LA PUCE À L'OREILLE

1907
9
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Comédie

Raymonde Chandebise soupçonne son mari Victor-Emmanuel de la tromper. Pour en avoir le cœur net, elle fait écrire à son amie Lucienne une lettre d'amour anonyme donnant rendez-vous à son mari dans un hôtel louche, le "Minet-Galant". Ce qui s'annonce comme une simple épreuve de fidélité déclenche un formidable imbroglio. Chandebise, qui souffre d'un trouble d'impuissance temporaire, décide d'envoyer son ami Tournel au rendez-vous à sa place. Pendant ce temps, Camille, le neveu de Chandebise qui bégaie, s'y rend avec la bonne Antoinette. À l'hôtel, un nouveau personnage fait son apparition : Poche, le garçon d'étage, qui est le sosie parfait de Chandebise. S'ensuit une succession vertigineuse de quiproquos, de malentendus et de situations cocasses, impliquant un mari espagnol jaloux, un colonel d'hôtel louche, un Anglais obsédé, et des portes dérobées.

Texte intégral de la pièce

LA PUCE À L'OREILLE


Le théâtre représente le salon des Chandebise, de style anglais. Au fond, une grande baie à fond plein et cintré, au centre de laquelle est une porte à deux battants, avec ferrures et verrous intérieurs et extérieurs. À droite et à gauche de la baie, des portes à un battant avec verrous extérieurs. À gauche, premier plan, une fenêtre. À droite, premier plan, une porte à un seul battant, avec serrure et verrou intérieurs. Au deuxième plan, en pan coupé, une cheminée un peu haute avec sa garniture. Dans les boiseries, de petits panneaux tendus en lampas bouton d’or. Les rideaux de la fenêtre et le décor de la baie sont du même lampas. La fenêtre a des brise-bise. Le mobilier général est en acajou, de style anglais. Au fond, dans le panneau qui sépare la baie de la porte de droite, un chiffonnier étroit et assez haut. Lui faisant pendant, à gauche de la baie, un petit meuble d’appui. À gauche, entre la fenêtre et le fond, un petit meuble à trois tiroirs. Devant la fenêtre, dans l’embrasure, une banquette sans dossier. Contre la banquette, une grande papeterie anglaise montée sur pieds en forme d’X, qui, fermée, ne tient pas plus de place qu’un épais carton à dessin, et, ouverte, forme une table. Au lever du rideau, ce meuble est fermé. Au milieu de la scène, à gauche, non loin de la banquette et au-dessus d’elle, un petit canapé au dossier d’acajou ajouré, placé de biais et dos au public. Lui faisant vis-à-vis, au-dessous de la banquette, une petite table de fantaisie avec, de chaque côté, une chaise. À droite de la scène, une grande table placée perpendiculairement à la scène, avec une chaise de chaque côté. Une glace au-dessus de la cheminée. Des gravures anglaises encadrées dans les panneaux. Bibelots à volonté. Dans le hall extérieur, face à la porte de la baie, une banquette d’antichambre. Au-dessus, au mur, un téléphone. Invisible au public, la porte d’entrée du grand escalier est censée être à gauche du hall, à la hauteur du panneau qui sépare la porte de gauche du salon de la porte de la baie.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE

Au lever du rideau, Camille est debout, appuyé contre le coin gauche du chiffonnier, le dos tourné à la baie. Il consulte un dossier qu’il a retiré d’un des tiroirs ouverts devant lui. Un léger temps. La porte du fond gauche s’entrouvre lentement et l’on voit se glisser la tête d’Antoinette. Elle jette un coup d’œil inquisiteur dans la pièce, aperçoit Camille à son occupation, gagne jusqu’à lui sur la pointe des pieds, lui saisit par derrière la tête à deux mains et lui donne un brusque baiser.

CAMILLE, surpris et tout en reprenant tant bien que mal son équilibre, sur un ton bougon.
Allons, voyons ! On doit entendre : « A-on ! o-on ! »

ANTOINETTE
Mais n’aie donc pas peur, quoi ! Les patrons sont sortis.

CAMILLE
Oui, oh !

ANTOINETTE
Allez ! vite, un bec ! Camille a un geste d’épaules d’enfant maussade. Allons ! Allons !

Camille la regarde un instant, comme un homme qui ne sait pas s’il doit rire ou se fâcher, puis, brusquement émoustillé, il lui donne un gros baiser goulu. À ce moment, la porte du fond s’ouvre, livrant passage à Étienne et à Finache.

ÉTIENNE, encore dans le vestibule.
Entrez toujours, monsieur le docteur.

ANTOINETTE ET CAMILLE, ensemble.
Oh !

Ils se séparent brusquement. Camille a détalé comme un lapin et s’éclipse par la porte de droite. Antoinette a gagné vivement à gauche et reste toute bête sur place.

ÉTIENNE, à Antoinette, tandis que Finache est descendu un peu à droite.
Eh bien, qu’est-ce que tu fais là, toi ?

ANTOINETTE, interloquée.
Hein ! Moi ?… c’est… c’est pour les ordres… les ordres pour le dîner.

ÉTIENNE
Quoi, « les ordres » ? Tu ne sais pas que monsieur et madame sont sortis ? Allez, à tes fourneaux ! la place d’une cuisinière n’est pas dans l’appartement.

ANTOINETTE
Mais…

ÉTIENNE
Allez, houste !

Antoinette sort de gauche en grommelant.

FINACHE, assis sur la chaise à gauche de la table.
Oh ! mais, quel mari autoritaire vous faites !

ÉTIENNE
Il faut ça avec les femmes ! Si vous ne les menez pas, c’est elles qui vous mènent ; je ne mange pas de ce pain-là.

FINACHE
Bravo !

ÉTIENNE
Voyez-vous, monsieur le docteur, cette petite femme-là — c’est un caniche pour la fidélité — mais c’est un tigre pour la jalousie. Elle est tout le temps à fouiner dans l’appartement, bien sûr pour m’épier. Elle a dû se monter le job… à cause de la femme de chambre.

FINACHE, avec une pointe d’ironie qui échappe à Étienne.
Ah ?… Elle s’est monté le job ?

ÉTIENNE, avec dédain.
Je vous demande un peu ! Moi ! Une camériste.

FINACHE
Comment donc !… Se levant. Oui, mais ce n’est pas tout ça, puisque Monsieur n’est pas là…

ÉTIENNE, avec bonhomie, les deux mains dans la bavette de son tablier.
Oh ! mais ça ne fait rien ! j’ai le temps ! Je tiendrai compagnie à Monsieur !

FINACHE, un peu interloqué.
Hein ?… Ah ! certainement. C’est très aimable et… très tentant, mais je craindrais d’abuser.

ÉTIENNE, de même.
Du tout, du tout ! je n’ai rien de pressé.

FINACHE, s’inclinant ironiquement.
Oh ! alors !… Et vous ne savez pas à quelle heure il va rentrer, monsieur ?

ÉTIENNE
Oh ! pas avant un bon quart d’heure.

FINACHE
Ah ! diable !… Prenant sur la table son chapeau et s’en couvrant. Tout en remontant. Eh ! bien, écoutez… dans ce cas-là, et… quelque agrément que j’aurais à rester avec vous…

ÉTIENNE
Oh ! monsieur me flatte !

FINACHE
Du tout, du tout ! mais on n’est pas dans la vie uniquement pour s’amuser ; j’ai un malade à voir près d’ici, eh ! bien, ma foi, je vais l’expédier.

ÉTIENNE, se méprenant, scandalisé.
Oh !

FINACHE
Hein ? Comprenant sa pensée. Oh ! pas comme vous l’entendez ! Non, non ! merci, j’ai des malades, j’y tiens ! c’est mon fonds de commerce. Non, j’expédie ma visite, et je reviens dans un quart d’heure.

ÉTIENNE, s’inclinant.
J’aurais mauvaise grâce à insister.

FINACHE, affectant l’air contrit.
Vous me désobligeriez. Il remonte comme pour sortir, Étienne passe au-dessus de la table. Ah !… Maintenant, si votre patron rentre avant mon retour, Tirant un dossier de sa poche. vous lui remettrez ça. Vous lui direz que j’ai examiné le client qu’il m’a envoyé, qu’il est en parfait état et qu’il peut l’assurer en toute confiance.

ÉTIENNE, indifférent et distrait.
Ah ?

FINACHE, affirmatif.
Oui, ça vous est égal.

ÉTIENNE, avec un geste d’insouciance.
Oh !

FINACHE
Évidemment ! À moi aussi ! Seulement, qu’est-ce que vous voulez : ça intéresse M. le directeur, pour Paris et la province, de la « Boston Life Company ».

ÉTIENNE, familier.
Oui !… le patron, quoi ! Finache s’incline en manière d’acquiescement. Oh !… entre nous !…

FINACHE
Soit ! « le patron », puisque vous le permettez. Vous lui direz que son hidalgo est de première classe… comment donc déjà : Don Carlos Homénidès dé Histangua.

ÉTIENNE
Ah ! chose ! Histangua ! Oui, oui, je connais. Justement sa femme est là… qui attend madame dans le salon.

FINACHE
Ah ?… Comme le monde est petit ! J’ai examiné son mari ce matin et sa femme est dans la pièce à côté.

ÉTIENNE
Ils ont même dîné ici tous les deux avant-hier.

FINACHE
Ainsi, voyez !

ÉTIENNE, s’asseyant comme chez lui, sur la chaise à droite de la table, tandis que Finache est debout de l’autre côté.
Mais, dites-moi donc, docteur, puisque je vous tiens…

FINACHE
Ce qui me plaît chez vous, c’est que vous n’êtes pas fier.

ÉTIENNE, avec bonhomie.
Pourquoi le serais-je ?… Je voulais vous demander… parce qu’on en causait ce matin avec ma dame.

FINACHE, précisant.
Madame Chandebise.

ÉTIENNE
Non, pas la patronne ; ma dame à moi.

FINACHE
Ah ! votre femme !

ÉTIENNE
Oui, enfin, ma dame ! « Votre femme », ça n’est pas respectueux.

FINACHE, s’inclinant, ironiquement.
Je vous demande pardon.

ÉTIENNE, suivant son idée.
Quand on a comme ça… mais asseyez-vous donc…

FINACHE, avec un empressement moqueur.
Pardon.

Il s’assied.

ÉTIENNE, bien face à Finache et le corps rejeté en arrière dans son fauteuil en équilibre sur les pieds de derrière.
Quand on a comme ça, de chaque côté du ventre… comme un point continuel… ?

Pour bien fixer les points, des deux mains renversées, il se donne des petits coups de chaque côté de l’abdomen.

FINACHE, assis en face d’Étienne.
Ah ! bien ! Ça vient souvent des ovaires.

ÉTIENNE
Oui ? Eh ! bien, j’ai ça, moi.

FINACHE, ayant peine à garder son sérieux.
Ah ?… Eh ! bien ! mon ami, faut vous les faire enlever.

ÉTIENNE, se levant et remontant.
Hein ? Ah ! non, alors ! Je les ai, je les garde.

FINACHE, qui s’est levé également.
Oh ! remarquez, mon garçon, que je ne vous les demande pas.

ÉTIENNE, passant par le fond.
Vous pourriez !


SCÈNE II

LUCIENNE, paraissant à la porte de gauche, à Étienne.
Dites-moi donc, mon ami… Apercevant Finache. Oh ! pardon ! monsieur !… À Étienne. Vous êtes sûr que Madame Chandebise va rentrer ?

ÉTIENNE
Oh ! sûr, madame ! Madame m’a même bien recommandé : « Si Madame… » euh !… enfin, le nom de madame.

LUCIENNE, venant à son aide.
Homénidès dé Histangua.

ÉTIENNE, approuvant.
C’est ça ; « vient à venir… »

FINACHE
Ouïe ! « Vient à venir… »

ÉTIENNE, à Finache, avec une certaine dignité froissée.
Parfaitement … À Lucienne. « Ne la laissez pas s’en aller, j’ai absolument besoin de la voir… »

LUCIENNE
Eh ! bien, oui, c’est ce qu’elle m’a écrit ; c’est même pour cela que je suis étonnée… Enfin, je vais attendre encore un peu.

ÉTIENNE
C’est ça, madame. Lucienne remonte comme pour regagner la pièce dont elle vient, mais s’arrête à la voix d’Étienne. Justement, je conversais avec monsieur…

FINACHE, ironique.
Oui, nous conversions.

ÉTIENNE, présentant.
Docteur Finache, Échange de saluts. le médecin en chef de la Boston Life Company, qui me disait qu’il avait vu le mari de madame ce matin.

LUCIENNE
Allons donc ?

FINACHE, gagnant un peu vers elle, tandis qu’Étienne passe de l’autre côté.
C’est exact, madame… J’ai eu l’honneur d’examiner M. dé Histangua.

LUCIENNE
Tiens ! mon mari s’est fait examiner ? Quelle drôle d’idée !

FINACHE
Ce sont les petites indiscrétions de toutes les compagnies d’assurances. Je vous félicite, madame… vous avez un mari ! une santé ! un tempérament !…

LUCIENNE, bas, avec un soupir, et tout en se laissant choir sur la chaise à gauche de la scène, face au canapé.
Ah ! Monsieur !… À qui le dites-vous ?

FINACHE
Eh ! bien, mais c’est très flatteur.

LUCIENNE
Oh ! oui, monsieur !… mais si fatigant !

FINACHE
On n’a rien sans peine.

ÉTIENNE, avec un soupir.
Et dire que voilà ce que rêve madame Plucheux !

LUCIENNE
Qui ça, madame Plucheux ?

ÉTIENNE
Mon épouse ! Elle qui me fait toujours honte ! Il lui faudrait un homme comme le mari de madame !

FINACHE
Eh ! bien, mon Dieu, avec l’autorisation de madame et le consentement de M. dé Histangua, il y aurait peut-être moyen d’arranger ça.

ÉTIENNE
Hein ? Ah ! non, alors.

LUCIENNE, se levant et gaîment.
Oh ! mais dites donc, docteur, mais… moi non plus !

FINACHE, riant.
Oh ! pardon, madame, c’est ce diable d’Étienne qui me fait dire des bêtises. Traversant la scène pour aller chercher son chapeau. Allons, je me sauve, si je veux être revenu dans un quart d’heure. Saluant. Madame, enchanté !

LUCIENNE, s’inclinant.
Et sans rancune, docteur.

FINACHE
Mais je l’espère bien !

Il remonte avec Étienne.

ÉTIENNE, accompagnant le docteur.
Pour en revenir à ce que nous disions, docteur… quand je m’appuie comme ça, mes ovaires…

FINACHE, se retournant sur le pas de la porte.
Oui ? Eh bien, prenez donc une bonne purge. Ça les calmera.

Ils sortent.


SCÈNE III

LUCIENNE, regardant partir le docteur.
Quel type ! Regardant sa montre. Une heure sept !… C’est ce que Raymonde appelle m’attendre avec impatience… Enfin !

Elle s’assied sur une des chaises à gauche de la scène, et prend une brochure qu’elle feuillette distraitement.

CAMILLE, venant du fond droit se dirigeant vers le cartonnier pour y remettre le dossier qu’il a pris précédemment. Apercevant Lucienne.
Oh ! pardon, madame !

En réalité et dans tout le courant de l’acte, il doit parler d’une façon absolument inintelligible, la voix dans le masque et en ne prononçant — mais bien nettement — que les voyelles, comme les gens qui ont le palais perforé.

LUCIENNE, relevant la tête et s’inclinant légèrement.
Monsieur !…

CAMILLE
C’est sans doute le directeur de la Boston Life Company que madame attend ? On entend à peu près ceci : « É an-oueon-eu e i-e-eu e a o-on eie on-a-i, ea-a-a-en ? »

LUCIENNE, un peu interloquée.
Comment ?

CAMILLE, répétant aussi peu distinctement.
Je dis : C’est sans doute monsieur le directeur de la Boston Life Company que madame attend ?

LUCIENNE, avec un sourire inquiet.
Je vous demande pardon ! je ne comprends pas bien ce que vous dites…

CAMILLE, plus lentement mais aussi confusément.
Non, je demande : la personne que madame attend, c’est bien monsieur le dir…

LUCIENNE, lui coupant la parole et comme pour s’excuser de ne pas comprendre.
Non, non ! Française, moi. French ! Franzosisch.

Elle se lève.

CAMILLE, même jeu.
Hein ? mais… moi aussi.

LUCIENNE
Si vous voulez vous adresser au valet de chambre ! Moi, je ne suis pas de la maison. J’attends madame Chandebise avec qui j’ai rendez-vous.

CAMILLE, même jeu.
Ah ! oh ! je vous demande pardon. Gagnant jusqu’au cartonnier avec des révérences à reculons. Je demandais ça parce que si ç’avait été pour M. le directeur de la Boston Life Company…

LUCIENNE
Oui, monsieur, oui…

CAMILLE, il est arrivé au cartonnier, y remet son dossier, referme le tiroir puis, au moment de sortir fond à droite.
Je vous demande pardon !

LUCIENNE, qui l’a regardé partir avec des yeux ébahis, après un temps.
Qu’est-ce que c’est que cet Iroquois ?

Tout en parlant, elle est passée à droite.


SCÈNE IV

ÉTIENNE, arrivant du fond.
Je viens voir si madame ne s’ennuie pas trop !

LUCIENNE, vivement à Étienne.
Oh ! mon ami, vous allez me dire : il est entré un homme à l’instant…

ÉTIENNE, avec un léger sursaut de surprise.
Un homme ?

LUCIENNE
Oui, il m’a parlé agrach. Je ne sais pas ce qu’il m’a raconté. Imitant Camille. Ou a on, on a-é-i-o-i-u… quelque chose comme ça.

ÉTIENNE, riant.
Ah !… c’est M. Camille.

LUCIENNE
Un étranger, hein ?

ÉTIENNE
Lui, pas du tout… C’est le neveu de monsieur ; le propre fils de son frère ; son neveu germain, quoi !… Ah ! bien… je comprends que madame ait eu de la peine ! Il a un vice de prononciation, madame ! il ne peut pas prononcer les consonnes.

LUCIENNE
Allons donc ?

ÉTIENNE
Oui, madame !… C’est même très gênant quand on n’est pas habitué !… Moi, je commence un peu à comprendre.

LUCIENNE
Ah ?… Il vous a donné des leçons.

ÉTIENNE
C’est pas ça ! mais à force d’entendre, n’est-ce pas ? l’oreille se fait.

LUCIENNE, s’asseyant sur la chaise à gauche de la table de droite.
Oui, oui !

ÉTIENNE
Alors, monsieur l’a pris comme secrétaire. Comme il ne pouvait se placer nulle part, à cause — sauf votre respect — de sa fichue façon de parler…

LUCIENNE
Dame, un homme qui n’a que des voyelles à vous offrir.

ÉTIENNE
Bien, oui !… C’est pas assez ! Je sais bien qu’en écrivant, il donne aussi les consonnes, mais on ne peut pas toujours écrire, pas vrai ? Remontant au-dessus de la table. Ah ! c’est bien dommage, allez ! Un garçon si sérieux ! si rangé ! Si je vous disais qu’on ne lui connaît pas de maîtresse, madame…

LUCIENNE
Allons donc !

ÉTIENNE, bien naïf.
Moi ! du moins.

LUCIENNE, se levant.
Eh ! bien, il est bien loti, votre jeune homme !

ÉTIENNE, poussant un soupir.
Ah ! oui ! Voyant Raymonde paraître au fond. Ah ! voici madame !

LUCIENNE, allant à Raymonde.
Toi, enfin !

RAYMONDE, entrant un peu en coup de vent.
Ah ! ma pauvre amie… je suis désolée. À Étienne, tout en gagnant au-dessus de la table, sur laquelle elle dépose son réticule. Laissez-nous, Étienne !

ÉTIENNE
Oui, madame. À Lucienne. Madame m’excuse ?

LUCIENNE
Comment donc !

Sortie d’Étienne.

RAYMONDE, tout en retirant son chapeau qu’elle dépose sur le meuble à droite de la porte du fond.
Je t’ai fait attendre.

LUCIENNE, moqueuse.
Crois-tu ?

RAYMONDE
C’est que je viens de faire une course d’un loin !… Je t’expliquerai ça. Brusquement, se rapprochant de Lucienne. Lucienne, si je t’ai écrit de venir, c’est qu’il se passe une chose grave ! Mon mari me trompe.

LUCIENNE, avec un soubresaut de surprise.
Hein ? Victor-Emmanuel ?

RAYMONDE
Victor-Emmanuel, parfaitement !

LUCIENNE
Ah ! Tu as une façon de vous coller ça dans l’estomac.

RAYMONDE, passant à gauche.
Le misérable ! Oh ! mais je le pincerai.

LUCIENNE
Comment, tu le pinceras ? Mais alors, tu n’as pas la preuve ?

RAYMONDE
Eh ! non, je ne l’ai pas ! Le lâche ! Oh ! mais je l’aurai !

LUCIENNE
Ah !… Comment ?

RAYMONDE
Je ne sais pas ! tu es là, tu me la trouveras.

Elle s’assied sur le canapé.

LUCIENNE, debout tout près d’elle.
Moi ?

RAYMONDE, lui prenant les deux mains.
Oh ! si, si ! Ne dis pas non, Lucienne. Tu étais ma meilleure amie au couvent. Nous avons beau nous être perdues de vue pendant dix ans, il y a des choses qui ne s’effacent pas. Je t’ai quittée Lucienne Vicard, je t’ai retrouvée Lucienne Homénidès dé Histangua ; ton nom a pu s’allonger, ton cœur est resté le même ; j’ai le droit de te considérer toujours comme ma meilleure amie.

LUCIENNE
Ça, certes !

RAYMONDE
C’est donc à toi, que j’ai le devoir d’avoir recours quand j’ai un service à demander.

LUCIENNE, sans conviction, et tout en s’asseyant en face d’elle.
Tu es bien bonne, je te remercie.

RAYMONDE, sans transition.
Alors, dis-moi ! Qu’est-ce que je dois faire ?

LUCIENNE, ahurie.
Hein ! pour ?

RAYMONDE
Pour pincer mon mari donc !

LUCIENNE
Mais, est-ce que je sais, moi ! C’est pour ça que tu me fais venir ?

RAYMONDE
Mais oui.

LUCIENNE
Tu en as de bonnes. D’abord qui est-ce qui te dit qu’il est pinçable, ton mari ? C’est peut-être le plus fidèle des époux.

RAYMONDE
Lui !

LUCIENNE
Dame ! puisque tu n’as pas de preuves.

RAYMONDE
Il y a des choses qui ne trompent pas.

LUCIENNE
Justement ! ton mari est peut-être de celles-là…

RAYMONDE
Allons, voyons ! je ne suis pas une enfant, à qui on en conte. Qu’est-ce que tu dirais, toi, si brusquement ton mari, après avoir été un mari… ! un mari… ! enfin, un mari, quoi ! cessait brusquement de l’être, là, v’lan ! du jour au lendemain ?

LUCIENNE, avec délice.
Ah !… je dirais ouf !

RAYMONDE
Ah ! ouat ! Tu dirais ouf !… Ça se raconte avant ces choses-là ! Moi aussi, cet amour continu, ce printemps partout, je trouvais ça fastidieux, monotone. Je me disais : « Oh ! un nuage ! une contrariété ! un souci ! quelque chose !… » J’en étais arrivée à songer à prendre un amant, rien que pour m’en créer, des soucis.

LUCIENNE
Un amant, toi !

RAYMONDE
Ah ! dame ! tu sais, il y a des moments… ! J’avais déjà jeté mon dévolu ; tiens, M. Romain Tournel, pour ne pas le nommer… avec qui je t’ai fait dîner avant hier. Tu ne t’es pas aperçue qu’il me faisait la cour ? Ça m’étonne, toi, une femme ! Eh ! bien, ç’a été à deux doigts, ma chère !

LUCIENNE
Ah !

RAYMONDE
N’est-ce pas ? comme il disait : « C’est le plus intime ami de mon mari ; il se trouvait naturellement tout désigné pour… » Se levant. Oh ! mais maintenant plus souvent que je prendrai un amant !… maintenant que mon mari me trompe !…

LUCIENNE, se levant également et gagnant la droite.
Veux-tu que je te dise ?

RAYMONDE
Quoi ?

LUCIENNE
Toi, au fond, tu es folle de ton mari.

RAYMONDE
Folle, moi !

LUCIENNE
Alors, qu’est-ce que ça te fait ?

RAYMONDE
Tiens ! ça m’agace ! Je veux encore bien le tromper ; mais qu’il me trompe, lui ! Ah ! non, ça, ça dépasse.

LUCIENNE, tout en retirant son manteau.
Tu as une morale délicieuse.

RAYMONDE
Quoi, je n’ai pas raison ?

LUCIENNE, tout en déposant son manteau sur la table de droite.
Si, si, si ! Seulement, voilà… tout ce que tu m’exposes, ne me prouve rien.

RAYMONDE, remontant au-dessus de la table.
Comment, ne te prouve rien ! Quand un mari a été pendant des années un torrent impétueux et que, brusquement, ffutt !… plus rien !… à sec.

LUCIENNE, assise à gauche de la table.
Mais oui ! quoi !… Le Manzanarès est comme ça ; et ça ne prouve pas qu’il se détourne de son lit.

RAYMONDE
Oh !

LUCIENNE
Est-ce que tu n’as pas vu, souvent dans les casinos, des gens étonnant la galerie par leur estomac, taillant à banque ouverte, que l’on retrouve quelque temps après jouant la pièce de cent sous ?

RAYMONDE, rageuse et en voix de tête.
Mais, si seulement il la jouait, la pièce de cent sous ! Mais rien ! Il est le monsieur qui tourne autour de la table.

Elle remonte près du meuble sur lequel elle a déposé son chapeau.

LUCIENNE
Eh ! bien, raison de plus !… Ça ne prouve pas qu’il se décave ailleurs ; ça prouve simplement qu’il est décavé, un point, c’est tout.

RAYMONDE, qui a écouté tout cela, adossée au meuble du fond et les bras croisés.
Oui-da ? Redescendant jusqu’à la table et fouillant dans son réticule dont elle tire une paire de bretelles qu’elle brandit sous le nez de Lucienne. Eh ! bien… et ça ?

LUCIENNE
Qu’est-ce que c’est que ça ?

RAYMONDE, sur un ton péremptoire.
Des bretelles.

LUCIENNE, sur le même ton.
C’est ce qu’il me semblait.

RAYMONDE
Et sais-tu à qui elles sont ces bretelles ?

LUCIENNE
À ton mari, je présume !

RAYMONDE, vivement.
Ah ! ah ! tu vois, tu ne le défends plus autant.

LUCIENNE
Mais non, quoi ! Je dis ça… parce que je suppose que si tu as des bretelles sur toi, elles sont plutôt à ton mari qu’à un autre monsieur.

RAYMONDE, qui a remis les bretelles dans le réticule, allant déposer ce dernier sur le meuble du fond et tout en parlant, redescendant, milieu de la scène.
Parfaitement ! Eh ! bien, peux-tu m’expliquer maintenant, comment il se fait que mon mari les ait reçues ce matin par la poste, ces bretelles ?

LUCIENNE
Par la poste ?

RAYMONDE
Oui, un colis postal que j’ai ouvert par mégarde en inspectant son courrier.

LUCIENNE
Et pourquoi l’inspectais-tu, son courrier ?

RAYMONDE, du ton le plus naturel.
Pour savoir ce qu’il y avait dedans.

LUCIENNE, s’inclinant ironiquement.
C’est une raison.

RAYMONDE
Tiens !

LUCIENNE
Si c’est ça que tu appelles ouvrir un colis par mégarde !

RAYMONDE
Oui enfin… dame ! par mégarde, signifie : qui ne m’était pas adressé.

LUCIENNE
Ah ! bon !

RAYMONDE
Eh ! bien, tu reconnaîtras que si on lui renvoyait ces bretelles par la poste, c’est apparemment qu’il les avait oubliées quelque part.

LUCIENNE, se levant et gagnant la gauche.
Ah ! dame, ça… !

RAYMONDE
Et sais-tu quel il était ce « quelque part » ?

LUCIENNE, jouant la frayeur.
Tu me fais peur.

RAYMONDE
L’hôtel du « Minet-Galant », ma chère !

LUCIENNE
Qu’est-ce que c’est que ça ?

RAYMONDE
Comme son nom l’indique : pas une pension de famille, bien sûr.

LUCIENNE, hochant la tête.
Hôtel du « Minet-Galant » !

RAYMONDE, tout en remontant pour aller prendre dans le meuble à gauche de la porte du fond, une petite boîte en bois ou en carton munie de plusieurs cachets de cire, avec laquelle elle redescend aussitôt.
Tiens, d’ailleurs, voici la boîte qui contenait l’envoi ; tu peux voir l’étiquette ; c’est imprimé ; et, en dessous, le nom et l’adresse de mon mari, « M. Chandebise, 95, boulevard Malesherbes. »

LUCIENNE, lisant la suscription.
Hôtel du « Minet-Galant ». Oui !

RAYMONDE
Et à Montretout, ma chère ! encore un nom qui en dit long ! Je te répète toutes les inconvenances. Elle repose la boîte sur une table de droite. Tu comprends, il n’y a pas d’erreur ; mon compte est net : Je la suis…

LUCIENNE
Oh !

RAYMONDE
Mon Dieu, jusque-là, j’avais bien des doutes… En voyant mon mari un peu… ! un peu… !

LUCIENNE, venant à son aide.
… Manzanarès.

RAYMONDE
Oui ! — je me disais bien : « Eh ben ?… Eh ben QUOI donc ? » Mais alors, ça ! ça ! ah ! non, ça m’a mis la puce à l’oreille.

Elle va reporter la boîte dans le meuble où elle est allée la prendre.

LUCIENNE
Ah ! Il est évident… !

RAYMONDE, redescendant.
Et si tu voyais cet hôtel, ma chère ! Il a l’air de sortir de chez le confiseur.

LUCIENNE
Comment, « si tu voyais » !… Tu le connais donc ?

RAYMONDE
Naturellement ! j’en viens !…

LUCIENNE
Hein !

RAYMONDE
C’est pour ça que j’étais en retard.

LUCIENNE
Oh !

RAYMONDE
Tu penses bien que j’ai voulu en avoir le cœur net. Je me suis dit : Il n’y a qu’un moyen : interroger le tenancier. Ah ! bien, si tu crois qu’on interroge comme ça un tenancier ! C’est effrayant ce qu’on se soutient dans le vice, ma chère ! Il n’a rien voulu savoir.

LUCIENNE
Tiens ! C’est l’A B C du métier.

RAYMONDE
C’est du propre ! Tu ne sais pas ce qu’il m’a dit : « Mais, madame, si je divulguais le nom des gens qui fréquentent mon hôtel, mais vous seriez la première à n’y jamais venir ! » Oui, à moi ! Et il n’y a pas eu mèche d’en tirer autre chose. Je te dis : une carpe !

LUCIENNE, avec une moue.
Oh !… tu l’anoblis !

RAYMONDE
Aussi, je vois bien que nous n’avons à compter que sur nous-mêmes. Les hommes se soutiennent entre eux, il faut que nous en fassions autant… Tu es plus débrouillarde que moi… tu connais les faits… Qu’est-ce que je dois faire ?

LUCIENNE
Diable ! Tu me prends là au dépourvu !

RAYMONDE
Oh ! voyons ! Aie un éclair de génie !

LUCIENNE
Oui, oh ! je sais bien !… Cherchant. Voyons !… Si tu avais une explication avec ton mari ?

RAYMONDE
Oh ! oh ! C’est toi qui me dis ça ? Tu penses bien qu’il me répondrait par un mensonge. Il n’y a rien de menteur comme un homme !… si ce n’est une femme.

LUCIENNE
Oui, c’est même, je crois, les deux seuls êtres de la création qui… Ah ! Écoute : il y aurait peut-être un moyen, que j’ai vu servir souvent au théâtre.

RAYMONDE
Ah ! quoi ? quoi ?

LUCIENNE
Oh ! il n’est pas génial ! Seulement avec les hommes, n’est-ce pas ?… On prend une feuille de papier à lettres bien parfumée ; on adresse une lettre à son mari ; une lettre brûlante, comme si c’était une autre femme, bien entendu !… et l’on termine en lui donnant un rendez-vous.

RAYMONDE
Un rendez-vous ?

LUCIENNE
Auquel on a soin d’aller, naturellement. Si le mari vient, on est fixé.

RAYMONDE
Oui !… oui, tu as raison. Ce n’est peut-être pas génial, mais ce sont généralement les moyens les plus classiques qui réussissent le mieux. Tout en allant chercher le meuble-papeterie qui est devant la fenêtre. — L’apportant et l’ouvrant devant le canapé. Nous allons écrire tout de suite à Victor-Emmanuel.

LUCIENNE, sur un ton désinvolte.
Écrivons à Victor-Emmanuel.

RAYMONDE, qui s’est assise sur le canapé et se dispose à écrire. Se ravisant.
Ah ! oui, mais… il reconnaîtra mon écriture.

LUCIENNE, avec un grand sérieux.
Dame ! si tu lui as déjà écrit, il est certain… !

RAYMONDE, se levant.
Écoute : la tienne, il ne la connaît pas… Toi !… toi, tu vas lui écrire.

En ce disant, elle tire Lucienne pour la faire passer à sa place.

LUCIENNE, résistant.
Moi ! Ah ! non !… Non ! ça non ! C’est trop délicat !

RAYMONDE
Eh bien, voilà tout : je fais appel à ta délicatesse. Sur un ton sévère. Ah !… Es-tu ma meilleure amie, ou ne l’es-tu pas ?

LUCIENNE, faiblissant.
Oh ! tiens, toi ! tu me conduiras en enfer !

RAYMONDE
Eh ! bien, tu y retrouveras mon mari.

LUCIENNE
Grand bien me fasse. Résignée, s’asseyant sur le canapé devant le pupitre. Allons ! donne-moi du papier à lettres.

RAYMONDE, au-dessus de la papeterie, tirant d’un des casiers un cahier de papier à lettres.
Voilà, tiens !

LUCIENNE
Hein ! mais pas le tien, voyons ! il le reconnaîtrait !

RAYMONDE
Je suis bête !… C’est vrai ! Allant au petit meuble qui est entre la fenêtre et la porte de gauche. Attends, j’ai quelque chose qui fera peut-être l’affaire… du papier que j’ai acheté pour les enfants de ma sœur ; pour leurs compliments.

Elle brandit trois ou quatre feuilles de papier à dentelle, orné de fleurs peintes.

LUCIENNE
Hein ! Ça !… Oh ! il croirait qu’il a affaire à une cuisinière ; il n’irait pas.

RAYMONDE, avec un hochement de tête.
C’est vrai.

LUCIENNE
Tu n’as pas du papier suave, suggestif ?

RAYMONDE, tirant une boîte de papier à lettres du meuble à gauche de la porte du fond.
Mon Dieu ! j’ai bien ce mauve. Je venais de l’acheter pour la campagne… il n’est pas très suggestif.

LUCIENNE
Non !… Enfin !… en le parfumant fortement.

RAYMONDE
Oh ! pour ça, j’ai ce qu’il faut : un certain trèfle incarnat que j’avais mis de côté pour le rendre, parce que je ne peux pas le supporter… Attends !

Tout en partant, elle va presser le bouton électrique à droite de la fenêtre.


SCÈNE V

À ce moment, sortant de la pièce de droite, paraît Camille, un dossier à la main. Il jette un regard inquisiteur dans le salon.

CAMILLE, en apercevant les deux femmes.
Je vous demande pardon !…

RAYMONDE, debout près du petit meuble à gauche de la scène.
Qu’est-ce que vous voulez, Camille ?

CAMILLE, dans son langage incompréhensible.
Faites pas attention ! Je regardais si Victor-Emmanuel n’était pas rentré.

RAYMONDE, le plus simplement du monde, sur le ton de la conversation.
Non, pas encore. Pourquoi ?

CAMILLE, même jeu.
Parce que j’ai tout un courrier à lui faire signer, et puis des renseignements à lui demander au sujet d’un contrat à préparer. Je suis un peu embarrassé, alors j’aurais voulu…

RAYMONDE
Oh ! bien, je pense qu’il ne peut guère tarder.

CAMILLE
Bon ! je vais attendre. Après tout il n’y a que ça à faire, n’est-ce pas ? Il n’est pas là, tout ce que je dirai ou rien…

RAYMONDE
Évidemment ! Évidemment ! À Lucienne qui, depuis le commencement de ce dialogue, écoute bouche bée, le regard allant successivement d’un interlocuteur à l’autre, pour s’arrêter définitivement avec admiration sur Raymonde. Pourquoi me regardes-tu comme ça, toi ?

LUCIENNE, décontenancée.
Hein ?… Pour rien ! rien !

CAMILLE, à Lucienne sur un ton jovial.
Eh bien ! madame ? ma cousine a fini par rentrer ! Elle ne vous a pas trop fait attendre !

LUCIENNE, un peu interloquée par cette apostrophe et voulant avoir l’air d’avoir compris.
En effet, monsieur, oui, je vous reconnais ; nous avons même causé ensemble tout à l’heure.

RAYMONDE, malicieusement.
Non !… Non ! ce n’est pas de ça qu’il te parle. Il te dit que j’ai tout de même fini par rentrer et que je ne t’ai pas trop fait attendre.

CAMILLE, approuvant.
C’est ça, c’est ça !

LUCIENNE, gênée et s’efforçant d’être aimable.
Ah ?… ah ! oui, oui… oui, parfaitement.

RAYMONDE, présentant.
M. Camille Chandebise, notre cousin ; madame Carlos Homénidès dé Histangua.

Camille s’incline pendant que Raymonde redescend par l’extrême gauche.

LUCIENNE, se levant.
Très heureuse, monsieur !… Excusez-moi si je ne vous ai pas compris tout à l’heure, mais je suis un peu dure d’oreille.

CAMILLE, jovial.
Oh ! c’est trop aimable à vous, madame, de me dire ça !… la vérité, c’est qu’on me comprend difficilement… parce que j’ai un défaut de prononciation…

LUCIENNE, souriant gauchement comme une personne qui n’a rien compris.
Oui !… oui, oui ! À Raymonde, comme pour l’appeler à son secours. Quoi ?

RAYMONDE, avec un sérieux comique.
Il te dit qu’il a un défaut de prononciation.

LUCIENNE, jouant l’étonnée.
Hein ?… ah ?… c’est vrai ?… Ah ! oui, peut-être… maintenant que vous me le faites remarquer.

CAMILLE, avec force sourires et courbettes.
Oh ! vous êtes trop indulgente.

ANTOINETTE, entrant du fond et descendant.
C’est madame qui a sonné ?

RAYMONDE, tandis que Lucienne se rassied sur le canapé.
Ah ! oui, mais pas vous ; Adèle. J’ai sonné deux coups.

ANTOINETTE
Adèle est montée dans sa chambre ; alors, je suis venue.

