ACTE I
Un salon chez Lucette Gautier. Ameublement élégant.
La pièce est à pan coupé du côté gauche ; à angle droit du côté droit ; à gauche, deuxième plan, porte donnant sur la chambre à coucher de Lucette.
Au fond ; face au public, deux portes ; celle de gauche, presque au milieu, donnant sur la salle à manger (elle s’ouvre intérieurement) ; celle de droite ouvrant sur l’antichambre.
Au fond de l’antichambre, un porte-manteaux.
Au fond de la salle à manger, un buffet chargé de vaisselle.
Dans le pan coupé de gauche, une cheminée avec sa glace et sa garniture.
À droite, deuxième plan, autre porte. (Toutes ces portes sont à deux battants.)
À droite, premier plan, un piano adossé au mur, avec son tabouret.
À gauche, premier plan, une console surmontée d’un vase.
À droite près du piano, mais suffisamment éloigné de lui pour permettre de passer entre ces deux meubles, un canapé de biais, presque perpendiculairement à la Scène et le dos tourné au piano.
À droite du canapé, c’est-à-dire au bout le plus rapproché du spectateur, un petit guéridon.
À l’autre bout du canapé, une chaise volante.
À gauche de la Scène, peu éloignée de la console, et côté droit face au public, une table rectangulaire de moyenne grandeur ; chaise à droite, à gauche et au-dessus de la table.
Devant la cheminée, un pouf ou un tabouret ; à gauche de la cheminée et adossée au mur, une chaise.
Entre les deux portes du fond, un petit chiffonnier.
Bibelots un peu partout, vases sur la cheminée, etc. ; tableaux aux murs ; sur la table de gauche, un Figaro plié.
SCÈNE PREMIÈRE
FIRMIN, MARCELINE
Au lever du rideau, Marceline est debout, à la cheminée sur laquelle elle s’appuie de son bras droit, en tambourinant du bout des doigts comme une personne qui s’agace d’attendre ; pendant ce temps, dans le fond, Firmin, qui a achevé de mettre le couvert, regarde l’heure à sa montre et a un geste qui signifie : « Il serait pourtant bien temps de se mettre à table. »
MARCELINE, allant s’asseoir sur le canapé.
Non, écoutez, Firmin, si vous ne servez pas, moi je tombe !
FIRMIN, descendant à elle.
Mais, Mademoiselle, je ne peux pas servir tant que madame n’est pas sortie de sa chambre.
MARCELINE, maussade.
Oh ! bien, elle est ennuyeuse, ma sœur ! vraiment, moi qui la félicitais hier,… qui lui disais : « Enfin, ma pauvre Lucette, si ton amant t’a quittée… si ça t’a fait beaucoup de chagrin, au moins, depuis ce temps-là, tu te lèves de bonne heure, et on peut déjeuner à midi ! » C’était bien la peine de la complimenter.
FIRMIN.
Qui sait ? madame a peut-être trouvé un successeur à M. de Bois-d’Enghien !
MARCELINE, avec conviction.
Ma sœur !… Oh ! non ! elle n’est pas capable de faire ça !… Elle a la nature de mon père ! c’est une femme de principes ! si elle avait dû le faire, changeant de ton. je le saurais au moins depuis deux jours.
FIRMIN, persuadé par cet argument.
Ah ! alors !…
MARCELINE, se levant.
Et puis, quand cela serait ! ce ne serait pas encore une raison pour ne pas être debout à midi et quart !… Je comprends très bien que l’amour vous fasse oublier l’heure !… Minaudant. Je ne sais pas… je ne connais pas la chose !
FIRMIN.
Ah ?
MARCELINE.
Non.
FIRMIN.
Ah ! ça vaut la peine !
MARCELINE, avec un soupir.
Qu’est-ce que vous voulez, je n’ai jamais été mariée, moi ! Vous comprenez, la sœur d’une chanteuse de café-concert !… est-ce qu’on épouse la sœur d’une chanteuse de café-concert ?… N’importe, il me semble que, si toquée soit-on d’un homme, on peut bien, à midi !… ! Enfin, regardez les coqs… est-ce qu’ils ne sont pas debout à quatre heures du matin ?… Eh ! bien alors ! Elle se rassied sur le canapé.
FIRMIN.
C’est très juste !
Lucette entre précipitamment de gauche. Firmin remonte au fond.
SCÈNE II
LES MÊMES, LUCETTE, sortant de sa chambre.
LUCETTE.
Ah ! Marceline !…
MARCELINE, assise, ouvrant de grands bras.
Eh ! arrive donc, toi !
LUCETTE.
De l’antipyrine ! vite un cachet !
MARCELINE, se levant.
Un cachet, pourquoi ? Tu es malade ?
LUCETTE, radieuse.
Moi ! oh ! non, moi je suis bien heureuse ! Non ! pour lui ! il a la migraine ! Elle s’assied à droite de la table.
MARCELINE.
Qui, lui ?
LUCETTE, même jeu.
Fernand ! il est revenu !
MARCELINE.
M. de Bois-d’Enghien ! non ?
LUCETTE.
Si !
MARCELINE, à Firmin, tout en remontant au chiffonnier dont elle ouvre un tiroir.
Ah ! Firmin, M. de Bois-d’Enghien qui est revenu !
FIRMIN, une assiette qu’il essuie, à la main, descendant à Lucette.
M. de Bois-d’Enghien, pas possible ! ah ! bien, j’espère, Madame doit être contente ?
LUCETTE, se levant.
Si je suis contente ! oh ! vous le pensez ! Firmin remonte. À Marceline qui redescend avec une petite boîte à la main. Tu juges de mon émotion quand je l’ai vu revenir hier au soir ! Prenant l’antipyrine que lui remet Marceline. Merci ! Changeant de ton. Figure-toi, le pauvre garçon, pendant que je l’accusais, il avait une syncope qui lui a duré quinze jours ! Elle descend à gauche.
MARCELINE.
Non ?… oh ! c’est affreux ! Elle remonte un peu à droite.
LUCETTE, remontant entre la table et la console.
Oh ! ne m’en parle pas ! s’il n’en était pas revenu, le pauvre chéri… il est si beau ! À Firmin qui est occupé dans la salle à manger. Vous avez remarqué, n’est-ce pas, Firmin ?
FIRMIN, qui n’est pas du tout à la conversation, redescend un peu.
Quoi donc, Madame ?
LUCETTE.
Comme il est beau, M. de Bois-d’Enghien !
FIRMIN, sans conviction.
Ah ! oui.
LUCETTE, avec expansion.
Ah ! je l’adore !
VOIX DE BOIS-D’ENGHIEN.
Lucette !
LUCETTE.
Tiens, c’est lui !… c’est lui qui m’appelle. À Marceline. Tu reconnais sa voix ? Elle remonte.
MARCELINE.
Si je la reconnais !
LUCETTE, sur le pas de la porte de gauche.
Voilà, mon chéri !
MARCELINE, remontant dans la direction de la chambre.
On peut le voir ?
LUCETTE.
Oui… oui… Sur le pas de la porte, parlant à la cantonade à Bois-d’Enghien. C’est Marceline qui vient te dire bonjour !
VOIX DE BOIS-D’ENGHIEN.
Ah ! bonjour, Marceline !
MARCELINE, devant la cheminée.
Bonjour, Monsieur Fernand !
FIRMIN, derrière Marceline.
Ça va bien, Monsieur Fernand ?
VOIX DE BOIS-D’ENGHIEN.
C’est vous, Firmin ?… Mais pas mal… un peu de migraine seulement.
MARCELINE ET FIRMIN.
Ah ! tant pis ! tant pis !
LUCETTE, entrant dans la chambre.
Allons, apprête-toi, parce que l’on va déjeuner. Elle disparaît.
On sonne.
MARCELINE.
Tiens, on sonne !
FIRMIN, il sort par la porte du fond droit.
Je vais ouvrir.
MARCELINE, redescendant.
Non, ils me feront mourir d’inanition !
SCÈNE III
LES MÊMES, DE CHENNEVIETTE
FIRMIN, du fond, à Marceline.
C’est M. de Chenneviette ! À Chenneviette, descendant avec lui. Et Monsieur vient déjeuner ?
DE CHENNEVIETTE.
Oui, Firmin, oui.
FIRMIN, à part, avec un léger sardonisme.
Naturellement !
DE CHENNEVIETTE, sans aller à elle.
Bonjour, Marceline.
MARCELINE, maussade.
Bonjour.
FIRMIN.
Et Monsieur ne sait pas la nouvelle ?… Il est revenu !
DE CHENNEVIETTE.
Qui ?
MARCELINE.
M. de Bois-d’Enghien !
DE CHENNEVIETTE.
Non ?
FIRMIN.
Hier soir ! parfaitement !
DE CHENNEVIETTE, haussant les épaules.
C’est à se tordre !
FIRMIN.
N’est-ce pas, Monsieur ! Mais je vais dire à madame que Monsieur est là.
DE CHENNEVIETTE.
Quel tas de girouettes !
FIRMIN, frappant à la porte de Lucette, pendant que Marceline va causer avec Chenneviette.
Madame !
VOIX DE LUCETTE.
Quoi ?
FIRMIN.
C’est Monsieur !
VOIX DE LUCETTE.
Monsieur qui ?
FIRMIN, d’une traite, comme il ferait une annonce.
Monsieur le père de l’enfant de Madame.
VOIX DE LUCETTE.
Ah ! bon, je viens !
FIRMIN, à Chenneviette, sans descendre.
Madame vient.
DE CHENNEVIETTE.
Bon, merci !
Firmin remonte dans la salle à manger.
DE CHENNEVIETTE, à Marceline.
Comment, il est revenu ? Et naturellement ça a repiqué de plus belle !
MARCELINE.
Dame !… Indiquant d’un clignement d’œil significatif la chambre à coucher de Lucette. Ça m’en a tout l’air !
DE CHENNEVIETTE, s’asseyant sur le canapé.
Ah ! ma pauvre Lucette, quand elle cessera d’être une femme à toquades… ! Mon Dieu, son Bois-d’Enghien, c’est un charmant garçon, je n’y contredis pas, mais enfin, quoi ? ce n’est pas une situation pour elle… il n’a plus le sou !
MARCELINE.
Oui, oh ! je sais bien !… mais ça, Lucette vous le dira. Confidentiellement. Il paraît que quand on aime, eh bien ! un garçon qui n’a plus le sou, c’est encore meilleur !
DE CHENNEVIETTE, railleur.
Ah ?
MARCELINE, vivement.
Moi, je ne sais pas, je suis jeune fille. Elle s’assied à droite de la table.
DE CHENNEVIETTE, s’inclinant d’un air moqueur.
C’est évident ! Revenant à son idée. Eh bien ! et le rastaquouère, alors ?
MARCELINE.
Qui ? le général Irrigua ? Dame, il me paraît remis aux calendes grecques !
DE CHENNEVIETTE, se levant.
C’est malin ! Elle a la chance de trouver un homme colossalement riche… qui se consume d’amour pour elle ! un général ! je sais bien qu’il est d’un pays où tout le monde est général. Mais ça n’est pas une raison !…
MARCELINE, surenchérissant, elle se lève.
Et d’un galant ! avant-hier, au café-concert, quand il a su que j’étais la sœur de ma sœur, il s’est fait présenter à moi et il m’a comblée de bonbons !
DE CHENNEVIETTE.
Vous voyez donc bien !… Enfin, hier, elle était raisonnable ; c’était définitivement fini avec Bois-d’Enghien, elle avait consenti à répondre au millionnaire, pour lui fixer une entrevue pour aujourd’hui, et alors… parce que ce joli cœur est revenu, quoi ? ça va en rester là ?
MARCELINE.
Ma foi, ça m’en a tout l’air !
DE CHENNEVIETTE.
C’est ridicule !… enfin, ça la regarde ! Il gagne la droite.
On sonne.
MARCELINE.
Qui est-ce qui vient là, encore ?
SCÈNE IV
LES MÊMES, FIRMIN, NINI GALANT, PUIS LUCETTE, PUIS BOIS-D’ENGHIEN
FIRMIN.
Entrez, Mademoiselle.
TOUS.
Nini Galant !
NINI, du fond.
Moi-même ! ça va bien tout le monde ? Elle dépose son en-tout-cas contre le canapé, près de la chaise et descend.
MARCELINE ET CHENNEVIETTE.
Mais pas mal.
FIRMIN.
Et Mademoiselle sait la nouvelle ?
NINI.
Non, quoi donc ?
TOUS.
Il est revenu !
NINI.
Qui ?
TOUS.
M. de Bois-d’Enghien.
NINI.
Non ? Pas possible ?
LUCETTE, sortant de la chambre et allant serrer la main successivement à Nini et à Chenneviette, elle se trouve placée entre eux deux. Firmin remonte.
Tiens, Nini ! À Chenneviette. Bonjour Gontran… Ah ! mes amis, vous savez la nouvelle ?
NINI.
Oui, c’est ce qu’on me dit : ton Fernand est revenu !
LUCETTE.
Oui, hein ! crois-tu ? ma chère !
NINI.
Ah ! je suis bien contente pour toi ! Et… il est là ?
LUCETTE.
Mais oui, attends, je vais l’appeler… Allant à la porte de gauche et appelant. Fernand, c’est Nini… Quoi ?… Oh ! bien ! c’est bon ! viens comme ça, on te connaît ! Aux autres. Le voici !
Tout le monde se range en ligne de façon à former la haie à l’entrée de Bois-d’Enghien.
Bois-d’Enghien paraît, enveloppé dans un grand peignoir rayé, serré par une cordelière à la taille. Il tient à la main une brosse avec laquelle il achève de se coiffer. Il passe au-dessus de la table et gagne le centre entre Firmin et Lucette.
TOUS.
Ah ! hip ! hip ! hip ! hurrah !
BOIS-D’ENGHIEN, saluant.
Ah ! Mesdames… Messieurs…
On redescend.
(Tout ce qui suit doit être dit très rapidement, presque l’un sur l’autre, jusqu’à « Enfin il est revenu ! »)
NINI.
Le revoilà donc, l’amant prodigue !
BOIS-D’ENGHIEN.
Hein !… oui, je…
MARCELINE.
Le vilain, qui voulait se faire désirer !
BOIS-D’ENGHIEN, protestant.
Oh ! pouvez-vous croire… ?
DE CHENNEVIETTE.
Oh ! bien, je suis bien content de vous revoir !
BOIS-D’ENGHIEN.
Vous êtes bien aimable !
FIRMIN.
On peut dire que madame s’est fait des cheveux pendant l’absence de Monsieur.
BOIS-D’ENGHIEN, serrant la main à tous.
Ah ! vraiment, elle… ?
TOUS.
Enfin, il est revenu !
BOIS-D’ENGHIEN, souriant.
Il est revenu, mon Dieu, oui ; il est revenu… À part, gagnant la gauche en se passant piteusement la brosse dans les cheveux. Allons, ça va bien ! ça va très bien ! Moi qui étais venu pour rompre !… ça va très bien. Il s’assied à droite de la table.
Firmin sort, Marceline est remontée, Lucette s’est assise sur le canapé, à côté et à droite de Nini. Chenneviette est debout derrière le canapé.
LUCETTE, à Nini.
Et tu viens déjeuner, n’est-ce pas ?
NINI.
Non, mon petit… je suis justement venue pour te prévenir ! Je ne peux pas !
LUCETTE.
Tu ne peux pas ?
MARCELINE, pressée de déjeuner.
Ah ! bien, je vais dire à Firmin qu’il enlève votre couvert !
LUCETTE.
Et qu’il mette les œufs.
MARCELINE.
Oh ! oui !… oh ! oui… les œufs !… Elle sort par le fond.
LUCETTE.
Et pourquoi ne peux-tu pas ?
NINI.
Parce que j’ai d’un à faire… Au fait, il faut que je t’annonce la grande nouvelle ; car moi aussi j’ai ma grande nouvelle : je me marie, ma chère !
LUCETTE ET DE CHENNEVIETTE.
Toi ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Vous ? À part. Elle aussi ?
NINI.
Moi-même, tout comme une héritière du Marais.
LUCETTE.
Mes compliments.
DE CHENNEVIETTE, qui a gagné le milieu de la Scène, au-dessus du canapé.
Et quel est le… brave ?
NINI.
Mon amant, tiens !
DE CHENNEVIETTE, moqueur.
Il est ton amant et il t’épouse ! mais qu’est-ce qu’il cherche donc ?
NINI.
Comment, « ce qu’il cherche » ! Je vous trouve impertinent !
LUCETTE.
Pardon, quel amant, donc ?
NINI.
Mais je n’en ai pas plusieurs… de sérieux s’entend. Le seul, l’unique ! le duc de la Courtille ! je deviens duchesse de la Courtille !
LUCETTE.
Rien que ça !
DE CHENNEVIETTE.
C’est superbe !
LUCETTE.
Ah ! bien ! je suis bien heureuse pour toi !
BOIS-D’ENGHIEN, qui pendant ce qui précède parcourt le Figaro qu’il a près de lui sur la table, bondissant tout à coup et à part.
Sapristi ! mon mariage qui est annoncé dans le Figaro ! Il froisse le journal, le met en boule et le fourre contre sa poitrine par l’entrebâillement de son peignoir.
LUCETTE, qui a vu le jeu de Scène ainsi que tout le monde, courant à lui.
Eh bien ! qu’est-ce qui te prend ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Rien ! rien ! c’est nerveux !
LUCETTE.
Mon pauvre Fernand, tu ne vas pas encore être malade !
BOIS-D’ENGHIEN.
Non ! non ! À part, pendant que Lucette rassurée retourne à la place qu’elle vient de quitter et raconte à mi-voix à Nini que Bois-d’Enghien a été malade. Merci ! lui flanquer comme ça mon mariage dans l’estomac, sans l’avoir préparée.
DE CHENNEVIETTE.
Ah ! à propos de journal, tu as vu l’aimable article que l’on a fait sur toi dans le Figaro de ce matin.
LUCETTE.
Non.
DE CHENNEVIETTE.
Oh ! excellent ! Justement j’ai pensé à te l’apporter ! Il tire de sa poche un Figaro, qu’il déploie tout grand.
BOIS-D’ENGHIEN, anxieux.
Hein !
DE CHENNEVIETTE.
Tiens, si tu veux le lire.
BOIS-D’ENGHIEN, se précipitant sur le journal et l’arrachant des mains de Chenneviette.
Non, pas maintenant, pas maintenant ! Il fait subir au journal le même sort qu’au premier.
TOUS.
Comment ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Non, on va déjeuner ; maintenant, ce n’est pas le moment de lire les journaux.
DE CHENNEVIETTE.
Mais qu’est-ce qu’il a ?
SCÈNE V
LES MÊMES, MARCELINE
MARCELINE, paraissant au fond.
C’est prêt ; on va servir tout de suite.
BOIS-D’ENGHIEN.
Là vous voyez bien ! on va servir !
DE CHENNEVIETTE.
Positivement, il a quelque chose !
On sonne.
BOIS-D’ENGHIEN, gagnant la porte de la chambre de gauche.
Vous m’attendez, je vais achever de m’habiller ! À part au moment de partir. Ma foi, j’aborderai la question de rupture après le déjeuner ! Il sort, en emportant sa brosse.
SCÈNE VI
LES MÊMES, PUIS IGNACE DE FONTANET
FIRMIN, venant du vestibule.
Madame, c’est M. Ignace de Fontanet !
LUCETTE.
Lui ! c’est vrai, je n’y pensais plus ! Vous mettrez son couvert… faites entrer. Elle se lève et gagne la gauche.
NINI, allant à elle.
Comment ! tu as de Fontanet à déjeuner ? Riant. Oh ! je te plains !
LUCETTE.
Pourquoi ?
NINI, riant, mais bonne enfant, sans méchanceté.
Oh ! il sent si mauvais !
LUCETTE, riant aussi.
Ça, c’est vrai, il ne sent pas bien bon, mais c’est un si brave garçon !… En voilà un qui ne ferait pas de mal à une mouche !
DE CHENNEVIETTE, à droite, riant aussi.
Oui !… ça encore, ça dépend de la distance à laquelle il lui parle.
NINI, riant.
Oui.
LUCETTE, passant au deux pour aller au-devant de Fontanet.
Que vous êtes mauvais !
Pendant ce qui précède, par la porte du vestibule, laissée ouverte, on a vu Fontanet occupé à enlever son paletot, aidé par Firmin.
DE FONTANET, entrant.
Ah ! ma chère divette, combien je suis aise de vous baiser la main !…
LUCETTE, indiquant Nini.
Justement, Nini nous parlait de vous.
DE FONTANET, s’inclinant, flatte.
Ah ! c’est bien aimable ! À Lucette. Vous voyez, c’est imprudent de m’avoir invité, car je prends toujours les gens au mot !
LUCETTE.
Mais j’y comptais bien !
Nini est assise à gauche de la table. Marceline debout, au-dessus, cause avec elle.
DE FONTANET, serrant la main à Chenneviette. À Lucette.
Eh bien ! ma chère amie, j’espère que vous avez été contente du brillant article du Figaro ?
LUCETTE.
Mais je ne sais pas. Figurez-vous que je ne l’ai pas lu.
DE FONTANET, tirant un Figaro de sa poche.
Comment ! Oh ! bien, heureusement que j’ai eu la bonne idée de l’apporter.
LUCETTE.
Voyons ?
DE FONTANET, dépliant le journal.
Tenez, là !
SCÈNE VII
LES MÊMES, BOIS-D’ENGHIEN, PUIS FIRMIN
BOIS-D’ENGHIEN.
Là ! je suis prêt ! Regardant le journal. Allons, bon, encore un ! Il se précipite entre Lucette et Fontanet et arrache le journal des mains de ce dernier. Donnez-moi ça !... donnez-moi ça !
TOUS.
Encore !
DE FONTANET, ahuri.
Eh bien ! qu’est-ce que c’est ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Non, ce n’est pas le moment de lire les journaux ! On va déjeuner ! on va déjeuner ! Il roule le journal en boule.
LUCETTE.
Oh ! mais voyons, c’est ennuyeux, puisqu’il y a un article sur moi !
BOIS-D’ENGHIEN, fourrant le journal dans sa poche.
Eh bien ! je le range, là, je le range ! À part. Non, mais tire-t-il, ce journal !… tire-t-il !
DE FONTANET, presque sur un ton de provocation.
Mais enfin, Monsieur !
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu.
Monsieur ?…
LUCETTE, vivement.
Ne faites pas attention ! Présentant. Monsieur de Fontanet, un de mes amis ; Monsieur de Bois-d’Enghien, mon ami. Elle appuie sur le mot « mon ».
DE FONTANET, interloqué, saluant.
Ah ! ah ! enchanté, Monsieur !
BOIS-D’ENGHIEN.
Moi de même, Monsieur ! Ils se serrent la main.
DE FONTANET.
Je ne saurais trop vous féliciter. Je suis moi-même un adorateur platonique de Mme Lucette Gautier, dont la grâce autant que le talent… Voyant Bois-d’Enghien qui hume l’air depuis un instant. Qu’est-ce que vous avez ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Rien. Bien ingénument. Vous ne trouvez pas que ça sent mauvais ici ?
Chenneviette, Lucette, Marceline et Nini ont peine à retenir leur rire.
DE FONTANET, reniflant.
Ici ? non !… Maintenant, vous savez, ça se peut très bien, parce que, je ne sais pas comment ça se fait, l’on met dit ça souvent et je ne sens jamais. Il s’assied sur le canapé et cause avec Chenneviette debout derrière le canapé.
LUCETTE, vivement et bas à Bois-d’Enghien.
Mais tais-toi donc, voyons, c’est lui !
BOIS-D’ENGHIEN.
Hein !… ah ! c’est… ? Allant à Fontanet, et étourdiment. Je vous demande pardon, je ne savais pas !
DE FONTANET.
Quoi ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Euh !… Rien ! À part, redescendant un peu. Pristi, qu’il ne sent pas bon ! Il remonte.
FIRMIN, du fond.
Madame est servie !
LUCETTE.
Ah ! à table, mes amis !
MARCELINE, se précipitant la première.
Ah ! ce n’est pas trop tôt. Elle entre dans la salle à manger. Bois-d’Enghien la regarde passer en riant.
NINI.
Allons, ma chère amie, moi, je me sauve !
LUCETTE, l’accompagnant.
Alors, sérieusement, tu ne veux pas ?
NINI, prenant l’en-tout-cas qu’elle a déposé contre le canapé.
Non, non, sérieusement…
LUCETTE, pendant que Nini serre la main à Fontanet et à Chenneviette.
Je n’insiste pas ! J’espère que quand tu seras duchesse de la Courtille, ça ne t’empêchera pas de venir quelquefois me voir.
NINI, naïvement.
Mais, au contraire, ma chérie, il me semblera que je m’encanaille.
LUCETTE, s’inclinant.
Charmant !
Tout le monde rit.
NINI, interloquée, mais riant avec les autres.
Oh ! ce n’est pas ce que j’ai voulu dire !
MARCELINE, reparaissant à la porte de la salle à manger, la bouche pleine.
Eh bien ! vient-on ?
LUCETTE.
Voilà ! À Nini, qu’elle a accompagnée jusqu’à la porte du vestibule. Au revoir !
NINI.
Au revoir ! Elle sort.
DE CHENNEVIETTE, assis sur le tabouret du piano.
Eh bien ! mais… la voilà duchesse de la Courtille !
LUCETTE.
Ah ! bah ! ça fera peut-être une petite dame de moins, ça ne fera pas une grande dame de plus.
DE FONTANET.
Ça, c’est vrai !
LUCETTE.
Allons déjeuner !
Bois-d’Enghien entre dans la salle à manger.
LUCETTE, à Fontanet qui s’efface devant elle.
Passez !
DE FONTANET.
Pardon ! Il entre dans la salle à manger.
LUCETTE, à Chenneviette qui est resté rêveur au-dessus du canapé.
Eh bien ! toi, tu ne viens pas ?
DE CHENNEVIETTE, embarrassé.
Si !… seulement j’ai… j’ai un mot à te dire. Il redescend.
LUCETTE, redescendant.
Quoi donc ?
DE CHENNEVIETTE, même jeu.
C’est pour la pension du petit. Le trimestre est échu…
LUCETTE, simplement.
Ah ! bon, je te remettrai ce qu’il faut après déjeuner !
DE CHENNEVIETTE, riant pour se donner une contenance.
Je suis désolé d’avoir à te demander ; je… je voudrais pouvoir subvenir, mais les affaires vont si mal !
LUCETTE, bonne enfant.
Oui, c’est bon ! Elle fait le mouvement de remonter, puis redescendant. Ah ! seulement, tâche de ne pas aller, comme la dernière fois, perdre la pension de ton fils aux courses.
DE CHENNEVIETTE, comme un enfant gâté.
Oh ! tu me reproches ça tout le temps !… Comprends donc que si j’ai perdu la dernière fois, c’est qu’il s’agissait d’un tuyau exceptionnel !
LUCETTE.
Ah ! oui, il est joli, le tuyau !
DE CHENNEVIETTE.
Mais absolument ! c’est le propriétaire lui-même qui m’avait dit, sous le sceau du secret : « Mon cheval est favori, mais ne le joue pas ! c’est entendu avec mon jockey… il doit le tirer ! »
LUCETTE.
Eh bien ?
DE CHENNEVIETTE.
Eh bien ! il ne l’a pas tiré !… et le cheval a gagné… Avec la plus entière conviction. Qu’est-ce que tu veux, ce n’est pas de ma faute si son jockey est un voleur !
FIRMIN, paraissant au fond.
Mlle Marceline fait demander à Madame et à Monsieur de venir déjeuner.
SCÈNE VIII
FIRMIN, MADAME DUVERGER, PUIS BOUZIN
FIRMIN, à madame Duverger qui le précède.
C’est que madame est en train de déjeuner et elle a du monde.
MADAME DUVERGER, contrariée.
Oh ! combien je regrette ! mais il faut absolument que je la voie, c’est pour une affaire qui ne peut être différée.
FIRMIN.
Enfin, Madame, je vais toujours demander… Qui dois-je annoncer ?
MADAME DUVERGER.
Oh ! Mme Gautier ne me connaît pas… Dites tout simplement que c’est une dame qui vient lui demander le concours de son talent pour une soirée qu’elle donne.
FIRMIN.
Parfaitement, Madame ! Il indique le siège de droite de la table et va pour entrer dans la salle à manger.
On sonne. Il rebrousse chemin et se dirige vers la porte du fond, à droite.
FIRMIN.
Je vous demande pardon un instant.
MADAME DUVERGER, s’assied, regarde un peu autour d’elle, puis histoire de passer le temps, elle entr’ouvre un Figaro qu’elle a apporté, le dépliant à peine comme une personne qui n’a pas l’intention de s’installer pour une lecture. Après un temps.
Tiens, c’est vrai, « le mariage de ma fille avec M. Bois d’Enghien », c’est annoncé, on m’avait bien dit !… Elle continue de lire à voix basse avec des hochements de tête de satisfaction.
BOUZIN, à Firmin qui l’introduit.
Enfin, voyez toujours, si on peut me recevoir… Bouzin, vous vous rappellerez !
FIRMIN.
Oui, oui !
BOUZIN.
Pour la chanson : « Moi, j’ piqué des épingues ! »
FIRMIN.
Oui, oui !… Si Monsieur veut entrer ? il y a déjà madame qui attend.
BOUZIN.
Ah ! parfaitement ! Il salue Mme Duverger qui a levé les yeux et rend le salut.
Sonnerie différente des précédentes.
FIRMIN, à part.
Allons bon, voilà qu’on sonne à la cuisine, je ne pourrai jamais les annoncer. Il sort par le fond droit.
Mme Duverger a repris sa lecture. Bouzin, après avoir déposé son parapluie dans le coin du piano, s’assied sur la chaise qui est à côté du canapé. Moment de silence.
BOUZIN, promène les yeux à droite, à gauche. Son regard s’arrête sur le journal que lit Mme Duverger, il tend le cou pour mieux voir, puis, se levant et s’approchant de Mme Duverger.
C’est… le Figaro que Madame lit ?
MADAME DUVERGER, levant la tête.
Pardon ?
BOUZIN, aimable.
Je dis : « C’est… c’est le Figaro que Madame lit ? »
MADAME DUVERGER, étonnée.
Oui, Monsieur. Elle se remet à lire.
BOUZIN.
Journal bien fait !
MADAME DUVERGER, indifférente avec un léger salut.
Ah ? Même jeu.
BOUZIN, revenant à la charge.
Journal très bien fait !… il y a justement, à la quatrième page, une nouvelle… je ne sais pas si vous l’avez lue ?
MADAME DUVERGER, légèrement railleuse.
Non, Monsieur, non.
BOUZIN.
Non ?… pardon, voulez-vous me permettre ? Il prend le journal qu’il déplie sous le regard étonné de Mme Duverger. Voilà, au courrier des théâtres, c’est assez intéressant ; voilà : « Tous les soirs, à l’Alcazar ; grand succès pour Mlle Maya dans sa chanson : Il m’a fait du pied, du pied, du pied… il m’a fait du pied de cochon, truffé. » À Mme Duverger, d’un air plein de satisfaction, en lui tendant le journal. Tenez, Madame, si vous voulez voir par vous-même.
MADAME DUVERGER, prenant le journal.
Mais pardon, Monsieur, qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que mademoiselle je ne sais pas comment chante, qu’on lui a fait du pied, du pied, du pied, du pied de cochon, truffé ?
BOUZIN.
Comment ?…
MADAME DUVERGER.
Ça doit être quelque stupidité !
BOUZIN.
Oh ! ça non !
MADAME DUVERGER, avec doute.
Oh !
BOUZIN, très simplement.
Non… c’est de moi !
MADAME DUVERGER.
Hein ?… Oh ! pardon, Monsieur ! J’ignorais que vous fussiez littérateur !
BOUZIN.
Littérateur par vocation ! mais clerc de notaire par état.
