LE TRIOMPHE DE L'AMOUR
Le théâtre représente une maison d'Hermocrate, avec ses jardins.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE
Léonide, sous le nom de Phocion ; Corine, sous le nom d'Hermidas.
PHOCION
Nous voici, je pense, dans les jardins du philosophe Hermocrate.
HERMIDAS
Mais, Madame, ne trouvera-t-on pas mauvais que nous soyons entrées si hardiment ici, nous qui n'y connaissons personne ?
PHOCION
Non, tout est ouvert ; et d'ailleurs nous venons pour parler au maître de la maison. Restons dans cette allée en nous promenant, j'aurai le temps de te dire ce qu'il faut à présent que tu saches.
HERMIDAS
Ah ! Il y a longtemps que je n'ai respiré si à mon aise ! Mais, Princesse, faites-moi la grâce tout entière ; si vous voulez me donner un régal bien complet, laissez-moi le plaisir de vous interroger moi-même à ma fantaisie.
PHOCION
Comme tu voudras.
HERMIDAS
D'abord, vous quittez votre cour et la ville, et vous venez ici avec peu de suite, dans une de vos maisons de campagne, où vous voulez que je vous suive.
PHOCION
Fort bien.
HERMIDAS
Et comme vous savez que, par amusement, j'ai appris à peindre, à peine y sommes-nous quatre ou cinq jours, que, vous enfermant un matin avec moi, vous me montrez deux portraits, dont vous me demandez des copies en petit et dont l'un est celui d'un homme de quarante-cinq ans, et l'autre celui d'une femme d'environ trente-cinq, tous deux d'assez bonne mine.
PHOCION
Cela est vrai.
HERMIDAS
Laissez-moi dire : quand ces copies sont finies, vous faites courir le bruit que vous êtes indisposée, et qu'on ne vous voit pas ; ensuite vous m'habillez en homme, vous en prenez l'attirail vous-même ; et puis nous sortons incognito toutes deux dans cet équipage-là, vous, avec le nom de Phocion, moi, avec celui d'Hermidas, que vous me donnez ; et après un quart d'heure de chemin, nous voilà dans les jardins du philosophe Hermocrate, avec la philosophie de qui je ne crois pas que vous ayez rien à démêler.
PHOCION
Plus que tu ne penses !
HERMIDAS
Or, que veut dire cette feinte indisposition, ces portraits copiés ? Qu'est-ce que c'est que cet homme et cette femme qu'ils représentent ? Que signifie la mascarade où nous sommes ? Que nous importent les jardins d'Hermocrate ? Que voulez-vous faire de lui ? Que voulez-vous faire de moi ? Où allons-nous ? Que deviendrons-nous ? A quoi tout cela aboutira-t-il ? Je ne saurais le savoir trop tôt, car je m'en meurs.
PHOCION
Ecoute-moi avec attention. Tu sais par quelle aventure je règne en ces lieux ; j'occupe une place qu'autrefois Léonidas, frère de mon père, usurpa sur Cléomène son souverain, parce que ce prince, dont il commandait alors les armées, devint, pendant son absence, amoureux de sa maîtresse, et l'enleva. Léonidas, outré de douleur, et chéri des soldats, vint comme un furieux attaquer Cléomène, le prit avec la Princesse son épouse, et les enferma tous deux. Au bout de quelques années, Cléomène mourut, aussi bien que la Princesse son épouse, qui ne lui survécut que six mois et qui, en mourant, mit au monde un prince qui disparut, et qu'on eut l'adresse de soustraire à Léonidas, qui n'en découvrit jamais la moindre trace, et qui mourut enfin sans enfants, regretté du peuple qu'il avait bien gouverné, et qui vit tranquillement succéder son frère, à qui je dois la naissance, et au rang de qui j'ai succédé moi-même.
HERMIDAS
Oui ; mais tout cela ne dit encore rien de notre déguisement, ni des portraits dont j'ai fait la copie, et voilà ce que je veux savoir.
PHOCION
Doucement : ce Prince, qui reçut la vie dans la prison de sa mère, qu'une main inconnue enleva dès qu'il fut né, et dont Léonidas ni mon père n'ont jamais entendu parler, j'en ai des nouvelles, moi.
HERMIDAS
Le ciel en soit loué ! Vous l'aurez donc bientôt en votre pouvoir.
PHOCION
Point du tout ; c'est moi qui vais me remettre au sien.
HERMIDAS
Vous, Madame ! vous n'en ferez rien, je vous jure ; je ne le souffrirai jamais : comment donc ?
PHOCION
Laisse-moi achever. Ce Prince est depuis dix ans chez le sage Hermocrate, qui l'a élevé, et à qui Euphrosine, parente de Cléomène, le confia, sept ou huit ans après qu'il fut sorti de prison ; et tout ce que je te dis là, je le sais d'un domestique qui était, il n'y a pas longtemps, au service d'Hermocrate, et qui est venu m'en informer en secret, dans l'espoir d'une récompense.
HERMIDAS
N'importe, il faut s'en assurer, Madame.
PHOCION
Ce n'est pourtant pas là le parti que j'ai pris ; un sentiment d'équité, et je ne sais quelle inspiration m'en ont fait prendre un autre. J'ai d'abord voulu voir Agis (c'est le nom du Prince). J'appris qu'Hermocrate et lui se promenaient tous les jours dans la forêt qui est à côté de mon château. Sur cette instruction, j'ai quitté, comme tu sais, la ville ; je suis venue ici, j'ai vu Agis dans cette forêt, à l'entrée de laquelle j'avais laissé ma suite. Le domestique qui m'y attendait me montra ce Prince lisant dans un endroit du bois assez épais. Jusque-là j'avais bien entendu parler de l'amour ; mais je n'en connaissais que le nom. Figure-toi, Corine, un assemblage de tout ce que les Grâces ont de noble et d'aimable ; à peine t'imagineras-tu les charmes et de la figure et de la physionomie d'Agis.
HERMIDAS
Ce que je commence à imaginer de plus clair, c'est que ces charmes-là pourraient bien avoir mis les nôtres en campagne.
PHOCION
J'oublie de te dire que, lorsque je me retirais, Hermocrate parut ; car ce domestique, en se cachant, me dit que c'était lui, et ce philosophe s'arrêta pour me prier de lui dire si la Princesse ne se promenait pas dans la forêt ; ce qui me marqua qu'il ne me connaissait point. Je lui répondis, assez déconcertée, qu'on disait qu'elle y était, et je m'en retournai au château.
HERMIDAS
Voilà, certes, une aventure bien singulière.
PHOCION
Le parti que j'ai pris l'est encore davantage ; je n'ai feint d'être indisposée et de ne voir personne, que pour être libre de venir ici ; je vais, sous le nom du jeune Phocion, qui voyage, me présenter à Hermocrate, comme attiré par l'estime de sa sagesse ; je le prierai de me laisser passer quelque temps avec lui, pour profiter de ses leçons ; je tâcherai d'entretenir Agis, et de disposer son cœur à mes fins. Je suis née d'un sang qu'il doit haïr ; ainsi je lui cacherai mon nom ; car de quelques charmes dont on me flatte, j'ai besoin que l'amour, avant qu'il me connaisse, les mette à l'abri de la haine qu'il a sans doute pour moi.
HERMIDAS
Oui ; mais, Madame, si, sous votre habit d'homme, Hermocrate allait reconnaître cette dame à qui il a parlé dans la forêt, vous jugez bien qu'il ne vous gardera pas chez lui.
PHOCION
J'ai pourvu à tout, Corine, et s'il me reconnaît, tant pis pour lui ; je lui garde un piège, dont j'espère que toute sa sagesse ne le défendra pas. Je serai pourtant fâchée qu'il me réduise à la nécessité de m'en servir ; mais le but de mon entreprise est louable, c'est l'amour et la justice qui m'inspirent. J'ai besoin de deux ou trois entretiens avec Agis, tout ce que je fais est pour les avoir : je n'en attends pas davantage, mais il me les faut ; et si je ne puis les obtenir qu'aux dépens du philosophe, je n'y saurais que faire.
HERMIDAS
Et cette sœur qui est avec lui, et dont apparemment l'humeur doit être austère, consentira-t-elle au séjour d'un étranger aussi jeune et d'aussi bonne mine que vous ?
PHOCION
Tant pis pour elle aussi, si elle me fait obstacle ; je ne lui ferai pas plus de quartier qu'à son frère.
HERMIDAS
Mais, Madame, il faudra que vous les trompiez tous deux ; car j'entends ce que vous voulez dire ; cet artifice-là ne vous choque-t-il pas ?
PHOCION
Il me répugnerait, sans doute, malgré l'action louable qu'il a pour motif ; mais il me vengera d'Hermocrate et de sa sœur qui méritent que je les punisse ; qui, depuis qu'Agis est avec eux, n'ont travaillé qu'à lui inspirer de l'aversion pour moi, qu'à me peindre sous les traits les plus odieux, et le tout sans me connaître, sans savoir le fond de mon âme, ni tout ce que le ciel a pu y verser de vertueux. C'est eux qui ont soulevé tous les ennemis qu'il m'a fallu combattre, qui m'en soulèvent encore de nouveaux. Voilà ce que le domestique m'a rapporté d'après l'entretien qu'il surprit. Eh d'où vient tout le mal qu'ils me font ? Est-ce parce que j'occupe un trône usurpé ? Mais ce n'est pas moi qui en suis l'usurpatrice. D'ailleurs, à qui l'aurais-je rendu ? Je n'en connaissais pas l'héritier légitime ; il n'a jamais paru, on le croit mort. Quel tort n'ont-ils donc pas ? Non, Corine, je n'ai point de scrupule à me faire. Surtout conserve bien la copie des deux portraits que tu as faits qui sont d'Hermocrate et de sa sœur. A ton égard, conforme-toi à tout ce qui m'arrivera ; et j'aurai soin de t'instruire à mesure de tout ce qu'il faudra que tu saches.
SCÈNE II
Arlequin, sans être vu d'abord ; Phocion, Hermidas.
ARLEQUIN
Qu'est-ce que c'est que ces gens-là ?
HERMIDAS
Il y aura bien de l'ouvrage à tout ceci, Madame, et votre sexe...
ARLEQUIN, les surprenant.
Ah ! Ah ! Madame ! Et puis votre sexe ! Eh ! Parlez donc, vous autres hommes, vous êtes donc des femmes ?
PHOCION
Juste ciel ! Je suis au désespoir.
ARLEQUIN
Oh ! Oh ! Mes mignonnes, avant que de vous en aller, il faudra bien, s'il vous plaît, que nous comptions ensemble : je vous ai d'abord pris pour deux fripons ; mais je vous fais réparation : vous êtes deux friponnes.
PHOCION
Tout est perdu, Corine.
HERMIDAS, faisant signe à Phocion.
Non, Madame ; laissez-moi faire, et ne craignez rien. Tenez, la physionomie de ce garçon-là ne m'aura point trompée : assurément, il est traitable.
ARLEQUIN
Et par-dessus le marché, un honnête homme, qui n'a jamais laissé passer de contrebande ; ainsi vous êtes une marchandise que j'arrête, je vais faire fermer les portes.
HERMIDAS
Oh ! Je t'en empêcherai bien, moi ; car tu serais le premier à te repentir du tort que tu nous ferais.
ARLEQUIN
Prouvez-moi mon repentir, et je vous lâche.
PHOCION, donnant plusieurs pièces d'or à Arlequin.
Tiens, mon ami, voilà déjà un commencement de preuves ; ne serais-tu pas fâché d'avoir perdu cela ?
ARLEQUIN
Oui-da, il y a toute apparence ; car je suis bien aise de l'avoir.
HERMIDAS
As-tu encore envie de faire du bruit ?
ARLEQUIN
Je n'ai encore qu'un commencement d'envie de n'en plus faire.
HERMIDAS
Achevez de la déterminer, Madame.
PHOCION, lui en donnant encore.
Prends encore ceci. Es-tu content ?
ARLEQUIN
Oh ! Voilà l'abrégé de ma mauvaise humeur. Mais de quoi s'agit-il, mes libérales dames ?
HERMIDAS
Tiens, d'une bagatelle : Madame a vu Agis dans la forêt, et n'a pu le voir sans lui donner son cœur.
ARLEQUIN
Cela est extrêmement honnête.
HERMIDAS
Or, Madame qui est riche, qui ne dépend que d'elle, et qui l'épouserait volontiers, voudrait essayer de le rendre sensible.
ARLEQUIN
Encore plus honnête.
HERMIDAS
Madame ne saurait le rendre sensible qu'en liant quelque conversation avec lui, qu'en demeurant même quelque temps dans la maison où il est.
ARLEQUIN
Pour avoir toutes ses commodités.
HERMIDAS
Et cela ne se pourrait pas, si elle se présentait habillée suivant son sexe ; parce qu'Hermocrate ne le permettrait pas, et qu'Agis lui-même la fuirait, à cause de l'éducation qu'il a reçue du philosophe.
ARLEQUIN
Malepeste ! De l'amour dans cette maison-ci ? Ce serait une mauvaise auberge pour lui ; la sagesse d'Agis, d'Hermocrate et de Léontine, sont trois sagesses aussi inciviles pour l'amour qu'il y en ait dans le monde ; il n'y a que la mienne qui ait un peu de savoir-vivre.
PHOCION
Nous le savions bien.
HERMIDAS
Et voilà pourquoi Madame a pris le parti de se déguiser pour paraître ; ainsi tu vois bien qu'il n'y a point de mal à tout cela.
ARLEQUIN
Eh ! Pardi, il n'y a rien de si raisonnable. Madame a pris de l'amour en passant, pour Agis. Eh bien ! Qu'est-ce ? Chacun prend ce qu'il peut : voilà bien de quoi ! Allez, gracieuses personnes, ayez bon courage ; je vous offre mes services. Vous avez perdu votre cœur ; faites vos diligences pour en attraper un autre ; si on trouve le mien, je le donne.
PHOCION
Va, compte sur ma parole ; tu jouiras bientôt d'un sort qui ne te laissera envier celui de personne.
HERMIDAS
N'oublie pas, dans le besoin, que Madame s'appelle Phocion, et moi Hermidas.
PHOCION
Et surtout qu'Agis ne sache point qui nous sommes.
ARLEQUIN
Ne craignez rien, seigneur Phocion, touchez là, camarade Hermidas ; voilà comme je parle, moi.
HERMIDAS
Paix ! Voilà quelqu'un qui arrive.
SCÈNE III
Hermidas, Phocion, Arlequin, Dimas, jardinier.
DIMAS
Avec qui est-ce donc qu'ou parlez là, noute ami ?
ARLEQUIN
Eh ! Je parle avec du monde.
DIMAS
Eh ! Parguie ! Je le vois bian ; mais qui est ce monde ? A qui en veut-il ?
PHOCION
Au seigneur Hermocrate.
DIMAS
Eh bian ! Ce n'est pas par ici qu'on entre ; noute maître m'a enchargé à ce que parsonne ne se promène dans le jardrin ; par ainsi, vous n'avez qu'à vous en retorner par où vous êtes venus, pour frapper à la porte du logis.
PHOCION
Nous avons trouvé celle du jardin ouverte ; il est permis à des étrangers de se méprendre.
DIMAS
Je ne leur baillons pas cette parmission-là, nous ; je n'entendons pas qu'on vianne comme ça sans dire gare : ne tiant-il qu'à enfiler des portes ouvartes ? En a l'honnêteté d'appeler un jardinier ; en li demande le parvilège ; on a queuque bonne manière avec un homme, et pis la parmission s'enfile avec la porte.