RAYMONDE
Enfin, ça ne fait rien. Allez donc dans mon cabinet de toilette et rapportez-moi une boîte contenant un flacon d’odeur qui est dans le tiroir de droite de ma coiffeuse.

ANTOINETTE
Bien, madame.

RAYMONDE
Vous verrez, il y a « trèfle incarnat » imprimé sur la boîte.

ANTOINETTE
Oui, madame.

En se retournant pour sortir, elle trouve à sa gauche Camille; facétieusement elle décrit autour de lui très gêné un demi-cercle, tout en le fixant les yeux dans les yeux. Elle arrive ainsi à passer et Camille à revenir au centre. À ce moment, dos au public, de la main gauche elle fait un violent pinçon dans la hanche gauche de Camille et sort de l’air le plus imperturbablement sainte-nitouche.

CAMILLE, projeté en avant par la douleur.
Oh !

RAYMONDE ET LUCIENNE, sursautant.
Quoi ?

CAMILLE, pendant qu’Antoinette sort.
Rien, rien !… Dans la hanche, une douleur aiguë qui m’a fait sursauter.

RAYMONDE
Aha !… C’est rhumatismal, ça.

CAMILLE, se frottant la hanche tout en gagnant à droite avec des courbettes, à reculons.
C’est… c’est rhumatismal ! évidemment.

RAYMONDE
Évidemment !

CAMILLE
Je vais continuer mon travail par là… Saluant. Madame… Arrivé à la porte. Mes hommages !

Il sort. Les deux femmes le regardent sortir ; puis, aussitôt qu’il a disparu, éclatent de rire.

LUCIENNE
Ah ! non, je t’admire de comprendre un mot de son langage.

RAYMONDE, malicieusement.
C’est pour ça que tu me regardais, hein ?

LUCIENNE
Oui.

RAYMONDE
Qu’est-ce que tu veux : la force de l’habitude, Mais je t’aime, toi, qui voulais lui faire croire que tu n’avais rien remarqué de sa façon de parler.

LUCIENNE
Je ne voulais pas lui être désagréable.

ANTOINETTE, arrivant de gauche, un flacon à la main.
C’est ça, madame ?

RAYMONDE, prenant le flacon.
C’est ça, merci. Elle s’assied sur un des sièges qui font vis-à-vis au canapé sur lequel Lucienne est assise. Antoinette sort. Allons ! Si nous écrivions un peu notre lettre avant que mon mari ne rentre ?

LUCIENNE
Tu as raison. Se disposant à écrire. Voyons, comment allons-nous lui tourner ce poulet ?

RAYMONDE
Ah ! ça… ?

LUCIENNE
D’abord, où notre inconnue aurait-elle reçu le coup de foudre en voyant ton mari ?

RAYMONDE
Oui ! où ?

LUCIENNE
Êtes-vous allés au théâtre, ces temps-ci ?

RAYMONDE
Mercredi dernier, au Palais-Royal, avec M. Tournel.

LUCIENNE
M. Tournel ?

RAYMONDE
Celui que je t’ai dit qui a failli être mon amant.

LUCIENNE
Ah ! oui. Eh bien, ça va des mieux ! Tu vas voir. Écrivant. « Monsieur, je vous ai vu l’autre soir au théâtre du Palais-Royal… »

RAYMONDE, avec une moue.
Oui !… Tu ne trouves pas ça bien froid pour un coup de foudre ?

LUCIENNE
Bien froid ?

RAYMONDE
On dirait un constat d’huissier. Je ne sais pas, moi, il me semble que j’aurais écrit, brutalement, là : « Je suis celle qui ne vous a pas quitté des yeux l’autre soir, au Palais-Royal. » et pas de « monsieur » ; rien ! v’lan ! aïe donc !

LUCIENNE
Eh ! mais, dis donc ! mais tu as la vocation, toi.

RAYMONDE, modeste.
Mon Dieu, je dis comme il me semble que j’écrirais…

LUCIENNE
Bien, oui, nous sommes d’accord. Elle retire du cahier de papier à lettres la feuille commencée qu’elle laisse sur le pupitre et écrivant immédiatement sur la nouvelle feuille de papier. « Je suis celle qui ne vous a pas quitté des yeux… »

RAYMONDE, dictant.
« … L’autre soir au Palais-Royal ! » Là… c’est chaud, c’est direct.

LUCIENNE
C’est vécu ! Continuant. « … Vous étiez dans une loge avec votre femme et un monsieur… »

RAYMONDE
M. Tournel.

LUCIENNE, tout en écrivant.
Oui, mais ça, ce n’est pas à la dame de le dire. Reprenant le texte de la lettre. … « Des gens près de moi vous ont nommé… »

RAYMONDE, répétant comme dans une dictée.
« … Vous ont nommé… »

LUCIENNE, répétant de même, tout en écrivant.
« … Nommé. C’est comme ça que j’ai su qui vous étiez. »

RAYMONDE
Comme c’est simple !

LUCIENNE, écrivant.
« Depuis ce temps, je ne rêve que de vous… »

RAYMONDE
Oh ! oh !… tu ne crois pas que c’est un peu exagéré ?

LUCIENNE
Mais oui ! mais oui ! mais c’est ce qu’il faut, ces choses-là ; c’est toujours exagéré pour les autres, jamais quand c’est pour soi.

RAYMONDE
Ah !… Si tu es sûre, ça va bien.

LUCIENNE, écrivant.
« Je suis prête à faire une folie. Voulez-vous la faire avec moi ? Je vous attendrai aujourd’hui à cinq heures à l’hôtel du Minet-Galant. »

RAYMONDE
Oh ! tu crois ? il va se méfier, juste le même hôtel.

LUCIENNE
Au contraire, ça l’excitera ! Écrivant. Entre parenthèses : « Montretout, Seine. Vous demanderez la chambre au nom de M. Chandebise. »

RAYMONDE, dictant.
« J’espère en vous… »

LUCIENNE, écrivant, tout en approuvant de la tête.
« J’espère en vous ! » Parfaitement ! Oh ! mais il y a de l’étoffe en toi.

RAYMONDE
Faut bien faire son apprentissage.

LUCIENNE, signant.
« Une femme qui vous aime. » Là ! le parfum, maintenant.

RAYMONDE, qui a débouché le flacon pendant que Lucienne écrivait.
Voilà.

Elle lui tend le flacon.

LUCIENNE
Ça va bien.

Elle verse de l’odeur sur ses doigts et en asperge le papier à coups de pichenettes.

RAYMONDE, se dressant en voyant toute l’encre de l’écriture étalée par les gouttes de parfum.
Oh !…

LUCIENNE, même jeu que Raymonde.
Sapristi !

RAYMONDE
Ah ! bien, c’est du propre !

LUCIENNE
Oui.

RAYMONDE
C’est tout à recommencer

LUCIENNE
Attends donc ! non ! ça va servir, au contraire. Se rasseyant et écrivant. « Post-scriptum : Pourquoi, en vous écrivant, ne puis-je retenir mes larmes ?… Oh ! faites que ce soient des larmes de joie et non de désespoir. » Parlé. Et allez donc ! au trèfle incarnat ! Vlan.

RAYMONDE
C’est égal, il va trouver que tu as beaucoup pleuré pour une femme seule.

LUCIENNE
Laisse donc ! Ça lui semblera tout naturel. Et maintenant l’adresse. Écrivant sur l’enveloppe. « Monsieur Victor-Emmanuel Chandebise, 95, boulevard Malesherbes. — Personnelle. » Se levant et passant de l’autre côté tout en collant l’enveloppe. Là ! et à présent, il nous faut un commissionnaire. As-tu quelqu’un pour l’envoyer chercher ?

RAYMONDE, qui a refermé le pupitre et est en train de le rapporter à sa place primitive.
Quelqu’un ? Ah ! diable… ! Mais oui ! J’ai toi.

LUCIENNE, se cabrant.
Moi ? Ah ! permets !

RAYMONDE
Mais oui, voyons ! Comprends donc : je ne peux pas envoyer un domestique pour qu’il revoie son même commissionnaire apporter la lettre. Ce serait risquer de tout compromettre. De même, moi, je ne peux pas y aller non plus ; si mon mari demande le signalement de la dame au commissionnaire et qu’il donne le mien, le pot aux roses est découvert. Tandis que toi, parfait ! Tu es indiquée !

LUCIENNE
Voilà ! Toute la corvée.

RAYMONDE
Enfin, es-tu ma meilleure amie, oui ou non ?

LUCIENNE
Ah ! oui. Oh ! mais tu sais, tu abuses !

Sonnerie à l’extérieur.

RAYMONDE
On a sonné. Ce doit être mon mari. Remontant par l’extrême gauche et indiquant la porte également à gauche. Vite, file par là ! et la porte à droite ; tu retombes dans l’antichambre.

LUCIENNE, remontant par le milieu de la scène pour gagner la porte indiquée.
Bon ! À tout à l’heure.

RAYMONDE
À tout à l’heure.

Lucienne sort, pendant que Raymonde va enfermer son flacon dans le petit meuble de gauche. À ce moment, la porte du fond s’entrouvre et l’on aperçoit dans le vestibule Chandebise qui parle à Étienne. Tournel est derrière lui.


SCÈNE VI

CHANDEBISE, le chapeau sur la tête, à Étienne.
Et le docteur vous a dit qu’il repasserait ?

ÉTIENNE
Oui, monsieur.

CHANDEBISE
Bon ! Ça va bien. À Tournel qui, lui, a son chapeau à la main. Entre, mon vieux. Il le fait passer devant lui ; Tournel descend à droite de la table de droite. Je te demande un moment ; j’ai mon courrier à signer…

RAYMONDE, qu’ils n’ont pas aperçue.
Oui, même Camille t’attend comme le Messie.

CHANDEBISE, à gauche de la table de droite et un peu au-dessus.
Tiens ! tu es là, toi ?

TOURNEL, de sa place.
Oh ! bonjour, chère madame.

RAYMONDE
Bonjour, Tournel. À son mari. Oui, je suis là.

CHANDEBISE
J’ai rencontré Tournel dans l’escalier, alors nous sommes montés ensemble.

RAYMONDE, indifférente.
Ah !

TOURNEL, prenant des papiers dans la serviette qu’il a apportée et qu’il dépose sur la table.
Oui, j’apporte la liste de quelques nouveaux clients à assurer.

CHANDEBISE
Parfait ! Tu me donneras ça tout à l’heure.

En parlant il relève son pantalon comme quelqu’un qui est gêné par sa bretelle.

RAYMONDE, à qui ce geste n’a pas échappé.
Qu’est-ce que tu as à tirer ton pantalon ? C’est tes bretelles qui te gênent ?

CHANDEBISE
Oui.

RAYMONDE
Ce n’est donc pas celles que je t’ai achetées ?

CHANDEBISE
Hein ? Si, si.

RAYMONDE
Elles ne te gênaient pas, avant.

CHANDEBISE
C’est parce que je les ai trop tirées.

RAYMONDE, faisant mine d’aller à lui.
C’est facile, je vais te les desserrer.

CHANDEBISE, reculant instinctivement.
Mais non… non ! ce n’est pas la peine, je les desserrerai bien moi-même.

RAYMONDE, pincée.
Ah ?… Bon ! Comme tu voudras.

CHANDEBISE, à Tournel.
Tu permets ? Je suis à toi dans un instant.

TOURNEL
Va donc ! va donc !

Chandebise ouvre la porte de la pièce de droite.

VOIX DE CAMILLE, accueillant l’entrée de Chandebise.
Ah !

CHANDEBISE, sur le pas de la porte.
Ah ! bien, quoi, « Ah ! » ? Tu es bon ! j’ai eu à faire.

Il sort et referme la porte sur lui.

TOURNEL, aussitôt la disparition de Chandebise, se précipitant vers Raymonde qui est au fond de la scène, un peu à gauche.
Ah ! Raymonde, Raymonde ! j’ai rêvé de vous cette nuit.

RAYMONDE, lui coupant son élan.
Ah ! non, mon ami, non !… Merci ! Ce n’est pas quand mon mari me trompe que je vais songer à en faire autant.

TOURNEL, ahuri.
Hein ?

RAYMONDE
C’est bon quand on n’a rien d’autre à penser, ces choses-là !

TOURNEL
Mais Raymonde, Raymonde !… Vous m’aviez dit… ! vous m’aviez fait espérer… !

RAYMONDE
Oui ? Eh ! bien, c’est possible… Mais il n’y avait pas eu les bretelles ! Mais maintenant qu’il y a les bretelles… bonsoir !

Elle sort à gauche.

TOURNEL, reste un moment abruti, puis :
Eh ! bien ! elle est forte, celle-là !… Quoi, « les bretelles » ? Qu’est-ce que ça veut dire, « les bretelles » ?

En parlant, il a gagné jusqu’à la gauche de la table de droite.


SCÈNE VII

CAMILLE, dans l’embrasure de la porte du fond droit sur un ton jovial.
Monsieur Tournel !… Mon cousin vous demande.

TOURNEL, avec humeur.
Quoi ?

CAMILLE, s’efforçant de mieux articuler, sans y parvenir.
Mon cousin vous demande.

TOURNEL, bourru, avec des haussements d’épaule.
Je ne comprends pas ce que vous dites !… Quand vous vous déciderez à parler clairement… !

CAMILLE
Attendez ! Il tire de la poche de côté de son veston un bloc de fiches, de sa poche à mouchoir un crayon et, tout en écrivant, scandant chaque syllabe. Mon cou-sin vous demande.

Ayant terminé, il détache la fiche et la passe à Tournel.

TOURNEL, lisant.
« Mon cousin vous demande. » Ah !… Eh ! bien quoi ! on le dit.

Tout en maugréant, il ramasse ses papiers et, remontant avec, — mais en laissant sa serviette, — sort par le fond droit.

CAMILLE, une fois Tournel sorti.
Pi-gnouf !… Descendant, tout en parlant, jusqu’à l’avant-scène. Non mais, en voilà encore un phénomène ! Je me dérange pour venir le chercher et il m’engueule !

À ce moment, la porte du fond s’ouvre, Étienne introduit Finache et le dialogue suivant s’échange :

ÉTIENNE
Oui, monsieur, il est là.

FINACHE
Ah ! bon.

ÉTIENNE, sortant.
Je vais le prévenir.

Tandis que Camille, qui ne les a pas entendus entrer, continue ses doléances au public.

CAMILLE
Enfin c’est trop fort ! Je lui dis très obligeamment : « Tournel, mon cousin vous demande ! » Il me le fait répéter ; je le lui ai écrit ; et il a le toupet de me répondre : « Eh ! bien, on le dit ! » Ah ! non, plus souvent que je me dérangerai encore pour un porc-épic pareil !

FINACHE, qui le contemple depuis un instant.
Eh ! bien, quoi donc, l’ami Camille ? on récite des monologues maintenant ?

CAMILLE, sursautant.
Hein ? Ah ! c’est vous, docteur ! Non, j’étais en train de bougonner après quelqu’un qui m’attrapait parce que…

FINACHE, qui ne comprend pas.
Oui, bon, ne vous donnez pas la peine !… Changement de ton. Et à part ça, jeune sacripant, quoi de neuf ?… On fait la noce ?

CAMILLE, se rapprochant vivement de Finache.
Oh ! oh ! chut ! Taisez-vous !

FINACHE
Ah ! oui, c’est vrai ! Ici, vous passez pour l’austère Camille. Vous tenez à votre réputation.

CAMILLE, sur les charbons.
Je vous en prie…

FINACHE
Malheureusement, pour son médecin, il y a toujours une heure dans la vie, où on est obligé de dépouiller le petit saint ; aussi, pour moi qui sais, ça m’amuse bien quand je les vois tous s’imaginer que vous…

CAMILLE, riant jaune.
Oui-oui !

FINACHE
Dites-moi ! vous avez profité de mon conseil ?

CAMILLE
Quel ?

FINACHE
Pour l’hôtel du Minet-Galant ?

CAMILLE, dans les transes.
Oh ! taisez-vous !

FINACHE
Mais quoi ? nous sommes entre nous !… Vous y avez été ?

CAMILLE, hésite une seconde, jette un coup d’œil à droite et à gauche, puis à voix basse.
Oui !

FINACHE
Qu’est-ce que vous en dites ?

CAMILLE, avec des yeux d’extase au ciel.
Oh !

FINACHE
Hein, n’est-ce pas ? Quand je vous le disais ! Mais moi, quand je veux faire la noce, je ne connais que cet hôtel-là. Allons, je vois que vous êtes sur les charbons… Tenez, allez prévenir votre cousin.

CAMILLE, enchanté de cette diversion.
C’est ça, c’est ça !…

FINACHE
Ah ! à propos, pendant que j’y pense, que je vous donne votre machin.

CAMILLE, redescendant.
Quel machin ?

FINACHE, tirant un écrin de sa poche.
Ce que je vous ai promis… qui vous permettra de parler comme tout le monde.

CAMILLE
Ah ! oui. Vous l’avez ?

FINACHE
Oui !… N’est-ce pas ? Qu’est-ce qui entrave cette faculté chez vous ?… Un vice congénital ; la voûte du palais qui n’a pas eu le temps de se former. Alors les sons, au lieu de trouver cette cloison naturelle qui les fait rebondir au dehors, vont se perdre dans le masque.

CAMILLE
C’est ça !

FINACHE
Eh ! bien, c’est cette cloison que je vous apporte ! Et regardez comme c’est joli, bien présenté.

CAMILLE
Voyons ?

FINACHE, ouvrant l’écrin.
Un palais d’argent, mon cher ! comme dans les contes de fées.

CAMILLE, joignant les mains avec admiration.
Oh !

FINACHE
Et dans un écrin, madame !… Avoir son palais dans un écrin ! ce n’est pas à la portée de tout le monde.

CAMILLE
Oh !… Et je pourrai parler ?

FINACHE
Quoi ?

CAMILLE
Et je pourr… Attendez !

Il veut mettre tout de suite le palais dans sa bouche.

FINACHE, l’arrêtant par le poignet.
Non, pas comme ça. Faites-le tremper d’abord dans de l’eau avec de l’acide borique. On ne sait pas dans quelles mains ça a passé.

CAMILLE
Vous avez raison ! Non, mais je disais : Articulant de son mieux. Et je pourrai parler ?

FINACHE, qui a saisi.
Si vous pourrez parler !… Comment donc ! C’est-à-dire que si même, vous avez du talent, vous pourrez entrer à la Comédie-Française.

CAMILLE, radieux.
Oh !!! Je vais tout de suite le mettre dans l’eau.

Il remonte.

VOIX DE CHANDEBISE
Camille !

FINACHE
Tenez, on vous appelle !

CAMILLE
Oh ! bien, vous direz que je viens tout à l’heure.

Il disparaît par le fond.


SCÈNE VIII

CHANDEBISE, entrant du fond, droite.
Camille !

FINACHE, allant à lui.
Il est à vous, tout de suite ; il a eu affaire par là. Lui tendant la main. Ça va bien ?

CHANDEBISE
Ah ! bonjour, Finache ! Ah ! bien ; tenez, vous, je suis content de vous voir ; j’avais justement à vous parler.

FINACHE
Ah ? Je suis déjà venu tout à l’heure ; Étienne vous a dit ?

CHANDEBISE
Oui, oui !… pour le certificat de Histangua ! Il paraît même qu’il est de première !

FINACHE
De première. Le voici, du reste.

Il tire de sa poche un dossier qu’il lui remet.

CHANDEBISE, prenant le dossier.
Merci.

FINACHE, s’asseyant à gauche de la table.
Et qu’est-ce que vous avez à me dire ?

CHANDEBISE, s’asseyant en face de lui, à droite de la table.
Eh ! bien, voilà : je voulais vous consulter pour moi, sur une question assez délicate. Figurez-vous qu’il m’arrive une chose un peu extraordinaire.

FINACHE
Eh ! quoi donc ?

CHANDEBISE
Voyons ! Comment vous expliquerai-je cela ?… Vous savez que j’ai une femme délicieuse.

FINACHE
Ça, nous sommes d’accord.

CHANDEBISE
Bon ! Vous savez, d’autre part, que personne n’est moins coureur que votre serviteur.

FINACHE
Ah ?

CHANDEBISE, l’air un peu vexé.
Quoi, ah ? Vous dites : Ah ?… Si !

FINACHE
Mais je ne sais pas, mon ami.

CHANDEBISE
Eh ! bien, je vous le dis. Je ne vous étonnerai donc pas en vous confiant que ma femme résumait tout pour moi : l’épouse et l’amante. Ce qui revient à dire que j’ai toujours été pour elle, je puis m’en vanter entre nous, un mari à la hauteur.

FINACHE
Ah ?

CHANDEBISE, sur le même ton que précédemment.
Quoi, ah ? Vous dites : ah ? Si !

FINACHE
Mais je ne sais pas, mon ami.

CHANDEBISE
Eh ! bien, je vous le dis !… à la hauteur… et même plus.

FINACHE
Eh ! bien, mais c’est très bien, ça… seulement je ne vois pas où ce préambule… ?

CHANDEBISE, se levant, et remontant au dessus de la table sur le coin de laquelle il s’assied.
Eh ! bien, voilà, justement… ! Avez-vous vu jouer aux Nouveautés : « Vous n’avez rien à déclarer ? »

FINACHE
Hein ?

CHANDEBISE
Je vous demande si vous avez vu jouer : « Vous n’avez rien à déclarer ? »

FINACHE
Mon Dieu… !

CHANDEBISE
Quoi ? Vous l’avez vu, ou vous ne l’avez pas vu ?

FINACHE, égrillard.
Je vais vous dire : entre les deux ! Je n’étais pas seul dans ma baignoire, alors… !

CHANDEBISE, riant.
Ah ! bon, oui ! Il y a des lacunes.

FINACHE, riant.
Voilà !

CHANDEBISE
N’importe ! Vous en avez toujours vu assez pour être au courant du sujet : un bon petit jeune homme fait son voyage de noces avec madame. Il est en train de lui inculquer les premiers principes de la grammaire matrimoniale, quand, au meilleur de la leçon, surgit un douanier dont l’intempestif : « Vous n’avez rien à déclarer ? » vient brutalement couper à monsieur le fil de ses idées.

FINACHE
Ah ! oui, en effet, je me rappelle !… vaguement !

CHANDEBISE
Vaguement !… Eh ! bien, mon vieux ! on voit que le douanier n’a pas passé par votre baignoire.

Il se lève et gagne le milieu de la scène.

FINACHE, riant et avec malice.
Il n’y a pas passé.

CHANDEBISE, allant tout en parlant prendre la chaise à gauche de la scène et, après l’avoir retournée, se mettant à cheval dessus.
Bref, pour le pauvre petit jeune homme, dès lors, cela devient comme une obsession : Chaque fois qu’il lui prend velléité de réaborder avec madame la question laissée une première fois dans le vague, il voit le douanier ; il entend le : « Vous n’avez rien à déclarer ? » ; et couic ! plus personne.

FINACHE
C’est embêtant !

CHANDEBISE, avec conviction.
Ah ! oui ! Se levant. Eh ! bien, mon cher, c’est exactement ce qui m’arrive avec ma femme.

FINACHE
Hein !

CHANDEBISE
Parfaitement. Un beau jour… ou plutôt une sale nuit ! Il va remettre sa chaise à sa place primitive. il y a de ça un mois ; j’étais très amoureux, à mon habitude ; je m’en étais exprimé à madame Chandebise, qui en avait accueilli aussitôt l’expression ; quand tout à coup, je ne sais ce qui a pu se passer… ?

FINACHE, malicieusement.
Le douanier est entré.

CHANDEBISE, par distraction.
Oui ! Vivement. euh ! non !… Oh ! mais c’est tout comme : un malaise, un trouble, je ne sais pas : je me suis senti devenir Voix d’ange et tout en se rapetissant sur les jambes à mesure. enfant, enfant, tout petit enfant !

FINACHE
Diable ! C’est raide !

CHANDEBISE, tourne les yeux de son côté puis avec une moue significative.
Si on peut dire. Changeant de ton. Mon Dieu, tout d’abord, je ne m’en émus pas autrement ; fort de tout un passé glorieux, n’est-ce pas… ? Je me dis : Après tout, revers aujourd’hui ; revanche demain !

FINACHE
C’est la guerre !

CHANDEBISE
Oui, mais voilà-t-il pas, que le lendemain, j’ai la malencontreuse idée de me dire : « Attention, mon vieux… Si tu allais, comme hier… ! » Faut-il être bête pour se fourrer des choses pareilles en tête, juste à un moment où on a besoin de toute sa confiance en soi !… Naturellement ça ne manque pas : l’anxiété me prend et vlan ! comme la veille : la tape !

FINACHE
Mon pauvre Chandebise !

CHANDEBISE
Ah ! oui, mon pauvre Chandebise ! Car désormais, c’est fini ! Ça devient l’idée fixe ! Je ne me pose même plus la question ; je n’ose même plus me dire : « Ce soir, est-ce que je ? » non, je me dis : « Ce soir, je ne ! » Et vlan ! ça ne rate pas.

FINACHE, blagueur.
Oui, tandis que vous… !

CHANDEBISE
Comment ?… Allons, Finache, voyons ! ce n’est pas le moment de plaisanter.

FINACHE, se levant.
Oh ! bien, quoi ? vous n’attendez pas que je prenne votre cas au tragique ! Mais il est de tous les jours, votre cas ! Vous êtes simplement victime d’un phénomène d’auto-suggestion. Eh ! bien, c’est à vous d’en avoir raison. Un peu de force de caractère, que diable ! Vouloir, c’est pouvoir !

CHANDEBISE
Euh ! euh !

FINACHE
Si au lieu de vous dire : « Est-ce que je ? » ce qui vous fiche à bas ; il faut vous dire Bien affirmatif. : « Je ! » et voilà ! Jamais douter de soi dans la vie. Ah ! et puis… et puis surtout ne pas y mettre d’amour-propre… Mais oui, mais oui ! tout ça, c’est de l’amour-propre ! Eh ! bien, l’amour-propre et l’amour, ça ne va pas ensemble !… Si même il y en a un qu’on appelle propre, c’est pour le distinguer de l’autre… qui ne l’est pas !… Tout ce que vous venez de me raconter, c’est à votre femme que vous auriez dû le dire, pas à moi ; et ça bien nettement, bien tranquillement, au lieu d’essayer de faire le malin avec elle. Il serait arrivé qu’elle aurait ri ; vous en auriez ri ensemble, chacun y aurait mis du sien ; et l’émotion, l’inquiétude désormais au rancart, ça aurait marché comme sur des roulettes.

CHANDEBISE, pensif.
Vous avez peut-être raison !

FINACHE
En dehors de ça, du sport, de l’exercice. Il faudra que je vous ausculte tout à l’heure !… Vous travaillez trop !… trop de bureau ! Lui appliquant son genou dans les reins et le faisant ployer en appuyant les deux mains sur ses épaules. Regardez, vous avez une tendance à vous voûter. Passant sur le devant. c’est pour ça que je vous ai ordonné des bretelles américaines ; je suis sûr que vous ne les avez pas mises.

CHANDEBISE, relevant son gilet pour montrer ses bretelles.
Oh ! si ! si ! Même pour être forcé de les conserver, j’ai même donné toutes mes bretelles ordinaires. C’est mon cousin Camille qui en a hérité. Mais vraiment, celles-là, c’est bien laid !

FINACHE
Bah ! Vous êtes seul à les voir.

CHANDEBISE
Mais non ! Tout à l’heure, ma femme a failli mettre le nez dessus.

FINACHE
La belle affaire !

CHANDEBISE, gagnant la droite.
Merci ! Il ne manque plus que d’ajouter ce ridicule à l’autre.

FINACHE, le suivant.
Ah ! Tenez, vous mettez de la vanité où il ne devrait pas y en avoir ! Changeant de ton. Allez ! enlevez votre veston, que je vous ausculte.

Au moment où Chandebise s’apprête à retirer son veston, la porte s’ouvre et paraît Lucienne introduite par Étienne.


SCÈNE IX

LUCIENNE, à Étienne.
N’est-ce pas, prévenez madame !

CHANDEBISE, ramenant vivement les revers de son veston qu’il écartait déjà pour se dévêtir.
Oh !

ÉTIENNE
Oui, madame.

Il sort.

CHANDEBISE, à Finache tout en passant devant lui pour gagner le fond.
Tout à l’heure ! À Lucienne. Vous, chère madame ?

LUCIENNE
Mais oui ! vous allez bien ?

CHANDEBISE
Mais comme vous-même. Vous venez voir ma femme ?

LUCIENNE
C’est-à-dire que je reviens ! J’ai eu une course à faire, mais je l’ai déjà vue tout à l’heure ; d’ailleurs, monsieur aussi.

FINACHE, s’inclinant.
En effet.

CHANDEBISE
Ah ! alors, je n’ai pas besoin de vous présenter… Vous ne lui avez pas trouvé l’air bien nerveux ?

LUCIENNE, indiquant Finache.
À monsieur ?

CHANDEBISE
Non, à ma femme ! je ne sais pas ce qu’elle a ce matin !… elle n’est pas à prendre avec des pincettes.

LUCIENNE
Je n’ai pas trouvé.

CHANDEBISE
Ah ! bien, tant mieux !

RAYMONDE, paraissant à la porte de gauche.
Ah ! te voilà !

LUCIENNE, allant à elle.
Rebonjour !

RAYMONDE, bas.
Eh ! bien ?

LUCIENNE, bas.
C’est fait ! il me suit.

RAYMONDE
Bon !

ÉTIENNE, apportant la lettre sur un plateau.
Monsieur !

CHANDEBISE
Hein ?

LUCIENNE, bas à Raymonde.
Voilà !

ÉTIENNE
C’est une lettre personnelle pour monsieur, qu’un commissionnaire vient d’apporter.

CHANDEBISE, étonné.
Pour moi ? Tiens ! Aux deux femmes. Vous permettez ? Il tire son lorgnon, se le plante au bout du nez, décachette la lettre, puis, après l’avoir parcourue, ne pouvant réprimer une exclamation de surprise. Oh ! par exemple !

RAYMONDE, vivement.
Quoi ?

CHANDEBISE
Rien !

RAYMONDE, perfide.
Ce n’est pas un ennui ?

CHANDEBISE
Oh ! non ! non !… C’est… c’est une affaire d’assurances.

RAYMONDE, sèchement.
Ah ? À Lucienne, bas et furieuse. Viens, toi ! Je crois que c’est clair !

Elles sortent de gauche.

CHANDEBISE, à Finache, tout en gagnant l’extrême gauche.
Ah ! non, mon cher, non !… les femmes sont étonnantes ! Vous ne devineriez jamais ce qui m’arrive.

FINACHE
Quoi ?

TOURNEL, paraissant à la porte de droite, son dossier à la main.
Dis donc… c’est comme ça que tu me laisses en plan.

CHANDEBISE
Ah ! bien, tiens ! Arrive donc, toi, tu n’es pas de trop.

TOURNEL, descendant et déposant en passant son dossier sur la table.
Qu’est-ce qu’il y a ? À Finache. Bonjour docteur.

FINACHE
Bonjour, Tournel.

CHANDEBISE
Mes enfants, tenez-vous bien !… Ménageant son effet. je viens de faire… un béguin.

TOUS LES DEUX
Hein ?

TOURNEL
Toi !

FINACHE
Vous !

CHANDEBISE
Ça vous la coupe, ça ? Passant au centre. Tenez !… Je n’invente rien. Lisant en appuyant sur chaque mot. « Je suis celle qui ne vous a pas quitté des yeux, l’autre soir, au Palais-Royal. »

TOURNEL
Toi !

FINACHE
Vous !

CHANDEBISE, se dandinant.
Moi-vous ! parfaitement ! Elle ne m’a pas quitté des yeux.

TOURNEL
Ah ! bien, celle-là… !

CHANDEBISE, lui serrant la main.
Merci !

TOURNEL, lui prenant la lettre des mains et en continuant la lecture.
« Vous étiez dans une loge avec votre femme et un monsieur. »

CHANDEBISE
Et un monsieur !… voilà ! c’est toi : « et un monsieur »… c’est-à-dire X…, premier venu, grisaille, poussière.

TOURNEL
Ah ! bien, dis donc !

CHANDEBISE
Aha ! c’est bien mon tour Lui reprenant la lettre et lisant. « Des gens, près de moi, vous ont nommé, c’est comme ça que j’ai su qui vous étiez. »

TOURNEL, railleur.
Belle malice !

CHANDEBISE
« Depuis ce temps je ne rêve que de vous. »

TOUS DEUX, n’en revenant pas.
Non ?

CHANDEBISE, voix pâmée.
Elle ne rêve que de moi ! Envoyant une bourrade à Tournel. Eh ! Tournel.

TOURNEL
Il y a ça ?

CHANDEBISE, avec suffisance, tout en faisant constater sur la lettre.
Oui, mon vieux ! Il y a ça.

FINACHE, devant l’évidence.
Eh ! oui. Il y a ça !

TOURNEL, n’en revenant pas.
Dieu, que c’est curieux ! À Finache. Vous ne trouvez pas ?

FINACHE, ne sachant que répondre.
Pffeu ! Tous les rêves sont dans la nature.

TOURNEL
Évidemment !… Moqueur. Ça doit dépendre de l’estomac.

CHANDEBISE
Ah ! bien, dis donc, toi !…

TOURNEL
Non ! je ris.

CHANDEBISE, poursuivant sa lecture.
« Je suis prête à faire une folie. Voulez-vous la faire avec moi ? » Parlé. Pauvre petite. Elle tombe bien ! À Finache. hein, Finache ?

FINACHE
Pourquoi donc ?

CHANDEBISE
Allons, voyons ! après ce que je vous ai dit !

FINACHE, avec un geste d’insouciance.
Ah ! bah !

Il va s’asseoir à la droite de la table.

CHANDEBISE, lisant.
« Je vous attendrai aujourd’hui à cinq heures à l’hôtel du Minet-Galant. »

FINACHE
À l’hôtel du Minet-Galant ?

CHANDEBISE, gagnant jusqu’à la gauche de la table.
Oui. « Montretout ; Seine ».

FINACHE
Oh ! mais bravo ! C’en est une qui la connaît ; C’est une pratique.

CHANDEBISE, s’asseyant.
Pourquoi ? est-ce que cet hôtel… ?

FINACHE
Un rêve, mon cher ! c’est toujours là que je fais mes farces.

CHANDEBISE
Voyez-vous ça ! Ce que c’est que d’être une âme pure ! Je l’ignorais.

FINACHE
Ah bien ! Je suis bien sûr que Tournel… !

TOURNEL, tout en gagnant au-dessus de la table de façon à occuper le fond.
Oh ! non ! Je connais de nom, mais c’est tout.

CHANDEBISE, brusquement.
Ah ! mes amis… !

TOUS DEUX
Quoi !

CHANDEBISE
Elle a pleuré !

TOURNEL ET FINACHE
Non ?

CHANDEBISE
Parfaitement ! Elle a pleuré ! Tenez : Lisant. « Post-scriptum. — Pourquoi, en vous écrivant, ne puis-je retenir mes larmes ? Ah ! faites que ce soient des larmes de joie et non de désespoir ». Pauvre petit cœur ! Et il n’y a pas à dire que ça n’est pas, regardez, elle a inondé.

Il présente la lettre sous le nez de Tournel qui est debout les deux mains appuyées sur la table.

TOURNEL, flairant la lettre.
Ah ! mes enfants !

TOUS DEUX
Quoi ?

TOURNEL
Ah ! mes enfants ! Qu’est-ce qu’elle fourre donc dans ses larmes qui sent si fort ?

Il descend, milieu de la scène.

FINACHE, blagueur.
Chut ! La larme a son secret, la larme a son mystère ! Un mélange ! respectons son secret.

CHANDEBISE, se levant.
Oui ! blaguez ! blaguez !… Ah ! ah ! mon vieux Tournel ! moi aussi je fais des béguins. Ainsi, pendant que nous étions là, au Palais-Royal ; que nous ne nous doutions de rien ; une femme nous dévorait des yeux.

TOURNEL
Voilà !

CHANDEBISE, à Tournel.
Tu as remarqué, toi, qu’une femme nous faisait de l’œil ?

TOURNEL
Non !… C’est-à-dire, il m’avait bien semblé m’apercevoir un moment… mais je croyais que c’était à moi, alors… !

CHANDEBISE
Ah ! vraiment, tu… ? Brusquement. Oh ! mais triple idiot que je suis !… évidemment !… évidemment !

TOURNEL ET FINACHE
Quoi ?

Finache se lève.

CHANDEBISE
Ce n’est pas moi qui lui ai tapé dans l’œil ; c’est toi !

TOURNEL
Moi ?

CHANDEBISE
Mais dame !… c’est toi qu’elle a pris pour moi ! Et comme on a dit mon nom en désignant la loge, naturellement, comme elle ne regardait que toi… !

TOURNEL, fat.
Tu crois ?

CHANDEBISE
Parbleu !…

TOURNEL, même jeu.
Ah ?… peut-être ! Oui !

CHANDEBISE
Mais regarde-moi ! Est-ce que je puis inspirer des béguins, moi ?… tandis que toi, mais c’est tout naturel ! c’est ta fonction. À Finache. C’est sa fonction ! À Tournel. Tu as l’habitude de tourner la tête aux femmes ; tu es beau…

TOURNEL, très flatté se défendant pour la forme.
Allons ! allons !

CHANDEBISE
Mais si, quoi ! C’est pas un mystère !

FINACHE
Avec ça que vous ne le savez pas !

TOURNEL
Non ! j’ai du charme, voilà tout.

CHANDEBISE
Là ! il a du charme ! Ah ! cocotte, va ! je ne te le fais pas dire ! Enfin, quoi ! il y a des femmes qui se sont suicidées pour toi ! Est-ce vrai, oui ou non ?

TOURNEL, modeste.
Oh !… une !

CHANDEBISE
Ah !

TOURNEL
Et encore, elle va très bien.

CHANDEBISE
Enfin, ça n’empêche pas.

TOURNEL
De plus, c’est très contestable. Elle s’est empoisonnée en mangeant des moules.

CHANDEBISE ET FINACHE
Des moules ?

TOURNEL
Je venais de la quitter ; elle a répandu le bruit que c’était par chagrin. Mais elle a beau dire, quand on veut mourir, on ne choisit pas les moules !… c’est trop aléatoire.

CHANDEBISE, sur un ton catégorique.
Allons ! Allons ! Il n’y a pas d’erreur, cette lettre est à mon nom, mais elle est à ton adresse.

TOURNEL, hésitant à Finache.
Qu’est-ce que vous en pensez ?

FINACHE, ne voulant pas s’engager.
Oh ! moi !…

CHANDEBISE
Mais oui, mais oui ! Eh bien, puisqu’elle est à ton adresse, c’est toi qui iras.

TOURNEL, se défendant sans conviction.
Ah ! non ! non.