Firmin reparaît, portant un superbe bouquet.
BOUZIN ET MADAME DUVERGER, à Firmin.
Eh bien ?
FIRMIN, au-dessus du canapé.
Je n’ai pas encore pu voir madame, on avait sonné à la cuisine pour ce bouquet.
MADAME DUVERGER.
Ah ? Elle reprend sa lecture.
BOUZIN, indiquant le bouquet.
Mâtin ! il est beau ! vous en recevez beaucoup comme ça ?
FIRMIN, simplement.
Nous en recevons beaucoup, oui, Monsieur.
BOUZIN.
C’est au moins Rothschild qui envoie ça ?
FIRMIN, avec indifférence.
Je ne sais pas, Monsieur, il n’y a pas de carte : c’est un bouquet anonyme. Il va déposer le bouquet sur le piano.
BOUZIN.
Anonyme ? Non, il y a des gens assez bêtes pour faire ça !
MADAME DUVERGER, à Firmin.
Si vous alliez annoncer, maître d’hôtel ?
FIRMIN, il remonte comme pour entrer dans la salle à manger.
C’est juste, Madame !
BOUZIN, courant à lui.
Ah ! Oui, vous vous rappellerez mon nom ?
FIRMIN.
Oui, oui, « monsieur Bassin ! »
BOUZIN.
Non, « Bouzin ! »
FIRMIN.
Euh ! « Bouzin » parfaitement !
BOUZIN, posant son chapeau sur la chaise près du canapé.
Attendez, je vais vous donner ma carte. Il cherche une de ses cartes.
FIRMIN.
Non, c’est inutile, « Bouzin », je me souviendrai, pour la chanson : « Moi j’pique des épingues ! »
BOUZIN.
Parfaitement !
Firmin sort par la porte du fond à droite, Bouzin le poursuivant presque jusque la porte.
BOUZIN.
Mais je vous assure qu’avec ma carte… Redescendant derrière le canapé, tout en remettant la carte dans son portefeuille. Il va écorcher mon nom, c’est évident ! Regardant le bouquet. Le beau bouquet, tout de même ! Il se dispose à remettre son portefeuille dans sa poche, quand une idée traverse son cerveau ; il s’assure que la baronne, qui est à sa lecture, ne le regarde pas, il retire sa carte et la fourre dans le bouquet, puis descendant. Après tout, puisque c’est anonyme, autant que ça profite à quelqu’un ! Il remet son portefeuille dans sa poche. Moment de silence. Tout d’un coup, il se met à rire, ce qui fait lever la tête à Mme Duverger. Non, je ris en pensant à cette chanson : « Moi je pique des épingues ! »
Un temps. La baronne se remet à lire. Nouveau rire de Bouzin.
BOUZIN.
Vous vous demandez sans doute, ce que c’est que cette chanson : « Moi je pique des épingues » !
MADAME DUVERGER.
Moi ? pas du tout, Monsieur ! Elle fait mine de reprendre sa lecture.
BOUZIN, qui s’est avancé jusqu’à la baronne.
Oh ! Il n’y aurait pas d’indiscrétion ! C’est une chanson que j’ai écrite pour Lucette Gautier… Tout le monde me disait : « Pourquoi n’écrivez-vous pas une chanson pour Lucette Gautier ? »... et de fait, il est évident qu’elle sera ravie de chanter quelque chose de moi… Alors, j’ai fait ça ! Même jeu pour la baronne. Tenez, rien que le refrain pour vous donner un aperçu…
La baronne en désespoir de cause plie son journal et le pose sur la table.
BOUZIN.
Moi, j’piou’ des éping’
Dans les p’lot’ des femm’s que j’disting’ :
Parlé. L’air n’est pas encore fait. Récitant avec complaisance.
Chacun sa façon de se divertir,
Quand j’piou’pas d’éping’, moi, j’ai pas d’plaisir !
Il rit d’un air enchanté.
MADAME DUVERGER, approbative par complaisance.
Aah !
BOUZIN, quêtant un compliment.
Quoi ?
MADAME DUVERGER, même jeu, ne sachant que dire.
Ah ! Oui !
BOUZIN.
N’est-ce pas ? Après un temps. Mon dieu, je ne dirai pas que c’est pour les jeunes filles.
MADAME DUVERGER.
Ah ?
BOUZIN.
Et encore les jeunes filles, il faut bien se dire ceci : à celles qui ne comprennent pas, ça ne leur apprend pas grand’chose, et à celles qui comprennent, ça ne leur apprend rien du tout.
MADAME DUVERGER.
C’est évident !
BOUZIN, brusquement, après un temps pendant lequel il considère la baronne.
Je vous demande pardon, Madame, de mon indiscrétion, mais votre visage ne m’est pas inconnu… Est-ce que ce n’est pas vous qui chantez à l’Eldorado : « C’est moi qui suis le drapeau de la France ».
MADAME DUVERGER, réprimant une envie de rire et tout en se levant.
Non, Monsieur, non ! je ne suis pas artiste… Se présentant. Baronne Duverger…
BOUZIN.
Ah ? ça n’est pas ça, alors ! Il s’incline et remonte.
Au même moment, Firmin revient de la salle à manger, un papier plié en long à la main.
SCÈNE IX
LES MÊMES, FIRMIN
BOUZIN, anxieux, allant à lui.
Eh bien ?… Vous avez dit à Mme Lucette Gautier, pour ma chanson ?
FIRMIN.
Oui, monsieur.
BOUZIN.
Qu’est-ce qu’elle a dit ?
FIRMIN.
Elle a dit qu’elle était stupide et que je vous la rende.
BOUZIN, changeant de figure et sèchement.
Ah ?
FIRMIN.
Voilà, monsieur. Il lui remet la chanson.
BOUZIN, vexé.
C’est très bien ! D’ailleurs, ça ne m’étonne pas, pour une fois que ça sort de son genre ordinaire.
FIRMIN, amicalement, descendant un peu.
Ecoutez, mon cher ! Bouzin qui a pris son chapeau sur la chaise, descend un peu. Une autre fois, avant d’entreprendre un travail pour madame, venez donc en causer avec moi d’abord.
BOUZIN, avec dédain.
Avec vous ?
FIRMIN.
Oui ! vous comprenez : je suis habitué à voir ce qu’on fait pour elle, je sais ce qu’il lui faut.
BOUZIN, dédaigneux.
Je vous remercie bien ! mais je travaille toujours sans collaborateur… Remontant. Je vais porter cette chanson à Yvette Guilbert qui sera moins difficile, et elle a du talent au moins, elle !
FIRMIN.
Comme vous voudrez, Monsieur. Il redescend.
BOUZIN, ronchonnant.
Stupide, ma chanson ! Ah ! la ! la ! Indiquant le bouquet. Et moi qui !… Il prend le bouquet, comme pour le remplacer, remonte jusqu’au fond avec, puis se ravisant. Non ! Il repose le bouquet sur le piano, puis à Firmin. Bonjour, mon ami !
FIRMIN.
Bonjour, Monsieur !
Sortie de Bouzin.
MADAME DUVERGER.
Et pour moi, avez-vous… ?
FIRMIN.
Oui, Madame ; mais c’est bien ce que j’ai dit à madame, madame a du monde et elle ne peut causer d’affaires en ce moment.
MADAME DUVERGER, contrariée.
Oh ! Que c’est ennuyeux !
FIRMIN.
Madame ne peut pas passer un peu plus tard ?…
MADAME DUVERGER.
Il faudra bien, c’est pour une soirée de contrat qui a lieu aujourd’hui même ; vous direz à madame que je repasserai dans une heure.
FIRMIN.
Oui, Madame !
Mme Duverger remonte.
FIRMIN.
Par ici, Madame !
Mme Duverger sort la première, suivie de Firmin qui referme la porte sur lui. Au même moment, Chenneviette passe la tête par l’entrebâillement de la salle à manger.
SCÈNE X
DE CHENNEVIETTE, LUCETTE, BOIS-D’ENGHIEN, DE FONTANET
DE CHENNEVIETTE, ouvrant la porte toute grande.
Tout le monde est parti, nous pouvons entrer !
TOUS, avec satisfaction.
Ah ! Ils entrent, parlant tous à la fois et tenant chacun une tasse de café à la main. Chenneviette va à la cheminée, Fontanet descend à gauche de la table.
LUCETTE, à Bois-d’Enghien.
Qu’est-ce que tu as, mon chéri, on dirait que tu es triste ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Moi, pas du tout ! À part. Seulement je suis embêté à la perspective de rompre tout à l’heure ! Il va s’asseoir sur le canapé.
LUCETTE, qui est passée derrière le canapé, l’enlaçant brusquement par le cou au moment où il va avaler une gorgée de son café.
Tu m’aimes ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Je t’adore ! À part. Je ne sais pas comment je vais lui faire avaler ça !
Lucette fait le tour et vient se mettre à genoux sur le canapé ; à la droite de Bois-d’Enghien.
DE FONTANET, qui est assis à gauche de la table, apercevant le bouquet et brusquement.
Oh ! le superbe bouquet !
TOUS.
Où ça ? où ça ?
DE FONTANET, l’indiquant.
Là ! là !
TOUS, regardant dans la direction.
Oh ! superbe !
LUCETTE.
Tiens qui est-ce qui a envoyé ça ?
De Chenneviette qui est allé prendre le bouquet sur le piano, descendant avec, au milieu de la Scène.
DE CHENNEVIETTE.
Attends, il y a une carte ! Lisant. Camille Bouzin, officier d’Académie ! Il s’incline en faisant claquer sa langue en signe d’admiration railleuse. 132, rue des Dames !
LUCETTE, prenant le bouquet que lui présente Chenneviette.
Comment, c’est Bouzin ?… Oh ! vraiment, je suis touchée, le pauvre garçon, moi qui lui ai fait rendre sa chanson d’une façon si…
DE CHENNEVIETTE, achevant.
… Sans façon !
LUCETTE.
Oui. À Fontanet. Vous savez, c’est l’auteur de : « Moi j’pique des épingues » dont je vous ai lu un couplet pendant le déjeuner.
DE FONTANET, se souvenant.
Ah ! oui ! oui !
LUCETTE, se dirigeant avec le bouquet vers la cheminée.
Mais aussi, c’est vrai, pourquoi est-elle aussi stupide sa chanson ? Si seulement il y avait quelque chose à faire. Respirant le bouquet. Oh ! il embaume ! Subitement. Tiens, qu’est-ce qu’il y a donc dedans ?… un écrin ! Elle le tire du bouquet et met ce dernier dans un des vases de la cheminée.
TOUS.
Un écrin !
LUCETTE, redescendant à droite de la table.
Mais, oui ! L’ouvrant. Oh ! non, c’est trop ! c’est trop ! regardez-moi ça : une bague rubis et diamants ! Elle met la bague à son doigt.
TOUS.
Oh ! qu’elle est belle !
LUCETTE, s’asseyant tout en lisant l’adresse marquée au fond de l’écrin.
Oh ! et de chez Béchambès encore !… Vraiment, je suis de plus en plus confuse !
DE CHENNEVIETTE, au-dessus de la table.
C’est ce Bouzin qui envoie ça ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Ah ! çà, il est donc riche ?
LUCETTE.
Dame ! à le voir, je ne m’en serais jamais doutée ! Il est toujours mis ! on lui donnerait deux sous !
DE CHENNEVIETTE.
Enfin, il est évident qu’il doit être riche pour faire des cadeaux pareils.
DE FONTANET.
Je dirai même plus : riche et amoureux !
LUCETTE, riant.
Vous croyez ?
BOIS-D’ENGHIEN, qui a gagné la droite, à part.
Tiens, tiens ! mais si on pouvait lancer ce Bouzin sur Lucette ! c’est ça qui me faciliterait ma retraite.
Pendant l’aparté de Bois-d’Enghien, Fontanet est remonté à la cheminée.
LUCETTE.
Mais, c’est cette chanson ! voyons ! il doit bien y avoir un moyen de l’arranger ?… avec un collaborateur qui la referait par exemple.
BOIS-D’ENGHIEN, assis sur le canapé.
Un tripatouilleur !
DE FONTANET, descendant, en traînant derrière lui le pouf sur lequel il s’assied.
Attendez donc !… mais j’ai peut-être une idée ! pourquoi n’en ferait-il pas une chanson satirique… une chanson politique, par exemple ?
LUCETTE, assise à droite de la table.
Il a raison.
DE CHENNEVIETTE, assise à gauche de la table.
En quoi ?
LUCETTE, à Chenneviette.
Attends, nous allons le savoir !
DE FONTANET.
Et comme c’est simple ! au lieu de : « Moi j’pique des épingles », il met : « Moi j’touche des épingles », et voilà, ça y est, ça devient d’actualité.
TOUS, échangeant les uns avec les autres des regards approbatifs.
Mais oui !
DE FONTANET, avec l’importance qui donne le succès.
Vous savez : cet homme qui « pique des épingles dans les p’lotes des femmes qu’il distingue », c’est pas drôle ! c’est pas propre !… Tandis qu’avec… un député, par exemple : « Il touche des épingles ». Eh bien ! au moins…
BOIS-D’ENGHIEN.
… C’est propre.
LUCETTE.
Excellente idée ! Il faudra que je lui soumette ça ! Elle se lève.
DE FONTANET, se levant, en reculant un peu le pouf que Lucette va reporter à sa place devant la cheminée.
Oh ! des idées, ce n’est pas ça qui me manque ! c’est quand il s’agit de les mettre à exécution.
BOIS-D’ENGHIEN, qui s’est levé.
Ah ! parbleu ; comme beaucoup de gens !
DE FONTANET.
Pourtant, une fois j’ai essayé de faire une chanson, une espèce de scie… À Bois-d’Enghien, bien dans la figure. Je me rappelle, c’était intitulé : « Ah ! pffu ! ! »
BOIS-D’ENGHIEN, qui a reçu le souffle en plein visage ne peut retenir un recul de tête qu’il dissimule aussitôt dans un sourire de complaisance à Fontanet ; puis à part, gagnant la droite.
Pff ! ! quelle drôle de manie ont les gens à odeur de vous parler toujours dans le nez !
LUCETTE, à Fontanet.
Et vous en vîntes à bout ?
DE FONTANET, bien modeste.
Mon Dieu,… comme je pus !
BOIS-D’ENGHIEN, avec conviction.
Oh ! oui !
Tout le monde éclate de rire.
DE FONTANET, qui n’a pas compris, mais riant aussi.
Hein ? quoi ? pourquoi rit-on ?… Est-ce que j’ai dit quelque chose… ?
LUCETTE, riant, indiquant Fernand assis sur le canapé.
Non… non… c’est Fernand qui n’est pas sérieux !
DE FONTANET, regardant Bois-d’Enghien qui rit aussi, tout en lui faisant des signes de ne pas s’arrêter à ça.
Ah ! c’est ça, c’est lui qui n’est pas… Mais qu’est-ce que j’ai bien pu dire ? Euh ! euh !… Je n’y suis pas du tout !…
LUCETTE, le rire coupant ses paroles.
Mais je vous dis, ne cherchez pas ! ça n’en vaut pas la peine. Voulant changer de conversation et toujours en riant. Tenez, parlons de choses plus sérieuses. On vous verra ce soir au concert ?
DE FONTANET.
Oh ! non, ce soir, impossible ! Je vais dans le monde.
LUCETTE, toujours sous l’influence du rire.
Du reste, je ne sais pas pourquoi je vous demande ça, je ne chante pas ce soir : c’est mon jour de congé.
DE FONTANET.
Oh ! bien, ça se trouve bien ! Moi, je vais chez une de mes vieilles amies, la baronne Duverger.
BOIS-D’ENGHIEN, qui riait aussi, changeant le visage, et à part, se levant vivement.
Sapristi ! ma future belle-mère !
DE FONTANET.
Elle donne une soirée à l’occasion du mariage de sa fille avec monsieur… Attendez donc, on m’a dit le nom…
BOIS-D’ENGHIEN, anxieux.
Mon Dieu !
DE FONTANET, cherchant.
Monsieur… ? monsieur… ?
BOIS-D’ENGHIEN, passant entre lui et Lucette.
C’est bon, ça ne fait rien, ça nous est égal !
DE FONTANET.
Si, si, laissez donc ! c’est un nom dans le genre du vôtre !
BOIS-D’ENGHIEN.
Mais non ! mais non ! c’est pas possible ! il n’y en a pas ! il n’y en a pas !
LUCETTE.
Qu’est-ce que tu as, à être agité comme ça ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Je ne suis pas agité ; seulement, je sais bien ce que c’est ! c’est comme les gens qui vous disent : attendez-donc, c’est un nom qui commence par un Q…
DE FONTANET, vivement.
C’est ça !
BOIS-D’ENGHIEN.
… Duval !
DE FONTANET.
Ah ! non.
BOIS-D’ENGHIEN.
Qu’est-ce ça nous fait le nom de ces gens-là, puisque nous ne les connaissons pas ?
On sonne.
DE CHENNEVIETTE.
Au fond, il a raison !
BOIS-D’ENGHIEN.
Cherchez donc pas, allez ! cherchez donc pas !
SCÈNE XI
LES MÊMES, FIRMIN, BOUZIN
LUCETTE, à Firmin qui entre et cherche quelque chose derrière les meubles.
Qu’est-ce que c’est, Firmin ?
FIRMIN, avec une bonhomie dédaigneuse.
Oh ! rien, Madame, c’est cet homme… Bouzin, qui dit avoir laissé son parapluie.
TOUS.
Bouzin !
LUCETTE, qui est remontée, passant devant Firmin.
Mais faites-le entrer !
FIRMIN, étonné.
Ah ?
Bois-d’Enghien remonte légèrement, Fontanet gagne la gauche.
LUCETTE, qui est allée jusqu’à la porte du vestibule.
Mais entrez donc, Monsieur Bouzin ! L’introduisant. Monsieur Bouzin, mes amis !
BOIS-D’ENGHIEN, DE FONTANET, DE CHENNEVIETTE, lui faisant accueil.
Ah ! Monsieur Bouzin !
Firmin sort.
BOUZIN, très étonné de la réception, saluant, très gêné.
Messieurs, Madame, je vous demande pardon, c’est parce que je crois avoir oublié…
LUCETTE, aux petits soins.
Mais asseyez-vous donc, Monsieur Bouzin ! Elle lui a apporté la chaise qui était au-dessus de la table.
TOUS, même jeu.
Mais asseyez-vous donc, Monsieur Bouzin !
Chacun lui apporte une chaise : Bois-d’Enghien, celle au dessus du canapé, qu’il met à côté de celle apportée par Lucette ; Fontanet, celle de la droite de la table, et Chenneviette, celle de gauche ; ce qui forme un rang de chaises derrière Bouzin.
BOUZIN, s’asseyant d’abord, moitié sur une chaise, moitié sur l’autre, puis sur celle présentée par Lucette.
Ah ! Messieurs… vraiment !…
LUCETTE, s’asseyant à côté de lui, à sa droite, Fontanet à droite de Lucette et Bois-d’Enghien à gauche de Bouzin, Chenneviette sur le coin de la table.
Et maintenant, que je vous gronde ! Pourquoi avez-vous remporté comme ça votre chanson ?
BOUZIN, avec un rictus amer.
Comment, pourquoi ? Votre domestique m’a dit que vous la trouviez stupide !
LUCETTE, se récriant.
Stupide, votre chanson !… Oh ! il n’a pas compris !
TOUS.
Il n’a pas compris ! il n’a pas compris !
BOUZIN, dont la figure s’éclaire.
Ah ! c’est donc ça ? Je me disais aussi…
LUCETTE.
Oh ! mais d’abord, il faut que je vous remercie pour votre splendide bouquet.
BOUZIN, embarrassé.
Hein ?… Ah ! le… Oh ! ne parlons pas de ça !
LUCETTE.
Comment, n’en parlons pas !… Merci ! c’est d’un galant de votre part.
TOUS.
Ça, c’est vrai !… c’est d’un galant…
LUCETTE, brusquement, montrant sa main avec la bague.
Et ma bague ? vous avez vu ma bague ?
BOUZIN, qui ne comprend pas.
Votre bague ? Ah ! oui.
TOUS.
Ah ! elle est superbe !
LUCETTE, coquette.
Vous voyez, je l’ai à mon doigt.
BOUZIN, même jeu.
Oui, en effet, elle est… À part. Qu’est-ce que ça me fait, sa bague ?
LUCETTE.
C’est le rubis, surtout qui est admirable.
BOUZIN.
Le rubis ? La chose, là ? Oui, oui ! Un petit temps. Ah ! là, là, quand on pense que c’est si cher, ces machines-là !
Tout le monde se regarde interloqué, ne sachant que dire.
LUCETTE, un peu décontenancée.
Oui, mais j’ai su l’apprécier.
BOUZIN.
Car enfin, ça n’en a pas l’air, une bague comme ça, ça vaut plus de sept mille francs.
DE CHENNEVIETTE, quittant sa place, et remontant derrière la table.
Sept mille francs !
LUCETTE, à Chenneviette.
Mais oui, ça ne m’étonne pas !
Chenneviette gagne par derrière, jusqu’au-dessus du canapé.
BOUZIN.
La vie d’une famille pendant deux ans ! Eh bien ! quand il faut verser sept mille francs pour ça, vous savez !…
Ahurissement général.
BOIS-D’ENGHIEN, le regarde, avec l’air de dire : « Mais qu’est ce que c’est cet homme-là ! » Puis à mi-voix à Chenneviette.
Mais je trouve ça de très mauvais goût, ce qu’il fait là !
DE CHENNEVIETTE, à mi-voix également.
Lui, il est infect !
Il remonte au fond. Bois-d’Enghien se lève et replace sa chaise à sa place première, au-dessus du canapé.
LUCETTE, voulant tout de même être aimable.
En tout cas, ça prouve la générosité du donateur !
BOUZIN.
Ah ! oui. À part. Et son imbécilité ! Haut. Alors, pour en revenir à ma chanson…
LUCETTE.
Eh bien ! voilà…
DE FONTANET, se levant et rapprochant sa chaise de la table.
Ah ! bien, ma chère diva, je vois que vous avez à travailler. Je vais vous laisser.
LUCETTE, se levant également.
Vous partez ! attendez, je vous accompagne. Elle reporte sa chaise au-dessus de la table.
DE FONTANET.
Oh ! je vous en prie…
LUCETTE, faisant passer Fontanet et l’accompagnant.
Du tout, du tout ! À Chenneviette. Tiens, viens avec moi, toi, par la même occasion je te remettrai ce que tu sais pour le petit, tu pourras l’envoyer immédiatement.
DE CHENNEVIETTE.
Ah ! bon !
Bouzin, sans se lever, a suivi tout ce mouvement en pivotant petit à petit avec sa chaise, de sorte qu’il est dos aux spectateurs.
LUCETTE.
Vous permettez, Monsieur Bouzin ? Je suis à vous tout de suite.
Tout le monde sort, à l’exception de Bois-d’Enghien et de Bouzin.
SCÈNE XII
BOIS-D’ENGHIEN, BOUZIN
BOIS-D’ENGHIEN, qui les a regardés partir, traversant à grands pas la Scène, et, brusquement, à Bouzin qui s’est levé et est allé porter sa chaise à gauche de la table.
Eh bien ! voulez-vous que je vous dise, vous ! Vous êtes amoureux de Lucette !
BOUZIN.
Moi !
BOIS-D’ENGHIEN.
Oui, oui ! Oh ! pas besoin de dissimuler, vous êtes amoureux ! Eh bien ! mais hardi donc ! Du courage ! C’est le moment, allez-y !
BOUZIN.
Hein !
BOIS-D’ENGHIEN.
Si vous êtes un homme, Lucette est à vous.
BOUZIN.
À moi, mais je vous assure.
BOIS-D’ENGHIEN, vivement.
Chut, la voilà ! pas un mot aujourd’hui !… vous attaquerez demain !
Il retourne à droite en sifflotant, les mains dans ses poches, pour se donner un air détaché.
BOUZIN, à part.
C’est drôle, pourquoi veut-il que je sois amoureux de Lucette Gautier ?
SCÈNE XIII
LES MÊMES, LUCETTE
LUCETTE, à Bouzin.
Je vous demande pardon de vous avoir laissé.
BOUZIN, qui est remonté au-dessus de la table.
Mais comment donc ! À part. Je n’en suis pas amoureux du tout.
LUCETTE, s’asseyant à droite de la table.
Maintenant, nous allons pouvoir causer sans être dérangés.
BOUZIN, s’asseyant au-dessus de la table, face au public.
Oui.
LUCETTE.
Eh bien ! voilà ! votre chanson, elle est charmante ! Il n’y a pas deux mots : elle est charmante.
BOUZIN.
Vous êtes trop aimable ! À part, en se baissant pour poser son chapeau sous la table. Et cet autre qui avait compris qu’elle était stupide ! Faut-il être bête !
LUCETTE.
Mais enfin, vous savez, on a beau dire que le mieux est l’ennemi du bien… votre chanson, je le répète, elle est charmante ; mais, comment dirais-je ?… elle manque un peu de caractère.
BOUZIN, protestant.
Oh ! cependant…
LUCETTE.
Non ! non ! il faut bien avoir le courage de vous parler franchement : c’est plein d’esprit, mais ça ne veut rien dire.
BOUZIN, interloqué.
Ah !
LUCETTE, à Bois-d’Enghien, qui, par discrétion, se tient à distance, appuyé à la cheminée.
N’est-ce pas ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Oui, oui ! Descendant s’asseoir à gauche de la table. Et puis, moi, si vous me permettez de donner mon avis, ce que je reproche aussi, c’est la forme.
LUCETTE.
Ah ! bien, oui ! évidemment, la forme est défectueuse ! mais encore, la forme, je passe par-dessus !
BOIS-D’ENGHIEN.
Et puis enfin, ça… ça manque de traits, c’est un peu gris !
LUCETTE.
Oui, tenez !… ça, c’est un peu vrai ce qu’il dit là ! On sent bien que c’est la chanson d’un homme d’esprit, mais c’est la chanson d’un homme d’esprit…
BOIS-D’ENGHIEN.
…Qui l’aurait fait écrire par un autre !
LUCETTE.
Voilà !…
BOUZIN, hochant la tête.
C’est curieux !… Un petit temps. Enfin, à part ça, vous la trouvez bien ?
BOIS-D’ENGHIEN ET LUCETTE.
Oh ! très bien !
LUCETTE.
Très bien ! très bien ! Changement de ton. Alors, voici ce que nous avons pensé… Avez-vous votre chanson sur vous ?
BOUZIN.
Ah ! non, je l’ai déposée chez moi.
LUCETTE.
Oh ! c’est dommage !
BOUZIN.
Mais, ça ne fait rien ! je demeure rue des Dames… c’est à deux pas, je peux courir… Il se lève.
LUCETTE, se levant.
Ah ! bien, si ça ne vous dérange pas… Au moins nous pourrons travailler utilement.
BOUZIN.
Mais comment donc ; c’est bien le moins ! Et vous savez, tout ce que vous voudrez ! J’ai le travail très facile !
BOIS-D’ENGHIEN.
Oui ?
BOUZIN.
Moi ! mais je vous fais une chanson comme ça, du premier jet.
BOIS-D’ENGHIEN, se levant.
Non, vrai ? À part. C’est beau de pouvoir faire aussi mauvais que ça, du premier coup !
BOUZIN, passant au n° 3 et se dirigeant vers la porte de sortie.
Je vais et je reviens !
LUCETTE, qui l’a suivi, lui indiquant son parapluie.
Votre parapluie !
BOUZIN.
Ah ! c’est juste ! Merci !
Il prend son parapluie derrière le piano et sort, accompagné de Lucette.
SCÈNE XIV
BOIS-D’ENGHIEN, PUIS LUCETTE
BOIS-D’ENGHIEN, gagnant la droite.
Et maintenant, moi, j’ai préparé le terrain du côté de ce bonhomme-là, du Bouzin. Il n’y a plus à tergiverser : mon contrat se signe ce soir, il s’agit d’aborder la rupture carrément.
LUCETTE, partant à la cantonade.
C’est ça ! ce sera charmant ! Dépêchez-vous !
BOIS-D’ENGHIEN, s’asseyant sur le canapé, côté le plus éloigné.
Elle !... Par exemple, si je sais comment je vais m’y prendre ?
LUCETTE, descendant derrière le canapé et venant embrasser Bois-d’Enghien dans le cou.
Tu m’aimes ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Je t’adore !
LUCETTE.
Ah ! chéri !...
Elle le quitte pour faire le tour du canapé et aller s’asseoir à gauche de Bois-d’Enghien.
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
C’est pas comme ça, en tous cas !...
LUCETTE, assise à sa gauche.
Que je suis heureuse de te revoir, là ! Je n’en crois pas mes yeux ! Vilain ! si tu savais le chagrin que tu m’as fait ! J’ai cru que c’était fini, nous deux !
BOIS-D’ENGHIEN, protestant hypocritement.
Oh ! « fini » !
LUCETTE, avec transport.
Enfin, je te r’ai ! Dis-moi que je r’ai ?
BOIS-D’ENGHIEN, avec complaisance.
Tu me r’as !
LUCETTE, les yeux dans les yeux.
Et que ça ne finira jamais ?
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu.
Jamais !
LUCETTE, dans un élan de passion, lui saisissant la tête et la couchant sur sa poitrine.
Oh ! mon nan-nan !
BOIS-D’ENGHIEN.
Oh ! ma Lulu !
Lucette couche sa tête en se faisant un oreiller de ses deux bras sur la hanche de Bois-d’Enghien qui se trouve étendu sur ses genoux, de côté et très mal.
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
C’est pas ça du tout ! Je suis mal embarqué !...
LUCETTE, dans la même position et langoureusement.
Vois-tu, voilà comme je suis bien !
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
Ah ! bien ! pas moi, par exemple !
LUCETTE, même jeu.
Je voudrais rester comme ça pendant vingt ans !... et toi ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Tu sais, vingt ans, c’est long !
LUCETTE.
Je te dirais : « Mon nan-nan ! » ; tu me répondrais : « Ma Lulu !... » et la vie s’écoulerait.
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
Ce serait récréatif !
LUCETTE, se remettant sur son séant, ce qui permet à Bois-d’Enghien de se redresser.
Malheureusement, ce n’est pas possible ! Elle se lève, fait le tour du canapé, puis avec élan, à Bois-d’Enghien. Tu m’aimes ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Je t’adore !
LUCETTE.
Ah ! chéri, va ! Elle remonte au-dessus du canapé.
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
Pristi ! que c’est mal engagé !
LUCETTE, au milieu de la Scène et au-dessus d’un air plein de sous-entendu.
Alors..., viens m’habiller ?
BOIS-D’ENGHIEN, comme un enfant boudeur.
Non !... pas encore !
LUCETTE, descendant.
Qu’est-ce que tu as ?
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu.
Rien !
LUCETTE.
Si ! tu as l’air triste !
BOIS-D’ENGHIEN, se levant et prenant son courage à deux mains.
Eh bien ! oui ! si tu veux le savoir, j’ai que cette situation ne peut pas durer plus longtemps !
LUCETTE.
Quelle situation ?
BOIS-D’ENGHIEN.
La nôtre ! À part. Aïe donc ! Aïe donc ! Haut. Et puisqu’aussi bien, il faut en arriver là un jour ou l’autre, j’aime autant prendre mon courage à deux mains, tout de suite : Lucette, il faut que nous nous quittions !
LUCETTE, suffoquée.
Quoi !
BOIS-D’ENGHIEN.
Il le faut ! À part. Aïe donc ! Aïe donc !
LUCETTE, ayant un éclair.
Ah ! mon Dieu !… tu te maries !
BOIS-D’ENGHIEN, hypocrite.
Moi ? ah ! la la ! ah ! bien ! à propos de quoi ?
LUCETTE.
Eh bien ! pourquoi ? Alors, pourquoi ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Mais à cause de ma position de fortune actuelle… ne pouvant t’offrir l’équivalent de la situation que tu mérites…
LUCETTE.
