L'ÉPREUVE

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Comédie

Lucidor, un riche jeune homme, est tombé amoureux d'Angélique, une simple bourgeoise de campagne, lors d'un séjour dans sa nouvelle terre. Pour s'assurer que l'inclination de la jeune fille est sincère et ne vise pas sa fortune, il met en place une épreuve : il présente son valet Frontin comme un ami riche et prétendant, afin d'observer la réaction d'Angélique. L'épreuve se complique avec les déclarations du fermier Maître Blaise, les soupçons de la suivante Lisette, et le désespoir d'Angélique qui se croit trompée par celui qu'elle aime vraiment.

Texte intégral de la pièce

L'ÉPREUVE


Le théâtre représente une salle dans une terre appartenant depuis peu à Lucidor, à la campagne.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE

LUCIDOR, FRONTIN, EN BOTTES ET EN HABIT DE MAÎTRE.

LUCIDOR
Entrons dans cette salle. Tu ne fais donc que d'arriver ?

FRONTIN
Je viens de mettre pied à terre à la première hôtellerie du village, j'ai demandé le chemin du château suivant l'ordre de votre lettre, et me voilà dans l'équipage que vous m'avez prescrit. De ma figure, qu'en dites-vous ?

Il se retourne.

Y reconnaissez-vous votre valet de chambre, et n'ai-je pas l'air un peu trop seigneur ?

LUCIDOR
Tu es comme il faut ; à qui t'es-tu adressé en entrant ?

FRONTIN
Je n'ai rencontré qu'un petit garçon dans la cour, et vous avez paru. À présent, que voulez-vous faire de moi et de ma bonne mine ?

LUCIDOR
Te proposer pour époux à une très aimable fille.

FRONTIN
Tout de bon ? Ma foi, Monsieur, je soutiens que vous êtes encore plus aimable qu'elle.

LUCIDOR
Eh ! Non, tu te trompes, c'est moi que la chose regarde.

FRONTIN
En ce cas-là, je ne soutiens plus rien.

LUCIDOR
Tu sais que je suis venu ici il y a près de deux mois pour y voir la terre que mon homme d'affaires m'a achetée ; j'ai trouvé dans le château une Madame Argante, qui en était comme la concierge, et qui est une petite bourgeoise de ce pays-ci. Cette bonne dame a une fille qui m'a charmé, et c'est pour elle que je veux te proposer.

FRONTIN, riant.
Pour cette fille que vous aimez ? La confidence est gaillarde ! Nous serons donc trois, vous traitez cette affaire-ci comme une partie de piquet.

LUCIDOR
Écoute-moi donc, j'ai dessein de l'épouser moi-même.

FRONTIN
Je vous entends bien, quand je l'aurai épousée.

LUCIDOR
Me laisseras-tu dire ? Je te présenterai sur le pied d'un homme riche et mon ami, afin de voir si elle m'aimera assez pour te refuser.

FRONTIN
Ah ! C'est une autre histoire ; et cela étant, il y a une chose qui m'inquiète.

LUCIDOR
Quoi ?

FRONTIN
C'est qu'en venant, j'ai rencontré près de l'hôtellerie une fille qui ne m'a pas aperçu, je pense, qui causait sur le pas d'une porte, mais qui m'a bien la mine d'être une certaine Lisette que j'ai connue à Paris, il y a quatre ou cinq ans, et qui était à une dame chez qui mon maître allait souvent. Je n'ai vu cette Lisette-là que deux ou trois fois ; mais comme elle était jolie, je lui en ai conté tout autant de fois que je l'ai vue, et cela vous grave dans l'esprit d'une fille.

LUCIDOR
Mais, vraiment, il y en a une chez Madame Argante de ce nom-là, qui est du village, qui y a toute sa famille, et qui a passé en effet quelque temps à Paris avec une dame du pays.

FRONTIN
Ma foi, Monsieur, la friponne me reconnaîtra ; il y a de certaines tournures d'hommes qu'on n'oublie point.

LUCIDOR
Tout le remède que j'y sache, c'est de payer d'effronterie, et de lui persuader qu'elle se trompe.

FRONTIN
Oh ! Pour de l'effronterie, je suis en fonds.

LUCIDOR
N'y a-t-il pas des hommes qui se ressemblent tant, qu'on s'y méprend ?

FRONTIN
Allons, je ressemblerai, voilà tout, mais dites-moi, Monsieur, souffririez-vous un petit mot de représentation ?

LUCIDOR
Parle.

FRONTIN
Quoique à la fleur de votre âge, vous êtes tout à fait sage et raisonnable, il me semble pourtant que votre projet est bien jeune.

LUCIDOR, fâché.
Hein ?

FRONTIN
Doucement, vous êtes le fils d'un riche négociant qui vous a laissé plus de cent mille livres de rente, et vous pouvez prétendre aux plus grands partis ; le minois dont vous parlez là est-il fait pour vous appartenir en légitime mariage ? Riche comme vous êtes, on peut se tirer de là à meilleur marché, ce me semble.

LUCIDOR
Tais-toi, tu ne connais point celle dont tu parles. Il est vrai qu'Angélique n'est qu'une simple bourgeoise de campagne ; mais originairement elle me vaut bien, et je n'ai pas l'entêtement des grandes alliances ; elle est d'ailleurs si aimable, et je démêle, à travers son innocence, tant d'honneur et tant de vertu en elle ; elle a naturellement un caractère si distingué, que, si elle m'aime, comme je le crois, je ne serai jamais qu'à elle.

FRONTIN
Comment ! Si elle vous aime ? Est-ce que cela n'est pas décidé ?

LUCIDOR
Non, il n'a pas encore été question du mot d'amour entre elle et moi ; je ne lui ai jamais dit que je l'aime ; mais toutes mes façons n'ont signifié que cela ; toutes les siennes n'ont été que des expressions du penchant le plus tendre et le plus ingénu. Je tombai malade trois jours après mon arrivée ; j'ai été même en quelque danger, je l'ai vue inquiète, alarmée, plus changée que moi ; j'ai vu des larmes couler de ses yeux, sans que sa mère s'en aperçut et, depuis que la santé m'est revenue, nous continuons de même ; je l'aime toujours, sans le lui dire, elle m'aime aussi, sans m'en parler, et sans vouloir cependant m'en faire un secret ; son coeur simple, honnête et vrai, n'en sait pas davantage.

FRONTIN
Mais vous, qui en savez plus qu'elle, que ne mettez-vous un petit mot d'amour en avant, il ne gâterait rien ?

LUCIDOR
Il n'est pas temps ; tout sûr que je suis de son coeur, je veux savoir à quoi je le dois ; et si c'est l'homme riche, ou seulement moi qu'on aime : c'est ce que j'éclaircirai par l'épreuve où je vais la mettre ; il m'est encore permis de n'appeler qu'amitié tout ce qui est entre nous deux, et c'est de quoi je vais profiter.

FRONTIN
Voilà qui est fort bien ; mais ce n'était pas moi qu'il fallait employer.

LUCIDOR
Pourquoi ?

FRONTIN
Oh ! Pourquoi ? Mettez-vous à la place d'une fille, et ouvrez les yeux, vous verrez pourquoi, il y a cent à parier contre un que je plairai.

LUCIDOR
Le sot ! Hé bien ! Si tu plais, j'y remédierai sur-le-champ, en te faisant connaître. As-tu apporté les bijoux ?

FRONTIN, fouillant dans sa poche.
Tenez, voilà tout.

LUCIDOR
Puisque personne ne t'a vu entrer, retire-toi avant que quelqu'un que je vois dans le jardin n'arrive, va t'ajuster, et ne parais que dans une heure ou deux.

FRONTIN
Si vous jouez de malheur, souvenez-vous que je vous l'ai prédit.

Il sort.


SCÈNE II

LUCIDOR, MAÎTRE BLAISE, QUI VIENT DOUCEMENT HABILLÉ EN RICHE FERMIER.

LUCIDOR
Il vient à moi, il paraît avoir à me parler.

MAÎTRE BLAISE
Je vous salue, Monsieur Lucidor. Eh bien ! Qu'est-ce ? Comment vous va ? Vous avez bonne mine à cette heure.

LUCIDOR
Oui je me porte assez bien, Monsieur Blaise.

MAÎTRE BLAISE
Faut convenir que voute maladie vous a bian fait du proufit ; vous velà, morgué ! Pus rougeaud, pus vermeille, ça réjouit, ça me plaît à voir.

LUCIDOR
Je vous en suis obligé.

MAÎTRE BLAISE
C'est que j'aime tant la santé des braves gens, alle est si recommandabe, surtout la vôtre, qui est la pus recommandabe de tout le monde.

LUCIDOR
Vous avez raison d'y prendre quelque intérêt, je voudrais pouvoir vous être utile à quelque chose.

MAÎTRE BLAISE
V oirement, cette utilité-là est belle et bonne ; et je vians tout justement vous prier de m'en gratifier d'une.

LUCIDOR
Voyons.

MAÎTRE BLAISE
Vous savez bian, Monsieur, que je fréquente chez Madame Argante, et sa fille Angélique, alle est gentille, au moins.

LUCIDOR
Assurément.

MAÎTRE BLAISE, riant.
Eh ! Eh ! Eh ! C'est, ne vous déplaise, que je vourais avoir sa gentillesse en mariage.