CHANDEBISE
D’abord moi, ce soir je ne suis pas libre ! Nous donnons un banquet à notre directeur d’Amérique, ainsi… !

TOURNEL
Non, écoute ! non, vraiment… !

CHANDEBISE
Allons donc ! Tu en meurs d’envie !

TOURNEL
Tu crois ?

CHANDEBISE
Tiens, regarde ton nez !… il titille !

TOURNEL, louchant en regardant le bout de son nez.
Il titille, mon nez ? Eh ! bien, alors, j’accepte !

CHANDEBISE, lui envoyant sur l’épaule une tape amicale qui le fait passer au centre.
Ah ! cocotte, va.

Il remonte un peu.

TOURNEL
D’autant plus que ça me va assez ! À Finache. J’avais précisément fait liaison nette en prévision d’une aventure sur laquelle je comptais et qui se trouve momentanément retardée.

CHANDEBISE, qui est redescendu et surgit entre eux.
Ah ? avec qui ?

TOURNEL, interloqué par l’apparition de Chandebise.
Mais avec… euh !… Je ne peux pas te le dire !

Il passe sur le devant.

CHANDEBISE, singeant Tournel et à Finache.
Y peut pas me le dire ! À Tournel. Ah ! cocotte va !

TOURNEL
Ton inconnue me servira d’intérim !

CHANDEBISE, sur un ton sautillant.
Très heureux de te la céder.

TOURNEL, sur le même ton que Chandebise.
On n’est pas plus aimable ! Sans transition. Donne-moi la lettre !

CHANDEBISE
Hein ? ah ! non ! D’ailleurs pourquoi faire ? tu n’en as pas besoin ; tu n’as qu’à aller à l’hôtel en question et demander la chambre à mon nom. Tu comprends, des lettres comme ça, je n’en reçois pas si souvent ! je veux au moins que si un jour mes petits-enfants — en admettant que j’en aie ! — trouvent celle-ci dans mes papiers, ils puissent se dire : « Fallait-il que grand-père fût beau pour exciter des passions pareilles ! » Je serai au moins beau dans la postérité !… Allez, Finache ! venez m’ausculter.

TOURNEL, emboîtant le pas derrière lui.
Eh ! bien, et les signatures ?

Il est remonté au-dessus de la table et brandit son dossier.

CHANDEBISE
Deux minutes et je suis à toi ! Tenez. Finache ! passons par là, nous ne serons point dérangés.

FINACHE
À vos ordres !

Ils sortent de droite, premier plan.


SCÈNE X

TOURNEL, son dossier à la main, ronchonnant.
Deux minutes ! Deux minutes ! Après ça, ce sera autre chose. Après un temps, souriant complaisamment. Hôtel du Minet Galant !… Quelle peut être encore cette femme qui s’est éprise de moi ?

RAYMONDE, son chapeau sur la tête.
M. Chandebise n’est pas là ?

TOURNEL, empressé.
Il est par là avec le docteur ; je puis l’appeler.

RAYMONDE, vivement.
Non ! Non ! Ne le dérangez pas !… Si vous le voyez tout à l’heure, vous lui direz que je sors avec Madame dé Histangua… que si je rentre tard, il n’ait pas à s’inquiéter ; que je resterai peut-être à dîner avec une amie.

TOURNEL
Oh ! bien, je crois que lui-même ne rentrera pas de bonne heure non plus, alors… !

RAYMONDE, vivement pour le faire se couper.
Ah ? Pourquoi donc ça ?

TOURNEL, qui n’y entend pas malice.
Hein ? Mais parce qu’il m’a dit, je crois, qu’il banquetait ce soir avec son directeur d’Amérique.

RAYMONDE
Ah ! Il vous a dit ! Je ne suis pas fâchée de le savoir. Eh ! bien, c’est faux ! car c’est demain qu’a lieu ce banquet ! j’ai vu l’invitation, alors !…

TOURNEL
Ah ?… Oh ! mais alors, c’est qu’il se trompe de jour ; je vais lui dire.

Il fait mine d’aller retrouver Chandebise.

RAYMONDE, l’arrêtant du geste.
Non ! Non ! il ne se trompe pas de jour. Ne faites pas de zèle inutile. Tout ça, c’est parfaitement intentionnel ; c’est un alibi pour lui permettre de revenir ce soir, en disant qu’il a confondu la date. Je sais parfaitement à quoi m’en tenir.

TOURNEL, voulant réparer son impair.
Je vous assure ! Il était parfaitement sincère ! À moi, voyons, il n’a pas de raison de raconter des histoires.

RAYMONDE
Ah ? Il en a donc vis-à-vis de moi ?

TOURNEL
Hein ? Mais pas du tout ! Vous me faites dire des choses que je ne dis pas !

RAYMONDE
Oui ! Oh ! je comprends votre jeu, allez ! Comme vous savez que, maintenant que mon mari me trompe, vous n’avez rien à espérer de moi, alors, vous croyez très fin de me persuader que c’est le plus fidèle des époux.

TOURNEL
Mais je vous assure, je vous parle sincèrement.

RAYMONDE
Oui ? Eh ! bien, tant pis, ce sera tout comme… Adieu !

Elle remonte vers la gauche.

TOURNEL, s’élançant vers elle.
Raymonde !

RAYMONDE
Ah ! flûte !

Elle sort en lui fermant la porte au nez.

TOURNEL, qui, instinctivement, a fait un bond en arrière interloqué.
Flûte ! Oh !… me répondre flûte ! Oh !

CAMILLE, arrivant du fond avec un verre rempli d’eau et un petit paquet d’acide borique. Le verre est sans pied et de couleur.
Ah ! monsieur Tournel ! Eh ! bien ?… êtes-vous de meilleure humeur ?…

TOURNEL, sur le même ton que Raymonde.
Ah ! flûte, vous !

Tout en parlant il passe devant lui et sort par la droite deuxième plan.

CAMILLE, reste un moment coi, puis :
Quel mufle ! Il gagne au-dessus de la table ; puis, face au public, il pose son verre devant lui sur la table ; et se met à déplier son petit paquet d’acide borique. — On sonne à l’extérieur. Ce que j’ai eu de peine à mettre la main sur l’acide borique. Il verse le contenu du paquet dans le verre, puis prenant son verre d’une main, son palais d’argent de l’autre, il le tient un moment entre l’index et le pouce, comme l’hostie au-dessus du calice ; puis, avec amour. Là ! trempe, mon palais !… trempe !…

Il écarte l’index du pouce et le palais tombe dans le verre qu’il va déposer sur la cheminée.


SCÈNE XI

ÉTIENNE, annonçant.
Don Homénidès dé Histangua.

HOMÉNIDÈS, descendant franchement en scène.
Yo vous saloue !

CAMILLE, tout en s’inclinant légèrement.
Ah ! Monsieur dé Histangua !

HOMÉNIDÈS
Et mossieu Chandébisse, il n’est pas là ?

CAMILLE
Si, si ! Mon cousin est à vous tout de suite ; il est occupé avec son médecin.

HOMÉNIDÈS
Ah ! buéno ! buéno !

À ce moment la porte de droite s’ouvre et paraissent Finache et Chandebise.

CAMILLE
Eh ! justement les voici.

FINACHE, remontant par l’extrême droite comme un homme qui va s’en aller.
En somme pas autre chose à faire que ce que je vous ai dit.

CHANDEBISE
Parfait ! c’est entendu.

HOMÉNIDÈS
Cher ami… yo souis lé vôtre !

CHANDEBISE
Ah ! mon cher ! Comment ça va ?

HOMÉNIDÈS
Mais buéno ! Et le docteur aussi ?… La santé ? ça va ?

FINACHE, au fond.
Mais toujours ! Vous de même ? Excusez-moi, mais justement je m’en allais !

HOMÉNIDÈS
Oh ! yo vous prie.

FINACHE
Allons ! au revoir.

TOUS
Au revoir.

FINACHE, au moment de sortir, s’arrêtant sur le pas de la porte.
Ah !… et pour celui qui ira : Bon Minet Galant !

CAMILLE, qui est au-dessus de la table, pirouettant sur les talons.
Oh ! l’idiot !

Il s’éclipse par la porte fond droit.

FINACHE
Au revoir.

Il sort.

HOMÉNIDÈS, une fois Finache sorti.
Et dites ?… Mon épousse, il est là ?

CHANDEBISE
Parfaitement, avec ma femme.

HOMÉNIDÈS
Oui !… Yo lo souppossais d’ailleurs… Elle m’avait dit qu’elle allait prendre mon devant.

CHANDEBISE, regarde Homénidès, étonné, puis :
Qu’elle allait prendre votre devant ?

HOMÉNIDÈS
Oui ! Enfin elle est venue ?

CHANDEBISE
Ah ! qu’elle allait venir en avant !

HOMÉNIDÈS
Eh ! c’est lé même !

CHANDEBISE
Oui, oui… Voulez-vous que je la prévienne ?

HOMÉNIDÈS, passant sur le côté.
Non ! Yo la verrai tout à l’hore ! Ah ! Chandébisse, eh ! bien, yo l’ai été cet’matine à votre compagnie ! yo l’ai vu, votre doctor.

CHANDEBISE
Oui, c’est ce qu’il m’a dit.

HOMÉNIDÈS
Oui… Il m’a fait ourriner.

CHANDEBISE
Comment ?

HOMÉNIDÈS
Ouriner… p’sser !… p’sser !…

CHANDEBISE
Ah !

HOMÉNIDÈS
Porqué ça ?

CHANDEBISE
Quoi ?

HOMÉNIDÈS
Qu’il m’a fait ourriner ?

CHANDEBISE
Dam ! il faut bien ! pour savoir si vous êtes en état d’être assuré.

HOMÉNIDÈS
Qué ça les récarde ?… Cé n’est pas moi qué yo m’assure : C’est ma femme.

CHANDEBISE
Hein ?… Ah ?… ah !… vous ne m’aviez pas dit…

HOMÉNIDÈS
Yo vouss ai dit : yo vo faire oune assurance ! vous né mé l’avez pas demandé por qui.

CHANDEBISE, jovial.
Oh ! bien, c’est un petit malheur facilement réparable ; vous n’en êtes pas à ça près ! Madame Homénidès n’aura qu’à aller à la Compagnie et…

HOMÉNIDÈS
Et qué ?… On lui fera faire comme à moi ?

CHANDEBISE
Ah ! Dam !

HOMÉNIDÈS, très pincé.
Yo lé vo pas !

CHANDEBISE
Mais…

HOMÉNIDÈS, élevant le ton à mesure.
Yo lé vo pas !… Yo lé vo pas !… Yo lé vo pas !…

En parlant il passe devant Chandebise et gagne le devant.

CHANDEBISE
Mais voyons, il faut être raisonnable ! C’est la règle !

HOMÉNIDÈS, faisant une volte sur lui-même qui le met face à face avec Chandebise, avec violence.
Les règles, yo les brise ! Yo l’ai p’ssé pour elle.

CHANDEBISE
Ah ! mais non !… Ce n’est pas possible.

HOMÉNIDÈS, repassant sur le côté.
Eh ! Bueno ! Elle séra pas assurée, voilà tout.

CHANDEBISE
Voyons ! Vous n’êtes pas si jaloux ?

HOMÉNIDÈS
Cé n’est pas la jalousie ! mais yo trouve qué c’est inférieur à la dignité.

CHANDEBISE
Oh ! préjugé !

HOMÉNIDÈS
Jaloux moi ! Oh ! non ! yé né lé souis pas.

CHANDEBISE, voulant être aimable.
Vous êtes sûr de la fidélité de madame de Histangua. Ça ne m’étonne pas, du reste !

HOMÉNIDÈS
Il n’est pas ça !… Mais yo sais qu’elle sait qué yo serais terrible ! elle n’oserait pas.

CHANDEBISE
Ah ?

HOMÉNIDÈS, tirant un revolver de sa poche dont il présente le canon à Chandebise.
Vous voyez ce joujou ?

CHANDEBISE, se garant instinctivement avec la main et en même temps faisant un rapide mouvement tournant autour d’Homénidès afin de fuir le canon du revolver. Ainsi il passe ainsi sur le côté.
Eh ! là ! Chut ! Allons ! Allons ! Ne jouez pas, avec ces choses-là.

HOMÉNIDÈS, avec un haussement d’épaules.
Il n’est pas de danger. Il est la bagatelle.

CHANDEBISE, peu rassuré.
Oui, enfin… !

HOMÉNIDÈS, les dents serrées.
Si yo la pinçais avec un monsieur. Ahaha !… lé monsieur, il recevrait une balle dans lé dos !… qui lui ressortirait… dans le dos.

CHANDEBISE, ahuri.
Hein ?… À lui ?…

HOMÉNIDÈS, brutal, et presque crié.
Non ! à elle !

CHANDEBISE
Ah ?… Ah ?… oui, oui ! Ah ! parce que vous supposez que… Geste des mains, esquissant le rapprochement de deux individus.

HOMÉNIDÈS, la tête près du bonnet.
Quoi, yo suppose ? Quoi, « yo suppose » ?

CHANDEBISE, voulant éviter de le mettre en colère.
Non ! Rien !… Rien !

HOMÉNIDÈS, plus calme.
Comme elle sait… yo l’ai prévenue à notre nuit de noces.

CHANDEBISE, à part.
Charmante déclaration !

HOMÉNIDÈS, remettant le revolver dans sa poche et gagnant la gauche.
Elle né s’y frotterait pas !

TOURNEL, paraissant à la porte de droite.
Eh ! bien, voyons, mon vieux !

CHANDEBISE
Un instant ! Un instant !

TOURNEL
Non, écoute, tu sais… ! j’ai autre chose à faire.

CHANDEBISE
Tout de suite !… Prépare les pièces, je suis à toi dans une seconde.

TOURNEL, avec un peu d’humeur.
Oh !

Il rentre dans la pièce dont il referme la porte derrière lui.

HOMÉNIDÈS
Quel est cet homme ?

CHANDEBISE
M. Tournel.

HOMÉNIDÈS
Tournel ?

CHANDEBISE
Un ami, à moi qui est en même temps courtier de la compagnie.

HOMÉNIDÈS
Ah !

CHANDEBISE
Un charmant garçon ! Croyant Tournel toujours là et voulant le présenter. Monsieur Tournel !… Tiens, il n’est plus là !… qui n’a qu’un défaut : coureur comme une fille !

HOMÉNIDÈS, avec indulgence.
Pfffeu !

CHANDEBISE
Il est pressé de s’en aller, parce que justement il y a une femme qui l’attend.

HOMÉNIDÈS, riant.
Aha !

CHANDEBISE, avec un peu de fatuité.
Quant je dis « qui l’attend » ; c’est peut-être moi. Tirant à moitié de la poche à mouchoir de son veston la lettre qu’il caresse complaisamment de la main tout en parlant. Car c’est à moi qu’elle a écrit une lettre bouillante d’amour !

HOMÉNIDÈS, intéressé.
Es verdad ! Et quelle est cette femme ?

CHANDEBISE
Je l’ignore ; ce n’est pas signé.

Il tire la lettre complètement de sa poche.

HOMÉNIDÈS, profond.
Quelque anonyme, peut-être.

CHANDEBISE
J’en arrive à le croire ! Ça doit être une femme du monde ; quelque femme mariée.

HOMÉNIDÈS
À quoi vous voyez ?

CHANDEBISE
S’il vous, plaît ?

HOMÉNIDÈS, répétant plus haut.
À quoi vous voyez ?

CHANDEBISE
Ah « à quoi je vois ! » Oui, oui ! mais… au style d’abord… au ton. Les cocottes sont moins sentimentales et plus positives. Tenez, voyez plutôt.

Il a déplié la lettre et la tend à Homénidès.

HOMÉNIDÈS, riant tout en prenant la lettre.
Alors, il y a un cocu, là-dedans !

CHANDEBISE
Ça vous fait rire ?

HOMÉNIDÈS, jubilant — voix de tête.
Ça m’amuse !

CHANDEBISE
Mauvaise âme.

HOMÉNIDÈS, parcourant des yeux la lettre et poussant un cri.
Ah !

CHANDEBISE, ahuri.
Quoi !

HOMÉNIDÈS, éclatant tout en arpentant la scène à grandes enjambées jusqu’à l’extrême gauche.
Caramba ! hija de la gran perra que te pario !

CHANDEBISE
Qu’est-ce que vous avez ?

HOMÉNIDÈS
L’écriture de ma femme !

CHANDEBISE, sursautant.
Qu’est-ce que vous dites ?

HOMÉNIDÈS, bondissant sur lui et l’acculant contre la table.
Ah ! Misérable ! Canaille !

CHANDEBISE, essayant de se dégager.
Eh là ! Eh là !

HOMÉNIDÈS, d’une main le tenant à la gorge, de l’autre cherchant son revolver dans la poche de derrière de son pantalon.
Mon bulldog ! Où est mon bulldog ?

CHANDEBISE, regardant instinctivement par terre autour de lui.
Il a un chien ?

HOMÉNIDÈS, tirant son revolver de sa poche.
Ah ! le voilà !

CHANDEBISE, à la vue du revolver braqué sur lui.
Allons ! voyons !… voyons !

HOMÉNIDÈS, armant son revolver tout en maintenant Chandebise contre la table en lui enfonçant son genou dans le ventre.
Ah ! madame te l’écrit !

CHANDEBISE, se dégageant et gagnant la droite par devant la table.
Mais non ! Mais non ! D’abord, ce n’est pas sûrement votre femme !… toutes les femmes ont la même écriture aujourd’hui.

HOMÉNIDÈS, gagnant un peu à gauche.
Allons donc ! Yo la connais !…

CHANDEBISE
Et puis, d’abord quoi ? ça n’est pas moi qui y vais ; c’est Tournel.

HOMÉNIDÈS
Tournel ? quel ? l’homme qu’il était là tout à l’heure ! Bueno ! yo le tuerai !

CHANDEBISE, remontant vivement jusqu’à la porte du fond droit par la droite de la table.
Hein ! Mais non voyons ! puisqu’il n’y a encore rien de fait… ! je vais aller prévenir Tournel et tout sera arrangé.

HOMÉNIDÈS, qui est remonté parallèlement, mais plus vite que lui, pour lui barrer le chemin.
Yo vous le défends ! yo veux laisser consommer la chose ; yo l’ai la preuve ; et yo tue !

CHANDEBISE, essayant de l’amadouer.
Voyons, Histangua !

À ce moment, à la cantonade, on entend le brouhaha des voix de Lucienne et de Raymonde.

HOMÉNIDÈS, poussant Chandebise vers la porte de droite, premier plan, en le menaçant du revolver.
J’entends la voix de ma femme ; rentre là, toi !…

CHANDEBISE
Histangua, mon ami !

HOMÉNIDÈS, féroce.
Oui ! Yo souis ton ami ! Mais yo té tue comme un chien. Chandebise veut parler. Allez ! Allez ! Ou yo tire.

CHANDEBISE, ne se le faisant pas dire deux fois et disparaissant par la porte que lui désigne Homénidès.
Non ! Non !

Homénidès donne un tour de clef, puis s’éponge le front, suffoquant presque.


SCÈNE XII

LUCIENNE, arrivant, suivie de Raymonde.
Ah ! vous étiez là, mon ami.

HOMÉNIDÈS, s’efforçant de paraître calme.
Oui, j’étais là ! j’étais là !

RAYMONDE, passant devant Lucienne pour aller à Homénidès.
Oh ! Bonjour, M. de Histangua !

HOMÉNIDÈS, de même.
Bonjour, madame… Ça va bien, oui ?… lé mari ?

RAYMONDE
Mais oui, merci.

HOMÉNIDÈS
Les enfants ?

RAYMONDE
Mais… je n’en ai pas.

HOMÉNIDÈS
Ah ? Ah ?… Dommage !… Bueno ce sera pour une autre fois.

RAYMONDE, riant.
Évidemment ! évidemment !

LUCIENNE, qui l’observe depuis un instant.
Qu’est-ce que vous avez ?

HOMÉNIDÈS, avec une rage contenue.
Yo n’ai rien, quoi ? Yo n’ai rien…

LUCIENNE, peu convaincue.
Ah ?… Je sors avec Raymonde ; vous n’avez pas besoin de moi ?

HOMÉNIDÈS, de même.
Non, non ! Allez, yo vous prie… Allez !

LUCIENNE
Alors, au revoir.

RAYMONDE
Au revoir cher Monsieur.

HOMÉNIDÈS, rageur.
Au revoir madame ! au revoir !

LUCIENNE, qui veut en avoir le cœur net, en espagnol.
Qué tienes, querido mío ? qué te pasa ? por qué me haces una cara así ?…

HOMÉNIDÈS, d’autant plus nerveux qu’il veut persuader qu’il n’a rien.
Te aseguro que no tengo nada.

LUCIENNE
Ah ! Jesus ! Qué carácter tan insoportable que tienes !…

Elles sortent.

HOMÉNIDÈS, aussitôt les femmes sorties, éclatant.
Oh ! Sinvergüenza ! Oh ! la garza ! la garza ! la garza ! Il est arrivé à l’extrême droite quand on entend tambouriner à la porte de droite, premier plan. Bondissant jusqu’à la porte. Assez là, ou yo tire !

Le bruit cesse. Il remonte nerveusement par la droite.

À ce moment paraît Tournel à la porte du fond droit.

TOURNEL, au fond, à Homénidès.
M. Chandebise n’est pas là ?

HOMÉNIDÈS, à part, serrant les dents.
L’autre à présent, lé Tournel ! Haut, et avec des sourires sous lesquels on sent l’envie de mordre. Non, Monsieur, non ! il n’est pas là.

TOURNEL, sans s’apercevoir de l’état d’Homénidès.
Ah ! bien, si vous le voyez, ayez l’obligeance de lui dire que j’ai laissé toutes les pièces sur le bureau ; il n’aura qu’à relever les noms.

HOMÉNIDÈS, bien face à Tournel.
Oui, monsieur ! oui.

TOURNEL
Quant à moi, je ne peux pas l’attendre plus longtemps.

HOMÉNIDÈS, nerveux à travers son amabilité affectée.
C’est ça, allez ! allez !

TOURNEL, étonné.
Comment ?

HOMÉNIDÈS, s’emportant.
Allez ! ou yo vous… !

Ses mains à portée du cou de Tournel se crispent comme pour l’étrangler.

TOURNEL
Ou je vous quoi ?

HOMÉNIDÈS, se maîtrisant sur le champ.
Mais rien du tout, monsieur ! rien du tout ! Très aimable. Allez ! Allez !

TOURNEL
Ah ? Remontant. Drôle d’individu ! Saluant. Monsieur !

Tournel sort du fond.

HOMÉNIDÈS
Ah ! J’étouffe. Apercevant le verre dans lequel trempe le palais de Camille et courant vers lui. Ah ! Il en avale goulûment tout le contenu. Ah ! Ça fait du bien ! Soudain se rendant compte du goût de ce qu’il a bu. Pouah !… Qu’est-cé qu’ils ont fourré là-dedans, qui est salé ?

Il dépose avec dégoût le verre vide sur la table et redescend par l’extrême droite.


SCÈNE XIII

CAMILLE, paraissant du fond droit et descendant par la gauche de la table.
M. dé Histangua ! tout seul ?

HOMÉNIDÈS, bondissant vers lui.
Ah ! vous !… Vous arrivez bien !… Yo m’en vais !

CAMILLE
Ah !

HOMÉNIDÈS
Quand yo serai parti… désignant la porte droite premier plan. Cette porte-là ! Allez !… yo vous autorise : ouvrez à votre maître… allez !…

En parlant, il l’a pris par les revers de son veston et le fait ainsi passer sur le côté.

CAMILLE, ahuri par cette bousculade.
Comment à mon maître ?

HOMÉNIDÈS, avec rage, gagnant le fond à grandes enjambées.
Ah ! sinvergüenza ! quien me hubiera hecho suponer que mi mujer tenía un querido !

Il sort comme un énergumène.

CAMILLE, l’air moitié ahuri moitié moqueur le regarde sortir, puis l’autre une fois disparu, le singeant.
… Que mi mujer tenía un querido ! Riant. On ne comprend pas un mot de ce qu’il dit ! Tout en allant vers la porte de droite, premier plan. « À mon maître ? » Quel maître ? il ouvre la porte de droite, premier plan. Avec un recul, en voyant paraître Chandebise tout défait. Toi ?

CHANDEBISE, encore transi de peur, n’osant s’aventurer dans la pièce.
Il est parti ?

CAMILLE
Qui ?

CHANDEBISE, toujours dans le chambranle de la porte.
Ho… Homénidès ?

CAMILLE
Oui !

CHANDEBISE, de même.
Et Madame Homénidès ?

CAMILLE
Aussi, avec Raymonde.

CHANDEBISE
Allons, bien !… Et Tournel ?

CAMILLE
Il vient de partir.

CHANDEBISE, passant devant lui.
Parti aussi ! c’est la guigne !… Oh ! il n’y a pas un moment à perdre ! qui envoyer là-bas pour les prévenir à leur arrivée ? Trouvant. Ah ! Étienne.

CAMILLE
Où ça ? là-bas ?

CHANDEBISE
Eh ! bien, au chose… au machin… Ah ! zut ! là-bas, enfin ! Le prenant par les revers de son veston et le secouant. Nous sommes sur un volcan ! un drame épouvantable ! un double assassinat peut-être !

CAMILLE, sursautant.
Qu’est-ce que tu dis ?

CHANDEBISE
Voyons ! J’ai le temps avant le banquet de courir jusque chez Tournel… Attends-moi ! Mon chapeau ! où est mon chapeau.

Il gagne le centre.

CAMILLE
Ah ! mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ?

CHANDEBISE, vivement.
Ah ! Je n’ai pas le temps de t’expliquer. Si pendant mon absence, Tournel revenait ici pour une raison quelconque, dis-lui surtout qu’il n’aille pas au rendez-vous qu’il sait ! il y va de sa vie.

CAMILLE, bondissant.
De sa vie !

CHANDEBISE
Tu as bien compris… de sa vie !

CAMILLE, affolé.
Oui, oui, de sa vie !

CHANDEBISE
Quel drame, mon Dieu, quel drame !

Il sort droite premier plan.

CAMILLE, gagnant la gauche.
Ah ! ça, qu’est-ce qu’il y a donc dans l’air aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’ils ont tous ?

TOURNEL, faisant une brusque apparition à la porte du fond.
J’ai dû laisser ma serviette ici.

CAMILLE
Tournel !

TOURNEL, prenant sa serviette sur la table.
Ah ! la voici !

CAMILLE, bondissant vers lui. Précipité et incompréhensible.
Au nom du ciel ! n’allez pas où vous savez : il y va de votre vie !

TOURNEL
Quoi ?

CAMILLE, s’agrippant éperdument à lui.
Au rendez-vous ! Au rendez-vous ! N’y allez pas : il y va de votre vie.

TOURNEL, le faisant pivoter et le rejetant au loin pour s’en dégager.
Ah ! fichez-moi la paix ! Je ne comprends pas ce que vous dites !…

CAMILLE, reprenant vivement son équilibre et courant après lui.
Tournel !… Tournel…

TOURNEL, s’échappant.
Zut, bonsoir !

Il sort précipitamment au fond.

CAMILLE, courant à la cheminée, où il a laissé le verre qu’il ne retrouve pas.
Mon Dieu ! mon palais ?… où a-t-on mis mon palais ?… Avisant le verre sur la table. Ah ! le voilà ! Il enfonce rapidement son palais dans sa bouche et courant aussitôt vers le fond. Tournel ! Tournel !

CHANDEBISE, son chapeau sur la tête accourant aux cris.
Après qui en as-tu donc comme ça ?

CAMILLE, un pied dans le vestibule un pied dans le salon — avec volubilité et le plus clairement du monde.
Mais après Tournel !… Je n’ai jamais vu une brute pareille ! Je lui ai dit tout ce que tu m’avais chargé de lui dire… il n’a même pas voulu m’écouter.

CHANDEBISE, ahuri, se laissant tomber sur un siège.
Ah !… il parle !…

CAMILLE, courant et appelant pendant que le rideau tombe.
Tournel !… Tournel !… Eh ! Tournel !…


ACTE II

Même décor qu’au premier acte.
La porte du milieu ne doit jamais s’ouvrir que d’un seul battant, excepté dans les cas spécialement indiqués dans le courant de l’acte.

SCÈNE PREMIÈRE

Au lever du rideau, Eugénie est en train de terminer la chambre de droite.

FERRAILLON, débouchant du couloir de gauche.
Eugénie !… Eugénie !… Arrivant à la porte de la chambre de droite. Eugénie !

EUGÉNIE, sans s’émouvoir, tout en plumeautant.
Monsieur ?

FERRAILLON, du pas de la porte.
Qu’est-ce que vous faites ?

EUGÉNIE
J’ finis la chambre, monsieur !

FERRAILLON, entrant dans la pièce.
Alors, vous appelez ça une chambre faite, vous ?

EUGÉNIE
Mais, monsieur…

FERRAILLON
Vous appelez ça une chambre faite ! Et ce lit, hein ? C’est un lit fait ? On dirait, ma parole, qu’il y a déjà des gens qui ont couché dedans.

EUGÉNIE, entre chair et cuir.
Dame, plutôt !

FERRAILLON
Oh ! quoi ! quoi ! de l’esprit, maintenant ! Pas de ça, Lisette ! Non, mais dites tout de suite que vous prenez ma maison pour un hôtel borgne !

EUGÉNIE, ironique.
Oh !

FERRAILLON
Non, mademoiselle ! Vous saurez que c’est une maison de luxe ! un hôtel comme il faut !… où il ne vient que des gens mariés. Il redescend un peu à gauche.

EUGÉNIE
Oui, mais pas ensemble.

FERRAILLON, revenant vivement sur elle.
Est-ce que ça vous regarde ? Ils ne le sont que davantage puisqu’ils le sont chacun de leur côté. Mademoiselle se permet de juger ma clientèle, maintenant ! Allons, refaites-moi ce lit-là et un peu vite. Il rejette les couvertures, puis gagne le hall.

EUGÉNIE, à part.
Ah ! non, ce qu’il me court !

OLYMPE, paraissant au fond, arrivant d’en bas et portant une pile de draps. C’est le type de l’ancienne très jolie femme, envahie par la graisse mais qui n’a pas abdiqué. Cinquante-sept ans, ne les paraissant pas, trop serrée dans son corset, très peinte et très bijoutée.
À qui en as-tu donc, Ferraillon ? Elle va poser ses draps sur la console de gauche.

FERRAILLON
C’est cette fille qui n’en fiche pas une secousse ! Ah ! la la, je regrette de ne pas l’avoir eue un peu sous moi au régiment ! Ce qu’il aurait fallu qu’elle marche !

OLYMPE, sévèrement.
Oh ! Ferraillon !

FERRAILLON
Hein ?… Oh ! qu’elle marche… qu’elle marche droit. Ah ! bien, si tu crois que je pense à la gaudriole ! Merci ! j’en vois trop, ça me dégoûte.

OLYMPE
Ah ! j’espère !…

FERRAILLON, apercevant Baptistin qui arrive d’en bas et paraît avec un air de chien battu. Allant à lui, le prenant au collet et le faisant passer au 2.
Ah ! te voilà, toi ! D’où arrives-tu encore ? De chez le mastroquet, bien sûr !

BAPTISTIN
Moi ?

FERRAILLON
Il est cinq heures ! pourquoi n’es-tu pas dans ton lit… comme tu le devrais ? Enfin, veux-tu travailler, oui ou non ?

BAPTISTIN, timide.
Oui.

FERRAILLON
Eh ! bien, alors, va te coucher ! Baptistin remonte et s’arrête à la voix de Ferraillon. C’est vrai, ça ! voilà un être qui n’est bon à rien, qui a la chance d’avoir des rhumatismes indiscutables, officiels, pour lesquels je lui fais des rentes !… Pourquoi ? je me le demande !… parce que j’ai trop de cœur et que je n’ai pas voulu laisser un oncle à moi dans la mistoufle ; et monsieur n’a qu’une idée : se soustraire à ses devoirs pour courir chez les bistrots.

BAPTISTIN
Écoute…

FERRAILLON
Rien du tout ! Passant au 2. Ah ! les bistrots, voilà des boîtes qu’on devrait fermer au nom de la moralité publique. Et si on avait eu besoin du vieux monsieur malade, en ton absence, hein ?… qui est-ce qui l’aurait fait à ta place, le vieux monsieur malade ? pas moi, bien sûr ! Ça aurait été du propre en cas de flagrant délit !

BAPTISTIN
Mais je savais que…

FERRAILLON
C’est bon ! la ferme !… Allez ! dans ta chambre, et houste-là ! au pieu !… Qu’est-ce que c’est que ça donc ? Baptistin, soumis, rentre la tête basse dans la pièce de droite du fond. La voilà bien, la famille !… Tout lui est dû et ça ne doit rien à personne.

RUGBY, surgissant hors de la chambre de gauche et bien dans le dos de Ferraillon.
Nobody called ?

FERRAILLON, sursautant et pivotant sur lui-même.
Comment ?

RUGBY, très soupe au lait.
Nobody called, I say ! Ferraillon et Olympe se regardent ahuris. Voyant qu’on ne l’a pas compris, Rugby, plus doucement, à Olympe. Did any body call for me, if you please ?

OLYMPE
Non !… Nobodé ! nobodé, monsieur !

RUGBY, bougon.
Huah !… thanks ! Il rentre chez lui furieux. Ferraillon et Olympe se regardent, abrutis.

FERRAILLON, après un temps.
Qu’est-ce qu’il a dit ?

OLYMPE
Je crois qu’il a demandé si personne n’était venu.

FERRAILLON
C’est extraordinaire cette manie qu’il a de vous parler en anglais. Est-ce que je ne lui parle pas en français, moi ?

OLYMPE
Il ne sait pas notre langue.

FERRAILLON
Ce n’est pas une raison pour que je comprenne la sienne. L’imitant. « Nobodécoll. » Ah ! il peut se vanter d’avoir le sourire, celui-là.

OLYMPE
Le pauvre homme ! c’est la troisième fois qu’il vient et chaque fois, la dame qu’il attendait lui a posé un lapin.

FERRAILLON
On en poserait à moins ! S’il est ainsi avec les femmes : « Nobodécoll » ! je comprends que ça les fasse filer !

OLYMPE, approuvant.
Ça ! Se disposant à reprendre sa pile de draps. Allons, je vais monter mes draps à la lingerie.

FERRAILLON
Mais ne te donne donc pas la peine ! Appelant. Eugénie !

EUGÉNIE, qui, pendant les scènes qui précèdent et après avoir refait le lit, a disparu dans le cabinet de toilette et vient de rentrer dans la chambre quelques répliques au-dessus.
Monsieur ?

FERRAILLON, au-dessus de la porte.
Vous avez fini la chambre ?

EUGÉNIE, son plumeau sous le bras et un broc à la main.
Tout de même, Monsieur.

FERRAILLON
Oui, oh ! je sais bien ! Une chambre, c’est toujours fini quand on veut.

EUGÉNIE, se dirigeant vers le couloir de gauche.
Comme c’est toujours pour la redéfaire une fois qu’elle est faite !…

FERRAILLON
Bon. Je vous dispense de vos réflexions profondes et saugrenues. Voilà une pile de draps : vous allez la porter à la lingerie.

EUGÉNIE
Moi ?

FERRAILLON
Naturellement ! pas moi.

EUGÉNIE, déposant son broc et son plumeau dans le couloir et avec un soupir de résignation.
Bien. À part. Quel métier de bourrique ! Elle remonte comme pour gagner l’escalier ; à la voix d’Olympe, elle s’arrête.

OLYMPE
Ah !… pendant que j’y pense ! Indiquant la pièce de droite, premier plan. Vous ne disposerez pas de cette chambre ; elle est retenue.

FERRAILLON, allumant une cigarette.
Ah ! par qui ?

OLYMPE
Par M. Chandebise. À Eugénie. Vous vous rappellerez ?

EUGÉNIE
Oui, madame ! le monsieur qui parle comme ça. Elle prononce « parle comme ça » à la façon de Camille.

OLYMPE
Précisément.

FERRAILLON, qui s’est assis sur la banquette qui est contre le col de cygne.
Ah ! il vient aujourd’hui ?

OLYMPE
Oui ! Tiens, voici la dépêche qu’il envoie. Voyant Eugénie qui se rapproche et écoute. Ça va bien, Eugénie !

EUGÉNIE, se méprenant.
Moi, madame ? très bien, merci.

OLYMPE
Non, je vous dis : ça va bien, je n’ai plus besoin de vous

EUGÉNIE
Ah ? oui, madame. À part, en s’en allant. Ça m’étonnait aussi ! Elle remonte dans la direction de l’escalier du fond.

OLYMPE
Non, prenez donc par l’escalier du couloir ! ça revient au même et vous ne risquez pas de croiser les clients avec votre pile de draps.

EUGÉNIE
Oui, madame. Elle sort par le couloir de gauche.

OLYMPE, à Ferraillon.
Voilà ce qu’elle dit la dépêche : « Réserver pour tantôt 5 heures même chambre que dernière fois. Chandebise. » Or, celle qu’il avait la dernière fois, c’est celle-ci. Elle indique la chambre de droite.

FERRAILLON, se levant.
Ah ! parfait !… Alors, on va y jeter le coup d’œil du maître. Il entre dans la chambre suivi de sa femme. Ah ! bien, c’est mieux.

OLYMPE
Et le cabinet de toilette ; y a-t-il tout ce qu’il faut ? Très important le cabinet de toilette ! Elle entre dans le cabinet de toilette.

FERRAILLON
Maintenant, pressons un peu sur ce bouton pour voir si mon imbécile d’oncle est à son poste… Il presse sur le bouton qui est à gauche du lit ; la cloison tourne sur son pivot, emmenant le lit qui est en scène et auquel fait place le lit de la chambre contiguë et dans lequel est Baptistin.

BAPTISTIN, couché sur le dos, entonnant un refrain coutumier.
Oh ! mes rhumatismes ! mes pauvres rhumatismes ! Il est en chemise de nuit, une marmotte sur la tête.

FERRAILLON, l’arrêtant.
Oui, bon ! ne te fatigue pas ! Ce n’est que moi.

BAPTISTIN, se mettant sur son séant.
Ah ! c’est toi ? Eh bien, tu vois, toi qui m’attrapes toujours : j’y suis à mon bureau.

FERRAILLON
Eh ! bien, mon vieux, je te paie pour ça ! Allez, au tiroir ! Il réappuie sur le bouton ; nouveau tour sur pivot de la cloison ramenant le premier lit. Tout va bien. Olympe sort du cabinet de toilette et emboîte le pas à son mari qui gagne le haut. Ferraillon, tout en marchant. Où est Poche ?

OLYMPE, suivant son mari.
À la cave, qui range le bois.

FERRAILLON, extrême gauche.
À la cave ! Tu es folle ! Enfin, voyons ! Je t’ai dit qu’il n’avait qu’un défaut, celui de se saouler, et tu l’envoies à la cave.