ARLEQUIN
Doucement, notre ami ! Vous parlez à une personne riche et d'importance.
DIMAS
Voirement ! Je le vois bian qu'alle est riche, pisqu'alle garde tout, et moi je garde mon jardrin, alle n'a qu'à prenre par ailleurs.
SCÈNE IV
Agis, Dimas, Hermidas, Phocion, Arlequin.
AGIS
Qu'est-ce que c'est donc que ce bruit-là, jardinier ? Contre qui criez-vous ?
DIMAS
Contre cette jeunesse qui viant apparemment mugueter nos espaliers.
PHOCION
Vous arrivez à propos, Seigneur, pour me débarrasser de lui. J'ai dessein de saluer le seigneur Hermocrate, et de lui parler ; j'ai trouvé ce lieu-ci ouvert, et il veut que j'en sorte.
AGIS
Allez, Dimas, vous avez tort, retirez-vous, et courez avertir Léontine qu'un étranger de considération souhaiterait parler à Hermocrate. Je vous demande pardon, Seigneur, de l'accueil rustique de cet homme-là ; Hermocrate lui-même vous en fera ses excuses ; et vous êtes d'une physionomie qui annonce les égards qu'on vous doit.
ARLEQUIN
Oh pour ça, ils font tous deux une belle paire de visages.
PHOCION
Il est vrai, Seigneur, que ce jardinier m'a traité brusquement ; mais vos politesses m'en dédommagent ; et si ma physionomie, dont vous parlez, vous disposait à me vouloir du bien, je la croirais en effet la plus heureuse du monde ; et ce serait, à mon gré, un des plus grands services qu'elle pût me rendre.
AGIS
Il ne mérite pas que vous l'estimiez tant, mais, tel qu'il est, elle vous l'a rendu, Seigneur ; et quoiqu'il n'y ait qu'un instant que nous nous connaissions, je vous assure qu'on ne saurait être aussi prévenu pour quelqu'un que je le suis pour vous.
ARLEQUIN
Nous allons donc faire, entre nous, quatre jolis penchants.
HERMIDAS, s'écarte avec Arlequin.
Promenons-nous, pour parler du nôtre.
AGIS
Mais, Seigneur, puis-je vous demander pour qui mon amitié se déclare ?
PHOCION
Pour quelqu'un qui vous en jurerait volontiers une éternelle.
AGIS
Cela ne suffit pas ; je crains de faire un ami que je perdrai bientôt.
PHOCION
Il ne tiendra pas à moi que nous ne nous quittions jamais, Seigneur.
AGIS
Qu'avez-vous à exiger d'Hermocrate ? Je lui dois mon éducation ; j'ose dire qu'il m'aime. Avez-vous besoin de lui ?
PHOCION
Sa réputation m'attirait ici ; je ne voulais, quand je suis venu, que l'engager à me souffrir quelque temps auprès de lui ; mais depuis que je vous connais, ce motif le cède à un autre encore plus pressant ; c'est celui de vous voir le plus longtemps qu'il me sera possible.
AGIS
Et que devenez-vous après ?
PHOCION
Je n'en sais rien, vous en déciderez ; je ne consulterai que vous.
AGIS
Je vous conseillerai de ne me perdre jamais de vue.
PHOCION
Sur ce pied-là, nous serons donc toujours ensemble.
AGIS
Je le souhaite de tout mon cœur ; mais voici Léontine qui arrive.
ARLEQUIN, à Hermidas.
Notre maîtresse s'avance ; elle a une mine grave qui ne me plaît point du tout.
SCÈNE V
Phocion, Agis, Hermidas, Dimas, Léontine, Arlequin.
DIMAS
Tenez, Madame, velà le damoisiau dont je vous parle, et cet autre étourniau est de son équipage.
LÉONTINE
On m'a dit, Seigneur, que vous demandiez à parler à Hermocrate mon frère ; il n'est pas actuellement ici. Pouvez-vous, en attendant qu'il revienne, me confier ce que vous avez à lui dire ?
PHOCION
Je n'ai à l'entretenir de rien de secret, Madame ; il s'agit d'une grâce que j'ai à obtenir de lui, et je compterai d'avance l'avoir obtenue, si vous voulez bien me l'accorder vous-même.
LÉONTINE
Expliquez-vous, Seigneur.
PHOCION
Je m'appelle Phocion, Madame ; mon nom peut vous être connu ; mon père, que j'ai perdu il y a plusieurs années, l'a mis en quelque réputation.
LÉONTINE
Oui, Seigneur.
PHOCION
Seul et ne dépendant de personne, il y a quelque temps que je voyage pour former mon cœur et mon esprit.
DIMAS, à part.
Et pour cueillir le fruit de nos arbres.
LÉONTINE
Laissez-nous, Dimas.
PHOCION
J'ai visité, dans mes voyages, tous ceux que leur savoir et leur vertu distinguaient des autres hommes. Il en est même qui m'ont permis de vivre quelque temps avec eux ; et j'ai espéré que l'illustre Hermocrate ne me refuserait pas, pour quelques jours, l'honneur qu'ils ont bien voulu me faire.
LÉONTINE
Il est vrai, Seigneur, qu'à vous voir, vous paraissez bien digne de cette hospitalité vertueuse que vous avez reçue ailleurs ; mais il ne sera pas possible à Hermocrate de s'honorer du plaisir de vous l'offrir ; d'importantes raisons, qu'Agis sait bien, nous en empêchent ; je voudrais pouvoir vous les dire, elles nous justifieraient auprès de vous.
ARLEQUIN
D'abord, j'en logerai un, moi, dans ma chambre.
AGIS
Ce ne sont point les appartements qui nous manquent.
LÉONTINE
Non, mais vous savez mieux qu'un autre que cela ne se peut pas, Agis, et que nous nous sommes fait une loi nécessaire de ne partager notre retraite avec personne.
AGIS
J'ai pourtant promis au seigneur Phocion de vous y engager ; et ce ne sera pas violer la loi que nous nous sommes faite, que d'en excepter un ami de la vertu.
LÉONTINE
Je ne saurais changer de sentiment.
ARLEQUIN, à part.
Tête de femme !
PHOCION
Quoi ! Madame, serez-vous inflexible à d'aussi louables intentions que les miennes ?
LÉONTINE
C'est malgré moi.
AGIS
Hermocrate vous fléchira, Madame.
LÉONTINE
Je suis sûre qu'il pensera comme moi.
PHOCION, à part les premiers mots.
Allons aux expédients : Eh bien ! Madame, je n'insisterai plus ; mais oserais-je vous demander un moment d'entretien secret ?
LÉONTINE
Seigneur, je suis fâchée des efforts inutiles que vous allez faire ; puisque vous le voulez pourtant, j'y consens.
PHOCION, à Agis.
Daignez vous éloigner pour un instant.
SCÈNE VI
Léontine, Phocion.
PHOCION, à part, les premiers mots.
Puisse l'amour favoriser mon artifice ! Puisque vous ne pouvez, Madame, vous rendre à la prière que je vous ai faite, il n'est plus question de vous en presser ; mais peut-être m'accorderez-vous une autre grâce, c'est de vouloir bien me donner un conseil qui va décider de tout le repos de ma vie.
LÉONTINE
Celui que je vous donnerai, Seigneur, c'est d'attendre Hermocrate, il est meilleur à consulter que moi.
PHOCION
Non, Madame, dans cette occasion-ci, vous me convenez encore mieux que lui. J'ai besoin d'une raison moins austère que compatissante ; j'ai besoin d'un caractère de cœur qui tempère sa sévérité d'indulgence, et vous êtes d'un sexe chez qui ce doux mélange se trouve plus sûrement que dans le nôtre ; ainsi, Madame, écoutez-moi, je vous en conjure par tout ce que vous avez de bonté.
LÉONTINE
Je ne sais ce que présage un pareil discours, mais la qualité d'étranger exige des égards ; ainsi parlez, je vous écoute.
PHOCION
Il y a quelques jours que, traversant ces lieux en voyageur, je vis près d'ici une dame qui se promenait, et qui ne me vit point ; il faut que je vous la peigne, vous la reconnaîtrez peut-être, et vous en serez mieux au fait de ce que j'ai à vous dire. Sa taille, sans être grande, est pourtant majestueuse, je n'ai vu nulle part un air si noble ; c'est, je crois, la seule physionomie du monde où l'on voie les grâces les plus tendres s'allier, sans y rien perdre, à l'air le plus imposant, le plus modeste, et peut-être le plus austère. On ne saurait s'empêcher de l'aimer, mais d'un amour timide, et comme effrayé du respect qu'elle imprime ; elle est jeune, non de cette jeunesse étourdie qui m'a toujours déplu, qui n'a que des agréments imparfaits, et qui ne sait encore qu'amuser les yeux, sans mériter d'aller au cœur : non, elle est dans cet âge vraiment aimable, qui met les grâces dans toutes leurs forces, où l'on jouit de tout ce que l'on est, dans cet âge où l'âme, moins dissipée, ajoute à la beauté des traits un rayon de la finesse qu'elle a acquise.
LÉONTINE, embarrassée.
Je ne sais de qui vous parlez, Seigneur, cette dame-là m'est inconnue, et c'est sans doute un portrait trop flatteur.
PHOCION
Celui que j'en garde dans mon cœur est mille fois au-dessus de ce que je vous peins là, Madame. Je vous ai dit que je passais pour aller plus loin ; mais cet objet m'arrêta, et je ne le perdis point de vue, tant qu'il me fut possible de le voir. Cette dame s'entretenait avec quelqu'un, elle souriait de temps en temps, et je démêlais dans ses gestes je ne sais quoi de doux, de généreux et d'affable, qui perçait à travers un maintien grave et modeste.
LÉONTINE, à part.
De qui parle-t-il ?
PHOCION
Elle se retira bientôt après, et rentra dans une maison que je remarquai. Je demandai qui elle était, et j'appris qu'elle est la sœur d'un homme célèbre et respectable.
LÉONTINE, à part.
Où suis-je ?
PHOCION
Qu'elle n'est point mariée, et qu'elle vit avec ce frère dans une retraite dont elle préfère l'innocent repos au tumulte du monde toujours méprisé des âmes vertueuses et sublimes ; enfin, tout ce que j'en appris ne fut qu'un éloge, et ma raison même, autant que mon cœur, acheva de me donner pour jamais à elle.
LÉONTINE, émue.
Seigneur, dispensez-moi d'écouter le reste, je ne sais ce que c'est que l'amour, et je vous conseillerais mal sur ce que je n'entends point.
PHOCION
De grâce, laissez-moi finir, et que ce mot d'amour ne vous rebute point ; celui dont je vous parle ne souille point mon cœur, il l'honore, c'est l'amour que j'ai pour la vertu qui allume celui que j'ai pour cette dame ; ce sont deux sentiments qui se confondent ensemble ; et si j'aime, si j'adore cette physionomie si aimable que je lui trouve, c'est que mon âme y voit partout l'image des beautés de la sienne.
LÉONTINE
Encore une fois, Seigneur, souffrez que je vous quitte ; on m'attend, et il y a longtemps que nous sommes ensemble.
PHOCION
J'achève, Madame. Pénétré des mouvements dont je vous parle, je promis avec transport de l'aimer toute ma vie, et c'était promettre de consacrer mes jours au service de la vertu même. Je résolus ensuite de parler à son frère, d'en obtenir le bonheur de passer quelque temps chez lui, sous prétexte de m'instruire, et là, d'employer auprès d'elle tout ce que l'amour, le respect et l'hommage ont de plus soumis, de plus industrieux et de plus tendre, pour lui prouver une passion dont je remercie les dieux, comme d'un présent inestimable.
LÉONTINE, à part.
Quel piège ! et comment en sortir ?
PHOCION
Ce que j'avais résolu, je l'ai exécuté ; je me suis présenté pour parler à son frère : il était absent, et je n'ai trouvé qu'elle, que j'ai vainement conjurée d'appuyer ma demande, qui l'a rejetée, et qui m'a mis au désespoir. Figurez-vous, Madame, un cœur tremblant et confondu devant elle, dont elle a sans doute aperçu la tendresse et la douleur, et qui du moins espérait de lui inspirer une pitié généreuse ; tout m'est refusé, Madame ; et dans cet état accablant, c'est à vous à qui j'ai recours, je me jette à vos genoux, et je vous confie mes plaintes.
Il se jette à genoux.
LÉONTINE
Que faites-vous, Seigneur ?
PHOCION
J'implore vos conseils et votre secours auprès d'elle.
LÉONTINE
Après ce que je viens d'entendre, c'est aux dieux à qui j'en demande moi-même.
PHOCION
L'avis des dieux est dans votre cœur, croyez-en ce qu'il vous inspire.
LÉONTINE
Mon cœur ! Ô ciel ! C'est peut-être l'ennemi de mon repos que vous voulez que je consulte.
PHOCION
Et serez-vous moins tranquille, pour être généreuse ?
LÉONTINE
Ah ! Phocion, vous aimez la vertu, dites-vous ; est-ce l'aimer que de venir la surprendre ?
PHOCION
Appelez-vous la surprendre, que l'adorer ?
LÉONTINE
Mais enfin, quels sont vos desseins ?
PHOCION
Je vous ai consacré ma vie, j'aspire à l'unir à la vôtre ; ne m'empêchez pas de le tenter, souffrez-moi quelques jours ici seulement, c'est à présent la seule grâce qui soit l'objet de mes souhaits ; et si vous me l'accordez, je suis sûr d'Hermocrate.
LÉONTINE
Vous souffrir ici, vous qui m'aimez !
PHOCION
Eh ! Qu'importe un amour qui ne fait qu'augmenter mon respect ?...
LÉONTINE
Un amour vertueux peut-il exiger ce qui ne l'est pas ? Quoi ! Voulez-vous que mon cœur s'égare ? Que venez-vous faire ici, Phocion ? Ce qui m'arrive est-il concevable ? Quelle aventure ! Ô ciel ! Quelle aventure ! Faudra-t-il que ma raison y périsse ? Faudra-t-il que je vous aime, moi qui n'ai jamais aimé ? Est-il temps que je sois sensible ? Car enfin vous me flattez en vain ; vous êtes jeune, vous êtes aimable, et je ne suis plus ni l'un ni l'autre.
PHOCION
Quel étrange discours !
LÉONTINE
Oui, Seigneur, je l'avoue, un peu de beauté, dit-on, m'était échue en partage ; la nature m'avait départi quelques charmes que j'ai toujours méprisés. Peut-être me les faites-vous regretter ! Je le dis à ma honte : mais ils ne sont plus, ou le peu qui m'en reste va se passer bientôt.
PHOCION
Eh ! De quoi sert ce que vous dites là, Léontine ? Convaincrez-vous mes yeux de ce qui n'est pas ? Espérez-vous me persuader avec ces grâces ? Avez-vous pu jamais être plus aimable ?
LÉONTINE
Je ne suis plus ce que j'étais.
PHOCION
Tranchons là-dessus, Madame, ne disputons plus. Oui, j'y consens, toute charmante que vous êtes, votre jeunesse va se passer, et je suis dans la mienne ; mais toutes les âmes sont du même âge. Vous savez ce que je vous demande ; je vais en presser Hermocrate, et je mourrai de douleur si vous ne m'êtes pas favorable.
LÉONTINE
Je ne sais encore ce que je dois faire. Voici Hermocrate qui vient, et je vous servirai, en attendant que je me détermine.
SCÈNE VII
Hermocrate, Agis, Phocion, Léontine, Arlequin.
HERMOCRATE, à Agis.
Est-ce là le jeune étranger dont vous me parlez ?
AGIS
Oui, Seigneur, c'est lui-même.