C’est pour ça ! Éclatant de rire, en se laissant presque tomber sur lui d’une poussée de ses deux mains contre les épaules. Ah ! que t’es bête !
BOIS-D’ENGHIEN.
Hein ?
LUCETTE, avec tendresse, le serrant dans ses bras.
Mais est-ce que je ne suis pas heureuse comme ça ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Oui, mais ma dignité !…
LUCETTE.
Ah ! laisse là où elle est, ta dignité ! Qu’il te suffise de savoir que je t’aime ! Se dégageant et gagnant un peu la gauche, avec un soupir de passion. Oh ! oui, je t’aime !
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
Allons, ça va bien ! ça va très bien !
LUCETTE.
Vois-tu, rien qu’à cette pensée que tu pourrais te marier ! Retournant à lui et le serrant comme si elle allait le perdre. Ah ! dis-moi que tu ne te marieras jamais ! jamais !
BOIS-D’ENGHIEN.
Moi ?… Ah ! bien !
LUCETTE, avec reconnaissance.
Merci ! Se dégageant. Oh ! d’ailleurs si ça t’arrivait, je sais bien ce que je ferais !
BOIS-D’ENGHIEN, inquiet.
Quoi ?
LUCETTE.
Ah ! ça ne serait pas long, va ! Une bonne balle dans la tête !
BOIS-D’ENGHIEN, les yeux hors des orbites.
À qui ?
LUCETTE.
À moi, donc !
BOIS-D’ENGHIEN, rassuré.
Ah ! bon !
LUCETTE, qui s’est approchée de la table, prenant nerveusement le « Figaro » laissé par la baronne.
Oh ! ce n’est pas le suicide qui me ferait peur, si j’apprenais jamais, ou si je lisais dans un journal... Elle indique le journal qu’elle tient.
BOIS-D’ENGHIEN, à part, terrifié, mais sans bouger de place.
Sapristi ! un « Figaro » !
LUCETTE.
Mais, je suis folle ; puisqu’il n’en est pas question, à quoi bon me mettre dans cet état !
Elle rejette le « Figaro » sur la table et gagne la gauche.
BOIS-D’ENGHIEN, se précipitant sur le « Figaro » et le fourrant entre sa jaquette et son gilet. À part.
Ouf !... Mais il en pousse donc ! il en pousse !
Lucette s’est retournée au bruit. Bois-d’Enghien rit bêtement pour se donner une contenance.
LUCETTE, revenant à lui, avec élan et se jetant dans ses bras.
Tu m’aimes ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Je t’adore !
LUCETTE.
Ah ! chéri !
Elle remonte.
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
Jamais !... jamais je n’oserai lui avouer mon mariage, après ça ! jamais !
Il gagne la droite et se laisse tomber, découragé, sur le canapé.
SCÈNE XV
LES MÊMES, DE CHENNEVIETTE
DE CHENNEVIETTE, arrivant du fond, en achevant de coller une enveloppe. À Lucette.
Dis donc, je fais recommander la lettre... As-tu un timbre de quarante centimes ?
LUCETTE, se dirigeant vers sa chambre.
Oui, par là... attends !
DE CHENNEVIETTE.
Tiens, voilà quarante centimes !
LUCETTE, à la bonne franquette.
Eh ! je n’en ai pas besoin de tes quarante centimes.
DE CHENNEVIETTE, vexé.
Mais moi non plus ! Il n’y a pas de raison pour que tu me fasses cadeau de huit sous ! C’est drôle ça !
LUCETTE.
Ah ! Comme tu voudras !...
Elle prend l’argent et entre dans sa chambre.
DE CHENNEVIETTE, à Bois-d’Enghien.
C’est curieux, tenez ! Voilà de ces petites choses que les femmes ne sentent pas !
BOIS-D’ENGHIEN, préoccupé.
Oui, oui !
DE CHENNEVIETTE.
Qu’est-ce que vous avez ? Vous avez l’air embêté.
BOIS-D’ENGHIEN.
Ah ! mon cher ! ce n’est pas embêté qu’il faut dire, c’est désespéré !
DE CHENNEVIETTE, se levant et allant à lui.
Pourquoi ?
BOIS-D’ENGHIEN, l’entraînant à gauche.
Ah ! tenez ! vous seul pouvez me tirer de là ! C’est pour une chose que je ne sais comment dire à Lucette… Je peux bien dire ça, à vous, vous êtes… presque son mari. Il faut absolument que je la lâche et qu’elle me lâche !
DE CHENNEVIETTE, tombant des nues.
Qu’est-ce que vous me dites là ?
BOIS-D’ENGHIEN.
La vérité, mon cher ! je me marie !
DE CHENNEVIETTE.
Vous !
BOIS-D’ENGHIEN.
Moi !… Et le contrat se signe ce soir !
DE CHENNEVIETTE.
Sapristi de sapristi !
BOIS-D’ENGHIEN, le prenant par le bras et sur le ton le plus persuasif.
Voyons, au fond, c’est son intérêt, cette rupture !
DE CHENNEVIETTE.
Comment, mais c’est tellement vrai, qu’en ce moment, si elle voulait, elle aurait une occasion superbe.
On sonne.
BOIS-D’ENGHIEN.
Eh bien ! dites-lui, que diable ! parlez-lui sérieusement, elle vous écoutera.
DE CHENNEVIETTE, d’un air de doute.
Ah ! ouiche !
SCÈNE XVI
LES MÊMES, FIRMIN, PUIS MARCELINE, LE GÉNÉRAL ET ANTONIO, PUIS LUCETTE
FIRMIN, annonçant.
Le Général Irrigua !
DE CHENNEVIETTE.
Lui ! faites-le entrer !
Fausse sortie de Firmin. Vivement.
DE CHENNEVIETTE.
Non ! quand nous serons partis ! À Bois-d’Enghien. Venez, venez… passons par là !
BOIS-D’ENGHIEN.
Pourquoi ?
DE CHENNEVIETTE.
Parce que !... nous gênons !... nous sommes de trop !...
BOIS-D’ENGHIEN.
Hein !... est-ce que ce serait... ?
DE CHENNEVIETTE.
Parfaitement !... C’est l’occasion ! là !
BOIS-D’ENGHIEN.
Fichtre !... Filons !
Ils s’esquivent furtivement par le fond, comme deux complices.
MARCELINE, entrant de droite au moment où Firmin se dispose à faire entrer le général.
Qui est-ce qui a sonné, Firmin ?
FIRMIN.
Le Général Irrigua, Mademoiselle !
MARCELINE.
Le Général ! vite ! faites-le entrer et allez prévenir ma sœur.
Elle descend entre le piano et le canapé.
FIRMIN.
Si Monsieur veut entrer...
LE GÉNÉRAL.
Bueno ! Yo entre !...
Il entre, suivi d’Antonio portant deux bouquets, un énorme et l’autre tout petit ; il tient ce dernier derrière son dos.
MARCELINE, faisant une révérence.
Général !
LE GÉNÉRAL, la reconnaissant.
Ah ! madame la sor ! Yo souis bien la vôtre ! Appelant Firmin. Carçonne ! Firmin ne répond pas. Élevant la voix. Carçonne !... Valé de pied !
FIRMIN, redescendant.
Ah ! c’est moi... ?
LE GÉNÉRAL.
Natouraiment, c’est vous ! ça n’est pas moi ! À part. Qué bruto este hombre ! Haut. Allez dire mâdâme la maîtresse, yo souis là !
FIRMIN.
Oui, Monsieur ! À part, en se dirigeant vers la chambre de Lucette. C’est un général auvergnat, ça ! Haut, apercevant Lucette qui sort de sa chambre. Ah ! voilà madame !
Il sort au fond.
LE GÉNÉRAL, à Lucette qui s’arrête, étonnée, en voyant le général.
Elle ! Ah ! Mâdâme, cette chœur est la plouss belle de ma vie !
LUCETTE, interrogeant du regard.
Pardon, Monsieur... ?
MARCELINE, le présentant.
Le Général Irrigua, Lucette.
LE GÉNÉRAL, s’inclinant.
Soi-même !
LUCETTE.
Ah ! Général, je vous demande pardon ! Saluant Antonio, au fond, n° 2. Monsieur !…
LE GÉNÉRAL, redescendant un peu.
C’est rienne ! Moun interprète !
LUCETTE.
Général, je suis ravie de faire votre connaissance !
LE GÉNÉRAL.
Ah ! lé ravi il est pour moi, Mâdâme ! À Antonio. Antonio… les bouquettes… Antonio passe le gros bouquet, sans laisser voir le petit, à Lucette. Permettez-moi quelques flors módiques qué yo vous prie, qué… qué yo vous offre !
LUCETTE, prenant le bouquet.
Ah ! Général !
LE GÉNÉRAL, prenant le bouquet minuscule que lui tend Antonio et le présentant à Marceline.
Et… yo l’ai pensé aussi à la sor !
MARCELINE, prenant le bouquet.
Pour moi ?… oh ! Général, vraiment !
LE GÉNÉRAL, à Marceline.
Il est plouss pétite qué l’autre… mais il est plouss portatif !… À Antonio. Antonio, allez attendre à ma disposition dans la vestiboule !
ANTONIO.
Bueno !
Il sort.
LUCETTE.
Que c’est aimable à vous !… Justement, j’adore les fleurs !
LE GÉNÉRAL, galamment.
Qué né lé souis-je !…
MARCELINE, respirant le parfum de son bouquet et minaudant. Au général.
Moi aussi, je les adore…
LE GÉNÉRAL, par-dessus son épaule.
Oui, mais yo n’ai dit ça qué pour Madame.
LUCETTE, qui a enlevé les épingles qui fermaient le bouquet, passant au 2.
Oh ! vois donc ! Marceline ! Est-ce beau ?
LE GÉNÉRAL.
Cé lé sont vos souchèttes qué yo mets à vos pieds.
LUCETTE, riant.
Mes sujettes ?…
LE GÉNÉRAL.
Bueno… cé lé sont des rosses qué yo mets aux pieds dé la reine des rosses !
LUCETTE ET MARCELINE, minaudant.
Aah !
LE GÉNÉRAL, content de lui.
C’est oun mott !
LUCETTE.
Vous êtes galant, Général !
LE GÉNÉRAL.
Yo fait cé qu’onn peut !
MARCELINE, à part.
C’est égal, il ferait bien de prévenir qu’il a de l’accent !
LUCETTE, à Marceline.
Laisse-nous, Marceline !
MARCELINE.
Moi ?
LE GÉNÉRAL, avec un geste de grand seigneur.
Laisse-nous… la sor !…
MARCELINE.
Hein !
LE GÉNÉRAL, très poli mais sur un ton qui n’admet pas de réplique.
Allez-vous-s’en !… mamoiselle !
Il passe au deux, derrière Lucette.
MARCELINE.
Ah ? bon !… À part. Oh ! c’est un sauvage !
Elle sort par la droite pendant ce temps, Lucette met le bouquet dans le vase qui est sur la console. Le Général est remonté au-dessus du canapé et attend que Marceline soit partie.
LE GÉNÉRAL, brusquement, à Lucette qui est revenue à droite de la table.
Vous ! C’est vous ! qué yo souis la… près de vouss… unique !
LUCETTE, s’asseyant à droite de la table.
Asseyez-vous donc, je vous en prie !
LE GÉNÉRAL, avec passion.
Yo no pouis pas !
LUCETTE, étonnée.
Vous ne pouvez pas ?
LE GÉNÉRAL, même jeu.
Yo no pouis pas ! Yo souis trop émoute ! Ah ! quand yo recevous cette lettre de vouss ! Cette lettre ousqué il m’accordait la grâce dé… oune entrefou pour tous les deusses ; ah ! Caramba ! caramba !… Ne trouvant pas de mot pour exprimer ce qu’il ressent. Qué yo no pouis dire.
LUCETTE.
Eh ! qu’avez-vous ? Vous semblez ému.
LE GÉNÉRAL.
Yo le souis ! porqué yo vouss s’aime Loucette, et qué yo vois que yo souis là… tous les deusses… unique ! Devenant entreprenant. Loucette !
LUCETTE, vivement, se levant et passant à gauche de la table.
Prenez garde, Général, vous abordez là un terrain dangereux !
LE GÉNÉRAL, descendant un peu à droite.
Eh ! yo n’ai pas peur lé dancher ! Dans mon pays yo l’étais ministre de la Gouterre !
LUCETTE, redescendant en passant au-dessus de la table.
Vous !
LE GÉNÉRAL, s’inclinant.
Soi-même !
LUCETTE.
Ah ! Général… quel honneur… Un ministre de la Guerre !
LE GÉNÉRAL, rectifiant.
Ess… Ess !
LUCETTE, qui ne comprend pas.
Quoi « Ess » ?
LE GÉNÉRAL.
Ess-ministre !… yo no le souis plus.
LUCETTE, sur un ton de condoléance.
Ah ?… Qu’est-ce que vous êtes, alors ?
LE GÉNÉRAL.
Yo souis condamné à morté.
LUCETTE, reculant.
Vous ?
LE GÉNÉRAL, avec un geste pour la rassurer.
Eh ! oui ! tout ça, porqué yo lo souis venu en France por achéter por moun gouvernement deusse courrassés, troiss croisseurs et cinq tourpilleurs.
LUCETTE, ne saisissant pas le rapport.
Eh bien ?
LE GÉNÉRAL.
Buéno ! yo les ai perdous au pacarat.
LUCETTE.
Perdus au baccarat !… Sur un ton de reproche. Oh ! Et comment avez-vous fait ?
LE GÉNÉRAL, avec la plus naïve inconscience.
Yo l’ai pas ou de la chance ; voilà !… au pacarat c’est toujours le même : quand yo l’ai hout, il a nef ! et porqué ça, yo l’ai perdou beaucoup de l’archent.
LUCETTE, s’asseyant à droite de la table.
C’est mal, ça, Général.
LE GÉNÉRAL, sur un ton dégagé.
Basta, rienne pour moi ! yo l’ai touchours assez peaucoup, porqué yo pousise la mettre à la disposition de usted.
LUCETTE.
À ma disposition ?
LE GÉNÉRAL, grand seigneur.
Toute !
LUCETTE.
Mais à quel titre ?
LE GÉNÉRAL, avec chaleur.
À la titre que yo pousse vous aimerr… porqué yo vous s’aime, Lucette ! mon cœur elle est trop petite pour contiendre tout ce que yo l’ai dé l’amour !… Par la charme qu’elle est à vouss, vous m’avez priss… vous m’avez… vous m’avez… Changeant de ton. Pardon ! oun moment… oun moment.
Il remonte au fond.
LUCETTE, à part.
Eh bien ! où va-t-il ?
LE GÉNÉRAL, ouvrant la porte et appelant.
Antonio ?
ANTONIO, à la porte du vestibule.
Chénéral ?
LE GÉNÉRAL, en espagnol.
Cómo se dice « subyugar » en francés ?
ANTONIO.
« Subjuguer », Général.
LE GÉNÉRAL, lui faisant signe qu’il peut retourner dans le vestibule.
Bueno ! gracias, Antonio !
ANTONIO.
Bueno !
Il sort.
LE GÉNÉRAL, à Lucette, reprenant brusquement sur le ton de la passion.
Vous m’avez « souchouqué » ; aussi tout ce qu’il est à moi est à vouss ! Ma vie, mon argent, chusqu’au dollar la dernière, chusqu’à la missère que yo l’aimerais encore porqu’elle venirait de vouss !
LUCETTE, hochant la tête ; pleine de doutes.
La misère ! on voit bien que vous ne savez pas ce que c’est !
LE GÉNÉRAL, descendant à droite.
Oh ! pardone ! yo le sais ! yo l’ai pas tuchurs été riche. Avant que yo le sois entré dans l’armée… comme chénéral ! yo l’avais pas de l’archent, quand yo l’étais professor modique et que yo l’ai dû pour vivre aller dans les familles… où yo donnais des léçons de frances.
LUCETTE, retenant son envie de rire.
De français ? Vous le parliez donc ?
LE GÉNÉRAL, bien naïvement.
Yo vais vous dire ; dans moun pays, yo le parlais bienn ; ici, yo no sais porqué, yo le parlé mal.
LUCETTE, riant.
Ah ! c’est ça ! asseyez-vous donc !
LE GÉNÉRAL, exalté.
Yo ne pouis pas ! Defant vous, yo no pouis être assisse qu’à chénoux. Il s’agenouille devant elle. Fous l’est la divinité qué l’on s’achénouille là devant… oun sainte qué l’on adore…
LUCETTE.
Ah ! Général !
LE GÉNÉRAL, froidement.
Où il est votre chambre ?
LUCETTE, suffoquée.
Hein ?
LE GÉNÉRAL, avec passion.
Yo diss : où il est votre chambre ?
LUCETTE.
Mais, Général, en voilà une question !
LE GÉNÉRAL.
C’est l’amor qu’il parle par ma bouche porqué c’est là qué yo voudrais vivre ! Porqué la champre de la peanuté qué l’on l’aime, il est comme le… comme le… Se levant. Pardon, oun moment, oun moment !
LUCETTE, à part, railleuse.
Ah ? bon !
LE GÉNÉRAL, qui est remonté et a ouvert la porte du fond.
Antonio ?
ANTONIO, comme précédemment.
Chénéral ?
LE GÉNÉRAL.
Cómo se dice « tabernáculo » en francés ?
ANTONIO.
Bueno ! « tabernacle », Chénéral.
LE GÉNÉRAL.
Bueno ! gracias, Antonio.
ANTONIO.
Bueno !
Il sort.
LE GÉNÉRAL, allant sans mot dire et bien froidement se remettre aux genoux de Lucette, comme il était précédemment, puis une fois installé, éclatant.
Il est comme la taberlack, où il est la relichion, la déesse qu’on l’adore.
LUCETTE, posant sa main droite, qui a la bague, sur la main du général qui tient sa main gauche.
Ah ! général, vous savez tout racheter par une galanterie.
LE GÉNÉRAL, qui regarde la bague au doigt de Lucette.
Tuchurs ! Se levant. Ça même fait qué yo pense qué yo vois qué vous l’avez là à lé doigt oun bâge.
LUCETTE, d’un air détaché, se levant.
Une bague ! Ah ! là… Ah ! oui ! oh !
LE GÉNÉRAL.
Elle est cholie, fous troufez ?
LUCETTE, même jeu, descendant un peu à gauche.
Pfeu ! c’est une babiole !
LE GÉNÉRAL, hochant la tête.
Oun bâpiole ?… Qu’est-ce que c’est oun bâpiole ?
LUCETTE.
Oui, enfin une bagatelle !
LE GÉNÉRAL, même jeu.
Oun bâcatil… Si… si !… Changeant de ton. Pardon, oun moment… oun moment ! Allant au fond et appelant. Antonio ?
ANTONIO, comme précédemment.
Chénéral ?
LE GÉNÉRAL.
Qué cosa significa « oun bâcatil » en espagnol ?
ANTONIO.
Oun bâcatil ? Qu’est-ce que c’est « oun bâcatil » ?
LUCETTE, sans bouger de place.
Non, je dis au général que c’est une bagatelle.
ANTONIO, comprenant.
Ah ! « une bagatelle ! » Traduisant. La Señora dice a usted que es… poca cosa.
LE GÉNÉRAL, comme s’il n’avait jamais connu que ce mot-là.
Ah ! si ! si… oun bâcatil… Si… si… À Antonio et lui faisant signe de sortir. Bueno ! bueno ! bueno ! gracias, Antonio !
ANTONIO.
Bueno !
Il sort.
LE GÉNÉRAL, descendant, à Lucette, même jeu.
Oun bâcatil, si, si !
LUCETTE.
J’y tiens surtout à cause du souvenir qui s’y rattache.
LE GÉNÉRAL, ému.
Ah ! c’est bienne, Loucette.
LUCETTE.
Elle me vient de ma mère !
LE GÉNÉRAL, ahuri.
Qu’ouss qué tou dis ?
LUCETTE, surprise.
Général ?
LE GÉNÉRAL.
La bâgue là ! ça l’est moi qué yo l’ai envoyée cet matin dans oun bouquette.
LUCETTE.
Vous ?
LE GÉNÉRAL.
Natourellement.
LUCETTE, passant à droite.
Hein, c’est lui ? c’est vous ? vous ? lui ?
LE GÉNÉRAL, descendant au 1.
Bueno, yo diss !
LUCETTE, à part.
Oh ! c’est trop fort !… et Bouzin, alors ?… Il a eu l’audace de… Oh ! c’est trop fort… Ah ! bien, attends, sa chanson ! non, cet aplomb !
LE GÉNÉRAL, voyant son agitation.
Qu’oust-ce qué vous l’avez ?
LUCETTE.
Rien ! rien !
LE GÉNÉRAL, galamment, mais avec une pointe de raillerie.
Bueno, il vient donc pas la bague de la mère ?
LUCETTE.
La bague, là... Oh ! pas du tout ! non ! je croyais que vous vouliez parler d’une autre… Oh ! celle-là, non, non, mais je ne savais pas que c’était vous que j’avais à en remercier.
LE GÉNÉRAL, modeste.
Oh ! rienne du toute !… Gagnant la gauche et avec un geste de grand seigneur. C’est oun bâcatil ! Revenant à elle. Et yo me permets d’apporter la bracélette qu’elle va avec.
Il offre un autre écrin qu’il tire de la poche d’un des pans de sa redingote.
LUCETTE, prenant l’écrin.
Ah ! Général, vraiment vous me comblez ! mais qu’est-ce que j’ai pu faire pour mériter ?…
LE GÉNÉRAL, très simple.
Yo vous s’aime ! voilà !
LUCETTE.
Vous m’aimez ? Avec un soupir. Ah ! Général, pourquoi faut-il que cela soit… ?
LE GÉNÉRAL, avec une logique sans réplique.
Porqué céla est.
LUCETTE.
Non, non, ne dites pas ça !
LE GÉNÉRAL, froidement décidé.
Yo lo disse !
LUCETTE, lui tendant l’écrin qu’il vient de lui donner.
Alors, Général, remportez ces présents que je n’ai pas le droit d’accepter !
LE GÉNÉRAL, repoussant l’écrin et haletant.
Porqué ? Porqué ?
LUCETTE.
Parce que je ne peux pas vous aimer !
LE GÉNÉRAL, bondissant.
Vous disse ?
LUCETTE, courbant la tête.
J’en aime un autre.
Elle met sans affectation l’écrin dans sa poche.
LE GÉNÉRAL.
Oun autre ! Vousse !… oun homme ?
LUCETTE.
Naturellement.
LE GÉNÉRAL, passant au 2.
Caramba !… Quel il est cet homme… que yo le visse… qué yo le sache…
LUCETTE.
Général, calmez-vous !
LE GÉNÉRAL, avec désespoir.
Ah ! oun mé l’avait bienn disse qu’il était oun homme à vouss, oun homme chôli.
LUCETTE.
Oh ! oui, joli !
LE GÉNÉRAL.
Mais yo l’avais cru qué nonn… porqué yo l’avais récevou votre lettre… et il assiste ! il assiste ! Oh ! Quel il est cet homme ?
LUCETTE.
Voyons, Général, je vous en prie…
LE GÉNÉRAL, avec un rugissement de rage.
Oh !
LUCETTE, appuyant gentiment ses deux mains sur son épaule.
Qu’il vous suffise de savoir que si j’avais eu le cœur libre, je ne vous aurais préféré personne.
LE GÉNÉRAL, avec un désespoir contenu.
Ah ! Loucette, qué vous mé donnez mal au cœur !
LUCETTE.
Est-ce ma faute ? Voyez-vous, tant que je l’aimerai, je ne pourrai pas en aimer un autre.
LE GÉNÉRAL, luttant un peu avec lui-même, puis avec résignation.
Bueno ! Combienne dé temps il faut à vous pour ça ?
LUCETTE, avec passion.
Combien de temps ? Oh ! je l’aimerai tant qu’il vivra.
LE GÉNÉRAL, très positif.
Bueno ! Yo so maintenant qué yo dois faire.
LUCETTE.
Quoi ?
LE GÉNÉRAL, même jeu.
Rienne ! Yo se.
LUCETTE, à part, se rapprochant de la table.
Ah ! mon Dieu, il me fait peur !
SCÈNE XVII
LES MÊMES, BOIS-D’ENGHIEN, PUIS FIRMIN
On frappe à la porte de la salle à manger.
LUCETTE.
Qu’est-ce que c’est ? Entrez.
BOIS-D’ENGHIEN, entr’ouvrant la porte et contrefaisant sa voix.
On demande si Mme Gautier peut venir un instant.
LUCETTE, qui a reconnu sa voix.
Hein ! Ah ! oui ! oui, tout de suite. À part. L’imprudent !
LE GÉNÉRAL, qui est remonté sans bruit en passant derrière le canapé, ouvrant brusquement la porte dont Bois-d’Enghien tient le bouton de l’autre côté. Brutalement.
Qu’est-ce què vous voulez, vous ?
BOIS-D’ENGHIEN, qui a été amené en Scène, entraîné par le bouton de la porte, très piteux et voulant être aimable, faisant des courbettes.
Bonjour, Monsieur.
LUCETTE, à part.
Ah ! mon Dieu !… Vivement, présentant Bois-d’Enghien. Monsieur de Bois-d’Enghien, Général, un camarade.
LE GÉNÉRAL, méfiant.
Ah ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Un camarade, c’est le mot, un camarade, pas davantage.
On sonne.
LE GÉNÉRAL, défiant.
Oun câmârâte… pour rienne du toute ?
LUCETTE.
Mais je crois bien pour rien du tout.
BOIS-D’ENGHIEN.
Oh ! la ! la !… et même moins.
LE GÉNÉRAL.
Bueno, alors, si oun câmârâte…
Il lui serre la main et redescend.
FIRMIN, venant de la salle à manger, à Lucette.
Madame ?
LUCETTE.
Quoi ?
FIRMIN.
C’est cette dame qui est déjà venue aujourd’hui pour demander à Madame de chanter dans une soirée : je l’ai introduite dans la salle à manger.
LUCETTE.
Ah ! bon ! j’y vais… Firmin sort par le vestibule, en laissant la porte grande ouverte. … Vous permettez, Général, un instant.
LE GÉNÉRAL, s’inclinant.
Yo vous prie !…
Lucette remonte, le général gagne l’extrême droite.
BOIS-D’ENGHIEN, vivement et bas à Lucette.
Eh ! dis donc, mais c’est que j’ai à m’en aller, moi !
LUCETTE.
Oh ! bien, attends un peu… c’est l’affaire de cinq minutes, cause avec le général.
BOIS-D’ENGHIEN.
Bon ! mais vite, hein ?
LUCETTE.
Oui !
Elle entre dans la salle à manger.
SCÈNE XVIII
LE GÉNÉRAL, BOIS-D’ENGHIEN, PUIS LUCETTE, LA BARONNE
Un temps pendant lequel les deux personnages échangent de petits rires comme des gens qui n’ont trop rien à se dire.
LE GÉNÉRAL, rompant le silence.
Il est très ambulatoire, mamoisselle Gautier.
BOIS-D’ENGHIEN.
Très « ambulatoire », comme vous dites, Général !
LE GÉNÉRAL, se rapprochant de Bois-d’Enghien.
Alors, vous l’êtes avec Loucette à la concerte, la même ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Comment, je suis…
LE GÉNÉRAL.
Bueno, puisqué vous l’est câmârâde, yo demande si vous l’est de la café-concerte la même ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Hein ? Oui, oui, parfaitement… de la même… Se reprenant. De la même !… Même jeu. Du même. À part. Cré nom d’un chien !
LE GÉNÉRAL, affirmatif.
Vous l’est ténor !
BOIS-D’ENGHIEN.
Ténor ; c’est ça… vous avez mis le doigt dessus. À part. Pendant que j’y suis, n’est-ce pas ?
LE GÉNÉRAL.
Yo l’ai visse ça à la tête.
BOIS-D’ENGHIEN.
Ah ! vraiment ? vous êtes physionomiste ! Chantonnant. « Mignonne, quand la nuit descendra sur la terre... Et que le rossignol viendra chanter encor... »
LE GÉNÉRAL, faisant la grimace et à part.
Oh ! ça l’est oun chanton dé bouilli-bouilli !...
BOIS-D’ENGHIEN, toussant.
Hum ! hum ! Beaucoup de rhumes, cette année.
LE GÉNÉRAL, lui faisant signe d’approcher.
Et disse-moi, moussié Bodégué...
BOIS-D’ENGHIEN, rectifiant.
Non pardon : « Bois-d’Enghien ! »
LE GÉNÉRAL.
Bueno ! yo disse... « Bodégué... »
BOIS-D’ENGHIEN, en prenant son parti.
Oui, enfin !
LE GÉNÉRAL, sur un ton confidentiel, passant son bras dans le sien.
Vous... le connaît bien mamoiselle Gautier ?
BOIS-D’ENGHIEN, un peu fat.
Mais, dame... oui !
LE GÉNÉRAL.
Vous pouvez mé dire alors... elle paraisse, il a oun amant.
BOIS-D’ENGHIEN.
Hein ?
LE GÉNÉRAL, retirant son bras.
Yo lo sais... elle me l’a disse.
BOIS-D’ENGHIEN.
Ah ? alors... À part. Tiens, moi qui faisais la bête pour qu’il ne sache pas !
LE GÉNÉRAL.
Oun homme très chôli.
BOIS-D’ENGHIEN, minaudant.
Mon Dieu, vous savez, je suis bien mal placé...
LE GÉNÉRAL.
Mais yo visse pas des l’hommes chôlis, ici.
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
Merci !
LE GÉNÉRAL.
Buéno ! Quel il est cet homme, puisque vous le connaît ?
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
Ah ! et puis, après tout, puisqu’il y tient tant… Haut. Vous voulez absolument que je vous le dise ?
LE GÉNÉRAL.
Yo vous prie…
BOIS-D’ENGHIEN, avec fatuité.
Eh ! bien, c’est… Riant. Ah ! ah ! ah ! vous voudriez bien le savoir.
LE GÉNÉRAL, riant aussi.
Si !… Sérieux. Porqué yo lo touerai !
BOIS-D’ENGHIEN, ravalant ce qu’il allait dire, et à part, gagnant la gauche.
Me tuer ! Sapristi ! Riant au général pour dissimuler son émotion. Ah ! ah ! ah ! elle est bonne !
Le Général rit aussi par complaisance.
Ils sont tous les deux à gauche. Pendant ce qui précède, on a vu la porte du vestibule laissée ouverte, et sans être aperçue des deux hommes, passer la baronne reconduite par Lucette.
LUCETTE, dans le vestibule, une fois la baronne hors de vue du public.
C’est entendu, Madame, à ce soir !
On l’entend fermer la porte, invisible au public, du vestibule sur l’escalier.
LE GÉNÉRAL, s’arrêtant de rire et revenant à son idée fixe.
Bueno, c’est… ?
BOIS-D’ENGHIEN, apercevant Lucette.
Hein ? euh ! chut ! oui, tout à l’heure !
LE GÉNÉRAL.
Ah ! bueno ! bueno !…
Il gagne la droite.
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
Merci, me tuer !
LUCETTE, entrant avec des cartes dans la main et tout en se dirigeant vers sa chambre.
Eh bien ! je chante dans le monde, moi, ce soir… Au général. Je vous demande pardon, Général, un moment !
LE GÉNÉRAL, s’inclinant.
Yo vous prie…
LUCETTE, au moment d’entrer dans sa chambre, redescendant un peu et à Bois-d’Enghien.
Tu ne veux pas venir m’entendre ? J’ai des invitations en blanc.
BOIS-D’ENGHIEN.
Non, ce soir, je ne peux pas ! À part. J’ai autre chose à faire.
LUCETTE.
Et vous, Général ?
LE GÉNÉRAL.
Oh ! si ! avec plaisir !
Il remonte.
LUCETTE.
À la bonne heure ! Tenez, Général, voilà une carte.