OLYMPE
Mais le vin est cadenassé dans les casiers, il n’y a pas de danger.

FERRAILLON
Ah ! c’est que, je le connais, le bougre. Il a beau m’avoir juré qu’il était corrigé de son vice, je sais ce qu’en vaut l’aune. Je l’ai connu, moi, au régiment ; il a été trois ans mon brosseur ! Je les ai connus ses repentirs ; ils allaient du lundi au samedi !… et le dimanche, vlan ! la cuite hebdomadaire.

OLYMPE, avec philosophie.
Eh ! bien, il était dans le mouvement.

FERRAILLON
Oui, c’était un précurseur… En attendant, moi, — je ne le collais pas au bloc ! — mais je lui flanquais une de ces tripotées, ah !… qu’il en était corrigé jusqu’au samedi. Il n’y a que le dimanche, que c’était à recommencer ; ce qui n’empêche que c’était une perle au service ! honnête, travailleur… et dévoué ! Ah ! je pouvais le bousculer, celui-là ; le malmener ; c’était une joie ! c’est-à-dire que quand je lui flanquais mon pied quelque part, ah !… le roi n’était pas son cousin !

OLYMPE, chatte, la tête contre l’épaule de Ferraillon et les yeux au ciel.
Tu bats si bien !

FERRAILLON, modeste.
Oui, oh !… je battais. Maintenant… ! on se fatigue, tu sais… C’est égal, voilà un serviteur comme je les aime !… Ce n’est pas comme les domestiques d’aujourd’hui, à qui on ne peut parler qu’avec la bouche en cul de poule… Aussi, quand, il y a quinze jours, je l’ai retrouvé sans place, je n’ai pas hésité à le prendre à notre service.

OLYMPE, gagnant la droite du hall.
Tu as joliment bien fait !

À ce moment, dans l’escalier, venant des dessous, paraît Poche, un crochet de bois sur le dos. Il est en tenue de travail : pantalon et gilet de livrée, tablier à bavette et chaussons de feutre ; cheveux mal peignés comme un homme qui vient de faire son ouvrage. À le regarder, c’est le sosie absolu de Chandebise, seulement en vulgaire, en lourdaud ; c’est le même homme mais d’une couche sociale inférieure. — Il tient à la main une dépêche.

SCÈNE II

FERRAILLON, à l’apparition de Poche.
Ah ! bien, quand on parle du loup… ! Qu’est-ce qu’il y a, Poche ?

POCHE, esquissant le salut militaire. — Voix traînarde.
Une dépêche, chef !

FERRAILLON, le singeant.
« Une dépêche, chef ! » Allant à lui. Allons ! donne !… Prenant en passant la dépêche de la main de Poche, tout en allant à sa femme. Merci. Voyant Poche qui est descendu un peu à gauche et le contemple d’un air béat et attendri. Mon Dieu, qu’il est laid cet animal-là ! À Poche qui sourit béatement, tout en esquissant instinctivement des saluts militaires. As-tu fini de me regarder comme ça, imbécile ! Tout en parlant, il a ouvert la dépêche ; allant à la signature. Ah ! … encore de Chandebise ! À ce moment Eugénie paraît en haut de l’escalier et descend lentement pendant que Ferraillon lit le contenu de la dépêche. « Retenir bonne chambre pour moi…

OLYMPE, avec une pointe d’ironie.
Eh ! bien, il y tient !

FERRAILLON
… et y introduire qui la demandera à mon nom. » À Eugénie, qui est arrivée au bas des marches, et à Poche. Vous avez entendu, vous autres ? Si on demande la chambre réservée à M. Chandebise, vous introduirez dans celle-ci.

EUGÉNIE
Oui, Monsieur.

POCHE, sourit béat, salut militaire.
Oui, chef.

FERRAILLON
Et maintenant, vous pouvez disposer. Eugénie sort par le couloir. Poche reste sur place à contempler son maître. Eh ! bien… t’as pas entendu ? espèce de cosaque ! Le prenant par le bras et le faisant pivoter. Allez, ouste ! détale. Il lui envoie un coup de pied quelque part. Poche remonte, l’air radieux et gravit les marches de l’escalier sans quitter Ferraillon du regard. Tiens, regarde un peu s’il a l’air content ! Je te dis qu’il m’adore, cet animal-là ! Faisant brusquement la grosse voix. Veux-tu filer ! qu’est-ce que c’est que ça, donc ? Poche obéit avec précipitation et manque ainsi de tomber aux marches supérieures.

OLYMPE, une fois Poche disparu.
C’est tout de même une bonne pâte !

SCÈNE III

RUGBY, sortant en trombe de sa chambre et allant droit à Ferraillon qui, le pied gauche sur la première marche de l’escalier, lui tourne le dos.
No body called ?

FERRAILLON, sursautant et pivotant vivement sur lui-même.
Hein ?

RUGBY
Did any body call for me, I say, for the second time !

FERRAILLON
Eh ! non !… Nobodé ! Zut !

RUGBY
Oh !… thanks ! Il réintègre sa chambre comme il est venu.

OLYMPE, après la sortie de Rugby.
L’amour d’homme !

FERRAILLON
Il a une façon de sortir comme un diable d’une boîte.

OLYMPE
C’est vrai, il vous donne des couleurs !

FINACHE, paraissant dans l’escalier, venant des dessous.
Bonjour, colonel !

FERRAILLON, OLYMPE
Ah ! M. le docteur.

FINACHE, descendant entre eux.
Bonjour, madame Ferraillon ! Vous avez une chambre ?

OLYMPE
Toujours pour vous, M. le docteur.

FINACHE
On n’est pas venu me demander ?

FERRAILLON
Pas encore, monsieur le docteur.

FINACHE
Ah ! tant mieux !

FERRAILLON
Monsieur le docteur est en bonne fortune.

FINACHE
Oh ! en bonne fortune… ! Je suis en petit collage.

OLYMPE
Ah ! bien, ce n’est pas pour dire, mais voilà plus d’un mois… !

FINACHE
J’ai un peu papillonné à droite et à gauche.

FERRAILLON
C’est mal ça, de ne pas être fidèle.

FINACHE
Oh ! mais avec la même ! avec la même !

FERRAILLON
Oh ! je ne parle pas de la dame, je parle pour nous.

FINACHE
Ah ? bon !

FERRAILLON
Ah ! bien ! Si on devait être fidèle en amour, nous n’aurions plus qu’à fermer la maison.

FINACHE
Très judicieux ! Dites-moi donc, on entre comme dans un bois dans votre hôtel. Remontant légèrement. je n’ai pas vu votre garçon au bureau.

OLYMPE
Poche ?

FINACHE, redescendant.
Quoi, « Poche » ? Non, Gabriel, le beau Gabriel.

FERRAILLON
Ah ! c’est vrai, vous ne savez pas… Évidemment, depuis le temps ! Nous l’avons congédié, Gabriel.

FINACHE
Oh ! pourquoi ? Il était si décoratif !

FERRAILLON
Justement. Trop ! Il était trop joli garçon.

OLYMPE
Il faisait des béguins dans la clientèle. Elle remonte un peu.

FINACHE, passant au 3.
Voyez-vous ça !

FERRAILLON, gagnant vers Finache.
Vous comprenez que c’était inacceptable ! Si un client ne peut plus amener sa maîtresse sans risquer de se la voir soulever par le personnel… ! ah ! non… ! Nous sommes une maison de confiance.

FINACHE, qui s’est assis sur la banquette.
Comment si vous êtes… !

FERRAILLON
Aussi, faut de la discipline ! je ne connais que ça ! C’est que j’ai été militaire moi, tel que vous me voyez.

FINACHE
Oui-da ! Alors, c’est donc vrai, votre grade, colonel ?

OLYMPE, qui est descendue au 1.
Comment, si c’est vrai !

FERRAILLON
Tiens !… Je suis ancien sergent-major au 29e de ligne ; c’est pour ça qu’on m’appelle colonel.

FINACHE
Oui, oui !… vous êtes colonel… au civil.

FERRAILLON, avec bonhomie.
Oh ! bien, n’est-ce pas ? dans la vie privée, un grade de plus ou de moins… ! À Olympe. Veux-tu voir, mon chou ? le numéro 10, pour M. le docteur.

OLYMPE
Oui. Elle gagne l’escalier dont elle gravit les marches pendant ce qui suit.

FINACHE, indiquant la chambre de droite.
Eh ! quoi, le 5, là, n’est pas libre ?

FERRAILLON
Hélas ! non.

FINACHE, désappointé.
Oh !

FERRAILLON
Mais le 10 c’est la même disposition, juste au-dessus.

FINACHE
Bah ! Va pour le 10 !

OLYMPE, qui est presque au haut de l’escalier.
Je vais le faire préparer.

FERRAILLON
C’est ça. Va, ma chérie. Elle disparaît.

SCÈNE IV

FINACHE, une fois Olympe partie.
Une femme précieuse, hein, madame Ferraillon ?

FERRAILLON
Ah !… Et si sérieuse !

FINACHE
C’est drôle ! Souvent je me suis demandé où je l’ai vue ?

FERRAILLON, hochant la tête.
Ah ! ça ?… Vous… vous n’avez pas connu autrefois une demi-mondaine la belle Castana ?… qu’on avait surnommée : « Culotte de peau ».

FINACHE, interrogeant sa mémoire.
Castana ? Attendez donc !

FERRAILLON
Si ! Qui a été si longtemps la maîtresse du duc de Gennevilliers.

FINACHE
Ah ! Oui… Oui ! et qui s’est fait servir un jour au Grand-Seize, toute nue, sur un plat d’argent.

FERRAILLON, avec une certaine satisfaction.
Vous y êtes ! Eh ! bien, c’est elle ! c’est ma femme ; je l’ai épousée.

FINACHE, un peu interloqué.
Ah ?… ah ?… Mes compliments !

FERRAILLON, fat sous une modestie affectée.
Elle a eu un béguin pour moi lorsque j’étais sergent au 29e de ligne. En manière de justification. J’étais beau gars !… l’uniforme !… Elle a toujours eu un pépin pour les militaires.

FINACHE
« Culotte de peau ! » Il rit.

FERRAILLON, riant.
Voilà ! Redevenant sérieux. Elle… elle a voulu m’entretenir.

FINACHE
Non ?

FERRAILLON, vivement.
Oh ! mais… je ne mange pas de ce pain-là !… D’autre part, elle avait de l’argent de côté, du physique et… de la réputation, je puis le dire : c’était un parti. Alors, je lui ai proposé le mariage et… ça s’est fait comme ça.

FINACHE, s’asseyant sur la banquette.
Mes compliments !

FERRAILLON
Mais avant, j’ai posé mes conditions. J’ai des principes, moi !… Je lui ai dit : à partir de maintenant, plus de noce ! plus d’amants !… Penché vers Finache. Parce que, je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je trouve que du moment que vous prenez une femme, il ne faut plus qu’elle ait d’amants.

FINACHE, avec un sérieux ironique.
Vous êtes absolument dans le vrai.

FERRAILLON
Avant tout, je tiens à la respectabilité !… et alors, voilà : on a ouvert cette maison. Il gagne un peu vers la gauche.

FINACHE, se levant.
Vous êtes un sage.

FERRAILLON
Et l’on vit comme ça, modestement, comme des bourgeois rangés ; on économise pour les vieux jours. Et même, à ce propos, j’ai réfléchi à ce que vous m’aviez proposé l’autre jour… pour l’assurance sur la vie, vous savez !

FINACHE
Ah ! ah ! vous y venez !

FERRAILLON
Bien oui, quoi ? J’ai quarante-quatre ans ; ma femme… cinquante-deux.

FINACHE, blaguant à froid.
Eh ! ben, mais c’est très bien, ça ! On dit qu’il faut toujours qu’il y ait sept ou huit ans de différence entre les époux.

FERRAILLON, sans conviction.
Oui !… Il vaudrait peut-être mieux que ce fût plutôt la femme qui…

FINACHE
Je ne vous dis pas, mais enfin, quand on ne peut pas ; il vaut encore mieux que ce soit le mari.

FERRAILLON
Évidemment !… Évidemment !… Changeant de ton. Alors, si je pouvais la faire assurer, la pauvre chérie, de façon qu’à sa mort…

FINACHE
Elle ! ah ! diable ! cinquante-deux ans !… si c’était vous, ce serait beaucoup moins cher.

FERRAILLON
Oh ! mais moi, si vous voulez ! pourvu qu’à sa mort…

FINACHE
Ah ! non ! non !… Alors, dans ce cas-là, c’est à la vôtre que…

FERRAILLON
À la mienne ! Ah ! mais non, alors ! non ! comme ça, ça ne m’intéresse pas du tout.

FINACHE
Enfin, nous verrons à trouver une combinaison ; venez toujours nous voir.

FERRAILLON
Quand ?

FINACHE
Tous les matins ; vous me trouverez de dix à onze, chez le directeur pour la France de la « Boston Life Company », 95, boulevard Malesherbes.

FERRAILLON, inscrivant sur sa manchette.
Boulevard Malesherbes, bien… Et je n’ai qu’à demander… ?

FINACHE
Le directeur de la compagnie ; je le préviendrai.

FERRAILLON
Parfait ! Merci de votre obligeance.

FINACHE
Mais comment donc !

SCÈNE V

OLYMPE, du haut de l’escalier.
Si monsieur le docteur veut venir voir la chambre… ?

FINACHE, s’élançant vers l’escalier et tout en grimpant quatre à quatre.
Hein ! Mais je crois bien que je veux venir voir la chambre ! je crois bien que je… À Ferraillon, du haut de l’escalier. Ah ! et si on vient me demander, prévenez-moi tout de suite, n’est-ce pas ? Il disparaît aux étages supérieurs.

FERRAILLON, le regardant partir.
C’est beau l’amour !

RUGBY, surgissant hors de sa chambre et dans le dos de Ferraillon.
No body called ?

FERRAILLON
Ah ! pas comme ça, par exemple.

RUGBY
No body called for me, I say.

FERRAILLON, le sourire aux lèvres et à mi-voix.
La barbe !

RUGBY, tendant l’oreille.
What ?

FERRAILLON, id.
La barbe !

RUGBY, qui ne comprend pas.
Baabe ?

FERRAILLON, sur le ton le plus aimable.
Oui, l’Englisch ! tu me regardes avec des yeux ronds, mais je ne suis pas fâché de profiter de ton ignorance de notre langue pour te dire ce que je pense : la barbe !

RUGBY
Baabe !… Aoh ! thanks.

FERRAILLON
À ton service.

Rugby est déjà arrivé au seuil de sa porte quand, dans l’escalier, paraît Raymonde, la figure cachée par une voilette épaisse.

RUGBY, arrêté net par l’apparition de Raymonde.
Aoh !

FERRAILLON
Vous désirez, madame ?

RAYMONDE
La chambre retenue par M. Chandebise ?

FERRAILLON, passant devant elle pour aller ouvrir la porte de la chambre de droite.
Ah !… Par ici, madame !

Rugby, qui n’a pas quitté Raymonde du regard, ne pouvant pas distinguer ses traits, s’avance sans façon jusqu’à elle et se met à tourner autour d’elle comme autour d’un bec de gaz ; ceci en la dévisageant effrontément et en chantonnant un air de gigue sur lequel son pas se rythme.

RUGBY, tout en contournant Raymonde qui le regarde ahuri et pivote instinctivement sur elle-même.
Tourning round the town,
Knowing people down,
Kissing every girl you meet…
Constatant que Raymonde n’est pas celle qu’il cherche.
No ! it’s not that one !
Reprenant en sifflotant son pas de gigue, il rentre dans sa chambre.

RAYMONDE, ahurie de son aplomb.
Eh ! bien, qu’est-ce qu’il a, celui-là ?

FERRAILLON
Ne faites pas attention, madame ! c’est un original d’outre-mer.

RAYMONDE, descendant un peu à gauche.
Il ne manque pas de toupet ! À Ferraillon. Il n’est encore venu personne demander la chambre ? Elle relève un peu son voile.

FERRAILLON
Personne, non. Descendant vers elle. Eh ! mais, ma parole ! je ne me trompe pas : c’est bien madame qui est déjà venue ce matin.

RAYMONDE
Hein ?

FERRAILLON
Oui, oui, parfaitement. Ah ! madame, je suis flatté !… Je comptais bien que ma discrétion m’assurerait, le cas échéant, la clientèle de madame ; mais vrai je n’attendais pas sitôt !

RAYMONDE, choquée et décontenancée.
Mais, monsieur, en voilà des façons ! Je ne vous permets pas de supposer…

FERRAILLON, s’inclinant aussitôt.
Excusez-moi, madame. Remontant jusqu’à la porte et s’effaçant pour laisser passer Raymonde. Si madame veut prendre la peine…

RAYMONDE, passe devant lui, puis arrivée sur le pas de la porte, elle se retourne pour toiser Ferraillon d’un air hautain.
Sse ! Elle gagne l’extrême droite de la chambre.

FERRAILLON, qui est entré dans la pièce à sa suite.
Voici, la chambre ; madame voit : elle est très confortable. Le lit…

RAYMONDE, hautaine, lui coupant la parole.
C’est bien, monsieur ! je n’en ai que faire. L’air digne, elle passe au 1.

FERRAILLON, interloqué.
Ah ! À part, tout en se dirigeant vers le cabinet de toilette. C’est une vicieuse !… Haut. Voici le cabinet de toilette, avec eau chaude, eau froide, bain, douche…

RAYMONDE, agacée.
Bon ! bon ! Je n’ai pas l’intention d’habiter.

FERRAILLON, s’inclinant légèrement.
Oui, madame. Remontant au lit. Enfin, là, — très important à noter — en cas de flagrant délit, j’appelle l’attention de Madame : de chaque côté du lit, un bouton…

RAYMONDE, passant à droite.
Mais, enfin, c’est bien !… je m’assurerai moi-même… Veuillez me laisser, monsieur.

FERRAILLON, interloqué.
Mais Madame…

RAYMONDE
Je n’ai plus besoin de vous.

FERRAILLON
Ah ?… bien, madame… Il gagne la porte et au moment de sortir. Madame, votre serviteur.

RAYMONDE, nerveuse.
Au revoir, monsieur ! au revoir.

FERRAILLON, en refermant la porte sur lui.
C’est une maîtresse à la grinche ! Apercevant Poche qui redescend avec son crochet vide. Eh ! Poche !

POCHE, le regard tendre, saluant militairement.
Chef ?

FERRAILLON
C’est bientôt fini ton trimballage de bois ?

POCHE, id.
Encore un chargement, chef.

FERRAILLON, passant.
Bien ! alors, au trot ! Et puis après tu me feras le plaisir de passer ta livrée au lieu de la laisser traîner ici ; ce n’est pas sa place. Tout en parlant, il a indiqué la veste de livrée qui est suspendue, ainsi que la casquette, à une des patères au-dessus de la console. C’est l’heure où les clients arrivent, tu dois être en tenue.

POCHE
Oui, chef.

Fausse sortie. Sonnerie.

FERRAILLON
Tiens ! on sonne. Consultant le tableau. C’est l’anglais, va voir ce qu’il veut.

POCHE
Oui, chef. Il dépose son crochet contre la rampe de l’escalier, se dirige vers la chambre de gauche, sans cesser de fixer des yeux tendres sur Ferraillon et frappe à la porte de Rugby.

VOIX DE RUGBY
Come in !

Poche entre chez Rugby. Raymonde, pendant tout ce qui précède, a inspecté la chambre, ouvert la fenêtre et à ce moment est entrée dans le cabinet de toilette.

SCÈNE VI

TOURNEL, arrivant du fond.
Pardon ! la chambre de monsieur Chandebise ?

FERRAILLON
C’est ici, monsieur ! Mais… si je ne me trompe, vous n’êtes pas M. Chandebise.

TOURNEL
Non ! mais ça ne fait rien. Je le représente.

FERRAILLON, acquiesçant de la tête.
Ah ?… D’ailleurs la dépêche dit d’introduire, quand on demandera la chambre, à son nom alors… ! la dame est là, monsieur.

TOURNEL
Ah ?… et… elle est bien ?

FERRAILLON, le regarde, étonné, puis :
Monsieur, désire avoir mon avis ? Il me semble que, du moment qu’elle plaît à monsieur…

TOURNEL
C’est que… je ne la connais pas.

FERRAILLON
Ah ?

TOURNEL
Alors, avant de m’engager, si ça devait être une vieille toupie…

FERRAILLON
Non ! Non ! rassurez-vous !… Elle ne doit pas avoir le caractère en sucre, mais elle est jolie.

TOURNEL, avec un geste désinvolte.
Oh ! ben… Comme ce n’est pas pour le caractère qu’on y va !

FERRAILLON, avec un rire approbateur.
Non !… Alors, monsieur, voici la chambre. Il entre dans la chambre, suivi de Tournel ; voyant la fenêtre ouverte, il la ferme pendant ce qui suit. Tournel, lui, dépose son chapeau sur la petite table qui est contre le col de cygne.

POCHE, sortant de chez Rugby et parlant à la cantonade.
Tout de suite, monsieur ! Au public. Il me demande un « nobodécol » ? Je ne sais pas ce que c’est !… Un temps. Je va lui servir un vermouth. Il remonte jusqu’à l’escalier et pendant ce qui suit, prend son crochet et descend dans les dessous.

FERRAILLON, qui a fermé la fenêtre.
Personne ici. Je vais voir par là. Il frappe à la porte du cabinet de toilette.

VOIX DE RAYMONDE
Qu’est-ce que c’est ?

FERRAILLON, la joue contre la porte.
Le monsieur de Madame est là.

VOIX DE RAYMONDE
Voilà.

FERRAILLON, gagnant le 1 en décrivant un demi cercle respectueux pour passer devant Tournel.
Madame est là, monsieur.

TOURNEL
Ah ! bon, très bien.

FERRAILLON, sur le pas de la porte, au moment de se retirer.
Grand bien vous fasse, monsieur !

TOURNEL, fermant la porte sur Ferraillon qui par la suite remonte vers l’escalier et gagne les étages supérieurs.
Merci. Jetant un coup d’œil autour de lui. Tiens ! c’est gentil ici ! coquet, bien meublé… Son regard tombe sur les boutons électriques. Ah !… c’est les sonnettes, ça ? Eh ! bien quand on s’ennuie au moins, on peut faire un carton. Il fait la mimique de tirer au pistolet dans la direction du bouton de droite du lit. Mais c’est pas tout ça ! Voyons… comment se présenter d’une façon originale ? Ah ! comme ça ! ce sera drôle ! Il va s’asseoir sur le lit et en tire les rideaux sur lui de façon à être complètement dissimulé.

RAYMONDE, faisant irruption hors du cabinet de toilette. — Elle a toujours son chapeau sur la tête.
Ah ! te voil… Ne voyant personne. Eh ! bien ? où est-il ?

TOURNEL, derrière les rideaux.
Coucou !

RAYMONDE, à part.
« Coucou » ! Attends un peu !

TOURNEL, même jeu.
Coucou !

Raymonde est remontée jusqu’au lit ; de sa main droite, elle écarte vivement le rideau de droite, et du revers de sa main gauche applique un violent soufflet sur la joue de Tournel.

RAYMONDE
Tiens !…

TOURNEL, au reçu de la gifle.
Oh ! Il saute hors du lit.

RAYMONDE, bondissant en arrière.
C’est pas lui !…

TOURNEL
Raymonde !… Vous ! C’est vous !…

RAYMONDE
Monsieur Tournel !

TOURNEL
Ah ! bien !… si je m’attendais… ! Tout en frottant la joue droite. Oh ! l’agréable surprise !

RAYMONDE
Ah ! çà… qu’est-ce que vous faites ici ?

TOURNEL, avec panache.
Qu’importe ce que j’y fais… Vite, comme pressé de donner son explication pour passer à autre chose. Une… une intrigue d’amour, là !… C’était une femme… une femme qui m’aimait… elle m’avait vu au théâtre ; alors le… le coup de foudre !… elle m’a écrit et, par bonté d’âme, moi…

RAYMONDE
Mais pas du tout !… mais pas du tout.

TOURNEL, se méprenant à la protestation de Raymonde et avec fougue.
Mais cette femme, cette femme, je m’en moque ! je ne la connais pas, je ne l’aime pas !… tandis que vous !… Oh ! mon rêve… mon rêve se réalise !… vous êtes là, devant moi, toute à moi !… vous voyez bien que le ciel se met de la partie ! Tout en parlant, il essaie de la prendre entre ses bras.

RAYMONDE, se dégageant et passant au 1.
Mais laissez-moi !…

TOURNEL
Non ! Non !

RAYMONDE
Ce n’est pas à vous qu’on a écrit !… c’est à mon mari.

TOURNEL
Mais non, mais non !… C’est invraisemblable : il est laid, lui. Seulement nous étions ensemble, n’est-ce pas ?… alors la personne a confondu et…

RAYMONDE, s’efforçant de lui couper la parole.
Mais pas du tout !… mais pas du tout !… Comme un argument sans réplique. La lettre à mon mari, c’est de moi.

TOURNEL, avec un sursaut d’étonnement.
De vous ?

RAYMONDE
Absolument !

TOURNEL
Vous écrivez des lettres d’amour à votre mari ?

RAYMONDE
je voulais voir s’il me trompait… s’il viendrait au rendez-vous.

TOURNEL, poussant un cri de triomphe.
Ah !… Eh ! bien, vous voyez ! Vous voyez ! vous qui ne vouliez plus être à moi, parce que vous pensiez, que votre mari vous était infidèle ; vous voyez qu’il n’est pas venu ! et c’est moi qu’il a délégué à sa place, comme plus conforme à la vraisemblance.

RAYMONDE, frappée par l’argument.
C’est vrai !

TOURNEL
Et savez-vous ce qu’il a dit, en recevant cette lettre ? votre lettre ! il a dit : « Mais qu’est-ce qu’elle me veut, cette dame ?… elle ne sait donc pas que je ne trompe pas ma femme !… »

RAYMONDE
Il a dit ça ?

TOURNEL
Oui !

RAYMONDE
Ah ! que je suis heureuse ! que je suis heureuse ! Elle se jette au cou de Tournel et l’embrasse sur les deux joues.

TOURNEL, radieux.
Ah ! Raymonde ! ma Raymonde ! Bien près d’elle, du bras droit enserrant sa taille, tandis que du bras gauche, pendant ce qui suit, il accompagne son plaidoyer de gestes oratoires. Eh ! bien, hein ? Vous vous repentez… maintenant d’avoir douté de lui… Il l’embrasse goulûment et bruyamment : « Hong ! hong ! ». Vous reconnaissez à présent… Baisers : « hong ! hong ! » , que vous n’avez plus le droit de l’incriminer. Id. « hong ! hong ! ». que vous n’avez plus le droit de ne pas le tromper… Baisers répétés : « hong ! hong ! hong ! ». le pauvre cher homme !

RAYMONDE, l’étreignant à son tour.
Oui ! oui !… vous avez raison. Elle l’embrasse à son exemple. J’ai eu tort ! C’est mal à moi de l’avoir soupçonné. Nouveaux baisers. Mon brave Chandebise ! c’est mal ! Je vous en demande pardon. Baisers.

TOURNEL, lyrique.
Non ! non ! Pas de pardon !… Soyez à moi, ça suffit.

RAYMONDE, lyrique.
Oui ! oui ! C’est le châtiment !

TOURNEL, transporté.
Ah ! Raymonde, je vous aime, je t’aime !… je t’aime, je vous aime !… Raymonde… ma Raymonde !

RAYMONDE
Ah ! non, quand je pense que je croyais que c’était mon mari qui faisait « coucou » !

TOURNEL, avec envolée.
Eh ! bien, ça revient au même ! nous le ferons pour lui.

RAYMONDE
Quoi !

TOURNEL
Coucou. Avec exaltation, la serrant contre sa poitrine. Raymonde ! ma Raymonde !

RAYMONDE, se débattant.
Tournel ! Tournel ! Qu’est-ce qui vous prend ?… Laissez-moi me remettre de mon émotion… Elle s’est dégagée et a passé numéro 2.

TOURNEL, revenant à la charge et très emballé.
Non ! non ! profitons-en, au contraire ! profitez de votre trouble tant qu’il est chaud !

RAYMONDE, se débattant entre ses bras.
Tournel ! Tournel ! voyons !

TOURNEL, sans l’écouter.
Dans ces moments-là, les sensations sont bien plus intenses ! L’entraînant malgré elle vers le lit. Allons ! venez !… venez, viens !… viens, venez !

RAYMONDE, affolée.
Quoi ?… Quoi ?… Qu’est-ce que vous faites ? Où m’entraînez-vous ?

TOURNEL, un pied déjà sur la marche du lit, entraînant toujours Raymonde.
Mais là !… là où le bonheur nous attend !

RAYMONDE
Hein ! Là ? Vous êtes fou !… Elle lui donne une poussée qui l’envoie s’asseoir sur le lit et passe à gauche. Pour qui me prenez-vous ?

TOURNEL, ahuri.
Comment ! Mais ne m’avez-vous pas laisser entendre que vous consentiez… !

RAYMONDE, vivement et avec hauteur.
À être votre amante… oui ! Gagnant la droite, avec dignité. Mais coucher avec vous ! Ah !… me prenez-vous pour une prostituée ?

TOURNEL, tout à fait sur le rebord du lit et bien piteux.
Mais alors… quoi ?

RAYMONDE, superbe de dignité.
Mais… le flirt ; les émotions qu’il comporte : se parler les yeux dans les yeux ; la main dans la main. Je vous donne la meilleure partie de moi-même !…

TOURNEL, lève la tête vers Raymonde, puis.
Laquelle ?

RAYMONDE
Ma tête ; mon cœur.

TOURNEL, en faisant fi.
Oh ! pfutt !

RAYMONDE, le toisant avec hauteur.
Ah ! çà, quelle pensée a donc été la vôtre ?

TOURNEL, se levant et très chaud.
Mais la pensée de tout galant homme qui convoite l’amour d’une femme ! Marchant sur Raymonde. Comment ! quand tout nous pousse l’un vers l’autre, que les événements se mettent de la partie !… quand votre mari lui-même me jette dans vos bras !… car c’est votre mari, madame, qui m’a envoyé.

RAYMONDE
Mon mari !

TOURNEL
Oui madame, votre mari. Et c’est de vous seule que viendrait la résistance ! Ah ! non, madame, non ! vous n’êtes pas en nombre ! Il cherche à l’étreindre.

RAYMONDE, se dégageant et passant au 1.
Tournel ! Tournel, voyons ! calmez-vous.

TOURNEL, revenant à la charge.
Et vous croyez que je me contenterai de ce que vous me proposez ? le flirt… les yeux dans les yeux, et la moitié de votre personne… la moins en rapport avec les circonstances ?

RAYMONDE, littéralement acculée par Tournel entre la table et le col de cygne.
Tournel, voyons…!

TOURNEL
Mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse de votre tête et de votre cœur ?

RAYMONDE
Oh !

TOURNEL, arpentant théâtralement la scène ce qui le porte vers la droite.
Non ! Ils sont jolis les avantages que vous m’offrez : une perspective d’énervement, dans le vide, de désirs jamais satisfaits ! et, pour toutes faveurs, quoi, encore ? faire les courses de madame et promener son petit chien… quand il a envie de se promener. Tout en parlant, revenant brusquement à Raymonde qui se fait toute petite dans un coin. — Chaque « non » très scandé. Ah ! non, non, non, non !

RAYMONDE, effrayée.
Tournel !

TOURNEL, en pleine figure de Raymonde.
Nooon !… Sur un ton de menace. Et puisque vous avez ainsi l’ignorance des règles fondamentales des choses de l’amour, moi, je vous les enseignerai.

RAYMONDE, terrorisée et suppliante.
Tournel ! mon ami !

TOURNEL
Vous ne pensez pas que j’accepterai de sombrer sous le ridicule, ne serait-ce que devant mes yeux… en sortant d’ici, gros-jean comme devant !

RAYMONDE, id.
Tournel, voyons !

TOURNEL
Non !… non ! Vous êtes à moi ! vous m’appartenez ! et je vous veux. Il l’a empoignée par la taille et essaie de l’entraîner vers le lit.

RAYMONDE, se défendant comme elle peut.
Tournel ! allons Tournel !

TOURNEL, id.
Non ! Non !

RAYMONDE, dans un suprême effort arrive à le repousser, saute vivement à deux genoux sur le lit et posant le doigt sur le bouton électrique à droite du lit.
Un pas de plus et je sonne.

TOURNEL
Eh ! sonnez tant que vous voudrez ! Moi je réponds bien qu’on n’entrera pas ! Il court à la porte d’entrée pousser le verrou : ce que voyant, Raymonde presse sur le bouton ; immédiatement le panneau tourne sur lui-même entraînant avec lui le lit et Raymonde et amenant à la place le lit dans lequel est couché Baptistin.

RAYMONDE, entraînée par la tournette.
Ah ! mon Dieu, au secours !

TOURNEL, qui ne voit pas le jeu de scène auquel il tourne le dos et se méprenant aux cris de Raymonde.
Oui, vous pouvez crier « au secours », ça m’est égal ! Triomphant au public. Ça y est ! je la tiens, elle est à moi ! Il saute comme un fou sur le lit où il s’attend à trouver Raymonde et ainsi, couché pour ainsi dire sur Baptistin, il se met à l’embrasser. Oh ! Raymonde ! Ma Raymonde !

SCÈNE VII

TOURNEL, sautant hors du lit, à la vue de Baptistin.
Ah ! Affolé, ahuri, ne comprenant rien à ce qui lui arrive, pendant un bon moment il va, vient comme un écureuil en cage avec des regards effarés, à droite, à gauche, au lit, au public, comme un homme qui a littéralement perdu le nord.

BAPTISTIN, entonnant son refrain coutumier.
Oh ! mes rhumatismes !

TOURNEL, retrouvant sa salive.
Qu’est-ce que c’est que ça ?

BAPTISTIN
Mes pauvres rhumatismes !

TOURNEL, à Baptistin.
Qu’est-ce que vous faites là, vous ? d’où sortez-vous ? Par où êtes-vous entré ?

BAPTISTIN, se redressant sur son séant et l’air bien abruti.
Hein ?

TOURNEL
Et Raymonde ?… Raymonde, où est-elle ? Courant ouvrir la porte donnant sur le hall. À part. Personne ! Il réintègre la chambre dont il laisse la porte ouverte et tout en gagnant le cabinet de toilette, appelant. Raymonde… Raymonde ! Il disparaît dans le cabinet de toilette.

RAYMONDE, sortant comme une folle de la chambre du fond droit où la tournette l’a transportée.
Qu’est-ce qui s’est passé ?… Où suis-je ?… Oh mon Dieu ! Appelant. Tournel ! Tournel ! Au public. Oh non ! assez ! assez de cet hôtel ! filons ! filons ! Elle se précipite dans l’escalier ; à peine a-t-elle disparu, que Rugby fait irruption hors de sa chambre.

RUGBY
Alloh, boy ! Ne trouvant personne à qui parler. No body here ! Il est arrivé à la cage de l’escalier, appelant en se penchant par-dessus la rampe. Boy ! Boy !

RAYMONDE, surgissant dans l’escalier dont elle a regrimpé les marches quatre à quatre.
Ciel ! mon mari !… Mon mari dans l’escalier ! Voyant la porte de Rugby ouverte elle se précipite dans la chambre.

RUGBY, la regarde un instant ahuri, puis sa figure prend un air émoustillé et s’élançant à sa suite.
Ah ! that’s a darling, hurrah !… Il traverse la scène à grandes enjambées et pénètre dans la chambre dont la porte se referme sur lui.

POCHE, de l’escalier, descendant en scène.
Je suis bête ! Je ne trouve pas le vermouth ! pas étonnant ! Je l’ai donné hier à Baptistin. Appelant en se dirigeant vers la chambre fond droit. Baptistin ! Eh !

BAPTISTIN, qui dans son lit, son binocle sur le nez, parcourt son journal.
Ici !

POCHE, redescend et sur le pas de la porte.
Tiens ! t’es là, toi ?… Tu ne sais pas où est le vermouth !

BAPTISTIN
Dans la chambre à côté… sur le ciel de lit.

POCHE
Ah ! bon… Il remonte et entre dans la pièce indiquée.

TOURNEL, sortant du cabinet de toilette et gagnant le hall après avoir pris en passant son chapeau sur la table.
Personne ! Enfin, où est-elle ? Il remonte dans la direction de l’escalier, à ce moment font irruption de la chambre de gauche, Raymonde et Rugby, celle-là luttant pour se dégager de l’étreinte de l’autre.

RUGBY, presque ensemble.
Oh ! Darling ! darling don’t go ! Remain with me !

RAYMONDE
Voulez-vous me laisser ! Voulez-vous me laisser, espèce de satyre.

TOURNEL, redescendant.
Ah ! la voilà !

À ce moment Raymonde du plat de ses deux mains a poussé Rugby et prenant du champ, lui envoie une gifle ; Tournel qui surgit entre eux arrive juste à temps pour l’encaisser.

TOURNEL, se frottant la joue.
Oh ! encore !

RUGBY
Aoh ! thanks !

TOURNEL, saluant rapidement Rugby tout en poussant Raymonde dans la direction de la chambre.
Bonjour, monsieur !

Rugby rentre chez lui en marmonnant, tandis que Raymonde effondrée a pénétré dans la chambre suivie de Tournel.

TOURNEL, refermant la porte sur lui.
Ah ! Raymonde ! Raymonde !

RAYMONDE, entrant dans la chambre.
Ah ! mon ami, c’est trop d’émotion ! Mon mari… !

TOURNEL, cependant sans comprendre.
Oui !

RAYMONDE
Mon mari qui est ici !

TOURNEL, effondré, machinalement.
Oui ! Comprenant subitement. Quoi !… Chandebise !…

RAYMONDE
Victor-Emmanuel, oui ! déguisé en domestique !… Comment ? Pourquoi ? Je ne sais pas !… Pour nous pincer, c’est sûr !

TOURNEL, affolé.
Ce n’est pas possible, voyons !

BAPTISTIN, par acquit de conscience.
Ah ! mes rhumatismes ! mes pauvres…

RAYMONDE, poussant un cri.
Ah !

TOURNEL, sursautant.
Quoi ?

RAYMONDE, indiquant Baptistin.
Qu’est-ce que c’est que celui-là ?

TOURNEL
Hein ? Où ça ? Là ? Je ne sais pas ; c’est un malade ! Il a surgi tout à coup… À Baptistin. Qu’est-ce que vous faites là, vous ?

BAPTISTIN
Mais c’est vous qui m’avez fait venir.

TOURNEL
Moi !

RAYMONDE, remontant jusqu’au lit.
Mais enfin, faites-le partir, voyons ! faites-le partir !

TOURNEL
Mais absolument !… À Baptistin. Allez ! Allez !… fichez-moi le camp !