ARLEQUIN
C'est moi qui ai eu l'honneur de lui parler le premier, et je lui ai toujours fait vos compliments en attendant votre arrivée.
LÉONTINE
Vous voyez, Hermocrate, le fils de l'illustre Phocion, que son estime pour vous amène ici ; il aime la sagesse, et voyage pour s'instruire ; quelques-uns de vos pareils se sont fait un plaisir de le recevoir quelque temps chez eux ; il attend de vous le même accueil ; il le demande avec un empressement qui mérite qu'on s'y rende ; j'ai promis de vous y engager, je le fais, et je vous laisse ensemble... Ah !
AGIS
Et si mon suffrage vaut quelque chose, je le joins à celui de Léontine, Seigneur.
Agis s'en va.
ARLEQUIN
Et moi, j'y ajoute ma voix par-dessus le marché.
HERMOCRATE, regardant Phocion.
Que vois-je ?
PHOCION
Je regarde comme des bienfaits ces instances qu'on vous fait pour moi, Seigneur ; jugez de ma reconnaissance pour vous, si elles ne sont pas inutiles.
HERMOCRATE
Je vous rends grâces, Seigneur, de l'honneur que vous me faites : un disciple tel que vous ne me paraît pas avoir besoin d'un maître qui me ressemble ; cependant, pour en mieux juger, j'aurais confidemment quelques questions à vous faire.
À Arlequin.
Retire-toi.
SCÈNE VIII
Hermocrate, Phocion.
HERMOCRATE
Ou je me trompe, Seigneur, ou vous ne m'êtes pas inconnu.
PHOCION
Moi, Seigneur ?
HERMOCRATE
Ce n'est pas sans raison que j'ai voulu vous parler en secret ; j'ai des soupçons dont l'éclaircissement ne demande point d'éclat ; et c'est à vous à qui je l'épargne.
PHOCION
Quels sont donc ces soupçons ?
HERMOCRATE
Vous ne vous appelez point Phocion.
PHOCION, à part.
Il se ressouvient de la forêt.
HERMOCRATE
Celui dont vous prenez le nom est actuellement à Athènes, je l'apprends par une lettre de Mermécides.
PHOCION
Ce peut être quelqu'un qui se nomme comme moi.
HERMOCRATE
Ce n'est pas là tout ; c'est que ce nom supposé est la moindre erreur où vous voulez nous jeter.
PHOCION
Je ne vous entends point, Seigneur.
HERMOCRATE
Cet habit-là n'est pas le vôtre, avouez-le, Madame, je vous ai vue ailleurs.
PHOCION, affectant d'être surprise.
Vous dites vrai, Seigneur.
HERMOCRATE
Les témoins, comme vous voyez, n'étaient pas nécessaires, du moins ne rougissez-vous que devant moi.
PHOCION
Si je rougis, je ne me rends pas justice, Seigneur ; et c'est un mouvement que je désavoue ; le déguisement où je suis n'enveloppe aucun projet dont je doive être confuse.
HERMOCRATE
Moi, qui entrevois ce projet, je n'y vois cependant rien de si convenable à l'innocence des mœurs de votre sexe, rien dont vous puissiez vous applaudir ; l'idée de venir m'enlever Agis, mon élève, d'essayer sur lui de dangereux appas, de jeter dans son cœur un trouble presque toujours funeste, cette idée-là, ce me semble, n'a rien qui doive vous dispenser de rougir, Madame.
PHOCION
Agis ? Qui ? Ce jeune homme qui vient de paraître ici ? Sont-ce là vos soupçons ? Ai-je rien en moi qui les justifie ? Est-ce ma physionomie qui vous les inspire, et les mérite-t-elle ? Et faut-il que ce soit vous qui me fassiez cet outrage ? Faut-il que des sentiments tels que les miens me l'attirent ? Et les dieux, qui savent mes desseins, ne me le devaient-ils pas épargner ? Non, Seigneur, je ne viens point ici troubler le cœur d'Agis ; tout élevé qu'il est par vos mains, tout fort qu'il est de la sagesse de vos leçons, ce déguisement pour lui n'eût pas été nécessaire ; si je l'aimais, j'en aurais espéré la conquête à moins de frais, il n'aurait fallu que me montrer peut-être, que faire parler mes yeux : son âge et mes faibles appas m'auraient fait raison de son cœur. Mais ce n'est pas à lui à qui le mien en veut ; celui que je cherche est plus difficile à surprendre, il ne relève point du pouvoir de mes yeux, mes appas ne feront rien sur lui ; vous voyez que je ne compte point sur eux, que je n'en fais pas ma ressource ; je ne les ai pas mis en état de plaire ; et je les cache sous ce déguisement parce qu'ils me seraient inutiles.
HERMOCRATE
Mais ce séjour que vous voulez faire chez moi, Madame, qu'a-t-il de commun avec vos desseins, si vous ne songez pas à Agis ?
PHOCION
Eh quoi ! Toujours Agis ! Eh ! Seigneur, épargnez à votre vertu le regret d'avoir offensé la mienne ; n'abusez point contre moi des apparences d'une aventure peut-être encore plus louable qu'innocente, que vous me voyez soutenir avec un courage qui doit étonner vos soupçons, et dont j'ose attendre votre estime, quand vous en saurez les motifs. Ne me parlez donc plus d'Agis ; je ne songe point à lui, je le répète : en voulez-vous des preuves incontestables ? Elles ne ménageront point la fierté de mon sexe ; mais je n'en apporte ici ni la vanité ni l'industrie : j'y viens avec un orgueil plus noble que le sien, vous le verrez, Seigneur. Il s'agit à présent de vos soupçons, et deux mots vont les détruire. Celui que j'aime veut-il me donner sa main ? Voilà la mienne. Agis n'est point ici pour accepter mes offres.
HERMOCRATE
Je ne sais donc plus à qui elles s'adressent.
PHOCION
Vous le savez, Seigneur, et je viens de vous le dire ; je ne m'expliquerais pas mieux en nommant Hermocrate.
HERMOCRATE
Moi ! Madame ?
PHOCION
Vous êtes instruit, Seigneur.
HERMOCRATE, déconcerté.
Je le suis en effet, et ne reviens point du trouble où ce discours me jette : moi, l'objet des mouvements d'un cœur tel que le vôtre !
PHOCION
Seigneur, écoutez-moi ; j'ai besoin de me justifier après l'aveu que je viens de faire.
HERMOCRATE
Non, Madame, je n'écoute plus rien, toute justification est inutile, vous n'avez rien à craindre de mes idées ; calmez vos inquiétudes là-dessus ; mais, de grâce, laissez-moi. Suis-je fait pour être aimé ? Vous attaquez une âme solitaire et sauvage, à qui l'amour est étranger ; ma rudesse doit rebuter votre jeunesse et vos charmes, et mon cœur en un mot ne pourrait rien pour le vôtre.
PHOCION
Eh ! Je ne lui demande point de partager mes sentiments, je n'ai nul espoir ; et si j'en ai, je le désavoue : mais souffrez que j'achève. Je vous ai dit que je vous aime, voulez-vous que je reste en proie à l'injure que me ferait ce discours-là, si je ne m'expliquais pas ?
HERMOCRATE
Mais la raison me défend d'en entendre davantage.
PHOCION
Mais ma gloire et ma vertu, que je viens de compromettre, veulent que je continue. Encore une fois, Seigneur, écoutez-moi. Vous paraître estimable est le seul avantage où j'aspire, le seul salaire dont mon cœur soit jaloux : qu'est-ce qui vous empêcherait de m'entendre ? Je n'ai rien de redoutable que des charmes humiliés par l'aveu que je vous fais, qu'une faiblesse que vous méprisez, et que je vous apporte à combattre.
HERMOCRATE
J'aimerais encore mieux l'ignorer.
PHOCION
Oui, Seigneur, je vous aime ; mais ne vous y trompez pas, il ne s'agit pas ici d'un penchant ordinaire ; cet aveu que je vous fais, il ne m'échappe point, je le fais exprès : ce n'est point à l'amour à qui je l'accorde, il ne l'aurait jamais obtenu ; c'est à ma vertu même à qui je le donne. Je vous dis que je vous aime, parce que j'ai besoin de la confusion de le dire ; parce que cette confusion aidera peut-être à me guérir ; parce que je cherche à rougir de ma faiblesse pour la vaincre : je viens affliger mon orgueil pour le révolter contre vous. Je ne vous dis point que je vous aime, afin que vous m'aimiez ; c'est afin que vous m'appreniez à ne plus vous aimer moi-même. Haïssez, méprisez l'amour, j'y consens ; mais faites que je vous ressemble. Enseignez-moi à vous ôter de mon cœur, défendez-moi de l'attrait que je vous trouve. Je ne demande point d'être aimée, il est vrai, mais je désire de l'être ; ôtez-moi ce désir ; c'est contre vous-même que je vous implore.
HERMOCRATE
Eh bien ! Madame, voici le secours que je vous donne ; je ne veux point vous aimer : que cette indifférence-là vous guérisse, et finissez un discours où tout est poison pour qui l'écoute.
PHOCION
Grands dieux ! À quoi me renvoyez-vous ? À une indifférence que j'ai bien prévue. Est-ce ainsi que vous répondez au généreux courage avec lequel je vous expose ma situation ? Le sage ne l'est-il au profit de personne ?
HERMOCRATE
Je ne le suis point, Madame.
PHOCION
Eh bien ! Soit ; mais laissez-moi le temps de vous trouver des défauts, et souffrez que je continue.
HERMOCRATE, toujours ému.
Que m'allez-vous dire encore ?
PHOCION
Écoutez-moi. J'avais entendu parler de vous ; tout le public est plein de votre nom.
HERMOCRATE
Passons, de grâce, Madame.
PHOCION
Excusez ces traits d'un cœur qui se plaît à louer ce qu'il aime. Je m'appelle Aspasie ; et ce fut dans ces solitudes où je vivais comme vous, maîtresse de moi-même, et d'une fortune assez grande, avec l'ignorance de l'amour, avec le mépris de tous les efforts qu'on faisait pour m'en inspirer.
HERMOCRATE
Que ma complaisance est ridicule !
PHOCION
Ce fut donc dans ces solitudes où je vous rencontrai, vous promenant aussi bien que moi ; je ne savais qui vous étiez d'abord, cependant, en vous regardant, je me sentis émue ; il semblait que mon cœur devinait Hermocrate.
HERMOCRATE
Non, je ne saurais plus supporter ce récit. Au nom de cette vertu que vous chérissez, Aspasie, laissons là ce discours ; abrégeons, quels sont vos desseins ?
PHOCION
Ce récit vous paraît frivole, il est vrai ; mais le soin de rétablir ma raison ne l'est pas.
HERMOCRATE
Mais le soin de garantir la mienne doit m'être encore plus cher ; tout sauvage que je suis, j'ai des yeux, vous avez des charmes, et vous m'aimez.
PHOCION
J'ai des charmes, dites-vous ? Eh quoi ! Seigneur, est-ce que vous les voyez, et craignez-vous de les sentir ?
HERMOCRATE
Je ne veux pas même m'exposer à les craindre.
PHOCION
Puisque vous les évitez, vous en avez donc peur ? Vous ne m'aimez pas encore ; mais vous craignez de m'aimer : vous m'aimerez, Hermocrate, je ne saurais m'empêcher de l'espérer.
HERMOCRATE
Vous me troublez, je vous réponds mal, et je me tais.
PHOCION
Eh bien ! Seigneur, retirons-nous, marchons, rejoignons Léontine ; j'ai dessein de demeurer quelque temps ici, et vous me direz tantôt ce que vous aurez résolu là-dessus.
HERMOCRATE
Allez donc, Aspasie ; je vous suis.
SCÈNE IX
Hermocrate, Dimas.
HERMOCRATE
J'ai pensé m'égarer dans cet entretien. Quel parti faut-il que je prenne ? Approche, Dimas : tu vois ce jeune étranger qui me quitte ; je te charge d'observer ses actions, de le suivre le plus que tu pourras, et d'examiner s'il cherche à entretenir Agis ; entends-tu ? J'ai toujours estimé ton zèle, et tu ne saurais me le prouver mieux qu'en t'acquittant exactement de ce que je te dis là.
DIMAS
Voute affaire est faite ; pas pus tard que tantôt, je vous apportons toute sa pensée.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
Arlequin, Dimas.
DIMAS
Eh ! Morguié ! Venez ça, vous dis-je ; depuis que ces nouveaux venus sont ici, il n'y a pas moyen de vous parler ; vous êtes toujours à chuchoter à l'écart avec ce marmouset de valet.
ARLEQUIN
C'est par civilité, mon ami ; mais je ne t'en aime pas moins, quoique je te laisse là.
DIMAS
Mais la civilité ne veut pas qu'on soit malhonnête envers moi qui suis votre ancien camarade, et palsanguié ! Le vin et l'amitié, c'est tout un ; plus ils sont vieux tous deux, et mieux c'est.
ARLEQUIN
Cette comparaison-là est de bon goût, nous en boirons la moitié quand tu voudras, et tu boiras gratis à mes dépens.
DIMAS
Diantre ! Qu'ous'êtes hasardeux ! Vous dites ça comme s'il en pleuvait ; avez-vous bien de quoi ?
ARLEQUIN
Ne t'embarrasse pas.
DIMAS
Vertuchoux ! Vous êtes un fin marle ; mais, morguié ! Je sis marle itou, moi.
ARLEQUIN
Eh depuis quand suis-je devenu merle ?
DIMAS
Bon, bon, ne savons-je pas qu'ou avez de la finance de rencontre, je vous ons vu tantôt compter voute somme.
ARLEQUIN
Il a raison, voilà ce que c'est que de vouloir savoir son compte.
DIMAS, à part les premiers mots.
Il baille dans le panneau. Acoutez, noute ami, il y a bian des affaires, bian du tintamarre dans l'esprit de noute maître.
ARLEQUIN
Est-ce qu'il m'a vu aussi compter ma finance ?
DIMAS
Pou ! voirement, c'est bian pis ; faut qu'il se doute de toute la manigance ; car il m'a enchargé de faire ici le renard en tapinois, pour à celle fin de défricher la pensée de ces deux personnes dont il a doutance par rapport à l'intention qu'alles avont, dont il est en peine d'avoir connaissance au juste, vous entendez bian ?
ARLEQUIN
Pas trop ; mais, mon ami, je parle donc à un renard ?
DIMAS
Chut ! N'appréhendez rin de ce renard-là ; il n'y a tant seulement qu'à voir ce que vous voulez que je li dise. Premièrement d'abord, faut pas li déclarer ce que c'est que ce monde-là, n'est-ce pas ?
ARLEQUIN
Garde-t'en bien, mon garçon.
DIMAS
Laissez-moi faire. Il n'a tenu qu'à moi d'en dégoiser, car je n'ignore de rin.
ARLEQUIN
Tu sais donc qui ils sont ?
DIMAS
Parguié, si je le savons ! Je les connaissons de plante et de raisine.
ARLEQUIN
Oh ! Oh ! Je croyais qu'il n'y avait que moi qui les connaissais.
DIMAS
Vous ! Par la morguié ! Peut-être que vous n'en savez rin.
ARLEQUIN
Oh que si !
DIMAS
Gage que non, ça ne se peut pas ; ç'a est par trop difficile.
ARLEQUIN
Mais voyez cet opiniâtre ! Je te dis qu'elles me l'ont dit elles-mêmes.
DIMAS
Quoi ?
ARLEQUIN
Qu'elles étaient des femmes.
DIMAS, étonné.
Alles sont des femmes !
ARLEQUIN
Comment donc, fripon ! Est-ce que tu ne le savais pas ?