LUCIDOR
Vous aimez donc Angélique ?

MAÎTRE BLAISE
Ah ! Cette criature-là m'affole, j'en pards si peu d'esprit que j'ai ; quand il fait jour, je pense à elle ; quand il fait nuit, j'en rêve ; il faut du remède à ça, et je vians envars vous à celle fin, par voute moyen, pour l'honneur et le respect qu'on vous porte ici, sauf voute grâce, et si ça ne vous torne pas à importunité, de me favoriser de queuques bonnes paroles auprès de sa mère, dont j'ai itou besoin de la faveur.

LUCIDOR
Je vous entends, vous souhaitez que j'engage Madame Argante à vous donner sa fille. Et Angélique vous aime-t-elle ?

MAÎTRE BLAISE
Oh ! Dame, quand parfois je li conte ma chance, alle rit de tout son coeur, et me plante là, c'est bon signe, n'est-ce pas ?

LUCIDOR
Ni bon, ni mauvais ; au surplus, comme je crois que Madame Argante a peu de bien, que vous êtes fermier de plusieurs terres, fils de fermier vous-même...

MAÎTRE BLAISE
Et que je sis encore une jeunesse, je n'ons que trente ans, et d'humeur folichonne, un Roger-Bontemps.

LUCIDOR
Le parti pourrait convenir, sans une difficulté.

MAÎTRE BLAISE
Laqueulle ?

LUCIDOR
C'est qu'en revanche des soins que Madame Argante et toute sa maison ont eu de moi pendant ma maladie, j'ai songé à marier Angélique à quelqu'un de fort riche, qui va se présenter, qui ne veut précisément épouser qu'une fille de campagne, de famille honnête, et qui ne se soucie pas qu'elle ait du bien.

MAÎTRE BLAISE, se couvrant d'un air fâché.
Morgué ! Vous me faites là un vilain tour avec voute avisement, Monsieur Lucidor ; velà qui m'est bian rude, bian chagrinant et bian traître. Jarnigué ! Soyons bons, je l'approuve, mais ne foulons parsonne, je sis voute prochain autant qu'un autre, et ne faut pas peser sur ceti-ci, pour alléger ceti-là. Moi qui avais tant de peur que vous ne mouriez, c'était bian la peine de venir vingt fois demander : Comment va-t-il, comment ne va-t-il pas ? Velà-t-il pas une santé qui m'est bian chanceuse, après vous avoir mené moi-même ceti-là qui vous a tiré deux fois du sang, et qui est mon cousin, afin que vous le sachiez, mon propre cousin germain ; ma mère était sa tante, et jarni ! Ce n'est pas bian fait à vous.

LUCIDOR
Votre parenté avec lui n'ajoute rien à l'obligation que je vous ai.

MAÎTRE BLAISE
Sans compter que c'est cinq bonnes mille livres que vous m'ôtez comme un sou, et que la petite aura en mariage.

LUCIDOR
Calmez-vous, est-ce cela que vous en espérez ? Eh bien ! Je vous en donne douze pour en épouser une autre et pour vous dédommager du chagrin que je vous fais.

MAÎTRE BLAISE, étonné.
Quoi ! Douze mille livres d'argent sec ?

LUCIDOR
Oui, je vous les promets, sans vous ôter cependant la liberté de vous présenter pour Angélique ; au contraire, j'exige même que vous la demandiez à Madame Argante, je l'exige, entendez-vous ; car si vous plaisez à Angélique, je serais très fâché de la priver d'un homme qu'elle aimerait.

MAÎTRE BLAISE, se frottant les yeux de surprise.
Eh mais ! C'est comme un prince qui parle ! Douze mille livres ! Les bras m'en tombont, je ne saurais me ravoir ; allons, Monsieur, boutez-vous là, que je me prosterne devant vous, ni pus ni moins que devant un prodige.

LUCIDOR
Il n'est pas nécessaire, point de compliments, je vous tiendrai parole.

MAÎTRE BLAISE
Après que j'ons été si malappris, si brutal ! Eh ! Dites-moi, roi que vous êtes, si, par aventure, Angélique me chérit, j'aurons donc la femme et les douze mille francs avec ?

LUCIDOR
Ce n'est pas tout à fait cela, écoutez-moi, je prétends, vous dis-je, que vous vous proposiez pour Angélique, indépendamment du mari que je lui offrirai ; si elle vous accepte, comme alors je n'aurai fait aucun tort à votre amour, je ne vous donnerai rien ; si elle vous refuse, les douze mille francs sont à vous.

MAÎTRE BLAISE, vivement.
Alle me refusera, Monsieur, alle me refusera ; le ciel m'en fera la grâce, à cause de vous qui le désirez.

LUCIDOR
Prenez garde, je vois bien qu'à cause des douze mille francs, vous ne demandez déjà pas mieux que d'être refusé.

MAÎTRE BLAISE
Hélas ! Peut-être bian que la somme m'étourdit un petit brin ; j'en sis friand, je le confesse, alle est si consolante !

LUCIDOR
Je mets cependant encore une condition à notre marché, c'est que vous feigniez de l'empressement pour obtenir Angélique, et que vous continuiez de paraître amoureux d'elle.

MAÎTRE BLAISE
Oui, Monsieur, je serons fidèle à ça, mais j'ons bonne espérance de n'être pas daigne d'elle, et mêmement j'avons opinion, si alle osait, qu'alle vous aimerait pus que parsonne.

LUCIDOR
Moi, Maître Blaise ? Vous me surprenez, je ne m'en suis pas aperçu, vous vous trompez ; en tout cas, si elle ne veut pas de vous, souvenez-vous de lui faire ce petit reproche-là, je serais bien aise de savoir ce qui en est, par pure curiosité.

MAÎTRE BLAISE
An n'y manquera pas ; en li reprochera devant vous, drès que Monsieur le commande.

LUCIDOR
Et comme je ne vous crois pas mal à propos glorieux, vous me ferez plaisir aussi de jeter vos vues sur Lisette, que, sans compter les douze mille francs, vous ne vous repentirez pas d'avoir choisi, je vous en avertis.

MAÎTRE BLAISE
Hélas ! Il n'y a qu'à dire, an se revirera itou sur elle, je l'aimerai par mortification.

LUCIDOR
J'avoue qu'elle sert Madame Argante, mais elle n'est pas de moindre condition que les autres filles du village.

MAÎTRE BLAISE
Eh ! V oirement, alle en est née native.

LUCIDOR
Jeune et bien faite, d'ailleurs.

MAÎTRE BLAISE
Charmante. Monsieur verra l'appétit que je prends déjà pour elle.

LUCIDOR
Mais je vous ordonne une chose ; c'est de ne lui dire que vous l'aimez qu'après qu'Angélique se sera expliquée sur votre compte ; il ne faut pas que Lisette sache vos desseins auparavant.

MAÎTRE BLAISE
Laissez faire à Blaise, en li parlant, je li dirai des propos où elle ne comprenra rin ; la velà, vous plaît-il que je m'en aille ?

LUCIDOR
Rien ne vous empêche de rester.


SCÈNE III

LUCIDOR, MAÎTRE BLAISE, LISETTE.

LISETTE
Je viens d'apprendre, Monsieur, par le petit garçon de notre vigneron, qu'il vous était arrivé une visite de Paris.

LUCIDOR
Oui, c'est un de mes amis qui vient me voir.

LISETTE
Dans quel appartement du château souhaitez-vous qu'on le loge ?

LUCIDOR
Nous verrons quand il sera revenu de l'hôtellerie où il est retourné ; où est Angélique, Lisette ?

LISETTE
Il me semble l'avoir vue dans le jardin, qui s'amusait à cueillir des fleurs.

LUCIDOR, en montrant Maître Blaise.
Voici un homme qui est de bonne volonté pour elle, qui a grande envie de l'épouser, et je lui demandais si elle avait de l'inclination pour lui ; qu'en pensez-vous ?

MAÎTRE BLAISE
Oui, de queul avis êtes-vous touchant ça, belle brunette, m'amie ?

LISETTE
Eh mais ! Autant que j'en puis juger, mon avis est que jusqu'ici elle n'a rien dans le coeur pour vous.

MAÎTRE BLAISE, gaiement.
Rian du tout, c'est ce que je disais. Que Mademoiselle Lisette a de jugement !

LISETTE
Ma réponse n'a rien de trop flatteur, mais je ne saurais en faire une autre.

MAÎTRE BLAISE, cavalièrement.
Ctelle-là est belle et bonne, et je m'y accorde. J'aime qu'on soit franc, et en effet, queul mérite avons-je pour li plaire à cette enfant ?

LISETTE
Ce n'est pas que vous ne valiez votre prix, Monsieur Blaise, mais je crains que Madame Argante ne vous trouve pas assez de bien pour sa fille.

MAÎTRE BLAISE, riant.
Ça est vrai, pas assez de bian. Pus vous allez, mieux vous dites.

LISETTE
Vous me faites rire avec votre air joyeux.

LUCIDOR
C'est qu'il n'espère pas grand-chose.

MAÎTRE BLAISE
Oui, velà ce que c'est, et pis tout ce qui viant, je le prends.

À Lisette.

Le biau brin de fille que vous êtes !

LISETTE
La tête lui tourne, ou il y a là quelque chose que je n'entends pas.