BAPTISTIN
Non, mais si je vous gêne, vous savez… pressez sur ce bouton-là… Je retournerai là d’où ce que je suis venu…

TOURNEL
Ah ! bien !… sûr alors ! et que ça ne va pas traîner ! Il presse sur le bouton gauche du lit.

RAYMONDE, pendant que la tournette fonctionne.
Ah ! non, non, ça c’est le comble, par exemple ! introduire des spectateurs !…

TOURNEL
Mais ma chère amie, ce n’est pas de ma faute ! Je vous assure que…

Pendant qu’ils discutent là, en plein au milieu de la scène, devant et tout contre la marche du lit, la tournette a fonctionné, emportant le lit contenant Baptistin pour y substituer l’autre lit sur lequel est assis Poche, un litre de Vermouth à la main.

POCHE, le coude encore en l’air comme un homme qui a été surpris en train de boire.
Eh ! là ! Eh ! là ! eh bien ! quoi donc ?

RAYMONDE, bondissant à l’extrême droite.
Dieu !

TOURNEL, bondissant à l’extrême gauche.
Chandebise !

RAYMONDE
Mon mari ! Je suis perdue !

TOURNEL, allant vivement au lit et les mains jointes, à Poche qui, toujours assis sur le lit, les considère, abruti.
Mon ami ! Mon ami ! Ne crois pas ce que tu vois !…

RAYMONDE, id.
Grâce ! Grâce ! Ne condamne pas sans m’entendre.

POCHE, ahuri.
Hein ?

TOURNEL, avec volubilité.
Les apparences nous accablent, mais je te jure que nous ne sommes pas coupables.

RAYMONDE, id.
Oui ! Il dit la vérité ! Nous ne pensions ni l’un ni l’autre à nous rencontrer.

TOURNEL, id.
Tout ça, c’est la faute de la lettre !

RAYMONDE, id.
La lettre, oui !… C’est moi, moi qui suis cause de tout ! Je l’avais fait écrire parce que…

TOURNEL
Voilà ! voilà ! c’est l’exacte vérité !

RAYMONDE, s’agenouillant sur la marche.
Oh ! je t’en demande pardon !… Je croyais que tu me trompais.

POCHE
Moi !…

RAYMONDE
Ah ! dis-moi, dis-moi que tu me crois ; que tu ne doutes pas de ma parole.

POCHE
Mais oui ! Mais oui ! Se tordant. Mais qu’est-ce qu’ils ont ?

RAYMONDE, reculant effrayée par ce rire idiot qui lui paraît sardonique ; et avec énergie.
Ah ! je t’en prie, Victor-Emmanuel… ne ris pas comme ça ! ton rire me fait mal.

POCHE, à qui l’injonction de Raymonde a coupé le rire comme avec un couteau.
Mon rire ?

RAYMONDE, revenant à lui.
Ah ! Oui ! Je vois !… Je vois !… tu ne me crois pas…

TOURNEL, faisant pendant à Raymonde de l’autre côté de Poche.
C’est pourtant l’évidence même !

RAYMONDE
Ah ! mon Dieu, comment te convaincre !

POCHE, brusquement se levant et redescendant en scène.
Écoutez ! Je vous demande pardon, mais il faut que j’aille porter ce vermouth au 4. Il fait mine de gagner la porte.

RAYMONDE, qui est descendue à sa suite, le faisant pivoter par le bras et l’amenant face à elle. — Impérativement.
Victor-Emmanuel !… qu’est-ce que tu as ?

POCHE, étonné.
Moi ?

TOURNEL, qui a suivi le mouvement, faisant pivoter Poche à son tour de façon à le retourner face à lui.
Je t’en prie, mon ami !… Dans un instant aussi grave, nous parler de vermouth… !

POCHE
Mais faut bien ! le 4 l’attend ! Tenez, v’là la bouteille.

RAYMONDE
Oh ! non, assez ! assez de cette comédie !… Ah ! tiens, injurie-moi, bouscule-moi, bats-moi ! Elle tombe à ses pieds. Mais j’aime mieux tout que ce calme effrayant.

TOURNEL, tombant comme Raymonde aux pieds de Poche.
Ah ! tiens, bats-moi aussi !

POCHE, les regardant tous deux prosternés à ses pieds, elle à sa gauche, lui à sa droite.
Ah ! bien celle-là par exemple ! À Raymonde. Mais je vous assure, Madame…

RAYMONDE, douloureusement.
Ah ! tu vois ! tu vois ! tu ne me tutoies plus !

POCHE
Moi ?

RAYMONDE, lui saisissant les mains et sur un ton suppliant.
Oui, dis-moi tu !

TOURNEL, id., de l’autre côté.
Dis-lui tu !

POCHE, tout en se mettant également à genoux pour être à leur hauteur.
Ah ?… Oh ! Je veux bien !… Reprenant. Mais je t’assure, madame…

TOURNEL
Oh ! mais pas « madame », tu as l’air de parler belge… Appelle-là Raymonde, voyons !…

POCHE
Ah ? bon… Reprenant. Je t’assure, Raymonde…

RAYMONDE
Ah ! Dis… dis que tu me crois !

POCHE, avant tout ne voulant pas la contrarier.
Mais oui, je te crois !

TOURNEL
À la bonne heure !

RAYMONDE, avec élan.
Alors, embrasse-moi, voyons !… embrasse-moi.

POCHE, n’en croyant pas ses oreilles.
Hein !… moi ?

RAYMONDE
Embrasse-moi, ou je croirai que tu m’en veux toujours !

POCHE
Oh ! je veux bien !… Toujours sur les genoux, il se tourne face à elle, et après s’être essuyé les lèvres avec le revers de la main, lui passant ses deux bras autour du cou, — cela sans lâcher le litre qu’il tient à la main, — il embrasse Raymonde sur les deux joues.

RAYMONDE, radieuse.
Ah !

TOURNEL, les exhortant.
C’est ça ! c’est ça !

RAYMONDE, baisant les mains de Poche.
Ah ! merci ! merci !

POCHE, se pourléchant les lèvres.
Elle a la peau douce !

TOURNEL, qui s’est relevé et reculant d’un pas pour se donner du champ, avec lyrisme.
Et moi aussi !… embrasse-moi !

POCHE, tout en se relevant ainsi que Raymonde.
Ah ?… Aussi ?…

TOURNEL
Oui, pour me prouver que tu ne doutes pas de moi non plus.

POCHE
Bon ! Il va pour l’embrasser. Nom d’un chien ! qu’il est grand ! Il monte sur la marche du lit et embrasse Tournel.

TOURNEL, un poids de moins au cœur.
Ah ! ça fait du bien !

POCHE
Oui… ! la dame surtout.

RAYMONDE
« La dame » !

POCHE, faisant mine de gagner la porte.
Et maintenant… je vais porter le vermouth au 4.

RAYMONDE
Encore !

TOURNEL, qui l’a arrêté au passage et ramené où il était.
Ah çà, voyons !… Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ?

RAYMONDE, le tirant à elle par le bras.
Es-tu mon mari, oui ou non ?

POCHE
Moi ?… Ah ! non ! Je suis le garçon de l’hôtel.

TOURNEL, reculant ahuri.
Quoi ?

RAYMONDE, reculant de même.
Mon Dieu ! Victor-Emmanuel a un transport au cerveau.

POCHE
Mais non !… Mais pas du tout ! Tout ça c’est des aquipropos ; d’abord, je m’appelle Poche. Et puis, si vous ne me croyez pas, demandez plutôt à Baptistin. Il remonte vers le lit.

RAYMONDE, remontant un peu vers le lit.
Baptistin ?

TOURNEL, remontant également de façon à occuper le 2.
Quel Baptistin ?

POCHE
Le vieux monsieur malade !… Attendez. Il appuie sur le bouton à gauche du lit ; la tournette fonctionne, amenant le lit dans lequel est couché Baptistin.

BAPTISTIN
Oh ! mes rhumatismes… mes p…

POCHE, s’asseyant sur le pied du lit.
Non ! Il ne s’agit pas de ça ! Dis un peu : qui que je suis ?

BAPTISTIN, se mettant sur son séant.
Comment, qui que t’es ?… Tu ne le sais pas ?

POCHE
Moi, si ! mais c’est pour madame !

RAYMONDE, passant devant Tournel de façon à prendre le 3.
Oui ! qui est monsieur ?

BAPTISTIN
Mais… c’est Poche !

TOURNEL ET RAYMONDE, avec un même recul d’étonnement.
Poche !

BAPTISTIN
Le garçon de l’hôtel.

POCHE
Là ! qué qu’j’ai dit ?

RAYMONDE, n’y voyant plus clair.
Ah ! Çà voyons… ! Voyons ! Comment, il serait vrai ?…

FERRAILLON, du haut de l’escalier qu’il descend, appelant.
Poche !

TOURNEL
Une ressemblance pareille !… Allons ! ce n’est pas possible ! tout cela est un coup monté.

FERRAILLON, appelant.
Poche ! Eh ! Poche !

POCHE, répondant de la chambre, à l’appel de Ferraillon.
Chef !… Aux autres. Je vous demande pardon !… Le patron m’appelle.

RAYMONDE, au moment où il va sortir l’attrapant par le bras et le faisant pivoter pour se livrer passage.
Le patron !… Ah ! bien ! Nous allons savoir !… Elle gagne le hall.

TOURNEL, de même que Raymonde attrapant Poche par le bras et le faisant pivoter.
Mais ôtez-vous donc de là ! Il emboîte le pas derrière Raymonde.

RAYMONDE, à Ferraillon.
Monsieur ! Monsieur !

FERRAILLON
Madame ?

RAYMONDE
Veuillez je vous prie nous dire qui est monsieur ? Elle indique Poche qui vient de sortir de la chambre.

TOURNEL
Oui !

FERRAILLON, regardant du côté indiqué et bondissant sur place.
Poche !

POCHE, à Raymonde et à Tournel.
Là !

RAYMONDE ET TOURNEL, se regardant ahuris.
Poche !

FERRAILLON, marchant sur lui.
Poche ici ! et une bouteille à la main ! Le saisissant par le bras droit et lui allongeant un coup de pied à chaque épithète ce qui fait tourner Poche autour de lui comme autour d’un pivot et finit, au dernier coup de pied, par le ramener à sa place primitive. Ah ! animal ! Ah ! brute ! Ah ! poivrot ! À chaque coup de pied, Poche, toujours tenu par le bras, saute en l’air en poussant un « oh ! » auquel Tournel et Raymonde qui se tiennent serrés l’un contre l’autre, répondent par un oh ! semblable accompagné d’un petit sursaut comme s’ils recevaient le coup en même temps.

POCHE, à peine lâché par Ferraillon, à Raymonde et à Tournel.
Là ! Vous voyez ce que je vous disais !

FERRAILLON, lui arrachant le litre des mains.
Voilà que tu recommences !

TOURNEL ET RAYMONDE
Hein ?

POCHE
Mais patron, c’est pour le 4.

FERRAILLON, revenant à la charge.
Je vais t’en donner, moi, du quatre !… Même jeu de coups de pied que précédemment. Tiens ! Tiens ! Tiens ! et tiens !…

POCHE
Mais patron… !

FERRAILLON, lui montrant l’escalier du doigt.
Et fous-moi le camp !… un peu vite !

POCHE, détalant.
Oui, patron ! Au moment de s’engager dans la descente de l’escalier. Là, vous voyez ce que je vous disais !… Il disparaît.

FERRAILLON, aux autres.
Je vous demande pardon, monsieur, madame ! c’est notre garçon ; une espèce d’alcoolique ! Il sort par le couloir de gauche laissant Raymonde et Tournel, complètement effondrés, l’œil fixe et la bouche bée.

RAYMONDE, après un temps, hochant la tête.
Le garçon !… C’était le garçon d’hôtel !…

TOURNEL, adossé contre la console — brusquement.
Raymonde !

RAYMONDE, sursautant.
Quoi ?

TOURNEL
Nous avons embrassé le garçon d’hôtel !

RAYMONDE
Eh ! ben, je le sais bien !… Je viens de le dire.

TOURNEL
J’avais pas entendu !… Ah ! je suis abasourdi !… une ressemblance pareille : c’est pas possible !

RAYMONDE
Et pourtant, il faut bien se rendre à l’évidence !… Ah ! si je n’avais pas vu le patron, le traiter comme il l’a traité, je douterais encore ; mais des coups de pied quelque part ! oh ! non !… même pour me donner le change, Victor-Emmanuel n’irait pas jusqu’à accepter des coups de pied dans le…

TOURNEL, froidement.
… dos !

RAYMONDE
Oui !

TOURNEL
C’est évident !

RAYMONDE, effondrée, se traînant jusqu’à la banquette sur laquelle elle se laisse tomber.
Ah ! mon ami, quelle émotion !… j’ai la gorge sèche !… De l’eau !… Donnez-moi un peu d’eau.

TOURNEL, brusquement empressé.
De l’eau ? De l’eau ! Machinalement, il tâte ses poches.

RAYMONDE
Mais, pas dans vos poches !

TOURNEL
Oui ! Oui ! Où ça, de l’eau ?

RAYMONDE, se levant.
Mais dans la chambre.

TOURNEL, gagnant avec empressement la chambre.
Oui, oui ! de l’eau ! À Baptistin. Où y a-t-il de l’eau ?

BAPTISTIN, s’interrompant de lire son journal.
Mais dans le cabinet de toilette !…

TOURNEL
Merci ! Il gagne le cabinet de toilette.

RAYMONDE, dolente à Baptistin, en passant devant son lit et sans s’arrêter pour attendre sa réponse.
Hein, croyez-vous ? C’était le garçon d’hôtel !

BAPTISTIN, pour répondre quelque chose.
Y a de ces choses dans la vie… ! Elle va jusqu’à la fenêtre qu’elle entr’ouvre afin de respirer un peu d’air. Baptistin philosophe se replonge dans sa lecture.

SCÈNE VIII

Sur ces dernières répliques, Poche venant des dessous a apparu, son crochet chargé de bois sur le dos. Arrivé sur le palier, une des bûches de son chargement tombe à terre.

POCHE, à Eugénie qui descend précisément des étages supérieurs.
Tenez, Eugénie, remettez-moi donc cette bûche qui vient de tomber.

EUGÉNIE
Volontiers. Elle ramasse la bûche en question et va la mettre sur le crochet dont elle consolide le chargement pendant ce qui suit. Poche, le dos au public, est sur la première marche de l’escalier montant.

RAYMONDE, refermant la fenêtre.
Ah ! çà voyons ! mais qu’est-ce qu’il fait, Tournel ? qu’est-ce qu’il fait ? Allant au cabinet de toilette. Eh bien ! cette eau… ? Elle entre dans le cabinet de toilette.

CAMILLE, gai et déluré surgissant de l’escalier, en tenant Antoinette par la main. Ils descendent carrément en scène ; lui, parle clair et net, ayant son palais d’argent.
Allez, viens, Bébé ! Viens mon poulot ! C’est l’heure du crime ! et qu’on va donc bien l’aimer, son gros Camille ! Viens ! On a dû nous retenir une chambre.

POCHE, qui est descendu en les voyant entrer et surgissant entre eux.
Vous demandez, monsieur ?

CAMILLE
Ce que je… Bondissant en croyant reconnaître Chandebise. Victor-Emmanuel ! Il pivote en s’accroupissant sur les jarrets et se précipite dans la chambre de droite, troisième plan.

ANTOINETTE, même jeu et pour la même cause que Camille.
Monsieur ! Affolée elle se précipite chez Rugby.

POCHE, tout en remontant.
Mais qu’est-ce qu’ils ont donc tous aujourd’hui, à m’appeler Victor-Emmanuel ?… Il s’engage dans l’escalier et gagne les étages supérieurs, tandis qu’Eugénie sort de gauche. À ce moment Raymonde sort du cabinet de toilette suivie de Tournel qui emboîte le pas derrière elle.

TOURNEL, à Raymonde.
Eh ! bien, ça va mieux ?

RAYMONDE
Oui ! non ! je ne sais pas !… ces émotions… ! je me sens faible, faible, comme si j’allais me trouver mal.

TOURNEL
Ah ! non ! ne faites pas cela !

RAYMONDE
Qu’est-ce que vous voulez, mon ami ! ce n’est pas pour mon plaisir.

TOURNEL
Non, évidemment ! tenez, vous devriez vous étendre un peu, vous reposer un moment… Venez ! allongez-vous sur le lit… Doucement, à reculons et avec force ménagements il la conduit jusqu’au lit.

RAYMONDE, très dolente, se laissant conduire.
Ah ! oui, ce n’est pas de refus ! Elle se laisse tomber sur le lit, et poussant un cri en sentant sous elle le corps de Baptistin.

RAYMONDE ET BAPTISTIN, poussant un même cri.
Ah ! Raymonde se relève d’un bond et gagne la droite.

TOURNEL
Qu’est-ce qu’il y a ? À Baptistin. Hein ! c’est encore vous ! Vous êtes donc toujours là !

BAPTISTIN, se redressant sur son séant.
Mais c’est vous qui m’avez fait venir.

RAYMONDE, nerveuse, revenant à proximité du lit.
Non, mais quoi ? Allez, mon ami, faites-le partir ! vous n’allez pas discuter !

TOURNEL, à Raymonde.
Mais oui ! À Baptistin. Allez ! retournez chez vous. Il presse sur le bouton de gauche du lit.

RAYMONDE, qui est montée sur la marche du lit, sans réfléchir à l’existence de la tournette, — furieuse, à Baptistin.
C’est insensé d’envahir comme ça la chambre des gens ! Poussant un cri, en se sentant emporter par la tournette. Ah !

TOURNEL, la rattrapant à la volée.
Eh ! là ! eh !

CAMILLE, acculé et cramponné au lit amené par la tournette.
Ah ! la la ! Ah ! la la ! Reconnaissant Raymonde et Tournel. Ah !

TOURNEL ET RAYMONDE, se retournant au cri et ne faisant qu’un saut en arrière.
Camille ! Ils se précipitent comme des fous hors de la chambre.

CAMILLE, criant.
Je vous demande pardon ! c’est le lit qui a tourné !

RAYMONDE, sans arrêter sa course.
C’est pas lui ! Il parle !

TOURNEL, courant à la suite de Raymonde.
Il parle ! c’est pas lui ! C’est pas lui !

CAMILLE, descendant du lit.
C’est le lit qui a tourné !

RAYMONDE, arrivée à l’extrême gauche, rebroussant chemin et gagnant en courant l’escalier.
Oh ! j’en ai assez, partons ! partons !

TOURNEL, id.
Oh oui, partons !… Ils s’engouffrent dans l’escalier.

CAMILLE
Tournel et Raymonde ici ! Qu’est-ce que ça veut dire ?… S’ils m’ont reconnu, je suis joli !… Il gagne le hall après avoir refermé derrière lui la porte de la chambre. Eh ! bien, et Antoinette ?… Qu’est-ce qu’elle fait par là ?… Entrant carrément dans la chambre de Rugby. Antoinette !… Cri de surprise. Oh ! On entend aussi un grand brouhaha dans la chambre de Rugby, bruit de dispute où s’entremêlent les voix de Camille, de Rugby et d’Antoinette, meubles renversés, verres cassés. Ce bruit ne discontinue pas pendant les répliques suivantes.

RAYMONDE, reparaissant comme une folle, suivie toujours de Tournel.
Étienne ! voilà Étienne, à présent !

TOURNEL, courant à la suite de Raymonde.
Votre valet de chambre. Ah ! quel aria, mon Dieu ! quel aria ! Ils se précipitent tous deux dans le couloir de gauche. Pendant ce temps, le brouhaha a grossi dans la chambre de Rugby. Brusquement la porte s’ouvre et comme par un ressort, Camille est projeté en scène. En même temps surgit Rugby à ses trousses.

RUGBY
Get away ! Get away !

CAMILLE, revenant à lui.
Mais, monsieur… !

RUGBY, dos au public et face à Camille, ce dernier un peu au-dessus.
Ah, goddam ! Il lui envoie un coup de poing en pleine figure.

CAMILLE
Oh ! Nouveau coup de poing qui lui fait cracher son palais. Parlant dès lors comme au premier acte. Oh ! mon palais ! J’ai perdu mon palais ! Il veut redescendre pour le ramasser.

RUGBY, le saisissant à bras-le-corps et l’emportant dans la pièce de droite troisième plan.
But get away, I say !

CAMILLE, emporté par Rugby.
Mon palais ! Je veux mon palais !

Rugby, le jetant comme un paquet dans la pièce où il disparaît.
Here you are ! Traversant la scène dans la direction de sa chambre. Have you never seen anybody with so much chick ? Entrant dans la chambre. Oh ! it’s here I am, my darling ! La porte se referme ; à peine a-t-il disparu qu’Étienne surgit en scène venant du fond.

SCÈNE IX

ÉTIENNE, tout en descendant en scène.
Eh ! bien ! Il n’y a donc personne dans cet hôtel ?… Son œil à ce moment tombe sur le palais de Camille qui est à terre près de lui, il la regarde, puis le pousse du pied. Tiens ! de l’argenterie ! Le ramassant. Oh ! c’est mouillé !…

EUGÉNIE, qui arrive du couloir de gauche se dirigeant vers l’escalier pour gagner les étages supérieurs. — S’arrêtant vers la première marche.
Vous demandez, monsieur ?

ÉTIENNE
Ah ! Mademoiselle !… Eugénie descend n° 1. D’abord voici un objet d’art, dont je ne m’explique pas bien l’usage et que je viens de trouver à terre. Il lui remet le palais.

EUGÉNIE, l’examinant.
Tiens ! c’est drôle !… Ça doit être un bijou ancien. Elle en montre l’effet à Étienne en s’appliquant le palais contre le col, tel une broche. Sur ces entrefaites, Camille est sorti de sa chambre ; le dos courbé, les yeux à terre, il avance cherchant son palais.

CAMILLE
Je voudrais bien retrouver mon palais ! Il arrive ainsi presque contre Étienne. Il relève la tête et reconnaît le valet de chambre : aussitôt sans se redresser, il pivote sur les jarrets et à grandes enjambées en pliant les genoux de façon à se faire aussi petit que possible, il file au plus vite. — Entre chair et cuir. Dieu ! Étienne ! Il s’éclipse dans la chambre dont il vient de sortir.

EUGÉNIE, qui, ainsi qu’Étienne n’a pas vu le jeu de scène.
Quelque client qui l’aura laissé tomber ; je le déposerai au bureau.

ÉTIENNE
C’est ça !… Et maintenant, dites-moi, il n’est pas venu une dame demander la chambre de M. Chandebise ?…

EUGÉNIE
Si.

ÉTIENNE
Et où est-elle, cette dame ?…

EUGÉNIE
Ah ! mais, monsieur, je n’ai pas le droit… !

ÉTIENNE
Allez ! Allez ! Il faut que je la voie !… Son mari peut surgir d’un moment à l’autre ; c’est un bougre qui la tuerait !…

EUGÉNIE, effrayée.
Ah ! mon Dieu !…

ÉTIENNE
Il faut absolument que je la prévienne.

EUGÉNIE
Oh ! alors, à ce compte-là… ! Tenez, monsieur, je l’ai vue entrer là ! Elle indique la chambre de Rugby.

ÉTIENNE, passant devant elle et allant jusqu’à la porte de la chambre indiquée.
C’est bien ! Il frappe à la porte.

VOIX DE RUGBY
Come in !

ÉTIENNE, pénétrant dans la chambre.
Je vous demande pardon, monsieur… ! Cri simultané d’Antoinette et de Rugby dans la chambre. Ah !

VOIX D'ÉTIENNE
Ma femme ! Immédiatement on entend un boucan d’enfer dans la chambre. Bruit de dispute, cris, bousculades, etc.

EUGÉNIE, qui déjà avait regagné l’escalier, revenant au bruit.
Qu’est-ce qu’il y a ?

À ce moment hors de la chambre, affolée, surgit Antoinette, les cheveux en désordre, épaules et bras nus et, tenant à la main son chapeau et son corsage qu’elle n’a pas eu le temps de remettre.

ANTOINETTE, éperdue, se précipitant vers l’escalier.
Étienne ! Étienne ici !… Au secours ! Au secours !

Un quart de seconde pendant lequel le boucan n’a pas cessé et Étienne a bondi à la poursuite de sa femme qui, déjà dégringole l’escalier.

ÉTIENNE
Arrêtez-là ! Arrêtez-là !

RUGBY, qui s’est lancé aussitôt à ses trousses, le rattrapant de la main droite par le bras gauche et le faisant pirouetter autour de lui, de façon à le coller contre le cadre de la scène.
You blody full !

ÉTIENNE, au choc contre le mur.
Oh !

EUGÉNIE, par répercussion.
Ah !

RUGBY
I’m going to kill you ! Le prenant par les deux épaules et lui cognant le dos chaque fois contre le mur. Here you are !

ÉTIENNE, de douleur.
Oh !

RUGBY, id.
Here you are !

ÉTIENNE
Oh !… Mais c’est ma femme !

RUGBY, id.
Here you are !

ÉTIENNE
Oh !… Voulez-vous me lâcher.

RUGBY, le lâchant et regagnant sa chambre.
And now get away ! Il rentre.

ÉTIENNE, larmoyant.
C’est trop fort ! C’est moi qu’on fait cornard ! et c’est moi qui reçois les coups !…

EUGÉNIE
Ah ! bien si vous m’aviez dit que c’était vous le mari !…

ÉTIENNE
Non, mais est-ce que vous vous imaginez que je le savais ! Eugénie hausse les épaules et remonte vers l’escalier tandis que des étages supérieurs descend Poche son crochet vide à la main. Ah ! non, cornard !… moi ! moi ! un valet de chambre !… Ah ! la coquine !… Attends un peu ! attends un peu !… Il s’élance vers l’escalier près duquel causent Eugénie et Poche. S’arrêtant ahuri à la vue de Poche. Ah !… Monsieur !

POCHE
Comment ?

ÉTIENNE
Monsieur ! avec un crochet à la main.

POCHE
Eh bien ! oui, j’ai un crochet ; pourquoi pas ?…

ÉTIENNE, sur un ton de détresse.
Ah ! Monsieur !… Monsieur !… Je suis cocu, monsieur !…

POCHE, jovial.
Oui da ?

ÉTIENNE
Oui, monsieur !… Là, par un Anglais !…

POCHE, id.
Ah !… Nobodécoll !

ÉTIENNE
Je ne sais pas ! il ne m’a pas dit son nom. Oh ! mais, puisque monsieur est là ; puisque Monsieur n’a plus besoin de moi ; Monsieur peut me permettre… Je veux courir après la scélérate, la rattraper, et alors… ! Monsieur permet ?

POCHE, bon enfant.
Mais allez donc ! allez donc !

ÉTIENNE
Merci, monsieur !… Ah ! la gueuse ! la gueuse !… Il se précipite dans l’escalier à la poursuite de sa femme.

POCHE, descendant un peu en scène ainsi qu’Eugénie.
Je ne sais pas ce qu’il y a dans l’air aujourd’hui, mais ils me font tous l’effet d’avoir un hanneton dans le coco !

VOIX DE LUCIENNE, dans les dessous.
Oh !… mais faites donc attention ! On entend une sonnerie.

EUGÉNIE, regardant au tableau.
Tenez ; on sonne dans le couloir ; voyez donc, c’est pour vous.

POCHE, passant devant Eugénie pour gagner le couloir.
Voilà ! Voilà ! Il disparaît.

SCÈNE X

LUCIENNE, montant, tout en continuant à regarder dans la cage de l’escalier.
Oh ! mais, je ne me trompe pas ; c’est bien Étienne, le valet de chambre des Chandebise !

EUGÉNIE
Madame demande ?

LUCIENNE, allant à Eugénie.
Ah ! Mademoiselle !… Cet homme qui vient presque de me renverser dans l’escalier, tant il courait, ce n’était pas le valet de chambre de M. Chandebise ?

EUGÉNIE
Ah ! c’est bien possible, madame, car il m’a demandé la chambre retenue à ce nom-là. Tout ce que je sais, c’est que c’est une histoire à n’y rien comprendre : il est venu pour prévenir une dame qu’elle ait à déguerpir, parce que son mari était au courant de tout, et quand il a été face à face avec la dame, v’lan ! il s’est trouvé que c’était sa femme !… à lui !… c’est un vrai rébus.

LUCIENNE
Ah ! ça, voyons, qu’est-ce que vous racontez ?… Vous m’avez l’air de faire, une salade !…

EUGÉNIE
Dame, madame, je vous dis ce que j’ai vu.

LUCIENNE
Oui enfin, soit ! Dites-moi, quelle est-elle, la chambre au nom de M. Chandebise ?

EUGÉNIE, indiquant la pièce de droite.
La ch… ? Oh ! ben, c’est celle-ci !

LUCIENNE
Bon ! J’y vais !

EUGÉNIE
À votre aise, madame ! J’ai l’ordre de mettre la chambre à la disposition de qui la demandera. Elle monte vers les étages supérieurs.

LUCIENNE
Bon, je vous remercie. Elle va frapper à la porte tandis qu’Eugénie sort de gauche.

CAMILLE, sortant de sa chambre comme précédemment, à la recherche de son palais.
Je voudrais pourtant bien retrouver mon palais… Il décrit ainsi un mouvement en faucille, qui le ramène contre Lucienne.

LUCIENNE, toujours face à la porte contre laquelle elle frappe.
Eh ! bien ! on ne répond pas ?… Elle refrappe.

CAMILLE, se trouvant près de Lucienne, relevant la tête pour voir à qui elle a affaire. — D’une voix étranglée.
Madame Homénidès dé Histangua !… Oh ! assez vu ! assez vu cet hôtel !… Il détale et se précipite dans l’escalier vers les étages inférieurs.

LUCIENNE, ouvrant la porte de la chambre et y entrant tout en parlant.
Personne ?… Comment se fait-il… ? Raymonde m’a dit : « Je pince mon mari entre cinq heures et cinq heures dix !… Viens donc à cinq heures et demie, ce sera fini. » Est-ce qu’elle ne m’aurait pas attendue ? Voyons par là ? Elle va jusqu’au cabinet de toilette qu’elle explore d’un coup d’œil.

CAMILLE, reparaissant affolé et dans un élan assez violent pour pouvoir venir jeter des mots à l’avant-scène et dans un mouvement en faucille regagner sans s’arrêter la chambre troisième plan droit.
Victor-Emmanuel !… Encore Victor-Emmanuel ! Il se précipite dans la dite chambre.

LUCIENNE, gagnant le hall et descendant, tout en parlant, jusqu’à la rampe.
C’est extraordinaire ! Ah ! ma foi, tant pis, je m’en vais. Elle pivote sur elle-même et remonte vers l’escalier pour s’en aller.

CHANDEBISE, venant du fond. Tenue du premier acte : complet, jaquette gris-noir, chemise blanche, col rabattu, souliers vernis.
Voyons, à qui m’adresser ?… Apercevant Lucienne. Ah ! vous !

LUCIENNE
Monsieur Chandebise !

CHANDEBISE, la prenant vivement par la main et l’entraînant jusqu’à l’avant-scène.
Ah ! enfin ! je vous trouve !

LUCIENNE, ahurie.
Qu’est-ce qu’il y a ?

CHANDEBISE, chaud et rapide.
Vous avez vu Étienne, mon valet de chambre ?

LUCIENNE
Hein ? Pourquoi ?

CHANDEBISE, tout ceci haché et précipité.
Parce que je vous l’avais dépêché, ne… ne pouvant venir moi-même ; j’avais… j’avais un banquet qui m’empêchait… Mais… je me suis aperçu qu’il n’était que demain, mon banquet. Alors, j’ai… j’ai couru pour vous dire…

LUCIENNE, bouillant d’impatience.
Quoi, quoi ? me dire quoi ?

CHANDEBISE, changeant de ton.
Oh ! Malheureuse enfant ! Quelle folie !… m’aimer !… moi !

LUCIENNE, avec un sursaut en arrière.
Quoi ?

CHANDEBISE, sur un ton qui ne supporte pas de répliques.
Allons, allons !… je sais ! Mais aussi, pourquoi n’avoir pas signé votre lettre ?

LUCIENNE, de plus en plus suffoquée.
Ma lettre ! quelle lettre ?

CHANDEBISE
Mais celle que vous m’avez écrite, pour me donner rendez-vous ici !

LUCIENNE, comprenant.
Ah ! Changeant de ton. Mais qui vous fait supposer que ce soit moi qui…

CHANDEBISE
Eh ! parce que, voilà : moi, ne sachant pas, je l’ai montrée à votre mari !

LUCIENNE, faisant un bond en arrière.
Hein ?

CHANDEBISE
Il a reconnu votre écriture…

LUCIENNE
Qu’est-ce que vous dites !

CHANDEBISE
Et il est capable de vous tuer !

LUCIENNE, affolée.
Ah ! Caramba !… mais où est-il ?

CHANDEBISE
Il doit être à nos trousses !

LUCIENNE
À nos trousses !… et vous restez là !… mais filons ! filons ! Elle se sauve éperdue.

CHANDEBISE, courant à sa suite.
Ô ! fol amour ! fol amour ! Ils disparaissent comme des fous dans l’escalier. En même temps, paraît Olympe venant du couloir de gauche.

SCÈNE XI

OLYMPE, appelant.
Eugénie !… Eugénie !… Où est-elle, cette fille ? Elle est à ce moment face au côté droit de l’escalier, obstruant ainsi le côté de la descente.

CHANDEBISE, remontant comme un fou, suivi de Lucienne aussi affolée que lui.
C’est lui ! C’est Histangua ! Sauve qui peut !

LUCIENNE
Mon mari, je suis perdue !

OLYMPE
Qu’est-ce qu’il y a ?

CHANDEBISE, se cognant dans Olympe et la faisant pivoter par le bras, ce qui l’envoie sur Lucienne.
Mais retirez-vous donc de là !

OLYMPE
Hein !

LUCIENNE, même jeu dans l’autre sens.
Mais allez-vous en donc !

OLYMPE
Oh ! mais madame…

Lucienne s’est réfugiée dans la pièce de droite, puis dans le cabinet de toilette où elle disparaît ; Chandebise s’est précipité dans la chambre de Rugby.

RAYMONDE, débouchant du couloir, suivie de Tournel. Elle a la figure voilée.
Oh ! partons ! je ne serai tranquille que quand nous serons hors d’ici !… Allant donner dans Olympe. Mais allez-vous-en donc !… Elle la fait pivoter pour se frayer un chemin.

OLYMPE
Ah !

TOURNEL
Oh ! oui, partons ! À Olympe, même jeu. Mais fichez-nous donc le camp ! Ils dégringolent l’escalier vers les étages inférieurs.

OLYMPE, tout étourdie.
Mais qu’est-ce qu’il y a ! qu’est-ce qu’il y a !

VOIX D'HISTANGUA, dans les dessous.
Où sont-ils, les misérables ! qué yo les toue ! qué yo léss étrangle !

OLYMPE, se rapprochant du côté droit de l’escalier.
Qu’est-ce que c’est encore !

RAYMONDE, reparaissant affolée.
Homénidès dé Histangua ! Se cognant dans Olympe. Oh ! mais allez-vous en ! Elle la fait pivoter.

OLYMPE
Ah ! ah !

TOURNEL, dans le même mouvement que Raymonde.
Le rastaquouère ! À Olympe, même jeu. Oh ! mais vous serez donc toujours là. Ils se sauvent par le couloir de gauche.

OLYMPE, étourdie et à bout de respiration.
Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !

HISTANGUA, surgissant comme un sauvage, en brandissant un revolver.
Lé Tournel et une dame voilée… C’est elle ! C’est ma femme ! Ah ! missérable !

OLYMPE, affolée, s’interposant.
Mais où allez-vous, monsieur ?

HOMÉNIDÈS, la faisant pirouetter.
Yo vais les touer tous les deux. Allez vous promener. Il se précipite dans le couloir.

OLYMPE
Les tuer ! Ah ! mon Dieu ! Au secours ! Au secours !…

SCÈNE XII

FERRAILLON, suivi d’Eugénie descendant l’escalier quatre à quatre.
Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tout ce bruit ?

OLYMPE, hors d’haleine.
Ah ! Ferraillon ! Un fou ! Un fou ! qui veut tout tuer !

FERRAILLON, avec un sursaut.
Quoi ?

OLYMPE, se trouvant mal dans les bras d’Eugénie.
Ah !… oha !… ah !… oha !

EUGÉNIE, appelant à l’aide.
Monsieur ! Monsieur !

FERRAILLON, se précipitant pour la soutenir de l’autre côté.
Allons, bon !… tenez, menez-la par là Il indique dans le couloir la chambre visible du public. — Tout en accompagnant les deux femmes : Faites-lui respirer des sels !

EUGÉNIE, tout en emmenant Olympe.
Oui, monsieur !

Ferraillon introduit Olympe et Eugénie dans la pièce indiquée, puis ressort en fermant la porte sur lui. Cependant, un bruit de chamaillade peu à peu s’est élevé dans la chambre de Rugby. — On entend des « Ged out of my sight ! ged out of my sight ! » de l’Anglais et des « mais je ne peux pas ! mais je ne peux pas ! y a un énergumène !… » de Chandebise.

FERRAILLON, descendant au bruit.
Mais on fait du potin chez l’Anglais ! Qu’est-ce que c’est encore ?

Brusquement la porte s’ouvre et surgissent en corps à corps, Chandebise et Rugby, le premier s’agrippant au battant de la porte, l’autre dans le dos du premier, l’enlaçant par la taille et s’efforçant de lui faire lâcher prise.

Ensemble.

RUGBY, luttant contre Chandebise.
Will you leave my door ! Will you leave my door !

CHANDEBISE, résistant de toutes ses forces.
Voulez-vous me laisser ! Voulez-vous me laisser !

FERRAILLON, intervenant.
Ah ! ça qu’est-ce qu’il y a donc !

À ce moment, par un effort plus violent, Rugby a eu raison de Chandebise qu’il envoie pirouetter à sa gauche. Ferraillon se trouve juste là pour le recevoir, le happe au passage et le faisant à nouveau pirouetter, l’envoie s’asseoir sur la banquette à droite du hall.

CHANDEBISE, tombant assis sur la banquette pendant que Rugby rentre en grommelant dans sa chambre.
Ah ! mais dites donc vous !

FERRAILLON, faisant un saut en arrière à la vue de Chandebise.
Poche !… Encore Poche !

CHANDEBISE, se lève et allant se camper devant lui.
Qu’est-ce que vous dites !

FERRAILLON, de la main gauche, le saisissant par le bras gauche et lui donnant à chaque invective, un coup de pied au bon endroit.
Ah ! saligaud !

CHANDEBISE, sautant en l’air à chaque coup de pied.
Qu’est-ce que c’est ?

FERRAILLON, id.
Voyou !

CHANDEBISE, id.
Ah ! mais…

FERRAILLON, id.
Cochon !

