNE V

Monsieur Tibaudier entre avec timidité.

LA COMTESSE
Approchez, Monsieur Tibaudier, ne craignez point d'entrer. Votre billet a été bien reçu, aussi bien que vos poires, et voilà Madame qui parle pour vous contre votre rival.

MONSIEUR TIBAUDIER
Saluant.
Je lui suis bien obligé, Madame, et si elle a jamais quelque procès en notre siège, elle verra que je n'oublierai pas l'honneur qu'elle me fait, de se rendre auprès de vos beautés l'avocat de ma flamme.

JULIE
Vous n'avez pas besoin d'avocat, Monsieur, et votre cause est juste.

MONSIEUR TIBAUDIER
Ce néanmoins, Madame, bon droit a besoin d'aide, et j'ai sujet d'appréhender de me voir supplanté par un tel rival, et que Madame ne soit circonvenue par la qualité de Vicomte.

LE VICOMTE
J'espérais quelque chose, Monsieur Tibaudier, avant votre billet ; mais il me fait craindre pour mon amour.

MONSIEUR TIBAUDIER
Voici encore, Madame, deux petits versets, ou couplets, que j'ai composés à votre honneur et gloire.

LE VICOMTE
Ah ! Je ne pensais pas que Monsieur Tibaudier fût poète, et voilà pour m'achever, que ces deux petits versets-là.

LA COMTESSE
Il veut dire deux strophes.

À Criquet.

Laquais, donnez un siège à Monsieur Tibaudier.

Criquet apporte un pliant.

Un pliant, petit animal.

À Monsieur Tibaudier.

Monsieur Tibaudier, mettez-vous là, et nous lisez vos strophes.

MONSIEUR TIBAUDIER
S'asseyant et sortant un papier.

Une personne de qualité
Ravit mon âme ;
Elle a de la beauté,
J'ai de la flamme ;
Mais je la blâme
D'avoir de la fierté.

LE VICOMTE
Je suis perdu après cela.

LA COMTESSE
Le premier vers est beau : Une personne de qualité.

JULIE
Je crois qu'il est un peu trop long, mais on peut prendre une licence pour dire une belle pensée.

LA COMTESSE
Voyons l'autre strophe.

MONSIEUR TIBAUDIER
Je ne sais pas si vous doutez de mon parfait amour ;
Mais je sais bien que mon coeur, à toute heure
Veut quitter sa chagrine demeure,
Pour aller par respect faire au vôtre sa cour :
Après cela pourtant, sûre de ma tendresse,
Et de ma foi, dont unique est l'espèce,
Vous devriez à votre tour,
Vous contentant d'être Comtesse,
Vous dépouiller, en ma faveur, d'une peau de tigresse,
Qui couvre vos appas, la nuit comme le jour.

LE VICOMTE
Me voilà supplanté, moi, par Monsieur Tibaudier.

LA COMTESSE
Ne pensez pas vous moquer, pour des vers faits dans la province, ces vers-là sont fort beaux.

LE VICOMTE
Comment, Madame, me moquer ? Quoique son rival, je trouve ces vers admirables, et ne les appelle pas seulement deux strophes, comme vous, mais deux épigrammes, aussi bonnes que toutes celles de Martial.

LA COMTESSE
Quoi ? Martial fait-il des vers, je pensais qu'il ne fît que des gants ?

MONSIEUR TIBAUDIER
Ce n'est pas ce Martial-là, Madame ; c'est un auteur qui vivait il y a trente ou quarante ans.

LE VICOMTE
Monsieur Tibaudier a lu les auteurs, comme vous le voyez.

Se levant.

Mais allons voir, Madame, si ma musique et ma comédie, avec mes entrées de ballet, pourront combattre dans votre esprit les progrès des deux strophes et du billet que nous venons de voir.

LA COMTESSE
Il faut que mon fils le Comte soit de la partie, car il est arrivé ce matin de mon château avec son précepteur, que je vois là-dedans.

Elle désigne une porte.


SCÈNE VI

La Comtesse appelle vers la porte.

LA COMTESSE
Holà, Monsieur Bobinet, Monsieur Bobinet, approchez-vous du monde.

Monsieur Bobinet entre, avec des gestes compassés.

