LA CAGNOTTE

1864
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Comédie

Une société de bourgeois de La Ferté-sous-Jouarre, menée par le commandant des pompiers Champbourcy, a accumulé une cagnotte pendant un an. L'argent doit servir à offrir une fête. Après de vives discussions, ils décident d'aller dépenser le magot à Paris. Le voyage va les entraîner dans une suite de quiproquos, de mésaventures et d'arrestations, mettant à l'épreuve leur amitié provinciale au cœur de la capitale.

Texte intégral de la pièce


Le théâtre représente, au premier acte, un salon de province à La Ferté-sous-Jouarre. Des portes au fond, à droite et à gauche. Des tables, des chaises, des lampes, etc. Une cheminée au premier plan à droite, une table de jeu à gauche, un guéridon à droite, des chaises couvertes de housses, un secrétaire, une table, etc.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE

Au lever du rideau, Champbourcy, Colladan, Cordenbois et Félix sont assis à gauche autour d’une table éclairée par une lampe et jouent à la bouillotte. Blanche et Léonida sont assises à droite, auprès d’un guéridon éclairé par une lampe ; elles travaillent. Baucantin occupe le milieu de la scène et lit un journal.

BLANCHE, à Léonida.
Ma tante, vous ne faites donc pas votre partie de bouillotte ce soir ?

LÉONIDA
J’attends que le quart d’heure soit fini…

FÉLIX, à Léonida.
C’est moi qui sors… Dans cinq minutes je vous cède la place.

BAUCANTIN, montrant le journal.
Parbleu ! voilà une singulière annonce.

TOUS
Quoi donc ?

BAUCANTIN, lisant.
"Une demoiselle d’une beauté sévère, mais chez qui la majesté n’exclut pas la grâce, jouissant d’un revenu de cinq mille francs placés en obligations de chemin de fer, désire s’unir à un honnête homme, veuf ou garçon, doué d’une santé robuste, d’un caractère gai et peu avancé en âge. On ne tient pas à la fortune. On consentirait à habiter une petite ville bien située. S’adresser, pour les renseignements, à M. X…, rue Joubert, 55. Affranchir."

CHAMPBOURCY
Ah ! je la connais, cette annonce-là. Voilà plus de trois ans que je la vois dans mon journal… (Aux joueurs.) Je passe ! (À part.) J’ai une dent qui me fait mal.

FÉLIX
Je vois le jeu.

COLLADAN
Moi aussi… Qu’est-ce que vous faites ?

FÉLIX
Dix centimes.

COLLADAN
Je file !

BAUCANTIN
Comprend-on qu’une femme s’affiche de la sorte au mépris de toute pudeur…

LÉONIDA
Mais je ne vois pas de mal à cela… Souvent une pauvre femme végète oubliée dans un coin de la province… Dans un autre coin respire peut-être, ignoré, l’être mélancolique qui doit faire son bonheur… La publicité les rapproche.

CORDENBOIS
On dit qu’il s’est fait de très beaux mariages par le canal des Petites Affiches… Quant à moi, qui suis garçon, ces sortes d’annonces me font toujours rêver…

COLLADAN
Laissez-moi donc ! des bêtises !… quand on veut se marier… on se fréquente… oui, oui, on se fréquente… Lorsque j’ai voulu épouser Mme Colladan, ma défunte… je l’ai fréquentée… et ferme !

CHAMPBOURCY
Voyons ! au jeu ! au jeu ! Nous perdons notre temps !

LÉONIDA, se levant.
Neuf heures un quart… mon tour est arrivé.

CORDENBOIS, à Léonida.
Laissez au moins finir le coup.

FÉLIX, cédant sa place avec empressement.
Non, mademoiselle… je vous en prie…

Léonida s’assied. Blanche prend la place de Léonida et Félix celle de Blanche.

CORDENBOIS
Vous voulez toujours être au jeu… c’est de la voracité !

LÉONIDA, avec aigreur.
Monsieur Cordenbois !… Je ne prends pas votre place… soyez poli… si vous le pouvez…

CORDENBOIS, furieux.
Mademoiselle !

CHAMPBOURCY
Voyons ! la paix ! vous êtes toujours à vous disputer… entre compère et commère…

LÉONIDA
Ah ! ouiche !

CHAMPBOURCY
Souvenez-vous que vous avez tenu sur les fonts le fils du sonneur de Saint-Paul… notre paroisse…

COLLADAN, à Léonida.
Même que, ce jour-là, M. Cordenbois vous a fait cadeau d’une paire de boucles d’oreilles.

CORDENBOIS, vivement.
Ne parlons pas de ça… c’est à moi de donner…

Il donne les cartes.

BLANCHE, à Félix.
Vous allez être un quart d’heure à vous ennuyer.

FÉLIX, bas.
Ah ! mademoiselle Blanche… les plus jolis quarts d’heure de mon existence sont ceux que je passe près de vous.

CHAMPBOURCY
Je suis carré.

LÉONIDA
Passe !

COLLADAN
Passe !

CORDENBOIS
Je tiens… parole au carré !

CHAMPBOURCY
Mon tout ?

CORDENBOIS
Qu’est-ce que vous avez ?

CHAMPBOURCY, vivement.
Un brelan !

CORDENBOIS
Alors je passe.

CHAMPBOURCY
Comment ?

CORDENBOIS
Dame ! je vous demande ce que vous avez d’argent devant vous, vous me répondez : "J’ai un brelan…" alors je passe.

On rit.

CHAMPBOURCY
Je ne trouve pas ça drôle !

LÉONIDA
Blanche, apporte la cagnotte.

COLLADAN
Vous avez parlé trop vite… moi, quand j’ai un brelan, je serre les lèvres et j’ouvre le nez… comme ça…

LÉONIDA
Alors, on s’en doute !

CORDENBOIS
Arrosons toujours le brelan !

BLANCHE, se levant et apportant une tirelire en terre, posée sur le guéridon, qu’elle présente à chacun des joueurs.
Un sou ?…

COLLADAN, mettant un sou dans la tirelire.
C’est ruineux, ce jeu-là.

BLANCHE, soupesant la tirelire et revenant à sa place.
Elle est joliment lourde.

FÉLIX
Sans compter qu’il y en a trois autres toutes pleines…

COLLADAN
Dame ! depuis un an que nous fourrons des sous là-dedans !…

CHAMPBOURCY
Ce n’est pas pour me vanter, mais je crois que j’ai eu là une heureuse idée…

CORDENBOIS
C’est moi qui ai eu l’idée…

CHAMPBOURCY, se levant.
J’en demande pardon à M. Cordenbois, notre spirituel pharmacien… Vous nous avez proposé de fonder une cagnotte… c’est-à-dire de nous imposer d’un sou à chaque brelan.

CORDENBOIS
Eh bien ?

CHAMPBOURCY
Oui ; mais dans quel but ? Vous demandiez que la cagnotte fût dépouillée le samedi de chaque semaine et que le produit en fût consacré à des libations de vin chaud et de bichof.

COLLADAN
J’ai appuyé ça, moi…

CHAMPBOURCY
D’abord, c’était vulgaire : vous transformiez ma maison en cabaret de bas étage.

CORDENBOIS
Permettez…

LÉONIDA
Et puis c’était injuste… les dames ne boivent pas de liqueurs… Nous étions sacrifiées… comme toujours !

CHAMPBOURCY
C’est alors que je me suis permis d’élargir, si je puis m’exprimer ainsi… les bases de votre projet… j’ai proposé de laisser accumuler les fonds de la cagnotte pendant un an afin d’avoir une somme plus considérable à dépenser… car enfin, supposons que nous ayons deux cents francs.

TOUS, incrédules.
Oh !

CHAMPBOURCY
C’est possible… nous allons le savoir tout à l’heure… à neuf heures et demie, nous procéderons au dépouillement. Supposons, dis-je, que nous ayons deux cents francs…

COLLADAN
Quelle noce !

CHAMPBOURCY
Notre horizon s’agrandit… nous pouvons donner une fête digne de nous, et qui marque dans les fastes de La Ferté-sous-Jouarre.

LÉONIDA
Voyons ! jouons ! J’ai vu…

CHAMPBOURCY, se levant.
Je n’ajouterai plus qu’un mot… et ce mot… sera un regret… nous regrettons que M. Baucantin, notre ingénieux receveur des contributions…

BAUCANTIN, quittant son journal.
Moi ?

CHAMPBOURCY
N’ait pas jugé à propos de partager nos jeux et de subir avec nous les caprices de la déesse aveugle.

BAUCANTIN
Le jeu est incompatible avec les fonctions publiques.

FÉLIX
Oh ! par exemple !… Je suis notaire et cela ne m’empêche pas de faire ma partie.

BLANCHE
Et papa est commandant des pompiers.

BAUCANTIN
Ce n’est pas la même chose… Monsieur votre père n’est pas à proprement parler un fonctionnaire…

CHAMPBOURCY, se levant.
Comment ! mais qu’est-ce que je suis donc alors ? Il me semble que j’ai fait assez pour mon pays pour qu’on ne me chicane pas sur mon titre !

BAUCANTIN
Messieurs, loin de moi cette pensée…

CHAMPBOURCY, lui coupant la parole.
On paraît oublier bien vite que, si la commune a une pompe… c’est moi qui l’en ai gratifiée !

COLLADAN
C’est vrai ! mais on ne s’en sert pas… Elle se rouille, votre pompe !