Elle lui donne une carte.
LE GÉNÉRAL.
Muchas gracias ! Il met la carte dans sa poche.
LUCETTE.
Je reviens !
Elle sort.
BOIS-D’ENGHIEN, à part, près et à gauche de la table.
C’est heureux qu’il m’ait prévenu tout de même… moi qui allais lui dire…
LE GÉNÉRAL, redescendant vers Bois-d’Enghien.
Bueno, comment elle s’appelle ?
BOIS-D’ENGHIEN.
Qui « elle » ?
LE GÉNÉRAL.
L’hôme.
BOIS-D’ENGHIEN, ahuri.
Quel homme ?
LE GÉNÉRAL.
L’hôme, il est chôli ?
BOIS-D’ENGHIEN, qui joue machinalement avec l’écrin de la bague laissé sur la table.
Ah ! oui… euh ! Regardant l’écrin et avec aplomb. Bouzin… il s’appelle Bouzin !
LE GÉNÉRAL.
Poussin ?… Bueno ! Poussin, c’est oun hômme morte !
Il gagne la droite. On sonne.
BOIS-D’ENGHIEN, à part.
Brrrou ! il me donne froid dans le dos !
SCÈNE XIX
LES MÊMES, FIRMIN, BOUZIN
FIRMIN, annonçant.
Monsieur Bouzin !
LE GÉNÉRAL.
Hein !
BOIS-D’ENGHIEN.
Lui ! Fichtre !
Firmin sort.
BOUZIN, entre du fond, à droite. Très jovial, posant son parapluie contre la chaise qui est au-dessus du canapé.
Je rapporte la chanson… Lucette Gautier n’est pas là ?
BOIS-D’ENGHIEN, voyant le général qui remonte vers lui, se précipitant entre eux.
Hein ! non… oui…
Pendant tout ce qui suit, Bois-d’Enghien effaré, ne sachant que faire et n’osant rien dire, essaye toujours de se mettre entre le général et Bouzin, tandis que Bouzin, au contraire, fait tout ce qu’il peut pour aller au général.
LE GÉNÉRAL, à Bouzin.
Pardon !... Monsieur Poussin, eh ?
BOUZIN, très aimable.
Oui, Monsieur, oui.
BOIS-D’ENGHIEN, affolé.
Oui, c’est Bouzin, là, c’est Bouzin !
LE GÉNÉRAL.
Enchanté qué yo vous vois !
BOUZIN, même jeu.
Mais, Monsieur, croyez que la réciproque…
LE GÉNÉRAL.
Donnez-moi votre carte !…
BOUZIN.
Comment donc, mais avec plaisir.
Il cherche une carte dans sa poche, tout en écartant Bois-d’Enghien pour se rapprocher du général.
BOIS-D’ENGHIEN, résigné, passant au 1.
Ah ! mon Dieu !
LE GÉNÉRAL.
Voici le mienne ! Il lui tend sa carte. Bouzin lui remet la sienne.
BOUZIN, lisant.
Général Irrigua…
LE GÉNÉRAL, s’inclinant.
Soi-même !
BOUZIN, s’inclinant également.
Ah ! Général !…
LE GÉNÉRAL.
Et maintenant, yo vous prie… vous l’est lipre demain à le matin ?
BOUZIN, cherchant.
Demain ?… Oui, pourquoi ?
LE GÉNÉRAL, se montant petit à petit.
Porqué yo veux vous amener à la terrain… porqué yo veux votre tête ! Le saisissant au collet. Porqué yo veux vous tuer !
BOUZIN.
Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qu’il dit ?
BOIS-D’ENGHIEN, suppliant.
Général…
LE GÉNÉRAL, secouant Bouzin comme un prunier.
Porqué yo n’aime pas qu’il est oun paquette dans mes roues… et quand il est oun obstacle, yo saute pas par dessous !… Yo le supprime.
Il le fait pirouetter en le tenant toujours au collet, ce qui le fait passer à sa gauche.
BOUZIN.
Ah ! mon Dieu, voulez-vous me lâcher ? Voulez-vous me lâcher ?
BOIS-D’ENGHIEN, essayant de les séparer.
Général ! du calme !
LE GÉNÉRAL, le repoussant de la main droite tout en secouant Bouzin de la main gauche.
Laisse-moi tranquille, Bodégué. À Bouzin, en le secouant. Et puis, vous l’est pas chôli du tout, vous savez ! Vous l’est pas chôli !
BOUZIN.
Au secours ! au secours !
Tumulte général, cris, etc.
SCÈNE XX
LES MÊMES, LUCETTE
LUCETTE, accourant au bruit.
Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ?
BOUZIN, que le général a lâché en le repoussant, à l’entrée de Lucette, reprenant son équilibre.
Ah ! Madame, c’est Monsieur !
Le Général remonte au 3 au-dessus de Lucette.
LUCETTE.
Bouzin ici ! Sortez, Monsieur, sortez !
BOUZIN.
Hein ! mais comment : j’apportais la chanson.
LUCETTE.
Eh bien ! remportez-la votre chanson ! Elle est stupide votre chanson !
BOIS-D’ENGHIEN.
Stupide !
LE GÉNÉRAL, avec conviction sans même savoir de quoi il s’agit.
Il est stupide ! la chanson, il est stupide !
LUCETTE, indiquant la porte.
Sortez, Monsieur ! allez, sortez !
BOUZIN.
Moi !
BOIS-D’ENGHIEN.
On vous dit de sortir, sortez !
LE GÉNÉRAL.
Allez, Poussin ! allez-vous-en !
TOUS, marchant sur lui.
Allez-vous-en ! allez-vous-en ! allez-vous-en !
BOUZIN, sortant affolé.
C’est une maison de fous !
Tout ce qui précède doit être joué très vite, pour ne pas ralentir le mouvement de la fin de l’acte.
LUCETTE, redescendant un peu derrière Bois-d’Enghien, qui est redescendu également.
Non, on ne se moque pas du monde comme cet homme-là !
LE GÉNÉRAL, redescendant aussi.
Merci, Loucette, qué vous l’avez fait pour môi !
LUCETTE.
Quoi donc ?
LE GÉNÉRAL.
Qué vous avez chassé cet homme !
LUCETTE.
Ah ! bien, si ce n’est que ça, je vous assure qu’il ne viendra plus !
LE GÉNÉRAL, lui baisant la main.
Merci !
Bouzin, pendant ce qui précède, est rentré à pas de loup pour chercher son parapluie qu’il a laissé en se sauvant ; mais, dans son émotion, il s’empêtre dans les meubles et fait tomber la chaise.
TOUS, se retournant et apercevant Bouzin.
Encore lui !
BOUZIN, d’une voix étranglée de frayeur.
J’avais oublié mon parapluie !
Il se sauve.
TOUS.
Allez-vous-en, Bouzin, allez-vous-en ! allez-vous-en ! allez-vous-en !
RIDEAU
Le théâtre représente la chambre à coucher de Mme Duverger, dans son hôtel. Grande chambre carrée, riche et élégante, ouvrant au fond par une grande porte à quatre vantaux sur les salons. (Les deux vantaux extrêmes sont fixes et mobiles, à volonté.)
À gauche, 3e plan, porte à un battant. À droite, 1er plan, autre porte également à un battant. À gauche, 2e plan, l’emplacement d’un lit de tête (le lit a été enlevé pour la circonstance), il ne reste que le baldaquin et les rideaux du lit, à la place duquel on a mis un fauteuil. Au fond, face au public et à gauche de la porte d’entrée, grande armoire de style, vide.
À droite de la porte d’entrée, presque entièrement dissimulée par un paravent à six feuilles (la dernière feuille fixée à l’angle de droite du décor), une toilette de dame avec sa garniture. Devant le paravent, une table carrée, une chaise derrière la table. Une chaise contre le mur de chaque côté de la porte de droite.
À gauche, au milieu de la Scène une chaise longue placée presque perpendiculairement à la Scène, la tête vers le fond, le pied côté du spectateur (le dossier de la chaise longue doit être très peu élevé) ; à gauche également, presque au pied de la chaise longue, un petit guéridon sur lequel est un timbre électrique. À gauche du baldaquin du lit une chaise volante. Du milieu, du panneau compris sous le baldaquin, émerge une tulipe électrique qui permet en temps ordinaire de lire dans le lit. Un lustre allumé au milieu de la pièce. Au fond, dans le second salon, face au public, une cheminée. Dans cet acte, tout le monde est en tenue de soirée.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
VIVIANE, MISS BETTING, en tenue de ville, PUIS LA BARONNE.
VIVIANE, près du guéridon, à Miss Betting qui, à genoux près d’elle, achève de lui lacer son corsage
Will it soon be done, Miss ?
MISS BETTING
À minute, it is ready !… A pin please.
VIVIANE, lui donnant une épingle
Again ! Then you wish my lover to pick his fingers.
MISS BETTING, moitié riant, moitié grondant
Oh ! Miss Viviane, shocking !
Elles rient.
LA BARONNE, entrant du fond
Eh ! bien, Viviane ! tu es prête ?
VIVIANE
Mais quand Miss aura fini de m’épingler. Je ne sais pas si elle conspire contre mon fiancé, mais je suis plus hérissée de pointes qu’un vieux mur garni de tessons de bouteilles… Étourdiment. On dirait vraiment qu’elle craint l’escalade !
LA BARONNE, estomaquée
Qu’est-ce que tu dis là ? malheureuse enfant !… Tu emploies des comparaisons !…
VIVIANE, naïvement
Je ne vois pas ce que tu trouves de mal dans ce que j’ai dit !
LA BARONNE, à part, avec un sourire indulgent
C’est vrai !… Pauvre petite !
VIVIANE, changeant de ton
Oh ! maman, tu devrais bien dire à Miss que ce n’est pas gentil à elle de ne pas rester pour mon contrat.
LA BARONNE
Comment, elle n’y assistera pas ?
VIVIANE
Non ! Moi qui aurais tant voulu lui montrer mon fiancé !…
LA BARONNE, à Miss qui vient de se lever, sur un ton aimablement grondeur
Oh ! mais pas du tout, Miss, il faut que vous restiez pour notre soirée.
MISS, souriant
What ?
LA BARONNE, essayant de se faire comprendre
Non… Je dis : "Miss, il faut que vous restiez pour notre soirée." Voyant que Miss sourit sans comprendre avec l’accent anglais. Il faut, vous rester… pour soirée de nous !… Soirée… danse… danse ! Elle esquisse le mouvement de danser, Miss la regarde en souriant, l’air hébété. Au public. Elle n’a pas saisi une syllabe ! Ce n’est pourtant pas difficile à comprendre ce que je lui dis !
MISS, souriant toujours
What does that mean ?
LA BARONNE, abandonnant la partie à Viviane
Oh ! explique-lui, toi ! moi, j’y renonce.
VIVIANE, à Miss, en anglais
Mamma wishes you to say if you really can not stay to our soirée.
MISS, à la baronne et très rapidement
Oh ! no ! and I much regret it, for it would have given me the pleasure of getting acquainted with Miss Vivian’s lover ; but my mother is poorly, and I promised to spend the evening with her.
LA BARONNE, qui a écouté cette avalanche de paroles avec un sérieux comique, accompagné de hochements de tête comme si elle comprenait
Oui, oui, oui ! c’est pas la peine de me dire tout ça à moi, je ne comprends pas un mot ! À Viviane en riant. Qu’est-ce qu’elle a dit ?
VIVIANE
Elle dit qu’elle regrette bien, parce qu’elle aurait pu faire la connaissance de mon fiancé, mais qu’elle est obligée d’aller retrouver sa mère qui est souffrante.
LA BARONNE, avec intérêt
Ah ! oui, oui… yes, yes !… maman malade… ill… ill…
MISS, désolée
Oh ! yes… and I am very anxious about her : at her age, the least illness can become serious.
LA BARONNE, qui n’a pas compris un mot
Oui, oui, yes, yes !… Au public avec pleine conviction. Et l’on dit que le français est une langue difficile !…
VIVIANE, à Miss qui achève de disposer sa toilette
Are you ready, Miss ?
MISS, à Viviane
Now it is ready.
VIVIANE, passant au 2
Ah ! c’est pas malheureux ! Thank you, Miss.
MISS
Aoh ! you are quite lovely so !…
VIVIANE
Oui, je suis chic !
MISS, avec conviction
Aoh ! yes !… tchic ! Changeant de ton. Now, you don’t want me any more, will you ask your mother if I
LA BARONNE
Qu’est-ce qu’elle dit, "mégo" ?
VIVIANE
Miss demande si elle peut s’en aller.
LA BARONNE
Oh ! si elle veut. Ah ! seulement, dis-lui que je la prie de venir demain de bonne heure, parce que je ne pourrai pas te conduire comme à l’habitude à ton cours de chant… chez M. Capoul, et je lui demanderai de t’accompagner à ma place.
VIVIANE
Bon ! À Miss. Yes, you can ! mamma only begs you to come early tomorrow to take me to my singing lesson, to mister Capoul.
MISS, à la baronne
Oh ! yes, with pleasure ! Good bye, Miss.
VIVIANE, passant au 1, et s’asseyant au pied de la chaise longue
Good bye.
MISS, tout en remontant
Good bye, Madame.
LA BARONNE, qui est remontée
Goud bai ! Goud bai ! À part, redescendant. Eh ! mais… Je commence à savoir quelques mots, moi !
Sortie de Miss par le fond.
SCÈNE II
VIVIANE, LA BARONNE
LA BARONNE, allant à Viviane, la regardant avec tendresse, l’embrasse, puis s’asseyant, près d’elle, sur la chaise longue
Eh bien ! ma chérie, nous voilà arrivées au grand jour !
VIVIANE, indifférente
Mon Dieu, oui !…
LA BARONNE, le bras passé autour de la taille de sa fille
Tu es contente de devenir la femme de M. de Bois-d'Enghien ?
VIVIANE
Moi ?... Oh ! ça m'est égal !
LA BARONNE, ahurie
Comment, ça t'est égal ?
VIVIANE, positive
En somme, ça n'est jamais que pour en faire mon mari !
LA BARONNE
Eh bien ! mais... il me semble que ça suffit ! Ah ! ça pourquoi crois-tu donc qu’on se marie ?
VIVIANE
Oh ! pour faire comme tout le monde ! parce qu’il arrive un temps où, comme autrefois on a quitté sa bonne pour prendre une gouvernante, on doit quitter sa gouvernante pour prendre un mari.
LA BARONNE, renversée
Oh !
VIVIANE
C’est une dame de compagnie... homme, voilà !
LA BARONNE
Mais il y a autre chose !... Et la maternité, qu’est-ce que tu en fais ?...
VIVIANE
Ah ! oui, la maternité, ça c’est gentil !... mais... qu’est-ce que le mari a à faire là-dedans ?
LA BARONNE
Comment, "ce qu'il a à faire" ?
VIVIANE, très logique
Mais dame ! est-ce qu'il n'y a pas un tas de demoiselles qui ont des enfants et un tas de femmes mariées qui n'en ont pas !... Par conséquent, si c'était le mari... n'est-ce pas ?...
LA BARONNE, va pour lui répondre, puis ne trouvant rien, se levant et gagnant la droite
Elle est déconcertante ! À Viviane qui s’est levée. Enfin, en quoi ne te plaît-il pas, M. de Bois-d’Enghien ? Un beau nom ?…
VIVIANE, gagnant l’extrême gauche et avec une moue
Pffeu ! noblesse de l’Empire !
LA BARONNE
Il est bien de sa personne !…
VIVIANE, remontant jusqu’au-dessus de la chaise longue
Oh ! pour un mari, on est toujours assez bien !… Regarde dans n’importe quel ménage, quand il y a deux hommes, c’est toujours le mari qui est le plus laid… alors !…
LA BARONNE, qui est remontée parallèlement à sa fille, redescend
Mais, ça n’est pas obligatoire ! Et puisqu’on se marie, autant chercher dans son époux son idéal complet, quand ça ne serait que pour éviter de le compléter ensuite !
VIVIANE
Tiens ! c’est quand j’ai vu que toutes les femmes en avaient envie ! c’est comme en tout, ça ! Pourquoi désire-t-on une chose ? C’est parce que les autres la désirent… Qu’est-ce qui fait la valeur d’un objet ? C’est l’offre et la demande. Eh bien ! pour M. de Frenel…
LA BARONNE
Il y avait beaucoup de demandes ?
VIVIANE
Tu y es ! Alors je me disais : "Voilà comme j’aimerais un mari !", parce qu’un mari comme ça, c’est flatteur ! ça devient comme une espèce de légion d’honneur ! et l’on est doublement fier de l’obtenir : d’abord pour la distinction dont on est l’objet, et puis… parce que ça fait rager les autres !…
LA BARONNE
Mais c’est de la vanité, ça ! ce n’est pas de l’amour !…
VIVIANE
Je te demande pardon, c’est ça, l’amour ! C’est quand on peut se dire : "Ah ! ah ! cet homme-là, vous auriez bien voulu l’avoir… Eh bien ! c’est moi qui l’ai, et vous ne l’aurez pas !" Avec une petite révérence. C’est pas autre chose, l’amour !
LA BARONNE, descendant un peu
Qu’est-ce que tu veux, tu me déconcertes !
VIVIANE, la rejoignant par derrière, et comme une enfant câline, la tête par-dessus l’épaule de sa mère, l’enserrant de ses deux bras
Non, vois-tu, maman, tu es encore trop jeune pour comprendre ça !…
LA BARONNE, riant
Il faut croire !
Elle l’embrasse.
VIVIANE
Eh bien ! voilà justement ce que je reproche à M. de Bois-d’Enghien ; il est très gentil, très bien, mais… il ne fait pas sensation ! Enfin ! quand on pense… qu’il n’y a pas la plus petite femme qui se soit tuée pour lui !…
LA BARONNE
Est-ce que ça l’empêchera de te rendre heureuse ?
VIVIANE, quittant sa mère et gagnant la gauche
Oh ! ça, je n’en doute pas… Revenant à sa mère. Et puis, si ça n’était pas, avec le divorce, n’est-ce pas ? c’est simple !
Elle gagne la gauche.
LA BARONNE, au public
Allons ! elle me paraît en bonne disposition pour le mariage !…
SCÈNE III
LES MÊMES, ÉMILE, PUIS BOIS-D’ENGHIEN
ÉMILE, du fond
M. de Bois-d’Enghien, Madame.
LA BARONNE
Lui ! Faites-le entrer.
BOIS-D’ENGHIEN, très gai, très empressé, un bouquet de fiancé à la main
Bonjour, belle-maman ! bonjour, ma petite femme !
LA BARONNE
Bonjour, mon gendre !
VIVIANE, lui souriant en prenant le bouquet qu'il lui présente
Toujours des fleurs, alors ?
BOIS-D'ENGHIEN
Pour vous, jamais trop ! À part. Et puis ça m'est égal, j'ai un forfait avec mon fleuriste.
Viviane a déposé le bouquet sur le guéridon.
LA BARONNE
Vous n'embrassez pas votre fiancée ?... Aujourd'hui, ça vous est permis !
BOIS-D'ENGHIEN
Comment donc ! tout le temps ! tout le temps ! En l'embrassant, il se pique à une des épingles du corsage de Viviane. Oh !
VIVIANE, moqueuse
Prenez garde, j'ai des épingles !
BOIS-D'ENGHIEN, se suçant le doigt
Vous ne l'auriez pas dit que je ne m'en serai pas aperçu !
VIVIANE
Voilà ce que c'est que de mettre les mains...
BOIS-D'ENGHIEN
Eh bien ! encore une fois, là... sans les mains !
VIVIANE
Ouh ! gourmand !
Il l'embrasse en gardant ses mains derrière le dos.
LA BARONNE, qui s'est approchée de Bois-d'Enghien, de façon qu'en se retournant, la figure de celui-ci se trouve portée contre la sienne, tendant la joue
Et la belle-maman, alors, on ne l'embrasse pas ?
BOIS-D'ENGHIEN, après avoir fait une légère grimace
Si ! si ! comment donc ! Ah ! bien... Il l'embrasse ; puis à part, au public. Le plat de résistance après le dessert.
LA BARONNE, joviale
Et moi, au moins, on peut mettre les mains, je n'ai pas d'épingles !
BOIS-D'ENGHIEN
À la bonne heure !
LA BARONNE
Et maintenant, une bonne nouvelle pour vous, mon gendre... L'église ayant tous ses services retenus pour le jour que nous avons fixé, j'ai décidé d'avancer le mariage de deux jours.
BOIS-D'ENGHIEN, ravi
Ah ! bien, j'en suis bien aise !... Justement mon fleuriste me disait tout à l'heure : "Comme vous faites durer longtemps vos fiançailles"... À Viviane. Ah ! bien, je suis bien content !
LA BARONNE, dans le dos de Bois-d'Enghien
Vous la rendrez heureuse, n'est-ce pas ?
BOIS-D'ENGHIEN, se retournant
Qui ça ?
LA BARONNE
Eh bien ! ma fille, voyons ! pas le Grand Turc !
BOIS-D'ENGHIEN
C'est juste ! Je fais des réflexions bêtes.
VIVIANE
Et puis, c'est ce que je disais à maman, avec le divorce, n'est-ce pas ?
BOIS-D'ENGHIEN, interloqué
Ah ! vous avez déjà envisagé… ?
VIVIANE
Oh ! moi, je trouve ça très chic, d'être divorcée !
BOIS-D'ENGHIEN
Ah ?
VIVIANE
J'aimerais encore mieux ça que d'être veuve !
BOIS-D'ENGHIEN
Tiens ! Et moi aussi !
LA BARONNE, un peu au-dessus de Bois-d'Enghien, lui prenant la main gauche de sa main gauche, l'autre main sur l'épaule de son gendre
D'ailleurs, ce sont là des extrémités auxquelles vous n'aurez jamais à recourir, Dieu merci ! Fernand est un garçon sérieux, rangé…
VIVIANE, avec un soupir
Oh ! oui !…
BOIS-D'ENGHIEN
Ca !…
LA BARONNE, quittant la main de Bois-d'Enghien
Il a sans doute eu, comme tous les jeunes gens, ses petits péchés de jeunesse…
BOIS-D'ENGHIEN, avec aplomb
Jamais !…
LA BARONNE, à mi-voix à Bois-d'Enghien, ravie
Comment ! pas la moindre petite bonne amie !
BOIS-D'ENGHIEN
Moi ?… Ah ! bien… mais je ne comprends pas ça ! Souvent je voyais des petits jeunes gens de mon âge courir les demoiselles… ça me passait ! Je leur disais : "Mais enfin, qu’est-ce que vous pouvez bien faire avec ces femmes ?…"
VIVIANE, avec pitié, à part
Oh ! la, la, la, la !
BOIS-D'ENGHIEN
Moi, je n’ai jamais aimé qu’une seule femme !…
VIVIANE ET LA BARONNE, se rapprochant vivement et chacune sur un ton différent ; la première, comme s’il y avait : "Serait-ce possible !" l’autre comme elle dirait "Je le savais bien !"
Ah !
BOIS-D'ENGHIEN
C’était ma mère !
Viviane, qui s’était rapprochée avec une lueur d’espoir, retourne où elle était, avec déception.
LA BARONNE, touchée
C’est bien, ça !
BOIS-D'ENGHIEN
Je m’étais toujours dit : "Je veux me réserver tout entier pour celle qui sera mon épouse."
LA BARONNE, lui serrant la main et le montrant à sa fille
Je te dis ! Tu ne sais pas… tu ne sais pas apprécier l’homme que tu épouses !
BOIS-D'ENGHIEN
Je ne veux pas qu’on puisse dire de moi, comme de tant d’autres, que j’apporte en ménage les rincures de ma vie de garçon !
VIVIANE
Quelles rincures ? Des rincures de quoi ?
BOIS-D'ENGHIEN, interloqué
Hein ? De… je ne sais pas ! c’est une expression : on dit comme ça : "Apporter les rincures de sa vie de garçon !" Ca ne peut pas se préciser, mais ça fait image !
LA BARONNE
Oui, oui ! il a raison.
BOIS-D'ENGHIEN, à Viviane
Eh bien ! moi, au moins, en m’épousant, vous pouvez vous dire que c’est moralement comme si vous épousiez… Jeanne d’Arc.
VIVIANE, le regardant
Jeanne d’Arc ?
BOIS-D'ENGHIEN
Tout sexe à part, bien entendu !
VIVIANE
Pourquoi Jeanne d’Arc ? Vous avez sauvé la France ?
BOIS-D'ENGHIEN
Non ! je n’ai pas eu l’occasion ! Mais tel j’arrive à la fin de ma vie de garçon, et avec l’âme aussi pure… que Jeanne d’Arc à la fin de sa vie d’héroïsme, quand elle comparut au tribunal de cet affreux Cauchon !
LA BARONNE, sévèrement
Fernand ! ces expressions dans votre bouche !
BOIS-D'ENGHIEN
Eh bien ! comment voulez-vous que je dise ?… Il s’appelle Cauchon, je ne peux pas l’appeler Arthur !…
VIVIANE, railleuse
C’est juste !
LA BARONNE
Fernand, vous êtes une perle…
VIVIANE
Il est encore au-dessous de ce que je croyais !...
BOIS-D'ENGHIEN, à part, passant au 3
C’est un peu canaille, ce que je fais là... mais ça me fait bien voir !...
SCÈNE IV
LES MÊMES, ÉMILE, PUIS DE FONTANET
ÉMILE, du fond
Madame, il y a déjà un monsieur d’arrivé.
LA BARONNE
Déjà ! qui ça ?
ÉMILE
M. de Fontanet !
BOIS-D'ENGHIEN, à part, sursautant
Fontanet, fichtre ! le bonhomme de ce matin !
LA BARONNE
Qu’est-ce que vous avez ? Vous le connaissez ?
BOIS-D'ENGHIEN, vivement
Moi ? pas du tout !
LA BARONNE
Ah ! Je croyais ! À Émile. Priez M. de Fontanet de venir nous retrouver ici…
Émile sort.
BOIS-D'ENGHIEN
Hein ! Comment, ici ?
LA BARONNE
Pourquoi pas ? Je ne fais pas de cérémonies avec Fontanet.
BOIS-D'ENGHIEN, à part
Mon Dieu ! Et impossible de le prévenir ! Pourvu qu’il ne mette pas les pieds dans le plat !
ÉMILE, introduisant Fontanet
Si Monsieur veut entrer.
Il sort après avoir introduit.
DE FONTANET
Ah ! bonjour baronne ! bonjour.
BOIS-D'ENGHIEN, qui s’est précipité à sa rencontre de façon à se mettre entre lui et la baronne
Ah ! la bonne surprise ! Bonjour, ça va bien ?
Il l’emmène ainsi jusqu’à l’avant-Scène.
DE FONTANET, ahuri de cet accueil
Comment, vous ici !…
BOIS-D'ENGHIEN
Moi-même !
LA BARONNE, qui ne comprend rien à la scène
Hein ?
BOIS-D'ENGHIEN, bas et vivement, à Fontanet
Pas d’impair, surtout, pas d’impair ! Haut. Ah ! ce cher Fontanet !
LA BARONNE
Vous le connaissez donc ?
BOIS-D'ENGHIEN
Parbleu, si je le connais !
LA BARONNE
Mais vous venez de nous dire…
BOIS-D'ENGHIEN
Parce que je ne savais pas que c’était de lui que vous me parliez ! Mais je ne connais que lui, ce cher Fontanet !
Il lui serre la main !
DE FONTANET
Comment ! pas plus tard que ce matin, nous avons déjeuné ensemble !
BOIS-D'ENGHIEN, très troublé
Hein ! ce matin… Ah ! oui ! oh ! si peu… je n’avais pas faim, alors…
LA BARONNE
Tiens ! Où ça avez-vous déjeuné ?
BOIS-D'ENGHIEN, faisant des signes à Fontanet
Eh ! bien, là-bas… vous savez… comment ça s’appelle donc déjà ?…
DE FONTANET
Chez la divette !
BOIS-D'ENGHIEN
L’idiot.
LA BARONNE
Chez la divette ?
VIVIANE
Qu’est-ce que c’est la divette ?
BOIS-D'ENGHIEN, vivement
C’est un restaurant ! Le restaurant Ladviette !
DE FONTANET, à part
Qu’est-ce qu’il dit ?
BOIS-D'ENGHIEN, à la baronne et à Viviane, s’efforçant de rire
Comment, vous ne connaissez pas le restaurant Ladviette ?
LA BARONNE ET VIVIANE
Non !
BOIS-D'ENGHIEN, riant très fort pour dissimuler son trouble
Ah ! dites donc, Fontanet, elles ne connaissent pas le restaurant Ladviette !
DE FONTANET, riant comme lui
Ah ! ah ! ah ? Changement de ton. Moi non plus.
BOIS-D'ENGHIEN, ne pouvant retenir une grimace
Oh ! Reprenant son rire bruyant, mais sans conviction. Ni vous non plus ! Le montrant au doigt. Ah ! ah ! ah ! il va dans un restaurant, et il ne sait même pas comment il s’appelle !… Marchant sur lui et lui poussant des bottes de façon à lui faire gagner l’extrémité de la Scène. Ah ! ce cher Fontanet qui ne connaît pas le restaurant Ladivette ! Vivement et bas. Taisez-vous donc, voyons !… taisez-vous donc !
LA BARONNE, qui a ri avec eux, gaiement
Et où le prenez-vous ce restaurant Ladivette ?
BOIS-D'ENGHIEN, étourdiment
Je ne le prends pas !
LA BARONNE
Hein ?
BOIS-D'ENGHIEN
Ah ! "Où je le prends… le restaurant Ladivette ?" À Fontanet. Belle-maman me demande où je le prends.
LA BARONNE
Eh bien ! oui, où le prenez-vous ?
BOIS-D'ENGHIEN
J’entends bien ! À part. Quelle fichue idée on a eue de parler du restaurant Ladivette !
VIVIANE
Eh bien ?
BOIS-D'ENGHIEN, très embarrassé
Eh bien ! voilà, euh !… C’est un peu loin…
LA BARONNE, gaiement
Ca ne fait rien.
BOIS-D'ENGHIEN
Bon ! Eh bien ! n’est-ce pas, vous êtes sur la place de l’Opéra… Vous savez où c’est, la place de l’Opéra ?
LA BARONNE
Mais oui, mais oui !
BOIS-D'ENGHIEN
Vous vous mettez comme ça sur le refuge, vous avez l’Opéra devant vous, et l’avenue dans le dos ! Vous voyez ça ? Bon… Se retournant brusquement sur lui-même, et tout le monde avec lui.… Vous vous retournez vivement ! Sur un ton calme.… De façon à avoir l’Opéra dans le dos, et l’avenue en face…
LA BARONNE
Mais pardon !… Il aurait été plus simple de commencer par là tout de suite.
BOIS-D'ENGHIEN
Ca, c’est vrai, mais enfin, ça ne s’est pas trouvé comme ça.
LA BARONNE, au moment où Bois-d'Enghien va continuer
Et puis, dites-donc, vous savez, je vous demande ça… au fond, ça m’est égal !
BOIS-D'ENGHIEN
Oui ? Ah ! bien, alors inutile, n’est-ce pas ? À part. Ouf !
DE FONTANET, à part, le considérant
Qu’est-ce qu’il a donc ?
LA BARONNE, à Fontanet
Ce qu'il y a de plus clair dans tout ça, c'est que vous vous connaissez, je n'ai donc pas besoin de vous présenter le fiancé de ma fille.
DE FONTANET
Qui ça, le fiancé de votre fille ?
LA BARONNE
Mais lui ! M. de Bois-d'Enghien !
DE FONTANET
Hein ! comment ? C'est lui qui... À part. L'amant de Lucette... Oh ! la, la ! je comprends maintenant le restaurant Ladivette ! Haut. Comment, c'est vous qui... Eh bien ! hein ? quand je vous disais ce matin que le fiancé avait un nom dans le genre du vôtre... hein ?