DIMAS
Non morguié, pas le mot ; mais je triomphe.
ARLEQUIN
Ah ! Maudit renard ! Vilain merle !
DIMAS
Alles sont des femmes ! tatigué, que je sis aise !
ARLEQUIN
Je suis un misérable.
DIMAS
Queu tapage je m'en vas faire ! Comme je vas m'ébaudir à conter ça ! Queu plaisir !
ARLEQUIN
Dimas, tu me coupes la gorge.
DIMAS
Je m'embarrasse bian de voute gorge, ha ha ! Des femmes qui baillont de l'argent en darrière un jardinier, maugré qu'il les treuve dans son jardrin, il n'y a morguié point de gorge qui tienne, faut punir ça.
ARLEQUIN
Mon ami, es-tu friand d'argent ?
DIMAS
Je serais bian dégoûté, si je ne l'étais pas ; mais où est-il cet argent ?
ARLEQUIN
Je ferai financer cette dame pour racheter mon étourderie, je te le promets.
DIMAS
Cette étourderie-là n'est pas à bon marché, je vous en avertis.
ARLEQUIN
Je sais bien qu'elle est considérable.
DIMAS
Mais, par priambule, j'entends et je prétends qu'ou me disais toute cette friponnerie-là. Ah çà ! Combien avez-vous reçu de cette dame, tant en monnaie qu'en grosses pièces ? Parlez en conscience.
ARLEQUIN
Elle m'a donné vingt pièces d'or.
DIMAS
Vingt pièces d'or ! Queu chartée d'argent ça fait ! Velà une histoire qui vaut une métairie. Après : cette dame, que vient-elle patricoter ici ?
ARLEQUIN
C'est qu'Agis a pris son coeur dans une promenade.
DIMAS
Eh bian ! Que ne se garait-il ?
ARLEQUIN
Et elle s'est mise comme ça pour escamoter aussi le coeur d'Agis sans qu'il le voie.
DIMAS
Fort bian ! Tout ça est d'un bon revenu pour moi ; tout ça se peut, moyennant que j'escamote itou. Et ce petit valet Hermidas, est-ce itou une escamoteuse ?
ARLEQUIN
C'est encore un coeur que je pourrais bien prendre en passant.
DIMAS
Ça ne vous conviant pas, à vous qui êtes un apprentif docteux ; mais tenez, velà qu'alles viennent ; faites avancer l'espèce.
SCÈNE II
Arlequin, Dimas, Phocion, Hermidas.
HERMIDAS, à Phocion, en parlant d'Arlequin.
Il est avec le jardinier, il n'y a pas moyen de lui parler.
DIMAS, à Arlequin.
Alles n'osont approcher, dites-leur que je sis savant sur leus personnes.
ARLEQUIN, à Phocion.
Ne vous geinez point ; car je suis un babillard, Madame.
PHOCION
À qui parles-tu, Arlequin ?
ARLEQUIN
Hélas ! Il n'y a plus de mystère, il m'a fait causer avec une attrape.
PHOCION
Quoi ! Malheureux ! Tu lui as dit qui j'étais ?
ARLEQUIN
Il n'y a pas une syllabe de manque.
PHOCION
Ah, ciel !
DIMAS
Je savons la parte de voute coeur, et l'escamotage de stila d'Agis : je savons son argent, il n'y a que ceti-là qu'il m'a promis que je ne savons pas encore.
PHOCION
Corine, c'en est fait, mon projet est renversé.
HERMIDAS
Non, Madame, ne vous découragez point ; dans votre projet vous avez besoin d'ouvriers, il n'y a qu'à gagner aussi le jardinier, n'est-il pas vrai, Dimas ?
DIMAS
Je sis tout à fait de voute avis, Mademoiselle.
HERMIDAS
Eh bien ! Que faut-il pour cela ?
DIMAS
Il n'y a qu'à m'acheter ce que je vaux.
ARLEQUIN
Le fripon ne vaut pas une obole.
PHOCION
Ne tient-il aussi qu'à cela, Dimas ; prends toujours d'avance ce que je te donne là, et si tu te tais, sache que tu remercieras toute ta vie le ciel d'avoir été associé à cette aventure-ci ; elle est plus heureuse pour toi que tu ne saurais te l'imaginer.
DIMAS
Conclusion, Madame, me velà vendu.
ARLEQUIN
Et moi, me voilà ruiné ; car sans ma peste de langue, tout cet argent-là arrivait dans ma poche, et c'est de mes deniers qu'on achète ce vaurien-là.
PHOCION
Qu'il vous suffise que je vous ferai riches tous deux : mais parlons de ce qui m'amenait ici, et qui m'inquiète : Hermocrate m'a promis tantôt de me garder quelque temps ici ; cependant je crains qu'il n'ait changé de sentiment ; car il est actuellement en grande conversation, sur mon compte, avec Agis et sa soeur, qui veulent que je reste. Dis-moi la vérité, Arlequin ; ne t'est-il rien échappé avec lui de mes desseins sur Agis ? Je te cherchais pour savoir cela, ne me cache rien.
ARLEQUIN
Non, par ma foi, ma belle Dame ; il n'y a que ce routier-là qui m'a pris comme avec un filet.
DIMAS
Morguié ! L'ami, faut que la prudence vous coupe à présent la langue sur tout ça.
PHOCION
Si tu n'as rien dit, je ne crains rien, vous saurez de Corine à quoi j'en suis avec le philosophe et sa soeur ; et vous, Corine, puisque Dimas est des nôtres, partagez entre Arlequin et lui ce qu'il y aura à faire ; il s'agit à présent d'entretenir les dispositions du frère et de la soeur.
HERMIDAS
Nous réussirons, ne vous inquiétez pas.
PHOCION
J'aperçois Agis ; vite, retirez-vous, vous autres ; et surtout prenez garde qu'Hermocrate ne nous surprenne ensemble.
SCÈNE III
Agis, Phocion.
AGIS
Je vous cherchais, mon cher Phocion, et vous me voyez inquiet ; Hermocrate n'est plus si disposé à consentir à ce que vous souhaitez ; je n'ai encore été mécontent de lui qu'aujourd'hui ; il n'allègue rien de raisonnable ; ce n'est point encore moi qui l'ai pressé sur votre chapitre, j'étais seulement présent quand sa soeur lui a parlé pour vous : elle n'a rien oublié pour le déterminer, et je ne sais ce qu'il en sera ; car une affaire qui demandait Hermocrate, et qui l'occupe actuellement, a interrompu leur entretien ; mais, cher Phocion, que ce que je vous dis là ne vous rebute pas ; pressez-le encore, c'est un ami qui vous en conjure ; je lui parlerai moi-même, et nous pourrons le vaincre.
PHOCION
Quoi ! vous m'en conjurez, Agis ? Vous trouvez donc quelque douceur à me voir ici ?
AGIS
Je n'y attends plus que l'ennui, quand vous n'y serez plus.
PHOCION
Il n'y a plus que vous qui m'y arrêtez aussi.
AGIS
Votre coeur partage donc les sentiments du mien ?
PHOCION
Mille fois plus que je ne saurais vous le dire.
AGIS
Laissez-moi vous en demander une preuve : voilà la première fois que je goûte le charme de l'amitié ; vous avez les prémices de mon coeur, ne m'apprenez point la douleur dont on est capable quand on perd son ami.
PHOCION
Moi, vous l'apprendre, Agis ! Eh ! Le pourrais-je sans en être la victime ?
AGIS
Que je suis touché de votre réponse ! Écoutez le reste : souvenez-vous que vous m'avez dit qu'il ne tiendrait qu'à moi de vous voir toujours ; et sur ce pied-là voici ce que j'imagine.
PHOCION
Voyons.
AGIS
Je ne saurais si tôt quitter ces lieux, d'importantes raisons, que vous saurez quelque jour, m'en empêchent ; mais vous, Phocion, qui êtes le maître de votre sort, attendez ici que je puisse décider du mien ; demeurez près de nous pour quelque temps ; vous y serez dans la solitude, il est vrai ; mais nous y serons ensemble, et le monde peut-il rien offrir de plus doux que le commerce de deux coeurs vertueux qui s'aiment ?
PHOCION
Oui, je vous le promets, Agis. Après ce que vous venez de dire, je ne veux plus appeler le monde que les lieux où vous serez vous-même.
AGIS
Je suis content : les dieux m'ont fait naître dans l'infortune ; mais puisque vous restez, ils s'apaisent, et voilà le signal des faveurs qu'ils me réservent.
PHOCION
Écoutez aussi, Agis, au milieu du plaisir que j'ai de vous voir si sensible, il me vient une inquiétude ; l'amour peut altérer bientôt de si tendres sentiments ; un ami ne tient point contre une maîtresse.
AGIS
Moi, de l'amour, Phocion ! Fasse le ciel que votre âme lui soit aussi inaccessible que la mienne ! Vous ne me connaissez pas ; mon éducation, mes sentiments, ma raison, tout lui ferme mon coeur ; il a fait les malheurs de mon sang, et je hais, quand j'y songe, jusqu'au sexe qui nous l'inspire.
PHOCION, d'un air sérieux.
Quoi ! Ce sexe est l'objet de votre haine, Agis ?
AGIS
Je le fuirai toute ma vie.
PHOCION
Cet aveu change tout entre nous, Seigneur : je vous ai promis de demeurer en ces lieux ; mais la bonne foi me le défend, cela n'est plus possible, et je pars : vous auriez quelque jour des reproches à me faire ; je ne veux point vous tromper, et je vous rends jusqu'à l'amitié que vous m'aviez accordée.
AGIS
Quel étrange langage me tenez-vous là, Phocion ! D'où vient ce changement si subit ? Qu'ai-je dit qui puisse vous déplaire ?
PHOCION
Rassurez-vous, Agis ; vous ne me regretterez point ; vous avez craint de connaître ce que c'est que la douleur de perdre un ami ; je vais l'éprouver bientôt ; mais vous ne la connaîtrez point.
AGIS
Moi, cesser d'être votre ami !
PHOCION
Vous êtes toujours le mien, Seigneur, mais je ne suis plus le vôtre ; je ne suis qu'un des objets de cette haine dont vous parliez tout à l'heure.
AGIS
Quoi ! Ce n'est point Phocion ?...
PHOCION
Non, Seigneur ; cet habit vous abuse, il vous cache une fille infortunée qui échappe sous ce déguisement à la persécution de la Princesse. Mon nom est Aspasie ; je suis née d'un sang illustre dont il ne reste plus que moi. Les biens qu'on m'a laissés me jettent aujourd'hui dans la nécessité de fuir. La Princesse veut que je les livre avec ma main à un de ses parents qui m'aime, et que je hais. J'appris que, sur mes refus, elle devait me faire enlever sous de faux prétextes ; et je n'ai trouvé d'autre ressource contre cette violence, que de me sauver sous cet habit qui me déguise. J'ai entendu parler d'Hermocrate, et de la solitude qu'il habite, et je venais chez lui, sans me faire connaître, tâcher, du moins pour quelque temps, d'y trouver une retraite. Je vous y ai rencontré, vous m'avez offert votre amitié, je vous ai vu digne de toute la mienne ; la confiance que je vous marque est une preuve que je vous l'ai donnée, et je la conserverai malgré la haine qui va succéder à la vôtre.
AGIS
Dans l'étonnement où vous me jetez, je ne saurais plus moi-même démêler ce que je pense.
PHOCION
Et moi, je le démêle pour vous : adieu, Seigneur. Hermocrate souhaite que je me retire d'ici ; vous m'y souffrez avec peine ; mon départ va vous satisfaire tous deux, et je vais chercher des coeurs dont la bonté ne me refuse pas un asile.
AGIS
Non, Madame, arrêtez... Votre sexe est dangereux, il est vrai, mais les infortunés sont trop respectables.
PHOCION
Vous me haïssez, Seigneur.
AGIS
Non, vous dis-je, arrêtez, Aspasie ; vous êtes dans un état que je plains : je me reprocherais de n'y avoir pas été sensible ; et je presserai moi-même Hermocrate, s'il le faut, de consentir à votre séjour ici, vos malheurs m'y obligent.
PHOCION
Ainsi vous n'agirez plus que par pitié pour moi : que cette aventure me décourage ! Le jeune seigneur qu'on veut que j'épouse me paraît estimable ; après tout, plutôt que de prolonger un état aussi rebutant que le mien, ne vaudrait-il pas mieux me rendre ?
AGIS
Je ne vous le conseille pas ; Madame ; il faut que le coeur et la main se suivent. J'ai toujours entendu dire que le sort le plus triste est d'être uni avec ce qu'on n'aime pas, que la vie alors est un tissu de langueurs ; que la vertu même, en nous secourant, nous accable ; mais peut-être sentez-vous que vous aimerez volontiers celui qu'on vous propose.
PHOCION
Non, Seigneur ; ma fuite en est une preuve.
AGIS
Prenez-y donc garde ; surtout si quelque secret penchant vous prévenait pour un autre ; car peut-être aimez-vous ailleurs, et ce serait encore pis.
PHOCION
Non, vous dis-je ; je vous ressemble ; je n'ai jusqu'ici senti mon coeur que par l'amitié que j'ai eu pour vous, et si vous ne me retiriez pas la vôtre, je ne voudrais jamais d'autre sentiment que celui-là.
AGIS, d'un ton embarrassé.
Sur ce pied-là, ne vous exposez pas à revoir la Princesse ; car je suis toujours le même.
PHOCION
Vous m'aimez donc encore ?
AGIS
Toujours, Madame, d'autant plus qu'il n'y a rien à craindre ; puisqu'il ne s'agit entre nous que d'amitié, qui est le seul penchant que je puisse inspirer, et le seul aussi, sans doute, dont vous soyez capable.
PHOCION et AGIS, en même temps.
Ah !
PHOCION
Seigneur, personne n'est plus digne que vous de la qualité d'ami : celle d'amant ne vous convient que trop ; mais ce n'est pas à moi à vous le dire.
AGIS
Je voudrais bien ne le devenir jamais.
PHOCION
Laissons donc là l'amour, il est même dangereux d'en parler.
AGIS, un peu confus.
Voici, je pense, un domestique qui vous cherche : Hermocrate n'est peut-être plus occupé ; souffrez que je vous quitte pour aller le joindre.
SCÈNE IV
Phocion, Arlequin, Hermidas.
ARLEQUIN
Allez, Madame Phocion, votre entretien tout à l'heure était bien gardé, car il avait trois sentinelles.
HERMIDAS
Hermocrate n'a point paru ; mais sa soeur vous cherche, et a demandé au jardinier où vous étiez : elle a l'air un peu triste, apparemment que le philosophe ne se rend pas.
PHOCION
Oh ! Il a beau faire, il deviendra docile, ou tout l'art de mon sexe n'y pourra rien.
ARLEQUIN
Et le seigneur Agis, promet-il quelque chose ; son coeur se mitonne-t-il un peu ?
PHOCION
Encore une ou deux conversations, et je l'emporte.
HERMIDAS
Quoi, sérieusement, Madame ?
PHOCION
Oui, Corine, tu sais les motifs de mon amour, et les dieux m'en annoncent déjà la récompense.
ARLEQUIN
Ils ne manqueront pas aussi de récompenser le mien, car il est bien honnête.
HERMIDAS, à Arlequin.
Paix ; j'aperçois Léontine, retirons-nous.
PHOCION
As-tu instruit Arlequin de ce qu'il s'agit de faire à présent ?
HERMIDAS
Oui, Madame.
ARLEQUIN
Vous serez charmée de mon savoir-faire.
SCÈNE V
Phocion, Léontine.