CHAMPBOURCY
Ce n’est pas ma faute s’il n’y a pas d’incendie ! Je ne peux pourtant pas mettre le feu aux quatre coins de la ville…

LÉONIDA, frappant sur la table avec colère.
Ah çà ! joue-t-on, oui ou non ?

CHAMPBOURCY, se rasseyant.
Moi, je vous attends.

LÉONIDA
Je vois…

COLLADAN, à part.
Je parie qu’elle a beau jeu. (Haut.) Je passe.

CORDENBOIS, à Champbourcy.
Votre lampe baisse.

CHAMPBOURCY, se levant.
C’est la mèche qui charbonne… Pardon… voulez-vous me tenir le globe ? (Il le donne à Cordenbois, qui se lève aussi. Il rend le verre et le donne à Colladan qui se lève également, il arrange la mèche.) Je disais bien… la mèche charbonne. (Il reprend le verre à Colladan, le pose sur la lampe, même jeu pour le globe.) Pardon… Merci !

Tous trois se rassoient.

LÉONIDA
Y sommes-nous enfin ? Je vois…

COLLADAN
Passe !

CORDENBOIS
Passe !

CHAMPBOURCY
Passe !

LÉONIDA, vivement.
Quatre sous ! je fais quatre sous !

CHAMPBOURCY
Tout le monde a passé !

LÉONIDA
C’est agréable ! J’ai quarante en main. (Regardant les jeux qu’on a jetés sur la table.) Comment, monsieur Colladan… vous passez avec vingt et un et as ?

COLLADAN
Mademoiselle… Je ne respirais pas ce coup-là.

CHAMPBOURCY
Avec vingt et un et as, on risque deux sous.

CORDENBOIS
Un fermier ! un richard ! fi ! c’est de la carotte.

COLLADAN
Quand on ne respire pas un coup…

LÉONIDA
C’est à moi de faire.

Elle donne les cartes.

COLLADAN
Je suis carré… Parlez !

CORDENBOIS, à Champbourcy.
Votre lampe file !

CHAMPBOURCY, se levant.
C’est la mèche… (À Cordenbois.) Prenez le globe… (À Colladan.) Vous, le verre…

Même jeu que la première fois.

COLLADAN, à part.
Il est embêtant avec sa lampe… J’aimerais mieux une chandelle.

CHAMPBOURCY, arrangeant sa lampe.
C’est la mèche qui charbonne… (Reprenant le verre.) Pardon… (Reprenant le globe.) Merci…

Tous trois se rassoient.

CORDENBOIS
Voyons… jouons sérieusement.

Un domestique paraît au fond avec deux lettres.

BLANCHE, se levant.
Ah ! le courrier de Paris qui arrive. (Elle prend les deux lettres. Le domestique sort.) Une lettre pour ma tante, non affranchie.

Elle la lui remet.

LÉONIDA, étonnée et se levant.
Pour moi ?

BAUCANTIN, qui après ces derniers mots a gagné la cheminée.
Moi, les lettres non affranchies, je les refuse.

BLANCHE
Et une pour M. Colladan.

Elle regagne sa place.

LÉONIDA, à part, après avoir jeté les yeux sur l’adresse.
Cette écriture… grand Dieu !…

Elle met vivement la lettre dans sa poche et vient se rasseoir.

CHAMPBOURCY
Qui est-ce qui t’écrit, ma sœur ?

LÉONIDA, troublée.
Personne… c’est-à-dire si… ma marchande de modes… Voyons, à qui à parler ?

COLLADAN, qui a mis ses bésicles et regardé sa lettre.
Ah ! c’est de mon fils… de Sylvain… que j’ai mis à l’école de Grignon pour apprendre les malices de l’agriculture… Il voulait être photographe… alors, je lui ai fichu une gifle et je lui ai dit : "Tu seras fermier… parce qu’un fermier…"

CHAMPBOURCY
Oui… nous savons ça… Allons ! soyons au jeu !…

COLLADAN
Attendez que je lise ma lettre…

CHAMPBOURCY
Ah ! saprelotte !

CORDENBOIS
C’est insupportable !

COLLADAN, lisant.
"Mon cher papa, je vous écris pour vous dire qu’on est très content de moi… j’ai eu de l’avancement… on m’a mis à l’étable…"

CHAMPBOURCY
À l’étable… Ce sont des détails de famille… lisez tout bas…

COLLADAN
Si je lis haut, c’est pas pour vous, c’est pour moi… Toutefois que je ne lis pas tout haut… je ne comprends pas ce que je lis… (Continuant sa lettre à haute voix.) "À l’étable… mais, par exemple, je n’ai pas de chance, j’ai une vache malade…"

CORDENBOIS, à part.
Je n’aime pas jouer à la bouillotte comme ça !

Il se lève et se promène dans le fond.

COLLADAN, lisant.
"Elle ne boit plus, elle ne mange plus, elle tousse, comme une pulmonie." (Parlé en s’attendrissant.) Pauvre bête ! elle s’aura enrhumée ! (Lisant.) "On croirait qu’elle va trépasser." (Très ému, passant la lettre à Champbourcy.) Tenez !… continuez… ça me fait trop peine !

CHAMPBOURCY, prenant la lettre.
Voyons !… du courage, sacrebleu ! (Lisant.) "Quant à moi, je ne vas pas plus mal." (Parlé, pour le consoler.) Là… vous voyez… il ne va pas plus mal…

COLLADAN
Oui, mais la vache !

CHAMPBOURCY, lisant.
"Nous labourons à mort pour faire les mars, il pleut… mais, comme dit le proverbe : Pluie en février / C’est du fumier."

COLLADAN
Ah ! c’est bien vrai ! pluie en fumier, c’est du février. (Se reprenant.) C’est-à-dire…

CORDENBOIS
Champbourcy ! dépêchons !… nous attendons…

CHAMPBOURCY
C’est la fin. (Lisant) "Je suis avec respect votre fils respectueux qui vous prie de lui envoyer son mois tout de suite."

TOUS
Enfin !

LÉONIDA
Voyons ! y sommes-nous maintenant ?

BLANCHE
Papa, il est neuf heures et demie.

CORDENBOIS, revient prendre sa place.
Le dernier tour !

CHAMPBOURCY
Oui, le tour des décavés et vivement ! (À Colladan.) Parlez !

LÉONIDA
Je passe !

COLLADAN
Je passe.

CORDENBOIS
Je vois… cinq sous…

CHAMPBOURCY
Tenu. Six sous.

CORDENBOIS
Sept !

COLLADAN
Oh ! il va y avoir du massacre !

CHAMPBOURCY
Huit !

CORDENBOIS
Neuf !

CHAMPBOURCY
Mon tout ! quinze sous !

CORDENBOIS
Je tiens !

TOUS
Oh !

Blanche, Félix et Baucantin s’approchent vivement de la table.

BAUCANTIN
Je veux voir ce coup-là !

FÉLIX
C’est le plus beau coup de l’année.

CHAMPBOURCY, abattant son jeu.
Brelan d’as !

CORDENBOIS, abattant le sien.
Brelan de huit… carré !

TOUS
Oh !

CHAMPBOURCY
Perdu ! (Se levant avec colère.) C’est fait pour moi. Je ne veux plus toucher aux cartes. Sans compter que j’ai une dent qui me fait mal !

BLANCHE, qui a été chercher la tirelire.
Arrosez !… deux brelans dont un carré. C’est trois sous !

Tout le monde s’est levé.

COLLADAN, à part, fouillant à sa poche.
Que d’argent, mon Dieu ! (Donnant de l’argent à Blanche.) Voilà.

BLANCHE, examinant.
Tiens ! un sou étranger… Non… c’est un bouton…

COLLADAN, la faisant taire.
Chut !… c’est une erreur… En voici un autre.

LÉONIDA, qui a posé les cartes et les jetons dans une boîte.
J’emporte la boîte.

CHAMPBOURCY
Et surtout brûle les cartes ! Je ne veux plus jouer avec ces cartes-là.

COLLADAN
Elles sont encore bonnes… elles ne poissent pas !

LÉONIDA, à part, tirant la lettre de sa poche.
Oh ! cette lettre… me brûle les mains… J’ai hâte de la lire !

Elle entre à droite.

SCÈNE II

Champbourcy, Colladan, Cordenbois, Félix, Blanche, Baucantin, moins Léonida.

CHAMPBOURCY
Maintenant, messieurs… nous allons procéder au dépouillement de la cagnotte.

CORDENBOIS
J’attendais ce jour avec impatience.

CHAMPBOURCY
Blanche, donne-moi ta corbeille à ouvrage.

BLANCHE, la vidant sur le guéridon et l’apportant en y mettant un petit marteau.
Voilà, papa…

CHAMPBOURCY
Maintenant, va nous chercher les trois autres tirelires.

FÉLIX, à Blanche.
C’est trop lourd ! je vais vous aider.

Il entre à droite avec Blanche.

CHAMPBOURCY, prenant le marteau.
Je ne connais qu’un moyen d’ouvrir la tirelire… C’est de la casser…

CORDENBOIS
Cassons !…

COLLADAN
C’est bête ! mais je suis ému…

CHAMPBOURCY, prend le marteau et s’arrête.
Pristi ! que ma dent me fait mal !

Il dépose la corbeille et le marteau sur la table de jeu.