CHANDEBISE, id., puis se dégageant.
Ah ! mais dites donc, vous !

FERRAILLON, sur un ton de menace.
Quoi ?

CHANDEBISE, qui, sous l’effet des coups de pied et du fait que tenu par le bras, il a pivoté autour de Ferraillon, se trouve ainsi revenu à sa place primitive. — Se dégageant et prenant du champ.
Je suis M. Chandebise ! directeur de la Boston Life Company !

FERRAILLON, tout à l’extrême gauche, au public, et bien large en montrant Chandebise de la main.
Voilà !… Il est saoûl !… Il est complètement saoûl !

CHANDEBISE, marchant sur lui.
Monsieur, vous recevrez mes témoins !

FERRAILLON, le saisissant comme précédemment par le bras et le faisant pivoter autour de lui à coups de pieds.
Oui ? Eh ! bien, tiens pour tes témoins !

CHANDEBISE, sautant en l’air à chaque coup de pied.
Oh !

FERRAILLON, id.
Et tiens pour Chandebise.

CHANDEBISE, id.
Oh !

FERRAILLON, id.
Et tiens !… tiens ! tiens ! À chaque « tiens ! » Chandebise reçoit un coup de pied et pousse un « Oh ! »

CHANDEBISE, ramené comme précédemment à sa place primitive.
Ah ! mais à la fin vous !… Il va se camper sous le nez de Ferraillon.

FERRAILLON, avisant sa jaquette.
Et puis, qu’est-ce que c’est que ça ? Veux-tu bien… ! Il l’attrape par le collet de sa jaquette et se met en devoir de lui retirer cette dernière.

CHANDEBISE, se défendant comme il peut.
Hein ! mais non !… mais voulez-vous !

FERRAILLON
Allez ! allez ! quelle est cette plaisanterie ! Il lui retire, malgré lui sa jaquette.

CHANDEBISE
Ah ! mais voyons !

FERRAILLON, lui enlevant son melon.
Veux-tu enlever ça ! Il va accrocher melon et jaquette à la patère libre.

CHANDEBISE, littéralement terrassé.
Mon Dieu !… c’est un fou !

FERRAILLON, qui a décroché la casquette et la livrée, revenant à Chandebise.
Allez ! mets ta casquette. Il la lui colle sur la tête et la lui enfonce jusqu’aux oreilles d’un coup de poing.

CHANDEBISE
Non ! non.

FERRAILLON, voulant lui passer le veston de livrée.
Là ! et ta veste !

CHANDEBISE, se défendant.
Je ne veux pas !… je ne veux pas !

FERRAILLON, la lui enfilant de force.
Tu ne veux pas ! c’est à moi que tu dis que tu ne veux pas ! Allez ! et vivement !

CHANDEBISE, effrayé, le cou dans les épaules, se faisant obéissant et soumis.
Oui !… oui-oui !

FERRAILLON, lui indiquant l’escalier.
Et maintenant, houste ! dans ta chambre ! et plus vite que ça !

CHANDEBISE, se précipitant vers l’escalier.
Oui, oui !… C’est un fou ! il est fou ! Dès qu’il aura disparu aux yeux du public, l’artiste chargé du rôle de Chandebise, tout en descendant l’escalier du praticable placé derrière le décor, retirera sa veste de livrée et la casquette. Arrivé au bas il doit trouver une chaise pour s’asseoir et deux habilleurs qui lui présentent le pantalon truqué chacun tenant un des bouts du ressort grand ouvert. Il passe rapidement le dit pantalon par-dessus le pantalon qu’il a, en même temps qu’on lui enfile des chaussons par-dessus ses souliers vernis. Un peu plus loin deux autres habilleurs l’attendent avec le gilet truqué grand ouvert dans lequel il n’a qu’à glisser les bras. Aussitôt on lui passe le tablier et le foulard. Un coup de main dans les cheveux pour se décoiffer et il n’a plus qu’à rentrer en scène, sa transformation est faite.

FERRAILLON, s’élançant vers l’escalier, comme s’il allait courir après lui.
Qu’est-ce que tu dis ? Veux-tu que je t’en flanque encore une ?

CHANDEBISE, vivement tout en remontant.
Non, non !

FERRAILLON, sur la première marche.
Eh bien ! alors, fous le camp !

CHANDEBISE, montant, sans le quitter du regard.
Il est fou ! C’est un fou !

FERRAILLON, escaladant brusquement trois marches en trépignant sur chaque marche.
Veux-tu me foute le camp, nom de Dieu ! Chandebise effrayé, détale au plus vite au point qu’il en manque de tomber. Il disparaît. — Ferraillon redescendant les marches qu’il vient de gravir, puis, bien large au public. Le voilà, tenez ! le voilà l’effet du vermouth ! Il est encore ivre-mort, parbleu ! Ah ! la la ! dire, que quand on a un bon domestique, il faut qu’il soit ivrogne ! Tout en parlant, il est descendu un peu en scène.

EUGÉNIE, sortant en coup de vent de la chambre où est Olympe. — Chaque fois et tant que la porte de cette chambre sera ouverte, on entendra des petits « hi ! han ! » spasmodiques poussés par Olympe à la cantonade.
Monsieur ! Monsieur !

FERRAILLON, obsédé.
Qu’est-ce qu’il y a encore ?

EUGÉNIE
Madame a une attaque de nerfs.

FERRAILLON, passant au 1.
Ah ! là ! Qu’est-ce qu’elle nous barbe encore, celle-là !… Se retournant vers Eugénie. Tenez, montez donc vite au 10, et priez le docteur Finache, s’il peut disposer d’un moment, de venir voir ma femme !

EUGÉNIE
Je cours, Monsieur ! Elle grimpe en hâte vers les étages supérieurs.

FERRAILLON
Ah ! là, là ! pas une minute de tranquillité ! quel rasoir ! Il entre chez sa femme dont on entend, l’espace de temps que la porte est ouverte, les petits cris nerveux. Eh ! bien, quoi donc ! ma chérie, ça ne va donc pas ? La porte se referme.

SCÈNE XIII

POCHE, venant de gauche, des lettres à la main, et gagnant le milieu de la scène tout en dénouant les cordons de son tablier qu’il retire tout en parlant.
Là ! maintenant, vite à la gare ! Il va accrocher son tablier à la patère ; n’apercevant plus sa livrée qu’il s’attendait à trouver toujours suspendue. Eh ! ben ? Il jette un coup d’œil par terre. Qui est-ce qui m’a chauffé, ma veste et ma casquette ? Ben ! mon colon ! il manque pas de culot, celui-là !… Et à la place, il m’a laissé un melon et une jaquette ! Essayant le melon. Tiens ! il me va !… Ah ! bien, tant pis ! faut que j’aille jusqu’à la gare ; un pannetot en vaut un autre ! je rendrai celui-là quand on m’aura rendu le mien. Tout en parlant et sans retirer son foulard, il a passé la jaquette de Chandebise par-dessus son gilet de livrée. Il remonte comme pour s’en aller. On sonne. Rebroussant chemin. Allons, bon ! on me sonne encore ! Il sort de gauche. Aussitôt sorti, l’artiste retire vivement la jaquette et le melon. Il trouve les habilleurs qui lui retirent son foulard et son gilet en en retournant les manches pour aller plus vite. (Ils les remettront à l’endroit après le changement). Plus loin la chaise l’attend avec les deux autres habilleurs qui lui retirent ses chaussons et son pantalon. Rapidement un coup de peigne et on lui passe la casquette et la livrée dont il se revêtira tout en montant l’escalier du praticable.

EUGÉNIE, venant d’en haut, suivie de Finache.
Par là ! Monsieur le Docteur ! Par là !

FINACHE, finissant de repasser sa jaquette et descendant à la suite d’Eugénie.
Oh ! Non, mais si vous vous imaginez que je suis venu ici pour soigner des malades… Quoi ? Qu’est-ce qu’elle a, votre patronne ?

EUGÉNIE
Oh ! c’est pas grand’chose. Comme qui dirait un taf qu’elle vient d’avoir…

FINACHE, qui ne comprend pas.
Un taf ?

EUGÉNIE
Oui. Un taf… Enfin une venette… une frousse, quoi ?

FINACHE
Ah ! une frousse !… Mais dites-le donc !… Du moment que vous parlez français !…

EUGÉNIE
… qui lui a tourné les sangs… alors, ses nerfs, n’est-ce pas… ?

FINACHE
Et c’est pour ça que vous me dérangez ? mais vous n’aviez qu’à prendre un bon siphon, et à l’arroser !… C’était calmé.

EUGÉNIE
Enfin, à tant faire, que Monsieur le Docteur a pris la peine de descendre, autant que Monsieur le Docteur la voie.

FINACHE
Évidemment, puisque j’y suis !

EUGÉNIE, introduisant Finache.
Oui, Monsieur le Docteur ! Par ici, Monsieur le Docteur ! La porte ouverte, on entend les petits cris d’Olympe. La porte se referme sur eux. À peine ont-ils disparu qu’en haut de l’escalier on aperçoit Chandebise toujours avec sa livrée et sa casquette, se risquer avec circonspection.

SCÈNE XIV

CHANDEBISE, du haut de l’escalier.
Le… le fou est parti ?… Descendant tout en parlant. Ah ! là là !… Qu’est-ce que j’ai pris ! Ah ! bien, si c’est comme çà qu’il accueille la clientèle, on ne doit pas revenir deux fois !… Quel énergumène ! Allant jusqu’à la patère à laquelle Ferraillon avait accroché ses vêtements. Ah !… Eh bien ?… Et ma jaquette ?… Et mon chapeau qu’il avait accrochés là ?… eh ! bien, qu’est-ce qu’ils sont devenus ? Il cherche par terre autour de lui. Sur ces derniers mots, du haut de l’escalier qu’ils descendent quatre à quatre, surgissent Raymonde et Tournel.

RAYMONDE, tout en dégringolant l’escalier.
Nous l’avons dépisté… Vite, une voiture !…

TOURNEL, id. à la suite de Raymonde.
Ah ! bien tenez voilà le garçon !

RAYMONDE
Le garçon, oui !

CHANDEBISE, toujours penché, cherchant ses effets.
Ah ! bien celle-là par exemple… !

RAYMONDE, arrivée à Chandebise.
Vite, Poche, une voiture !

CHANDEBISE
Quoi ?

TOURNEL
Une voiture !

CHANDEBISE, bondissant à la vue de Raymonde.
Ma femme !

TOURNEL
Hein !

RAYMONDE, bondissant.
Mon mari ! c’était lui ! c’était lui ! Elle se sauve éperdue.

CHANDEBISE
Et Tournel avec elle !

TOURNEL, médusé.
C’était lui !

CHANDEBISE, sautant à la gorge de Tournel.
Qu’est-ce que tu fais ici, hein ? Qu’est-ce que tu fais ici avec ma femme ? Les deux mains au collet, il le fait pirouetter de façon à l’envoyer à sa gauche.

TOURNEL, à moitié étranglé.
Mais, mon ami, tu le sais.

CHANDEBISE
Quoi ? Quoi ?

TOURNEL
Nous t’avons expliqué tout à l’heure !

CHANDEBISE, l’acculant contre la banquette sur laquelle la perte de l’équilibre le fait s’effondrer.
Quoi ? « tu m’as expliqué ». Le secouant. Veux-tu me répondre, hein ? Veux-tu me répondre ?…

TOURNEL, effaré.
Allons ! voyons ! Allons ! voyons !

FERRAILLON, sortant en coup de vent de la chambre.
Ah ! çà, vous n’avez pas bientôt fini ce potin ? Il attrape Chandebise par le bras droit et l’envoie ainsi à l’extrême gauche. Tournel libéré en profite pour détaler au plus vite. Poche ! Encore Poche !

CHANDEBISE
Le fou !

FERRAILLON, comme dans une scène précédente lui envoyant un coup de pied à chaque invective.
Ah ! salaud !

CHANDEBISE, sursautant en l’air.
Eh ! là ! eh ! là !

FERRAILLON, id.
Animal !

CHANDEBISE, id.
Oh !

FERRAILLON, id.
Cochon !

CHANDEBISE, id.
Allons voyons !

FERRAILLON
Tu n’en as pas encore reçu assez ?

CHANDEBISE, détalant. (Pour la nouvelle transformation à venir, opérer comme il a été dit la première fois, seulement plus le tablier qui est resté en scène mais la jaquette et le melon.)
Si ! Si ! Au secours ! Au fou ! Au fou !

FERRAILLON, courant à sa suite pendant que l’autre grimpe l’escalier au galop.
Je vais t’en donner du fou, espèce d’ivrogne. Allez ! dans ta turne ! et je t’y enfermerai moi-même, et tu y resteras jusqu’à demain matin, à cuver ton vin… ! Allez ! Allez ! et plus vite que ça… Ils disparaissent à l’étage supérieur, l’un poursuivant l’autre.

SCÈNE XV

À peine les deux hommes ont-ils disparu que Rugby comme un homme à bout de patience sort de sa chambre dont il laisse la porte ouverte.

RUGBY
God dam ! Will it gom so a long tim ? I’m going to see by myself. Tout en parlant, il a gagné l’escalier et disparaît dans les dessous.

CAMILLE, sortant deuxième plan droite et descendant un peu en scène.
Je crois que le chemin est libre, c’est le moment de filer.

LUCIENNE, qui est sortie du cabinet de toilette en même temps que Camille sortant de chez lui ; s’arrêtant sur le pas de la porte de la chambre et écoutant avant d’ouvrir.
Je n’entends plus de bruit.

CAMILLE, inspectant une dernière fois le plancher.
Mais qu’est-ce qu’a pu devenir mon palais ? Il décrit tout en parlant un mouvement en faucille d’abord vers la gauche pour remonter en demi cercle et aller donner en plein dans Lucienne quand elle sortira de la chambre.

LUCIENNE, gagnant le hall.
Mon mari doit être reparti.

CAMILLE, nez à nez avec Lucienne.
Madame dé Histangua !… Il pivote sur les talons pour fuir.

LUCIENNE, le reconnaissant.
Monsieur Camille ! S’agrippant à lui. Monsieur Camille ! ne me quittez pas ! ne m’abandonnez pas ! mon mari est à mes trousses !… avec un revolver ! il veut tuer tout le monde !

CAMILLE, sursautant.
Nom de Dieu !

LUCIENNE
Je vous en prie, ne me quittez pas !…

CAMILLE
Non, non !

VOIX D’HISTANGUA, dans les dessus.
Per où qu’ils sont ! les missérables !…

LUCIENNE, bondissant.
Mon mari !

CAMILLE
Lui ! Filons ! Ils se précipitent tous les deux vers l’escalier, mais viennent se buter contre Rugby qui remonte. Affolés, ils rebroussent chemin, Camille s’élance dans la chambre de droite, premier plan, dont il referme la porte contre laquelle il s’arc-boute ; Lucienne, elle, voyant la porte de Rugby ouverte se précipite à tout hasard dans la chambre.

RUGBY, qui de l’escalier a considéré ahuri, le jeu de scène, voyant Lucienne entrer dans la chambre. — Avec jubilation.
Aoh ! That’s e pretty girl ! Il franchit la scène à grandes enjambées et rentre dans sa chambre.

HISTANGUA, dégringolant l’escalier et bondissant en scène.
Per où qu’ils sont ? que yo les toue ! que yo les occisse !… Mais per où qu’elle est la chambre de monsieur Chandebise ?… Mais il n’est donc personne dans cet hôtel ?… Il se précipite vers l’escalier et disparaît vers les étages inférieurs.

SCÈNE XVI

POCHE, arrivant de gauche.
Eh bien ! qu’est-ce qui crie comme ça !

LUCIENNE, sortant de chez Rugby serrée de près par lui.
Voulez-vous me laisser, impudent personnage ! Elle se retourne le repousse et lui envoie une gifle.

RUGBY
Again !… Aoh ! it’s disgusting ! Il réintègre sa chambre.

POCHE
Bien touché.

LUCIENNE, se précipitant vers Poche.
Ah ! Monsieur Chandebise !

POCHE
Quoi ?

LUCIENNE
C’est le ciel qui vous envoie ! Sauvez-moi ! Cachez-moi !

POCHE
Qu’est-ce qu’il y a, madame ?

LUCIENNE, s’affaissant à moitié contre la poitrine de Poche.
Mon mari me poursuit… il veut me tuer !…

POCHE, sursautant.
Qu’est-ce que vous dites !

LUCIENNE
Oh ! sauvez-moi… Sauvez-moi !

POCHE, la soutenant dans son bras droit.
Tenez, tenez ! par ici la sortie. Tout en parlant ils ont gagné à petits sauts de côté, l’un tenant l’autre, jusqu’à l’escalier. Là Poche fait passer Lucienne et tous deux descendent quelques marches.

VOIX D'HISTANGUA, dans les dessous.
Ah ! Caramba ! yo vous tiens !

LUCIENNE, reparaissant comme une folle suivie de Poche.
Le voici ! Allant à la porte de droite premier plan. Ouvrez ! ouvrez !

CAMILLE, pesant de tout son poids contre la porte.
On n’entre pas !

POCHE
Dépêchez-vous !… Éperdue, elle va du côté de la chambre de Rugby. Non pas par là ! c’est l’Anglais !

LUCIENNE
Mais où ? où ?

POCHE
Là, chez Baptistin !

HISTANGUA, dont on n’a pas cessé d’entendre les imprécations dans les dessous pendant tout ce qui précède, surgissant en scène comme un énergumène.
Inutille dé vous cacher ! Yo vouss ai vus !

EUGÉNIE, sortant de chez Olympe.
Vous demandez, monsieur ?

HISTANGUA
M. Chandébisse et la dame qui l’est avec !

EUGÉNIE, indiquant la chambre où est Camille.
Là, monsieur. Dans cette chambre. Elle sort de gauche.

HISTANGUA, à la porte de droite.
Ouvrez ! Ouvrez, qué yo vous toue !…

CAMILLE, criant.
N’y a personne !

HISTANGUA, poussant la porte.
Voulez-vouss ouvrir !… oune !… deux !… trois ! Il donne chaque fois une poussée à la porte de droite premier plan. La dernière plus forte que les autres envoie baller Camille ; Histangua lui saute à la gorge. Ma femme ! où il est ma femme qué yo la toue ! qué yo l’occisse !

CAMILLE, à l’extrême droite terrifié et ne sachant plus ce qu’il dit.
Mais je ne l’ai pas !… je vous donne ma parole ! tenez, fouillez-moi ! À l’appui de son dire, il retourne les poches de son pantalon.

HISTANGUA, sans l’écouter gagnant la gauche.
Oh ! oui ! qué yo la trouve, et yo la touerai ! aussi vrai… qué yo fais mouche sur cette cible ! Il tire un coup de revolver en visant le bouton de la droite du lit ; le lit tourne et paraissent Lucienne et Poche.

LUCIENNE
Mon mari ! Elle se sauve, suivie de Poche.

HISTANGUA
Ma femme ! Il se précipite à sa poursuite en tirant des coups de revolver. Lucienne et Poche filent par le fond. Histangua est arrêté dans sa course par tous les personnages de l’hôtel qui sont accourus au bruit des coups de feu. On lui saisit le bras qu’on lui tend en l’air il continue à tirer pendant que le rideau tombe.


ACTE TROISIÈME

SCÈNE PREMIÈRE

Au lever du rideau, la scène est vide ; les portes sont fermées. Brusquement celle du fond s’ouvre. Antoinette affolée entre en coup de vent, et referme vivement la porte sur elle. On sent qu’elle a revêtu à la hâte sa tenue de cuisinière ; elle accourt en achevant d’agrafer sa robe ; elle tient son tablier et son bonnet à la main.

ANTOINETTE, affolée, achevant de s'habiller.
Mon Dieu, Étienne ! Étienne qui revient !… Je n’aurai jamais le temps !… Elle achève son ajustage. Oh ! là… Quand on est émue, on n’avance pas… Aïe donc, voyons !

VOIX D'ÉTIENNE, à la cantonade gauche.
Antoinette !… Antoinette !…

ANTOINETTE
Oh !… Elle va pousser le verrou de la porte du fond.

VOIX D'ÉTIENNE, plus rapprochée.
Antoinette !…

ANTOINETTE, tout en passant son tablier, puis son bonnet.
Oh ! mon Dieu !

VOIX D'ÉTIENNE, derrière la porte du milieu.
Antoinette ! Il agite de l’extérieur les battants de la porte qui résistent. Allons, bon ! veux-tu ouvrir ?… Oh ! la gueuse ! Elle s’est enfermée !… La voix s’éloigne dans la direction de gauche. Attends un peu !…

ANTOINETTE, qui a terminé sa toilette.
Vite ! Elle va tirer le verrou qu’elle avait poussé et rapidement, sur la pointe des pieds, gagne la chambre de droite premier plan.

ÉTIENNE, le chapeau sur la tête et dans la tenue du second acte, surgissant par la porte fond gauche.
Antoinette !… Où est-elle encore fourrée ? Antoinette !

ANTOINETTE, paraissant sur le seuil de la porte de droite et très calme.
C’est toi qui cries comme ça ?…

ÉTIENNE
Parfaitement !… Qu’est-ce que ça veut dire de t’enfermer ?…

ANTOINETTE, jouant l’ignorance.
Quoi ?

ÉTIENNE
Je te demande pourquoi tu étais enfermée ?

ANTOINETTE, avec un aplomb imperturbable.
Moi ? J’étais pas enfermée.

ÉTIENNE
Ah ! bien, par exemple ! Afin de confondre sa femme, il s’élance vers la porte du fond, tourne le bouton, la porte s’ouvre. — Ahuri. Tiens !

ANTOINETTE, face au public et adossée à la table, les bras croisés, l’œil au plafond, l’air ironique et le ton gouailleur.
Si tu ne sais plus ouvrir une porte, maintenant !…

ÉTIENNE
Ah ! bien, celle-là, elle est forte ! Oh ! d’ailleurs, tout ça n’a pas d’importance. Veux-tu me dire un peu ce que tu fabriquais tout à l’heure, à l’hôtel du Minet-Galant ?…

ANTOINETTE, comme si on lui parlait chinois.
Au quoi ?…

ÉTIENNE
À l’hôtel du Minet Galant.

ANTOINETTE, appuyant sur « qu’est-ce ».
Qu’est-ce que c’est que ça ?

ÉTIENNE
Comment, « qu’est-ce que c’est que ça » !… Ah ! bien, tu en as du culot !… Je viens de t’y surprendre, il n’y a pas une demi-heure…

ANTOINETTE, bondissant censément sous l’outrage.
Moi ! Moi, tu m’as surprise ?

ÉTIENNE
Oui, toi !

ANTOINETTE, avec le plus grand calme.
J’ai pas bougé d’ici.

ÉTIENNE, ne revenant pas de son cynisme.
Qu’est-ce que tu dis ?

ANTOINETTE
Je dis la vérité !…

ÉTIENNE
Tu n’as pas bougé d’ici ?… Ah ! non celle-là… ! Certes, je m’attendais à tout : que tu trouverais une bonne raison, une explication ingénieuse !… Mais, me répondre que tu n’as pas été à l’hôtel du… ah ! non, ça !…

ANTOINETTE
Je ne peux pourtant pas te dire ce qui n’est pas…

ÉTIENNE
Mais, malheureuse, je t’y ai vue !… de mes propres yeux, vue !…

ANTOINETTE, avec un sang-froid déconcertant.
Et après ? Qu’est-ce que ça prouve ?…

ÉTIENNE, suffoqué.
Oh !

ANTOINETTE, péremptoirement.
Que tu m’aies vue ou non…, je n’y étais pas !…

ÉTIENNE
Oh ! non, l’aplomb !… Quand je t’ai surprise, là-bas !… À moitié déshabillée… dans les bras d’un Anglais !

ANTOINETTE
Moi ? !…

ÉTIENNE, bien dans le nez d’Antoinette.
Oui, toi ! oui, toi !… Même qu’il est tombé sur moi à coups de poings.

ANTOINETTE
D’un ?… Moi ?… moi ?… Mais comment aurais-je fait ?… Je sais pas l’anglais…

ÉTIENNE, avec un rire qui sonne faux.
Aha ! Aha !… En voilà une raison !… Comme si on ne se comprenait pas dans toutes les langues… pour certaines choses !… avec la pantomime !… Tu n’étais pas dans les bras d’un Anglais ?

ANTOINETTE, toujours imperturbable.
Je n’ai pas bougé d’ici.

ÉTIENNE
Mais nom de D… ! À bout d’arguments, plantant là Antoinette et gagnant la gauche, bien entre ses dents. Chameau !… Elle ment comme une femme du monde !… Revenant vers Antoinette. Ah ! tu n’as pas bougé d’ici ! Eh bien ! c’est ce que nous allons savoir. Il se dirige vers le fond.

ANTOINETTE, avec inquiétude gagnant d’un ou deux pas vers lui.
Qu’est-ce que tu vas faire ?

ÉTIENNE, revenant vers sa femme.
Interroger le concierge !

ANTOINETTE
Le concierge !

ÉTIENNE
Il me dira, lui, si tu es sortie. Il va pour remonter.

ANTOINETTE, s’accrochant à lui qui de son côté pendant tout ce qui suit, cherche à se dégager de son étreinte ; à mesure qu’il arrache une main elle le reprend de l’autre. Tout ce dialogue, très chaud, très rapide doit en quelque sorte s’entremêler comme dans une discussion exaspérée.
Étienne ! tu es fou !… Tu ne vas pas aller mêler le concierge à cette discussion ridicule !… Tu veux donc qu’on se moque de toi ?

ÉTIENNE
Aha ! Ça te la coupe !… Tu n’avais pas prévu celle-là, hein ? Tu croyais que tu allais me rouler, et maintenant que tu sens que tu vas être pigée…

ANTOINETTE
Allons, voyons, Étienne !

ÉTIENNE, la repoussant.
Rien du tout !

ANTOINETTE, jetant le manche après la cognée.
Eh ! fais comme tu voudras !… Elle va se camper face au public, dos à la table et les bras croisés.

ÉTIENNE, qui a couru aussitôt au vestibule, laissant derrière lui les deux battants de la porte ouverts, se précipite au téléphone qui fait face au public. — Sonnant, puis décrochant le récepteur.
Allo !… C’est vous, monsieur Ploumard ?… Bon !… Dites-moi !… ma question va peut-être vous étonner, mais j’ai besoin de savoir : À quelle heure ma femme est-elle sortie aujourd’hui ?… Un temps. La figure d’Antoinette exprime une certaine angoisse. Hein ?… Comment, elle n’est pas sortie ?… La figure d’Antoinette se rassérène ; elle pousse un soupir de soulagement. Voyons, ce n’est pas possible ; dites que vous ne l’avez pas vue passer… Un temps. Comment ?… Elle est venue manger la soupe avec vous ! Petit sursaut de joie à peine visible chez Antoinette dont l’œil, dès lors, devient moqueur, la lèvre gouailleuse. Hein ?… Oui, j’entends bien : comme personne ne dînait là-haut, elle est venue… N’en croyant pas ses oreilles. Ah ! ça, Voyons ! voyons !…

ANTOINETTE, toujours dans la même position et sans décroiser les bras, présentant les cinq doigts de sa main au public, puis d’un geste de la tête indiquant le téléphone.
Cinq francs… ça me coûte, ça !

ÉTIENNE, qui est resté un instant coi.
Je n’y comprends rien !… C’est invraisemblable !… C’est bien !… Je vous remercie… je vous demande pardon. Il raccroche le récepteur avec humeur et rentre dans le salon, l’air vexé et rageur ; il a tiré les battants de la porte sur lui en rentrant.

ANTOINETTE, gouailleuse.
Eh ben ?…

ÉTIENNE, brutalement.
Ah ! fiche-moi la paix ! Avec humeur gagnant la gauche. C’est à se demander si je suis fou, si j’ai la berlue !…

ANTOINETTE, remontant dans la direction de la porte fond gauche.
Ce qu’on peut être bête, quand on est jaloux !

ÉTIENNE, remontant 2.
Oui… c’est bon ! Allez !… à ta cuisine !… On sonne. Nous reprendrons cette explication-là…

ANTOINETTE
Oh ! comme tu voudras. Elle hausse les épaules et sort. — Nouveau coup de sonnette.

ÉTIENNE, sur un ton obsédé, répondant au coup de sonnette.
Voilà ! Voilà !… Au public. Ou cette femme est un monstre de cynisme, ou alors il faut que je me fasse soigner. Nouvelle sonnerie. Mais voilà !… Il sort un instant de scène ; on entend le bruit de la porte d’entrée qui s’ouvre et qui se referme et l’on distingue la voix de Raymonde mêlée à celle d’Étienne.

SCÈNE II

ÉTIENNE, RAYMONDE, TOURNEL

RAYMONDE, entrant, suivie de Tournel ; tout en parlant elle descend jusqu’au canapé, tandis que Tournel reste au fond de la scène à gauche de la porte du milieu.
Eh bien !… vous n’entendiez pas sonner ?

ÉTIENNE, répondant aux questions par acquit de conscience mais visiblement préoccupé d’autre chose.
Si, madame, je venais…

RAYMONDE
Monsieur ?… Monsieur n’est pas rentré ?

ÉTIENNE
Eh !… Non, madame.

RAYMONDE
C’est bien, laissez-nous.

ÉTIENNE
Oui, madame… Tout en s’en allant et à l’adresse de sa femme, très entre ses dents. Chameau !…

TOURNEL, qui se trouve là, pour recevoir le mot.
Vous dites ?

ÉTIENNE
Hein ! Oh ! c’est pas à Monsieur !…

TOURNEL
Ah !… j’espère ! Étienne sort.

TOURNEL, se souciant peu de rester davantage.
Eh ! bien, ma chère amie, puisque maintenant vous êtes chez vous, moi, je…

RAYMONDE, qui est près du canapé, en train de retirer son chapeau et ses gants, se retournant vers Tournel.
Quoi ?… Ah ! non, non, vous n’allez pas me laisser, hein ? Elle dépose chapeau et gants sur l’un des meubles à sa proximité.

TOURNEL, déconfit.
Ah ?

RAYMONDE, nerveuse, ne pouvant rester en place.
Merci !… Je ne sais pas dans quelle disposition rentrera mon mari… Vous avez vu tout à l’heure : quand il nous a rencontrés la seconde fois à l’hôtel du Minet-Galant, il avait l’air de vouloir vous étrangler… Vous comprenez que si la fantaisie lui en reprenait…

TOURNEL, aussi placide qu’elle est agitée.
Oui… vous pensez qu’il vaudrait mieux que je sois là…

RAYMONDE
Ah ! oui !… oui ! je ne tiens pas à être seule pour recevoir le choc…

TOURNEL, résigné.
Bon !… bon-bon ! Il descend en scène.

RAYMONDE
Ça n’a pas l’air de vous enthousiasmer ?

TOURNEL, sans enthousiasme.
Ben ! vous savez… !

RAYMONDE
Ah ! c’est bien ça !… tous les mêmes : audacieux dans l’entreprise, et renâclant devant les responsabilités.

TOURNEL
Oh ! Oh !… D’abord, quoi, « les responsabilités »… Il ne s’est rien passé…

RAYMONDE, allant à lui.
Oh ! ce n’est pas votre faute, s’il ne s’est rien passé !… En tous cas, mon mari n’en sait rien, s’il ne s’est rien passé ! et, nous trouvant là-bas, il a le droit de se figurer… ce qu’il se figure, d’ailleurs ! Sa colère de tantôt en est la preuve !…

TOURNEL
Évidemment, parbleu !… Ce que je ne comprends pas, par exemple, c’est pourquoi elle s’est manifestée si tardive.

RAYMONDE
Ah ! oui, ça… ?

TOURNEL
Car enfin, quand il a surgi la première fois, debout sur son lit… avec un litre à la main…

RAYMONDE
Oui !

TOURNEL
Il n’a pas paru autrement estomaqué de nous voir ; il avait même l’air content, si on peut dire…

RAYMONDE
Comment ! Il nous a même embrassés…

TOURNEL
Absolument !… Et v’lan ! nous le retrouvons plus tard… en livrée, il bondit sur nous et paraît indigné !… Pourtant, dans ce genre d’aventures, on a généralement sa conviction faite tout de suite ; ce ne sont pas des choses qui viennent à la réflexion.

RAYMONDE, passant au 2.
C’est ce que je me dis : c’est à n’y rien comprendre… On sonne. Mon Dieu on a sonné ! C’est peut-être lui !

TOURNEL, inquiet.
Déjà ! On entend le bruit de la porte qu’on ouvre.

VOIX DE LUCIENNE
Madame est rentrée ?

VOIX D'ÉTIENNE
Oui, Madame, oui ! Bruit de porte qu’on referme.

RAYMONDE
Ah ! non, c’est Lucienne… Elle remonte vers la porte du fond, qu’elle ouvre.

SCÈNE III

RAYMONDE, LUCIENNE, TOURNEL

LUCIENNE, passant devant Raymonde et descendant dans la direction de la table.
Ah ! Raymonde ! Raymonde ! Quel drame ! Quelle tragédie !…

RAYMONDE, levant les yeux au ciel.
À qui le dis-tu !…

LUCIENNE
Tiens ! mes jambes : elles font comme ça… Elle fait trembler ses genoux.

RAYMONDE ET TOURNEL, sur un ton de condoléance.
Oh !

LUCIENNE, se laissant tomber sur le siège à gauche de la table.
Oh ! mais je ne veux plus rentrer chez moi !… Ah ! non !… non !… Sans transition et sur le même ton. Bonjour, Monsieur Tournel ! je vous demande pardon…

TOURNEL
Ça ne fait rien… nous avons le temps !

LUCIENNE, sans même l’écouter, revenant à ses moutons.
J’irai habiter n’importe où !… sous les ponts !… Mais me retrouver à nouveau face à face avec mon fauve de mari… ! Ah ! non, non j’ai eu trop peur !

RAYMONDE
Ah ! oui, parlons-en de ton mari… Quel énergumène !… Quand il nous a aperçus au Minet-Galant, Tournel et moi… je ne sais ce qui lui a pris… il s’est mis à nous poursuivre en brandissant un revolver, comme s’il voulait nous tuer…

TOURNEL
Oui, nous ! Je vous demande un peu pourquoi… !

LUCIENNE, se levant.
Quoi, vous aussi, vous avez subi sa chasse à courre ?…

TOURNEL
Oui ! quel volcan ! quelle soupe au lait !

LUCIENNE, adossée à la table de droite.
Ah ! moi, je n’en suis pas remise !… Heureusement que j’ai trouvé ton mari, qui m’a soutenue et entraînée ! Sans ça, je défaillais, et je ne sais ce qui serait arrivé.

RAYMONDE
Ah ! c’est mon mari qui… ?

LUCIENNE
Oui… Oh ! il m’a même bien effrayée, lui aussi !

RAYMONDE
Aha !

LUCIENNE
Je ne sais pas si c’est l’émotion, qui, brusquement, lui a tapé sur le cerveau… ?

RAYMONDE
Ah ! toi aussi, tu as remarqué ?

LUCIENNE
Si j’ai remarqué !… Je l’avais vu dix minutes avant ; il m’avait parlé très raisonnablement… m’avait averti des dispositions de mon mari, et suppliée de m’en aller… Crac ! Survient la scène : poursuite homérique !… On dégringole l’escalier, tous deux… On arrive en bas… Il me regarde drôlement et tout haletant il me dit : « Ah ! la la ! Qu’est-ce que c’est que ce peau-rouge ?… Vous le connaissez ? » Tu vois ma tête !… « Comment, si je le connais ?… Évidemment, puisque c’est mon mari. Vous le connaissez aussi bien que moi ! »… Il me répond : « Mais je ne vous connais pas !… Qui êtes-vous ? » Petit soubresaut. Ah ! mon Dieu… Ah ! mon Dieu Prononcer : « Ah ! badieu ! » Je me dis : « Ça y est !… v’là Chandebise qui déménage !… » Je le fixe ; il ne riait pas… Ah ! mon Dieu… Id. Et le voilà qui se met à me débiter un tas de choses incohérentes…

RAYMONDE, à Tournel.
Voilà ! Voilà ! comme à nous !

TOURNEL
Comme à nous.

LUCIENNE
Est-ce que je sais : que c’était lui le garçon de l’hôtel… qu’il montait du bois… qu’on lui avait pris sa livrée… un tas d’inepties.

RAYMONDE
C’est insensé !

TOURNEL
Insensé.

LUCIENNE
Et brusquement, qu’est-ce qui ne lui passe pas par la tête ?… De vouloir m’entraîner chez le marchand de vins… Moi !

RAYMONDE ET TOURNEL
Oh !

LUCIENNE
Tu me vois !… Je bondis : « Allons, voyons ! Chandebise !… Chandebise !… ». Il me fait : «Poche ! Poche ! »

RAYMONDE, à Tournel.
Oui, c’est ça : « Poche ! Poche ! »

TOURNEL, s’asseyant sur la chaise à droite de la petite table à gauche de la scène.
C’est le cliché.

LUCIENNE
Oh ! ma foi, le trac me prend !… Je plante là ton mari et son marchand de vins, et je me mets à filer, à filer… ! Ah ! tiens, que j’en file encore. Elle se laisse tomber sur le siège à gauche de la table de droite.

RAYMONDE
Oui !… Je ne comprends pas !… Je ne comprends pas ! Ou mon mari a perdu la tête, ou c’est un coup monté. Je ne comprends pas !

TOURNEL, brusquement à pleine voix et sur un ton profond.
Ah ! C’est égal !

LES DEUX FEMMES
Quoi ?

TOURNEL, bien piteux.
Quelle journée !

RAYMONDE
C’est tout ?… Ah ! je croyais que vous alliez…

TOURNEL
Non.

RAYMONDE
Ah ! Nous sommes dans un joli pétrin !…

TOURNEL
Oui…

LUCIENNE
Entre un mari qui veut vous brûler la cervelle…

RAYMONDE
Et un qui est en train de perdre la sienne…

TOURNEL
Que de cervelles !

TOUS TROIS
Ah ! nous sommes bien ! On sonne. Instinctivement Lucienne et Tournel se dressent et se rapprochent de Raymonde au milieu de la scène. Un temps.

LUCIENNE, à voix presque basse.
On… On a sonné !

RAYMONDE ET TOURNEL, idem.
Oui !

TOURNEL, idem.
C’est… C’est peut-être Chandebise.

RAYMONDE, idem.
Ça m’étonnerait : il a sa clé.

TOURNEL, idem.
Ça s’oublie quelquefois.

RAYMONDE, idem.
C’est vrai.

TOURNEL, passant au 2, dos au public, face aux deux femmes.
Ainsi, moi, je me rappelle une fois, c’était en hiver, il neigeait…

RAYMONDE, lui coupant la parole.
Ah ! non, mon ami, non ! pas d’historiettes hein ! C’est pas le moment.

TOURNEL, interloqué.
Ah ? Bon !… Bon-bon ! Il va se rasseoir à sa place primitive.