PHOCION
J'allais vous trouver, Madame : on m'a appris ce qui se passe ; Hermocrate veut se dédire de la grâce qu'il m'avait accordée, et je suis dans un trouble inexprimable.
LÉONTINE
Oui, Phocion ; Hermocrate, par une opiniâtreté qui me paraît sans fondement, refuse de tenir la parole qu'il m'a donnée : vous m'allez dire que je le presse encore ; mais je viens vous avouer que je n'en ferai rien.
PHOCION
Vous n'en ferez rien, Léontine ?
LÉONTINE
Non, ses refus me rappellent moi-même à la raison.
PHOCION
Et vous appelez cela retrouver la raison ? Quoi ? Ma tendresse aura borné mes vues ; je n'aurai cherché qu'à vous la dire, je vous l'aurai dite, je me serai mis hors d'état de guérir jamais, j'aurai même espéré de vous toucher, et vous voulez que je vous quitte ! Non, Léontine, cela n'est pas possible ; c'est un sacrifice que mon coeur ne saurait plus vous faire : moi, vous quitter ! Eh ! Où voulez-vous que j'en trouve la force ? Me l'avez-vous laissée ? Voyez ma situation. C'est à votre vertu même à qui je parle, c'est elle que j'interroge ; qu'elle soit juge entre vous et moi. Je suis chez vous ; vous m'y avez souffert ; vous savez que je vous aime ; me voilà pénétré de la passion la plus tendre ; vous me l'avez inspirée, et je partirais ! Eh ! Léontine, demandez-moi ma vie, déchirez mon coeur, ils sont tous deux à vous ; mais ne me demandez point des choses impossibles.
LÉONTINE
Quelle vivacité de mouvements ! Non, Phocion, jamais je ne sentis tant la nécessité de votre départ, et je ne m'en mêle plus. Juste ciel ! Que deviendrait mon coeur avec l'impétuosité du vôtre ? Suis-je obligée, moi, de soutenir cette foule d'expressions passionnées qui vous échappent ? Il faudrait donc toujours combattre, toujours résister, et ne jamais vaincre. Non, Phocion ; c'est de l'amour que vous voulez m'inspirer, n'est-ce pas ? Ce n'est pas la douleur d'en avoir que vous voulez que je sente, et je ne sentirais que cela : ainsi, retirez-vous, je vous en conjure, et laissez-moi dans l'état où je suis.
PHOCION
De grâce, ménagez-moi, Léontine ; je m'égare à la seule idée de partir ; je ne saurais plus vivre sans vous : je vais remplir ces lieux de mon désespoir ; je ne sais plus où je suis !
LÉONTINE
Et parce que vous êtes désolé, il faut que je vous aime ? Qu'est-ce que cette tyrannie-là ?
PHOCION
Est-ce que vous me haïssez ?
LÉONTINE
Je le devrais.
PHOCION
Les dispositions de votre coeur me sont-elles favorables ?
LÉONTINE
Je ne veux point les écouter.
PHOCION
Oui, mais moi, je ne saurais renoncer à les suivre.
LÉONTINE
Arrêtez ; j'entends quelqu'un.
SCÈNE VI
Phocion, Léontine, Arlequin.
Arlequin vient se mettre entre eux deux, sans rien dire.
PHOCION
Que fait donc là ce domestique, Madame ?
ARLEQUIN
Le seigneur Hermocrate m'a ordonné d'examiner votre conduite, parce qu'il ne vous connaît point.
PHOCION
Mais dès que je suis avec Madame, ma conduite n'a pas besoin d'un espion comme toi. À Léontine. Dites-lui qu'il se retire, Madame, je vous en prie.
LÉONTINE
Il vaut mieux me retirer moi-même.
PHOCION, bas à Léontine.
Si vous vous en allez sans promettre de parler pour moi, je ne réponds plus de ma raison.
LÉONTINE, émue.
Ah ! À Arlequin. Va-t'en, Arlequin ; il n'est pas nécessaire que tu restes ici.
ARLEQUIN
Plus nécessaire que vous ne pensez, Madame ; vous ne savez pas à qui vous avez affaire : ce Monsieur-là n'est pas si friand de la sagesse que des filles sages ; et je vous avertis qu'il veut déniaiser la vôtre.
LÉONTINE, faisant signe à Phocion.
Que veux-tu dire, Arlequin ? Rien ne m'annonce ce que tu dis là, et c'est une plaisanterie que tu fais.
ARLEQUIN
Oh ! Que nenni ! Tenez, Madame, tantôt son valet, qui est un autre espiègle, est venu me dire : Eh bien ! Qu'est-ce ? Y a-t-il moyen d'être amis ensemble ?... Oh ! De tout mon coeur... Que vous êtes heureux d'être ici !... Pas mal... Les honnêtes gens que vos maîtres !... Admirables... Que votre maîtresse est aimable !... Oh ! Divine... Eh ! dites-moi, a-t-elle eu des amants ?... Tant qu'elle en a voulu... En a-t-elle à cette heure ?... Tant qu'elle en veut... En aura-t-elle encore ?... Tant qu'elle en voudra... A-t-elle envie de se marier ?... Elle ne me dit pas ses envies... Restera-t-elle fille ?... Je ne garantis rien... Qui est-ce qui la voit, qui est-ce qui ne la voit pas ? Vient-il quelqu'un, ne vient-il personne ?... Et par-ci et par-là... Est-ce que votre maître en est amoureux ?... Chut ! Il en perd l'esprit : nous ne restons ici que pour lui avoir le coeur, afin qu'elle nous épouse ; car nous avons des richesses et des flammes plus qu'il n'en faut pour dix ménages.
PHOCION
N'en as-tu pas dit assez ?
ARLEQUIN
Voyez comme il s'en soucie ; il vous donnera le supplément, si vous voulez.
LÉONTINE
N'est-il pas vrai, seigneur Phocion, qu'Hermidas n'a fait que s'amuser en lui disant cela ? Phocion ne répond rien !
ARLEQUIN
Ahi ! Ahi ! La voix vous manque, ma chère maîtresse ; Votre coeur prend congé de la compagnie, on le pille actuellement, et je vais faire venir le seigneur Hermocrate à votre secours.
LÉONTINE
Arrête, Arlequin, où vas-tu ? Je ne veux point qu'il sache qu'on me parle d'amour.
ARLEQUIN
Oh ! Puisque le fripon est de vos amis, ce n'est pas la peine de crier au voleur. Que la sagesse s'accommode ; mariez-vous ; il y aura encore de la place pour elle : le métier de brave femme a bien son mérite. Adieu, Madame ; n'oubliez pas la discrétion de votre petit serviteur, qui vous fait ses compliments, et qui ne dira mot.
PHOCION
Va, je me charge de payer ton silence.
LÉONTINE
Où suis-je ? Tout ceci me paraît un songe : Voyez à quoi vous m'exposez ; mais qui vient encore ?
SCÈNE VII
Hermidas, Léontine, Phocion.
HERMIDAS, apportant un portrait qu'elle donne à Phocion.
Je vous apporte ce que vous m'avez demandé, Seigneur ; voyez si vous en êtes content ; il serait encore mieux si j'avais travaillé d'après la personne présente.
PHOCION
Pourquoi me l'apporter devant Madame ? Mais voyons : oui, la physionomie s'y trouve ; voilà cet air noble et fin, et tout le feu de ses yeux ; il me semble pourtant qu'ils sont encore un peu plus vifs.
LÉONTINE
C'est apparemment d'un portrait dont vous parlez, Seigneur ?
PHOCION
Oui, Madame.
HERMIDAS
Donnez, Seigneur, j'observerai ce que vous dites là.
LÉONTINE
Peut-on le voir avant qu'on l'emporte ?
PHOCION
Il n'est pas achevé, Madame.
LÉONTINE
Puisque vous avez vos raisons pour ne le pas montrer, je n'insiste plus.
PHOCION
Le voilà, Madame ; vous me le rendrez, au moins.
LÉONTINE
Que vois-je ? C'est le mien !
PHOCION
Je ne veux jamais vous perdre de vue ; la moindre absence m'est douloureuse, ne durât-elle qu'un moment ; et ce portrait me l'adoucira ; cependant vous le gardez.
LÉONTINE
Je ne devrais pas vous le rendre ; mais tant d'amour m'en ôte le courage.
PHOCION
Cet amour ne vous en inspire-t-il pas un peu ?
LÉONTINE, soupirant.
Hélas ! Je n'en voulais point ; mais je n'en serai peut-être pas la maîtresse.
PHOCION
Ah ! De quelle joie vous me comblez !
LÉONTINE
Est-il donc arrêté que je vous aimerai ?
PHOCION
Ne me promettez point votre coeur ; dites que je l'ai, Léontine.
LÉONTINE, toujours émue.
Je ne dirais que trop vrai, Phocion !
PHOCION
Je resterai donc, et vous parlerez à Hermocrate.
LÉONTINE
Il le faudra bien pour me donner le temps de me résoudre à notre union.
HERMIDAS
Cessez cet entretien ; je vois Dimas qui vient.
LÉONTINE
Je me sens dans une émotion de coeur où je ne veux pas qu'on me voie. Adieu, Phocion, ne vous inquiétez pas ; je me charge du consentement de mon frère.
SCÈNE VIII
Hermidas, Phocion, Dimas.
DIMAS
Velà le philosophe qui se pourmène envers ici tout rêvant ; faites-nous de la marge, et laissez-nous le terrain, pour à celle fin que je l'y en baille encore d'une venue.
PHOCION
Courage, Dimas, je me retire, et reviendrai quand il sera parti.
SCÈNE IX
Hermocrate, Dimas.
HERMOCRATE
N'as-tu pas vu Phocion ?
DIMAS
Non, mais j'allions vous rendre compte à son sujet.
HERMOCRATE
Eh bien, as-tu découvert quelque chose ? Est-il souvent avec Agis ? Cherche-t-il à le voir ?
DIMAS
Oh ! Que non, il a, ma foi, bian d'autres tracas dans la cervelle.
HERMOCRATE, à part les premiers mots.
Ce début me fait craindre le reste. De quoi s'agit-il ?
DIMAS
Il s'agit morguié qu'ou avez bian du mérite, et que faut admirer voute science, voute vertu et voute bonne mine.
HERMOCRATE
Eh d'où vient ton enthousiasme là-dessus ?
DIMAS
C'est que je compare voute face à ce qui arrive ; c'est qu'il se passe des choses émerveillables, et qui portont la signifiance de la rareté de voute personne ; c'est qu'on se meurt, en soupire. Hélas ! Ce dit-on, que je l'aime ce cher homme, cet agréable homme !
HERMOCRATE
Je ne sais de qui tu me parles.
DIMAS
Par ma foi, c'est de vous, et pis d'un garçon qui n'est qu'une fille.
HERMOCRATE
Je n'en connais point ici.
DIMAS
Vous connaissez bian Phocion ? Eh bian ! il n'y a que son habit qui est un homme, le reste est une fille.
HERMOCRATE
Que me dis-tu là !
DIMAS
Tatigué, qu'alle est remplie de charmes ! Morguié, qu'ou êtes heureux ; car tous ces charmes-là, devinez leur intention ? Je les avons entendu raisonner. Ils disont comme ça, qu'ils se gardont pour l'homme le pus mortel... Non, non, je me trompe, pour le mortel le pus parfait qui se treuve parmi les mortels de tous les hommes, qui s'appelle Hermocrate.
HERMOCRATE
Qui ? Moi !
DIMAS
Acoutez, acoutez.
HERMOCRATE
Que me va-t-il dire encore ?
DIMAS
Comme je charchions tantôt à obéir à voute commandement, je l'avons vu qui coupait dans le taillis avec son valet Hermidas, qui est itou un acabit de garçon de la même étoffe. Moi, tout bellement, je traverse le taillis par un autre côté, et pis je les entends deviser ; et pis Phocion commence : Ah ! Velà qui est fait, Corine ; il n'y a pus de guérison pour moi, ma mie ; je l'aime trop, cet homme-là, je ne saurais pu que faire ni que dire : Eh mais pourtant, Madame, vous êtes si belle ! Eh bian ! Cette beauté, queu profit me fait-elle, puisqu'il veut que je m'en retourne ! Eh mais patience, Madame. Eh mais où est-il ? Mais que fait-il ? Où se tient la sagesse de sa personne ?
HERMOCRATE, ému.
Arrête, Dimas.
DIMAS
Je sis à la fin. Mais que vous dit-il, quand vous li parlez, Madame ? Eh mais il me gronde, et moi je me fâche, ma fille. Il me représente qu'il est sage. Et moi itou, ce lui fais-je. Mais je vous plains, ce me fait-il. Mais me velà bien refaite, ce li dis-je. Eh mais ! n'avez-vous pas honte ? ce me fait-il. Eh bian ! qu'est-ce que ça m'avance ? ce li fais-je. Mais voute vertu, Madame ? Mais mon tourment, Monsieur ? Est-ce que les vertus ne se marient pas ensemble ?
HERMOCRATE
Il me suffit, te dis-je, c'en est assez.
DIMAS
Je sis d'avis que vous guérissiez cet enfant-là, noute maître, en tombant itou malade pour elle, et pis la prendre pour ménagère ; car en restant garçon, ça enterre la lignée d'un homme, et ce serait dommage de l'enterrement de la vôtre. Mais en parlant par similitude, n'y aurait-il pas moyen, par votre moyen, de me recommander à l'affection de la femme de chambre, à cause que je savons toutes ces fredaines-là, et que je n'en sonnons mot ?
HERMOCRATE, les premiers mots à part.
Il ne me manquait plus que d'essuyer ce compliment-là ! Sois discret, Dimas, je te l'ordonne : il serait fâcheux, pour la personne en question, que cette aventure-ci fût connue ; et de mon côté, je vais y mettre ordre en la renvoyant... Ah !
SCÈNE X
Phocion, Dimas.
PHOCION
Eh bien ! Dimas, que pense Hermocrate ?
DIMAS
Li, il prétend vous garder.
PHOCION
Tant mieux.
DIMAS
Et pis, il ne prétend pas que vous restiez.
PHOCION
Je ne t'entends plus.
DIMAS
Eh parguié, c'est qu'il ne s'entend pas li-même ; il ne voit pus goutte à ce qu'il veut. Ouf ! velà sa dernière parole : toute sa philosophie est à vau-l'eau, il n'y en reste pas une once.
PHOCION
Il faudra bien qu'il me cède ce reste-là ; un portrait vient de terrasser la prud'homie de la soeur, j'en ai encore un au service du frère ; car toute sa raison ne mérite pas les frais d'un nouveau stratagème. Cependant Agis m'évite ; je ne l'ai presque point vu depuis qu'il sait qui je suis. Il parlait tout à l'heure à Corine, peut-être me cherche-t-il.
DIMAS
Vous l'avez deviné, car le velà qui arrive. Mais, Madame, ayez toujours souvenance que ma fortune est au bout de l'histoire.
PHOCION
Tu peux la compter faite.
DIMAS
Grand merci à vous.
SCÈNE XI
Agis, Phocion.
AGIS
Quoi ! Aspasie, vous me fuyez quand je vous aborde ?
PHOCION
C'est que je me suis tantôt aperçue que vous me fuyiez aussi.
AGIS
J'en conviens ; mais j'avais une inquiétude qui m'agitait, et qui me dure encore.
PHOCION
Peut-on la savoir ?
AGIS
Il y a une personne que j'aime ; mais j'ignore si ce que je sens pour elle est amitié ou amour ; car j'en suis là-dessus à mon apprentissage ; et je venais vous prier de m'instruire.
PHOCION
Mais je connais cette personne-là, je pense.