COLLADAN
Voulez-vous que je vous indique un remède ? Vous prenez une taupe vivante… une jeune taupe de quatre à cinq mois.

Tous trois ont quitté la table et prennent la scène.

CHAMPBOURCY
Mais comment voulez-vous que je reconnaisse ça ?

COLLADAN
Ah ! ça vous regarde !

CORDENBOIS
Prenez donc tout simplement ce soir, en vous couchant… une gorgée de lait que vous garderez toute la nuit dans la bouche, sans l’avaler.

CHAMPBOURCY
Mais si je m’endors ?

CORDENBOIS
Ca ne fait rien… dormez… seulement n’avalez pas.

BAUCANTIN, debout, à la cheminée.
Pourquoi ne consultez-vous pas un médecin ?

CHAMPBOURCY
Mais il n’y en a pas à La Ferté-sous-Jouarre… C’est le maréchal qui opère…

COLLADAN
Il en est passé un il y a deux ans… avec un petit âne… Il vous nouait votre dent avec une ficelle qu’il attachait à la croupe de son âne… Il tirait un coup de pistolet… paf !… l’âne partait et vous étiez soulagé.

CORDENBOIS
Un empirique !

COLLADAN
Il paraît qu’il avait la pratique de plusieurs grands personnages.

Ils se rapprochent tous trois de la table de jeu. Baucantin se tient un peu à l’écart.

CHAMPBOURCY, reprenant la tirelire et le marteau.
Je casse… une ! deux ! trois !

Il brise la tirelire.

COLLADAN
Oh ! que de sous !

CHAMPBOURCY
Que tout le monde s’y mette… Baucantin !

BAUCANTIN, se rapprochant.
Voilà !

Ils entourent la table et se mettent à compter.

CHAMPBOURCY
Rangeons-les par piles de vingt sous.

CORDENBOIS, comptant.
Quatre, cinq.

COLLADAN
Six, sept, huit.

CHAMPBOURCY
Neuf, dix… mais non ! trois, quatre… vous m’embrouillez, père Colladan.

COLLADAN
Je ne vous parle pas.

CHAMPBOURCY
Vous ne me parlez pas ; mais vous me dites : "Sept, huit", ça me fait dire : "Neuf, dix…" Je ne sais plus où j’en suis.

BAUCANTIN
Moi non plus !

CORDENBOIS
Recommençons. (Comptant.) Quatre, cinq.

COLLADAN
Six, sept, huit.

CHAMPBOURCY
Neuf… dix… Nous nous embrouillerons toujours. Comptons chacun de notre côté… (Apercevant Blanche et Félix venant de droite avec les tirelires.) Tenez, père Colladan, voilà votre tirelire… Entrez dans ma chambre.

CORDENBOIS, prenant une des tirelires… et Baucantin l’autre.
M. Baucantin et moi, nous passons dans votre cabinet.

BAUCANTIN
Et nous venons ensuite réunir nos comptes.

Ils sortent en chantant :

Chœur
Air de M. Robillard
Puisque déjà l’heure s’avance
Ne perdons pas un seul moment !
Il faut aller dans le silence
Procéder au dépouillement.

Colladan entre à gauche, et Cordenbois et Baucantin sortent par la droite avec la tirelire.

SCÈNE III

Champbourcy, Blanche, Félix.

CHAMPBOURCY, assis, et comptant sur la table à jeu.
Deux… quatre… six…

BLANCHE, à Félix.
Papa est seul… profitez-en pour faire votre demande.

FÉLIX
Comment ! ce soir ?

BLANCHE
Voilà trois jours que vous hésitez…

FÉLIX
C’est que, depuis trois jours, il a ses élancements.

BLANCHE
Aujourd’hui il va très bien.

CHAMPBOURCY, joyeux.
Déjà quatre francs !…

BLANCHE
Tenez… il rit… il est disposé… Allons ! du courage !… Je vais retrouver ma tante.

Elle sort par le fond.

SCÈNE IV

Champbourcy, Félix.

FÉLIX, à part.
Je tremble comme un enfant… Est-ce ridicule ! (Haut.) Monsieur Champbourcy…

CHAMPBOURCY, comptant sans l’écouter.
Douze, treize.

FÉLIX
L’émotion de ma voix et le trouble que j’éprouve…

CHAMPBOURCY
Allons ! bon !… vous me parlez… Je ne sais plus où j’en suis…

FÉLIX
Douze, treize.

CHAMPBOURCY
C’est ça… Quatorze, quinze.

FÉLIX
Doivent vous dire assez…

CHAMPBOURCY
Aidez-moi un peu… ça ira plus vite…

FÉLIX, passant à la table, face à Champbourcy.
Volontiers.

CHAMPBOURCY
Par piles de vingt. (Comptant.) Dix-sept, dix-huit.

FÉLIX
Monsieur Champbourcy… depuis quinze mois que j’ai le bonheur de connaître mademoiselle Blanche…

CHAMPBOURCY
Comptez donc…

FÉLIX, prenant des sous et comptant.
Trois, quatre, cinq… Je n’ai pu rester insensible…

CHAMPBOURCY
Un deux…

FÉLIX
Six, sept… Aux charmes de sa personne…

CHAMPBOURCY
Trois, quatre.

FÉLIX
C’est ce qui fait… huit, neuf… que, aujourd’hui… dix, onze…

CHAMPBOURCY
Sept, huit.

FÉLIX
J’ai l’honneur de vous demander… douze, treize, quatorze… la main de mademoiselle votre fille.

CHAMPBOURCY
Tiens, un bouton !… Déjà deux que je trouve.

FÉLIX, à part.
Il ne m’a pas entendu… (Haut.) J’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille…

CHAMPBOURCY
Attendez… Dix-huit, dix-neuf et vingt… une pile… Ça fait sept… sept francs ! (Recommençant à compter.) Mon cher monsieur Renaudier… trois, quatre… j’apprécie comme il mérite l’honneur que vous voulez bien me faire.

FÉLIX
Ah ! monsieur !

CHAMPBOURCY
Où en étais-je ?

FÉLIX
Trois, quatre…

CHAMPBOURCY
Cinq, six… votre demande m’honore… sept ; huit, neuf… je m’engage à la prendre en sérieuse considération… Encore un bouton ! Qui diable a flanqué tout cela ?

FÉLIX
Ce n’est pas moi, je vous prie de le croire.

CHAMPBOURCY
Le mariage, jeune homme… c’est un bouton de paletot… s’il a ses douceurs et ses joies… il a aussi ses devoirs et ses charges…

FÉLIX
Je le sais… et croyez que toute ma vie…

CHAMPBOURCY, désignant les piles de sous.
Voyons… qu’est-ce que nous avons ?

FÉLIX, s’asseyant.
J’ai d’abord mon étude…

CHAMPBOURCY
Cinq ici et trois là, ça fait…

FÉLIX
Quarante-cinq mille…

CHAMPBOURCY
Comment… quarante-cinq mille ?

FÉLIX
Je l’ai payée ça…

CHAMPBOURCY
Mon ami, vous me troublez… Je vous parle sous… et vous me répondez dot… ça ne peut pas aller… (Remettant tous les sous dans la corbeille.) Je vais compter tout ça dans la salle à manger…

Il se lève.

FÉLIX
Mais, du moins, puis-je espérer ?…

CHAMPBOURCY, emportant la corbeille et se dirigeant à droite.
Sans doute… si ma fille vous aime… Mais qui est-ce qui a fourré tous ces boutons là-dedans ?

Il entre à droite.

SCÈNE V

Félix, Léonida.

FÉLIX, ravi.
Oh ! oui, elle m’aime !… elle ne me l’a pas dit… mais je ne lui ai pas demandé… (Apercevant Léonida qui entre par le fond.) Oh ! la tante. (Saluant.) Mademoiselle…

LÉONIDA, se promenant avec agitation.
Je ne m’étais pas trompée… c’est lui qui m’écrit…

FÉLIX, la suivant.
Je viens de causer avec Monsieur votre frère…

LÉONIDA, marchant toujours sans le voir.
À la première ligne… j’ai failli m’évanouir…

FÉLIX, à part.
Elle ne m’écoute pas… Allons tout raconter à mademoiselle Blanche… elle m’écoutera, elle !

Il sort par le fond.

LÉONIDA, seule.
Cet homme devient pressant… Il m’invite à me trouver à Paris… demain soir à huit heures… Dois-je aller à ce rendez-vous ? il y va de mon bonheur, peut-être… D’un autre côté, une pareille démarche… Oh ! ma mère, inspire-moi ! (Changeant de ton.) Tant pis ! j’irai !… mais comment faire ? comment préparer ce départ sans exciter les soupçons ? et, d’ailleurs, je ne puis partir seule… Comment décider mon frère à m’accompagner ? Il faudrait lui avouer… (Avec force.) Oh ! jamais !… jamais !… (Voyant entrer Blanche.) Ma nièce !… Soyons calme !…

SCÈNE VI

Léonida, Blanche.

BLANCHE, entrant.
Ah ! ma tante ! si tu savais comme je suis contente !

LÉONIDA
En effet…

BLANCHE
M. Félix vient de demander ma main à papa… et papa lui a dit d’espérer…

LÉONIDA
Comment ! tu aimes M. Félix ?

BLANCHE
Je crois que oui !…

LÉONIDA
Ah ! c’est singulier…

BLANCHE
Pourquoi donc ?

LÉONIDA
Blond et notaire ! c’est bien fadasse !