MONSIEUR BOBINET
Je donne le bon vêpre à toute l'honorable compagnie. Que désire Madame la Comtesse d'Escarbagnas de son très humble serviteur Bobinet ?

LA COMTESSE
À quelle heure, Monsieur Bobinet, êtes-vous parti d'Escarbagnas, avec mon fils le Comte ?

MONSIEUR BOBINET
À huit heures trois quarts, Madame, comme votre commandement me l'avait ordonné.

LA COMTESSE
Comment se portent mes deux autres fils, le Marquis, et le Commandeur ?

MONSIEUR BOBINET
Ils sont, Dieu grâce, Madame, en parfaite santé.

LA COMTESSE
Où est le Comte ?

MONSIEUR BOBINET
Dans votre belle chambre à alcôve, Madame.

LA COMTESSE
Que fait-il, Monsieur Bobinet ?

MONSIEUR BOBINET
Il compose un thème, Madame, que je viens de lui dicter, sur une épître de Cicéron.

LA COMTESSE
Faites-le venir, Monsieur Bobinet.

MONSIEUR BOBINET
Soit fait, Madame, ainsi que vous le commandez.

Il sort avec une révérence.

LE VICOMTE
Ce Monsieur Bobinet, Madame, a la mine fort sage, et je crois qu'il a de l'esprit.


SCÈNE VII

Monsieur Bobinet rentre, amenant par la main le jeune Comte, un garçonnet habillé avec recherche.

MONSIEUR BOBINET
Allons, Monsieur le Comte, faites voir que vous profitez des bons documents qu'on vous donne. La révérence à toute l'honnête assemblée.

Le Comte fait une révérence maladroite.

LA COMTESSE
Comte, saluez Madame.

Le Comte salue Julie.

Faites la révérence à Monsieur le Vicomte.

Il salue le Vicomte.

Saluez Monsieur le Conseiller.

Il salue Monsieur Tibaudier.

MONSIEUR TIBAUDIER
S'avançant.
Je suis ravi, Madame, que vous me concédiez la grâce d'embrasser Monsieur le Comte votre fils. On ne peut pas aimer le tronc, qu'on n'aime aussi les branches.

LA COMTESSE
Mon Dieu, Monsieur Tibaudier, de quelle comparaison vous servez-vous là ?

JULIE
En vérité, Madame, Monsieur le Comte a tout à fait bon air.

LE VICOMTE
Voilà un jeune gentilhomme qui vient bien dans le monde.

JULIE
Qui dirait que Madame eût un si grand enfant ?

LA COMTESSE
Hélas ! Quand je le fis, j'étais si jeune, que je me jouais encore avec une poupée.

JULIE
C'est Monsieur votre frère, et non pas Monsieur votre fils.

LA COMTESSE
À Monsieur Bobinet.
Monsieur Bobinet, ayez bien soin au moins de son éducation.

MONSIEUR BOBINET
Madame, je n'oublierai aucune chose pour cultiver cette jeune plante, dont vos bontés m'ont fait l'honneur de me confier la conduite, et je tâcherai de lui inculquer les semences de la vertu.

LA COMTESSE
Monsieur Bobinet, faites-lui un peu dire quelque petite galanterie de ce que vous lui apprenez.

MONSIEUR BOBINET
Au Comte.
Allons, Monsieur le Comte, récitez votre leçon d'hier au matin.

LE COMTE
D'une voix monotone.
Omne viro soli quod convenit esto virile.
Omne vi...

LA COMTESSE
L'interrompant.
Fi ! Monsieur Bobinet, quelles sottises est-ce que vous lui apprenez là ?

MONSIEUR BOBINET
C'est du latin, Madame, et la première règle de Jean Despautère.

LA COMTESSE
Mon Dieu, ce Jean Despautère là est un insolent, et je vous prie de lui enseigner du latin plus honnête que celui-là.

MONSIEUR BOBINET
Si vous voulez, Madame, qu'il achève, la glose expliquera ce que cela veut dire.

LA COMTESSE
Non, non, cela s'explique assez.

Criquet entre en courant.

CRIQUET
Les comédiens envoient dire qu'ils sont tout prêts.

LA COMTESSE
Se levant.
Allons nous placer.

À Monsieur Tibaudier.

Monsieur Tibaudier, prenez Madame.

Monsieur Tibaudier offre son bras à Julie. La Comtesse se tourne vers le Vicomte.