RAYMONDE, excédée.
Oh ! la la…

LUCIENNE
Ah ! ça, on n’ouvre donc pas ?

RAYMONDE
Je ne sais pas !… Pourtant, si on a sonné…

TOURNEL
C’est que c’est quelqu’un.

RAYMONDE, s’inclinant devant cette vérité de La Palisse.
Évidemment.

TOURNEL
Oui, enfin, je me comprends. Pendant ces dernières répliques, on a entendu la porte extérieure s’ouvrir et se refermer.

SCÈNE IV

LES MÊMES, ÉTIENNE, POCHE

ÉTIENNE, entrant effaré.
Madame ! Madame !

RAYMONDE
Eh ! bien ! Qui est-ce ?

ÉTIENNE
Ah ! Madame !

RAYMONDE
Quoi ?

ÉTIENNE
C’est monsieur !

TOURNEL ET LUCIENNE
Ah !

RAYMONDE
Eh ! ben ?

ÉTIENNE
Eh ! ben ! je ne sais pas ce qu’a monsieur… Je lui ai ouvert… il est entré… comme ça : Il imite la démarche de Poche. et il m’a dit : « Est-ce que c’est ici que demeure M. Chandebise ? »

TOUS
Hein ?

ÉTIENNE
Oui, madame !… J’ai cru tout d’abord moi, qu’il voulait rire… Alors, pour être à la hauteur, j’ai fait : « Héhé ! héhé ! pour sûr que c’est ici que demeure M. Chandebise, héhé !… héhé !… » Mais il ne rigolait pas ! Il n’a pas bronché et il m’a dit : « Voulez-vous le prévenir que je viens au sujet de la livrée. »

TOUS
Non !…

ÉTIENNE
Oui, mesdames ! Oui, monsieur !…

RAYMONDE
Ah ! non, non ! Ça ne va pas recommencer cette comédie-là !… À Étienne, avec énergie. Où est monsieur ?

ÉTIENNE
Dans l’antichambre !… il attend.

TOURNEL ET LUCIENNE
Hein !

RAYMONDE, bondissant de surprise.
Comment, il attend ?

TOURNEL ET LUCIENNE
Dans l’antichambre ?

RAYMONDE
Oh ! par exemple !… Elle remonte, suivie des autres personnages, jusqu’à la porte qu’elle pousse et qui s’ouvre à deux battants. Tournel et Raymonde sont à gauche de la porte, Étienne et Lucienne à droite. On aperçoit au fond du vestibule, Poche le melon sur la tête, assis à l’extrême bord de son siège et attendant bien sagement. À la vue des personnages, son visage, de sérieux qu’il était, se fait souriant.

TOUS, reculant de surprise.
Oh !…

RAYMONDE
Eh ! bien !… qu’est-ce que tu fais là ?

POCHE, se soulevant à demi, l’air abruti.
Si ou plaît ?

RAYMONDE
Est-ce que c’est ta place, voyons, dans l’antichambre ? comme un fournisseur !…

POCHE, soulevant à peine son chapeau.
Madame ?

TOUS
« Madame » ?

RAYMONDE
« Madame » ?… Allons, entre ! Elle descend légèrement.

POCHE, s’avançant jusqu’au seuil de la porte.
C’est que j’attends monsieur Chandebise.

TOURNEL ET LUCIENNE
Quoi ?

RAYMONDE
Qu’est-ce que tu dis ?

ÉTIENNE
Hein ! madame ?… Madame entend ?

POCHE, lui envoyant en manière de bonne farce un coup de son chapeau dans l’estomac.
Eh !… mais je vous reconnais vous ! c’est vous qui étiez tantôt au Minet-Galant !

ÉTIENNE
Oui, monsieur, oui.

POCHE
C’est vous le cocu !

ÉTIENNE, vexé.
Oh ! oh !… monsieur !

RAYMONDE
Qu’est-ce qu’il dit ?

POCHE, à la voix de Raymonde se tournant vers elle.
Eh ! mais… madame aussi !… C’est la madame de l’hôtel… avec qui qu’on s’est embrassé… S’avançant vers elle. Bonjour madame.

RAYMONDE, effrayée, tirant vivement Tournel, pour le mettre entre elle et Poche.
Ah ! mon Dieu !… Tournel, Tournel, qu’est-ce qu’il a ?

TOURNEL
Allons, allons, mon ami.

POCHE, indiquant Tournel.
Ah ! et puis son gigolo !… Ah ! bien, celle-là !… Ça va bien ? Il veut l’embrasser.

TOURNEL, l’écartant.
Allons ! Voyons ! Victor-Emmanuel !… Victor-Emmanuel ! Il descend ainsi que Raymonde vers la gauche.

POCHE, descendant au milieu de la scène.
Non ! Poche ! Poche !

LUCIENNE, qui est descendue contre la table de droite.
Là ! Poche ! Poche !… Voilà !

POCHE, reconnaissant Lucienne et, tout en parlant, allant à elle.
Ah !… Et madame !… avec qui qu’on a détalé à cause du Peau-Rouge. Oh ! Madame, croyez-vous ? Hein ! zut ! Quelle venette !

LUCIENNE, un peu effarée.
Euh ! Oui… oui… Se sentant acculée, elle se glisse tout en parlant le long de la table et, ffrutt ! s’esquive par le fond pour rejoindre les autres.

POCHE, se tordant.
Hi ! hi !… Mais alors tout le monde demeure ensemble ! Hi ! hi ! c’est rigolo !

TOUS, voix d'Étienne, serrés les uns contre les autres, le considérant, navrés. — Très en sourdine.
Oh !

POCHE, arrêté dans son rire par l’attitude générale.
Eh ! ben ? Qu’est-ce que vous avez ?

TOUS, vivement.
Rien !… rien-rien !

POCHE
Ils sont très gentils, mais ils sont un peu loufoques dans cette famille. Il gagne la droite.

RAYMONDE
Mais qu’est-ce qu’il a ? Mais qu’est-ce qu’il a ?

LUCIENNE, bas à Raymonde.
Oh ! le malheureux ! je t’assure, tu devrais le montrer à un médecin.

ÉTIENNE, qui pendant tout ce temps est resté au fond de la scène, descendant et à mi-voix.
Madame ne veut pas que je téléphone à M. le Docteur ?

RAYMONDE
Oh ! faites ce que vous voudrez !

ÉTIENNE
Oui, madame. Il remonte.

POCHE, remontant vers Étienne.
Vous partez ?

ÉTIENNE
Oui, monsieur ! oui !

POCHE
Ah ! bien, n’oubliez pas de dire à M. Chandebise…

LUCIENNE, à Raymonde.
Tu l’entends.

ÉTIENNE, à Poche.
Oui, monsieur, oui. Il sort en refermant la porte sur lui.

TOURNEL
Pourquoi fait-il l’idiot comme ça ?

RAYMONDE
Ce n’est pas possible que ce ne soit pas un coup monté.

POCHE, redescendant vers les autres pour leur donner des explications.
C’est parce que j’avais ma livrée accrochée, n’est-ce pas…

LUCIENNE ET TOURNEL, pour ne pas le contrarier.
Oui-oui !…

RAYMONDE, passant devant Tournel pour marcher sur Poche et autoritairement.
Allons ! en voilà assez !

POCHE, interloqué restant la bouche ouverte.
Ah ?

RAYMONDE, sur un ton saccadé et ferme.
Si tu es malade, dis-le ; on te soignera !… si au contraire, c’est une attitude que tu prends, je te déclare qu’elle est stupide.

POCHE, idem.
Ah ?

RAYMONDE
On t’a expliqué comment les choses se sont passées… On t’a prouvé par A plus B qu’il n’y avait jamais rien eu entre monsieur Tournel et moi ! Madame Homénidès est là pour te confirmer la vérité.

LUCIENNE
Absolument !

RAYMONDE
Eh ! bien, ça doit suffire !… Maintenant si tu persistes à croire… Eh ! bien, fais comme tu voudras… Après tout, M. Tournel est là pour te répondre. Tout en parlant elle a saisi par sa manche Tournel qui ne s’y attend pas, en train qu’il est de parler avec Lucienne et l’envoie brusquement contre Poche.

TOURNEL, dans le mouvement.
Moi ?

POCHE, qui l’a reçu dans l’estomac, l’envoyant bouler à sa gauche.
Oh !

RAYMONDE
Absolument ! Que tu nous croies, ou ne nous croies pas, adopte au moins l’attitude que comporte la situation et cesse de te donner en spectacle en faisant l’idiot.

POCHE
Moi ?

RAYMONDE
C’est vrai, ça !… Tantôt tu te rends à l’évidence, tu nous serres dans tes bras, tu nous embrasses… Dix minutes après, tu sautes à la gorge de M. Tournel !

POCHE, se tournant vers Tournel.
Je vous ai sauté à la gorge ?

TOURNEL
Oui.

RAYMONDE
Enfin, quoi ? à quoi ça rime ? Nous crois-tu oui ou non ?

POCHE
Mais, tiens !

RAYMONDE
Eh ! bien, alors, embrasse-nous une bonne fois, et que ce soit fini !

POCHE
Moi ? Mais plutôt dix fois qu’une !

TOUS
À la bonne heure ! Poche s’est essuyé la bouche du revers de la main et se met en devoir d’embrasser Raymonde.

RAYMONDE, au moment où Poche effleure déjà sa joue, le repoussant.
Oh !

TOURNEL, qui le reçoit sur le pied, poussant un cri de douleur.
Oh !

TOUS
Quoi ?

RAYMONDE, sur un ton indigné.
Mais tu as bu ?

POCHE
Hein ?

RAYMONDE
Tu sens l’alcool.

POCHE
Moi ?

RAYMONDE, le saisissant par le menton et lui tournant brusquement la tête, en plein dans le nez de Tournel qui s’est approché sans défiance.
Mais tenez, sentez, mon cher, sentez !

TOURNEL, reculant, à moitié asphyxié.
Oh !

RAYMONDE
Là !

TOURNEL
Fffue !… un vrai bidon !

RAYMONDE, sur un ton de reproche indigné.
Tu bois ! Tu bois, maintenant ?

TOUS
Oh !…

POCHE
Quoi ? Quoi. « Je bois » ? En v’là un mot, pour trois ou quatre malheureux demi-setiers qu’on s’a distribués, histoire de se remettre les sangs… vous en auriez fait autant.

RAYMONDE, remontant.
Voilà ! Il est gris ! Il est complètement gris !

TOUS, scandalisés.
Oh !

POCHE, allant à la remorque de Raymonde.
Moi ? Ah ! mais dites donc !… Mais pas du tout !… Et vous savez, ma petite dame… !

RAYMONDE, l’écartant du geste.
Allez, allez, monsieur, allez cuver votre alcool ailleurs.

POCHE
Quoi ?

TOURNEL
Oh ! Toi ! Toi ! Victor-Emmanuel !

POCHE, dans le nez de Tournel.
Poche d’abord ! Poche ! Il appuie sur le P de chaque Poche de façon à envoyer une bouffée de son haleine dans le visage de Tournel.

TOURNEL, incommodé par son haleine d’alcoolique, le repoussant des deux mains.
Eh ! Poche ! Poche, si tu veux !…

LUCIENNE, qui ne veut pas recevoir Poche que la poussée envoie de son côté, se dérobant par un crochet et gagnant vivement la droite.
Oh !

POCHE, reprenant son équilibre.
Eh ! oui, je veux ! Eh ! oui, je veux ! À part. C’est vrai ça ! Ils n’ont pas fini de me prendre pour le roi d’Italie !

RAYMONDE
Ah ! c’est honteux !

SCÈNE V

LES MÊMES, FINACHE, ÉTIENNE

ÉTIENNE, accourant.
Voilà le docteur, madame.

TOUS
Ah !

FINACHE, accourant et à Raymonde.
Eh bien, quoi donc ? Étienne me dit que justement on était en train de me téléphoner ?… Amicalement avec un salut de la main, à Poche. Bonjour, Chandebise !

POCHE, tournant la tête pour voir à qui s’adresse cette apostrophe.
… Où ça, Chandebise ?…

FINACHE, qui déjà s’est retourné vers Raymonde, croyant à une facétie de Chandebise, tournant vaguement la tête de son côté et lui adressant un rapide sourire de complaisance.
Héhé !… très drôle. À Raymonde. Mais qu’est-ce qu’il y a donc ?

RAYMONDE, indiquant Poche.
Il y a que monsieur est ivre-mort.

FINACHE, avec un sursaut de surprise.
Hein ! Allons donc ! Lui !

ÉTIENNE, avec le même sursaut.
Quoi ! Monsieur ?

TOURNEL ET LUCIENNE
Oui ! Oui !

POCHE
Moi ?

RAYMONDE
Sentez-le, plutôt ! Sentez-le !

FINACHE, à Poche, duquel il s’est rapproché.
Voyons ! c’est pas possible !… Vous êtes gris, vous ?

POCHE
Moi ?… Haussant les épaules avec un air de pitié. Pffu !…

FINACHE, qui a reçu son souffle en plein nez, — avec un rejet du corps en arrière.
Oh !

POCHE
C’te blague !

FINACHE, à Raymonde en faisant allusion à Poche.
Oh ! oui ! oh ! très fort !

RAYMONDE
Là ! vous voyez !

ÉTIENNE, qui est descendu au-dessus du canapé et scandalisé.
Oh !… monsieur !…

POCHE
Quoi ?

FINACHE
Mon pauvre ami !… Mais qu’est-ce qu’on vous a fait avaler, pour vous mettre dans un état pareil ? …

POCHE
Hein ! Vous aussi ?… Marchant sur Finache. Ah ! mais dites donc, mon bonhomme.

FINACHE, reculant.
Mon bonhomme !

POCHE
Vous avez fini de m’acheter, hein ?… Je ne suis pas plus ivre que vous.

FINACHE, essayant de le calmer.
Allons ! voyons, voyons !

POCHE, passant devant lui et s’adressant successivement à chaque personnage, qui aussitôt qu’il approche, s’esquive avec des « oui !… oui-oui ! » inquiets, et gagne vivement la gauche de la scène.
C’est vrai, ça !… C’est à qui se paiera ma tête, depuis mon arrivée !… Je ne vous connais pas, moi !… Qu’est-ce que vous me voulez ?… Je suis ici pour voir M. Chandebise, eh bien, je veux voir, M. Chandebise… et puis v’là tout ! Il remet son chapeau sur la tête et arpente d’un air rageur la scène de haut en bas puis de bas en haut. Tous les personnages rassemblés les uns contre les autres et formant une ligne en biais devant le dossier du canapé, le considèrent atterrés.

FINACHE, n’en croyant pas ses oreilles.
Oh ! là… Oh ! là !…

RAYMONDE, à Finache.
Vous voyez !

LUCIENNE
Il a des éclairs de lucidité, et puis, brrrout ! plus rien !

TOURNEL
Et c’est comme ça depuis cet après-midi !

FINACHE
Ah ! il l’est bien ! Ils le considèrent tous en silence avec des hochements navrés de la tête.

POCHE, voyant tous ces yeux fixés sur lui.
Et puis, quoi ?… Quand vous me regarderez !… je suis bon garçon mais j’aime pas qu’on se paie ma fiole !

FINACHE
Oui, mon ami ! oui !

TOUS
Oui !… oui-oui !

POCHE
Ah ! mais !… Il remonte et arpente la scène, en maugréant.

RAYMONDE, à Finache.
Croyez-vous ? Non ! Croyez-vous ?

TOURNEL
Oui, hein ?

LUCIENNE ET ÉTIENNE, navrés.
Oh ! Poche s’est assis avec humeur sur la chaise à gauche de la table de droite.

FINACHE, tout le dialogue qui suit, chuchoté et sans quitter Poche du regard.
Je n’en reviens pas !… Est-ce qu’il lui est déjà arrivé, à votre connaissance… ?

RAYMONDE
Mais jamais !… N’est-ce pas, Étienne ?

ÉTIENNE, au-dessus d’eux.
Jamais !

FINACHE
C’est que ces phénomènes d’hallucination, cet état d’amnésie, poussé jusqu’à la perte de la notion de sa propre personnalité, je n’ai jamais constaté cela que chez des alcooliques invétérés.

TOUS
Non ?

FINACHE
Après, nous n’avons plus que le delirium tremens…

TOUS, considérant Poche avec commisération.
Oh ! Poche agacé a retiré son melon et en donne un grand coup sur la table.

TOUS, sursautant.
Ah !

RAYMONDE
Mais voyons, c’est insensé !… Il ne prend jamais qu’un petit verre après chaque repas.

TOURNEL
Et souvent il en laisse la moitié.

ÉTIENNE
Oui ! Que même c’est moi qui la bois, pour pas la laisser perdre.

LUCIENNE
Et ce n’est vraiment pas un petit verre par repas… !

FINACHE
Mais si ! mais si ! Quelquefois ça suffit… L’alcoolisme n’est pas une question de quantité, c’est une question d’idiosyncrasie.

TOURNEL, approuvant.
Voilà !

TOUS, excepté Tournel.
De quoi ?

FINACHE
D’idiosyncrasie.

TOURNEL
Oui ! À Finache, avec une certaine commisération satisfaite pour l’ignorance générale. Elles ne savent pas… Sortant du rang et dos au public. C’est-à-dire la disposition plus ou moins grande qu’un individu a… à devenir idiot.

FINACHE, qui a approuvé de la tête, avec des « oui, oui, » l’explication de Tournel, brusquement.
Hein ? Mais non, non !…

TOURNEL, étonné.
Ah ?… Je croyais !… Il rentre dans le rang.

FINACHE
L’idiosyncrasie : c’est-à-dire la façon propre à chaque individu de ressentir l’effet d’une chose ; ainsi un tel absorbe un litre de trois-six par jour, ça ne lui fait rien… Un autre boit à peine un petit verre et il devient alcoolique.

POCHE, qui les regarde depuis un instant, se penchant brusquement vers le public.
Une thune !… qu’ils sont en train de me chiner.

FINACHE
Et, naturellement, c’est pour ceux-là que c’est le plus dangereux !… parce qu’ils ne se méfient pas. Un petit verre après chaque repas, qu’est-ce que c’est que ça ?… Oui ! jusqu’au jour où arrive la bonne crise… Et voilà ! voilà le résultat !…

TOUS, bien serrés les uns contre les autres, le corps plié légèrement sur les genoux, considérant Poche avec commisération.
Oh !

POCHE, après un temps.
Dites donc !… Le rang d’oignons !… Ça vous amuse ?

TOUS
Quoi ?

POCHE, remettant son melon sur la tête et se levant.
Oui, vous me comprenez très bien !… Eh bien ! il faudrait que ça cesse ou ça finira mal !…

FINACHE, allant à lui.
Mais quoi donc, mon bon ami ? quoi donc ?

POCHE
Oui, je ne suis pas idiot, vous saurez.

FINACHE, cherchant à le calmer.
Là !… Là !… Aux autres. L’irritabilité ! vous la voyez ?… C’est une des manifestations !…

POCHE
Quoi ?

FINACHE
Rien, mon ami, rien !… Tendez donc la main.

POCHE, étonné.
La main ?

FINACHE, tendant le bras en avant.
Oui ! comme ça, tenez !

POCHE, obéissant machinalement.
Pourquoi faire ? Sa main ainsi tendue a un tremblement caractéristique.

RAYMONDE
Oh ! comme elle tremble !

TOUS
Oh !

FINACHE, lui tenant l’avant-bras.
Là ! Le voyez-vous ?… Le voyez-vous, le tremblement alcoolique ?… C’est un des symptômes les plus caractéristiques.

POCHE, bondissant de colère.
Ahaha-haha-haha !

TOUS, sursautant de frayeur.
Ah !

POCHE, trépignant et passant dans le mouvement entre Finache qui s’est écarté en arrière et Raymonde.
En voilà assez ! en voilà assez !… en voilà assez !…

TOUS, s’écartant précipitamment.
Ah ! mon Dieu !

FINACHE, essayant de le calmer.
Eh ! bien… Eh ! bien, quoi donc, mon vieux ?…

POCHE, à Raymonde.
Vous voulez me fiche en colère, n’est-ce pas ? À Finache. Vous voulez me fiche en colère ?

TOUS
Mais non ! Mais non !

RAYMONDE
Mon ami, voyons, calme-toi !…

POCHE, se retournant brusquement vers Raymonde et en pleine figure.
Ah ! vous !… Foutez-moi la paix !

RAYMONDE, bondissant en arrière.
Hein ! qu’est-ce qu’il a dit ! !

FINACHE, la faisant remonter tout en parlant. — Les autres remontent également par l’extrême gauche.
Rien… Rien !… Ne faites pas attention ! dans ces moment-là, un homme n’a pas sa tête… Tenez ! allez par là !… ne l’irritez pas !

RAYMONDE, au fond.
C’est trop fort ! Il a beau être alcoolique !… Me dire ff… Qu’est-ce qu’il m’a dit ?…

FINACHE, poussant tout le monde vers la porte de gauche.
Eh ! bien, oui, il est surexcité, qu’est-ce que vous voulez ?… Laissez-moi seul avec Étienne ; nous allons essayer de le coucher…

RAYMONDE, sur le point de sortir.
Ah ! oui alors, couchez-le ! parce que vraiment… !

FINACHE
Mais oui, mais oui !… Allez, Tournel !… À Lucienne. Chère madame, je vous demande pardon.

LUCIENNE
Mais docteur, certainement… Oh ! si ce n’est pas malheureux, à son âge !

TOURNEL
Oui… Tenez ! je me rappelle avoir vu, comme ça, un petit alcoolique… Il avait douze ans… c’était en été…

RAYMONDE
Oh ! non, non, vous nous raconterez cela une autre fois !… Ils sortent. Étienne qui lorsque tout le monde est remonté, est remonté en tête, est au fond à droite de la porte centrale.

SCÈNE VI

POCHE, FINACHE, ÉTIENNE

FINACHE, redescendant vers Poche qui arpente la scène nerveusement.
Eh ! bien, voyons, mon ami !

POCHE
Ah ! vous avez eu un blair de les faire sortir !… parce que ça allait se gâter.

FINACHE
Mais parbleu !… J’ai bien senti, voyons !…

POCHE
Non, mais qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?… Ils sont pas un peu marteau ?…

FINACHE, par complaisance.
Un peu marteau !… un peu marteau !

POCHE, à Étienne qui est descendu.
Qu’est-ce que je disais !… Un peu marteau !

ÉTIENNE, à l’exemple de Finache.
Un peu marteau… un peu marteau.

POCHE
Ah ! mais fallait me faire signe !… me glisser tout bas : « Ils sont louftingues !… » À Finache qui a profité de ce qu’il tendait le bras pour lui happer le poignet au passage afin de lui tâter le pouls. Qu’est-ce que vous avez à me prendre la main ?

FINACHE, tirant sa montre de sa main droite restée libre.
Rien, rien ! c’est par amitié.

POCHE, avec insouciance.
Ah ? Reprenant. Je ne me serais pas emballé !… Riant. Je sais bien ce que c’est : avec les braques, il faut toujours dire comme eux…

FINACHE, remettant sa montre dans sa poche.
C’est curieux ! vous n’avez presque pas de pouls.

POCHE
Quoi ?…

FINACHE
Je dis : vous n’avez presque pas… À Étienne. Il n’a presque pas de pouls…

POCHE, jovial.
Ben, évidemment ! Quoi ? J’suis pas pouilleux !… Avec un gros rire satisfait, il gagne la droite.

FINACHE
Aha ! aha ! très drôle ! Aha ! Aha ! À Étienne lui donnant une tape sur le bras. Riez ! Riez donc !

ÉTIENNE
Moi ? bon ! Riant sans conviction. Aha ! aha ! aha !…

POCHE, indiquant Étienne.
Ça le fait rigoler, le larbin.

FINACHE, passant au 2.
Oui !… oui-oui ! oui-oui ! Redevenant sérieux. Là !… Eh ! bien, maintenant qu’on a bien ri, on va être bien raisonnable.

POCHE
Quoi ?

FINACHE
Voilà : moi, je suis un ami… Sur un ton qui ne souffre pas de doute. Vous me connaissez.

POCHE
Non.

FINACHE, un peu interloqué.
Ah ?… Bon !… bon-bon ! Eh bien, je suis le docteur, le bon docteur. C’est moi qui soigne !… bobos !… malades !… tisanes !… diète !… Le bon docteur !

POCHE
Eh ! bien, oui, quoi, je suis pas gâteux !… Vous êtes docteur.

FINACHE
Voilà.

POCHE, à part.
Qu’est-ce qu’il a à faire l’idiot ?

FINACHE, l’air profond.
Eh ! bien, je sens… ! je sens en vous regardant, que vous devez être fatigué.

POCHE
Moi ?

FINACHE
Si, si, vous êtes fatigué !… À Étienne. Il est fatigué !

ÉTIENNE, approuvant.
Il est fatigué.

POCHE
Fatigué ? Ah ! bien dame, dites donc ! On le serait à moins !… Levé à cinq heures, balayé l’hôtel, ciré les parquets, monté le bois !…

FINACHE
Évidemment, évidemment !…

ÉTIENNE
Évidemment !…

ÉTIENNE ET FINACHE, se regardant navrés en hochant la tête.
Oh !

FINACHE
Eh ! bien, savez-vous : vous allez vous déshabiller, et vous coucher !

POCHE
Moi ?… Ah ! non !… non-non !

FINACHE, toujours accommodant.
Ah ?… Bon-bon !… Eh bien, alors, au moins, vous allez retirer cette jaquette, dans laquelle vous êtes mal… Étienne va vous apporter une robe de chambre, bien confortable !…

POCHE
Ah ! oui, mais… ma livrée ?…

FINACHE
Mais oui, mais oui !… Mais c’est en attendant… Faisant un signe à Étienne. Étienne !…

ÉTIENNE
Oui, monsieur le docteur. Il remonte, fait le tour de la table et entre dans la pièce de droite.

FINACHE, profitant de ce que Poche est tourné dans la direction de la chambre de droite, pour se coller ventre à dos contre lui, et la main gauche sur son épaule, l’avant-bras droit tendu au-dessus de l’épaule droite de Poche de façon à lui indiquer la chambre en question.
Là ! et maintenant !… Tout en parlant imprimant à son corps un mouvement de va-et-vient d’avant en arrière et réciproquement, mouvement que Poche est forcé de suivre. Il y a par là un excellent lit…

POCHE
Qu’est-ce qu’il a à faire la pompe comme ça ?

FINACHE
… vous allez vous y étendre…

POCHE
Il va me foute le mal de mer.

FINACHE
… Et faire une bonne dodote !

POCHE, se retournant.
Moi ?… Oh ! mais voyons ! Vous n’y pensez pas ! Eh ! ben et M. Chandebise ?…

FINACHE
M. Chandebise ? À part, levant les bras au ciel. Ah ! mon Dieu ! À Poche. Eh ! bien, s’il vous dit quelque chose, vous viendrez me le dire !

POCHE, conciliant.
Ah ?… Bon !

ÉTIENNE, apportant la robe de chambre.
Voilà la robe de chambre !

FINACHE
Là !… Retirez votre jaquette…

POCHE, se laissant retirer sa jaquette par Étienne et Finache.
Ah ! bien c’est pas pour dire… vous faites de moi ce que vous voulez !…

FINACHE
Vous êtes une pâte !… On lui passe la robe de chambre. Hein !… Dites que vous n’êtes pas bien là-dedans ?

POCHE, nouant la cordelière autour de sa taille.
Oh !… c’est-à-dire que j’ai l’air du cocher du Lord-Maire !

FINACHE, pendant qu’Étienne va déposer la jaquette sur le siège à droite de la table.
Là ! vous voyez ?

POCHE
C’est vrai que c’est plus douillet que la livrée…

FINACHE
Mais, parbleu !… Ah ! Et maintenant, j’ai un petit doigt qui me dit que vous devez avoir soif.

POCHE, jovial.
Ah !… il est malin votre petit doigt !

FINACHE, riant.
N’est-ce pas ?… Eh bien, je vais vous faire donner quelque chose à boire… Ça ne vous semblera peut-être pas très bon, mais il faudra l’avaler tout de même…

POCHE
Ah ?… Du raide ?

FINACHE
Hein !… Oui, plutôt ! plutôt !

POCHE, dégageant vers la droite.
Allez ! Allez ! je crains pas !

FINACHE
À merveille ! Bas à Étienne qui après avoir déposé la jaquette est redescendu. Vous avez de l’ammoniaque par là ?…

ÉTIENNE
Oui, monsieur.

POCHE, qui n’entend pas ce qu’ils disent.
Pour une aubaine, ça, c’est une aubaine ! Il va s’asseoir à gauche de la table.

FINACHE
Eh ! bien, nous allons lui en préparer dix gouttes dans un verre d’eau.

ÉTIENNE
Bien, monsieur.

FINACHE
Et puis, quand il sera dégrisé, vous lui ferez prendre… Passant devant Étienne. Attendez, je vais vous faire faire une ordonnance.

ÉTIENNE, le suivant.
Oui, monsieur.

FINACHE, gagnant la droite.
Où y a-t-il de quoi écrire ?

ÉTIENNE, indiquant l’écritoire qui est devant la fenêtre.
Là, ce petit meuble !

FINACHE, se dirigeant vers le meuble indiqué.
Bien ! Ah ! mais d’abord, emmenez-le… Emmenez-le coucher.

ÉTIENNE
Bien, monsieur le docteur. Bien affectueux, à Poche. Allez, monsieur !… Si monsieur veut venir ?… Tenez, monsieur, prenez mon bras !…

POCHE, touché, tout en se levant et lui prenant le bras.
Ah !… vous avez bon cœur, vous !

ÉTIENNE, tout en l’emmenant à son bras, dans la direction de la chambre de droite.
Oh ! Monsieur m’honore…

POCHE
Si, si !… Ça m’embête, tenez, que vous soyez cocu !…

ÉTIENNE
Moi !

POCHE
Dam ! c’est vous qui me l’avez dit.

ÉTIENNE, faisant passer Poche le premier.
Hein ?… Ah ! mais je ne le suis plus ! elle prenait la soupe, chez le concierge !

POCHE, au moment de sortir.
Ah ?… Oh ! ben ! si elle ne prenait que ça ! Ils sortent.

SCÈNE VII

FINACHE, PUIS CAMILLE, PUIS ANTOINETTE, PUIS ÉTIENNE

Pendant ce qui précède, FINACHE a apporté l’écritoire, l’a ouvert devant le canapé. — Il est debout face au public et par conséquent, au-dessus de l’écritoire et du canapé.

FINACHE
Oh ! Pristi que ça sent fort ! C’est ce papier qui est parfumé comme ça ! En ce disant il porte à son nez la feuille de papier mauve sur laquelle au premier acte, Lucienne a écrit son premier essai de lettre. Quand Finache porte le papier à son nez, l’écriture étant en dessous, se présente face au public. Oui ! Oh ! c’est à tomber. Il repose le papier au milieu des autres dans la papeterie, puis faisant le tour du meuble, va s’asseoir dos au public sur le canapé, se disposant à écrire. Au moment où il s’assied pour rédiger son ordonnance, on entend claquer la porte d’entrée. Ah !… On vient de fermer la porte du grand escalier… Ça doit être Camille. Camille entre dans le hall.

CAMILLE, apercevant Finache et encore tout haletant.
Vous !… Ah ! docteur, je m’en souviendrai de votre hôtel !… Il s’est passé des choses ! Ah ! oui, il s’en est passé !

FINACHE, toujours assis, ne saisissant pas un mot de son discours précipité.
Quoi ? Quoi ? mais ne parlez donc pas si vite.

CAMILLE
Si vous saviez ce qui m’est arrivé !

FINACHE
Mais mettez votre palais que diable ! ce n’est pas la peine que je vous en aie apporté un !

CAMILLE
Je l’ai perdu, mon palais !

FINACHE
Hein !

CAMILLE
C’est un Anglais qui me l’a envoyé promener, en me flanquant un coup de poing dans la mâchoire. Il joint la mimique à la parole en envoyant un coup de poing dans l’espace.

FINACHE, qui a peine à le comprendre.
Un Anglais qui vous a donné un coup de poing dans la mâchoire !

CAMILLE
Oui !… Et si je n’avais eu que ça ! Mais il me semble que j’ai vécu un cauchemar aujourd’hui !… Et tous ceux que j’ai rencontrés dans cet hôtel ! Et Tournel !… Et Raymonde !… Et Chandebise… avec un crochet de bois sur le dos ! Pourquoi un crochet de bois, je vous le demande ? Et Madame Homénidès !… et son mari, qui chassait au pistolet ! Pan ! Pan ! je vous dis : j’ai eu tout, tout ! Ah ! quelle tragédie ! Mon Dieu ! Quelle tragédie ! Il se laisse tomber sur le siège à gauche de la table de droite.

ANTOINETTE, arrivant de gauche.
Madame m’envoie demander à monsieur le docteur comment va Monsieur !

FINACHE
Monsieur ? Mieux ! Mieux !… vous lui direz… Se levant. Ou plutôt, non ! j’y vais moi-même.

CAMILLE
Qu’est-ce qu’il y a donc ?

FINACHE, remontant.
Rien ! Chandebise qui est un peu souffrant !

CAMILLE
Allons, bien, !

ÉTIENNE, sortant de chez Chandebise.
Monsieur est couché. Il remonte par l’extrême droite.

FINACHE
Parfait !

ÉTIENNE, en passant et en prenant sur la table le melon laissé par Poche.
Bonsoir, monsieur Camille.

CAMILLE
Bonsoir, Étienne.

FINACHE, au fond près d’Antoinette.
Eh ! bien, allez Étienne, préparer l’ammoniaque pendant que je vais chez Madame.

ÉTIENNE
Oui, monsieur le docteur. Étienne sort par la porte du fond dont il laisse les deux battants ouverts. Finache et Antoinette sortent fond gauche.

SCÈNE VIII

CAMILLE, PUIS POCHE

CAMILLE
Mon Dieu ! Mon Dieu ! je suis abruti positivement ! Je suis abruti ! Se levant et descendant au public. Je me fais l’effet d’une petite plume… d’un pauvre petit duvet emporté par un cyclone. On frappe à droite, premier plan. — Sur le même ton. Entrez !… Ma raison y sombrera !

POCHE, entrant, toujours emmitouflé dans sa robe de chambre.
Je vous demande pardon !…

CAMILLE, tressaillant.
Victor-Emmanuel !

POCHE, par blague, affectant un ton sévère.
Eh ! mais voilà un monsieur que j’ai vu aujourd’hui à l’hôtel du Minet-Galant !

CAMILLE, à part, croyant à une réprimande.
Sapristi !

POCHE
Encore un ! Alors !

CAMILLE, à part.
Il m’avait reconnu ! Allant à Poche et bien face à lui. Je vais te dire !… si j’étais là-bas… c’est que j’avais une raison ! une excellente raison… J’avais entendu dire qu’il y avait une personne…

POCHE, qui, depuis le moment où Camille lui a adressé la parole, l’écoute ahuri et bouche bée, se baisse même un moment discrètement pour tâcher de voir ce qui se passe dans la bouche de son interlocuteur.
Qu’est-ce qu’il a donc dans la gueule ?

CAMILLE, interloqué.
Comment !

POCHE
Crache, mon vieux ! crache !

CAMILLE, vexé.
Mais j’ai rien dans la… eule ! Reprenant. Non je te disais qu’il y avait une personne… voilà : c’était pour une assurance.

POCHE, lui coupant la parole.
Oui, eh bien ! tout ça je m’en fiche !

CAMILLE, interloqué.
Ah !

POCHE
Ça ne me regarde pas tout ça ! Seulement je crève de soif par là ; on m’avait dit qu’on m’apporterait à boire.

CAMILLE
Hi ha ? Qui ça ?

POCHE, répétant comme un homme qui n’a pas compris.
Hi ha ?

CAMILLE, plus fort et articulant de son mieux.
Hi ha ?

POCHE
Ah ! « qui ça ? » Vous dites « hi, ha » ! Eh ! bien, le docteur.

CAMILLE, empressé.
Oh ! mais c’est un oubli évidemment et je vais tout de suite… !

POCHE
Ah ! merci ! j’ai la pépie, c’est pour ça ! j’ai la pépie !

CAMILLE
Comment donc, j’y cours…

POCHE
Merci ! Il rentre dans la chambre de droite en fermant la porte sur lui.

CAMILLE, devant la table.
Ah ! Ah ! ben, moi qui craignais d’être saboulé !… mais il a pris ça très bien !… Tout de même ce que c’est !… Je lui croyais des idées étroites… mais il les a très larges !… On entend le bruit de la porte d’entrée qu’on ouvre et referme et par la porte du fond laissée grande ouverte par Étienne, on aperçoit Chandebise arrivant de gauche, et en train de remettre son trousseau de clés dans sa poche.

SCÈNE IX

CAMILLE, CHANDEBISE

CAMILLE, poussant un cri fou en apercevant Chandebise au fond alors qu’il vient de voir Poche entrer dans sa chambre.
Ah !

CHANDEBISE, qui est entré carrément, sursautant au cri de Camille.
Qu’est-ce qu’il y a ?

CAMILLE, affolé, ne sachant plus où donner de la tête, et indiquant successivement du doigt Chandebise et la porte de droite premier plan.
Ah ! mon Dieu, là !… là !… et là ! là !

CHANDEBISE, au-dessus et à gauche de la table.
Eh bien, quoi ?

CAMILLE, éperdu se cognant dans la table, se cognant dans les chaises.
Mon Dieu ! Je suis fou ! Je deviens fou !

CHANDEBISE, faisant deux pas vers lui.
Camille, voyons !

CAMILLE
Vade retro !… Je suis fou ! Je suis fou ! Il disparaît par la porte du fond droit.

CHANDEBISE, abruti par cet accueil.
Ah ! ça, il bat la breloque ! Non mais qu’est-ce qu’il y a donc dans l’air aujourd’hui ? Ah ! Cet hôtel ! non, quel cauchemar ! quel cauchemar ! Apercevant sa jaquette sur le siège à droite de la table. Ah ! ma jaquette ! Qui est-ce qui l’a rapportée ? Oh ! bien ce n’est pas trop tôt que je quitte cette livrée. Tout en parlant il retire sa veste de livrée qu’il pose sur la table ainsi que sa casquette et enfile sa jaquette. Dire que j’ai été obligé de rentrer dans cette tenue !… le concierge ne me reconnaissait pas… il voulait que je monte par l’escalier de service.

CAMILLE, traversant comme un fou, le vestibule de droite à gauche et s’agrippant à Étienne qui arrive en sens inverse.
Étienne ! Je suis fou ! je suis fou !… Il le lâche et disparaît à gauche en continuant à crier : « Je suis fou ! » et laissant Étienne abruti.

CHANDEBISE
Allons bon, pas encore fini !