MAÎTRE BLAISE
Stapendant, je me baillerai bian du tourment pour avoir Angélique, et il en pourra venir que je l'aurons, ou bian que je ne l'aurons pas, faut mettre les deux pour deviner juste.

LISETTE, en riant.
Vous êtes un très grand devin !

LUCIDOR
Quoi qu'il en soit, j'ai aussi un parti à lui offrir, mais un très bon parti, il s'agit d'un homme du monde, et voilà pourquoi je m'informe si elle n'aime personne.

LISETTE
Dès que vous vous mêlez de l'établir, je pense bien qu'elle s'en tiendra là.

LUCIDOR
Adieu, Lisette, je vais faire un tour dans la grande allée ; quand Angélique sera venue, je vous prie de m'en avertir. Soyez persuadée, à votre égard, que je ne m'en retournerai point à Paris sans récompenser le zèle que vous m'avez marqué.

LISETTE
Vous avez bien de la bonté, Monsieur.

LUCIDOR, bas à Maître Blaise, en s'en allant.
Ménagez vos termes avec Lisette, Maître Blaise.

MAÎTRE BLAISE
Aussi fais-je, je n'y mets pas le sens commun.


SCÈNE IV

MAÎTRE BLAISE, LISETTE.

LISETTE
Ce Monsieur Lucidor a le meilleur coeur du monde.

MAÎTRE BLAISE
Oh ! Un coeur magnifique, un coeur tout d'or ; au surplus, comment vous portez-vous, Mademoiselle Lisette ?

LISETTE, riant.
Eh ! Que voulez-vous dire avec votre compliment, Maître Blaise ? Vous tenez depuis un moment des discours bien étranges.

MAÎTRE BLAISE
Oui, j'ons des manières fantasques, et ça vous étonne, n'est-ce pas ? Je m'en doute bian.

Par réflexion.

Que vous êtes agriable !

LISETTE
Que vous êtes original avec votre agréable ! Comme il regarde ; en vérité, vous extravaguez.

MAÎTRE BLAISE
Tout au contraire, c'est ma prudence qui vous contemple.

LISETTE
Eh bien ! Contemplez, voyez, ai-je aujourd'hui le visage autrement fait que je l'avais hier ?

MAÎTRE BLAISE
Non, c'est moi qui le vois mieux que de coutume ; il est tout nouviau pour moi.

LISETTE, voulant s'en aller.
Eh ! Que le ciel vous bénisse.

MAÎTRE BLAISE, l'arrêtant.
Attendez donc.

LISETTE
Eh ! Que me voulez-vous ? C'est se moquer que de vous entendre ; on dirait que vous m'en contez ; je sais bien que vous êtes un fermier à votre aise, et que je ne suis pas pour vous, de quoi s'agit-il donc ?

MAÎTRE BLAISE
De m'acouter sans y voir goutte, et de dire à part vous : Ouais ! Faut qu'il y ait un secret à ça.

LISETTE
Et à propos de quoi, un secret ? Vous ne me dites rien d'intelligible.

MAÎTRE BLAISE
Non, c'est fait exprès, c'est résolu.

LISETTE
Voilà qui est bien particulier ; ne recherchez-vous pas Angélique ?

MAÎTRE BLAISE
Ça est itou conclu.

LISETTE
Plus je rêve, et plus je m'y perds.

MAÎTRE BLAISE
Faut que vous vous y perdiais.

LISETTE
Mais pourquoi me trouver si agréable ; par quel accident le remarquez-vous plus qu'à l'ordinaire ? Jusqu'ici vous n'avez pas pris garde si je l'étais ou non, croirai-je que vous êtes tombé subitement amoureux de moi ? Je ne vous en empêche pas.

MAÎTRE BLAISE, vite et vivement.
Je ne dis pas que je vous aime.

LISETTE, riant.
Que dites-vous donc ?

MAÎTRE BLAISE
Je ne vous dis pas que je ne vous aime point ; ni l'un ni l'autre, vous m'en êtes témoin ; j'ons donné ma parole, je marche droit en besogne, voyez-vous, il n'y a pas à rire à ça ; je ne dis rin, mais je pense, et je vais répétant : que vous êtes agriable !

LISETTE, étonnée et le regardant.
Je vous regarde à mon tour et, si je me figurais pas que vous êtes timbré, en vérité, je soupçonnerais que vous ne me haïssez pas.

MAÎTRE BLAISE
Oh ! soupçonnez, croyez, persuadez-vous, il n'y aura pas de mal, pourvu qu'il n'y ait pas de ma faute, et que ça vianne de vous toute seule sans que je vous aide.

LISETTE
Qu'est-ce que cela signifie ?

MAÎTRE BLAISE
Et mêmement, à vous parmis de m'aimer, par exemple, j'y consens encore ; si le coeur vous y porte, ne vous retenez pas, je vous lâche la bride là-dessus ; il n'y aura rian de pardu.

LISETTE
Le plaisant compliment ! Eh ! Quel avantage en tirerais-je ?

MAÎTRE BLAISE
Oh ! Dame, je sis bridé, mais ce n'est pas comme vous, je ne saurais parler pus clair ; voici venir Angélique, laissez-moi li toucher un petit mot d'affection, sans que ça empêche que vous soyez gentille.

LISETTE
Ma foi, votre tête est dérangée, Monsieur Blaise, je n'en rabats rien.


SCÈNE V

ANGÉLIQUE, LISETTE, MAÎTRE BLAISE.

ANGÉLIQUE, un bouquet à la main.
Bonjour, Monsieur Blaise. Est-il vrai, Lisette, qu'il est venu quelqu'un de Paris pour Monsieur Lucidor ?

LISETTE
Oui, à ce que j'ai su.

ANGÉLIQUE
Dit-on que ce soit pour l'emmener à Paris qu'on est venu ?

LISETTE
C'est ce que je ne sais pas, Monsieur Lucidor ne m'en a rien appris.

MAÎTRE BLAISE
Il n'y a pas d'apparence, il veut auparavant vous marier dans l'opulence, à ce qu'il dit.

ANGÉLIQUE
Me marier, Monsieur Blaise, et à qui donc, s'il vous plaît ?

MAÎTRE BLAISE
La personne n'a pas encore de nom.

LISETTE
Il parle vraiment d'un très grand mariage ; il s'agit d'un homme du monde, et il ne dit pas qui c'est, ni d'où il viendra.

ANGÉLIQUE, d'un air tendre et discret.
D'un homme du monde qu'il ne nomme pas !

LISETTE
Je vous rapporte ses propres termes.

ANGÉLIQUE
Eh bien ! je n'en suis pas inquiète, on le connaîtra tôt ou tard.

MAÎTRE BLAISE
Ce n'est pas moi, toujours.

ANGÉLIQUE
Oh ! Je le crois bien, ce serait là un beau mystère, vous n'êtes qu'un homme des champs, vous.

MAÎTRE BLAISE
Stapendant j'ons mes prétentions itou, mais je ne me cache pas, je dis mon nom, je me montre, en publiant que je suis amoureux de vous, vous le savez bian.

Lisette lève les épaules.

ANGÉLIQUE
Je l'avais oublié.

MAÎTRE BLAISE
Me velà pour vous en aviser derechef, vous souciez-vous un peu de ça, Mademoiselle Angélique ?

Lisette boude.

ANGÉLIQUE
Hélas ! Guère.

MAÎTRE BLAISE
Guère ! C'est toujours queuque chose. Prenez-y garde, au moins, car je vais me douter, sans façon, que je vous plais.

ANGÉLIQUE
Je ne vous le conseille pas, Monsieur Blaise ; car il me semble que non.

MAÎTRE BLAISE
Ah ! Bon ça ; velà qui se comprend ; c'est pourtant fâcheux, voyez-vous, ça me chagrine ; mais n'importe, ne vous gênez pas, je reviendrai tantôt pour savoir si vous désirez que j'en parle à Madame Argante, ou s'il faudra que je m'en taise ; ruminez ça à part vous, et faites à votre guise, bonjour.

Et à Lisette, à part.

Que vous êtes avenante !

LISETTE, en colère.
Quelle cervelle !


SCÈNE VI

LISETTE, ANGÉLIQUE.

ANGÉLIQUE
Heureusement, je ne crains pas son amour, quand il me demanderait à ma mère, il n'en sera pas plus avancé.

LISETTE
Lui ! c'est un conteur de sornettes qui ne convient pas à une fille comme vous.

ANGÉLIQUE
Je ne l'écoute pas ; mais dis-moi, Lisette, Monsieur Lucidor parle donc sérieusement d'un mari ?

LISETTE
Mais d'un mari distingué, d'un établissement considérable.

ANGÉLIQUE
Très considérable, si c'est ce que je soupçonne.

LISETTE
Et que soupçonnez-vous ?

ANGÉLIQUE
Oh ! Je rougirais trop, si je me trompais !

LISETTE
Ne serait-ce pas lui, par hasard, que vous vous imaginez être l'homme en question, tout grand seigneur qu'il est par ses richesses ?

ANGÉLIQUE
Bon, lui ! Je ne sais pas seulement moi-même ce que je veux dire, on rêve, on promène sa pensée, et puis c'est tout ; on le verra, ce mari, je ne l'épouserai pas sans le voir.