BLANCHE, étonnée.
Comment ?

LÉONIDA
Après ça, tu es blonde aussi… vous mènerez tous les deux une vie calme et sans orages… comme deux moutons qui paissent dans la même prairie.

BLANCHE, piquée.
Deux moutons ! M. Félix est un jeune homme charmant ! très spirituel ! il vient d’avoir une idée délicieuse…

LÉONIDA
Lui ?

BLANCHE
C’est d’employer l’argent de la cagnotte à donner un bal.

LÉONIDA
Un bal ? (À part.) Une idée blonde !

BLANCHE
Demain… mardi gras.

LÉONIDA
Demain ?… (À part.) C’est impossible !… mon rendez-vous !

BLANCHE
Qu’est-ce que vous dites de cela ?

LÉONIDA
Certainement… (À part.) Si je pouvais… (Haut.) Oui… l’idée d’un bal… c’est une idée gracieuse… J’en avais eu une autre… plus utile, peut-être… mais moins fraîche… moins sautillante…

BLANCHE
Laquelle, ma tante ?

LÉONIDA
C’était de faire un voyage à Paris… Au moment de se marier, cela peut servir…

BLANCHE
Vraiment ?…

LÉONIDA
On regarde les boutiques, on visite les magasins au bras de son prétendu… on dit : "Ah ! le beau cachemire !… ah ! le joli bracelet !… Dieu ! les belles dentelles ! " Et on choisit tout doucement sa corbeille, sans en avoir l’air.

BLANCHE
Mais c’est que c’est vrai.

LÉONIDA
Après ça, vous préférez un bal…

BLANCHE
Pas du tout ! J’aime bien mieux un voyage à Paris… je veux aller à Paris…

LÉONIDA
Tu veux… tu veux… cela dépend de ton père…

BLANCHE
Oh ! je le déciderai bien à partir !…

LÉONIDA
Demain !

BLANCHE
Le voici !… Laissez-moi faire !

SCÈNE VII

Les mêmes, Champbourcy.

CHAMPBOURCY, entrant à droite avec sa corbeille de sous et un papier à la main.
Voilà qui est compté… ça m’a fait monter le sang à la tête…

BLANCHE
Comme tu es rouge !

CHAMPBOURCY
C’est mon mal de dent… ça m’élance. Dzing ! dzing !

BLANCHE
Oh ! pauvre petit père… ta joue est enflée…

LÉONIDA
Je ne vois pas…

BLANCHE
Oh ! si, très enflée… À ta place, je sais bien ce que je ferais…

CHAMPBOURCY
Tu prendrais une jeune taupe vivante… mais c’est l’âge qui m’embarrasse…

BLANCHE
Non… mais j’irais à Paris… consulter un dentiste…

LÉONIDA
Oui… dès demain !… (À part.). Elle est très forte pour une blonde.

CHAMPBOURCY
Allons donc ! quelle plaisanterie !… un pareil voyage pour un mal de dent !

BLANCHE
Oh ! deux petites heures en chemin de fer.

CHAMPBOURCY
Enfin !… c’est une dépense…

BLANCHE
Il y aurait peut-être un moyen de faire ce voyage sans qu’il t’en coutât rien.

CHAMPBOURCY
Lequel ?

BLANCHE
Dame ! je ne sais pas, moi… en cherchant… (Montrant la corbeille.) En voilà de l’argent.

CHAMPBOURCY, poussant un cri.
Ah ! mes enfants !… j’ai une idée !… si nous allions manger la cagnotte à Paris ?

Il pose la corbeille sur la table de jeu et reprend sa place.

LÉONIDA
C’est un trait de génie !… mais où vas-tu chercher tout cela ?

CHAMPBOURCY, se frappant le front.
Là… Je suis organisé ! voilà tout !…

BLANCHE
De cette façon, tu vois ton dentiste, nous parcourons les magasins…

LÉONIDA
Je vais à mon rend…

CHAMPBOURCY
Quoi ?

LÉONIDA, se reprenant.
Nous visitons les monuments…

CHAMPBOURCY
Le Panthéon, la tour Saint-Jacques, Véfour, Véry…

BLANCHE
Mais si les autres ne veulent pas ?…

CHAMPBOURCY
Nous les y amènerons adroitement. (Bruit de voix au-dehors.) Les voici… Je m’en charge…

SCÈNE VIII

Les mêmes, Colladan, Cordenbois, Baucantin ; puis Félix.

Ils entrent portant chacun un papier à la main.

BAUCANTIN, gravement.
Voici, messieurs, en ce qui me concerne, le résultat du dépouillement de la tirelire qui m’avait été confiée… son contenu total était de deux mille six cent vingt et un sous qui, convertis en francs et centimes, donnent cent trente et un francs et cinq centimes… je dois ajouter, pour être complètement exact, que j’ai trouvé quelques boutons mêlés à la monnaie…

CORDENBOIS
Tiens ! moi aussi !

CHAMPBOURCY
Moi aussi !

BLANCHE, regardant Colladan.
Des boutons…

COLLADAN, vivement.
C’est quelqu’un qui s’aura trompé !

CORDENBOIS
(En annonçant leur résultat, ils remettent leurs papiers à Baucantin).
Moi, messieurs, j’ai eu pour résultat cent vingt-huit francs et quatre boutons !

CHAMPBOURCY
Moi, cent cinq francs cinq centimes… et neuf boutons…

COLLADAN
Moi, cent vingt-sept francs, trois sous… et cinq centimes…

CHAMPBOURCY
Et pas de boutons ?

COLLADAN
Pas de boutons…

Il remonte.

CHAMPBOURCY, à part, avec méfiance.
C’est bien drôle !

CORDENBOIS, regardant Colladan, à part.
Ça n’est pas clair.

BAUCANTIN, qui a pris les quatre papiers.
Ce qui, en additionnant les résultats des quatre dépouillements partiels, donne comme total général…

TOUS
Combien ?

BAUCANTIN
Quatre cent quatre-vingt-onze francs… vingt centimes…

TOUS
Ah !…

BAUCANTIN
Plus dix-huit boutons…

CHAMPBOURCY
C’est une jolie cagnotte !

CORDENBOIS
Magnifique !

COLLADAN
Je la croyais plus grasse.

CORDENBOIS
Dame ! sans les boutons…

CHAMPBOURCY
Maintenant, messieurs, le moment est arrivé où nous devons ; après une mûre délibération, fixer l’emploi de la cagnotte.

TOUS
Oui ! oui !

Champbourcy prend le guéridon et le met au milieu du théâtre, Baucantin a pris la lampe et l’a posée sur la cheminée.

FÉLIX, paraissant au fond.
Vous êtes en affaires ?

CHAMPBOURCY, s’asseyant.
Entrez ! vous avez voix au chapitre… Asseyons-nous… la séance est ouverte… (Tous s’assoient.) Je n’ai pas besoin de vous recommander le calme… la modération… souvenons-nous que la divergence des opinions n’exclut pas l’estime que l’on se doit entre gens… qui s’estiment. (S’asseyant, à part.) Ma dent me fait mal !

FÉLIX, à part.
Il est solennel, papa beau-père !

Il s’assied.

CHAMPBOURCY
Qui est-ce qui demande la parole ?

CORDENBOIS ET COLLADAN, se levant ensemble.
Moi !

CHAMPBOURCY, bas à Baucantin.
Je crois que nous allons avoir une jolie séance. (Haut.) Pardon… qui est-ce qui l’a demandée le premier ?

CORDENBOIS ET COLLADAN
Moi !

CHAMPBOURCY
Diable ! voilà une difficulté qui se présente…

BAUCANTIN, à Champbourcy.
Ordinairement, dans les assemblées délibérantes, le plus jeune cède le pas au plus âgé…

CHAMPBOURCY
Très bien !… Monsieur Cordenbois, vous avez la parole…

CORDENBOIS
Permettez… M. Colladan est plus âgé que moi.

COLLADAN
Moi ? Ah ! ben ! je suis votre cadet… vous êtes mon ancien… et de pas mal de pains de quatre livres encore !

CORDENBOIS
C’est faux ! je ne parlerai pas le premier.

Il s’assoit.

COLLADAN
Moi non plus !

Il s’assoit.

CHAMPBOURCY
Sapristi ! moi qui comptais sur une discussion brillante… Voyons, messieurs, pas d’entêtement !

CORDENBOIS, se levant.
Allons ! je veux bien parler… non, parce que je suis le plus âgé… mais parce que je suis le plus raisonnable…

BAUCANTIN
Très bien !

CORDENBOIS
Messieurs, je serai court…

CHAMPBOURCY, avec grâce.
Nous le regretterons…

CORDENBOIS, saluant.
Ah !… Messieurs, nous nous trouvons à la tête d’une somme considérable, inespérée !… On attend de nous quelque chose de grand, qui frappe les masses… Je propose d’écrire à M. Chevet et de lui demander de nous envoyer une dinde truffée.

TOUS, murmurant.
Ah ! ah !

CHAMPBOURCY, agitant une sonnette placée sur le guéridon.
Silence, messieurs… vous répondrez… Toutes les opinions… même les plus saugrenues…

CORDENBOIS
Hein ?

CHAMPBOURCY
Ont le droit de se faire jour.

LÉONIDA
Moi, je m’oppose aux truffes… je n’en mange pas.

BLANCHE
Moi, non plus.