LE VICOMTE
Il est nécessaire de dire que cette comédie n'a été faite que pour lier ensemble les différents morceaux de musique, et de danse, dont on a voulu composer ce divertissement, et que...

LA COMTESSE
L'interrompant.
Mon Dieu voyons l'affaire, on a assez d'esprit pour comprendre les choses.

LE VICOMTE
À un laquais.
Qu'on commence le plus tôt qu'on pourra, et qu'on empêche, s'il se peut, qu'aucun fâcheux ne vienne troubler notre divertissement.

La compagnie commence à sortir. On entend les violons qui jouent dans la coulisse. Le rideau tombe lentement sur la fin de l'Acte I.


SCÈNE VIII

La Comtesse, Le Comte, Le Vicomte, Julie, Monsieur Harpin, Monsieur Tibaudier aux pieds de la comtesse, Monsieur Bobinet, Andrée. Monsieur Harpin, le Receveur, entre brusquement par le fond.

MONSIEUR HARPIN
Parbleu la chose est belle, et je me réjouis de voir ce que je vois.

LA COMTESSE
Se retournant, offensée.
Holà, Monsieur le Receveur, que voulez-vous donc dire avec l'action que vous faites ? Vient-on interrompre comme cela une comédie ?

MONSIEUR HARPIN
Morbleu, Madame, je suis ravi de cette aventure, et ceci me fait voir ce que je dois croire de vous, et l'assurance qu'il y a au don de votre coeur, et aux serments que vous m'avez faits de sa fidélité.

LA COMTESSE
Mais vraiment, on ne vient point ainsi se jeter au travers d'une comédie, et troubler un acteur qui parle.

MONSIEUR HARPIN
Eh têtebleu, la véritable comédie qui se fait ici, c'est celle que vous jouez, et si je vous trouble, c'est de quoi je me soucie peu.

LA COMTESSE
En vérité, vous ne savez ce que vous dites.

MONSIEUR HARPIN
Si fait morbleu je le sais bien, je le sais bien, morbleu, et...

LA COMTESSE
Eh fi, Monsieur, que cela est vilain de jurer de la sorte !

MONSIEUR HARPIN
Eh ventrebleu, s'il y a ici quelque chose de vilain, ce ne sont point mes jurements, ce sont vos actions, et il vaudrait bien mieux que vous jurassiez, vous, la tête, la mort et la sang, que de faire ce que vous faites avec Monsieur le Vicomte.

LE VICOMTE
Se levant.
Je ne sais pas, Monsieur le Receveur, de quoi vous vous plaignez, et si...

MONSIEUR HARPIN
Pour vous, Monsieur, je n'ai rien à vous dire, vous faites bien de pousser votre pointe, cela est naturel, je ne le trouve point étrange, et je vous demande pardon si j'interromps votre comédie ; mais vous ne devez point trouver étrange aussi que je me plaigne de son procédé, et nous avons raison tous deux de faire ce que nous faisons.

LE VICOMTE
Je n'ai rien à dire à cela, et ne sais point les sujets de plaintes, que vous pouvez avoir contre Madame la Comtesse d'Escarbagnas.

LA COMTESSE
Quand on a des chagrins jaloux, on n'en use point de la sorte, et l'on vient doucement se plaindre à la personne que l'on aime.

MONSIEUR HARPIN
Moi, me plaindre doucement ?

LA COMTESSE
Oui. L'on ne vient point crier de dessus un théâtre, ce qui se doit dire en particulier.

MONSIEUR HARPIN
J'y viens moi morbleu tout exprès, c'est le lieu qu'il me faut, et je souhaiterais que ce fût un théâtre public, pour vous dire avec plus d'éclat toutes vos vérités.

LA COMTESSE
Faut-il faire un si grand vacarme pour une comédie que Monsieur le Vicomte me donne ? Vous voyez que Monsieur Tibaudier, qui m'aime, en use plus respectueusement que vous.

MONSIEUR HARPIN
Monsieur Tibaudier en use comme il lui plaît, je ne sais pas de quelle façon Monsieur Tibaudier a été avec vous, mais Monsieur Tibaudier n'est pas un exemple pour moi, et je ne suis point d'humeur à payer les violons pour faire danser les autres.