BOIS-D'ENGHIEN, à part
L'animal ! tiens !
À bout de ressources, il lui écrase un pied de toute la force de son talon.
DE FONTANET, hurlant de douleur
Oh ! la, la, la ! Oh ! la, la !
TOUS
Qu’est-ce que vous avez ?
BOIS-D'ENGHIEN, faisant plus de bruit que tout le monde
Qu’est-ce que vous avez ? Vous avez quelque chose ? Il a quelque chose !... Qu’est-ce que vous avez ? dites-le ?
DE FONTANET, qui est allé s’asseoir à cloche-pied sur le canapé
Oh ! mon pied ! Oh ! mon pied !
BOIS-D'ENGHIEN, à part
Comme ça, ça changera la conversation.
Il remonte.
DE FONTANET, furieux
Oh ! la, la ! C’est vous !... avec votre talon !...
BOIS-D'ENGHIEN
Moi ? Comment ? Oh !...
DE FONTANET
Oh ! la, la ! juste sur mon cor.
BOIS-D'ENGHIEN
Vous avez des cors ? Il a des cors ! Oh ! c’est laid, ça !
DE FONTANET
Ah ! je ne sais pas si c’est laid, mais quand on vous marche dessus, c’est affreux.
VIVIANE, de l’autre côté de la chaise longue
Eh bien ! vous sentez-vous mieux, Monsieur de Fontanet ?
DE FONTANET, se levant et gagnant le 4 en marchant avec difficulté
Merci, Mademoiselle merci : ça va un peu mieux !...
BOIS-D'ENGHIEN
Mais oui, mais oui ! Ca ne l’empêchera pas de signer à notre contrat quand Me Lantery sera arrivé !
DE FONTANET, tout en se frottant le pied qu’il ne peut encore poser carrément par terre
Ah ! c’est Me Lantery qui est votre notaire.
LA BARONNE
Oui, oui. Oh ! très bon notaire.
BOIS-D'ENGHIEN
N’est-ce pas ?
DE FONTANET
Il n’a qu’un défaut, le pauvre homme : ce qu’il sent mauvais !
TOUS, retenant une envie de rire
Ah ?
DE FONTANET
Vous n’avez pas remarqué ? Ffut ! Il souffle ainsi dans le nez de Bois-d'Enghien. Ah ! c’est insoutenable !
Il gagne la droite.
BOIS-D'ENGHIEN, à part
La pelle qui se moque du fourgon.
SCÈNE V
LES MÊMES, ÉMILE
ÉMILE, un plateau avec une carte à la main, descendant au 3
Madame, une dame est là, accompagnée de deux personnes. Elle dit que Madame l’attend ! voici sa carte.
LA BARONNE
Ah ! parfaitement !… j’y vais !
Émile remonte.
BOIS-D'ENGHIEN
Qu’est-ce que c’est ?
LA BARONNE
Ah ! voilà, c’est une surprise que je ménage à mes invités.
DE FONTANET
Vraiment ?
BOIS-D'ENGHIEN
Mais à nous, vous pouvez bien dire…
LA BARONNE
Non ! non ! vous verrez, vous verrez ! c’est une surprise ! vous serez contents ! Viens, Viviane !
VIVIANE
Oui, maman !
Sortie de la baronne et de Viviane par le fond.
BOIS-D'ENGHIEN, qui a accompagné la baronne jusqu’au fond, redescend vivement sur Fontanet
Mais malheureux, vous ne vous aperceviez donc pas des transes par lesquelles vous me faisiez passer tout à l’heure ?
DE FONTANET
Eh ! mon ami, je l’ai compris après mais est-ce que je pouvais penser que vous étiez le fiancé, vous, l’amant de Lucette Gautier !
BOIS-D'ENGHIEN
Eh ! Lucette ! il y a quinze jours que c’est fini !
DE FONTANET
Comment ! je vous y ai vu ce matin !
BOIS-D'ENGHIEN
Qu’est-ce que ça prouve ça ? Ce matin… c’était en passant… pour prendre congé… P.P.C., l’adieu… de l’étrier !
Il gagne la gauche.
DE FONTANET
Ah ?
BOIS-D'ENGHIEN, revenant vivement à lui
Surtout, n’est-ce pas ? Si vous voyez Lucette Gautier, pas un mot de mon mariage ! Elle le saura bien assez tôt !
DE FONTANET
Entendu ! entendu !
Voix dans la coulisse.
DE FONTANET
Tiens ! voilà la baronne qui revient !
BOIS-D'ENGHIEN, d’un air indifférent
Avec sa surprise, sans doute.
DE FONTANET
Tiens ! Voyons-la… Bois-d'Enghien reste à l’avant-Scène. Fontanet remonte et une fois au fond, parlant dans la coulisse. Comment, c’est elle !… Comment, c’est vous !
Il disparaît dans le second salon.
BOIS-D'ENGHIEN, pris, lui aussi de curiosité
Qui ça, "vous" Qui ça, "elle" ? Il remonte, regarde et bondissant. Miséricorde !… Lucette Gautier ! Il se précipite vers la porte de gauche qu’il trouve fermée. Dieu ! c’est fermé ! Affolé, ne sachant où donner de la tête. Lucette ici ! Pourquoi ? Comment ? Il veut traverser la Scène pour gagner la porte de droite, mais il s’arrête brusquement au moment de passer devant la porte du fond, en voyant les autres qui arrivent ; il n’a que le temps de rebrousser chemin et de se jeter dans l’armoire du fond. Ah ! à la grâce de Dieu !
Il referme les battants sur lui.
SCÈNE VI
LES MÊMES, LA BARONNE, VIVIANE, LUCETTE, MARCELINE, DE CHENNEVIETTE.
Tous les personnages sont dans la pièce du fond.
DE FONTANET
Ah ! bien, c’est égal ! Pour une surprise, voilà bien une surprise !
LA BARONNE
N’est-ce pas ? À Lucette. Tenez, Mademoiselle, si vous voulez entrer par ici…
DE FONTANET, à part
Dieu ! le malheureux ! Haut et vivement, barrant l’entrée à tous les personnages.
Non ! non ! pas ici ! pas ici !
TOUS, étonnés
Pourquoi ?
DE FONTANET
Parce que… Parce que… Jetant un rapide regard dans la pièce et ne voyant plus Bois-d'Enghien. À part. Personne ? Haut. Ah ! et puis ici, si vous voulez, vous savez !
TOUS
Mais, dame !
DE FONTANET, à part
Il a filé, je respire.
Tout le monde entre par la porte du fond dont les quatre vantaux sont ouverts.
LA BARONNE, à Lucette
Voilà, Mademoiselle… J’espère que cette pièce vous conviendra.
LUCETTE
Mais, comment donc, Madame ! J’y serai divinement !
LA BARONNE, à Marceline qui porte un gros carton à robe
Tenez, si vous voulez poser ça là, ma fille…
MARCELINE
Sa fille ! En voilà une façon de me parler !
Elle porte le carton sur la table du fond.
LUCETTE, présentant Chenneviette qui tient le sac de cuir dans lequel sont les objets de toilette et de théâtre de Lucette
Voulez-vous me permettre de vous présenter M. de Chenneviette, que je me suis permis d’amener, mon plus vieil ami et un peu mon parent… par alliance ; en même temps que mon régisseur quand je vais en soirée.
LA BARONNE
Enchantée, Monsieur.
Chenneviette s’incline.
MARCELINE
Il n’y a pas de danger que ma sœur pense à me présenter, moi !
LA BARONNE
Vous voyez, Mademoiselle ; vous trouverez tout ce qu’il vous faut ici ! C’est ma chambre à coucher que j’ai fait aménager pour la circonstance…
LUCETTE
Je suis vraiment désolée de vous avoir donné tant de mal !
LA BARONNE
Du tout ! J’ai tenu à en faire une loge digne d’une étoile comme vous !
LUCETTE
En effet. Apercevant le fauteuil placé sous le baldaquin du lit. Que vois-je ?… Un trône !…
TOUS
Un trône !
LUCETTE
Ah ! vraiment, c’est trop !
LA BARONNE
Où ça, un trône ? ça ? Ce n’est pas un trône, c’est le baldaquin de mon lit ! J’ai fait enlever le lit et j’ai mis le fauteuil à la place.
LUCETTE, un peu dépitée
Ah ! je disais aussi…
MARCELINE, à part
C’est bien fait ! C’est pas un trône !
LA BARONNE, qui va successivement aux différents objets qu’elle désigne, suivie à une certaine distance, de Chenneviette qui remplit son emploi de bon régisseur
Vous trouverez là, derrière ce paravent, le nécessaire pour la toilette !… S’approchant de l’armoire comme pour l’ouvrir. Voici une armoire où vous pourrez ranger vos costumes ; elle est vide !
Elle quitte l’armoire et descend à gauche de la chaise longue.
LUCETTE
Parfait !
Chenneviette reste à partir de ce moment au-dessus de la chaise longue.
LA BARONNE
Sur cette table, un timbre électrique, si vous avez besoin de quelqu’un, vous n’avez qu’à sonner ! D’ailleurs cette porte… Elle va à la porte de gauche. Tiens ! Qui est-ce qui l’a donc fermée ? À Viviane qui est au fond près de l’armoire, causant avec Fontanet. Bichette, veux-tu faire le tour ? La clef est de l’autre côté.
VIVIANE
Oui, maman.
Elle sort par le fond.
LA BARONNE, gagnant le 3
Cette porte donne sur le couloir de service… Votre femme de chambre aura encore plus vite fait d’aller à la cuisine elle-même…
MARCELINE, piquée
La femme de chambre ? Quelle femme de chambre ?
LA BARONNE
Mais, Mademoiselle… est-ce que vous n’êtes pas ?…
MARCELINE, pincée
Pas du tout, Madame ! Je suis la sœur de Mlle Gautier !
LA BARONNE
Oh ! pardon, Mademoiselle ! je suis désolée…
MARCELINE, aigre
Il n’y a pas de mal ! À part. On lui en donnera des femmes de chambre !
Elle remonte à la table s’occuper de son carton.
VIVIANE, entrant de gauche
Voilà, c’est ouvert !
Elle descend au 1, à gauche de la chaise longue, et prend son bouquet sur le guéridon.
LA BARONNE
Maintenant, si vous voulez bien, Mademoiselle, venir jusqu’au salon pour voir si tout est à votre convenance : l’emplacement du piano, de l’estrade…
LUCETTE
Oh ! ça, ça regarde mon régisseur ! À Chenneviette. Chenneviette, à toi, mon ami !
DE CHENNEVIETTE
J’y vais… Il remet le sac à Lucette, puis à la baronne. Si Madame veut m’indiquer.
LA BARONNE, remontant
Nous vous accompagnons. Vous venez, Fontanet ?
DE FONTANET, qui est dans le salon du fond, adossé à la cheminée
Je suis à vos ordres !
LUCETTE, qui a ouvert son petit sac sur le guéridon
Pendant ce temps-là, aidée de ma sœur, moi, ici, je vais faire ma petite installation.
LA BARONNE, au fond au moment de sortir
C’est cela, viens Viviane !… Mais qu’est donc devenu ton fiancé ?
VIVIANE
Je ne sais pas, maman. Il prend l’air, sans doute.
Elle sort avec sa mère en emportant son bouquet.
SCÈNE VII
LUCETTE, MARCELINE, BOIS-D’ENGHIEN dans l’armoire
MARCELINE, qui a ouvert son carton dont elle a déposé le couvercle devant elle sur la chaise, entre le dossier et la table
C’est agréable, on me prend pour ta femme de chambre.
LUCETTE
Eh bien ! il n’est pas écrit sur ta figure que tu es ma sœur !
MARCELINE
Non, mais tu aimes ça, toi, quand on peut m’humilier !
LUCETTE
Allons, au lieu de grogner, déballe donc plutôt mes costumes qui se froissent dans ce carton et pend-les dans l’armoire !
MARCELINE, tout en déballant
Oh ! toi, tu seras cause que je ferai un coup de tête, un jour !
LUCETTE
Et qu’est-ce que tu feras ? mon Dieu !
MARCELINE, gagnant le milieu de la Scène avec un costume de théâtre sur le bras
Je prendrai un amant !
LUCETTE
Toi !
MARCELINE
Oh ! mais tu ne me connais pas !
Elle pétrit nerveusement, et sans faire attention à ce qu’elle fait, le costume qu’elle a sur le bras.
LUCETTE, riant
Oh ! la, la ! un amant, elle ! Changeant de ton. Fais donc attention, tiens, à la façon dont tu portes ces effets… Passant à droite pendant que Marceline est à l’armoire. Ah ! pristi, non, tu n’es pas femme de chambre, parce que si tu étais femme de chambre, tu ne resterais pas longtemps au service des gens…
MARCELINE, allant à l’armoire
C’est surtout au tien que je ne resterais pas ! Tirant vainement le battant de l’armoire. Mais qu’est-ce qu’elle a, cette armoire ?… On ne peut pas l’ouvrir !
LUCETTE, qui, derrière la table, est en train de remettre le couvercle sur le carton
Elle est peut-être fermée, tourne la clé.
MARCELINE
C’est ce que je fais : il n’y a pas moyen !
LUCETTE
Comment, il n’y a pas moyen !… Allant à l’armoire. Ah ! la, la ! même pas capable d’ouvrir une armoire !… Tiens, ôte-toi de là !
Elle la bouscule pour se mettre à sa place et essaye d’ouvrir.
C’est vrai que c’est dur !
MARCELINE
Là, je ne suis pas fâchée !…
LUCETTE, s’épuisant à tirer
C’est drôle, on dirait que la résistance vient de l’intérieur ! À Marceline. Essayons à nous deux, bien ensemble.
LUCETTE ET MARCELINE
Une, deux, trois. Aïe donc !
La porte cède, Bois-d’Enghien entraîné par l’élan, manque de tomber sur elles.
LUCETTE ET MARCELINE, poussant un cri strident
Ah !
Elles reculent épouvantées, n’osant regarder.
LUCETTE
Un homme !
MARCELINE
Un cambrioleur !
BOIS-D’ENGHIEN, qui a repris son équilibre dans l’armoire, bien calme
Ah ! tiens ! c’est vous ?
LUCETTE
Fernand !
MARCELINE
Bois-d’Enghien !
LUCETTE, moitié colère, moitié tremblante
Eh bien ! qu’est-ce que tu fais là, toi ?
BOIS-D’ENGHIEN, sortant de l’armoire
Moi ? eh bien ! tu vois, je… je vous attendais !
LUCETTE, même jeu
Dans l’armoire !
BOIS-D’ENGHIEN
Hein ! oui, dans… l’armoire… tu sais quelquefois, dans la vie, on a besoin de s’isoler… Et ça va bien depuis tantôt ?
LUCETTE
Ah ! que c’est bête de vous faire des frayeurs pareilles !
MARCELINE
Il faut être idiot, vous savez, pour remuer les sangs comme ça !
BOIS-D’ENGHIEN, avec un rire forcé pour dissimuler son embarras
Ah ! ah ! je vous ai fait peur ! Ah ! ah ! Alors j’ai réussi, c’était une plaisanterie !
LUCETTE
Tu appelles ça une plaisanterie !
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Oui, je me suis dit, elle arrive, elle ouvre l’armoire et elle me trouve dedans… C’est ça qui est une bonne farce !
LUCETTE
Ah ! bien, elle est jolie, la farce !
MARCELINE
Elle est stupide !
BOIS-D’ENGHIEN
Merci ! À part, descendant à gauche. Mon Dieu ! pourvu que les autres n’arrivent pas !
SCÈNE VIII
LES MÊMES, DE CHENNEVIETTE
DE CHENNEVIETTE
Tout est prêt là ! Apercevant Bois-d’Enghien. Ah ! Bois-d’Enghien !
BOIS-D’ENGHIEN
Chenneviette !
DE CHENNEVIETTE
Ah ! çà, comment ? Vous êtes ici, vous ?
BOIS-D’ENGHIEN, essayant de se donner l’air dégagé
Mon Dieu, oui ! Mon Dieu, oui !
LUCETTE
Et tu ne sais pas où je l’ai trouvé ? Dans l’armoire !
DE CHENNEVIETTE
Comment, dans l’armoire ?
BOIS-D’ENGHIEN, se tordant, mais sans conviction
Oui, oui, hein ! c’est drôle ?
DE CHENNEVIETTE, à part
Ah ! çà, il est fou !
MARCELINE, qui, pendant ce qui précède, est allée accrocher les effets de théâtre dans l’armoire, emportant le carton
J’emporte ça par là.
LUCETTE
Bon ! bon !
MARCELINE, maugréant, en sortant de gauche
Par la porte de la femme de chambre !
Elle sort.
LUCETTE, à Bois-d’Enghien
Mais, au fait, tu connais donc les Duverger, toi ?
BOIS-D’ENGHIEN, avec aplomb
Oui, oui… oh ! depuis longtemps ! J’ai vu la mère toute petite !
TOUS
Hein ?
BOIS-D’ENGHIEN, se reprenant
Euh !... La mère m’a vu tout petit, alors...
LUCETTE
Ah ? c’est drôle...
BOIS-D’ENGHIEN, se tordant en gagnant la gauche
Hein ! n’est-ce pas ? c’est drôle, c’est très drôle...
LUCETTE, le regardant avec étonnement, ainsi que Chenneviette
Mais qu’est-ce qu’il a donc à rire comme ça ?
BOIS-D’ENGHIEN, redevenant subitement sérieux et bondissant, sur Lucette, pendant que Chenneviette descend au 1
Et maintenant, tu vas me faire le plaisir de ne pas chanter dans cette maison, hein ?
LUCETTE, ahurie
Moi ?... Et pourquoi ça ?
BOIS-D’ENGHIEN
Pourquoi ! elle demande pourquoi ?... Parce que... parce... qu’il y a des courants d’air, là !...
LUCETTE
Où ça ?
BOIS-D’ENGHIEN, ne sachant plus ce qu’il dit
Partout !... au-dessus de l’estrade !
LUCETTE
Au-dessus de l’estrade !... il y a des c... Brusquement. Je vais en parler à la baronne !
Elle remonte.
BOIS-D’ENGHIEN, la rattrapant de sa main droite et la faisant redescendre au 2
C’est ça, ça fera des cancans ; elle saura que c’est moi qui t’en ai parlé...
LUCETTE
Mais non, mais non ! je ne prononcerai pas ton nom !...
On aperçoit la baronne dans le second salon.
Voici la baronne, je vais en avoir le cœur net.
BOIS-D’ENGHIEN, se précipitant à droite
Ma belle-mère ! Je file !
LUCETTE
Eh bien ! où vas-tu ?
BOIS-D’ENGHIEN, dans l’embrasure de la porte
Tu ne m’as pas vu ! Tu ne m’as pas vu !
Il disparaît.
LUCETTE
Est-il drôle !
DE CHENNEVIETTE, qui a assisté à cette scène, avec un profond ahurissement. À part.
C’est égal, je serais curieux de connaître le fin mot de tout ça !
SCÈNE IX
DE CHENNEVIETTE, LUCETTE, LA BARONNE.
LA BARONNE
Où peut être passé mon gendre ?
LUCETTE
Ah ! Madame, je ne suis pas fâchée de vous voir. La baronne descend ainsi que Lucette. Il paraît qu’il y a des courants d’air dans votre salon ?
LA BARONNE, avec un soubresaut
Dans mon salon !
LUCETTE, polie, mais sur un ton qui n’admet pas de réplique
Oui, Madame ! on me l’a dit… et je vous avouerai que je ne peux pas chanter avec un vent coulis sur les épaules.
LA BARONNE, dans tous ses états, ne sachant qui prendre à témoin, tantôt à Lucette, tantôt à Chenneviette
Mais, Madame, je ne sais pas ce que vous voulez dire !… un vent coulis dans mon salon !… mais c’est insensé… Voyons, Monsieur… ? oh ! dans mon salon ! Madame ! un vent coulis !… mais venez voir par vous-même si vous trouvez le moindre courant d’air !
LUCETTE
Eh bien ! c’est ça ! parfaitement ! allons voir ! Parce que vous comprenez, moi chanter dans ces conditions-là…
LA BARONNE
Mais venez, mais je vous en prie ! En s’en allant. Dans mon salon, un vent coulis !… Non ! non !…
Ces dernières phrases sont dites en s’en allant, les deux femmes parlant ensemble.
SCÈNE X
DE CHENNEVIETTE, BOIS-D’ENGHIEN, PUIS VIVIANE, PUIS LUCETTE ET LA BARONNE
DE CHENNEVIETTE, gagnant la droite
Oh ! la, la, la, la ! parbleu, il n’y en a pas de courant d’air ! il n’y en a pas !
BOIS-D’ENGHIEN, comme un boulet, surgissant par la porte de gauche et tout essoufflé
Ouf ! vous êtes seul ?
DE CHENNEVIETTE
Allons, bon ! vous arrivez par là, vous !
BOIS-D’ENGHIEN
Oui, parce que j’étais parti par là. Il indique la porte de droite. Et alors j’ai fait…
Il indique d’un geste qu’il a fait le tour par en haut et qu’il est redescendu par la gauche.
DE CHENNEVIETTE
Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ?
BOIS-D’ENGHIEN
Ce qu’il y a ? Il y a que j’ai une maison de cinq étages suspendue sur ma tête ! que Lucette est ici, et que c’est mon contrat de mariage qu’on va signer tout à l’heure.
DE CHENNEVIETTE, bondissant
Non ?
BOIS-D’ENGHIEN, accablé
Si !
DE CHENNEVIETTE, se frappant la cuisse
Nom d'un pétard !
Par ce mouvement il se trouve tourner à demi le dos à Bois-d'Enghien, et regarder l'avant-Scène droite.
BOIS-D’ENGHIEN
Oh ! oui, nom d’un pétard ! Faisant pivoter Chenneviette sur lui-même en le poussant sur l’épaule droite et en le tirant sur l’épaule gauche de façon à lui faire faire un tour complet. Et c’est ce pétard qu’il faut absolument que vous m’évitiez en trouvant le moyen d’emmener Lucette, de gré ou de force.
DE CHENNEVIETTE
Mais comment ! comment ?…
BOIS-D’ENGHIEN
Ah ! je ne sais pas ; mais il faut !
DE CHENNEVIETTE, se tournant comme précédemment
Je vais essayer…
BOIS-D’ENGHIEN, le faisant pivoter comme précédemment
Où est-elle en ce moment ? Où est-elle ?
DE CHENNEVIETTE, furieux de se voir bousculé de la sorte et se dégageant
Avec la baronne, dans le salon, en train de s’expliquer sur votre vent coulis.
Il remonte.
BOIS-D’ENGHIEN
Ah ! mon Dieu ! ça va éclater alors, c’est évident.
Voix dans la coulisse.
DE CHENNEVIETTE, vivement à Bois-d'Enghien
Attention ! les voilà qui reviennent !
BOIS-D’ENGHIEN
Oh !
Il se précipite à droite pour s'esquiver, et va donner dans Viviane qui entre de droite.
VIVIANE ET BOIS-D’ENGHIEN. ENSEMBLE
Oh !
Ils se frottent l’un et l’autre l’épaule cognée. Dans leur élan, Viviane a été portée au 2 et Bois-d'Enghien au 3.
BOIS-D’ENGHIEN, à part
Fichtre !… Haut, en affectant de rire. Ah ! ah ! tiens ! c’est vous ?
VIVIANE
Eh bien ! où étiez-vous ? Voilà une demi-heure que je vous cherche !
BOIS-D’ENGHIEN
Mais moi aussi ! moi aussi… Voulant l’entraîner. Eh bien ! cherchons ensemble, cherchons ensemble !
VIVIANE, le retenant
Cherchons quoi ? Puisque nous nous sommes trouvés.
BOIS-D’ENGHIEN
C’est juste ! À part. Je ne sais plus ce que je dis !
VIVIANE, à part
Mais est-il bête !
DE CHENNEVIETTE, qui est redescendu à l’extrême gauche
Il bafouille le pauvre garçon ! il bafouille !
On entend la voix de la baronne.
DE CHENNEVIETTE ET BOIS-D’ENGHIEN
Elles !
Bois-d'Enghien essaye de gagner la porte de droite à pas de loup pour s’esquiver sans être aperçu.
LA BARONNE, au fond
Vous voyez, Mademoiselle, que j’avais raison !
LUCETTE
Mais en effet !
LA BARONNE, au moment où Bois-d'Enghien va disparaître
Ah ! Bois-d’Enghien ! Enfin, vous voilà !
BOIS-D’ENGHIEN, pivotant sur ses talons et avec aplomb
Mais… je venais.
LA BARONNE, à Lucette, pour lui présenter Bois-d'Enghien
Mademoiselle…
BOIS-D’ENGHIEN, à part
Oh ! la, la ! Oh ! la, la !
LA BARONNE, à Lucette qui d’ailleurs fait signe de la tête qu’elle connaît
Voulez-vous me permettre de vous présenter…
DE CHENNEVIETTE, se précipitant entre Lucette et la baronne et saisissant Lucette par la main, l’entraîne au fond, non sans bousculer la baronne
Non, non ! c’est pas la peine !… Elle connaît, elle connaît !…
TOUS
Hein !
Tumulte général.
DE CHENNEVIETTE, l’entraînant
Viens ! viens ! avec moi.
LUCETTE, se débattant
Mais où ! Mais où ?
DE CHENNEVIETTE, même jeu
Chercher le vent coulis ! je sais où il est, je sais où il est est !
LUCETTE, disparaissant, entraînée de force par Chenneviette
Mais non, mais non ! Oh ! mais, voyons !
BOIS-D’ENGHIEN, qui, seul, n’est pas remonté, à part avec joie
Oh ! mon terre-neuve… je l’embrasserais ! je l’embrasserais !
SCÈNE XI
LES MÊMES, moins Lucette et De Chenneviette
LA BARONNE, au fond avec Viviane
Mais qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi l’entraîne-t-il comme ça ?
BOIS-D’ENGHIEN
Pourquoi ? Il gagne le fond à pas de géant, se place entre elles deux, les prend chacune par une main et les fait redescendre également à grandes enjambées qu’elles suivent comme elles peuvent. Parce que… parce que vous alliez faire un impair énorme !…
LA BARONNE
Un impair, moi !
VIVIANE
Et comment ça !
BOIS-D’ENGHIEN
Vous alliez me présenter : "Monsieur de Bois-d’Enghien, mon gendre, ou le futur, le fiancé…" quelque chose comme ça ?
LA BARONNE
Mais naturellement !
BOIS-D’ENGHIEN, sur un ton de profond mystère
Eh bien ! voilà justement ce qu’il ne faut pas !… C’est ce monsieur-là qui m’a prévenu… C’est pour ça qu’il l’a entraînée… Il ne faut jamais prononcer le mot de futur, de gendre ou de fiancé devant Lucette Gautier !
LA BARONNE
Parce que ?
BOIS-D’ENGHIEN
Ah bien ! voilà… parce qu’il paraît… C’est ce monsieur-là qui m’a prévenu… Il paraît qu’elle a eu autrefois un amour malheureux !
VIVIANE, avec intérêt
Vraiment ?
BOIS-D’ENGHIEN, sur un ton lamentable
Un beau jeune homme qu’elle adorait et qu’elle devait épouser ! Malheureusement il était d’une nature faible. Avec un soupir. Un beau jour… il a succombé…
LA BARONNE
Ah ! mon Dieu ! à quoi ?
BOIS-D’ENGHIEN, changeant de ton
À une vieille dame très riche qui l’a emmené en Amérique…
LA BARONNE ET VIVIANE
Oh !
BOIS-D’ENGHIEN, sur un ton dramatique
Alors, flambé, le mariage ! Lucette Gautier ne s’en est jamais remise… Aussi, il suffit de prononcer devant elle les mots : gendre, futur ou fiancé - c’est ce monsieur-là qui m’a prévenu - aussitôt, crises de nerfs, pâmoisons, évanouissements !
LA BARONNE
Oh ! mais c’est affreux ! vous avez bien fait de m’avertir !
VIVIANE
Un roman d’amour, c’est gentil !
BOIS-D’ENGHIEN
Eh bien ! voilà, sans moi, hein ? et le monsieur qui m’a prévenu…
LA BARONNE, pendant que Bois-d'Enghien remonte pour faire le guet
Ah ! je suis bien contente de savoir ça !
VIVIANE
Oh ! oui !…
Lucette paraît au fond, discutant avec Fontanet et Chenneviette.
BOIS-D’ENGHIEN, à part
Eux ! Il redescend comme une bombe, saisit Viviane et la baronne chacune par une main et les entraînant à droite.
Venez venez avec moi !
LA BARONNE ET VIVIANE, ahuries
Hein ! Comment ? Pourquoi ?
BOIS-D’ENGHIEN, les poussant par la porte de droite, Viviane d’abord, la baronne ensuite
J’ai encore quelque chose à vous dire, à vous montrer ! C’est là-haut. C’est là-haut. Venez…
Il les pousse malgré leurs récriminations et disparaît avec elles, à droite.
SCÈNE XII
LUCETTE, DE CHENNEVIETTE, DE FONTANET, PUIS ÉMILE, LE GÉNÉRAL
LUCETTE, à Chenneviette qui la précède
Tiens, tu es stupide !
DE CHENNEVIETTE, à part, descendant à gauche de la chaise longue
Il est embêtant, Bois-d’Enghien, il me fait jouer les rôles de crétin !
DE FONTANET
Dites donc ! je ne vous gêne pas ici ?
LUCETTE, qui s’est assise sur la chaise longue et se met un peu de poudre en se regardant dans une glace à main
Mais non, mais non !
DE FONTANET, descendant à droite
Parce que je me rase par là ! C’est vrai, tout le monde a filé, et on me laisse là, tout seul, comme un pauvre pestiféré !
LUCETTE
Ce pauvre Fontanet !
DE FONTANET
C’est vrai, je suis à plaindre !
ÉMILE, annonçant
Le Général Irrigua !
DE FONTANET
Qué qu’c’est qu’ça ?
LUCETTE
Lui ! Ah !
DE CHENNEVIETTE
Comment ! on a invité le rastaquouère ?
LUCETTE, sans se lever
Oui, c’est moi. Au général qui paraît au fond. Eh ! arrivez donc, Général !
LE GÉNÉRAL, un bouquet à la main, arrivant empressé et allant à Lucette
Oh ! qué yo lo suis en retard ! Qué yo lo suis unopardonnable, porqué yo l’ai perdou oun temps qué yo l’aurais pou passer près de vous !
LUCETTE
Mais non, mais non ! vous n’êtes pas en retard !
DE CHENNEVIETTE
Bonjour, Général !
LE GÉNÉRAL, le saluant d’un petit coup de tête amical
Buenos dias.
Il salue également Fontanet qui s’incline. À Lucette, lui présentant le bouquet qui est composé de fleurs des champs.
Permettez qué yo vous offre…
LUCETTE, sans le prendre
Oh ! des fleurs des champs ! Quelle idée originale !
LE GÉNÉRAL, galant
Bueno ! Qué yo l’ai pensé, des fleurs des champs… à l’étoile… des chants !
TOUS, avec une admiration railleuse
Ah ! charmant !
LE GÉNÉRAL, sur un ton dégagé et satisfait
C’est oun mott !
DE FONTANET, flatteur
Ah ! très parisien !
Le Général s’incline au public en riant.
C’est vrai, pour un peau-rouge !
LE GÉNÉRAL, remettant à Lucette le bouquet qui est attaché par un rang de perles
Mais si la bouquette il est módique, la ficelle il est bienn !
LUCETTE, se levant et prenant le bouquet auquel elle enlève le collier qui le lie
Un collier de perles !… Ah ! vraiment, Général !
LE GÉNÉRAL, grand seigneur
Rienn du toute ! C’est oun bâcatil !
DE FONTANET, au général
Vous permettez…
Il passe devant le général et va admirer le collier avec les autres.
TOUS
Ah ! que c’est beau !
DE CHENNEVIETTE
Mâtin !