AGIS
Cela ne vous est pas difficile ; quand vous êtes venue ici, vous savez que je n'aimais rien.
PHOCION
Oui, et depuis que j'y suis, vous n'avez vu que moi.
AGIS
Concluez donc.
PHOCION
Eh bien ! C'est moi ; cela va tout de suite.
AGIS
Oui, c'est vous, Aspasie, et je vous demande à quoi j'en suis.
PHOCION
Je n'en sais pas le mot ; dites-moi à quoi j'en suis moi-même ; car je suis dans le même cas pour quelqu'un que j'aime.
AGIS
Et pour qui donc, Aspasie ?
PHOCION
Pour qui ? Les raisons qui m'ont fait conclure que vous m'aimiez, ne nous sont-elles pas communes, et ne pouvez-vous pas conclure tout seul ?
AGIS
Il est vrai que vous n'aviez point encore aimé quand vous êtes arrivée.
PHOCION
Je ne suis plus de même, et je n'ai vu que vous. Le reste est clair.
AGIS
C'est donc pour moi que votre coeur est en peine, Aspasie ?
PHOCION
Oui ; mais tout cela ne nous rend pas plus savants ; nous nous aimions avant que d'être inquiets ; nous aimons-nous de même, ou bien différemment ? C'est de quoi il est question.
AGIS
Si nous nous disions ce que nous sentons, peut-être éclaircirions-nous la chose.
PHOCION
Voyons donc. Aviez-vous tantôt de la peine à m'éviter ?
AGIS
Une peine infinie.
PHOCION
Cela commence mal. Ne m'évitiez-vous pas à cause que vous aviez le coeur troublé, avec des sentiments que vous n'osiez pas me dire ?
AGIS
Me voilà ; vous me pénétrez à merveille.
PHOCION
Oui, vous voilà ; mais je vous avertis que votre coeur n'en ira pas mieux ; et que voilà encore des yeux qui ne me pronostiquent rien de bon là-dessus.
AGIS
Ils vous regardent avec un grand plaisir ; avec un plaisir qui va jusqu'à l'émotion.
PHOCION
Allons, allons, c'est de l'amour ; il est inutile de vous interroger davantage.
AGIS
Je donnerais ma vie pour vous ; j'en donnerais mille, si je les avais.
PHOCION
Preuve sur preuve ; amour dans l'expression, amour dans les sentiments, dans les regards ; amour s'il en fut jamais.
AGIS
Amour comme il n'en est point, peut-être. Mais je vous ai dit ce qui se passe dans mon coeur, ne saurais-je point ce qui se passe dans le vôtre ?
PHOCION
Doucement, Agis ; une personne de mon sexe parle de son amitié tant qu'on veut, mais de son amour, jamais. D'ailleurs, vous n'êtes déjà que trop tendre, que trop embarrassé de votre tendresse, et si je vous disais mon secret, ce serait encore pis.
AGIS
Vous avez parlé de mes yeux ; il semble que les vôtres m'apprennent que vous n'êtes pas insensible.
PHOCION
Oh ! Pour de mes yeux, je n'en réponds point ; ils peuvent bien vous dire que je vous aime ; mais je n'aurai pas à me reprocher de vous l'avoir dit, moi.
AGIS
Juste ciel ! dans quel abîme de passion le charme de ce discours-là ne me jette-t-il point ! Vos sentiments ressemblent aux miens.
PHOCION
Oui, cela est vrai ; vous l'avez deviné, et ce n'est pas ma faute. Mais ce n'est pas le tout que d'aimer, il faut avoir la liberté de se le dire, et se mettre en état de se le dire toujours. Et le seigneur Hermocrate qui vous gouverne...
AGIS
Je le respecte et je l'aime. Mais je sens déjà que les coeurs n'ont point de maître. Cependant il faut que je le voie avant qu'il vous parle ; car il pourrait bien vous renvoyer dès aujourd'hui, et nous avons besoin d'un peu de temps pour voir ce que nous ferons.
Dimas paraît dans l'enfoncement du théâtre sans approcher, et chante pour avertir de finir la conversation.
DIMAS
Ta ra ta la ra !
PHOCION
C'est bien dit, Agis ; allez-y dès ce moment ; il faudra bien nous retrouver, car j'ai bien des choses à vous dire.
AGIS
Et moi aussi.
PHOCION
Partez ; quand on nous voit longtemps ensemble, j'ai toujours peur qu'on ne se doute de ce que je suis. Adieu !
AGIS
Je vous laisse, aimable Aspasie, et vais travailler pour votre séjour ici ; Hermocrate ne sera peut-être plus occupé.
SCÈNE XII
Phocion, Hermocrate, Dimas.
DIMAS, disant rapidement à Phocion.
Il a, morguié ! bian fait de s'en aller ; car velà le jaloux qui arrive.
Dimas se retire.
PHOCION
Vous paraissez donc enfin, Hermocrate ? Pour dissiper le penchant qui m'occupe, n'avez-vous imaginé que l'ennui où vous me laissez ? Il ne vous réussira pas, je n'en suis que plus triste, et n'en suis pas moins tendre.
HERMOCRATE
Différentes affaires m'ont retenu, Aspasie ; mais il ne s'agit plus de penchant ; votre séjour ici est désormais impraticable ; il vous ferait tort ; Dimas sait qui vous êtes. Vous, dirai-je plus ? Il sait le secret de votre coeur ; il vous a entendu ; ne nous fions ni l'un ni l'autre à la discrétion de ses pareils. Il y va de votre gloire, il faut vous retirer.
PHOCION
Me retirer, Seigneur ! Eh dans quel état me renvoyez-vous ? Avec mille fois plus de trouble que je n'en avais. Qu'avez-vous fait pour me guérir ? A quel vertueux secours ai-je reconnu le sage Hermocrate ?
HERMOCRATE
Que votre trouble finisse à ce que je vais vous dire. Vous m'avez cru sage ; vous m'avez aimé sur ce pied-là : je ne le suis point. Un vrai sage croirait en effet sa vertu comptable de votre repos ; mais savez-vous pourquoi je vous renvoie ? C'est que j'ai peur que votre secret n'éclate, et ne nuise à l'estime qu'on a pour moi ; c'est que je vous sacrifie à l'orgueilleuse crainte de ne pas paraître vertueux, sans me soucier de l'être ; c'est que je ne suis qu'un homme vain, qu'un superbe, à qui la sagesse est moins chère que la méprisable et frauduleuse imitation qu'il en fait. Voilà ce que c'est que l'objet de votre amour.
PHOCION
Eh ! Je ne l'ai jamais tant admiré !
HERMOCRATE
Comment donc ?
PHOCION
Ah ! Seigneur, n'avez-vous que cette industrie-là contre moi ? Vous augmentez mes faiblesses en exposant l'opprobre dont vous avez l'impitoyable courage de couvrir les vôtres. Vous dites que vous n'êtes point sage ! Et vous étonnez ma raison par la preuve sublime que vous me donnez du contraire !
HERMOCRATE
Attendez, Madame. M'avez-vous cru susceptible de tous les ravages que l'amour fait dans le coeur des autres hommes ? Eh bien ! L'âme la plus vile, les amants les plus vulgaires, la jeunesse la plus folle, n'éprouvent point d'agitations que je n'aie senties ; inquiétudes, jalousies, transports, m'ont agité tour à tour. Reconnaissez-vous Hermocrate à ce portrait ? L'univers est plein de gens qui me ressemblent. Perdez donc un amour que tout homme pris au hasard mérite autant que moi, Madame.
PHOCION
Non, je le répète encore, si les dieux pouvaient être faibles, ils le seraient comme Hermocrate ! Jamais il ne fut plus grand, jamais plus digne de mon amour, et jamais mon amour plus digne de lui ! Juste ciel ! Vous parlez de ma gloire : en est-il qui vaille celle de vous avoir causé le moindre des mouvements que vous dites ? Non, c'en est fait, Seigneur, je ne vous demande plus le repos de mon coeur ; vous me le rendez par l'aveu que vous me faites ; vous m'aimez, je suis tranquille et charmée. Vous me garantissez notre union.
HERMOCRATE
Il me reste un mot à vous dire, et je finis par là. Je révélerai votre secret ; je déshonorerai cet homme que vous admirez ; et son affront rejaillira sur vous-même, si vous ne partez.
PHOCION
Eh bien ! Seigneur, je pars : mais je suis sûre de ma vengeance ; puisque vous m'aimez, votre coeur me la garde. Allez, désespérez le mien ; fuyez un amour qui pouvait faire la douceur de votre vie, et qui va faire le malheur de la mienne. Jouissez, si vous voulez, d'une sagesse sauvage, dont mon infortune va vous assurer la durée cruelle. Je suis venue vous demander du secours contre mon amour ; vous ne m'en avez point donné d'autre que m'avouer que vous m'aimiez ; c'est après cet aveu que vous me renvoyez ; après un aveu qui redouble ma tendresse ! Les dieux détesteront cette même sagesse conservée aux dépens d'un jeune coeur que vous avez trompé, dont vous avez trahi la confiance, dont vous n'avez point respecté les intentions vertueuses, et qui n'a servi que de victime à la férocité de vos opinions.
HERMOCRATE
Modérez vos cris, Madame ; on vient à nous.
PHOCION
Vous me désolez, et vous voulez que je me taise !
HERMOCRATE
Vous m'attendrissez plus que vous ne pensez ; mais n'éclatez point.
SCÈNE XIII
Arlequin, Hermidas, Phocion, Hermocrate.
HERMIDAS, courant après Arlequin.
Rendez-moi donc cela ; de quel droit le retenez-vous ? Qu'est-ce que cela signifie ?
ARLEQUIN
Non, morbleu ; ma fidélité n'entend point raillerie ; il faut que j'avertisse mon maître.
HERMOCRATE, à Arlequin.
Que veut dire le bruit que vous faites ? De quoi s'agit-il là ? Qu'est-ce que c'est qu'Hermidas te demande ?
ARLEQUIN
J'ai découvert un micmac, seigneur Hermocrate ; il s'agit d'une affaire de conséquence ; il n'y a que le diable et ces personnages-là qui le sachent ; mais il faut voir ce que c'est.
HERMOCRATE
Explique-toi.
ARLEQUIN
Je viens de trouver ce petit garçon qui était dans la posture d'un homme qui écrit : il rêvait, secouait la tête, mirait son ouvrage ; et j'ai remarqué qu'il avait une coquille auprès de lui où il y avait du gris, du vert, du jaune, du blanc, et où il trempait sa plume ; et comme j'étais derrière lui, je me suis approché pour voir son original de lettre ; mais voyez le fripon ! Ce n'était point des mots ni des paroles, c'était un visage qu'il écrivait ; et ce visage-là, c'était vous, Seigneur Hermocrate.
HERMOCRATE
Moi !
ARLEQUIN
Votre propre visage, à l'exception qu'il est plus court que celui que vous portez ; le nez que vous avez ordinairement tient lui seul plus de place que vous tout entier dans ce minois : Est-ce qu'il est permis de rapetisser la face des gens, de diminuer la largeur de leur physionomie ? Tenez, regardez la mine que vous faites là-dedans.
Il lui donne un portrait.
HERMOCRATE
Tu as bien fait, Arlequin, je ne te blâme point. Va-t'en, je vais examiner ce que cela signifie.
ARLEQUIN
N'oubliez pas de vous faire rendre les deux tiers de votre visage.
SCÈNE XIV
Hermocrate, Phocion, Hermidas.
HERMOCRATE
Quelle était votre idée ? Pourquoi m'avez-vous donc peint ?
HERMIDAS
Par une raison toute naturelle, Seigneur ; j'étais bien aise d'avoir le portrait d'un homme illustre, et de le montrer aux autres.
HERMOCRATE
Vous me faites trop d'honneur.
HERMIDAS
Et d'ailleurs, je savais que ce portrait ferait plaisir à une personne à qui il ne convenait point de le demander.
HERMOCRATE
Eh ! Cette personne, quelle est-elle ?
HERMIDAS
Seigneur...
PHOCION
Taisez-vous, Corine.
HERMOCRATE
Qu'entends-je ! Que dites-vous, Aspasie ?
PHOCION
N'en demandez pas davantage, Hermocrate, faites-moi la grâce d'ignorer le reste.
HERMOCRATE
Eh, comment à présent voulez-vous que je l'ignore ?
PHOCION
Brisons là-dessus ; vous me faites rougir.
HERMOCRATE
Ce que je vois est à peine croyable. Je ne sais plus ce que je deviens moi-même.
PHOCION
Je ne saurais soutenir cette aventure.
HERMOCRATE
Et moi, cette épreuve-ci m'entraîne.
PHOCION
Ah ! Corine, pourquoi avez-vous été surprise ?
HERMOCRATE
Vous triomphez, Aspasie ; vous l'emportez, je me rends.
PHOCION
Sur ce pied-là, je vous pardonne la confusion dont ma victoire me couvre.
HERMOCRATE
Reprenez ce portrait, il vous appartient, Madame.
PHOCION
Non, je ne le reprendrai point que ce ne soit votre coeur qui me l'abandonne.
HERMOCRATE
Rien ne doit vous empêcher de le reprendre.
PHOCION, tirant le sien, le lui donne.
Sur ce pied-là, vous devez estimer le mien, et le voilà ; marquez-moi qu'il vous est cher.
HERMOCRATE, l'approche de sa bouche.
Me trouvez-vous assez humilié ? Je ne vous dispute plus rien.
HERMIDAS
Il y manque encore quelque chose. Si le seigneur Hermocrate voulait souffrir que je le finisse, il ne faudrait qu'un instant pour cela.
PHOCION
Puisque nous sommes seuls, et qu'il ne s'agit que d'un instant, ne le refusez pas, Seigneur.
HERMOCRATE
Aspasie, ne m'exposez point à ce risque-là ; quelqu'un pourrait nous surprendre.
PHOCION
C'est l'instant où je triomphe, dites-vous ; ne le laissons pas perdre, il est précieux : vos yeux me regardent avec une tendresse que je voudrais bien qu'on recueillît, afin d'en conserver l'image. Vous ne voyez point vos regards, ils sont charmants, Seigneur. Achève, Corine, achève.
HERMIDAS
Seigneur, un peu de côté, je vous prie ; daignez m'envisager.
HERMOCRATE
Ah ciel ! à quoi me réduisez-vous ?
PHOCION
Votre coeur rougit-il des présents qu'il fait au mien ?
HERMIDAS
Levez un peu la tête, Seigneur.
HERMOCRATE
Vous le voulez, Aspasie ?
HERMIDAS
Tournez un peu à droite.
HERMOCRATE
Cessez, Agis approche. Sortez, Hermidas.
SCÈNE XV
Hermocrate, Agis, Phocion.
AGIS
Je venais vous prier, Seigneur, de nous laisser Phocion pour quelque temps ; mais j'augure que vous y consentez, et qu'il est inutile que je vous en parle.
HERMOCRATE, d'un ton inquiet.
Vous souhaitez donc qu'il reste, Agis ?
AGIS
Je vous avoue que j'aurais été très fâché qu'il partît, et que rien ne saurait me faire tant de plaisir que son séjour ici ; on ne saurait le connaître sans l'estimer, et l'amitié suit aisément l'estime.
HERMOCRATE
J'ignorais que vous fussiez déjà si charmés l'un de l'autre.
PHOCION
Nos entretiens, en effet, n'ont pas été fréquents.
AGIS
Peut-être que j'interromps la conversation que vous avez ensemble, et c'est à quoi j'attribue la froideur avec laquelle vous m'écoutez ; ainsi je me retire.
SCÈNE XVI
Phocion, Hermocrate.