SCÈNE X

CHANDEBISE, ÉTIENNE, PUIS FINACHE, RAYMONDE, TOURNEL, LUCIENNE, CAMILLE

ÉTIENNE, descendant.
Mais qu’est-ce qu’a M. Camille ? mais qu’est-ce qu’a M. Camille ?

CHANDEBISE
Ah ! je me le demande, Étienne !

ÉTIENNE, en s’entendant appeler par son nom.
Ah !… monsieur me reconnaît !

CHANDEBISE
Comment, si je vous reconnais. Ah ! ça vous plaisantez ! pourquoi ne vous reconnaîtrais-je pas ?

ÉTIENNE, vivement.
Hein !… je ne sais pas Monsieur !… je ne sais pas ! À ce moment, irruption de Camille venant de gauche et suivi de Finache, Raymonde, Tournel et Lucienne.

CAMILLE
Il est deux, je vous dis ! Il est deux. Là ! et là !…

TOUS
Mais quoi ? quoi ?

CAMILLE, se sauvant par le fond.
Je deviens fou, mon Dieu ! je deviens fou ! Il disparaît par la droite du vestibule.

TOUS
Mais qu’est-ce qu’il a ?

RAYMONDE, descendant vers son mari.
C’est nous, mon ami, nous venons savoir…

CHANDEBISE, bondissant en voyant Raymonde.
Vous ! vous ici, madame ! Apercevant Tournel qui descend côté droit du canapé. Et Tournel avec vous !

RAYMONDE ET TOURNEL, ensemble.
Quoi ?

CHANDEBISE, qui a sauté au collet de Tournel, l’a fait pivoter autour de lui et le mène ainsi, en marchant sur lui et le secouant, jusqu’à la droite de la scène.
Qu’est-ce que tu faisais, hein ? qu’est-ce que tu faisais quand je vous ai surpris tous les deux là-bas, dans cette boîte interlope ?

TOUS
Oh !

RAYMONDE
Hein, encore !

TOURNEL, toujours sous l’étreinte de Chandebise.
Mais, mon ami, voilà la centième fois qu’on t’explique… !

CHANDEBISE, le poussant toujours et le faisant ainsi remonter au fond par la droite de la table.
… Qu’on m’explique quoi ? Allez, allez ! Vous croyez que vous allez vous payer ma tête encore longtemps !… Fichez-moi le camp ! Tout le monde instinctivement a suivi le mouvement mais par le fond, et se trouve ainsi à gauche de la table.

RAYMONDE
Mon ami… !

CHANDEBISE, marchant sur eux tous.
Fichez-moi le camp !

LUCIENNE
Voyons, M. Chandebise !

CHANDEBISE
Oh ! madame ! Je vous en prie ! Aux autres. Fichez-moi le camp, je vous dis. Je ne veux plus vous voir ! Il arpente la scène, exaspéré.

FINACHE, les exhortant à rentrer dans la chambre fond gauche.
Sortez, allez ! sortez ! ne l’irritez pas ! il est en pleine crise, vous reviendrez quand ce sera calmé.

RAYMONDE, tout en se laissant reconduire.
Ah ! sa crise ! sa crise ! Je commence à en avoir assez ! Elle sort ainsi que Lucienne.

FINACHE
Bien oui, bien oui ! À Tournel. Tournel, je vous en prie !

TOURNEL, en s’en allant à la suite des autres.
Enfin, il est stupide ! il n’a pas deux idées de suite. Étienne, lui, sort par le fond et referme les deux battants de la porte.

FINACHE, une fois tout le monde sorti allant à Chandebise.
Allons, voyons, mon bon Chandebise ! quoi donc ?

CHANDEBISE, qui est devant la table à droite.
Oh ! je vous demande pardon, mon cher Finache ; je me suis laissé aller à un mouvement de colère !

FINACHE
Mais, allez donc ! c’est un exutoire ; si ça doit vous faire du bien !…

CHANDEBISE, encore nerveux.
Oh ! mais ça va se calmer.

FINACHE
Mais oui !… Il y a déjà un mieux sensible, d’ailleurs : vous commencez à reconnaître les gens !… à savoir qui vous êtes !

CHANDEBISE, le regardant ahuri.
Quoi ?

FINACHE
Ça va mieux ! ça va mieux !

CHANDEBISE
Comment, à reconnaître les gens, à savoir qui je suis… Ah ! ça dites donc : vous aussi ?…

FINACHE
Comment ?

CHANDEBISE
Non, mais est-ce que c’est une scie ? Est-ce que j’ai l’habitude de ne pas reconnaître les gens ? de ne pas savoir qui je suis ?

FINACHE
Oh ! je ne veux pas dire ça… je…

CHANDEBISE
J’ai pu m’emporter, mais j’ai toujours ma raison, vous savez !

FINACHE, vivement, pour ne pas le contrarier.
Mais je vois bien, je vois bien !…

CHANDEBISE, satisfait.
Ah !…

FINACHE
Oui, oui, oui, oui, oui !… Mais c’est égal ! tout de même à votre place… je serais resté couché !

CHANDEBISE, même ahurissement que précédemment.
Quoi ?

FINACHE
Quel besoin aviez-vous de remettre votre jaquette ?

CHANDEBISE
Ah ! vous êtes bon, vous ! parce que j’en avais assez de me promener en groom. Il remonte tout en parlant par la droite de la table.

FINACHE
En gr… ? Levant les yeux au ciel. En groom ! Oh !

CHANDEBISE
Vous croyez peut-être que c’est gai de se voir en larbin ?

FINACHE, à part.
Oye, oye, oye ! Oye, oye, oye !

CHANDEBISE, redescendant par la gauche de la table.
Oui, mon cher : une livrée, moi ! une livrée !

FINACHE, à part.
Voilà : l’idée fixe !

CHANDEBISE
Ah ! j’en aurai vu de toutes les couleurs dans votre hôtel du Minet-Galant !

FINACHE
Vous y avez donc été ?

CHANDEBISE
Tiens !…

FINACHE
Vous ne deviez pas y aller.

CHANDEBISE, du tac au tac.
Eh bien ! j’y ai été. Oh ! que de péripéties ! Une tripotée par-ci, une tripotée par-là !… le patron fou ! on m’endosse une livrée !… Enfermé dans une chambre !… obligé de me sauver par les toits ! failli me rompre le cou !… et brochant sur le tout, Homénidès ! Ho-mé-ni-dès ! Tout, je vous dis ! j’ai eu tout !

FINACHE, à part effondré.
Qu’il est malade, mon Dieu ! Qu’il est malade !…

CHANDEBISE
Oh ! je m’en souviendrai ! Il gagne la droite.

SCÈNE XI

LES MÊMES, ÉTIENNE

ÉTIENNE, apportant un verre d’eau sur une assiette, et le flacon d’ammoniaque.
Là, voilà !…

CHANDEBISE, se retournant en voyant Étienne.
Qu’est-ce qu’il y a, Étienne ?

ÉTIENNE, tout en descendant vers Finache.
Rien, monsieur. C’est M. le docteur qui a demandé…

FINACHE, à Chandebise.
C’est moi, oui.

CHANDEBISE
Ah ?… bon ! Il se détache et remonte par l’extrême droite.

FINACHE, à Étienne, qui lui présente l’assiette et son contenu.
Merci ! Il prend le flacon d’ammoniaque et en verse des gouttes dans le verre pendant ce qui suit.

ÉTIENNE, à mi-voix au docteur.
Eh ! bien ?… monsieur le docteur doit être content ? À moitié asphyxié par les exhalaisons ammoniacales il achève sa phrase en détournant la tête du flacon.

FINACHE, tout en comptant les gouttes le nez à distance respectable du flacon.
Deux… trois… Moi ?

ÉTIENNE, idem.
Le patron est mieux.

FINACHE, idem.
Oh ! non, oh ! non.

ÉTIENNE, idem.
Non ?

FINACHE, idem.
Oh ! non !… six… sept…

ÉTIENNE, idem.
Oh !…

FINACHE
Le délire ! le délire ! huit… neuf… dix…

CHANDEBISE, qui redescend à gauche de la table.
Vous êtes souffrant, docteur ?

FINACHE
Non, non ! S’approchant de lui, tout en agitant — de la main droite doucement et en rond, — le verre contenant la mixture afin de la mélanger, mais cela à une distance respectueuse de son nez. Tenez ! buvez ça.

CHANDEBISE
Moi ?

FINACHE
Oui !… après toutes les émotions que vous avez eues, ça vous remontera.

CHANDEBISE
Ah ! bien, c’est pas de refus ! c’est vrai, ma colère de tout à l’heure, m’a altéré… ! Il prend le verre.

FINACHE
Là, j’en étais certain. Arrêtant son mouvement en couvrant de sa main le bord du verre au moment où Chandebise se dispose à boire. Seulement, avalez d’un trait ! c’est un peu fort !

CHANDEBISE, insouciant.
Oh ! Il en absorbe une bonne gorgée, mais il n’a pas plutôt le liquide dans la bouche qu’il pose précipitamment son verre sur la table et écartant tout le monde sur son passage s’élance comme un fou vers la fenêtre.

FINACHE, emboîtant le pas derrière lui.
Oui ! ça ne fait rien ! je vous ai prévenu ! avalez ! avalez !

CHANDEBISE, qui a ouvert précipitamment la fenêtre, crachant dehors en gerbe tout ce qu’il a dans la bouche.
Ah !… Pouah !

ÉTIENNE ET FINACHE, désappointés.
Oh !

CHANDEBISE, furieux.
Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? En voilà des farces de mauvais goût !

FINACHE
Voyons, Chandebise !…

CHANDEBISE, passant devant lui en le repoussant.
Ah ! Foutez-moi la paix !… cochon, va ! Tout en parlant, il a gagné fond droit.

FINACHE, qui le suit.
Où allez-vous ?

CHANDEBISE
Eh ! Me rincer la bouche donc ! Si vous croyez que c’est agréable ce goût-là ? Il sort.

ÉTIENNE
On sonne, tiens !… Il sort par le fond.

FINACHE, au-dessus de la table, navré.
Oh ! il a tout craché ! c’est comme si on n’avait rien fait !

VOIX DE FERRAILLON
Monsieur Chandebise, s’il vous plaît ?

VOIX D'ÉTIENNE
C’est ici, monsieur.

FINACHE, regardant par l’embrasure de la porte laissée entr’ouverte par Étienne.
Ah ! Ferraillon !… Ah ! par exemple !

VOIX DE FERRAILLON
Monsieur le Docteur !

FINACHE
Entrez donc ! Il gagne la gauche.

SCÈNE XII

LES MÊMES, FERRAILLON

FERRAILLON, entrant suivi d’Étienne.
Pardon !

FINACHE, s’asseyant sur le canapé.
C’est pour votre assurance que vous venez déjà ?

FERRAILLON
Oh ! non, Monsieur le docteur, je ne me serais pas permis !… je passerai un de ces matins pour ça ; non ! je viens pour rapporter un objet qui a été trouvé à mon hôtel et appartient à M. Camille Chandebise. Il tire de son gousset le palais de Camille.

ÉTIENNE, qui est près de Ferraillon.
Oh ! mais je le reconnais ! c’est moi qui l’ai trouvé !

FERRAILLON
Ah ? Saluant. Monsieur !

ÉTIENNE, se présentant.
Étienne ! Valet de chambre de M. Chandebise.

FERRAILLON
Enchanté !

FINACHE, qui cligne des yeux depuis un instant sur l’objet que tient Ferraillon.
Ah ! çà, mais montrez-moi donc çà ! Ferraillon lui passe le palais. Mais oui ! c’est le palais de Camille ! Comment, il perd son palais en ville ! En voilà de l’ordre ! Mais comment avez-vous su que c’était à lui ?

FERRAILLON
Par le nom et l’adresse qui sont gravés sur la plaque.

FINACHE
Non ?… oh ! mais oui ! « Camille Chandebise, 95, Boulevard Malesherbes. » Oh ! mais c’est très intelligent !

FERRAILLON
Et puis très commode quand on a oublié, ses cartes de visite. Il corne de la main une carte imaginaire.

FINACHE
Ah ! bien, il va être bien content ! Je vais lui rendre ça.

ANTOINETTE, surgissant du fond, affolée.
Monsieur le Docteur ! Monsieur le Docteur ! Je ne sais pas ce qu’a monsieur Camille : je viens de le trouver dans la salle de bains, tout nu !… en train de prendre une douche.

FINACHE
Allons, bien ! qu’est-ce qu’il y a encore ?

FERRAILLON
Une douche à cette heure-ci !

FINACHE
C’est de la folie ! À Ferraillon. Voilà ce qu’il fait, votre Monsieur Camille !… vous qui voulez le voir, il prend une douche ! Non, on n’a pas idée ! Remontant et à Antoinette. Où est-elle ? où est-elle, la salle de bains ?

ANTOINETTE, indiquant la droite du vestibule.
Par ici, Monsieur le Docteur.

FINACHE, sortant suivi d’Antoinette.
Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, ce soir ? Qu’est-ce qu’ils ont ?

FERRAILLON, qui après le départ de Finache et d’Antoinette se trouve à gauche de la porte du fond tandis qu’Étienne en occupe la droite, descendant tout en parlant dans la direction de la table de droite.
Prendre une douche à cette heure-ci, quelle drôle d’idée ! Son œil à ce moment tombe sur la livrée, et la casquette laissées par Chandebise. Hein !… Mais je ne me trompe pas ! c’est la livrée de Poche !… et sa casquette ! Les prenant. Ah ! bien, elle est bonne, celle-là !… Mais comment c’est-il ici ? À Étienne qui descend. Mon garçon est donc venu chez vous ?

ÉTIENNE
Votre garçon ? non !… Pourquoi serait-il venu ?

FERRAILLON
Ah ! par exemple, celle-là !…

SCÈNE XIII

LES MÊMES, CHANDEBISE

CHANDEBISE, arrivant porte fond droit et descendant carrément par l’extrême droite.
Quelle horreur que ce goût !

FERRAILLON
Hein !… Poche ! Poche, ici ! Il s’élance pour le rattraper.

CHANDEBISE, affolé.
Le fou ! Le fou chez moi ! Il essaie de se sauver, tout en évitant de se faire saisir par Ferraillon ; cela fait un jeu de va et vient des deux personnages séparés par la table.

FERRAILLON
Ah ! animal, qu’est-ce que tu fais ici !… Arrivant à le saisir au passage.

CHANDEBISE
Ah ! là là ! Ah ! là là !

FERRAILLON, faisant pirouetter Chandebise de façon à l’amener.
Ah ! tu ballades ma livrée en ville !

CHANDEBISE
Ah ! là là !

ÉTIENNE, surgissant entre eux et essayant de les séparer.
Mais monsieur !… Qu’est-ce que vous faites ?

FERRAILLON, à Étienne et tout en luttant avec Chandebise.
Foutez-moi la paix ! Vous !

CHANDEBISE, arrivant grâce à l’intervention d’Étienne, à se dégager.
Ah ! là là ! Ah ! là là ! Ne le lâchez pas ! Ne le lâchez pas ! Il se sauve éperdu.

FERRAILLON, luttant à présent avec Étienne.
Mais laissez-moi donc, vous ! Il le fait pivoter et l’envoie au loin.

ÉTIENNE, revenant à la charge.
Mais voyons, mais c’est M. Chandebise ! mais c’est mon patron ! On entend claquer bruyamment la porte du vestibule.

FERRAILLON, le repoussant.
Quoi ! votre patron ! C’est mon domestique… Je le connais bien ! Il sort en courant et en emportant la livrée et la casquette de Poche.

ÉTIENNE, sortant à sa suite.
Mais non ! mais non !

SCÈNE XIV

CHANDEBISE, PUIS HOMÉNIDÈS, PUIS POCHE

CHANDEBISE, risquant la tête par l’entrebâillement de la porte de gauche. Très angoissé.
Il… il est parti ? Descendant et gagnant l’avant-scène gauche. Ah ! j’ai eu une heureuse idée de faire claquer la porte d’entrée ! comme ça il a cru que je filais par l’escalier et il s’est élancé à ma poursuite. Respirant. Enfin ! il est parti. À ce moment on entend un bruit confus de voix dans l’antichambre.

VOIX D’ÉTIENNE
Mais, monsieur, laissez-moi vous annoncer.

VOIX D’HOMÉNIDÈS
Yo l’entrerai, qué yo vous dis ! Yo l’entrerai !

CHANDEBISE
Qu’est-ce que c’est que ça ! Sous une poussée de l’extérieur la porte du fond s’ouvre brusquement.

HOMÉNIDÈS, une boîte à pistolets sous le bras.
Ah !… lui ! Étienne renonçant à s’interposer, se retire.

CHANDEBISE, acculé dans son coin.
Homénidès ! Il fait mine de se sauver.

HOMÉNIDÈS, avançant sur lui et sur un ton sans réplique.
Restez !

CHANDEBISE, très piteux.
Mon ami !…

HOMÉNIDÈS, le foudroyant du regard.
Il n’est plous d’ami ! Il dépose d’un geste sec sa boîte à pistolets sur la chaise qui est à droite de la petite table face au canapé, puis : Aha ! Vous le m’avez échappé cet tantôt !… Mais yo vous retroufe !… Et sans lés ceusses qui m’ont arrêté et conduit chez lé… commissionnaire dé police ! … yo vouss aurai fait connaître cé qué c’est qu’oun révolver. Mais… lé commissionnaire il m’a confisqua mon révolver et il m’a fait qué yo promette, pour qué yé obtienne ma… lâcheté, qué yo ne mé servirai plous del révolver !… Avec un soupir de regret. Yo l’ai promis !

CHANDEBISE, rassuré.
Oui ?… Brave commissionnaire !

HOMÉNIDÈS
Et alors… Ouvrant sa boîte de pistolets. yo l’ai apporté… des pistolettes.

CHANDEBISE, faisant un saut en arrière.
Hein ?

HOMÉNIDÈS, le rassurant du geste.
Oh ! mais né craignez rien ! yo no veux pas vous souicider. Yo né l’ai pou faire à la flagrante délit !… maintenant, cela serait oun meurtre !… Yo no lé veux pas !

CHANDEBISE, se rapprochant.
Ah ! je disais aussi… !

HOMÉNIDÈS
Voici deux pistolettes : oun il est chargé ; l’autre elle ne l’est pas.

CHANDEBISE, très intéressé.
Ah ! bien… j’aime mieux le premier.

HOMÉNIDÈS, faisant entendre un rugissement qui fait bondir Chandebise en arrière.
Belepp ! Se calmant aussitôt et allant prendre un morceau de craie dans la boîte. Yo prends dé la craie, yo fais oun rond sur votre cœur. Il lui dessine rapidement un cercle avec la craie sur le côté gauche de la poitrine.

CHANDEBISE
Oh ! mais voyons ! Il cherche à effacer le rond avec la main.

HOMÉNIDÈS, se dessinant également un cercle rapide sur la poitrine.
Yo mé fais lé même !

CHANDEBISE, à part.
Il a été tailleur !

HOMÉNIDÈS, qui a déposé sa craie et repris ses pistolets.
On prend les pistolettes et chacun… lé canon dans lé rond dé l’autre… pan, pan !… celui qui l’a la balle, il est lé morte.

CHANDEBISE
Ah ? et… et l’autre.

HOMÉNIDÈS, bondissant avec un rugissement qui fait tressauter Chandebise.
Beleupp ! Très calme et courtois. C’est la douel dé chez nous !

CHANDEBISE, qui goûte peu ce genre de combat.
Eh ! ben… !

HOMÉNIDÈS, très aimable, lui présentant la crosse en avant les deux pistolets réunis dans une même main.
Allons ! prenez oun pistolet.

CHANDEBISE
Quoi ?

HOMÉNIDÈS, insistant.
Prenez oun pistolet, yo vous dis !

CHANDEBISE, passant devant lui par un mouvement arrondi.
Merci ! je ne prends rien entre mes repas !

HOMÉNIDÈS, féroce.
Ah ! prenez !… Ou yo fais le meurtre !

CHANDEBISE, voyant qu’il ne plaisante pas.
C’est sérieux ! Ah ! mon Dieu !… Au secours ! Au secours ! Il détale comme un lapin vers la porte du fond par laquelle il sort.

HOMÉNIDÈS, se précipitant du côté d’où vient la voix de Chandebise.
Chandebisse !… Veux-tu… veux-tu !

VOIX DE CHANDEBISE, à la cantonade de gauche.
Au secours ! Au secours !

VOIX D'HOMÉNIDÈS, se dirigeant du côté d’où vient la voix de Chandebise.
Attends oun peu ! Attends oun peu !

VOIX DE CHANDEBISE, à la cantonade de gauche.
Au secours ! Au secours ! Affolé, il reparaît porte fond gauche, traverse la scène comme une flèche et se précipite dans la chambre premier plan droit. À peine est-il entré qu’on l’entend pousser un grand cri. Ah ! Aussitôt, il reparaît affolé. Ah ! moi !… Moi ! Je suis couché !… là ! … dans mon lit ! La maison est hantée ! la maison est hantée !

VOIX D'HOMÉNIDÈS
Où est-il, le missérable ?

CHANDEBISE, reconnaissant la voix.
Oh ! Il se précipite vers la porte du fond qu’il referme derrière lui.

HOMÉNIDÈS, qui a surgi fond gauche, l’apercevant, s’élance vers la porte par laquelle il vient de se sauver.
Attends un peu ! Attends un peu ! Il se casse le nez contre la porte fermée au verrou et qu’il secoue en vain.

VOIX DE CHANDEBISE, se dirigeant extérieurement vers la porte du fond droit.
Au secours ! Au secours !

HOMÉNIDÈS, se précipitant à la voix, vers la porte du fond droit qu’il trouve également fermée au verrou.
Veux-tu ouvrir ! Veux-tu ouvrir.

VOIX DE CHANDEBISE, traversant extérieurement la scène de droite à gauche.
Au secours ! Au secours !

HOMÉNIDÈS, courant à la porte fond gauche, qu’il trouve également fermée.
Veux-tu ouvrir, missérable ! Veux-tu ouvrir ! Il secoue vainement la porte.

POCHE, sortant de droite, premier plan, emmitouflé dans sa robe de chambre et encore ensommeillé.
Ah ! ça, mais il n’y a pas moyen de dormir !

HOMÉNIDÈS, à la vue de Poche, lâchant immédiatement la porte et s’élançant vers lui, les pistolets à la main.
Ah ! lé voilà ! Ah ! missérable… veux-tu prendre les pistolettes…

POCHE, bondissant.
Mon Dieu ! le peau-rouge !

HOMÉNIDÈS, descendant extrême droite.
Qué yo té tue !

POCHE, détalant par l’extrême droite, jusque vers le fond.
Qu’est-ce qu’il dit ?… Ah ! mon Dieu ! Ah ! mon Dieu ! Il trouve la porte fond droit fermée.

HOMÉNIDÈS, à ses trousses.
Yo te tiens ! tu ne m’échapperas pas !

POCHE, qui s’élance successivement vers les deux autres portes du fond qu’il trouve également fermées.
Ah ! là là… Ah ! là là… Arrivant ainsi à la fenêtre laissée ouverte précédemment par Chandebise et ne trouvant pas d’autre issue. Ah !… Il saute dans le vide.

HOMÉNIDÈS, arrivé à la fenêtre au moment où l’autre la franchit et ne pouvant réprimer un mouvement de frayeur.
Ah ! le malhoreux !… Il va se touer. Regardant. Non !… il n’a rien ! Oh !… yo lo tuerai ! Ces deux exclamations doivent s’opposer immédiatement et pour ainsi dire sans transition. Après quoi gagnant à droite. Oh oui, yo lo touerai !… Écartant son col avec le doigt comme un homme qui a le sang à la gorge. Ah ! y ai soif. Il aperçoit sur la table de droite le verre laissé à moitié plein par Chandebise. Ah ! Il se précipite vers lui et le porte avidement à ses lèvres. Il n’a pas plutôt la gorgée dans sa bouche que ne sachant où la rejeter, après avoir reposé le verre en hâte sur la table, il se précipite vers la fenêtre et crache dehors tout ce qu’il a dans la bouche. Avec dégoût. Ah ! pouah !… Comme s’il en appelait au ciel. Mais qu’il boit donc des saletés dans cette maisson !… huah !… À ce moment il se trouve juste au-dessus de l’écritoire laissé ouvert par Finache. Humant l’air. Quel il sent ici ?… Lé parfoume dé la lettre !… le parfoume dé ma femme !… Prenant une des feuilles de papier qui est précisément celle laissée par Lucienne au premier acte. Ah ! lé papier !… lé papier qu’il est lé même !… Ah ! et l’écritoure… l’écritoure dé ma femme !… Lisant. « Mossieur ! yo vouss ai vou l’autre soir à l’ Palais-Royal. » Eh ! si ! C’est lé double dé la lettre al marito… qué yo l’ai dans ma poche… Tout en parlant il a tiré l’autre lettre de sa poche et compare. Perqué ?… perqué ici ? dans la papétérie del madame Chandebisse ?… Oh ! yo veux savoir ! Yo saurai !… Se précipitant vers la porte fond gauche et avec force coups de poings. Ouvrez ! Ouvrez !

TOURNEL, paraissant à la porte.
Eh ben, quoi donc ?

HOMÉNIDÈS, lui sautant au collet et après l’avoir fait pirouetter autour de lui l’amenant.
Ah ! lé Tournel ! Vous allez mé dire… !

TOURNEL
Sapristi ! le cow-boy !

HOMÉNIDÈS
Cetté lettre… !

TOURNEL
Mais lâchez-moi, voyons !…

RAYMONDE, paraissant fond gauche et descendant.
Qu’est-ce qu’il y a donc ?

HOMÉNIDÈS, lâchant Tournel avec une poussée qui lui fait perdre l’équilibre et allant droit à Raymonde.
Non, vouss ! Cetté lettre qué yo l’ai trouvée dans vos papiers…

RAYMONDE, reconnaissant sa lettre et avec un petit sursaut.
Hein ! Vous fouillez dans mes papiers, maintenant ?

HOMÉNIDÈS
Eh ! il n’est pas là la question !… Avec une rage contenue. Perqué ?… perqué l’écritoure dé ma femme ?…

RAYMONDE, entre chair et cuir.
Aha !

HOMÉNIDÈS
Il est donc chez vous qu’elle confécionne les lettres dé l’amour ?

RAYMONDE
Chez moi, oui ! et là-dessus vous vous mettez la tête à l’envers ; alors, que tout cela devrait être fait pour vous prouver la parfaite innocence de votre femme.

HOMÉNIDÈS
Hein ?… Como ?

RAYMONDE
Comment « Como ! » mais parce qu’il est à supposer que s’il y avait la moindre intrigue entre votre femme et mon mari, ça ne serait vraiment pas dans ma papeterie…

TOURNEL, achevant la pensée de Raymonde.
… qu’on viendrait faire ces choses-là.

HOMÉNIDÈS, soupe au lait.
Mais alors qué ? qué ?

RAYMONDE
Eh ! « qué, qué !… » Tenez, voici votre femme ; demandez-lui vous-même. Elle descend à gauche, au-dessus du canapé.

HOMÉNIDÈS, courant à Lucienne.
Ah ! madame, vouss allez mé dire…

LUCIENNE, esquissant un mouvement de retraite.
Mon mari !…

HOMÉNIDÈS, l’arrêtant par le poignet et la faisant descendre tout en parlant.
Non, yo vous soupplie, restez !… d’un mot vous lé pouvez me tranquillisser !… Cette lettre !… cette lettre… !

LUCIENNE, ahurie en reconnaissant sa lettre entre les mains de son mari.
Hein, comment… ?

HOMÉNIDÈS
… Qué yo l’ai trouvée… ! porqué ? porqué ?

LUCIENNE, regardant Raymonde.
Mais… ce n’est pas mon secret !

RAYMONDE
Va, Lucienne ! donne-lui la clef de ce rébus pour le repos de ses méninges.

HOMÉNIDÈS, suppliant.
Oh ! si !

LUCIENNE, à Raymonde.
Alors, tu veux… ?

RAYMONDE, avec indifférence.
Va ! va !

LUCIENNE
Soit. À son mari. Oh ! Quel Othello vous faites ! Alors, vous n’avez pas compris ? À Raymonde en indiquant son mari. Ah ! qué tourto ! À Homénidès. Raimunda creia tener motivo de dudar de la fidelidad de su marido.

HOMÉNIDÈS, brusque.
Como ?

LUCIENNE
Entonces para provarlo, ella resolvio darle un compromiso galante… al cual ella iria igualmente.

HOMÉNIDÈS, bouillant d’impatience.
Ma, la carta ? la carta ?

LUCIENNE, se montant.
Eh ! « la carta ! la carta !… » Espera hombre !… Redevenant calme aussitôt et mettant bien les points sur les i. Si ella hubiera escrito carta à su marido… su marido hubiera reconocido su escritura.

HOMÉNIDÈS, une lueur d’espoir dans les yeux devant la vérité qu’il voit poindre.
Después ! Después !

LUCIENNE
Entoncés ella me encargado de escrivir en su lugar.

HOMÉNIDÈS, n’en pouvant croire ses oreilles.
No ?… Es verdad ? À Raymonde. Es verdad ?

RAYMONDE, ahurie par cette question dans une langue qu’elle ignore.
Quoi ?

HOMÉNIDÈS
Es verdad lo que dice ella ?

RAYMONDE
Tout ce qu’il y a de plus verdad !… Qu’est-ce que je risque ?

HOMÉNIDÈS
Ah ! señora ! Señora ! cuando yo pienso, que me colocado tantas ideas en la cabesa !

RAYMONDE, avec des révérences comiques.
Oh ! mais il n’y a pas de quoi, vraiment ! il n’y a pas de quoi ! Elle remonte.

HOMÉNIDÈS, à Lucienne.
Ah ! Soy estupido ! estupido ! À Tournel en se frappant en manière de contrition un coup de poing dans la poitrine à chaque « brouto ». Ah ! no soy mas que un bruto ! un bruto ! un bruto !

TOURNEL, le singeant en se frappant comme lui de grands coups dans la poitrine.
Mais c’est ce qu’on se tue à vous dire !

HOMÉNIDÈS, qui déjà ne l’écoute plus. À Lucienne avec élan.
Ah ! quérida ! perdoname por mis estupideces.

LUCIENNE
Yo te perdono ! péro no empieses mas.

HOMÉNIDÈS, gagnant avec elle le canapé.
Oh ! Querida mia ! Ah ! yo te quiero ! La main dans la main, ils s’asseyent.

RAYMONDE, à Tournel, en les montrant.
Comme on s’entend vite en Espagnol ! À ce moment la porte, fond droit, s’ouvre livrant passage à Finache, Camille et Chandebise. Cette entrée doit être très rapide.

SCÈNE XV

LES MÊMES, CHANDEBISE, FINACHE, CAMILLE

FINACHE, gagnant carrément par le fond le milieu de la scène, tout en discutant avec Camille qui lui emboîte le pas.
Mais enfin, mes enfants, raisonnez ! vous perdez la tête.

CAMILLE, en peignoir de bain, et toujours sans palais.
Je vous dis que je l’ai vu en même temps là et là. Il indique l’antichambre et la chambre, premier plan droit.

CHANDEBISE, qui, lui, est descendu carrément par l’extrême droite.
Et moi… je me suis trouvé nez à nez avec moi-même, dans cette chambre, et couché dans mon lit ! La discussion est dans un tel mouvement que Chandebise doit dire « dans cette chambre ! » à l’extrême droite, et déjà être au milieu de la scène face à Finache qu’il veut convaincre quand il dit : « dans mon lit ! ».

FINACHE, sceptique.
Oh !

HOMÉNIDÈS, toujours assis.
Qué ? Qué ?

CHANDEBISE, à la vue d’Homénidès à un mètre de lui, pivotant sur les talons pour filer.
Homénidès ! Encore là !

HOMÉNIDÈS, l’arrêtant du geste.
Allez ! N’ayez crainte ! yo souis calme à préssent… maintenant qué yo sais qué l’auteur dé la lettre… la dame del Palais-Royal, il n’était pas ma femme, il était le vôstre !

CHANDEBISE, à Raymonde.
Hein ! toi !

RAYMONDE, qui est à gauche de la table.
Mais c’est la quarantième fois qu’on te le dit. Elle remonte au-dessus de la table.

CHANDEBISE
À moi ?

TOURNEL, à droite de la table.
Absolument ! Et chaque fois on s’embrasse et puis y a rien de fait ! Il remonte par l’extrême droite et va rejoindre Raymonde près du meuble qui est entre les deux portes du fond.

CHANDEBISE
Qu’est-ce qu’il dit !

HOMÉNIDÈS
Et penser qué pour ça, yo vouss ai fait sauter par la fenêtre ?

CHANDEBISE
Moi !

TOUS
Par la fenêtre !

HOMÉNIDÈS
Ah !… qué y’en ai même ou oune émotione !

CHANDEBISE
Moi ! moi ! vous m’avez fait sauter par la fenêtre.

HOMÉNIDÈS
Eh ! naturéllément, yo vouss ai fait… Vous sortiez de là… il indique la chambre droite, premier plan. et hop ! par la croissée !

CHANDEBISE, à larges enjambées gagnant l’extrême droite.
Ça y est ! ça y est ! lui aussi !… Nous sommes tous le jouet d’une même hallucination !… Ce que vous avez vu sauter par la fenêtre et qui me ressemblait… c’est ce que j’ai vu, moi, dans mon lit !

CAMILLE
Et que j’ai vu, moi, là et là !

CHANDEBISE, qui n’a pas quitté l’extrême droite.
Absolument ! La preuve c’est que je suis bien certain que je n’ai jamais sauté par cette fenêtre.

HOMÉNIDÈS
Qu’est-ce que vous dites ?

FINACHE, se prenant la tête à deux mains.
Oh ! là là ! je sens que ça me gagne… je sens que ça me gagne.

TOURNEL
C’est de la féerie !… C’est de la féerie !

SCÈNE XVI

LES MÊMES, FERRAILLON, introduit par ÉTIENNE

FERRAILLON, la robe de chambre de Poche sous le bras.
Je vous demande, pardon, messieurs, mesdames…

CHANDEBISE
Le fou ! Affolé, il se précipite sous la table de droite qui est à sa proximité.

ENSEMBLE
FINACHE ET CAMILLE
Ferraillon !

RAYMONDE
Le patron du Minet-Galant !

TOURNEL
Le patron de l’hôtel.

FERRAILLON
… mais à l’instant, comme je passais dans la rue, j’ai failli recevoir sur la tête, mon garçon d’hôtel qui sautait, je ne sais pourquoi, par cette fenêtre.

TOUS
Hein ?

TOURNEL, CAMILLE, HOMÉNIDÈS
C’était le garçon !

FERRAILLON
Et qui filait en emportant ces vêtements. Il présente la robe de chambre.

RAYMONDE, qui est descendue à gauche de la table.
Ah ! mais c’est à mon mari… Croyant trouver Chandebise. C’est à toi, cette… Tiens !… Eh bien, où est-il ? Appelant. Victor-Emmanuel ! Victor-Emmanuel ! Elle remonte vers le fond et va ouvrir la porte fond droit pour y jeter son dernier appel.

TOUS
Victor-Emmanuel ! Étienne va regarder par la porte fond gauche, Tournel par celle de droite premier plan.

FERRAILLON, apercevant Chandebise blotti à quatre pattes sous la table.
Ah !

TOUS
Quoi ?

FERRAILLON
Poche ! Encore Poche ! Il va le saisir au collet et le tire de sa cachette.

TOUS
Comment, Poche ?

CHANDEBISE, sortant de sous la table, tiré par Ferraillon.
Ah ! là là !… Ah ! là là !…

FERRAILLON, le faisant pivoter autour de lui à coups de pied quelque part.
Ah ! saligaud ! animal ! cochon !

TOUS
Ah !

RAYMONDE, s’interposant entre eux.
Mais, monsieur !… mais c’est mon mari !

FERRAILLON, reculant d’ahurissement.
Quoi ?

CHANDEBISE
Mais oui, mais c’est une idée fixe, chez lui !… Chaque fois qu’on se rencontre, il me flanque une roulée.

FERRAILLON
Votre mari, lui ?…

RAYMONDE
Monsieur Chandebise… parfaitement.

FERRAILLON
Non ! ce n’est pas possible ! lui ! lui !… mais c’est le portrait frappant de Poche, mon garçon d’hôtel.

TOUS
Poche !

FERRAILLON
Oui, celui-là même qui sautait à l’instant par la fenêtre.

TOUS, ahuris.
Ah !…

CHANDEBISE
Mais je comprends tout, l’homme que j’ai vu tout à l’heure dans mon lit et que j’ai pris pour moi-même, c’était Poche !

TOUS
Poche !

RAYMONDE
Et celui que nous avons vu à l’hôtel, un litre à la main ?

TOURNEL
Celui que nous avons embrassés.

TOUS, bien ensemble.
C’était Poche !

LUCIENNE
Celui qui voulait absolument m’entraîner chez le marchand de vin.

CAMILLE
Et qui avait un crochet de bois sur le dos.

TOUS, idem.
C’était Poche.

CHANDEBISE
Poche ! Poche ! Toujours Poche ! Ah ! parbleu, je regrette qu’il ait filé si vite !… J’aurais aimé le voir de près, mon sosie !…

FERRAILLON
Eh bien ! mais il y a un moyen : Monsieur n’a qu’à venir un jour à l’hôtel du Minet-Galant.

CHANDEBISE
Moi ? Moi au Minet-Galant ! Ah ! non, non, il m’a vu, celui-là !

RAYMONDE, avec perfidie.
Même pas pour les beaux yeux de l’inconnue du Palais-Royal ?

CHANDEBISE
Ah ! oui, je te conseille à te moquer, toi ! M’avoir tendu ce piège ridicule !

RAYMONDE
Je te demande pardon, j’ai eu tort ! mais qu’est-ce que tu veux : je doutais de ta fidélité !

CHANDEBISE
À moi, Dieu bon ! et pourquoi ? pourquoi ?

RAYMONDE
Mais parce que… Eh ! bien, tiens, parce que… Elle lui parle à l’oreille.

CHANDEBISE
Non ! pour si peu !

RAYMONDE
Quoi ? Mais dis, à cause de ce si peu !

CHANDEBISE
Ah ! ben !…

RAYMONDE
Qu’est-ce que tu veux, c’est bête ! Mais ça m’avait mis… la puce à l’oreille.

CHANDEBISE
Sacrée puce, va !… Comme s’il relevait un défi. C’est bien !… Plus en sourdine. Je la tuerai ce soir !

RAYMONDE, avec un peu d’ironie.
Toi ?

CHANDEBISE, avec un geste moins faraud.
Euh !… enfin… j’essaierai…

RIDEAU

CAMILLE, sortant du rang et dos au public s’adressant à son entourage pendant que le rideau tombe.
Eh ! bien moi écoutez si vous m’en croyez…

TOUS, dans un même cri du cœur.
Ah ! Non, demain ! demain !

FIN

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