LUCETTE, se faisant attacher le collier autour du cou par Chenneviette
Oh ! je suis contente ! Vous n’avez pas idée comme je suis contente !
DE FONTANET
Ah ! c’est d’un goût ! Je trouve ça d’un goût !
Le Général s’incline modestement.
Parole, c’est encore mieux que le mot, vous savez !
LUCETTE, présentant Fontanet sans quitter Chenneviette qui lui attache son collier
Général, monsieur Ignace de Fontanet.
LE GÉNÉRAL, tendant la main
Yo vous prie.
DE FONTANET
Enchanté, Général ! Et tous mes compliments ! Cette façon tout à fait grand seigneur de faire les choses...
LE GÉNÉRAL, qui hume l’air sans se rendre compte de l’odeur qu’il respire
Oh ! yo vous prie !
DE FONTANET, lui parlant dans le nez avec force courbettes. À mesure que le général, enfin renseigné, se recule, Fontanet, toujours gracieux, marche sur lui. Le Général, à la fin, se trouve ainsi acculé à l’extrême droite
C’est beau d’être à la fois millionnaire et galant, quand il y a tant de millionnaires qui ne sont pas galants et de galants qui ne sont pas millionnaires !
LE GÉNÉRAL, prenant le 3, toujours suivi par Fontanet
Si ! Si ! Tirant une petite boîte de son gilet et la tendant à Fontanet. Prenez donc oun pastille.
DE FONTANET
Hein ? Qu’est-ce que c’est que ça ?
LE GÉNÉRAL
Des pastilles què yo les prends quand yo l’ai founè un coïgare.
DE FONTANET, s’inclinant, et bien dans le nez du général
Alors, inutile, Général, je ne fume pas !
LE GÉNÉRAL, vivement, élevant son chapeau claque de la main gauche d’un geste qui peut être pris pour un geste de regret, mais qui en réalité n’a d’autre but que d’élever un rempart qui mette son odorat à l’abri
Yo le regrette ! Tendant la boîte de la main droite. Prenez tout de même !
DE FONTANET
Pour vous être agréable.
LE GÉNÉRAL
Yo vous rends grâce !
Le Général regagne la gauche, suivi et obsédé par Fontanet qui continue de lui parler ; il se défend comme il peut contre lui, grâce à son claque qu’il tient comme une barrière entre eux et avec lequel il fait, ainsi que de la tête, des gestes d’acquiescement comme on fait avec une personne avec qui on ne tient pas à prolonger une discussion. Apercevant la baronne qui arrive de droite. À Fontanet.
Pardon !
Il descend un peu au 4.
Fontanet remonte au 3.
SCÈNE XIII
LES MÊMES, LA BARONNE, PUIS BOIS-D’ENGHIEN, VIVIANE
LA BARONNE, entrant de droite
Non ! on n’a pas idée de ce garçon, qui nous fait monter trois étages pour nous dire dans le grenier : "Vous n’avez pas remarqué que vous n’avez pas de paratonnerre sur la maison !..."
LE GÉNÉRAL, saluant
Madame !
LUCETTE
Ah ! Madame, permettez-moi de vous présenter un de mes bons amis, le général Irrigua…
LE GÉNÉRAL, s’inclinant
Soi-même.
LUCETTE
Qui a été heureux de profiter d’une de vos cartes d’invitation.
LE GÉNÉRAL, montrant par acquis de conscience sa carte d’invitation
Yo l’ai la contremarque !
LA BARONNE, souriant
Oh ! c’est inutile… Minaudant. Vous savez, Général, c’est une soirée toute de famille.
LE GÉNÉRAL, très gracieux, comme s’il disait la chose la plus polie du monde
Il m’est écal, yo vienne pour mamoisselle Gautier.
LA BARONNE, interlocuée
Ah ? alors !… À part, pendant que le général va parler à Lucette. Eh bien ! au moins, il ne me l’envoie pas dire !
VIVIANE, arrivant de droite, traînant Bois-d'Enghien
Eh bien ! venez donc ! Qu’est-ce que vous avez ce soir ?
BOIS-D’ENGHIEN
Hein ! Mais rien !… À part. Allons, bon ! le général ici !
LE GÉNÉRAL, qui s’est retourné, reconnaissant Bois-d'Enghien
Tienne ! Bodégué ! Qué vous allez nous chanter quéqué chose !
TOUS
Comment, chanter quelque chose ?
LE GÉNÉRAL
Buéno ! Pouisqu’elle est oun ténor !
TOUS
Non ?
VIVIANE
Comment ! Vous chantez, vous ?
BOIS-D’ENGHIEN
Heu ! Oh ! vous savez !… Mais peu !… très peu !
VIVIANE
Oh ! je ne savais pas. Tiens, nous ferons de la musique !
BOIS-D’ENGHIEN, au public
Ah ! ça va bien ! ça va très bien !
SCÈNE XIV
LES MÊMES, ÉMILE, LE NOTAIRE, PUIS BOUZIN DANS LE FOND.
ÉMILE
Maître Lantery !
LA BARONNE, allant à la rencontre du notaire
Ah ! le notaire ! Bonjour, Maître Lantery.
MAÎTRE LANTERY, descendant un peu et à droite avec la baronne
Bonjour, Madame la baronne !… Messieurs, Mesdames !
Le Général, après être remonté, redescend causer avec Chenneviette, à gauche de la chaise longue.
LA BARONNE
Puisque vous voilà, nous allons pouvoir commencer de suite ! Vous avez le contrat ?
MAÎTRE LANTERY
Non, mais un de mes clercs l’apporte ! Ah ! justement le voici !
Bouzin paraît au fond, parlant à Émile.
LA BARONNE
Parfait !
BOIS-D’ENGHIEN, à part, traversant la Scène, allant à Lucette
Sapristi ! Bouzin ici ! À Lucette. Dis donc, Bouzin, là !
LUCETTE
Bouzin ? Ah ! bien, si le général le voit !
Elle occupe le général, en tournant le dos au public, de façon à empêcher le général de se retourner.
LA BARONNE, qui est remontée à la suite du notaire, qui lui-même est allé retrouver Bouzin dans le second plan
Mes amis, si vous voulez venir par là, pour la lecture du contrat.
DE FONTANET, VIVIANE, BOIS-D’ENGHIEN
Mais parfaitement.
Ils sortent, sauf Bois-d'Enghien qui gagne la droite.
LA BARONNE, du fond
Monsieur de Chenneviette ?
DE CHENNEVIETTE, qui cause avec le général, à la baronne
Mais, très honoré, Madame ! Au général. Vous permettez Général ?
LE GÉNÉRAL
Yo vous prie, Cheviotte !
Il continue de causer avec Lucette.
LA BARONNE, à Bouzin, dans le second salon
Eh ! mais, c’est Monsieur que j’ai vu ce matin !
BOUZIN, la reconnaissant
Ah ! Madame la baronne !… Ah ! bien, si je m’attendais !… On est en pays de connaissance, alors !…
LA BARONNE
Mon Dieu, oui !
Bouzin, le notaire, Viviane, Fontanet et Chenneviette disparaissent dans la coulisse ; du fond, à Lucette.
Vous ne voulez pas assister, Madame ?…
BOIS-D’ENGHIEN, sursautant
Hein !
LUCETTE
Mon Dieu, Madame, je vais achever mes petits préparatifs ici !
Elle va à l’armoire chercher un corsage que Marceline y a précédemment accroché.
LA BARONNE
Comme vous voudrez, Madame !…
BOIS-D’ENGHIEN, poussant un soupir de soulagement
Ouf !
LA BARONNE, au général
Et vous, Général ?
LE GÉNÉRAL, s’inclinant
Yo vous rends grâce ! yo reste avec mamoisselle Gautier !
Il descend à l’extrême gauche.
LA BARONNE, à part
Naturellement. Haut. Venez Bois-d’Enghien !…
Elle sort.
BOIS-D’ENGHIEN, empressé
Voilà, voilà !…
LUCETTE, redescendant presqu’à la chaise longue, avec son corsage dont elle défait les lacets
Ah ! tu ne vas pas y aller, toi ?
BOIS-D’ENGHIEN, subitement cloué au sol
Ah ! tu crois que… ?
LUCETTE
Mais non ! qu’est-ce que ça te fait, leur contrat ?
BOIS-D’ENGHIEN, prenant l’air indifférent
Oh !
LUCETTE
Est-ce que ça t’intéresse ?
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Moi ! Oh ! la, la, la, la !
LE GÉNÉRAL, comme un argument sans réplique
Est-ce qué yo l’y vais, moi ?… Bueno ?…
BOIS-D’ENGHIEN
Oh ! vous, parbleu, tiens !… À part, au public. Il me paraît bien difficile, cependant, de ne pas assister à mon contrat !
LUCETTE, remontant vers l’armoire
Si tu y tiens absolument, tu iras un peu à la fin…
BOIS-D’ENGHIEN, saisissant la balle au bond
Ah ! oui !
LUCETTE, s’arrêtant en route
… avec moi !
Elle achève d’aller à l’armoire et raccroche son corsage.
BOIS-D’ENGHIEN, à part
Ah ! bien, ça serait le bouquet !
TOUS, dans la coulisse
Bois-d’Enghien ! Bois-d’Enghien !
BOIS-D’ENGHIEN, à part
Allons, bon ! les autres maintenant !… Haut et agacé. Voilà ! voilà !
LUCETTE, redescendant à la chaise longue
Mais qu’est-ce qu’ils ont après toi ?
BOIS-D’ENGHIEN, affectant de rire
Je ne sais pas ! je me le demande !
Tout le monde paraît au fond, à l’exception du notaire.
LA BARONNE
Eh bien ! venez donc Bois-d’Enghien ! Qu’est-ce que vous faites ? Montrant Bouzin qui est allé se placer par habitude de bureaucratie derrière la table de droite. Monsieur vous attend pour lire le contrat !
LE GÉNÉRAL, apercevant Bouzin et bondissant
Boussin !
BOUZIN
Le Général ici ! sauvons-nous !
Poursuite autour de la table en va-et-vient, en sens contraire de la part du général et de Bouzin, puis en faisant le tour complet de la table au milieu du tumulte général.
LE GÉNÉRAL, faisant la chasse à Bouzin
Boussin ici ! Encore Boussin ! Attends, Boussin ! C’est oun homme morte, Boussin !
Bouzin s’est sauvé par la droite, en faisant tomber au passage la chaise, qui est près de la porte, dans les jambes du général. Le Général l’enjambe.
LA BARONNE, dans le tumulte général
Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a ? Où vont-ils ?
LUCETTE
Ne craignez rien, Madame ! Courez, de Chenneviette… séparez-les.
DE CHENNEVIETTE
J’y vole !
Pendant ce dialogue très rapide au milieu du brouhaha général, ce qui en fait presque une pantomime, Bouzin s’est sauvé par la droite en faisant tomber au passage la chaise qui est à droite de la porte, dans les jambes du général. Le Général enjambe la chaise, Bois-d'Enghien, qui s’est précipité, tient le général par une basque de son habit. Chenneviette, qui s’est lancé à son tour, enlève à bras-le-corps Bois-d'Enghien qui lui obstrue le passage, le rejette derrière lui et se précipite à la poursuite.
Affolement des personnages qui restent. Un instant après, on aperçoit dans le second salon la poursuite qui continue. Bouzin traverse le premier le fond en courant, puis, successivement, le général et Chenneviette.
LA BARONNE
Mais en voilà une affaire ! Qu’est-ce que c’est que cet homme-là ! Qu’est-ce qu’il a après ce garçon ?
LUCETTE
Excusez-le, Madame, je vous en prie !
LA BARONNE
Enfin, c’est très désagréable ces histoires chez moi.
Les deux femmes continuent de parler à la fois : Lucette pour excuser le général, la baronne pour manifester son mécontentement. Enfin d’une voix impérative.
Voyons ! finissons-en ! Nous avons un contrat à lire… Bois-d’Enghien ! donnez le bras à ma fille et venez.
Elle remonte.
LUCETTE, prise de soupçon
Mais… pourquoi M. Bois-d’Enghien ?
LA BARONNE, sous le coup de l’émotion et sans réfléchir
Comment, pourquoi ?… Parce que c’est son fiancé !
LUCETTE
Son fiancé, lui… Poussant un cri strident. Ah !
Elle s’évanouit.
TOUS
Qu’est-ce qu’il y a ?
MARCELINE, qui a reçu Lucette dans ses bras
Ah ! mon Dieu, ma sœur ! du secours ! elle se trouve mal !…
Tout le monde à l’exception de la baronne et de Viviane qui, redescendues, restent pétrifiées sur place entoure Lucette qu’on étend sans connaissance sur la chaise longue.
BOIS-D’ENGHIEN, revenant à la baronne, lui faisant carrément une scène
Là ! voilà ! ça y est ! Vous avez prononcé le mot de fiancé, voilà !
LA BARONNE
Moi !
VIVIANE, faisant aussi une scène à sa mère
Mais oui, toi !
BOIS-D’ENGHIEN
Et on vous prévient !
Il retourne à Lucette.
VIVIANE
Puisqu’on t’avait dit de ne pas parler de fiancé !
La baronne, énervée, hausse les épaules.
LE GÉNÉRAL, entrant vivement par le fond gauche, emboîté par Chenneviette
Voilà ! yo viens de le flanquer par la porte, Boussin !
DE CHENNEVIETTE, à part, s’épongeant le front
Oh ! quelle soirée, mon Dieu !
LE GÉNÉRAL, apercevant Lucette évanouie
Dios ! quel il a Lucette ! il est malade ! Allant à elle. Loucette !
BOIS-D’ENGHIEN, quittant Lucette et frappant dans ses mains pour presser les gens
Vite, du vinaigre, des sels !
MARCELINE
J’y cours !
Elle sort par la gauche pendant que Bois-d'Enghien, la baronne et Viviane, comme des gens qui ne savent où donner de la tête, vont chercher des sels sur la toilette du fond.
LE GÉNÉRAL, tapant dans les mains de Lucette pendant que Chenneviette en fait autant de l’autre côté
Mademoiselle Gautier ! révénze à moi… révénze à moi !
DE FONTANET, qui est derrière la chaise longue, naïvement en se penchant sur la figure de Lucette
Il faudrait lui faire respirer de l’air pur…
BOIS-D’ENGHIEN, revenant avec un flacon de sels
Oui, eh bien ! alors retirez-vous de là !
DE CHENNEVIETTE ET LE GÉNÉRAL
Oui, allez-vous-en ! allez-vous-en !
BOIS-D’ENGHIEN, vivement, repassant au milieu de la Scène
C’est ça, allons-nous-en tous ! À la baronne et à Viviane qui sont un peu remontées. Laissons ces messieurs avec elle, nous finirons de signer par là, nous !…
TOUS
Oui, oui, c’est ça !
LE GÉNÉRAL, d’une voix forte, au moment où Bois-d'Enghien va partir avec les deux femmes
Oun clé ! qu’il a oun clé ?
BOIS-D’ENGHIEN, très affairé, tirant une clé de sa poche, la donne au général et remontant tout en parlant
Une clé, voilà. Pourquoi ?
LE GÉNÉRAL
Gracias !
Il la met dans le dos de Lucette.
BOIS-D’ENGHIEN, redescendant pour prendre sa clé
Mais vous êtes fous ! c’est la clé de mon appartement ! elle ne saigne pas du nez !
LE GÉNÉRAL, qui a mis la clef dans le dos
Yo veux voir si ça fait le même !
LA BARONNE, s’impatientant, à Bois-d'Enghien
Eh bien ! voyons ! allons par là, nous !
BOIS-D’ENGHIEN, cavalcadant sur place comme un homme attiré de deux côtés
Voilà, voilà ! À part. Je signe et je reviens.
Tout le monde sort, à l’exception de Fontanet, du général, de Chenneviette et de Lucette évanouie. Les portes du fond se referment. Elles ne s’ouvrent plus, jusqu’à la fin de l’acte, qu’à deux vantaux.
SCÈNE XV
LUCHETTE, DE FONTANET, LE GÉNÉRAL, DE CHENNEVIETTE
LE GÉNÉRAL
Vite ! dé l’eau, dou vinaigre ! quéqué chose ! oun liquide !
DE FONTANET, remontant chercher de l’eau à la toilette du fond
Attendez ! Attendez !
DE CHENNEVIETTE
Quelle aventure, mon Dieu !
LE GÉNÉRAL
Ah ! Dios mio ! Mamoiselle Gautier ! Revenez à moi !... Revenez à moi, mamoiselle Gautier !
DE FONTANET, revenant avec une serviette imbibée d'eau
Voilà de l'eau !
LE GÉNÉRAL
Gracias ! Lui tamponnant le front et suppliant. Rêviens à moi, Gautier !... Gautier, rêviens à moi !...
DE FONTANET, qui est remonté à sa place première, derrière la chaise longue
Vous ne croyez pas que si je lui soufflais sur le front...
DE CHENNEVIETTE ET LE GÉNÉRAL, le repoussant d'un bras et vivement, avec un ensemble touchant
Non !
DE FONTANET, redescendant au 3 au milieu de la Scène
La pauvre femme ! ce qui l'a mise dans cet état, c'est le mariage de Bois-d'Enghien...
DE CHENNEVIETTE, sursautant et à part
Allons, bon !
LE GÉNÉRAL, sans cesser de tamponner Lucette, regardant Fontanet
Dou tenor ! qu'il loui fait soum mariache ?
DE FONTANET
Tiens, vous êtes bon, c'est son amant !
LE GÉNÉRAL, bondissant et rejetant sa serviette sans s'apercevoir que c'est sur la figure de Lucette
Hein !
DE CHENNEVIETTE, à part, indiquant Fontanet
Là ! l'autre crétin ! Apercevant la serviette sur la figure de Lucette. Oh !
Il la retire et la tamponne à la place du général.
LE GÉNÉRAL, sautant à la gorge de Fontanet et le secouant comme un prunier
Qu'ousqué tou dis ? Bodégué... il est soun amant ?
DE FONTANET, dans la figure du général
Mais oui, qu'est-ce que vous avez ?
LE GÉNÉRAL, qui a reçu l'haleine de Fontanet dans le nez, a un soubresaut, fait pfff... pour chasser l'odeur ; puis continuant à le secouer mais en ayant soin de tourner la tête au-dessus de son épaule droite
Il est soun amant, Bodégué ?
DE FONTANET, à moitié étranglé
Mais lâchez-moi ! voyons ! qu'est-ce qui vous prend ?
SCÈNE XVI
LES MÊMES, BOIS-D’ENGHIEN
BOIS-D’ENGHIEN, arrivant vivement du fond
Eh bien ! ça va-t-il mieux ?
LE GÉNÉRAL, repoussant Fontanet qui manque de tomber et sautant à la gorge de Bois-d'Enghien qu'il fait pirouetter de façon à le faire passer du 3 au 4
C’est vous qui l’est l’amant de mamoisselle Gautier ?
BOIS-D’ENGHIEN, suffoqué
Quoi ! qu’est-ce qu’il y a ?
LE GÉNÉRAL, le secouant
C’est vous qui l’est l’amant ?
DE FONTANET, à part
Oh ! j’ai fait une gaffe !
Il s’esquive par le fond.
BOIS-D’ENGHIEN
Vous n’avez pas fini ? Voulez-vous me lâcher !
DE CHENNEVIETTE, essayant de les calmer sans quitter Lucette
Voyons ! Voyons !
LE GÉNÉRAL, rejetant Bois-d'Enghien, et bien large
Bodégué ! vous l’est qu’oun rastaquouère !…
BOIS-D’ENGHIEN
Moi !
LE GÉNÉRAL
Vouss ! et yo vous touerai.
Il retourne à Lucette, lui tape dans les mains.
BOIS-D’ENGHIEN, furieux
Ah ! là ! me tuer ! Pourquoi d’abord ? pourquoi ?
LE GÉNÉRAL, revenant à lui et d’une voix forte
Porqué yo l’aime et qué yo supporte pas il est oun baguette dans mes roues !
BOIS-D’ENGHIEN, criant plus fort que lui
Eh bien ! vous voyez bien que je me marie !… Qu’est-ce que je demande ? C’est que vous m’en débarrassiez, de votre Lucette !
LE GÉNÉRAL, subitement calmé
C’est vrai ? Alors, vous n’aimez plus Loucette ?
BOIS-D’ENGHIEN, criant toujours et articulant chaque syllabe
Mais puisque je me marie, voyons !
LE GÉNÉRAL
Ah ! Bodégué ! vous êtes oun ami !
Il lui serre les mains.
DE CHENNEVIETTE
Elle rouvre les yeux !
BOIS-D’ENGHIEN
Laissez-moi seul avec elle ! je vais tenter un dernier va-tout !
LE GÉNÉRAL, sortant
Bueno, yo vous laisse ! À Lucette, en s’en allant. Réviens à lui… Gautier !… Gautier !… Réviens à lui !…
Ils sortent par le fond. Bois-d'Enghien referme la porte sur eux.
SCÈNE XVII
BOIS-D’ENGHIEN, LUCETTE, PUIS LA VOIX DE LA BARONNE
LUCETTE, revenant à elle
Qu’ai-je eu ? qu’ai-je eu ?
BOIS-D’ENGHIEN, se précipitant à ses genoux
Lucette !
LUCETTE, posant tendrement ses mains sur les épaules de Bois-d'Enghien, et d’une voix plaintive
Toi ! toi ! c’est toi… mon chéri ?
BOIS-D’ENGHIEN
Lucette, pardonne-moi, je suis un grand coupable ! pardon !
À ces mots, l’expression de la figure de Lucette change, on sent que la mémoire lui revient peu à peu.
LUCETTE, brusquement, le repoussant, ce qui manque de le faire tomber en arrière
Ah ! ne me parle pas ! Tu me fais horreur !
Elle s’est levée et gagne la droite.
BOIS-D’ENGHIEN, allant à elle en marchant sur les genoux, suppliant
Lulu, ma Lulu !
LUCETTE, la parole hachée par l’émotion
Ainsi, c’est vrai !… ce contrat qu’on signait tout à l’heure ?… c’était le tien !
BOIS-D’ENGHIEN, se levant et comme un coupable qui avoue
Eh bien ! oui, là ! c’était le mien !
LUCETTE
C’était le sien ! Il l’avoue !… Avec dégoût. Ah ! misérable !
BOIS-D’ENGHIEN, suppliant
Lucette !
LUCETTE, l’arrêtant d’un geste, avec un rictus amer
C’est bien ! je sais ce qu’il me reste à faire !
Elle a un grand geste de la main qui signifie : "Le sort est jeté", et passe à gauche.
BOIS-D’ENGHIEN, inquiet
Quoi ?
LUCETTE, ouvrant son sac dans lequel elle fouille
Tu sais ce que je t’ai promis ?
BOIS-D’ENGHIEN, à part
Qu’est-ce qu’elle m’a donc promis ?
LUCETTE, d’une voix étranglée
C’est toi qui l’auras voulu ! Tirant un revolver de son sac et sanglotant. Adieu et sois heureux !
BOIS-D’ENGHIEN, se précipitant pour la désarmer, et lui paralysant les bras en la tenant à bras-le-corps
Lucette ! Voyons, tu es folle, au nom du ciel !
LUCETTE, se débattant
Veux-tu me laisser… veux-tu me laisser !
BOIS-D’ENGHIEN, tâchant de prendre l’arme, et cherchant en même temps tous les arguments pour la calmer
Lucette… je t’en supplie… grâce !… d’abord par convenance… ça ne se fait pas chez les autres.
LUCETTE, avec un rire amer
Ah ! ah ! c’est ça qui m’est égal !…
BOIS-D’ENGHIEN, affolé et la tenant toujours
Et puis, écoute-moi !… quand tu m’auras entendu, tu verras… tu te rendras compte !… tandis que, si tu te tues, je ne pourrai pas t’expliquer…
LUCETTE, se dégageant
Eh bien ! quoi ? quoi ?
BOIS-D’ENGHIEN, vivement
Donne-moi ce pistolet !
LUCETTE, parant le mouvement de Bois-d'Enghien
Non, non ! Parle ! parle, d’abord !
BOIS-D’ENGHIEN, avec désespoir
Oh ! mon Dieu !
VOIX DE LA BARONNE, dans la coulisse
Bois-d’Enghien ! Bois-d’Enghien !
BOIS-D’ENGHIEN, exaspéré
Voilà ! voilà ! Il remonte. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Haut, ouvrant la porte du fond et disparaissant à moitié. Voilà !
LUCETTE, n’en pouvant plus
Oh ! j’ai chaud !…
Elle tire sur le guidon du revolver, ce qui fait sortir un éventail avec lequel elle s’évente nerveusement.
BOIS-D’ENGHIEN, à la cantonade, avec mauvaise humeur
Eh bien ! oui, tout de suite ! Fermant la porte du fond. Ce qu’ils sont embêtants !
LUCETTE, à part
Ah ! il n’est pas encore fait, ton mariage, mon bonhomme !…
Elle referme l’éventail, remet le revolver dans le sac et remonte au-dessus du guéridon, à gauche de la chaise longue où elle s’agenouille.
BOIS-D’ENGHIEN, allant à elle et suppliant
Lucette, je t’en prie ! du courage ! au nom de notre amour même !
LUCETTE, les bras en l’air, se laissant tomber tout de son long, à plat ventre, sur la chaise longue
Notre amour ! est-ce qu’il existe encore ?
Elle sanglote, la figure cachée dans ses bras, et ses bras croisés et appuyés sur le sommet du dossier de la chaise longue.
BOIS-D’ENGHIEN, s’accroupissant derrière la chaise longue, de façon à faire face à Lucette quand elle relèvera la tête
Comment, s’il existe !
LUCETTE, relevant la tête avec des hoquets de douleur
Puisque tu te maries !
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Eh bien ! qu’est-ce que ça prouve ? Est-ce que la main droite n’est pas indépendante de la main gauche ?… Je me marie d’un côté et je t’aime de l’autre !
LUCETTE, se redressant à moitié et les genoux sur la chaise longue, avec l’air d’abonder dans son sens ; d’une petite voix flûtée
Oui ?
BOIS-D’ENGHIEN, avec une conviction jouée
Parbleu !
Il va la rejoindre à droite de la chaise longue en longeant le meuble.
LUCETTE, à part, au public
Oh ! comédien !
BOIS-D’ENGHIEN, à part, tout en allant la rejoindre
Ce que je la lâche, une fois marié !… Haut, en s’asseyant sur la chaise longue, côté droit. Ma Lulu !…
LUCETTE, à genoux, côté gauche de la chaise longue jouant son jeu pour lui donner le change
Mon nannan !… Tu m’aimes ?…
BOIS-D’ENGHIEN
Je t’adore !
LUCETTE
Chéri, va ! Elle se redresse, toujours à genoux, et sa main droite, en venant s’appuyer sur le guéridon, se pose sur le bouquet. À part. Oh ! quelle idée ! Reprenant la comédie qu’elle joue et les deux bras autour du cou de Bois-d'Enghien. Alors, nous pourrons nous aimer encore comme autrefois ?…
BOIS-D’ENGHIEN, jouant la même comédie
Mais dame !
LUCETTE, avec une joie feinte
Oh ! quelle joie !… moi qui me disais… Tu ne sais pas ce que je me disais ? "C’est fini, nos amours d’autrefois !"
BOIS-D’ENGHIEN
Nos amours ? Oh ! la, la, la, la !
LUCETTE, montrant le bouquet du général, en tenant toujours du bras gauche Bois-d'Enghien par le cou
Tiens ! regarde ces fleurs des champs ! Elles ne te rappellent rien ?
BOIS-D’ENGHIEN, sur le même ton sentimental
Si !... Elles me rappellent la campagne !
LUCETTE, avec un soupir, se redressant sur ses deux genoux et les bras en l’air, comme pour embrasser les images qu’elle évoque ; pendant que Bois-d'Enghien ; le bras droit autour de sa taille, l’écoute, le corps un peu courbé
Oui ! le temps où nous allions, comme deux étudiants, nous ébattre dans les blés !
BOIS-D’ENGHIEN, à part
Ah ! voilà ce que je craignais : "Les petits oiseaux dans la prairie", les "Te souviens-tu ?"
LUCETTE, s’accroupissant à nouveau sur ses genoux pour rapprocher sa figure de la sienne en lui prenant le menton de la main droite
Te souviens-tu... ?
BOIS-D’ENGHIEN, à part, le menton dans la main de Lucette
Là, qu’est-ce que je disais ?…
LUCETTE
… Nous nous roulions dans l’herbe, et moi, je prenais un bel épi… comme ça… Elle tire un épi de seigle du bouquet. et je te le mettais dans le cou !…
Profitant de ce que Bois-d'Enghien l’écoute, la tête un peu baissée, elle lui plonge l’épi dans le cou.
BOIS-D’ENGHIEN, se débattant
Oh ! voyons, qu’est-ce que tu fais ?
LUCETTE, enfonçant toujours
Et alors, il descendait… Appuyant sur chaque syllabe en faisant au public un clignement de l’œil, comme pour dire : "Attends un peu !" Il descendait…
BOIS-D’ENGHIEN, qui s’est levé, essayant de rattraper l’épi dans son cou
Oh ! mais c’est stupide ! je ne peux pas le rattraper !
LUCETTE, seule, à genoux sur la chaise longue, hypocritement et d’une voix flûtée
Vrai ? Il te gêne ?
BOIS-D’ENGHIEN
Mais dame !
LUCETTE, avec une compassion feinte
Aaah !… Changeant de ton. Eh ben !… Enlève-le !
BOIS-D’ENGHIEN, faisant des efforts désespérés pour retirer l’épi
Comment, "enlève-le" ! il est sous mon gilet de flanelle !
LUCETTE, sur le ton le plus naturel
Déshabille-toi !
BOIS-D’ENGHIEN, furieux
Ah ! tu es folle ! ici ? Quand ma soirée de contrat a lieu à côté… ?
LUCETTE, se levant et descendant en faisant le tour de la chaise longue
Qu’est-ce que tu as à craindre ?… Nous fermons tout… Elle remonte et ferme au fond et à gauche, puis redescendant. Si on vient, on trouvera ça tout naturel, puisqu’on sait que j’ai à m’habiller ; on croira que tu es parti !…
BOIS-D’ENGHIEN
Mais non, mais non !...
LUCETTE, avec lyrisme
Ah ! tu vois bien que tu ne m’aimes plus !
BOIS-D’ENGHIEN
Mais si, mais si !
LUCETTE
Sans ça, tu ne regarderais pas à te déshabiller devant moi.
BOIS-D’ENGHIEN, toujours occupé de son épi qui le gêne et sur le même ton que son "Mais non, mais non !" et son "Mais si, mais si!"
Mon Dieu ! mon Dieu !... Jouant des coudes pour faire descendre son épi. Oh ! mais c’est affreux, ce que ça pique !...
LUCETTE
Mais ne sois donc pas bête !... va derrière ce paravent, et cherche-le, ton épi !
BOIS-D’ENGHIEN, remontant
Ah ! ma foi, tant pis ! je n’y tiens plus !... C’est bien fermé, au moins ?
LUCETTE
Mais oui, mais oui...
Bois-d'Enghien pénètre derrière le paravent dont il développe les feuilles autour de lui ; pendant ce temps Lucette a une pantomime au public, un geste expressif de possession, en même temps qu’elle murmure à voix basse : "Cette fois, je te tiens !" Puis, pendant ce qui suit, elle va doucement tourner la crémone de la porte du fond, puis tirer le verrou de la porte de gauche.
Et moi-même je vais commencer à m’habiller pour les choses que j’ai à chanter !
Elle est allée prendre sa jupe de théâtre dans l’armoire et redescend près de la chaise longue.
BOIS-D’ENGHIEN, derrière le paravent
C’est égal ! c’est raide, ce que tu me fais faire !
LUCETTE, enlevant la jupe qu’elle a sur elle
Quoi ? pourquoi ? Tu as un épi qui te gêne, c’est tout naturel que tu le cherches.