HERMOCRATE
Que signifie cet empressement d'Agis ? Je ne sais ce que j'en dois croire ; depuis qu'il est avec moi, je n'ai rien vu qui l'intéressât tant que vous : vous connaît-il ? Lui avez-vous découvert qui vous êtes, et m'abuseriez-vous ?
PHOCION
Ah ! Seigneur, vous me comblez de joie : Vous m'avez dit que vous aviez été jaloux ; il ne me restait plus que le plaisir de le voir moi-même, et vous me le donnez : mon coeur vous remercie de l'injustice que vous me faites. Hermocrate est jaloux, il me chérit, il m'adore ! Il est injuste, mais il m'aime ; qu'importe à quel prix il me le témoigne ? Il s'agit pourtant de me justifier : Agis n'est pas loin, je le vois encore ; qu'il revienne, rappelons-le, Seigneur ; je vais le chercher moi-même ; je vais lui parler, et vous verrez si je mérite vos soupçons.
HERMOCRATE
Non, Aspasie, je reconnais mon erreur ; votre franchise me rassure ; ne l'appelez pas, je me rends ; il ne faut pas encore que l'on sache que je vous aime : laissez-moi le temps de disposer tout.
PHOCION
J'y consens : voici votre soeur, et je vous laisse ensemble. À part. J'ai pitié de sa faiblesse. Ô ciel ! Pardonne mon artifice !
SCÈNE XVII
Hermocrate, Léontine.
LÉONTINE
Ah ! vous voilà, mon frère ; je vous demande à tout le monde.
HERMOCRATE
Que me voulez-vous, Léontine ?
LÉONTINE
À quoi en êtes-vous avec Phocion ? Êtes-vous toujours dans le dessein de le renvoyer ? Il m'a tantôt marqué tant d'estime pour vous, il m'en a dit tant de bien, que je lui ai promis qu'il resterait, et que vous y consentiriez ; je lui en ai donné ma parole : son séjour sera court, et ce n'est pas la peine de m'en dédire.
HERMOCRATE
Non, Léontine ; vous savez mes égards pour vous, et je ne vous en dédirai point : dès que vous avez promis, il n'y a plus de réplique ; il restera tant qu'il voudra, ma soeur.
LÉONTINE
Je vous rends grâce de votre complaisance, mon frère ; et en vérité Phocion mérite bien qu'on l'oblige.
HERMOCRATE
Je sens tout ce qu'il vaut.
LÉONTINE
D'ailleurs, je regarde que c'est, en passant, un amusement pour Agis, qui vit dans une solitude dont on se rebute quelquefois à son âge.
HERMOCRATE
Quelquefois à tout âge.
LÉONTINE
Vous avez raison ; on y a des moments de tristesse. Je m'y ennuie souvent moi-même ; j'ai le courage de vous le dire.
HERMOCRATE
Qu'appelez-vous courage ? Et qui est-ce qui ne s'y ennuierait pas ? N'est-on pas né pour la société ?
LÉONTINE
Écoutez ; on ne sait pas ce qu'on fait, quand on se confine dans la retraite ; et nous avons été bien vite, quand nous avons pris un parti si dur.
HERMOCRATE
Allez, ma soeur, je n'en suis pas à faire cette réflexion-là.
LÉONTINE
Après tout, le mal n'est pas sans remède ; heureusement on peut se raviser.
HERMOCRATE
Oh ! Fort bien.
LÉONTINE
Un homme, à votre âge, sera partout le bienvenu quand il voudra changer d'état.
HERMOCRATE
Et vous, qui êtes aimable et plus jeune que moi, je ne suis pas en peine de vous non plus.
LÉONTINE
Oui, mon frère, peu de jeunes gens vont de pair avec vous ; et le don de votre coeur ne sera pas négligé.
HERMOCRATE
Et moi, je vous assure qu'on n'attendra pas d'avoir le vôtre pour vous donner le sien.
LÉONTINE
Vous ne seriez donc pas étonné que j'eusse quelques vues ?
HERMOCRATE
J'ai toujours été surpris que vous n'en eussiez pas.
LÉONTINE
Mais, vous qui parlez, pourquoi n'en auriez-vous pas aussi ?
HERMOCRATE
Eh ! Que sait-on ? Peut-être en aurais-je.
LÉONTINE
J'en serais charmée, Hermocrate, nous n'avons pas plus de raison que les dieux qui ont établi le mariage ; et je crois qu'un mari vaut bien un solitaire. Pensez-y ; une autre fois nous en dirons davantage. Adieu.
HERMOCRATE
J'ai quelques ordres à donner, et je vous suis. À part. À ce que je vois, nous sommes tous deux en bel état, Léontine et moi. Je ne sais à qui elle en veut ; peut-être est-ce à quelqu'un aussi jeune pour elle que l'est Aspasie pour moi. Que nous sommes faibles ! Mais il faut remplir sa destinée.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
PHOCION, HERMIDAS
PHOCION
Viens que je te parle, Corine. Tout me répond d'un succès infaillible. Je n'ai plus qu'un léger entretien à avoir avec Agis ; il le désire autant que moi. Croirais-tu pourtant que nous n'avons pu y parvenir ni l'un ni l'autre ? Hermocrate et sa sœur m'ont obsédée tour à tour ; ils doivent tous deux m'épouser en secret : je ne sais combien de mesures sont prises pour ces mariages imaginaires. Non, on ne saurait croire combien l'amour égare ces têtes qu'on appelle sages ; et il a fallu tout écouter, parce que je n'ai pas encore terminé avec Agis. Il m'aime tendrement comme Aspasie : pourrait-il me haïr comme Léonide ?
HERMIDAS
Non, Madame, achevez ; la princesse Léonide, après tout ce qu'elle a fait, doit lui paraître encore plus aimable qu'Aspasie.
PHOCION
Je pense comme toi ; mais sa famille a péri par la mienne.
HERMIDAS
Votre père hérita du trône, et ne l'a pas ravi.
PHOCION
Que veux-tu ? J'aime et je crains. Je vais pourtant agir comme certaine du succès. Mais, dis-moi, as-tu fait porter mes lettres au château ?
HERMIDAS
Oui, Madame ; Dimas, sans savoir pourquoi, m'a fourni un homme à qui je les ai remises ; et comme la distance d'ici au château est petite, vous aurez bientôt des nouvelles. Mais quel ordre donnez-vous au seigneur Ariston, à qui s'adressent vos lettres ?
PHOCION
Je lui dis de suivre celui qui les lui rendra ; d'arriver ici avec ses gardes et mon équipage : ce n'est qu'en prince que je veux qu'Agis sorte de ces lieux. Et toi, Corine, pendant que je t'attends ici, va te poster à l'entrée du jardin où doit arriver Ariston ; et viens m'avertir dès qu'il sera venu. Va, pars, et mets le comble à tous les services que tu m'as rendus.
HERMIDAS
Je me sauve. Mais vous n'êtes pas quitte de Léontine ; la voilà qui vous cherche.
Hermidas sort.
SCÈNE II
LÉONTINE, PHOCION
LÉONTINE
J'ai un mot à vous dire, mon cher Phocion ; le sort en est jeté ; nos embarras vont finir.
PHOCION
Oui, grâces au ciel.
LÉONTINE
Je ne dépends que de moi, nous allons être pour jamais unis. Je vous ai dit que c'est un spectacle que je ne voulais pas donner ici, mais les mesures que nous avons prises ne me paraissent pas décentes ; vous avez envoyé chercher un équipage, qui doit nous attendre à quelques pas de la maison, n'est-il pas vrai ? Ne vaudrait-il pas mieux, au lieu de nous en aller ensemble, que je partisse la première, et que je me rendisse à la ville en vous attendant ?
PHOCION
Oui-da, vous avez raison ; partez, c'est fort bien dit.
LÉONTINE
Je vais dès cet instant me mettre en état de cela, et dans deux heures je ne serai pas ici ; mais, Phocion, hâtez-vous de me suivre.
PHOCION
Commencez par me quitter, pour vous hâter vous-même.
LÉONTINE
Que d'amour ne me devez-vous pas !
PHOCION
Je sais que le vôtre est impayable, mais ne vous amusez point.
LÉONTINE
Il n'y avait que vous dans le monde capable de m'engager à la démarche que je fais.
PHOCION
La démarche est innocente, et vous n'y courez aucun hasard ; allez vous y préparer.
LÉONTINE
J'aime à voir votre empressement ; puisse-t-il durer toujours !
PHOCION
Et puissiez-vous y répondre par le vôtre car votre lenteur m'impatiente.
LÉONTINE
Je vous avoue que je ne sais quoi de triste s'empare quelquefois de moi.
PHOCION
Ces réflexions-là sont-elles de saison ? Je ne me sens que de la joie, moi.
LÉONTINE
Ne vous impatientez plus, je pars : car voici mon frère, que je ne veux point voir dans ce moment-ci.
PHOCION
Encore ce frère ! Ce ne sera donc jamais fait !
Léontine sort.
SCÈNE III
HERMOCRATE, PHOCION
PHOCION
Eh bien ! Hermocrate, je vous croyais occupé à vous arranger pour votre départ.
HERMOCRATE
Ah ! Charmante Aspasie, si vous saviez combien je suis combattu !
PHOCION
Ah ! Si vous saviez combien je suis lasse de vous combattre ! Qu'est-ce que cela signifie ? On n'est jamais sûr de rien avec vous.
HERMOCRATE
Pardonnez ces agitations à un homme dont le cœur promettait plus de force.
PHOCION
Eh ! Votre cœur fait bien des façons, Hermocrate ; soyez agité tant que vous voudrez ; mais partez, puisque vous ne voulez pas faire le mariage ici.
HERMOCRATE
Ah !
PHOCION
Ce soupir-là n'expédie rien.
HERMOCRATE
Il me reste encore une chose à vous dire, et qui m'embarrasse beaucoup.
PHOCION
Vous ne finissez rien, il y a toujours un reste.
HERMOCRATE
Vous confierai-je tout ? Je vous ai abandonné mon cœur, et je vais être à vous, ainsi il n'y a plus rien à vous cacher.
PHOCION
Après ?
HERMOCRATE
J'élève Agis depuis l'âge de huit ans ; je ne saurais le quitter si tôt, souffrez qu'il vive avec nous quelque temps, et qu'il vienne nous retrouver.
PHOCION
Eh ! Qui est-il donc ?
HERMOCRATE
Nos intérêts vont devenir communs : apprenez un grand secret. Vous avez entendu parler de Cléomène ; Agis est son fils, échappé de la prison dès son enfance.
PHOCION
Votre confidence est en de bonnes mains.
HERMOCRATE
Jugez avec combien de soin il faut que je le cache, et de ce qu'il deviendrait entre les mains d'une Princesse qui le fait chercher à son tour, et qui apparemment ne respire que sa mort.
PHOCION
Elle passe pourtant pour équitable et généreuse.
HERMOCRATE
Je ne m'y fierais pas ; elle est née d'un sang qui n'est ni l'un ni l'autre.
PHOCION
On dit qu'elle épouserait Agis, si elle le connaissait, d'autant plus qu'ils sont du même âge.
HERMOCRATE
Quand il serait possible qu'elle le voulût, la juste haine qu'il a pour elle l'en empêcherait.
PHOCION
J'aurais cru que la gloire de pardonner à ses ennemis valait bien l'honneur de les haïr toujours, surtout quand ces ennemis sont innocents du mal qu'on nous a fait.
HERMOCRATE
S'il n'y avait pas un trône à gagner en pardonnant, vous auriez raison, mais le prix du pardon gâte tout ; quoi qu'il en soit, il ne s'agit pas de cela.
PHOCION
Agis aura lieu d'être content.
HERMOCRATE
Il ne sera pas longtemps avec nous ; nos amis fomentent une guerre chez l'ennemi, auquel il se joindra ; les choses s'avancent, et peut-être bientôt les verra-t-on changer de face.
PHOCION
Se défera-t-on de la Princesse ?
HERMOCRATE
Elle n'est que l'héritière des coupables ; ce serait là se venger d'un crime par un autre, et Agis n'en est point capable : il suffira de la vaincre.
PHOCION
Voilà, je pense, tout ce que vous avez à me dire ; allez prendre vos mesures pour partir.
HERMOCRATE
Adieu, chère Aspasie ; je n'ai plus qu'une heure ou deux à demeurer ici.
Hermocrate sort.
SCÈNE IV
PHOCION, ARLEQUIN, DIMAS
PHOCION
Enfin serai-je libre ? Je suis persuadée qu'Agis attend le moment de pouvoir me parler ; cette haine qu'il a pour moi me fait trembler pourtant. Mais que veulent encore ces domestiques ?
ARLEQUIN
Je suis votre serviteur, Madame.
DIMAS
Je vous saluons, Madame.
PHOCION
Doucement donc !
DIMAS
N'appriandez rin, je sommes seuls.
PHOCION
Que me voulez-vous ?
ARLEQUIN
Une petite bagatelle.
DIMAS
Oui, je venons ici tant seulement pour régler nos comptes.
ARLEQUIN
Pour voir comment nous sommes ensemble.
PHOCION
Et de quoi est-il question ? Faites vite, car je suis pressée.
DIMAS
Ah çà ! comme dit st'autre, vous avons-je fait de bonne besogne ?
PHOCION
Oui, vous m'avez bien servie tous deux.
DIMAS
Et voute ouvrage à vous, est-il avancé ?
PHOCION
Je n'ai plus qu'un mot à dire à Agis qui m'attend.
ARLEQUIN
Fort bien ; puisqu'il vous attend, ne nous pressons pas.
DIMAS
Parlons d'affaire ; j'avons vendu du noir, que c'est une marveille ! J'avons affronté le tiers et le quart.
ARLEQUIN
Il n'y a point de fripons comparables à nous.
DIMAS
J'avons fait un étouffement de conscience qui était bian difficile, et qui est bian méritoire.
ARLEQUIN
Tantôt vous étiez garçon, ce qui n'était pas vrai ; tantôt vous étiez une fille, ce que je ne savons pas.
DIMAS
Des amours pour sti-ci, et pis pour stelle-là. J'avons jeté voute cœur à tout le monde, pendant qu'il n'était à parsonne de tout ça.
ARLEQUIN
Des portraits pour attraper les visages que vous donneriez pour rien, et qui ont pris le barbouillage de leur mine pour argent comptant.
PHOCION
Mais achèverez-vous ? Où cela va-t-il ?
DIMAS
Voute manigance est bientôt finie. Combian voulez-vous bailler de la finale ?
PHOCION
Que veux-tu dire ?
ARLEQUIN
Achetez le reste de l'aventure ; nous la vendrons à un prix raisonnable.
DIMAS
Faites marché avec nous, ou bian je rompons tout.
PHOCION
Ne vous ai-je pas promis de faire votre fortune ?
DIMAS
Eh bian ! Baillez-nous voute parole en argent comptant.
ARLEQUIN
Oui ; car quand on n'a plus besoin des fripons, on les paie mal.
PHOCION
Mes enfants, vous êtes des insolents.
DIMAS
Oh ! ça se peut bian.
ARLEQUIN
Nous tombons d'accord de l'insolence.
PHOCION
Vous me fâchez ; et voici ma réponse. C'est que, si vous me nuisez, si vous n'êtes pas discrets, je vous ferai expier votre indiscrétion dans un cachot. Vous ne savez pas qui je suis ; et je vous avertis que j'en ai le pouvoir. Si au contraire vous gardez le silence, je tiendrai toutes les promesses que je vous ai faites. Choisissez. Quant à présent, retirez-vous, je vous l'ordonne ; et réparez votre faute par une prompte obéissance.
DIMAS, à Arlequin.