LISETTE
Quand ce ne serait qu'un de ses amis, ce serait toujours une grande affaire ; à propos, il m'a recommandé d'aller l'avertir quand vous seriez venue, et il m'attend dans l'allée.

ANGÉLIQUE
Eh ! Va donc ; à quoi t'amuses-tu là ? Pardi, tu fais bien les commissions qu'on te donne, il n'y sera peut-être plus.

LISETTE
Tenez, le voilà lui-même.


SCÈNE VII

ANGÉLIQUE, LUCIDOR, LISETTE.

LUCIDOR
Y a-t-il longtemps que vous êtes ici, Angélique ?

ANGÉLIQUE
Non, Monsieur, il n'y a qu'un moment que je sais que vous avez envie de me parler, et je la querellais de ne me l'avoir pas dit plus tôt.

LUCIDOR
Oui, j'ai à vous entretenir d'une chose assez importante.

LISETTE
Est-ce en secret ? M'en irai-je ?

LUCIDOR
Il n'y a pas de nécessité que vous restiez.

ANGÉLIQUE
Aussi bien je crois que ma mère aura besoin d'elle.

LISETTE
Je me retire donc.


SCÈNE VIII

LUCIDOR, ANGÉLIQUE.

Lucidor regarde attentivement Angélique.

ANGÉLIQUE, en riant.
À quoi songez-vous donc en me considérant si fort ?

LUCIDOR
Je songe que vous embellissez tous les jours.

ANGÉLIQUE
Ce n'était pas de même quand vous étiez malade. À propos, je sais que vous aimez les fleurs, et je pensais à vous aussi en cueillant ce petit bouquet ; tenez, Monsieur, prenez-le.

Les yeux baissés, elle fait la révérence en donnant son bouquet.

LUCIDOR
Je ne le prendrai que pour vous le rendre, j'aurai plus de plaisir à vous le voir.

ANGÉLIQUE prend.
Et moi, à cette heure que je l'ai reçu, je l'aime mieux qu'auparavant.

LUCIDOR
Vous ne répondez jamais rien que d'obligeant.

ANGÉLIQUE
Ah ! Cela est si aisé avec de certaines personnes ; mais que me voulez-vous donc ?

LUCIDOR
Vous donner des témoignages de l'extrême amitié que j'ai pour vous, à condition qu'avant tout, vous m'instruirez de l'état de votre coeur.

ANGÉLIQUE
Hélas ! Le compte en sera bientôt fait ! Je ne vous en dirai rien de nouveau ; ôtez notre amitié que vous savez bien, il n'y a rien dans mon coeur, que je sache, je n'y vois qu'elle.

LUCIDOR
Vos façons de parler me font tant de plaisir, que j'en oublie presque ce que j'ai à vous dire.

ANGÉLIQUE
Comment faire ? Vous oublierez donc toujours, à moins que je ne me taise ; je ne connais point d'autre secret.

LUCIDOR
Je n'aime point ce secret-là ; mais poursuivons : il n'y a encore environ que sept semaines que je suis ici.

ANGÉLIQUE
Y a-t-il tant que cela ? Que le temps passe vite ! Après ?

LUCIDOR
Et je vois quelquefois bien des jeunes gens du pays qui vous font la cour ; lequel de tous distinguez-vous parmi eux ? Confiez-moi ce qui en est comme au meilleur ami que vous ayez.

ANGÉLIQUE
Je ne sais pas, Monsieur, pourquoi vous pensez que j'en distingue, des jeunes gens qui me font la cour ; est-ce que je les remarque ? Est-ce que je les vois ? Ils perdent donc bien leur temps.

LUCIDOR
Je vous crois, Angélique.

ANGÉLIQUE
Je ne me souciais d'aucun quand vous êtes venu ici, et je ne m'en soucie pas davantage depuis que vous y êtes, assurément.

LUCIDOR
Êtes-vous aussi indifférente pour maître Blaise, ce jeune fermier qui veut vous demander en mariage, à ce qu'il m'a dit ?

ANGÉLIQUE
Il me demandera en ce qu'il lui plaira, mais, en un mot, tous ces gens-là me déplaisent depuis le premier jusqu'au dernier, principalement lui, qui me reprochait, l'autre jour, que nous nous parlions trop souvent tous deux, comme s'il n'était pas bien naturel de se plaire plus en votre compagnie qu'en la sienne ; que cela est sot !

LUCIDOR
Si vous ne haïssez pas de me parler, je vous le rends bien, ma chère Angélique : quand je ne vous vois pas, vous me manquez, et je vous cherche.

ANGÉLIQUE
Vous ne cherchez pas longtemps, car je reviens bien vite, et ne sors guère.

LUCIDOR
Quand vous êtes revenue, je suis content.

ANGÉLIQUE
Et moi, je ne suis pas mélancolique.

LUCIDOR
Il est vrai, je vois avec joie que votre amitié répond à la mienne.

ANGÉLIQUE
Oui, mais malheureusement vous n'êtes pas de notre village, et vous retournerez peut-être bientôt à votre Paris, que je n'aime guère. Si j'étais à votre place, il me viendrait plutôt chercher que je n'irais le voir.

LUCIDOR
Eh ! Qu'importe que j'y retourne ou non, puisqu'il ne tiendra qu'à vous que nous y soyons tous deux ?

ANGÉLIQUE
Tous deux, Monsieur Lucidor ! Eh mais ! Contez-moi donc comme quoi.

LUCIDOR
C'est que je vous destine un mari qui y demeure.

ANGÉLIQUE
Est-il possible ? Ah çà, ne me trompez pas, au moins, tout le coeur me bat ; loge-t-il avec vous ?

LUCIDOR
Oui, Angélique ; nous sommes dans la même maison.

ANGÉLIQUE
Ce n'est pas assez, je n'ose encore être bien aise en toute confiance. Quel homme est-ce ?

LUCIDOR
Un homme très riche.

ANGÉLIQUE
Ce n'est pas là le principal ; après.

LUCIDOR
Il est de mon âge et de ma taille.

ANGÉLIQUE
Bon ; c'est ce que je voulais savoir.

LUCIDOR
Nos caractères se ressemblent, il pense comme moi.

ANGÉLIQUE
Toujours de mieux en mieux, que je l'aimerai !

LUCIDOR
C'est un homme tout aussi uni, tout aussi sans façon que je le suis.

ANGÉLIQUE
Je n'en veux point d'autre.

LUCIDOR
Qui n'a ni ambition, ni gloire, et qui n'exigera de celle qu'il épousera que son coeur.

ANGÉLIQUE, vivement.
Il l'aura, Monsieur Lucidor, il l'aura, il l'a déjà ; je l'aime autant que vous, ni plus ni moins.

LUCIDOR
Vous aurez le sien, Angélique, je vous en assure, je le connais ; c'est tout comme s'il vous le disait lui-même.

ANGÉLIQUE
Eh ! Sans doute, et moi je réponds aussi comme s'il était là.

LUCIDOR
Ah ! Que de l'humeur dont il est, vous allez le rendre heureux !

ANGÉLIQUE
Ah ! Je vous promets bien qu'il ne sera pas heureux tout seul.

LUCIDOR
Adieu, ma chère Angélique ; il me tarde d'entretenir votre mère et d'avoir son consentement. Le plaisir que me fait ce mariage ne me permet pas de différer davantage ; mais avant que je vous quitte, acceptez de moi ce petit présent de noce que j'ai droit de vous offrir, suivant l'usage, et en qualité d'ami ; ce sont de petits bijoux que j'ai fait venir de Paris.

Il lui donne un écrin.

ANGÉLIQUE
Et moi je les prends, parce qu'ils y retourneront avec vous, et que nous y serons ensemble ; mais il ne fallait point de bijoux, c'est votre amitié qui est le véritable.

LUCIDOR
Adieu, belle Angélique ; votre mari ne tardera pas à paraître.

ANGÉLIQUE
Courez donc, afin qu'il vienne plus vite.

Lucidor sort.


SCÈNE IX

ANGÉLIQUE, LISETTE.

LISETTE
Eh bien ! Mademoiselle, êtes-vous instruite ? À qui vous marie-t-on ?

ANGÉLIQUE
À lui, ma chère Lisette, à lui-même, et je l'attends.

LISETTE
À lui, dites-vous ? Et quel est donc cet homme qui s'appelle lui par excellence ? Est-ce qu'il est ici ?

ANGÉLIQUE
Eh ! Tu as dû le rencontrer ; il va trouver ma mère.

LISETTE
Je n'ai vu que Monsieur Lucidor, et ce n'est pas lui qui vous épouse.

ANGÉLIQUE
Eh ! Si fait, voilà vingt fois que je te le répète ; si tu savais comme nous nous sommes parlé, comme nous nous entendions bien sans qu'il ait dit : C'est moi ! Mais cela était si clair, si clair, si agréable, si tendre !...

LISETTE
Je ne l'aurais jamais imaginé, mais le voici encore.


SCÈNE X

LUCIDOR, FRONTIN, LISETTE, ANGÉLIQUE.

LUCIDOR
Je reviens, belle Angélique ; en allant chez votre mère, j'ai trouvé Monsieur qui arrivait, et j'ai cru qu'il n'y avait rien de plus pressé que de vous l'amener ; c'est lui, c'est ce mari pour qui vous êtes si favorablement prévenue, et qui, par le rapport de nos caractères, est en effet un autre moi-même ; il m'a apporté aussi le portrait d'une jeune et jolie personne qu'on veut me faire épouser à Paris.