BOIS-D’ENGHIEN
Oh ! oui ! tu as une façon d’arranger les choses !...
On aperçoit, au-dessus du paravent, sa chemise qu’il est en train d’enlever.
Ah ! je le tiens, le coquin !
LUCETTE, de la chaise longue, avec une passion simulée
Tu l’as ! ah ! donne-le moi ?
BOIS-D’ENGHIEN
Pourquoi ?
LUCETTE
Pour le garder, il a été sur ton cœur !
BOIS-D’ENGHIEN, tout en restant à demi abrité par le paravent, il paraît en pantalon et en gilet de flanelle, le fameux épi à la main
Mais non ! je l’avais dans les reins.
Il fait mine de retourner derrière son paravent.
LUCETTE
Donne-le tout de même !
BOIS-D’ENGHIEN, le lui apportant
Le voilà !
Il veut retourner au paravent, mais Lucette a mis le grappin sur sa main et d’un mouvement brusque l’attire à elle.
LUCETTE, avec une admiration feinte
Oh ! que tu es beau comme ça !
BOIS-D’ENGHIEN, fat
Oh ! voyons !...
Il fait mine de retourner, Lucette l’attire de nouveau à elle.
LUCETTE, même jeu
Est-il beau ! mon Dieu, est-il beau !
BOIS-D’ENGHIEN
Je t’assure ! Si on entrait... c’est bien fermé ?
LUCETTE
Mais oui, mais oui... L’attirant contre elle. Ah ! te sentir là près de moi... Se frappant sur la poitrine de la main droite, tout en le tenant de la main gauche. Tout à moi !... en gilet de flanelle !...
BOIS-D’ENGHIEN
Oh ! voyons !
LUCETTE
Et quand je pense... quand je pense que tout cela va m’être enlevé. Oh ! non, non, je ne veux pas... je ne veux pas !... Elle l’a saisi n’importe comment par le cou, ce qui le fait glisser à terre, tandis qu’elle se laisse tomber assise sur le canapé, paralysant ses mouvements en le tenant toujours par le cou. Mon Fernand, je t’aime, je t’aime, je t’aime.
Elle finit par le crier.
BOIS-D’ENGHIEN, affolé
Mais tais-toi donc ! mais tais-toi donc ! Tu vas faire venir !
LUCETTE, criant
Ca m’est égal ! qu’on vienne !... On verra que je t’aime. Oh ! mon Fernand ! je t’aime, je t’aime !...
Elle sonne, la main droite appuyée sur le timbre électrique qui retentit tant et plus.
BOIS-D’ENGHIEN, à genoux et toujours tenu par le cou, perdant la tête
Allons, bon ! le téléphone, à présent !... On sonne au téléphone ! Oh ! la, la !... mais tais-toi donc ! tais-toi donc !
Pendant tout ce qui précède, cris continus de Lucette.
VOIX DU DEHORS
Qu’est-ce qu’il y a ? Ouvrez !
BOIS-D’ENGHIEN
On n’entre pas ! Mais tais-toi donc ! Mais tais-toi donc !
La porte du fond cède et tous les personnages de la soirée paraissent à l’embrasure. Marceline paraît à gauche.
SCÈNE XVIII
LES MÊMES, LA BARONNE, VIVIANE, DE CHENNEVIETTE, LE GÉNÉRAL, MARCELINE, DE FONTANET, INVITÉES, INVITÉS
TOUT LE MONDE
Oh !
BOIS-D’ENGHIEN
On n’entre pas, je vous dis ! On n’entre pas !
LA BARONNE, cachant la tête de sa fille contre sa poitrine
Horreur ! En gilet de flanelle !
LUCETTE, comme sortant dʼun rêve
Ah ! jamais ! jamais je nʼai été aimée comme ça !
BOIS-DʼENGHIEN
Quʼest-ce quʼelle dit ?
TOUS
Quel scandale !...
LA BARONNE
Une pareille chose chez moi ! sortez, Monsieur ! Tout est rompu !...
BOIS-DʼENGHIEN
Mais, Madame !...
LE GENERAL, qui vient dʼentrer, et descendant vers Bois-dʼEnghien
Demain, à la matin, yo vous touerai !
BOIS-DʼENGHIEN, désespéré
Mon Dieu ! mon Dieu !...
RIDEAU
Le théâtre est divisé en deux parties. La partie droite, qui occupe les trois quarts de la Scène, représente le palier du deuxième étage d’une maison neuve ; au fond, escalier praticable, très élégant, montant de droite à gauche. Contre la cage de l’escalier, face au public, une banquette.
Au premier plan, à droite, porte donnant sur l’appartement de Bois-d’Enghien ; bouton électrique à la porte ; à droite de la porte, un siège en X appareillé à la banquette. À gauche, premier plan, dans la cloison qui coupe le théâtre en deux, et formant vis-à-vis à la porte de droite, autre porte ouvrant directement sur le cabinet de toilette de Bois-d’Enghien. La porte se développe intérieurement dans le cabinet, de l’avant-Scène vers le fond. C’est ce cabinet de toilette qui forme la partie gauche du théâtre.
À gauche, deuxième plan, une fenêtre ouvrant sur l’intérieur. Au fond à gauche, face au public, une porte à un battant ouvrant extérieurement sur un couloir. À droite de la porte, grande toilette-lavabo avec tous les ustensiles de toilette ; flacons, brosses, peignes, éponges, verre et brosse à dents, serviettes, etc. À gauche, premier plan, une chaise avec, dessus, des vêtements d’homme pliés ; au- dessus, un fauteuil. Entre le fauteuil et la fenêtre, une patère à laquelle est suspendu un peignoir de femme ; par terre, une paire de mules de femme. À la cloison de droite, près du lavabo, portemanteau à trois champignons. Les deux portes du palier sont munies à l’intérieur de vraies serrures ouvrant et fermant à clé.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
JEAN, dans le cabinet de toilette, près du fauteuil, est en train de faire les bottines de son maître. Il tient une bottine à la main et la frotte avec une flanelle.
JEAN, tout en frottant
C’est épatant !… Le lendemain du soir où l’on a signé son contrat, ne pas être encore rentré à dix heures du matin ! C’est épatant ! Il pose la bottine qu’il tenait et prend l’autre qu’il frotte également. Moi, je ne pose pas pour la morale, mais quand on est fiancé on doit rentrer coucher chez soi… Il souffle sur la bottine pour la faire reluire. Ou alors on fait ce que je faisais… on couche avec sa future femme !…
Le Fleuriste, qui est monté pendant ce qui précède avec une corbeille de fleurs sur la tête, s’arrête sur le palier, regarde la porte de droite et celle de gauche, et va sonner à droite.
JEAN
Qui est-ce qui sonne ! Ca n’est pas monsieur, il a sa clé. Indiquant la porte au fond qui ouvre sur le couloir. Ah ! bien, si tu crois que je vais faire le tour pour t’ouvrir… Il ouvre la porte du cabinet qui donne sur le palier. Quoi ? qu’est-ce que c’est ?
LE FLEURISTE, de l’autre côté du palier, va à lui
Ah ! pardon !... le mariage Brugnot ?
JEAN, avec humeur
Eh ! c’est au-dessus, le mariage Brugnot ! au troisième !
LE FLEURISTE
Le concierge m’a dit au deuxième.
JEAN
Eh bien ! oui ! au-dessus de l’entresol.
LE FLEURISTE
Je vous demande pardon.
Jean referme la porte avec mauvaise humeur. Le Fleuriste monte au-dessus.
JEAN
C’est assommant ! C’est le sixième depuis ce matin pour le mariage Brugnot. Si ça continue, je mettrai un écriteau : "La mariée est au-dessus !"
SCÈNE II
JEAN, BOIS-D’ENGHIEN
Bois-d’Enghien en habit, sous son paletot, l’air défait, la chemise chiffonnée, la cravate mise de travers, paraît sur le palier.
BOIS-D’ENGHIEN
En voilà une nuit ! Il sonne à droite longuement.
JEAN
Allons, bon ! encore un pour le mariage Brugnot ! Ouvrant brusquement la porte du cabinet de toilette sur le palier et d’un air dur. C’est pas ici, c’est au-dessus !
BOIS-D’ENGHIEN
Hein ?
JEAN, reconnaissant Bois-d’Enghien
Monsieur ! Comment, c’est Monsieur !
BOIS-D’ENGHIEN, grincheux, entrant dans le cabinet, et gagnant le 1
Vous voyez bien que c’est moi !
JEAN
Oh ! Monsieur, dix heures du matin ! un lendemain de soirée de contrat ! Est-ce que c’est une heure pour rentrer ?
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Ah ! fichez-moi la paix !
JEAN
Oui, Monsieur !
BOIS-D’ENGHIEN, donnant à Jean son paletot et son chapeau
Non, je vous conseille de parler… vous à cause de qui j’ai dû passer ma nuit à l’hôtel !
JEAN
À l’hôtel, à cause de moi ?
BOIS-D’ENGHIEN
Absolument ! Si vous aviez été là quand je suis rentré cette nuit… Mais non, j’ai eu beau sonner, carillonner…
JEAN
Mais Monsieur n’avait donc pas sa clé !
BOIS-D’ENGHIEN
Mais si !… je l’avais bien emportée ; seulement je l’ai oubliée dans le dos de quelqu’un !
JEAN, allant accrocher le chapeau et le paletot à la patère de droite
Ah ! si Monsieur laisse sa clé n’importe où !
BOIS-D’ENGHIEN, enlevant son habit, son gilet, sa cravate et son faux col pendant ce qui suit
Est-ce que c’est ma faute !… D’abord pourquoi n’étiez-vous pas là ? Où étiez-vous ?
JEAN
Monsieur le demande ! Mais chez ma femme ! chez Mme Jean… C’était mon jour… Monsieur sait bien qu’il m’a autorisé une fois par semaine à honorer Mme Jean.
BOIS-D’ENGHIEN
Oui. Eh bien ! vous êtes embêtant avec Mme Jean.
JEAN, piqué
Embêtant… pour Monsieur !
BOIS-D’ENGHIEN
Naturellement, pour moi !
JEAN
Ah ! oui ! parce que pour Mme Jean…
BOIS-D’ENGHIEN, rageur
Qu’est-ce que ça me fait, Mme Jean. Je ne m’occupe que de moi là-dedans.
JEAN, narquois
Je le vois, Monsieur.
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Je vous demande un peu ce qu’elle a de si attrayant, Mme Jean !
JEAN
Monsieur me dispensera de lui donner des détails… Je dirai seulement à Monsieur que je n’ai pas encore de petits Jean, et comme ce n’est pas Monsieur qui m’en donnera… ni personne…
BOIS-D’ENGHIEN
Allons, c’est bon… Et tenez, au lieu de tenir des propos inutiles et pendant que j’y pense, à cette clé, vous allez me faire le plaisir d’aller toute de suite…
JEAN, sans attendre la fin de la phrase
… La réclamer, oui, Monsieur.
BOIS-D’ENGHIEN, l’arrêtant
Mais non ! mais non ! Attendez donc ! Je la laisse où elle est !… Mais d’aller chercher un serrurier pour qu’il me mette une autre serrure à laquelle mes anciennes clés ne pourront pas aller.
JEAN
Ah ! bon, oui, Monsieur. Il remonte pour sortir par le fond.
BOIS-D’ENGHIEN, lui indiquant la porte du palier
Non, tenez, passez par là… ce sera plus vite fait.
JEAN
Bien, Monsieur. Monsieur a là tout ce qu’il faut pour se changer.
BOIS-D’ENGHIEN
Bon, bon, faites vite !
Jean sort, sans la fermer, par la porte donnant sur le palier et descend.
SCÈNE III
BOIS-D’ENGHIEN, s’asseyant sur le fauteuil et enlevant son pantalon
Ah ! je m’en souviendrai de la nuit du 16 avril 1893 ! Elle doit être contente de son ouvrage, Lucette… Un scandale épouvantable ; moi, expulsé de la maison ; mon mariage fichu… Elle doit être contente. Oh ! mais si elle croit qu’elle l’emportera en paradis. Il est en caleçon et va à sa toilette dont il fait couler le robinet pour remplir sa cuvette. Et par-dessus le marché, cette nuit, dans cet hôtel… en habit… sans linge, sans rien de ce qu’il faut pour la toilette… J’ai dû coucher avec ma chemise de jour ! Ah ! je m’en souviendrai !
Il se plonge la tête dans sa cuvette et se débarbouille. Le monsieur et la dame paraissent sur le palier. Le monsieur va pour monter plus haut.
LA DAME, indiquant la porte entrebâillée
Mais non, mon ami, ça doit être là.
LE MONSIEUR
Tu crois ?
LA DAME
Mais oui, tu vois la porte est entrebâillée comme ça se fait les jours de cérémonie !
LE MONSIEUR
Ah ! je veux bien. Il entre carrément, suivi de sa femme, chez Bois-d’Enghien. Il gagne le 1. C’est drôle, tu crois que c’est là… ?
BOIS-D’ENGHIEN, du fond, la figure ruisselante d’eau et son éponge à la main
Eh bien ! qu’est-ce que vous demandez ?
LE MONSIEUR ET LA DAME, ensemble
Oh ! La dame passe à l’extrême gauche.
LE MONSIEUR
Oh ! pardon !
LA DAME
Un homme déshabillé !
BOIS-D’ENGHIEN
Qu’est-ce que vous voulez ?
LE MONSIEUR, interloqué
Le mariage Brugnot, ça n’est pas ici ?
BOIS-D’ENGHIEN
Mais vous le voyez bien que ce n’est pas ici… c’est au-dessus… En voilà des façons d’entrer quand je fais ma toilette.
LA DAME, passant au 3
Aussi, Monsieur, on ferme sa porte quand on est dans cette tenue.
BOIS-D’ENGHIEN
Non, mais c’est ça, attrapez-moi encore ! Je ne vous ai pas prié d’entrer ! ce n’est pas "entrée libre" ici… Allez-vous-en, voyons ! Allez-vous-en !
Il leur ferme la porte au nez.
LE MONSIEUR
Quel butor !
BOIS-D’ENGHIEN, s’essuyant la figure
Non, elle est bonne encore celle-là !…
LE MONSIEUR, montant à la suite de sa femme
Mais tu vois ! Je savais bien que c’était au-dessus.
LA DAME
Qu’est-ce que tu veux, mamour, on peut se tromper.
Ils disparaissent.
BOIS-D’ENGHIEN
Il ne manque plus que de faire le métier de concierge ici ! Aussi c’est la faute à cet imbécile de Jean qui ne ferme pas sa porte en s’en allant.
SCÈNE IV
BOIS-D’ENGHIEN, BOUZIN
Bouzin venant du bas, arrive sur le palier et va vers la porte de droite.
BOUZIN
Bois-d’Enghien… au deuxième ! C’est ici ! Il sonne à droite.
BOIS-D’ENGHIEN, qui a versé de l’eau dans son verre de toilette et s’apprête à se laver les dents
Allons, bon ! On sonne, et Jean qui n’est pas là. Qui est-ce qui peut venir à cette heure-ci ! Tant pis ! On attendra !
BOUZIN
Ah ! çà ! il n’y a donc personne ! Il ressonne.
BOIS-D’ENGHIEN
Encore !… Je ne peux pourtant pas aller ouvrir dans ce costume !
BOUZIN, s’impatientant
Eh bien ! voyons ! Il sonne longuement.
BOIS-D’ENGHIEN, entr’ouvrant sa porte et passant la tête tout en dissimulant son corps derrière le battant de la porte
Quoi ? Qu’est-ce que c’est ?
BOUZIN, traversant le palier
Ah ! Monsieur Bois-d’Enghien, c’est moi !
BOIS-D’ENGHIEN
Vous ! Qu’est-ce que vous voulez ? Je ne suis pas visible ! Il veut refermer sa porte.
BOUZIN, l’empêchant de fermer
Ce ne sera pas long, Monsieur. C’est Me Lantery qui m’envoie…
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Mais non, voyons ! Je m’habille !…
BOUZIN, même jeu
Oh ! moi, Monsieur, ça n’a pas d’importance.
BOIS-D’ENGHIEN
Après tout, comme vous voudrez… Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Bouzin entre dans le cabinet de toilette dont Bois-d’Enghien referme la porte.
BOUZIN
Eh bien ! voilà ! C’est Me Lantery qui m’a chargé de vous remettre cet exemplaire de votre contrat. Il tire un contrat plié de sa poche.
BOIS-D’ENGHIEN
De mon contrat ! Ah ! bien ! il tombe bien ! il est joli mon contrat ! Vous pouvez le déchirer, mon contrat !
BOUZIN
Comment ?
BOIS-D’ENGHIEN
Mais d’où arrivez-vous ? Vous ne savez donc pas qu’il est rompu, mon mariage ? Et tenez ! Mettant sa brosse à dents dans sa bouche et l’y maintenant par la pression de ses mâchoires, tandis qu’il prend le contrat des mains de Bouzin. Voilà ce que j’en fais de votre contrat ! Il le déchire et en jette les morceaux.
BOUZIN
Oh ! Eh bien ! et moi qui étais chargé de vous remettre la note des frais et honoraires.
BOIS-D’ENGHIEN, avec un rire amer, pendant que Bouzin ramasse les morceaux du contrat
Ah ! ah ! ah ! la note des frais, Ah ! ah ! ah ! la note des honoraires ! Ah ! il en a de bonnes ! tout est rompu et il faudrait encore que ça me coûtât de l’argent. Ah ! non !
BOUZIN
Cependant…
Pendant ce qui précède, le général, avec une figure où se dissimule mal une colère contenue, surgit de l’escalier et sonne à droite.
BOIS-D’ENGHIEN
Allons bon !… Qui est-ce qui vient là encore ?
BOUZIN
Pardon, mais…
BOIS-D’ENGHIEN
Oui, oui, tout à l’heure ! Tenez, voulez-vous me rendre un service… je n’ai personne pour ouvrir, voulez-vous y aller ?
BOUZIN
Volontiers ! Il fait mine d’aller à la porte du palier.
BOIS-D’ENGHIEN, l’arrêtant et lui indiquant la porte du fond
Non. Tenez, par là… Vous suivez le couloir et à droite… Vous m’excuserez et vous direz que je ne puis recevoir.
BOUZIN
Parfait. Il sort par le fond.
SCÈNE V
BOIS-D’ENGHIEN, LE GÉNÉRAL, BOUZIN, PUIS LE FLEURISTE
Le général ressonne.
BOIS-D’ENGHIEN
Qu’est-ce qu’on a donc à sonner comme ça, ce matin ?
LE GÉNÉRAL, furieux
Caray ! Me van hacer esperar toda la vida ? Il sonne longuement avec colère.
BOIS-D’ENGHIEN, riant
Oh ! oh ! on s’impatiente !
VOIX DE BOUZIN, à droite
Voilà, voilà !
LE GÉNÉRAL, prenant du champ en gagnant à reculons le milieu du palier
Eh bienne ! voyons !
Bouzin ouvre la porte.
BOUZIN, qui a fait deux pas sur le palier, reconnaissant le général
Ciel ! le Canaque ! Il esquisse une volte-face rapide, se sauve éperdu et ferme brusquement la porte au nez du général.
LE GÉNÉRAL, furieux
Boussin ! Quel il a dit ? La Canaque ? Veux-tu ouvrir ? Boussin ! Veux-tu ouvrir ? Il sonne et frappe à coups redoublés sur la porte.
BOIS-D’ENGHIEN, au bruit que fait le général, ouvrant sa porte qui donne sur le palier et passant la tête, tout en se cachant derrière le battant de la porte
Eh bien ! qui est-ce qui fait ce tapage ?… Le Général ?
LE GÉNÉRAL, entrant comme une bombe chez Bois-d’Enghien, qu’il bouscule au passage
Vous ! c’est vous ! Bueno ! Tout à l’heure, vous ! Boussin il est ici ?
BOIS-D’ENGHIEN
Mais oui, quoi ?
LE GÉNÉRAL
Il m’a nommé "la Canaque" ! Boussin ! "la Canaque" ! Il a gagné l’extrême gauche, n° 1.
BOUZIN, affolé, paraissant au fond
Monsieur, c’est le géné… Reconnaissant le général. Sapristi, encore lui ! Il referme brusquement la porte et disparaît comme un fou.
LE GÉNÉRAL
Loui ! Attends, Boussin ! Attends, Boussin !
BOIS-D’ENGHIEN, essayant de s’interposer
Voyons ! voyons !
LE GÉNÉRAL
Laissez-moi ! Tout à l’heure, vous ! Il repousse Bois-d’Enghien et se précipite par le fond à la poursuite de Bouzin.
BOIS-D’ENGHIEN
Non, mais c’est ça, ils viennent se dévorer chez moi, à présent ! Il ouvre la porte donnant sur le palier pour voir, toujours derrière son battant de porte, ce qui va se passer.
BOUZIN, apparaissant par la porte donnant de droite, qu’il referme brusquement, s’élance dans l’escalier en passant devant Bois-d’Enghien sans s’arrêter
Ne lui dites pas que je monte ! Ne lui dites pas que je monte !
BOIS-D’ENGHIEN, riant
Non !
Bouzin se cogne dans le fleuriste qui, pendant ce qui précède, est descendu d’un pas pressé.
LE FLEURISTE
Faites donc attention !
Le Fleuriste et Bouzin disparaissent, le premier descendant, le second montant.
LE GÉNÉRAL, surgissant de droite
Où il est Boussin ? Où il est ?
BOIS-D’ENGHIEN, derrière son battant
Tenez, il descend ! il descend !
LE GÉNÉRAL, se penchant au-dessus de la rampe
Oui, yo le vois !… Se précipitant dans l’escalier qu’il descend quatre à quatre. Attends, Boussin ! Attends, Boussin ! Ah ! yo souis une Canaque ! Il disparaît.
BOIS-D’ENGHIEN, pendant que Bouzin apparaît effondré sur la rampe de l’escalier
Oui, cours après ! tu auras de la chance si tu le rattrapes !
SCÈNE VI
BOIS-D’ENGHIEN, BOUZIN, PUIS LUCETTE
BOUZIN, redescendant, tout défait, après s’être assuré, en jetant un regard par-dessus la rampe, qu’il n’y a plus de danger
Il est parti ?
BOIS-D’ENGHIEN, sur le pas de sa porte, riant
Oui, oui, il est en train de courir après vous !
BOUZIN, entrant chez Bois-d’Enghien et se laissant tomber sur le fauteuil
Oh ! là, mon Dieu !
BOIS-D’ENGHIEN, qui a fermé sa porte
Eh bien ! j’espère que vous en avez piqué, une course !
BOUZIN
Ah ! ne m’en parlez pas !… Mais qu’est-ce qu’il a après moi, ce sauvage ? Qu’est-ce qu’il a ? Est-ce que je suis voué à cette chasse à courre chaque fois que je le rencontrerai… Enfin, qu’est-ce qu’il me reproche ? Il ne vous l’a pas dit ?
BOIS-D’ENGHIEN, avec un sérieux comique
Il vous reproche d’être l’amant de Lucette Gautier.
BOUZIN, se levant et protestant hautement
Moi ? mais c’est faux ! Mais dites-lui que c’est faux ! Jamais, vous m’entendez, jamais, il n’y a rien eu entre Mlle Gautier et moi ! Se méprenant sur le sourire railleur de Bois-d’Enghien. Je vous en donne ma parole d’honneur !
BOIS-D’ENGHIEN, avec une conviction jouée
Non ?
BOUZIN, appuyant
Jamais ! J’ignore si Mlle Gautier a un sentiment pour moi, elle ne me l’a jamais dit, en tout cas… je sais très bien que de mon côté… aussi, si c’est Mlle Gautier qui a été raconter… Eh bien, j’ai le regret de le dire : elle se vante !… Suppliant. Oh ! je vous en prie, ça ne peut pas durer, cette situation-là ! Voyez le général, expliquez-lui… et faites cesser ce malentendu dont les conséquences deviennent menaçantes pour moi.
BOIS-D’ENGHIEN
C’est bien, je lui parlerai !
Lucette paraît, venant du dessous.
LUCETTE, s’arrête sur le palier, reprend un instant sa respiration puis, se décidant, va sonner à droite.
Ah ! le premier choc va être dur !
BOIS-D’ENGHIEN, au son du timbre électrique
Encore !… La figure de Bouzin exprime un sentiment d’épouvante. Ah ! Bouzin, je vous en prie, voulez-vous aller ouvrir… ?
BOUZIN, mettant le fauteuil entre lui et la porte
Moi ! Oh ! non, non, je n’ouvre plus, je n’ouvre plus !…
BOIS-D’ENGHIEN
Comment ?
BOUZIN
Oh ! non ça n’aurait qu’à être un nouveau général !
Lucette ressonne.
BOIS-D’ENGHIEN, montrant sa tenue
Voyons ! je ne peux pourtant pas aller ouvrir comme ça !
LUCETTE, à part
Il doit se douter que c’est moi ! Il n’ouvre pas ! Eh ! je suis bête… j’ai la clé de son cabinet de toilette que j’ai retrouvée dans mon dos… Elle prend la clé dans sa poche et traverse le théâtre.
BOIS-D’ENGHIEN, essayant de persuader Bouzin
Allons, Bouzin ?
BOUZIN, décidé à ne pas bouger
Non ! non ! non ! non !
Lucette introduit la clef dans la serrure de la porte de gauche.
BOIS-D’ENGHIEN, entendant le bruit de la clé dans la serrure
Eh bien ! Qu’est-ce que c’est ? La porte s’ouvre. Qui est là ?
LUCETTE, entrant, et avec une froide résolution
C’est moi !
BOUZIN
Lucette Gautier !
BOIS-D’ENGHIEN, passant à l’extrême gauche
Toi ?… Vous ?
LUCETTE, même jeu
Oui, moi !
BOIS-D’ENGHIEN
Ah bien ! par exemple, c’est de l’aplomb !
LUCETTE, bien nettement
J’ai à te parler.
BOUZIN, un peu au fond
À moi ?
LUCETTE, haussant les épaules
Eh ! non ! À Bois-d’Enghien. À toi ! À Bouzin. Laissez-nous, Monsieur Bouzin.
BOIS-D’ENGHIEN, le prenant de haut
Inutile ! Vous n’avez rien à me dire qui ne puisse être dit devant un tiers.
LUCETTE, autoritaire, scandant chaque syllabe
J’ai à te parler… À Bouzin. Laissez-nous, Monsieur Bouzin !
BOIS-D’ENGHIEN, avec une condescendance dédaigneuse
Soit !… Veuillez m’attendre à côté, Bouzin, je vous appellerai quand… Madame aura fini !
BOUZIN
Bien ! Il remonte jusqu’à la porte du fond, puis, à part, au moment de sortir. Est-ce qu’elle m’aurait suivi ? Il sort.
BOIS-D’ENGHIEN, avec une colère contenue
Et maintenant, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que vous voulez ?
LUCETTE
J’étais venue… Intimidée par le regard dur de Bois-d’Enghien. pour te rapporter ta clé.
BOIS-D’ENGHIEN
C’est très bien, posez-la là !… Elle pose la clé sur la toilette. Je suppose que vous n’avez rien d’autre à me dire ?
LUCETTE
Si ! Avec expansion, se jetant à son cou. J’ai à te dire que je t’aime.
BOIS-D’ENGHIEN, se dégageant
Oh ! non ! pas de ça, Madame ! c’est fini ces plaisanteries-là !
LUCETTE
Oh !
BOIS-D’ENGHIEN
J’ai pu être bête pendant longtemps, mais il y a limite à tout. Ah ! vous avez cru que ça se passerait comme ça, que vous pourriez briser mon mariage en me ridiculisant par un éclat grotesque et qu’il vous suffirait de revenir et de me dire : "Je t’aime" pour qu’aussitôt tout fût oublié et que je reprisse ma chaîne ?
LUCETTE, passant au n° 1, avec amertume
Sa chaîne !
BOIS-D’ENGHIEN
Oui… Eh bien ! vous vous êtes trompée !… Ah ! vous m’aimez !… Eh bien ! je m’en fiche que vous m’aimiez ! J’en ai par-dessus la tête de votre amour, et la preuve, tenez ! Il ouvre la porte. La porte est ouverte, vous pouvez la prendre.
LUCETTE, avec une légitime indignation
Tu me chasses ! moi ! moi !
BOIS-D’ENGHIEN
Ah !… Et puis, pas d’histoires, hein ? Allez-vous en !… que ce soit fini, allez-vous-en !…
LUCETTE
Ah ! c’est ainsi ? C’est bien ! Tu n’auras pas besoin de me le dire deux fois ! Elle sort.
Bois-d’Enghien ferme la porte sur elle, mais Lucette qui est revenue sur ses pas, arrêtant le battant au moment où la porte va se refermer, et rentrant dans le cabinet de toilette.
LUCETTE
Mais, prends garde ! Si tu me laisses franchir le seuil de cette porte, tu ne me reverras jamais !
BOIS-D’ENGHIEN
Marché conclu !
LUCETTE
Bon ! Même jeu que précédemment. Sortie de Lucette et rentrée au moment où Bois-d’Enghien referme la porte. Mais réfléchis-y bien !
BOIS-D’ENGHIEN, à part
Oh ! le fil à la patte !
LUCETTE
Si tu me laisses franchir...
BOIS-D’ENGHIEN
Oui, oui, oui, c’est entendu !
LUCETTE
C’est très bien !… Elle sort. Bois-d’Enghien referme brusquement la porte sur elle. Lucette se retournant dans l’intention de rentrer comme précédemment. Mais tu sais… Trouvant la porte close. Fernand, veux-tu m’ouvrir ! Fernand, écoute-moi !
BOIS-D’ENGHIEN, de sa chambre
Non !
LUCETTE, à travers la porte
Fernand, réfléchis bien à ce que tu fais… Tu sais, c’est pour toujours !
BOIS-D’ENGHIEN
Oh ! oui, pour toujours ! oh ! oui, pour toujours !
LUCETTE, allant s’abattre sur la banquette
Oh ! ingrat ! sans cœur !
BOIS-D’ENGHIEN, qui, pendant ce qui précède, est allé décrocher le peignoir de la patère, le mettant en boule, et, après avoir ouvert la porte, le jetant aux pieds de Lucette
Et tiens, ton peignoir ! Il referme brusquement la porte et court chercher les mules de Lucette.
LUCETTE, indignée
Oh !
BOIS-D’ENGHIEN, rouvrant la porte
Tiens, tes mules ! Il referme la porte.
LUCETTE, même jeu
Oh !… À travers la porte, à Bois-d’Enghien. Ah ! c’est comme ça ! Eh bien ! tant pis pour toi, tu pourras dire que c’est toi qui m’auras poussée à cette extrémité.
BOIS-D’ENGHIEN
Hein ?
LUCETTE, tirant de sa poche le pistolet du deuxième acte
Tu sais, mon pistolet ? Eh bien ! je vais me tuer !
BOIS-D’ENGHIEN, se précipitant au dehors, la porte reste grande ouverte
Te tuer ! te tuer ! Se jetant sur Lucette. Veux-tu me donner ça !
LUCETTE, se débattant
Jamais de la vie !
BOIS-D’ENGHIEN, essayant de lui arracher le pistolet
Veux-tu me donner cela ? Au public, tout en lui tenant le bras au bout duquel est le pistolet. Oh ! ce pistolet ! je le trouverai donc toujours entre nous ?
LUCETTE, même jeu
Veux-tu me laisser !
BOIS-D’ENGHIEN
Allons ! allons ! donne-moi ça !
LUCETTE
Non !
BOIS-D’ENGHIEN
Si ! Il a saisi le pistolet par le canon, Lucette le tire par la crosse, ce qui fait sortir l’éventail de sa gaine. Restant avec le pistolet en main, l’éventail sorti. Hein ?
LUCETTE
Oh !
BOIS-D’ENGHIEN
Un éventail !