CHAMPBOURCY
J’ajouterai qu’elles me font mal !

COLLADAN
Je leur-z-y préfère les z’haricots…

CORDENBOIS
Permettez… Je persiste dans mon conclusum.

CHAMPBOURCY
Monsieur Colladan, vous avez la parole.

COLLADAN, se levant.
Hum !… hum !… Messieurs et mesdames… il fait très beau… le pavé est bon pour les chevaux… je propose que nous allions tous demain à la foire de Crépy.

TOUS, murmurant.
Oh ! oh !

LÉONIDA
Voilà autre chose !

CORDENBOIS
C’est idiot !

CHAMPBOURCY, agitant sa sonnette.
Messieurs… messieurs… vous répondez…

CORDENBOIS
J’ai répondu.

COLLADAN
Quoi !… on voit des baraques… des serpents… des magiciens… et la femme qui pèse trois cents… on peut toucher… c’est amusant, ça.

FÉLIX, se levant.
Pardon… j’ai une autre proposition à faire…

BLANCHE, bas et vivement à Félix.
Ne parlez pas du bal… c’est changé…

FÉLIX
Ah ! c’est… ?

CHAMPBOURCY
Monsieur Renaudier, vous avez la parole…

FÉLIX
Moi ?… C’est que… j’y renonce…

Il se rassoit.

BAUCANTIN, se levant.
Quoique étranger à la cagnotte, permettez-moi de faire une proposition qui ralliera, je l’espère, toutes les opinions…

CHAMPBOURCY
Parlez, monsieur Baucantin.

BAUCANTIN
Le vertu, messieurs, est la première qualité de la femme, il faut l’encourager… Je propose donc de doter la jeune fille la plus vertueuse de La Ferté-sous-Jouarre.

TOUS, murmurant.
Oh ! oh !

CORDENBOIS
Une rosière… j’aime mieux une dinde.

COLLADAN
Et moi la foire de Crépy.

CHAMPBOURCY, se levant.
Messieurs !

TOUS
Silence !… Ecoutez !

CHAMPBOURCY
La réunion se tenant chez moi… j’ai dû parler le dernier… mon tour est venu… je réclame toute votre bienveillance…

TOUS
Très bien ! très bien !

COLLADAN, à part.
Il a un fameux fil !

CHAMPBOURCY
Messieurs, Paris est la capitale du monde… (À part, portant la main à sa joue.) Cristi ! ça m’élance ! (Haut.) C’est là qu’est le remède… (se reprenant) le rendez-vous des arts, de l’industrie et des plaisirs… Je propose donc hardiment d’aller passer une journée à Paris.

LÉONIDA ET BLANCHE
Bravo !

COLLADAN
Permettez… je connais Paris… oui, oui… j’y suis passé il y a quarante et un ans en allant à Poissy…

CORDENBOIS
Un voyage ! ça ne se mange pas ! On a dit qu’on mangerait la cagnotte… et il me semble qu’une dinde…

CHAMPBOURCY
Mais vous ne pouvez pas m’obliger à manger des truffes qui m’incommodent !

CORDENBOIS, saluant.
Vous ne pouvez pas m’obliger à aller à Paris !

CHAMPBOURCY
Cependant, si la majorité le décide ?

CORDENBOIS
Ah ! si la majorité…

FÉLIX
Eh bien !… allons aux voix !

TOUS
Aux voix ! aux voix !

Tous se lèvent, excepté Blanche et Léonida.

BAUCANTIN, mettant le guéridon à sa place.
Je m’offre comme président du bureau.

CHAMPBOURCY
Accepté !… Recueillez les votes.

Il lui donne un chapeau. Chacun fait son bulletin et le met dans le chapeau.

BLANCHE
Moi, je ne vote pas.

LÉONIDA, à Félix.
Ecrivez Paris.

FÉLIX, se mettant au bout de la table.
Très bien !

BAUCANTIN
Personne ne réclame ? Le scrutin est clos.

CHAMPBOURCY
Dépouillez…

FÉLIX
Moi, j’écris…

BAUCANTIN, tirant les bulletins du chapeau et les lisant d’une voix solennelle.
Une dinde truffée…

CORDENBOIS
Bravo !…

BAUCANTIN
Silence ! (Lisant.) Paris… (À Félix.) Vous y êtes ? (Prenant un autre bulletin.) Paris… Foire de Crépy.

COLLADAN
Très bien !

BAUCANTIN
Dernier bulletin… (Il secoue le chapeau. Lisant.) Paris.

TOUS
Ah !

BAUCANTIN
Silence ! (Lisant gravement le papier que lui présente Félix.) Résultat du dépouillement… Nombre des votants, cinq. Majorité absolue, trois.

COLLADAN, à part.
Comme il dépouille bien.

BAUCANTIN, lisant.
Trois Paris… une dinde et une foire… En conséquence, Paris ayant réuni la majorité des suffrages, il est décidé qu’on ira à Paris.

LÉONIDA, FÉLIX, CHAMPBOURCY ET BLANCHE
Bravo ! bravo !

CORDENBOIS
Après ça, on n’y mange pas mal…

COLLADAN
Nous irons voir la halle et les abattoirs… J’ons un cousin qu’abat !…

CHAMPBOURCY
D’ailleurs, comme il est probable que nous ne dépenseront pas quatre cent quatre-vingt-onze francs vingt centimes en un jour, chacun aura le droit de faire une petite emplette avec l’argent de la cagnotte…

COLLADAN
Tiens ! j’ai besoin d’une pioche !… Je me payerai une pioche !

CORDENBOIS
Moi, je caresse un projet.

CHAMPBOURCY
Quoi ?…

CORDENBOIS
Rien… une idée folle… mais je veux en essayer ; (À part.) Le bonheur est peut-être là !

LÉONIDA, à part.
Je serai demain à mon rendez-vous !

BLANCHE
Papa… la lampe s’éteint.

CHAMPBOURCY
C’est la mèche ! (À Cordenbois.) Prenez le globe !

CORDENBOIS
Non ! je vais me coucher…

TOUS, remontant, excepté Blanche et Félix.
Allons nous coucher…

CHAMPBOURCY
Nous partons demain par le premier train, à cinq heures vingt-cinq… il faudra vous lever de bonne heure, monsieur le notaire…

BLANCHE, riant, à Félix.
Qui est-ce qui vous réveillera ?

FÉLIX, bas.
L’amour ! (À part.) Et mon portier.

TOUS
À demain ! à demain !

Sur l’ensemble, Champbourcy prend la lampe posée sur la table de jeu, Léonida celle qui est sur la cheminée, ils accompagnent Félix, Colladan, Cordenbois, et Baucantin jusqu’à la porte du fond.

Ensemble
Air de M. Robillard
Quelle existence fortunée,
D’un prince, nous allons demain
Pouvoir, pendant une journée
À Paris, mener tous le train.


Le théâtre représente une salle de restaurant, très brillamment meublée. Portes au fond, à droite et à gauche, et portes latérales, deuxième plan à droite et à gauche (le fond représente la montre bien garnie d’un restaurant). Tables, chaises.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

Benjamin range.

BENJAMIN, rangeant
Huit heures… je suis en avance… les déjeuners ne commencent pas avant onze heures.

Sylvain entre timidement par le fond de droite et regarde les peintures.

SYLVAIN
Oh ! non !… c’est trop beau ici.

BENJAMIN
Que désire Monsieur ?

SYLVAIN
Un renseignement… Il faut vous dire qu’hier, au Casino, j’ai fait une connaissance… elle s’appelle Miranda… la Sensitive.

BENJAMIN
Je connais !

SYLVAIN
Ah !… Elle m’a donné rendez-vous ici pour déjeuner…

BENJAMIN
À huit heures du matin ?

SYLVAIN
Non… à dix heures et demie… Mais je voudrais savoir auparavant si l’on peut déjeuner, à deux, dans un cabinet particulier, pour dix-sept francs… je n’ai que cela… Si c’était plus… je la lâcherais.

BENJAMIN
Dame ! ça dépend de ce que vous prendrez…

SYLVAIN
Ah ! voilà !… vous avez l’air d’un bon garçon… indiquez-moi donc des petits plats pas chers…

BENJAMIN, à part
Il est drôle, ce monsieur. Haut Nous avons le bœuf en vinaigrette.

SYLVAIN
Excellent !

BENJAMIN
Le bifteck… les omelettes…

SYLVAIN
Il me faudrait un petit plat sucré… quelque chose de doux… dans des prix doux.

BENJAMIN
Voulez-vous des pruneaux ?…

SYLVAIN
Oh !… farceur !

BENJAMIN
Tenez… il reste d’hier une tarte aux fraises.

SYLVAIN
Elle n’est pas entamée, votre tarte ?…

BENJAMIN
Oh ! non !

SYLVAIN
Très bien !… je la retiens ! Tirant son porte-cigares Voulez-vous un cigare ?

BENJAMIN
Volontiers ! Il en prend un et l’examine Ah ! ce sont des cigares d’un sou… merci !
Il le remet.

SYLVAIN, s’asseyant à la table de gauche, premier plan, et voulant allumer son cigare
Vous aimez mieux les bons, vous ?

BENJAMIN, allant ranger la table de droite
Je ne fume que des londrès…

SYLVAIN
J’en fumerais bien aussi… mais c’est papa…

BENJAMIN
Ah ! vous avez un père ?