Il le lui présente.

Jetez les yeux dessus : comment le trouvez-vous ?

ANGÉLIQUE, d'un air mourant, le repousse.
Je ne m'y connais pas.

LUCIDOR
Adieu, je vous laisse ensemble, et je cours chez Madame Argante.

Il s'approche d'elle.

Êtes-vous contente ?

Angélique, sans lui répondre, tire la boîte aux bijoux et la lui rend sans le regarder : elle la met dans sa main ; et il s'arrête comme surpris et sans la lui remettre, après quoi il sort.


SCÈNE XI

ANGÉLIQUE, FRONTIN, LISETTE.

Angélique reste immobile ; Lisette tourne autour de Frontin avec surprise ; et Frontin paraît embarrassé.

FRONTIN, à Angélique après un long silence.
Mademoiselle, l'étonnante immobilité où je vous vois intimide extrêmement mon inclination naissante ; vous me découragez tout à fait, et je sens que je perds la parole.

LISETTE
Mademoiselle est immobile, vous muet, et moi stupéfaite ; j'ouvre les yeux, je regarde, et je n'y comprends rien.

ANGÉLIQUE, tristement.
Lisette, qui est-ce qui l'aurait cru ?

LISETTE
Je ne le crois pas, moi qui le vois.

FRONTIN
Si la charmante Angélique daignait seulement jeter un regard sur moi, je crois que je ne lui ferais point de peur, et peut-être y reviendrait-elle : on s'accoutume aisément à me voir, j'en ai l'expérience, essayez-en.

ANGÉLIQUE, sans le regarder.
Je ne saurais ; ce sera pour une autre fois. Lisette, tenez compagnie à Monsieur, je lui demande pardon, je ne me sens pas bien ; j'étouffe, et je vais me retirer dans ma chambre.

Elle sort.


SCÈNE XII

LISETTE, FRONTIN.

FRONTIN, à part.
Mon mérite a manqué son coup.

LISETTE, à part.
C'est Frontin, c'est lui-même.

FRONTIN, les premiers mots à part.
Voici le plus fort de ma besogne ici ;

Haut

Ma mie, que dois-je conjecturer d'un aussi langoureux accueil ?

Elle ne répond pas, et le regarde. Il continue

Eh bien ! Répondez donc. Allez-vous me dire aussi que ce sera pour une autre fois ?

LISETTE
Monsieur, ne t'ai-je pas vu quelque part ?

FRONTIN
Comment donc ? Ne t'ai-je pas vu quelque part ? Ce village-ci est bien familier.

LISETTE, à part les premiers mots.
Est-ce que je me tromperais ?

Haut

Monsieur, excusez-moi ; mais n'avez-vous jamais été à Paris chez une Madame Dorman, où j'étais ?

FRONTIN
Qu'est-ce que c'est que Madame Dorman ? Dans quel quartier ?

LISETTE
Du côté de la place Maubert, chez un marchand de café, au second.

FRONTIN
Une place Maubert, une Madame Dorman, un second ! Non, mon enfant, je ne connais point cela, et je prends toujours mon café chez moi.

LISETTE
Je ne dis plus mot, mais j'avoue que je vous ai pris pour Frontin, et il faut que je me fasse toute la violence du monde pour m'imaginer que ce n'est point lui.

FRONTIN
Frontin ! Mais c'est un nom de valet.

LISETTE
Oui, Monsieur, et il m'a semblé que c'était toi... Que c'était vous, dis-je.

FRONTIN
Quoi ! toujours des tu et des toi ! Vous me lassez à la fin.

LISETTE
J'ai tort, mais tu lui ressembles si fort !... Eh ! Monsieur, pardon. Je retombe toujours ; quoi ! Tout de bon, ce n'est pas toi... je veux dire, ce n'est pas vous ?

FRONTIN, riant.
Je crois que le plus court est d'en rire moi-même ; allez, ma fille, un homme moins raisonnable et de moindre étoffe se fâcherait ; mais je suis trop au-dessus de votre méprise, et vous me divertiriez beaucoup, n'était le désagrément qu'il y a d'avoir une physionomie commune avec ce coquin-là. La nature pouvait se passer de lui donner le double de la mienne, et c'est un affront qu'elle m'a fait, mais ce n'est pas votre faute ; parlons de votre maîtresse.

LISETTE
Oh ! Monsieur, n'y ayez point de regret ; celui pour qui je vous prenais est un garçon fort aimable, fort amusant, plein d'esprit et d'une très jolie figure.

FRONTIN
J'entends bien, la copie est parfaite.

LISETTE
Si parfaite que je n'en reviens point, et tu serais le plus grand maraud... Monsieur, je me brouille encore, la ressemblance m'emporte.

FRONTIN
Ce n'est rien, je commence à m'y faire : ce n'est pas à moi à qui vous parlez.

LISETTE
Non, Monsieur, c'est à votre copie, et je voulais dire qu'il aurait grand tort de me tromper ; car je voudrais de tout mon coeur que ce fût lui ; je crois qu'il m'aimait, et je le regrette.

FRONTIN
Vous avez raison, il en valait bien la peine.

Et à part.

Que cela est flatteur !

LISETTE
Voilà qui est bien particulier ; à chaque fois que vous parlez, il me semble l'entendre.

FRONTIN
Vraiment, il n'y a rien là de surprenant ; dès qu'on se ressemble, on a le même son de voix, et volontiers les mêmes inclinations ; il vous aimait, dites-vous, et je ferais comme lui, sans l'extrême distance qui nous sépare.

LISETTE
Hélas ! Je me réjouissais en croyant l'avoir retrouvé.

FRONTIN, à part le premier mot.
Oh ?... Tant d'amour sera récompensé, ma belle enfant, je vous le prédis ; en attendant, vous ne perdrez pas tout, je m'intéresse à vous et je vous rendrai service ; ne vous mariez point sans me consulter.

LISETTE
Je sais garder un secret ; Monsieur, dites-moi si c'est toi...

FRONTIN, en s'en allant.
Allons, vous abusez de ma bonté ; il est temps que je me retire.

À part, en s'en allant.

Ouf, le rude assaut !


SCÈNE XIII

LISETTE, SEULE.

LISETTE
Je m'y suis pris de toutes façons, et ce n'est pas lui sans doute, mais il n'y a jamais rien eu de pareil. Quand ce serait lui, au reste, Maître Blaise est bien un autre parti, s'il m'aime.


SCÈNE XIV

LISETTE, MAÎTRE BLAISE.

MAÎTRE BLAISE
Eh bien ! Fillette, à quoi en suis-je avec Angélique ?

LISETTE
Au même état où vous étiez tantôt.

MAÎTRE BLAISE, en riant.
Eh mais ! Tant pire, ma grande fille.

LISETTE
Ne me direz-vous point ce que peut signifier le tant pis que vous dites en riant ?

MAÎTRE BLAISE
C'est que je ris de tout, mon poulet.

LISETTE
En tout cas, j'ai un avis à vous donner ; c'est qu'Angélique ne paraît pas disposée à accepter le mari que Monsieur Lucidor lui destine, et qui est ici, et que si, dans ces circonstances, vous continuez à la rechercher, apparemment vous l'obtiendrez.

MAÎTRE BLAISE, tristement.
Croyez-vous ? Eh mais ! Tant mieux.

LISETTE
Oh ! Vous m'impatientez avec vos tant mieux si tristes, vos tant pis si gaillards, et le tout en m'appelant ma grande fille et mon poulet ; il faut, s'il vous plaît, que j'en aie le coeur net, Monsieur Blaise : pour la dernière fois, est-ce que vous m'aimez ?

MAÎTRE BLAISE
Il n'y a pas encore de réponse à ça.

LISETTE
Vous vous moquez donc de moi ?

MAÎTRE BLAISE
V'là une mauvaise pensée.

LISETTE
Avez-vous toujours dessein de demander Angélique en mariage ?

MAÎTRE BLAISE
Le micmac le requiert.

LISETTE
Le micmac ! Et si on vous la refuse, en serez-vous fâché ?

MAÎTRE BLAISE, riant.
Oui-da.

LISETTE
En vérité, dans l'incertitude où vous me tenez de vos sentiments, que voulez-vous que je réponde aux douceurs que vous me dites ? Mettez-vous à ma place.

MAÎTRE BLAISE
Boutez-vous à la mienne.

LISETTE
Eh ! Quelle est-elle ? Car si vous êtes de bonne foi, si effectivement vous m'aimez...

MAÎTRE BLAISE, riant.
Oui, je suppose...

LISETTE
Vous jugez bien que je n'aurai pas le coeur ingrat.

MAÎTRE BLAISE, riant.
Hé, hé, hé... Lorgnez-moi un peu, que je voie si ça est vrai.

LISETTE
Qu'en ferez-vous ?

MAÎTRE BLAISE, riant.
Hé, hé... Je le garde. La gentille enfant, queu dommage de laisser ça dans la peine !

LISETTE
Quelle obscurité ! Voilà Madame Argante et Monsieur Lucidor ; il est apparemment question du mariage d'Angélique avec l'amant qui lui est venu ; la mère voudra qu'elle l'épouse ; et si elle obéit, comme elle y sera peut-être obligée, il ne sera plus nécessaire que vous la demandiez ; ainsi, retirez-vous, je vous prie.