Que ferons-je, camarade ? Alle me baille de la peur ; continuerons-je l'insolence ?
ARLEQUIN
Non, c'est peut-être le chemin du cachot ; et j'aime encore mieux rien que quatre murailles. Partons.
Arlequin et Dimas sortent.
SCÈNE V
PHOCION, AGIS
PHOCION, à part.
J'ai bien fait de les intimider. Mais voici Agis.
AGIS
Je vous retrouve donc, Aspasie, et je puis un moment vous parler en liberté. Que n'ai-je pas souffert de la contrainte où je me suis vu ! J'ai presque haï Hermocrate et Léontine de toute l'amitié qu'ils vous marquent ; mais qui est-ce qui ne vous aimerait pas ? Que vous êtes aimable, Aspasie, et qu'il m'est doux de vous aimer !
PHOCION
Que je me plais à vous l'entendre dire, Agis ! Vous saurez bientôt, à votre tour, de quel prix votre cœur est pour le mien. Mais, dites-moi ; cette tendresse, dont la naïveté me charme, est-elle à l'épreuve de tout ? Rien n'est-il capable de me la ravir ?
AGIS
Non ; je ne la perdrai qu'en cessant de vivre.
PHOCION
Je ne vous ai pas tout dit, Agis ; vous ne me connaissez pas encore.
AGIS
Je connais vos charmes ; je connais la douceur des sentiments de votre âme, rien ne peut m'arracher à tant d'attraits, et c'en est assez pour vous adorer toute ma vie.
PHOCION
Ô dieux ! Que d'amour ! Mais plus il m'est cher, et plus je crains de le perdre ; je vous ai déguisé qui j'étais, et ma naissance vous rebutera peut-être.
AGIS
Hélas ! vous ne savez pas qui je suis moi-même, ni tout l'effroi que m'inspire pour vous la pensée d'unir mon sort au vôtre. Ô cruelle princesse, que j'ai de raisons de te haïr !
PHOCION
Eh ! De qui parlez-vous, Agis ? Quelle princesse haïssez-vous tant ?
AGIS
Celle qui règne, Aspasie ; mon ennemie et la vôtre. Mais quelqu'un vient qui m'empêche de continuer.
PHOCION
C'est Hermocrate. Que je le hais de nous interrompre ! Je ne vous laisse que pour un moment, Agis, et je reviens dès qu'il vous aura quitté. Ma destinée avec vous ne dépend plus que d'un mot. Vous me haïssez, sans le savoir pourtant.
AGIS
Moi, Aspasie ?
PHOCION
On ne me donne pas le temps de vous en dire davantage. Finissez avec Hermocrate.
Phocion sort.
SCÈNE VI
AGIS, seul.
AGIS
Je n'entends rien à ce qu'elle veut dire. Quoi qu'il en soit, je ne saurais disposer de moi sans en avertir Hermocrate.
SCÈNE VII
HERMOCRATE, AGIS
HERMOCRATE
Arrêtez, Prince, il faut que je vous parle... Je ne sais par où commencer ce que j'ai à vous dire.
AGIS
Quel est donc le sujet de votre embarras, Seigneur ?
HERMOCRATE
Ce que vous n'auriez peut-être jamais imaginé ; ce que j'ai honte de vous avouer ; mais ce que, toute réflexion faite, il faut pourtant vous apprendre.
AGIS
À quoi ce discours-là nous prépare-t-il ? Que vous serait-il donc arrivé ?
HERMOCRATE
D'être aussi faible qu'un autre.
AGIS
Eh ! De quelle espèce de faiblesse s'agit-il, Seigneur ?
HERMOCRATE
De la plus pardonnable pour tout le monde, de la plus commune ; mais de la plus inattendue chez moi. Vous savez ce que je pensais de la passion qu'on appelle amour.
AGIS
Et il me semble que vous exagériez un peu là-dessus.
HERMOCRATE
Oui, cela se peut bien ; mais que voulez-vous ? Un solitaire qui médite, qui étudie, qui n'a de commerce qu'avec son esprit, et jamais avec son cœur, un homme enveloppé de l'austérité de ses mœurs n'est guère en état de porter son jugement sur certaines choses ; il va toujours trop loin.
AGIS
Il n'en faut pas douter, vous tombiez dans l'excès.
HERMOCRATE
Vous avez raison ; je pense comme vous ; car que ne disais-je pas ? Que cette passion était folle, extravagante, indigne d'une âme raisonnable ; je l'appelais un délire ; et je ne savais ce que je disais. Ce n'était pas là consulter ni la raison ni la nature ; c'était critiquer le ciel même.
AGIS
Oui ; car dans le fond, nous sommes faits pour aimer.
HERMOCRATE
Comment donc ! C'est un sentiment sur qui tout roule.
AGIS
Un sentiment qui pourrait bien se venger un jour du mépris que vous en avez fait.
HERMOCRATE
Vous m'en menacez trop tard.
AGIS
Pourquoi donc ?
HERMOCRATE
Je suis puni.
AGIS
Sérieusement ?
HERMOCRATE
Faut-il vous dire tout ? Préparez-vous à me voir changer bientôt d'état, à me suivre, si vous m'aimez : je pars aujourd'hui, et je me marie.
AGIS
Est-ce là le sujet de votre embarras ?
HERMOCRATE
Il n'est pas agréable de se dédire ; et je reviens de loin.
AGIS
Et moi je vous en félicite : il vous manquait de connaître ce que c'était que le cœur.
HERMOCRATE
J'en ai reçu une leçon qui me suffit, et je ne m'y tromperai plus. Si vous saviez au reste avec quel excès d'amour, avec quelle industrie de passion on est venu me surprendre, vous augureriez mal d'un cœur qui ne se serait pas rendu. La sagesse n'instruit point à être ingrat ; et je l'aurais été. On me voit plusieurs fois dans la forêt, on prend du penchant pour moi, on essaie de le perdre, on ne saurait : on se résout à me parler, mais ma réputation intimide. Pour ne point risquer un mauvais accueil, on se déguise, on change d'habit, on devient le plus beau de tous les hommes ; on arrive ici, on est reconnu. Je veux qu'on se retire ; je crois même que c'est à vous à qui on en veut ; on me jure que non. Pour me convaincre, on me dit : Je vous aime ; en doutez-vous ? Ma main, ma fortune, tout est à vous avec mon cœur : donnez-moi le vôtre ou guérissez le mien ; cédez à mes sentiments, ou apprenez-moi à les vaincre ; rendez-moi mon indifférence, ou partagez mon amour ; et l'on me dit tout cela avec des charmes, avec des yeux, avec des tons qui auraient triomphé du plus féroce de tous les hommes.
AGIS, agité.
Mais, Seigneur, cette tendre amante qui se déguise, l'ai-je vue ici ? Y est-elle venue ?
HERMOCRATE
Elle y est encore.
AGIS
Je n'y vois que Phocion.
HERMOCRATE
C'est elle-même ; mais n'en dites mot. Voici ma sœur qui vient.
SCÈNE VIII
LÉONTINE, HERMOCRATE, AGIS
AGIS, à part.
La perfide ! Qu'a-t-elle prétendu en me trompant ?
LÉONTINE
Je viens vous avertir d'une petite absence que je vais faire à la ville, mon frère.
HERMOCRATE
Hé chez qui allez-vous donc, Léontine ?
LÉONTINE
Chez Phrosine, dont j'ai reçu des nouvelles, et qui me presse d'aller la voir.
HERMOCRATE
Nous serons donc tous deux absents ; car je pars aussi dans une heure, je le disais même à Agis.
LÉONTINE
Vous partez, mon frère ! Hé chez qui allez-vous à votre tour ?
HERMOCRATE
Rendre visite à Criton.
LÉONTINE
Quoi ! à la ville comme moi ? Il est assez particulier que nous y ayons tous deux affaire ; vous vous souvenez de ce que vous m'avez dit tantôt : votre voyage ne cache-t-il pas quelque mystère ?
HERMOCRATE
Voilà une question qui me ferait douter des motifs du vôtre ; vous vous souvenez aussi des discours que vous m'avez tenus ?
LÉONTINE
Hermocrate, parlons à cœur ouvert : tenez, nous nous pénétrons ; je ne vais point chez Phrosine.
HERMOCRATE
Dès que vous parlez sur ce ton-là, je n'aurai pas moins de franchise que vous ; je ne vais point chez Criton.
LÉONTINE
C'est mon cœur qui me conduit où je vais.
HERMOCRATE
C'est le mien qui me met en voyage.
LÉONTINE
Oh ! Sur ce pied-là, je me marie.
HERMOCRATE
Hé bien, je vous en offre autant.
LÉONTINE
Tant mieux, Hermocrate, et grâce à notre mutuelle confidence, je crois que celui que j'aime et moi, nous nous épargnerons les frais du départ : il est ici, et puisque vous savez tout, ce n'est pas la peine de nous aller marier plus loin.
HERMOCRATE
Vous avez raison, et je ne partirai point non plus ; nos mariages se feront ensemble, car celle à qui je me donne est ici aussi.
LÉONTINE
Je ne sais pas où elle est ; pour moi, c'est Phocion que j'épouse.
HERMOCRATE
Phocion !
LÉONTINE
Oui, Phocion.
HERMOCRATE
Qui donc ? Celui qui est venu nous trouver ici ? Celui pour lequel vous me parliez tantôt ?
LÉONTINE
Je n'en connais point d'autre.
HERMOCRATE
Mais attendez donc, je l'épouse aussi, moi, et nous ne pouvons pas l'épouser tous deux.
LÉONTINE
Vous l'épousez, dites-vous ? Vous n'y rêvez pas ?
HERMOCRATE
Rien n'est plus vrai.
LÉONTINE
Qu'est-ce que cela signifie ? Quoi ! Phocion qui m'aime d'une tendresse infinie, qui a fait faire mon portrait sans que je le susse !
HERMOCRATE
Votre portrait ! Ce n'est pas le vôtre, c'est le mien qu'il a fait faire à mon insu.
LÉONTINE
Mais ne vous trompez-vous pas ? Voici le sien, le reconnaissez-vous ?
HERMOCRATE
Tenez, ma sœur, en voilà le double ; le vôtre est en homme, et le mien est en femme ; c'en est toute la différence.
LÉONTINE
Juste ciel ! Où en suis-je ?
AGIS
Oh ! C'en est fait, je n'y saurais plus tenir ; elle ne m'a point donné de portrait, mais je dois l'épouser aussi.
HERMOCRATE
Quoi ! Vous aussi, Agis ? Quelle étrange aventure !
LÉONTINE
Je suis outrée, je l'avoue.
HERMOCRATE
Il n'est pas question de se plaindre ; nos domestiques étaient gagnés, je crains quelques desseins cachés ; hâtons-nous, Léontine, ne perdons point de temps : il faut que cette fille s'explique, et nous rende compte de son imposture.
SCÈNE IX
AGIS, PHOCION
AGIS, sans voir Phocion.
Je suis au désespoir !
PHOCION
Les voilà donc partis, ces importuns ! Mais qu'avez-vous, Agis ? Vous ne me regardez pas ?
AGIS
Que venez-vous faire ici ? Qui de nous trois doit vous épouser, d'Hermocrate, de Léontine ou de moi ?
PHOCION
Je vous entends ; tout est découvert.
AGIS
N'avez-vous pas votre portrait à me donner, comme aux autres ?
PHOCION
Les autres n'auraient pas eu ce portrait, si je n'avais pas eu dessein de vous donner la personne.
AGIS
Et moi, je la cède à Hermocrate. Adieu, perfide ; adieu, cruelle ! Je ne sais de quels noms vous appeler. Adieu pour jamais. Je me meurs !...
PHOCION
Arrêtez, cher Agis ; écoutez-moi.
AGIS
Laissez-moi, vous dis-je.
PHOCION
Non, je ne vous quitte plus ; craignez d'être le plus ingrat de tous les hommes, si vous ne m'écoutez pas.
AGIS
Moi, que vous avez trompé !
PHOCION
C'est pour vous que j'ai trompé tout le monde, et je n'ai pu faire autrement ; tous mes artifices sont autant de témoignages de ma tendresse, et vous insultez, dans votre erreur, au cœur le plus tendre qui fut jamais. Je ne suis point en peine de vous calmer ; tout l'amour que vous me devez, tout celui que j'ai pour vous, vous ne le savez pas. Vous m'aimerez, vous m'estimerez, vous me demanderez pardon.
AGIS
Je n'y comprends rien.
PHOCION
J'ai tout employé pour abuser des cœurs dont la tendresse était l'unique voie qui me restait pour obtenir la vôtre, et vous étiez l'unique objet de tout ce qu'on m'a vu faire.
AGIS
Hélas ! Puis-je vous en croire, Aspasie ?
PHOCION
Dimas et Arlequin, qui savent mon secret, qui m'ont servie, vous confirmeront ce que je vous dis là ; interrogez-les, mon amour ne dédaigne pas d'avoir recours à leur témoignage.
AGIS
Ce que vous me dites là est-il possible, Aspasie ? On n'a donc jamais tant aimé que vous le faites.
PHOCION
Ce n'est pas là tout ; cette Princesse, que vous appelez votre ennemie et la mienne...
AGIS
Hélas ! S'il est vrai que vous m'aimiez, peut-être un jour vous fera-t-elle pleurer ma mort ; elle n'épargnera pas le fils de Cléomène.
PHOCION
Je suis en état de vous rendre l'arbitre de son sort.
AGIS
Je ne lui demande que de nous laisser disposer du nôtre.
PHOCION
Disposez vous-même de sa vie ; c'est son cœur ici qui vous la livre.
AGIS
Son cœur ! Vous Léonide, Madame ?
PHOCION
Je vous disais que vous ignoriez tout mon amour, et le voilà tout entier.
AGIS, se jette à genoux.
Je ne puis plus vous exprimer le mien.
SCÈNE X
LÉONTINE, HERMOCRATE, PHOCION, AGIS
HERMOCRATE
Que vois-je ? Agis à ses genoux ! Il s'approche. De qui est ce portrait-là ?
PHOCION
C'est de moi.
LÉONTINE
Et celui-ci, fourbe que vous êtes ?
PHOCION
De moi. Voulez-vous que je les reprenne, et que je vous rende les vôtres ?
HERMOCRATE
Il ne s'agit point ici de plaisanterie. Qui êtes-vous ? Quels sont vos desseins ?
PHOCION
Je vais vous les dire, mais laissez-moi parler à Corine qui vient à nous.
SCÈNE DERNIÈRE
HERMIDAS, DIMAS, ARLEQUIN, et le reste des acteurs.
DIMAS
Noute maître, je vous avartis qu'il y a tout plain d'hallebardiers au bas de noute jardrin ; et pis des soudards et pis des carrioles dorées.
HERMIDAS
Madame, Ariston est arrivé.
PHOCION, à Agis.
Allons, Seigneur, venez recevoir les hommages de vos sujets. Il est temps de partir ; vos gardes vous attendent. À Hermocrate et à Léontine. Vous, Hermocrate, et vous, Léontine, qui d'abord refusiez tous deux de me garder, vous sentez le motif de mes feintes : je voulais rendre le trône à Agis, et je voulais être à lui. Sous mon nom j'aurais peut-être révolté son cœur, et je me suis déguisée pour le surprendre ; ce qui n'aurait encore abouti à rien, si je ne vous avais pas abusés vous-mêmes. Au reste, vous n'êtes point à plaindre, Hermocrate ; je laisse votre cœur entre les mains de votre raison. Pour vous, Léontine, mon sexe doit avoir déjà dissipé tous les sentiments que vous avait inspirés mon artifice.
FIN