SYLVAIN
Le meilleur des hommes !… mais une espèce de paysan borné, qui laboure à La Ferté-sous-Jouarre… N’a-t-il pas eu l’idée de faire de moi un fermier !

BENJAMIN
C’est une noble profession.

SYLVAIN
Noble, mais salissante !… moi, je voulais être photographe… on voit des femmes, papa n’a pas voulu… il m’a envoyé à l’école de Grignon.

BENJAMIN
Pour apprendre l’agriculture ?

SYLVAIN
Oui, dans l’agriculture, moi, je ne comprends que la carotte… Il se lève Une fois arrivé là-bas, on m’a installé avec les vaches, on m’a fait charrier du fumier… un tas de choses malpropres… alors, au bout de trois jours… j’ai lâché… sans rien dire à papa.

BENJAMIN
Mais s’il apprenait…

SYLVAIN
Oh ! je ne suis pas bête ! je lui écris tous les mois… je vais à Grignon mettre ma lettre à la poste… et chercher les cent francs qu’il m’envoie pour ma pension…

BENJAMIN
Cent francs !… c’est sec !

SYLVAIN
Les premiers jours du mois, ça va encore… mais, à partir du 5… je suis gêné… Aussi, je voudrais faire quelque chose… si je trouvais un petit commerce… Tiens ! une idée ! qu’est-ce que vous gagnez, vous ?

BENJAMIN
Ça dépend des pourboires… trois cents francs par mois environ…

SYLVAIN
Mazette !… je ne rougirais pas d’être garçon de café, moi !

BENJAMIN, froissé
Mais il n’y a pas de quoi rougir !

SYLVAIN
D’abord, on est toujours frisé… et puis on voit des femmes !

BENJAMIN
Oui, mais c’est bien excitant.

SYLVAIN
Ça m’est égal… Dites donc, mon petit… comment vous appelez-vous ?

BENJAMIN
Benjamin.

SYLVAIN
Eh bien, si tu entendais parler qu’on ait besoin d’un jeune homme… pense à moi !…

BENJAMIN, à part
Il me tutoie !… Haut Sois tranquille !

SYLVAIN, remontant
Comme ça, je peux marcher avec mes dix-sept francs ?…

BENJAMIN
Parfaitement.

SYLVAIN
Alors retiens-moi un cabinet…

BENJAMIN, lui indiquant la gauche
Le petit 4… sur le boulevard…

SYLVAIN
Et si je n’étais pas arrivé quand Miranda viendra… tu la ferais monter par l’escalier réservé.

BENJAMIN
Très bien… ne t’en occupe pas.

SYLVAIN
Tu viendras prendre le café avec nous. Lui donnant une poignée de main Adieu !
Il sort, par le fond, à droite.

BENJAMIN
Adieu.

SCÈNE II

Benjamin, seul, puis un deuxième garçon.

BENJAMIN, seul
À la bonne heure ! voilà un fils de famille qui n’est pas fier… et si je peux lui trouver une place… Bruit confus au-dehors, on entend crier : "Arrêtez, arrêtez ! " Qu’est-ce qu’il y a donc sur le boulevard ?

Le deuxième garçon entre par le fond.

LE DEUXIÈME GARÇON
C’est un filou qui se sauve !

BENJAMIN
Un filou ?

LE DEUXIÈME GARÇON
Il paraît qu’il a fourré la main dans la poche d’un monsieur qui regardait les gravures… le monsieur a crié… et le voleur a pris ses jambes à son cou.
Il entre à gauche.

BENJAMIN
Tiens ! une société.

SCÈNE III

Benjamin, Champbourcy, Colladan, Cordenbois, Léonida, Blanche, avec des sacs de nuit et des petits cartons.

COLLADAN
Eh bien, je ne suis pas fâché d’avoir vu ça… je n’avais jamais vu de voleur… ça ressemble à tout le monde.

LÉONIDA
Mais courait-il ! courait-il !

CHAMPBOURCY
Il a passé tout près de moi… en étendant la main, j’aurais pu l’arrêter.

CORDENBOIS
Il fallait le faire…

CHAMPBOURCY
Moi ? ça ne me regarde pas !… nous ne sommes pas venus à Paris pour ça… sans compter qu’on peut recevoir un mauvais coup. Apercevant Benjamin Ah ! garçon !…

BENJAMIN
Monsieur !

CHAMPBOURCY
Peut-on déjeuner ?

BENJAMIN
Quand ça ?

COLLADAN
Eh bien, tout de suite ! je meurs de faim…

BENJAMIN
Certainement, monsieur… si vous désirez un cabinet ?

Tous, choqués et remontant.

TOUS
Hein ?

LÉONIDA
Pour qui nous prenez-vous ?… Gardez vos cabinets pour vos lorettes !

CHAMPBOURCY
Très bien, ma sœur !

BENJAMIN
Ne vous fâchez pas… je vais chercher la carte du jour… À part Des gens qui ont faim avant midi… ça vient du Berry ou de la Champagne.
Il entre à droite. Champbourcy dépose son parapluie sur une table à gauche, tandis que les autres envahissent les autres tables avec leurs paquets ; celui de Colladan est enveloppé dans un mouchoir de couleur. Léonida pose ses paquets sur la première table, à droite.

CHAMPBOURCY
C’est ça !… installons-nous…

COLLADAN, montrant son paquet
Moi, j’ai emporté une paire de souliers.

CHAMPBOURCY
Nous ferons de ce restaurant notre quartier général… Si nous y sommes bien, nous y viendrons dîner.
Ils reviennent en scène.

CORDENBOIS
Du tout ! du tout ! je propose Véfour…

CHAMPBOURCY
C’est bien ! nous irons aux voix !

BLANCHE
Comprend-on M. Félix qui manque le chemin de fer ?…

COLLADAN
Je m’en doutais… parce que les notaires… ça n’est pas du matin.
Elle s’assied ainsi que Blanche.

CHAMPBOURCY
Déjà ! Nous n’avons encore rien vu…

CORDENBOIS
À qui la faute ? nous partons pour voir les monuments, et vous nous menez chez votre dentiste… Monsieur fait ses courses !

CHAMPBOURCY
Monsieur Cordenbois, vous êtes amer… Je ne vous souhaite pas de mal… mais, si le hasard voulait que vous vous cassassiez un bras… je m’estimerais fort heureux, moi, de vous conduire chez un médecin… je ne regretterais pas la course.

COLLADAN, à part
Bien tapé ! Haut Au moins vous a-t-il soulagé votre arracheux ?

CHAMPBOURCY
Oh ! tout de suite ! il m’a brûlé un petit nerf de la gencive… ça ne m’a pas soulagé… alors il m’a extirpé ma dent… ça m’a coûté dix francs !… je les ai pris sur la cagnotte…

CORDENBOIS
Dix francs !… C’est roide !

Benjamin rentre avec une carte encadrée.

BENJAMIN
Voici la carte du jour…

TOUS
Ah !

CHAMPBOURCY, prenant la carte
Donnez ! ça me regarde !
Benjamin remonte.

CORDENBOIS
Ça vous regarde… ça nous regarde tous…

CHAMPBOURCY
Oh ! si tout le monde veut gouverner… j’abdique…

BLANCHE
Papa !

LÉONIDA
Messieurs…

CHAMPBOURCY
Non !… C’est que M. Cordenbois a la prétention de nous régenter.

CORDENBOIS
Moi ?… je n’ai rien dit !

COLLADAN, à part
Ils sont toujours à s’asticoter. Haut Voyons… chacun dira son petit mot… Voilà !… il faut d’abord expliquer à Monsieur il indique Benjamin que nous sommes une société qui est venue à Paris pour se régaler.

CHAMPBOURCY
Sans faire des folies.

COLLADAN, au garçon
Monsieur, nous avons une cagnotte à manger… comme qui dirait de l’argent trouvé, vous comprenez.

BENJAMIN, à part et soupçonneux
De l’argent trouvé !… Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ?…

CORDENBOIS
Maintenant, vous voilà au fait…

CHAMPBOURCY
Conseillez-nous…

BENJAMIN
Si ces messieurs désirent des côtelettes à la royale.

CHAMPBOURCY
Oh ! non ! pas de mouton !

CORDENBOIS
Nous en mangeons tous les jours…

COLLADAN
Moi, j’en vends…

BENJAMIN
Alors nous avons des filets Chateaubriand.

CORDENBOIS
Oh ! pas de bœuf !

CHAMPBOURCY
Tenez, nous allons vous dire tout de suite notre affaire… nous ne voulons ni bœuf ni mouton, ni veau ni volaille.

COLLADAN
Ni pommes de terre, ni haricots, ni choux.

BENJAMIN
Diable !… Ces dames désirent-elles une tranche de melon ?

BLANCHE, vivement
Oh ! oui, du melon.

LÉONIDA
J’en raffole…

BENJAMIN, mouvement de sortie
Trois tranches ?

CHAMPBOURCY, vivement
Attendez ! À Colladan et à Cordenbois Voyons le prix… parce que, avec ces gaillards-là… Regardant la carte Une tranche de melon, un franc.

CORDENBOIS
Au mois de février ! c’est pour rien.

COLLADAN
C’est pour rien.

CHAMPBOURCY, au garçon
Trois tranches de melon.
Il passe la carte à Cordenbois.

BENJAMIN
Bien, monsieur… Après ?

CORDENBOIS, lisant sur la carte
Terrine de Nérac.