MAÎTRE BLAISE
Oui, mais je sis d'obligation aussi de revenir voir ce qui en est, pour me comporter à l'avenant.

LISETTE, fâchée.
Encore ! Oh ! Votre énigme est d'une impertinence qui m'indigne.

MAÎTRE BLAISE, riant et s'en allant.
C'est pourtant douze mille francs qui vous fâchent.

LISETTE, le voyant aller.
Douze mille francs ! Où va-t-il prendre ce qu'il dit là ? Je commence à croire qu'il y a quelque motif à cela.


SCÈNE XV

MADAME ARGANTE, LUCIDOR, FRONTIN, LISETTE.

MADAME ARGANTE, en entrant, à Frontin.
Eh ! Monsieur, ne vous rebutez point, il n'est pas possible qu'Angélique ne se rende, il n'est pas possible.

À Lisette.

Lisette, vous étiez présente quand Monsieur a vu ma fille ; est-il vrai qu'elle ne l'ait pas bien reçu ? Qu'a-t-elle donc dit ? Parlez ; a-t-il lieu de se plaindre ?

LISETTE
Non, Madame, je ne me suis point aperçu de mauvaise réception ; il n'y a eu qu'un étonnement naturel à une jeune et honnête fille, qui se trouve, pour ainsi dire, mariée dans la minute ; mais pour le peu que Madame la rassure, et s'en mêle, il n'y aura pas la moindre difficulté.

LUCIDOR
Lisette a raison, je pense comme elle.

MADAME ARGANTE
Eh ! Sans doute ; elle est si jeune et si innocente !

FRONTIN
Madame, le mariage en impromptu étonne l'innocence, mais ne l'afflige pas, et votre fille est allée se trouver mal dans sa chambre.

MADAME ARGANTE
Vous verrez, Monsieur, vous verrez... Allez, Lisette, dites-lui que je lui ordonne de venir tout à l'heure. Amenez-la ici ; partez.

Lisette part.


SCÈNE XVI

MADAME ARGANTE, LUCIDOR, FRONTIN.

MADAME ARGANTE, à Frontin.
Il faut avoir la bonté de lui pardonner ces premiers mouvements-là, Monsieur, ce ne sera rien.

FRONTIN
Vous avez beau dire, on a eu tort de m'exposer à cette aventure-ci ; il est fâcheux à un galant homme, à qui tout Paris jette ses filles à la tête, et qui les refuse toutes, de venir lui-même essuyer les dédains d'une jeune citoyenne de village, à qui on ne demande précisément que sa figure en mariage. Votre fille me convient fort ; et je rends grâces à mon ami de l'avoir retenue ; mais il fallait, en m'appelant, me tenir sa main si prête et si disposée que je n'eusse qu'à tendre la mienne pour la recevoir ; point d'autre cérémonie.

LUCIDOR
Je n'ai pas dû deviner l'obstacle qui se présente.

MADAME ARGANTE
Eh ! Messieurs, un peu de patience ; regardez-la, dans cette occasion-ci, comme un enfant.


SCÈNE XVII

LUCIDOR, FRONTIN, ANGÉLIQUE, LISETTE, MADAME ARGANTE.

MADAME ARGANTE
Approchez, Mademoiselle, approchez, n'êtes-vous pas bien sensible à l'honneur que vous fait Monsieur, de venir vous épouser, malgré votre peu de fortune et la médiocrité de votre état ?

FRONTIN
Rayons ce mot d'honneur, mon amour et ma galanterie le désapprouvent.

MADAME ARGANTE
Non, Monsieur, je dis la chose comme elle est ; répondez, ma fille.

ANGÉLIQUE
Ma mère...

MADAME ARGANTE
Vite donc !

FRONTIN
Point de ton d'autorité, sinon je reprends mes bottes et monte à cheval.

À Angélique.

Vous ne m'avez pas encore regardé, fille aimable, vous n'avez point encore vu ma personne, vous la rebutez sans la connaître ; voyez-la pour la juger.

ANGÉLIQUE
Monsieur...

MADAME ARGANTE
Monsieur !... Ma mère ! Levez la tête.

FRONTIN
Silence, maman, voilà une réponse entamée.

LISETTE
Vous êtes trop heureuse, Mademoiselle, il faut que vous soyez née coiffée.

ANGÉLIQUE, vivement.
En tout cas, je ne suis pas née babillarde.

FRONTIN
Vous n'en êtes que plus rare ; allons, Mademoiselle, reprenez haleine, et prononcez.

MADAME ARGANTE
Je dévore ma colère.

LUCIDOR
Que je suis mortifié !

FRONTIN, à Angélique.
Courage ! Encore un effort pour achever.

ANGÉLIQUE
Monsieur, je ne vous connais point.

FRONTIN
La connaissance est si tôt faite en mariage, c'est un pays où l'on va si vite...

MADAME ARGANTE
Comment ? Étourdie, ingrate que vous êtes !

FRONTIN
Ah ! Ah ! Madame Argante, vous avez le dialogue d'une rudesse insoutenable.

MADAME ARGANTE
Je sors, je ne pourrais pas me retenir, mais je la déshérite, si elle continue de répondre aussi mal aux obligations que nous vous avons, Messieurs. Depuis que Monsieur Lucidor est ici, son séjour n'a été marqué pour nous que par des bienfaits ; pour comble de bonheur, il procure à ma fille un mari tel qu'elle ne pouvait pas l'espérer, ni pour le bien, ni pour le rang, ni pour le mérite...

FRONTIN
Tout doux, appuyez légèrement sur le dernier.

MADAME ARGANTE, en s'en allant.
Et, merci de ma vie ! Qu'elle l'accepte, ou je la renonce.

Elle sort


SCÈNE XVIII

LUCIDOR, FRONTIN, ANGÉLIQUE, LISETTE.

LISETTE
En vérité, Mademoiselle, on ne saurait vous excuser ; attendez-vous qu'il vienne un prince ?

FRONTIN
Sans vanité, voici mon apprentissage ; en fait de refus, je ne connaissais pas cet affront-là.

LUCIDOR
Vous savez, belle Angélique, que je vous ai d'abord consulté sur ce mariage ; je n'y ai pensé que par zèle pour vous, et vous m'en avez paru satisfaite.

ANGÉLIQUE
Oui, Monsieur, votre zèle est admirable, c'est la plus belle chose du monde, et j'ai tort, je suis une étourdie, mais laissez-moi dire. À cette heure que ma mère n'y est plus, et que je suis un peu plus hardie, il est juste que je parle à mon tour, et je commence par vous, Lisette ; c'est que je vous prie de vous taire, entendez-vous ; il n'y a rien ici qui vous regarde ; quand il vous viendra un mari, vous en ferez ce qu'il vous plaira, sans que je vous en demande compte, et je ne vous dirai point sottement, ni que vous êtes née coiffée, ni que vous êtes trop heureuse, ni que vous attendez un prince, ni d'autres propos aussi ridicules que vous m'avez tenus, sans savoir ni quoi, ni qu'est-ce.

FRONTIN
Sur sa part, je devine la mienne.

ANGÉLIQUE
La vôtre est toute prête, Monsieur. Vous êtes honnête homme, n'est-ce pas ?

FRONTIN
C'est en quoi je brille.

ANGÉLIQUE
Vous ne voudrez pas causer du chagrin à une fille qui ne vous a jamais fait de mal, cela serait cruel et barbare.

FRONTIN
Je suis l'homme du monde le plus humain, vos pareilles en ont mille preuves.

ANGÉLIQUE
C'est bien fait, je vous dirai donc, Monsieur, que je serais mortifiée s'il fallait vous aimer, le coeur me le dit ; on sent cela ; non que vous ne soyez fort aimable, pourvu que ce ne soit pas moi qui vous aime ; je ne finirai point de vous louer quand ce sera pour une autre ; je vous prie de prendre en bonne part ce que je vous dis là, j'y vais de tout mon coeur ; ce n'est pas moi qui ai été vous chercher, une fois ; je ne songeais pas à vous, et si je l'avais pu, il ne m'en aurait pas plus coûté de vous crier : Ne venez pas ! que de vous dire : Allez-vous-en.

FRONTIN
Comme vous me le dites ?

ANGÉLIQUE
Oh ! Sans doute, et le plus tôt sera le mieux. Mais que vous importe ? Vous ne manquerez pas de filles ; quand on est riche, on en a tant qu'on veut, à ce qu'on dit, au lieu que naturellement je n'aime pas l'argent ; j'aimerais mieux en donner que d'en prendre ; c'est là mon humeur.

FRONTIN
Elle est bien opposée à la mienne ; à quelle heure voulez-vous que je parte ?

ANGÉLIQUE
Vous êtes bien honnête ; quand il vous plaira, je ne vous retiens point, il est tard, à cette heure, mais il fera beau demain.

FRONTIN, à Lucidor.
Mon grand ami, voilà ce qu'on appelle un congé bien conditionné, et je le reçois, sauf vos conseils, qui me régleront là-dessus cependant ; ainsi, belle ingrate, je diffère encore mes derniers adieux.

ANGÉLIQUE
Quoi, Monsieur ! Ce n'est pas fait ? Pardi ! vous avez bon courage !