LUCETTE, furieuse, trépignant de rage
Tu sais, Fernand, tu sais…
BOIS-D’ENGHIEN, avec un rire sarcastique
Ah ! ah ! ah ! voilà avec quoi elle se tue, un accessoire de théâtre !
LUCETTE, même jeu
Tu sais, Fernand, tu sais…
BOIS-D’ENGHIEN
Ah ! ah ! ah ! c’est avec ça qu’elle se tue !… Va donc… cabotine !
LUCETTE, au comble de la colère
Tu ne me reverras jamais ! Elle disparaît dans l’escalier.
BOIS-D’ENGHIEN
C’est ça, va donc… Posant l’éventail sur la banquette et prenant la robe de chambre et les mules. Tu oublies ton peignoir !… Il le lui jette par-dessus la rampe, dans la cage de l’escalier. et tes mules ! Même jeu.
VOIX DE LUCETTE
Oh !…
BOIS-D’ENGHIEN, reprenant l’éventail sur la banquette
Ah ! là ! là !… Et dire que j’ai été assez bête pour donner dans ses suicides !… Avec un éventail ! Ah ! là ! là ! Il a rentré l’éventail dans le canon et posé le pistolet sur le siège de droite. Enfin, j’aurai la paix maintenant. Il est à l’extrême droite et va pour rentrer chez lui ; à ce moment, la fenêtre de son cabinet de toilette s’ouvre brusquement, un courant d’air s’établit et la porte se referme violemment. Il s’est précipité pour l’empêcher, mais il arrive juste à temps pour recevoir la porte sur le nez. Oh ! allons bon ! ma porte qui s’est fermée !… Appelant et frappant à la porte. Ouvrez ! ouvrez !… Ah ! mon Dieu… Personne ! ma clé qui est sur la toilette… et Jean qui est dehors… Ne sachant où donner de la tête. Mais je ne peux pas rester sur le palier dans cette tenue !… Que faire ?… mon Dieu ! que faire ? Appelant dans la cage de l’escalier. Concierge, concierge !
BOUZIN, après avoir frappé à la porte du fond du cabinet de toilette, passant timidement la tête
Vous ne m’avez pas oublié, Monsieur de Bois-d’Enghien ?… Hein ? personne… Comment, il est parti ? Voyant la fenêtre ouverte, il la referme.
BOIS-D’ENGHIEN, effondré sur la banquette
Ah ! mon Dieu !... Et dire qu’il y a une noce dans la maison !
BOUZIN, à part, sortant du cabinet et refermant la porte du fond derrière lui
Ma foi, je n’ai qu’une chose à faire, je reviendrai. Il se dirige pour sortir vers la porte sur le palier.
BOIS-D’ENGHIEN
Oh ! si je sonnais... Bouzin entendrait peut-être. Il va à droite et sonne sans interruption.
BOUZIN, qui avait déjà la main sur le bouton de la porte, immédiatement pétrifié
Mon Dieu ! ça doit être encore le général... et je suis seul ! Il se sauve par le fond pour se réfugier dans le cabinet.
BOIS-D’ENGHIEN, continuant de sonner
Non, non, il ne viendra pas !... Parbleu, il entend ! mais il n’osera pas ouvrir... Ah ! bien, je suis bien, moi, je suis bien ! Se penchant au-dessus de la rampe. Concierge ! concierge !... Brusquement. Ah ! mon Dieu ! quelqu’un qui monte ! Il se précipite dans l’escalier qui monte aux étages supérieurs, il disparaît un instant ; il reparaît presque aussitôt, absolument affolé. Toute la noce... toute la noce qui descend !... Je suis cerné !... je suis cerné !... Il se fait tout petit dans l’embrasure de la porte de droite.
SCÈNE VII
BOIS-D’ENGHIEN, LA NOCE, LE GÉNÉRAL, PUIS UN MONSIEUR
La noce descend du dessus. Tout le monde parle à la fois.
LE BEAU-PÈRE
Dépêchons-nous !
LA MARIÉE
Mais nous avons le temps !
LE GENDRE
La mairie, c’est à onze heures ! Etc., etc.
TOUS, apercevant Bois-d’Enghien
Oh !
BOIS-D’ENGHIEN, essayant de se donner une contenance : galamment à la mariée
Madame, tous mes vœux de bonheur !
TOUS, levant de grands bras
Quelle horreur !
LE BEAU-PÈRE
Un homme en caleçon !
LE GENDRE
Il faut se plaindre !
LA BELLE-MÈRE
Il faut avertir le concierge !
BOIS-D’ENGHIEN, décrivant un demi-cercle en faisant force courbettes. Il se trouve ainsi avoir gagné la gauche du palier
Mesdames, Messieurs !
Pendant ce temps, Le Gendre et la Belle-mère sont redescendus, ainsi que la Mariée. Le Beau-père est resté en arrière, laissant le champ libre au Général qui, pendant la bousculade, est arrivé sur le palier. Bois-d’Enghien, en faisant ses courbettes, se trouve nez à nez avec lui.
BOIS-D’ENGHIEN
Hein ? le Général ! Il veut remonter.
LE GÉNÉRAL, l’arrêtant
Bodégué, yo vous tiens !... Où allez-vous ?
BOIS-D’ENGHIEN
Mais, sacristi, voyons… Se penchant par-dessus la rampe en apercevant quelqu’un qui monte. Oh ! quelqu’un ! Il se précipite dans l’escalier et gagne les dessus.
LE GÉNÉRAL
Eh bien ! où l’y va ! où l’y va ? Montant trois marches et appelant. Bodégué ! Bodégué !
BOIS-D’ENGHIEN, de l’étage supérieur
Oui, tout à l’heure ! tout à l’heure !
LE GÉNÉRAL
Mais il est fol !
Un monsieur apparaît sur le palier, salue le général en passant et gagne l’étage supérieur. Le Général rend le salut.
LE GÉNÉRAL
Buenos dias !… quel il fait là-haut ?… Bodégué !… Bueno Bodégué… Bodégué ! Appelant avec le cri des ramoneurs. Eh ! Boo-dégué !
VOIX DE BOIS-D’ENGHIEN, dans les dessus, avec le même cri
Eh !
LE GÉNÉRAL
Eh ! bienne, vénze !
BOIS-D’ENGHIEN, reparaissant
Eh bien ! voilà, mon Dieu, voilà !
LE GÉNÉRAL, redescendant
Bueno… que vous l’avez, qué vous filez comme oun lapen ?
BOIS-D’ENGHIEN, sur le palier
Je ne peux pourtant pas me montrer dans cette tenue quand il y a des gens qui montent… Secouant sa porte qui résiste. Oh ! cette porte ! vous n’auriez pas un passe-partout sur vous, n’importe quoi, un rossignol ?
LE GÉNÉRAL, qui ne comprend pas
Oun oisseau ?
BOIS-D’ENGHIEN, haussant les épaules
Ah ! "oun oisseau" ! Revenant à la question. Enfin quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?… Qu'est-ce que vous voulez ?
LE GÉNÉRAL
Qué yo l’ai ! yo l’ai qué yo vous l’ai disse hier, yo l’étais vénu qué yo vous tue !
BOIS-D’ENGHIEN, furieux
Encore !… Ah ! zut !
LE GÉNÉRAL, furieux et avec panache
Bodégué ! yo souis à vos ordres !
BOIS-D’ENGHIEN
Oui ? Eh bien ! allez donc me chercher un pantalon.
LE GÉNÉRAL, bondissant
Oun pantalon, moi ! Il change de ton. Oh ! yo vous prie qué vous né fait pas le suzeptique.
BOIS-D’ENGHIEN, qui ne comprend pas
Quoi ?
LE GÉNÉRAL
Yo dis : qué vous ne fait pas le squeptique.
BOIS-D’ENGHIEN, comprenant
Ah ? le sceptique. Haussant les épaules. "Le squeptique". Qu’est-ce que ça veut dire le squeptique ? Parlez donc français au moins : s, c, é, ça ne fait pas squé, ça fait cé. On dit : "le sceptique", pas "le squeptique."
LE GÉNÉRAL, sur le même ton
Bueno, il m’est égal, squeptique, sceptique, c’est le même.
BOIS-D’ENGHIEN, furieux
Oui. Eh bien ! c’est bon !… finissons-en… Vous voulez me tuer ?
LE GÉNÉRAL
Non !
BOIS-D’ENGHIEN
Comment, non ?
LE GÉNÉRAL
Yo l’étais venu pour !… Mais maintenant yo ne vous toue plouss !
BOIS-D’ENGHIEN
Ah ? Eh bien ! tant mieux !
LE GÉNÉRAL, avec un soupir de résignation
Non, porqué yo viens de voir Loucette Gautier qu’il est en bas !
BOIS-D’ENGHIEN
Ah ?
LE GÉNÉRAL
Il m’a dit oun chose… qu’elle m’embête, mais que yo n’ai pas le choix… Il m’a dit : yo no serai la votre que si Bodégué il veut encore être le mienne !
BOIS-D’ENGHIEN, reculant
Hein ?…
LE GÉNÉRAL
Voilà !… Il m’est dour, allez ! surtout quand yo pense à la sandale d’hier !
BOIS-D’ENGHIEN
La sandale ? Qu’est-ce que c’est que la "sandale" ?
LE GÉNÉRAL
Eh ! la sandale qué vous l’avez fait Loucette et vous chez Madame Duvercher.
BOIS-D’ENGHIEN
Ah ! "le scandale", vous voulez dire ! Vous dites la "sandale", s, c, a, ça fait sca, ça ne fait pas sa !
LE GÉNÉRAL, le prenant de haut
Bodigué ! est c’qué tou té foutes de moi ? Tout à l’heure yo l’ai dit "squeptique", vous disse "sceptique" ! bueno. Maintenant yo dis "sandale", vous dis "scandale"… Menaçant. Bodégué !
BOIS-D’ENGHIEN, sur le même ton
Général ?
LE GÉNÉRAL
Prenez garde !
BOIS-D’ENGHIEN
Et à quoi donc ?
LE GÉNÉRAL, se calmant subitement
Bueno ! yo vous disse maintenant vous allez raccommoder avé Loucette.
BOIS-D’ENGHIEN
Moi ? Se penchant à l’oreille du général comme pour lui faire une confidence, et très haut. Jamais de la vie !
LE GÉNÉRAL
Non ?… Alors yo revoutoue !
BOIS-D’ENGHIEN, descendant à gauche
Eh bien ! c’est ça, remeteuz-moi ! Revenant au général. Mais, sacristi ! il faudrait s’entendre, cependant ! Tout à l’heure, c’était parce que j’étais avec Lucette ; maintenant, c’est parce que je ne suis plus avec elle ! Qu’est-ce que vous voulez, à la fin ?
LE GÉNÉRAL
Qué yo veux ?… Tou es bête.
BOIS-D’ENGHIEN
Hein ?
LE GÉNÉRAL
Yo veux que Loucette il soit à moi.
BOIS-D’ENGHIEN
Eh bien ! oui, à toi, mais pas à moi. Eh bien ! il y a un moyen tout trouvé.
LE GÉNÉRAL
Vrai ? Ah ! Bodégué, vous l’est oun ami !
BOIS-D’ENGHIEN
Tu vas aller… ça t’est égal que je te tutoie.
LE GÉNÉRAL
Yo vous prie !
BOIS-D’ENGHIEN
Vous allez dire à Lucette que vous m’avez vu et que je refuse tout rapprochement.
LE GÉNÉRAL
Porqué ?
BOIS-D’ENGHIEN, haussant les épaules, au public
"Porqué" Au général. Eh bien ! "porqué" à cause de son vice de constitution.
LE GÉNÉRAL
Hein ?
BOIS-D’ENGHIEN, à l’oreille du général
Un vice de constitution qui n’est appréciable que dans la plus stricte intimité.
LE GÉNÉRAL, à pleine voix
Il a oun vice dans la constitution, Loucette ?
BOIS-D’ENGHIEN
Elle ?… Pas du tout.
LE GÉNÉRAL, qui ne comprend pas
Bueno ?
BOIS-D’ENGHIEN
Eh bien ! justement ! Elle est femme !... Elle a encore plus d’amour-propre que d’amour... et quand vous lui aurez dit... Je la connais, la vanité... elle est à vous !...
LE GÉNÉRAL, enchanté
Oh ! yo comprends !... Ah ! Bodégué !... Fernand !... Gracias, gracias !... Muchas gracias !
BOIS-D’ENGHIEN
Allez ! allez ! c’est bon !
LE GÉNÉRAL
Yo cours !... Adieu ! Fernand ! Adieu ! et una buena santé ! Et pouis, tou sais : yo no to toue plus ! Il s’en va en courant.
BOIS-D’ENGHIEN
C’est ça ! c’est ça ! Ni moi non plus ! Il le regarde partir.
SCÈNE VIII
BOIS-D’ENGHIEN, BOUZIN
BOUZIN, paraissant au fond à gauche
Je n’entends plus de bruit… ma foi, je ne vais pas coucher là !
BOIS-D’ENGHIEN
En voilà un raseur avec son occidentanie ! Voyant Bouzin qui sort de gauche sur le palier, vivement, en se précipitant. Ne fermez pas !
BOUZIN, qui avait déjà fait le mouvement de fermer la porte, ne peut réprimer ce mouvement à temps, et la porte se referme
Oh !
BOIS-D’ENGHIEN, contre la porte
Ah ! que le diable vous emporte !... Et je vous crie encore : ne fermez pas !
BOUZIN
Qu’est-ce que vous voulez ?... ça a été plus vite que ma volonté.
BOIS-D’ENGHIEN, passant au n° 2
C’est agréable, me voilà encore à la porte de chez moi !
BOUZIN, riant
Mais qu’est-ce que vous faites dans cette tenue sur le palier ?
BOIS-D’ENGHIEN
Ce que j’y fais !... Si vous croyez que c’est pour mon plaisir...
BOUZIN
Ah ! ah ! c’est amusant !
BOIS-D’ENGHIEN, furieux
Vous trouvez, vous ?... Parbleu ! Ce n’est pas étonnant, vous êtes habillé, vous ! Il s’assied sur le siège de droite, sans voir qu’il y a un pistolet dessus. Se relevant aussitôt. Oh ! Voyant le pistolet ; à part. Oh ! quelle idée ! Il ramasse le pistolet et, le cachant derrière son dos, il va à Bouzin, et, très aimablement. Bouzin !
BOUZIN, souriant
Monsieur Bois-d’Enghien ?
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Bouzin, vous allez me rendre un grand service !
BOUZIN, même jeu
Moi, Monsieur Bois-d’Enghien ?
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Donnez-moi votre pantalon.
BOUZIN, riant
Hein ?… Oh ! Vous êtes fou !
BOIS-D’ENGHIEN, changeant de ton et marchant sur lui
Oui, je suis fou ! Vous l’avez dit, je suis fou ! Donnez-moi votre pantalon ! Il braque son revolver sur Bouzin.
BOUZIN, terrifié et venant s’acculer à l’extrémité de la cloison de séparation
Oh ! mon Dieu ! Monsieur Bois-d’Enghien, je vous en supplie !
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Donnez-moi, votre pantalon !
BOUZIN
Grâce, Monsieur Bois-d’Enghien, grâce !
BOIS-D’ENGHIEN
Allons, vite ! votre pantalon ! ou je fais feu !
BOUZIN
Oui, Monsieur Bois-d’Enghien… terrifié, il défait son pantalon en s’adossant à la cloison. Oh ! mon Dieu ! quelle situation ! Moi, en caleçon, dans l’escalier d’une maison étrangère !
BOIS-D’ENGHIEN
Allons ! allons, dépêchons-nous !
BOUZIN
Voilà, voilà, Monsieur Bois-d’Enghien ! Il lui donne son pantalon.
BOIS-D’ENGHIEN, prenant le pantalon
Merci !… Votre veste, à présent ! Il braque à nouveau son pistolet.
BOUZIN, navré
Hein ?… Mais, Monsieur, qu’est-ce qui me restera ?
BOIS-D’ENGHIEN
Il vous restera votre gilet…. Allons, vite, votre veste !
BOUZIN, donnant sa veste
Oui, Monsieur Bois-d’Enghien, Oui !
BOIS-D’ENGHIEN
Merci ! Il va s’asseoir sur la banquette pour enfiler le pantalon.
BOUZIN, piteux contre la cloison, tenant son chapeau des deux mains contre son ventre pour dissimuler sa honte
Oh ! pourquoi ai-je mis les pieds ici !
Bois-d’Enghien, pendant ce temps, est allé s’asseoir sur la banquette, avec les vêtements, a posé son pistolet à sa droite et enfile le pantalon de Bouzin. Une fois les deux jambes passées, il se lève et va à droite achever de se boutonner, en tournant le dos aux spectateurs. Bouzin, apercevant le pistolet déposé par Bois-d’Enghien sur la banquette, sa figure s’éclaire et, mettant son chapeau, il s’en empare à pas de loup.
BOUZIN, à part, après avoir assuré son chapeau d’une petite tape de la main, il s’avance, l’air vainqueur, le chapeau sur l’oreille et, avec un geste plein de promesses ; indiquant Bois-d’Enghien.
À nous deux, maintenant, mon gaillard ! À Bois-d’Enghien, en dissimulant son revolver, et, avec un ton gracieux, comme l’autre avait fait précédemment.… Monsieur Bois-d’Enghien ?
BOIS-D’ENGHIEN, achevant de mettre le pantalon
Mon ami ?
BOUZIN
Mon pantalon.
BOIS-D’ENGHIEN
Hein ? Il rit.
BOUZIN, braquant son revolver, et terrible
Vous allez me rendre mon pantalon, ou je vous tue !
BOIS-D’ENGHIEN, continuant de se vêtir
Oui, mon vieux, oui.
BOUZIN
Oh ! vous savez, je ne ris pas. Mon pantalon ou je tire ! je tire !
BOIS-D’ENGHIEN, passant la veste
Parfaitement, allez, allez !
BOUZIN, appuyant vainement sur la gâchette du pistolet
Hein ?
BOIS-D’ENGHIEN
Seulement, c’est pas comme ça, tenez, c’est comme ça !… Du bout des doigts et aux yeux ébahis de Bouzin, il tire l’éventail du canon du revolver que Bouzin tient toujours par la crosse. Vous ne savez pas vous y prendre, mon ami !
BOUZIN
Je suis joué ! Il pose l’éventail tout ouvert sur la banquette.
BOIS-D’ENGHIEN, riant
Ah ! ce pauvre Bouzin ! Il reprend l’éventail, le rentre dans le pistolet et le fourre dans sa poche.
LE CONCIERGE, dans l’escalier
Venez, Messieurs, venez !
BOUZIN, se penchant au-dessus de la rampe
Allons, bon !… Voilà du monde ! Il gravit quatre à quatre les marches qui montent aux étages supérieurs.
BOIS-D’ENGHIEN
C’est égal ! ça fait du bien de se sentir habillé, même dans les vêtements d’autrui !
SCÈNE IX
BOIS-D’ENGHIEN, LE CONCIERGE ET DEUX AGENTS, PUIS VIVIANE, MISS BETTING, PUIS DES DOMESTIQUES ET LA BARONNE
LE CONCIERGE, montant, suivi des agents
Venez, Messieurs, venez ! Il les fait passer devant lui.
BOIS-D’ENGHIEN
Le Concierge avec des agents !… Qu’est-ce que vous cherchez ?
LE CONCIERGE
Un homme qui est en caleçon dans l’escalier !…
BOIS-D’ENGHIEN
Un homme en caleçon… À part. Oh ! ce pauvre Bouzin ! Haut. Mais je n’ai pas vu !… Messieurs, je n’ai pas vu…
LE CONCIERGE, sur la première marche de l’escalier
Si ! si !… C’est la noce Brugnot qui a porté plainte, c’est pour ça que j’ai dû aller chercher des agents. Montant à la suite des agents. Venez, Messieurs, il doit être en haut…il ne pourra toujours aller plus loin que le cintième !… Il n’y a que cinq t’étages dans la maison. Ils disparaissent dans le dessus.
BOIS-D’ENGHIEN, qui les a accompagnés jusqu’à la hauteur de cinq marches
Ah ! le pauvre Bouzin !… Il n’a vraiment pas de chance.
VIVIANE, paraissant la première sur le palier, à Miss Betting qui la suit
That way, Miss ! Elle tient un rouleau de musique à la main.
MISS BETTING
All right !
BOIS-D’ENGHIEN, descendant en deux enjambées
Viviane ! vous ici !
VIVIANE
Oui, moi !… Moi qui viens vous dire : je vous aime !
BOIS-D’ENGHIEN
Est-il possible !… quoi !… malgré ce qui s’est passé ?
VIVIANE
Qu’importe ce qui s’est passé. Je n’ai vu qu’une chose : c’est que vous étiez bien tel que j’avais rêvé mon mari !
BOIS-D’ENGHIEN
Oui ? Au public. Ce que c’est que de se montrer en gilet de flanelle !
MISS BETTING, les interrompant
I beg you pardon. But who is it ?
VIVIANE, à Miss
Yes, yes… Présentant. Mon institutrice : Miss Betting ! Mister Capoul !
BOIS-D’ENGHIEN, ahuri
Hein ?
MISS BETTING, saluant de la tête Bois-d’Enghien et minaudant
Oh yes ! I know Mister Capoul… Paol and Vergéné !…
Tout ce qui suit doit être joué par Viviane, sans un geste, face au public, pour donner le change à l’institutrice.
BOIS-D’ENGHIEN, toujours ahuri, à Viviane
Qu’est-ce que vous dites… "Monsieur Capoul" ?
VIVIANE, à mi-voix, mais avec énergie
Mais oui ! vous pensez bien que si j’avais dit à miss Betting que je voulais aller chez vous, elle ne m’y aurait pas conduite ; alors, j’ai dit que nous allions chez mon professeur de chant.
BOIS-D’ENGHIEN
Non ?… Mais elle va bien voir…
VIVIANE
Mais non. Elle ne comprend pas le français !
BOIS-D’ENGHIEN, au public
Ah ! ces petites filles !…
VIVIANE, romanesque
Ah ! dites ? Vous avez donc eu beaucoup de femmes qui vous ont aimé ?
BOIS-D’ENGHIEN, protestant
Mais…
VIVIANE
Oh ! dites-moi que si…, je ne vous en aimerai que mieux.
BOIS-D’ENGHIEN
Ah ?… Oh ! alors !… des masses !
VIVIANE, avec joie
Oui ?… Et il y en a peut-être qui ont voulu se tuer pour vous.
BOIS-D’ENGHIEN, avec aplomb
Quinze !… Tenez, pas plus tard que tout à l’heure, voilà un pistolet que j’ai arraché à l’une d’elles.
VIVIANE, avec transport
Un pistolet ?… Et je n’aimerais pas un homme tant aimé !… Ah !…
BOIS-D’ENGHIEN, voulant la prendre dans ses bras
Ah ! Viviane !
VIVIANE, vivement
Chut !… pas de gestes !… pas de gestes !
BOIS-D’ENGHIEN
Hein ?
Viviane, pour se donner une contenance, rit à miss Betting, qui rit aussi sans comprendre. Bois-d’Enghien en fait autant.
MISS BETTING, s’interrompant de rire
But why do we stay on the stairs ?
VIVIANE, riant
Ah ! c'est vrai, au fait !
BOIS-D’ENGHIEN, riant aussi
Qu’est-ce qu’elle dit ?
VIVIANE
Elle demande ce que nous faisons dans l’escalier… Entrons chez vous !
BOIS-D’ENGHIEN
Oh ! impossible, ma porte est fermée. On est allé me chercher ma clé !
VIVIANE
Cependant… pour ma leçon de chant…
BOIS-D’ENGHIEN, avec aplomb
Eh bien ! dites-lui que c’est l’usage… que les grands artistes donnent toujours leurs leçons de chant dans les escaliers… il y a plus d’espace.
VIVIANE, riant
Bon ! À miss. Mister Capoul always gives his singing lessons on the stairs.
MISS BETTING, étonnée
No ?
VIVIANE, avec aplomb
Si.
MISS BETTING, avec conviction
Oh ! it is curious !
VIVIANE
Sit down, Miss ! Elle s’assied sur le tabouret de droite. Là. Puis, bien large. Et maintenant, maman peut arriver !
BOIS-D’ENGHIEN
Votre maman ; mais qu’est-ce qu’elle dira ?…
VIVIANE
Oh ! tu ! tu ! tu ! tu ! il ne s’agit plus de parler maintenant.
BOIS-D’ENGHIEN
Hein ?
VIVIANE, développant sa musique
Nous sommes à ma leçon de chant ! Si vous avez quelque chose à me dire, dites-le moi en chantant.
BOIS-D’ENGHIEN
Comment… vous voulez ?…
VIVIANE
Mais dame, sans ça, ça va éveiller les soupçons de Miss ! Lui donnant une partie et en prenant une autre. Tenez, prenez ça ! Après avoir donné son rouleau de musique à Miss Betting, revenant à Bois-d’Enghien. Et maintenant vous disiez… ?
BOIS-D’ENGHIEN
Eh bien ! je disais : "Mais votre maman, qu’est-ce qu’elle dira ?"
VIVIANE, vivement et bas
En chantant !… en chantant !…
BOIS-D’ENGHIEN
Oui ! hum ! Chantant sur l’air de Magali, de Mireille.
Mais vot’maman, qu’est-ce qu’elle dira ?
Quand ell’saura, ell’voudra pas.
VIVIANE, même jeu.
Maman, j’y ai laissé un mot
Où j’lui dis : "Si tu veux me voir,
Tu m’trouv’ras chez M’sieur Bois-d’Enghien… ghien !"
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu.
Ah ! ah ! ah ! ah !
Ell’ qui m’a flanqué à la porte
Hier au soir !
MISS BETTING, parlé
Oh ! very nice ! very nice.
BOIS-D’ENGHIEN ET VIVIANE
N’est-ce pas ?
MISS BETTING
Oh ! Yes… Voulant montrer qu’elle connaît le morceau. Mirelle !
BOIS-D’ENGHIEN
Parfaitement, Mirelle. À Viviane, parlé. Oui, mais tout ça, c’est très gentil…
VIVIANE
En chantant… en chantant !…
BOIS-D’ENGHIEN, continuant l’air de Mireille à "Non, non, je me fais hirondelle".
Oui, mais tout ça, c’est très gentil, ti, ti, ti !
Si vot’ maman dans sa colère
M’envoi’ prom’ner après tout ça ?
VIVIANE, Chantant.
Allons donc ! Est-ce que c’est possible ?
Maman criera,
Mais comm’ je me suis compromise
Ell’ cédera.
Pendant ce qui précède, les domestiques de la maison, arrivant au bruit des chants, apparaissent successivement, les uns d’en haut, les autres d’en bas.
BOIS-D’ENGHIEN, joyeux, parlé
Oui ? Chantant avec transport
Gais et contents
Nous marchons triomphants,
Et nous allons gaîment
Le cœur à l’ai-ai-se.
TOUS LES DOMESTIQUES, en chœur.
Gais et contents
Car nous allons fêter,
Voir et complimenter
L’armée français-ai-se !
Tous les domestiques applaudissent en riant ; ahurissement de Viviane, miss Betting et Bois-d’Enghien.
TOUS
Oh !
MISS BETTING
What is that !
BOIS-D’ENGHIEN
Qu’est-ce qui vous demande quelque chose à vous ? Voulez-vous vous en aller ! voulez-vous vous en aller !
LES DOMESTIQUES
Oh !
BOIS-D’ENGHIEN
Voulez-vous vous en aller !
Sortie des domestiques.
LA BARONNE, surgissant
Viviane ! toi, ici… Malheureuse enfant !…
VIVIANE
Maman !
BOIS-D’ENGHIEN, repoussant la baronne sans la reconnaître
Voulez-vous vous en aller ?… La reconnaissant. La baronne !
MISS BETTING, passant devant Viviane
Oh ! good morning, Médème.
LA BARONNE
Vous !… Vous n’avez pas honte, Miss, de vous faire le chaperon de ma fille ici !
MISS BETTING
What does that mean ?
LA BARONNE
Ah ! laissez-moi tranquille ! Avec son anglais, il n’y a pas moyen de l’attraper !…
BOIS-D’ENGHIEN
Madame, j’ai l’honneur de vous redemander la main de votre fille.
LA BARONNE
Jamais, Monsieur ! À Viviane. Malheureuse, qui est-ce qui t’épousera après ce scandale ?
VIVIANE, passant au n° 3
Mais lui, maman ! je l’aime et je veux l’épouser !
LA BARONNE, Viviane dans ses bras, comme pour la garantir de Bois-d’Enghien
Lui !… Le je ne sais pas quoi de Mlle Gautier !
BOIS-D’ENGHIEN
Mais je ne suis plus le … "je ne sais pas quoi de Mademoiselle Gautier" !
LA BARONNE
Vraiment, Monsieur ! après ce qui s’est passé hier au soir !
BOIS-D’ENGHIEN, avec aplomb
Eh bien, justement, ce que vous avez pris pour tout autre chose, c’était une Scène de rupture.
LA BARONNE, railleuse
Allons donc ! dans cette tenue ?
BOIS-D’ENGHIEN, même jeu
Parfaitement : j’étais en train de dire à Mademoiselle Gautier : "Je veux qu’il ne me reste rien qui puisse vous rappeler à moi, rien !... pas même ces vêtements que vous avez touchés !"
LA BARONNE
Hein ?
BOIS-D’ENGHIEN
Et joignant l’acte à la parole, je les enlevais à mesure... Deux minutes plus tard et je retirais mon gilet de flanelle.
LA BARONNE, choquée
Oh !
VIVIANE
Tu vois, maman, que tu peux bien me le donner pour mari !
LA BARONNE, avec résignation
Qu’est-ce que tu veux, mon enfant ! si tu crois que ton bonheur est là !
VIVIANE
Ah ! maman !
BOIS-D’ENGHIEN
Ah ! Madame !
VIVIANE, à miss Betting
Ah ! Miss, je l’épouse ! I will marry him !
MISS BETTING, étonnée
Mister Capoul ?... Aoh !
SCÈNE X
LES MÊMES, JEAN, PUIS BOUZIN, LE CONCIERGE, LES DEUX AGENTS ET LES DOMESTIQUES
JEAN, paraissant par la porte du fond du cabinet de toilette
Tiens, où est donc Monsieur ? Il ouvre la porte du palier.
BOIS-D’ENGHIEN
Enfin, c’est vous ! Sur le pas de la porte. Tenez, entrez, belle-maman ; entrez, Viviane ; entrez, Miss.
À ce moment on entend un brouhaha venant des étages supérieurs.
TOUS
Qu’est-ce que c’est que ça ?
LE CONCIERGE, paraissant le premier.
Enfin, nous le tenons ! Nous avons dû faire une chasse à l’homme sur les toits.
Bouzin paraît tout déconfit, traîné par les agents et suivi des domestiques qui le huent.
BOIS-D’ENGHIEN
Bouzin !
LA BARONNE
Le clerc en caleçon !
VIVIANE
Quelle horreur !
MISS BETTING
Shocking !
Elles se précipitent, scandalisées, dans le cabinet de toilette.
LES AGENTS
Allons, venez !
BOUZIN, se faisant traîner
Mais non ! mais non ! Ah ! Monsieur Bois-d’Enghien, je vous en prie !
BOIS-D’ENGHIEN, sur le pas de sa porte
Qu’est-ce que c’est… ? Voulez-vous vous cacher ! Il entre dans le cabinet dont il ferme la porte sur Bouzin.
BOUZIN
Oh !
LES AGENTS
Allons ! Allons ! au poste ! au poste !
BOIS-D’ENGHIEN, dans le même cabinet de toilette
C’est un peu pendable ce que je fais là ! Mais bast ! je connais le commissaire, j’en serai quitte pour aller le réclamer.
LES AGENTS
Au poste ! au poste !
BOUZIN
J’en appelle à la postérité !
TOUS
Au poste !
Les agents entraînent Bouzin, qui résiste, au milieu des huées des domestiques.
RIDEAU
FIN