COLLADAN
Oui… oui… j’aime assez ça… je ne sais pas ce que c’est, mais j’aime assez ça !

CORDENBOIS
Il y a des truffes là dedans…

BENJAMIN
Oui… oui…

CHAMPBOURCY, à Cordenbois
Combien ?

CORDENBOIS
Deux francs…

CHAMPBOURCY
Ça n’est pas cher…

COLLADAN
Ça n’est pas cher…

CHAMPBOURCY, bas aux autres
J’ai eu bon nez de vous conduire ici… les prix sont très raisonnables. Haut au garçon Vous nous donnerez une terrine de Nérac.

BENJAMIN
Bien, monsieur… Et après ?

CHAMPBOURCY
Après ?… Il nous faudrait quelque chose d’extraordinaire… d’imprévu… de délicat…

COLLADAN
Oui… oui… pas de charcuterie !

CORDENBOIS, qui consulte la carte
Attendez !… je crois que j’ai trouvé. Lisant Tournedos à la plénipotentiaire.

TOUS
Ah !

CHAMPBOURCY
Qu’est-ce que c’est que cela ?

LÉONIDA
Qu’est-ce qu’il y a là dedans ?…

BENJAMIN
C’est un plat nouveau… ce sont des déchirures de chevreuil saisies dans la purée de caille et mariées avec un coulis d’anchois, d’olives, d’huîtres marinées, de laitues, de truffes.

COLLADAN
Mâtin ! que ça doit être bon !

CORDENBOIS
Je vote pour ça !

TOUS
Oui… oui…

CHAMPBOURCY, au garçon
Tournedos à la plénipotentiaire… soigné !

BENJAMIN
Bien, monsieur.

LÉONIDA
Je demanderai une petite chatterie pour les dames.

BLANCHE
Oh ! oui !

COLLADAN
Et un roquefort !

CHAMPBOURCY
Qu’avez-vous comme plat sucré ?

BENJAMIN
Je puis vous offrir un coup-de-vent à la Radetzki ou bien un froufrou à la Pompadour !…

CHAMPBOURCY, à Blanche
Qu’est-ce que tu préfères ?

BLANCHE
Dame !… je ne sais pas, papa.

CORDENBOIS
Le coup-de-vent doit être plus léger…
Tous se mettent à rire.

CHAMPBOURCY
Allons, donnez-nous un coup-de-vent pour cinq… un fort coup-de-vent.
Tous rient plus fort.

CORDENBOIS
Une tempête !…
Explosion de rires. Colladan donne des coups de poing à Benjamin.

BENJAMIN, à part, les regardant
Ce sont des acrobates !

CHAMPBOURCY, à Benjamin
En avez-vous pour longtemps ?

BENJAMIN
Tout de suite… une petite demi-heure.
Il sort.

COLLADAN
Une demi-heure !… Je propose, en attendant, de monter dans la colonne de la place Vendôme.

BLANCHE
Oh ! oui, papa !… montons dans la colonne.
Tous remontent, excepté Champbourcy et Léonida.

CHAMPBOURCY
Je veux bien… c’est à deux pas.

LÉONIDA, bas à Champbourcy
Reste !… j’ai une communication à te faire…

CHAMPBOURCY, étonné
Une communication ?

LÉONIDA, bas
Importante !

CORDENBOIS, un peu au fond
Je vous retrouverai ici, j’ai une petite emplette à faire dans le quartier…

CHAMPBOURCY, à Blanche qui est redescendue
Ta tante est un peu fatiguée, je reste avec elle… mais va avec M. Colladan.

BLANCHE
Oui, papa.

COLLADAN
Venez !… Je vous expliquerai la colonne…, elle a été rapportée d’Égypte… en un seul morceau.

Air du finale des Diables roses

ENSEMBLE
Allons visiter la colonne !
Allez visiter la colonne !
Dans votre ardeur à promener,
Dans notre ardeur à promener,
Faisons en sorte que personne
Faites en sorte que personne
Ne retarde le déjeuner.

Colladan sort en donnant le bras à Blanche. Cordenbois les suit par le fond, à gauche.

SCÈNE IV

Léonida, Champbourcy.

CHAMPBOURCY
Nous voilà seuls… Qu’est-ce qu’il y a ?

LÉONIDA, embarrassée
C’est que… je ne sais comment te dire…

CHAMPBOURCY
Tu as oublié quelque chose dans le wagon ? Que le bon Dieu te bénisse !

LÉONIDA
Non… je n’ai rien oublié… Avec émotion Théophile… tu es mon frère… mon seul ami… jure-moi que tu ne me donneras pas ta malédiction…

CHAMPBOURCY, étonné
Moi ?…

LÉONIDA
Jure-le-moi !

CHAMPBOURCY
Est-ce que je sais donner ça ?

LÉONIDA, avec effort
Théophile… j’ai commis une faute !

CHAMPBOURCY
Toi ?… Incrédule Allons donc !

LÉONIDA
Je suis coupable… bien coupable… j’aurais dû te demander ton autorisation…

CHAMPBOURCY, révolté
Mais je ne te l’aurais pas accordée !

LÉONIDA
La jeune personne… dont tu lis depuis quatre ans… l’annonce dans les journaux.

CHAMPBOURCY
Ah ! oui… qui consentirait à habiter une petite ville bien située… Eh bien ?…

LÉONIDA
Théophile ! Avec effort C’est moi !…

CHAMPBOURCY
Comment ! c’est là ta faute ?… et c’est à cela que tu dépensais ton argent ?… C’est bien fait… mais ça n’a pas mordu !…

LÉONIDA
Si… ça a mordu… Se reprenant Ça a réussi !

CHAMPBOURCY
Comment ! tu as trouvé ?…

LÉONIDA
Lis cette lettre… que j’ai reçue hier à La Ferté-sous-Jouarre.

CHAMPBOURCY, ouvrant la lettre
Signée X… Qu’est-ce que c’est que ça, X ?

LÉONIDA
C’est M. Cocarel… un intermédiaire obligeant…

CHAMPBOURCY
Ah !… le cornac !

LÉONIDA, blessée
Cornac !

CHAMPBOURCY, lisant
"Mademoiselle… venez vite !… j’ai votre affaire… un homme dans une haute position, brun, gai, bien portant ; l’entrevue aura lieu demain soir à huit heures."

LÉONIDA
C’est aujourd’hui !

CHAMPBOURCY, lisant
"Dans mes salons, rue Joubert, 55… Soyez exacte, et faites-vous accompagner d’un peu de famille…" Parlé Il faudrait lui écrire que nous sommes à Paris.

LÉONIDA
C’est fait… Hier au soir, comme je ne pouvais dormir, je lui ai fait passer une dépêche…

CHAMPBOURCY
Quarante sous !… tu vas bien, toi !

LÉONIDA
Théophile… puis-je compter sur ton bras pour m’accompagner ?

CHAMPBOURCY
Certainement… je ne suis pas fâché de voir ça… Nous irons tous !

LÉONIDA
Comment ! M. Cordenbois et M. Colladan ?

CHAMPBOURCY
Nous ne leur dirons pas le motif… Ça corsera la famille…

LÉONIDA, avec sentiment
Avant peu… il faudra nous séparer… Elle l’embrasse Oh ! dis-moi que tu ne m’en veux pas !

CHAMPBOURCY
Moi ? Lui prenant la main Au contraire, chère enfant !… et, s’il faut te le dire, ça me fait plaisir…

LÉONIDA
Comment ?

CHAMPBOURCY
Oui… parce que, depuis quelque temps… sans t’en apercevoir… tu deviens aigre, quinteuse, rageuse, insupportable…

LÉONIDA
Par exemple !…

CHAMPBOURCY
Du monde !… Nous reprendrons cette conversation…

SCÈNE V

Les mêmes, Sylvain.

SYLVAIN, entrant par le fond, à lui-même
Miranda doit être arrivée !… Tiens ! M. Champbourcy.

CHAMPBOURCY ET LÉONIDA
Sylvain !

SYLVAIN, saluant
Mademoiselle… monsieur…

CHAMPBOURCY
Ton père est ici !

SYLVAIN
Ah bah !

CHAMPBOURCY
Il est dans la colonne… mais il va venir déjeuner…

SYLVAIN
Dans ce restaurant ?

LÉONIDA
Attendez-le…

SYLVAIN, à part
Et Miranda, qui va arriver… Haut Ah ! il est dans la colonne, papa ?… Alors je vais le retrouver.
Il veut sortir.

CHAMPBOURCY
Justement, le voici !

SYLVAIN, à part
Pincé !

SCÈNE VI

Les mêmes, Colladan, Blanche ; puis Benjamin.

COLLADAN, entrant avec Blanche
Nous voilà… J’ai acheté une pioche. Il la montre C’était mon rêve !

BLANCHE, le quittant
Si vous croyez que c’est agréable de se promener sur le boulevard avec un monsieur qui porte une pioche !

SYLVAIN, se présentant
Papa…

COLLADAN
Mon fils !… Il l’embrasse Eh bien, comment va-t-elle ?

SYLVAIN
Qui ça ?

COLLADAN
La vache ?…

SYLVAIN
Vous êtes bien bon… Très mal.

LÉONIDA, à Champbourcy
Dis donc, si nous faisions la liste de nos commissions ?

CHAMPBOURCY
C’est une bonne idée… On nous en a fourré une botte…

COLLADAN
Mais comment n’es-tu pas à ton école de Grignon ?