Pendant que Frontin s'en va.

Votre ami n'a guère de coeur, il me demande à quelle heure il partira, et il reste.


SCÈNE XIX

LUCIDOR, ANGÉLIQUE, LISETTE.

LUCIDOR
Il n'est pas si aisé de vous quitter, Angélique ; mais je vous débarrasserai de lui.

LISETTE
Quelle perte ! Un homme qui lui faisait sa fortune !

LUCIDOR
Il y a des antipathies insurmontables ; si Angélique est dans ce cas-là, je ne m'étonne point de son refus, et je ne renonce pas au projet de l'établir avantageusement.

ANGÉLIQUE
Eh, Monsieur ! Ne vous en mêlez pas. Il y a des gens qui ne font que nous porter guignon.

LUCIDOR
Vous porter guignon, avec les intentions que j'ai ! Et qu'avez-vous à reprocher à mon amitié ?

ANGÉLIQUE, à part.
Son amitié, le méchant homme !

LUCIDOR
Dites-moi de quoi vous vous plaignez.

ANGÉLIQUE
Moi, Monsieur, me plaindre ! Eh ! Qui est-ce qui y songe ? Où sont les reproches que je vous fais ? Me voyez-vous fâchée ? Je suis très contente de vous ; vous en agissez on ne peut pas mieux ; comment donc ! Vous m'offrez des maris tant que j'en voudrai ; vous m'en faites venir de Paris sans que j'en demande : y a-t-il rien là de plus obligeant, de plus officieux ? Il est vrai que je laisse là tous vos mariages ; mais aussi il ne faut pas croire, à cause de vos rares bontés, qu'on soit obligé, vite et vite, de se donner au premier venu que vous attirerez de je ne sais où, et qui arrivera tout botté pour m'épouser sur votre parole ; il ne faut pas croire cela, je suis fort reconnaissante, mais je ne suis pas idiote.

LUCIDOR
Quoi que vous en disiez, vos discours ont une aigreur que je ne sais à quoi attribuer, et que je ne mérite point.

LISETTE
Ah ! J'en sais bien la cause, moi, si je voulais parler.

ANGÉLIQUE
Hem ! Qu'est-ce que c'est que cette science que vous avez ? Que veut-elle dire ? Écoutez, Lisette, je suis naturellement douce et bonne ; un enfant a plus de malice que moi ; mais si vous me fâchez, vous m'entendez bien ? Je vous promets de la rancune pour mille ans.

LUCIDOR
Si vous ne vous plaignez pas de moi, reprenez donc ce petit présent que je vous avais fait, et que vous m'avez rendu sans me dire pourquoi.

ANGÉLIQUE
Pourquoi ? C'est qu'il n'est pas juste que je l'aie. Le mari et les bijoux étaient pour aller ensemble, et en rendant l'un, je rends l'autre. Vous voilà bien embarrassé ; gardez cela pour cette charmante beauté dont on vous a apporté le portrait.

LUCIDOR
Je lui en trouverai d'autres ; reprenez ceux-ci.

ANGÉLIQUE
Oh ! Qu'elle garde tout, Monsieur, je les jetterais.

LISETTE
Et moi je les ramasserai.

LUCIDOR
C'est-à-dire que vous ne voulez pas que je songe à vous marier, et que, malgré ce que vous m'avez dit tantôt, il y a quelque amour secret dont vous me faites mystère.

ANGÉLIQUE
Eh mais, cela se peut bien, oui, Monsieur, voilà ce que c'est, j'en ai pour un homme d'ici, et quand je n'en aurais pas, j'en prendrais tout exprès demain pour avoir un mari à ma fantaisie.


SCÈNE XX

LUCIDOR, ANGÉLIQUE, LISETTE, MAÎTRE BLAISE.

MAÎTRE BLAISE
Je requiers la parmission d'interrompre, pour avoir la déclaration de voute darnière volonté, Mademoiselle, retenez-vous voute amoureux nouviau venu ?

ANGÉLIQUE
Non, laissez-moi.

MAÎTRE BLAISE
Me retenez-vous, moi ?

ANGÉLIQUE
Non.

MAÎTRE BLAISE
Une fois, deux fois, me voulez-vous ?

ANGÉLIQUE
L'insupportable homme !

LISETTE
Êtes-vous sourd, Maître Blaise ? Elle vous dit que non.

MAÎTRE BLAISE, à Lisette.
Oui, ma mie.

À Lucidor.

Ah çà, Monsieur, je vous prends à témoin comme quoi je l'aime, comme quoi alle me repousse, que, si elle ne me prend pas, c'est sa faute, et que ce n'est pas sur moi qu'il en faut jeter l'endosse.

À Lisette, à part.

Bonjour, poulet.

Et puis à tous.

Au demeurant, ça ne me surprend point ; Mademoiselle Angélique en refuse deux, alle en refuserait trois ; alle en refuserait un boissiau ; il n'y en a qu'un qu'alle envie, tout le reste est du fretin pour alle, hormis Monsieur Lucidor, que j'ons deviné drès le commencement.

ANGÉLIQUE, outrée.
Monsieur Lucidor !

MAÎTRE BLAISE
Li-même, n'ons-je pas vu que vous pleuriez quand il fut malade, tant vous aviez peur qu'il ne devînt mort ?

LUCIDOR
Je ne croirai jamais ce que vous dites là ; Angélique pleurait par amitié pour moi ?

ANGÉLIQUE
Comment, vous ne croirez pas ! Vous ne seriez pas un homme de bien de le croire. M'accuser d'aimer, à cause que je pleure ; à cause que je donne des marques de bon coeur ! Eh mais ! Je pleure tous les malades que je vois, je pleure pour tout ce qui est en danger de mourir ; si mon oiseau mourait devant moi, je pleurerais ; dira-t-on que j'ai de l'amour pour lui ?

LISETTE
Passons, passons là-dessus ; car, à vous parler franchement, je l'ai cru de même.

ANGÉLIQUE
Quoi ! Vous aussi, Lisette ? Vous m'accablez, vous me déchirez. Eh ! Que vous ai-je fait ? Quoi ! Un homme qui ne songe point à moi, qui veut me marier à tout le monde, et je l'aimerais, moi, qui ne pourrais pas le souffrir s'il m'aimait, moi qui ai de l'inclination pour un autre ? J'ai donc le coeur bien bas, bien misérable ; ah ! Que l'affront qu'on me fait m'est sensible !

LUCIDOR
Mais en vérité, Angélique, vous n'êtes pas raisonnable ; ne voyez-vous pas que ce sont nos petites conversations qui ont donné lieu à cette folie qu'on a rêvée, et qu'elle ne mérite pas votre attention ?

ANGÉLIQUE
Hélas ! Monsieur, c'est par discrétion que je ne vous ai pas dit ma pensée ; mais je vous aime si peu, que, si je ne me retenais pas, je vous haïrais, depuis ce mari que vous avez mandé de Paris ; oui, Monsieur, je vous haïrais, je ne sais trop même si je ne vous hais pas, je ne voudrais pas jurer que non, car j'avais de l'amitié pour vous, et je n'en ai plus ; est-ce là des dispositions pour aimer ?

LUCIDOR
Je suis honteux de la douleur où je vous vois, avez-vous besoin de vous défendre, dès que vous en aimez un autre, tout n'est-il pas dit ?

MAÎTRE BLAISE
Un autre galant ? Alle serait, morgué ! bian en peine de le montrer.

ANGÉLIQUE
En peine ? Eh bien ! Puisqu'on m'obstine, c'est justement lui qui parle, cet indigne.

LUCIDOR
Je l'ai soupçonné.

MAÎTRE BLAISE
Moi !

LISETTE
Bon ! Cela n'est pas vrai.

ANGÉLIQUE
Quoi ! Je ne sais pas l'inclination que j'ai ? Oui, c'est lui, je vous dis que c'est lui !

MAÎTRE BLAISE
Ah ! Çà, Mademoiselle, ne badinons point ; ça n'a ni rime ni raison. Par votre foi, est-ce ma personne qui vous a pris le coeur ?

ANGÉLIQUE
Oh ! Je l'ai assez dit. Oui, c'est vous, malhonnête que vous êtes ! Si vous ne m'en croyez pas, je ne m'en soucie guère.

MAÎTRE BLAISE
Eh mais ! Jamais voute mère n'y consentira.

ANGÉLIQUE
Vraiment, je le sais bien.

MAÎTRE BLAISE
Et pis, vous m'avez rebuté d'abord, j'ai compté là-dessus, moi, je me sis arrangé autrement.

ANGÉLIQUE
Eh bien ! Ce sont vos affaires.

MAÎTRE BLAISE
On n'a pas un coeur qui va et qui vient comme une girouette : faut être fille pour ça ; on se fie à des refus.

ANGÉLIQUE
Oh ! Accommodez-vous, benêt.

MAÎTRE BLAISE
Sans compter que je ne sis pas riche.

LUCIDOR
Ce n'est pas là ce qui embarrassera, et j'aplanirai tout ; puisque vous avez le bonheur d'être aimé, Maître Blaise, je donne vingt mille francs en faveur de ce mariage, je vais en porter la parole à Madame Argante, et je reviens dans le moment vous en rendre la réponse.

ANGÉLIQUE
Comme on me persécute !