LA COMTESSE
Mais vraiment, Monsieur le Receveur, vous ne songez pas à ce que vous dites, on ne traite point de la sorte les femmes de qualité, et ceux qui vous entendent croiraient qu'il y a quelque chose d'étrange entre vous et moi.

MONSIEUR HARPIN
Hé ventrebleu, Madame, quittons la faribole.

LA COMTESSE
Que voulez-vous donc dire, avec votre quittons la faribole ?

MONSIEUR HARPIN
Je veux dire que je ne trouve point étrange que vous vous rendiez au mérite de Monsieur le Vicomte : vous n'êtes pas la première femme qui joue dans le monde de ces sortes de caractères, et qui ait auprès d'elle un Monsieur le Receveur, dont on lui voit trahir et la passion, et la bourse pour le premier venu qui lui donnera dans la vue ; mais ne trouvez point étrange aussi que je ne sois point la dupe d'une infidélité si ordinaire aux coquettes du temps, et que je vienne vous assurer devant bonne compagnie que je romps commerce avec vous, et que Monsieur le Receveur ne sera plus pour vous Monsieur le Donneur.

LA COMTESSE
Cela est merveilleux, comme les amants emportés deviennent à la mode ; on ne voit autre chose de tous côtés. La, la, Monsieur le Receveur, quittez votre colère, et venez prendre place pour voir la comédie.

MONSIEUR HARPIN
Moi, morbleu prendre place, cherchez vos benêts à vos pieds. Je vous laisse, Madame la Comtesse, à Monsieur le Vicomte, et ce sera à lui que j'enverrai tantôt vos lettres. Voilà ma scène faite, voilà mon rôle joué. Serviteur à la compagnie.
Il fait un geste de salut moqueur et se dirige vers la sortie.

MONSIEUR TIBAUDIER
Se levant avec dignité.
Monsieur le Receveur, nous nous verrons autre part qu'ici, et je vous ferai voir que je suis au poil et à la plume.

MONSIEUR HARPIN
Se retournant.
Tu as raison, Monsieur Tibaudier.
Il sort.

LA COMTESSE
Pour moi je suis confuse de cette insolence.

LE VICOMTE
Les jaloux, Madame, sont comme ceux qui perdent leur procès, ils ont permission de tout dire. Prêtons silence à la comédie.
Ils se rassoient tous, comme pour regarder vers la scène.


SCÈNE DERNIÈRE

La Comtesse, Le Vicomte, Julie, Andrée, Monsieur Tibaudier. Jeannot entre en courant.

JEANNOT
Voilà un billet, Monsieur, qu'on nous a dit de vous donner vite.
Il tend un billet au Vicomte.

LE VICOMTE
Il lit :
« En cas que vous ayez quelque mesure à prendre, je vous envoie promptement un avis. La querelle de vos parents et de ceux de Julie vient d'être accommodée, et les conditions de cet accord, c'est le mariage de vous et d'elle. Bonsoir. »
Il relève la tête, rayonnant.
Ma foi, Madame, voilà notre comédie achevée aussi.

JULIE
Se levant, joyeuse.
Ah ! Cléante, quel bonheur ! Notre amour eût-il osé espérer un si heureux succès ?

LA COMTESSE
Stupéfaite.
Comment donc ? Qu'est-ce que cela veut dire ?

LE VICOMTE
Cela veut dire, Madame, que j'épouse Julie, et, si vous m'en croyez, pour rendre la comédie complète de tout point, vous épouserez Monsieur Tibaudier, et donnerez Mademoiselle Andrée à son laquais, dont il fera son valet de chambre.

LA COMTESSE
Outrée.
Quoi jouer de la sorte une personne de ma qualité ?

LE VICOMTE
C'est sans vous offenser, Madame, et les comédies veulent de ces sortes de choses.

LA COMTESSE
Après un moment de réflexion, avec dépit.
Oui, Monsieur Tibaudier, je vous épouse, pour faire enrager tout le monde.

MONSIEUR TIBAUDIER
S'inclinant profondément.
Ce m'est bien de l'honneur, Madame.

LE VICOMTE
Souffrez, Madame, qu'en enrageant, nous puissions voir ici le reste du spectacle.

Il fait un signe. La musique reprend. Tous les personnages restent figés dans leurs attitudes, regardant vers l'avant-scène, tandis que le rideau tombe.

FIN

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