LUCIDOR
Adieu, Angélique, j'aurai enfin la satisfaction de vous avoir mariée selon votre coeur, quelque chose qu'il m'en coûte.

ANGÉLIQUE
Je crois que cet homme-là me fera mourir de chagrin.


SCÈNE XXI

MAÎTRE BLAISE, ANGÉLIQUE, LISETTE.

LISETTE
Ce Monsieur Lucidor est un grand marieur de filles ; à quoi vous déterminez-vous, Maître Blaise ?

MAÎTRE BLAISE, après avoir rêvé.
Je dis qu'ous êtes toujours bian jolie, mais que ces vingt mille francs vous font grand tort.

LISETTE
Hum ! Le vilain procédé !

ANGÉLIQUE, à Maître Blaise, d'un air languissant.
Est-ce que vous aviez quelque dessein pour elle ?

MAÎTRE BLAISE
Oui, je n'en fais pas le fin.

ANGÉLIQUE, languissante.
Sur ce pied-là, vous ne m'aimez pas.

MAÎTRE BLAISE
Si fait da : ça m'avait un peu quitté, mais je vous r'aime chèrement à cette heure.

ANGÉLIQUE, toujours languissante.
À cause des vingt mille francs ?

MAÎTRE BLAISE
À cause de vous, et pour l'amour d'eux.

ANGÉLIQUE
Vous avez donc intention de les recevoir ?

MAÎTRE BLAISE
Pargué ! À voute avis ?

ANGÉLIQUE
Et moi je vous déclare que, si vous les prenez, que je ne veux point de vous.

MAÎTRE BLAISE
En veci bian d'un autre !

ANGÉLIQUE
Il y aurait trop de lâcheté à vous de prendre de l'argent d'un homme qui a voulu me marier à un autre, qui m'a offensée en particulier en croyant que je l'aimais, et qu'on dit que j'aime moi-même.

LISETTE
Mademoiselle a raison ; j'approuve tout à fait ce qu'elle dit là.

MAÎTRE BLAISE
Mais acoutez donc le bon sens, si je ne prends pas les vingt mille francs, vous me perdrez, vous ne m'aurez point, voute mère ne voura point de moi.

ANGÉLIQUE
Eh bien ! Si elle ne veut point de vous, je vous laisserai.

MAÎTRE BLAISE, inquiet.
Est-ce votre dernier mot ?

ANGÉLIQUE
Je ne changerai jamais.

MAÎTRE BLAISE
Ah ! Me velà biau garçon.

Il retourne à Lisette.


SCÈNE XXII

LUCIDOR, MAÎTRE BLAISE, ANGÉLIQUE, LISETTE.

LUCIDOR
Votre mère consent à tout, belle Angélique j'en ai sa parole, et votre mariage avec Maître Blaise est conclu, moyennant les vingt mille francs que je donne. Ainsi vous n'avez qu'à venir tous deux l'en remercier.

MAÎTRE BLAISE
Point du tout ; il y a un autre vartigo qui la tiant ; elle a de l'aversion pour le magot de vingt mille francs, à cause de vous qui les délivrez : alle ne veut point de moi si je les prends, et je veux du magot avec alle.

ANGÉLIQUE, s'en allant.
Et moi je ne veux plus de qui que ce soit au monde.

LUCIDOR
Arrêtez, de grâce, chère Angélique. Laissez-nous, vous autres.

MAÎTRE BLAISE, prenant Lisette sous le bras, à Lucidor.
Noute premier marché tiant-il toujours ?

LUCIDOR
Oui, je vous le garantis.

MAÎTRE BLAISE
Que le ciel vous conserve en joie ;

À Lisette.

Je vous fiance donc fillette.


SCÈNE XXIII

LUCIDOR, ANGÉLIQUE.

LUCIDOR
Vous pleurez, Angélique ?

ANGÉLIQUE
C'est que ma mère sera fâchée, et puis j'ai eu assez de confusion pour cela.

LUCIDOR
À l'égard de votre mère, ne vous en inquiétez pas, je la calmerai ; mais me laisserez-vous la douleur de n'avoir pu vous rendre heureuse ?

ANGÉLIQUE
Oh ! Voilà qui est fini ; je ne veux rien d'un homme qui m'a donné le renom que je l'aimais toute seule.

LUCIDOR
Je ne suis point l'auteur des idées qu'on a eu là-dessus.

ANGÉLIQUE
On ne m'a point entendue me vanter que vous m'aimiez, quoique je l'eusse pu croire aussi bien que vous, après toutes les amitiés et toutes les manières que vous avez eues pour moi, depuis que vous êtes ici, je n'ai pourtant pas abusé de cela ; vous n'en avez pas agi de même, et je suis la dupe de ma bonne foi.

LUCIDOR
Quand vous auriez pensé que je vous aimais, quand vous m'auriez cru pénétré de l'amour le plus tendre, vous ne vous seriez pas trompée.

Angélique ici redouble ses pleurs et sanglote davantage. Lucidor continue.

Et pour achever de vous ouvrir mon coeur, je vous avoue que je vous adore, Angélique.

ANGÉLIQUE
Je n'en sais rien ; mais si jamais je viens à aimer quelqu'un, ce ne sera pas moi qui lui chercherai des filles en mariage, je le laisserai plutôt mourir garçon.

LUCIDOR
Hélas ! Angélique, sans la haine que vous m'avez déclarée, et qui m'a paru si vraie, si naturelle, j'allais me proposer moi-même.

Lucidor revenant

Mais qu'avez-vous donc encore à soupirer ?

ANGÉLIQUE
Vous dites que je vous hais, n'ai-je pas raison ? Quand il n'y aurait que ce portrait de Paris qui est dans votre poche.

LUCIDOR
Ce portrait n'est qu'une feinte ; c'est celui d'une soeur que j'ai.

ANGÉLIQUE
Je ne pouvais pas deviner.

LUCIDOR
Le voici, Angélique ; et je vous le donne.

ANGÉLIQUE
Qu'en ferai-je, si vous n'y êtes plus ? Un portrait ne guérit de rien.

LUCIDOR
Et si je restais, si je vous demandais votre main, si nous ne nous quittions de la vie ?

ANGÉLIQUE
Voilà du moins ce qu'on appelle parler, cela.

LUCIDOR
Vous m'aimez donc ?

ANGÉLIQUE
Ai-je jamais fait autre chose ?

LUCIDOR, se mettant tout à fait à genoux.
Vous me transportez, Angélique.


SCÈNE XXIV

MAÎTRE BLAISE, LISETTE, ANGÉLIQUE, LUCIDOR, MADAME ARGANTE, FRONTIN.

MADAME ARGANTE
Eh ! Bien ! Monsieur ; mais que vois-je ? Vous êtes aux genoux de ma fille, je pense ?

LUCIDOR
Oui Madame, et je l'épouse dès aujourd'hui, si vous y consentez.

MADAME ARGANTE, charmée.
Vraiment, que de reste, Monsieur, c'est bien de l'honneur à nous tous, et il ne manquera rien à la joie où je suis, si Monsieur...

Montrant Frontin.

Qui est votre ami, demeure aussi le nôtre.

FRONTIN
Je suis de si bonne composition, que ce sera moi qui vous verserai à boire à table.

À Lisette.

Ma reine, puisque vous aimiez tant Frontin, et que je lui ressemble, j'ai envie de l'être.

LISETTE
Ah ! Coquin, je t'entends bien, mais tu l'es trop tard.

MAÎTRE BLAISE
Je ne pouvons nous quitter, il y a douze mille francs qui nous suivent.

MADAME ARGANTE
Que signifie donc cela ?

LUCIDOR
Je vous l'expliquerai tout à l'heure ; qu'on fasse venir les violons du village, et que la journée finisse par des danses.


Divertissement

MADAME ARGANTE
Maris jaloux, tendres amants,
Dormez sur la foi des serments,
Qu'aucun soupçon ne vous émeuve ;
Croyez l'objet de vos amours,
Car on ne gagne pas toujours
A la mettre à l'épreuve.

LISETTE
Avoir le coeur de son mari,
Qu'il tienne lieu d'un favori,
Quel bonheur d'en fournir la preuve !
Blaise me donne du souci ;
Mais en revanche, Dieu merci,
Je le mets à l'épreuve.

FRONTIN
Vous qui courez après l'hymen,
Pour éloigner tout examen,
Prenez toujours fille pour veuve ;
Si l'amour trompe en ce moment,
C'est du moins agréablement :
Quelle charmante épreuve !

MAÎTRE BLAISE
Que Mathuraine ait de l'humeur,
Et qu'al me refuse son coeur,
Qu'il vente, qu'il tonne ou qu'il pleuve,
Que le froid gèle notre vin,
Je n'en prenons point de chagrin,
Je somme à toute épreuve.

LISETTE
Vous qui tenez dans vos filets
Chaque jour de nouveaux objets,
Soit fille, soit femme, soit veuve,
Vous croyez prendre, et l'on vous prend.
Gardez-vous d'un coeur qui se rend
À la première épreuve.

ANGÉLIQUE
Ah ! que l'hymen paraît charmant
Quand l'époux est toujours amant !
Mais jusqu'ici la chose est neuve :
Que l'on verrait peu de maris,
Si le sort nous avait permis
De les prendre à l'épreuve !

FIN

Autres œuvres de MARIVAUX, Pierre de