SYLVAIN, embarrassé
Moi ? parce que… j’ai été chargé de conduire la bête à Alfort… pour une consultation qui a lieu à deux heures…

COLLADAN
Des médecins de bêtes !

SYLVAIN
Dites donc, papa, puisque je vous rencontre… si vous vouliez me donner mon mois, ça vous économiserait un port de lettre.

COLLADAN, fouillant à sa poche
C’est juste… Se ravisant Mais non !… tu es seul à Paris… tu pourrais faire des brioches !

SYLVAIN
Mais, papa…

COLLADAN
Je te donnerai ça ce soir… quand tu repartiras pour Grignon…

CHAMPBOURCY, assis à la table de droite
À propos ! ce soir, nous avons une invitation…

COLLADAN
Où çà ?

CHAMPBOURCY
Une soirée délicieuse… de la musique… des gâteaux… du punch… chez un de mes bons amis… un vieux camarade. Bas à Léonida Comment l’appelles-tu ?

LÉONIDA, bas
Cocarel…

CHAMPBOURCY, haut
Cocarel… entrepreneur… de déménagements.

BLANCHE
Oh ! papa !… est-ce qu’on dansera ?

CHAMPBOURCY
Certainement !… c’est une grande soirée…

BLANCHE
C’est que je n’ai pas de robe…

CHAMPBOURCY
Oh ! c’est une grande soirée… sans cérémonie.

COLLADAN
Je laisserai ma pioche au vestiaire. Montrant Sylvain Le petit pourra-t-il en être ?

CHAMPBOURCY
Parbleu ! À part Ça corsera la famille.

SYLVAIN, à part
Oh ! sapristi ! j’ai rendez-vous au bal de l’Opéra. Haut Ce serait avec plaisir, mais…

COLLADAN
Je veux que tu connaisses le monde et les belles manières… d’abord je ne te payerai que là-bas…
Il va déposer sa pioche à gauche.

SYLVAIN, vivement
J’y serai ! À part Je filerai après… Haut Où demeure-t-il, M. Cocarel ?

LÉONIDA
55, rue Joubert. Voici la liste de nos commissions…

Benjamin entre à part.

BENJAMIN, à part
Qu’est-ce qu’ils font là ?

CHAMPBOURCY, vidant le sac de nuit sur la table et y dispersant des bagues, des lunettes, des bracelets, un éventail
Des bracelets, des tabatières ! mais tu as dévalisé le pays !…

BENJAMIN, à part
Ah bah !

CHAMPBOURCY
Il faudra nous partager tout ça.

BENJAMIN, à part
Se partager tout ça ?… c’est bizarre. On sonne Voilà ! voilà !
Il sort à gauche, tous se lèvent.

SCÈNE VII

Les mêmes, Cordenbois ; puis Benjamin.

CORDENBOIS, entrant ; il est très rouge et a l’estomac très protubérant
Ouf !… je ne vous ai pas fait trop attendre ?… Tiens ! Sylvain !… Bonjour, mon garçon !…

SYLVAIN, à part
L’apothicaire de là-bas. Saluant Monsieur Cordenbois…

LÉONIDA, à Cordenbois
Comme vous êtes rouge !

CORDENBOIS
J’ai couru…

COLLADAN
Quoi que vous avez donc ?… on dirait que votre ventre vous a remonté dans l’estomac.

CORDENBOIS, à part
Ça se voit !

CHAMPBOURCY
Mais oui… vous avez l’air de Polichinelle.

CORDENBOIS
Tenez ! j’aime autant vous l’avouer tout de suite… c’est une petite faiblesse… je me suis aperçu depuis quelque temps que mon abdomen avait une tendance à la baisse… alors je me suis dit : "Puisque me voilà à Paris… je vais acheter une ceinture… sur la cagnotte…"
Pendant cette scène, Benjamin et un autre garçon ont placé deux tables bout à bout, au milieu du théâtre ; ils ont pris celle de gauche, premier plan, et celle de droite, troisième plan ; ils achèvent de dresser le couvert et mettent les mets sur la table.

TOUS
Bah !

CHAMPBOURCY
Ah ! coquet !… vous l’avez remonté…

CORDENBOIS
Oui… ils se sont mis à deux pour me sangler… ça me gêne… mais le marchand m’a dit que ça se ferait.

BENJAMIN
Le déjeuner est servi !

TOUS
Bravo ! bravo !
Ils s’assoient, moins Sylvain.

COLLADAN, à Sylvain
Approche… tu vas manger un morceau avec nous…

SYLVAIN
Merci… j’ai déjeuné ! À part Et Miranda qui va venir !… si je pouvais filer !
Il veut partir.

COLLADAN, l’arrêtant
Allons, prends une chaise…

SYLVAIN
Oui… une chaise…
Il va en chercher une.

BENJAMIN, bas à Sylvain
Je crois que je t’ai trouvé une place, au Bœuf à la mode.

SYLVAIN, le faisant taire
Chut !… plus tard !
Il s’assoit près de son père ; Benjamin se tient derrière les consommateurs pour servir.

CHAMPBOURCY
Il embaume, ce melon !… la journée commence bien !

CORDENBOIS, à part
Ma ceinture me gêne…

COLLADAN, à Sylvain
Voyons… piochez-vous là-bas ? conte-moi ça ?

SYLVAIN, embarrassé
À Grignon ? mais oui… nous faisons les mars…

COLLADAN
Tapez-vous sur la betterave ?

SYLVAIN
Mais nous y tapons… comme ci, comme ça…

COLLADAN
Bonne chose, la betterave ! mais faut de l’engrais… oui, oui… faut de l’engrais !

CORDENBOIS
Je vous demanderai des truffes.

COLLADAN, à Sylvain
Et des naviaux ! faites-vous des naviaux ?

CHAMPBOURCY, aux autres
Ah çà ! est-ce qu’il ne va pas nous laisser tranquilles ?

SYLVAIN
Des naviaux ? mais oui… nous en faisons par-ci, par-là… À part Qu’est-ce que ça peut être ?

COLLADAN
Bonne chose, les naviaux !… mais faut de l’engrais… oui, oui… faut de l’engrais !

CORDENBOIS
Je vous demanderai des truffes.

CHAMPBOURCY, le servant
Vous allez bien, vous !

CORDENBOIS
Ah ! si je n’avais pas ma ceinture !

COLLADAN, à Sylvain
Et des carottes ! faites-vous des carottes ?

SYLVAIN
Ah ! je vous en réponds… c’est mon fort !

COLLADAN
Bonne chose, la carotte !

SYLVAIN
Oui… quand ça prend !

COLLADAN
Mais faut de l’engrais… oui, oui… faut de l’engrais.

CHAMPBOURCY
Ah çà ! fichez-nous la paix avec votre engrais ! c’est ennuyeux de parler de ça en mangeant.

COLLADAN
Quoi ! ça n’est pas sale ! Pas vrai, petit ?

SYLVAIN
Non, papa…

LÉONIDA
C’est possible !… mais à table !…

COLLADAN
Faut pas faire la petite bouche ! tout ce que vous mangez, le pain, la viande, les radis… ça en vient ? Pas vrai, petit ?

SYLVAIN
Oui, papa…

LÉONIDA
Ah ! taisez-vous ! vous me coupez l’appétit.

BLANCHE
Je n’ai plus faim…

CORDENBOIS
Moi, ça m’est égal !… Je vous demanderai des truffes…

COLLADAN
Voyons, petit, toi qui es malin… sais-tu tuer un porc ?

CHAMPBOURCY
Allons ! voilà autre chose !

COLLADAN
Dis voir… comment que tu tues un porc.

SYLVAIN
Dame !… je lui donne la mort…

COLLADAN
Pas ça ! tu retrousses tes manches… tu prends ta bête…

TOUS
Oh ! assez ! assez !

SYLVAIN, se levant
Allons, bonjour, papa.

COLLADAN
Où que tu vas donc ?

SYLVAIN, voulant partir
À Alfort… pour ma consultation…

COLLADAN, le retenant
Allons ! prends un verre de vin.
Il verse.

SYLVAIN, même jeu
Merci, je…

COLLADAN, même jeu
Je te dis de prendre un verre de vin !

SYLVAIN, trinque avec tout le monde
Voilà !
Il boit.

COLLADAN
Ça retape un jeune homme, ça !…

SYLVAIN, à part
Ils en sont au dessert !… je guette leur sortie et je reviens. Saluant Mesdames, messieurs…
Il veut partir.

COLLADAN, le retenant
Eh bien, tu ne m’embrasses pas !… Il l’embrasse À ce soir !… fais-toi friser.

SYLVAIN
Soyez tranquille ! À part C’est Miranda qui va m’attendre !
Il sort à gauche par le fond.

SCÈNE VIII

Les mêmes, moins Sylvain.

COLLADAN, toujours à table
Bon petit garçon ! ça ne se dérange pas… ça aime la terre.

CHAMPBOURCY
Onze heures !… ne perdons pas de temps ! Garçon, la carte !

BENJAMIN
Tout de suite, monsieur.
Il sort.

LÉONIDA
Nous allons d’abord nous débarrasser de nos commissions.

CORDENBOIS
Ensuite, je propose l’Arc de triomphe.

Benjamin rentre.

BENJAMIN
L’addition demandée.

CHAMPBOURCY, prenant la carte
Voyons… total… Comment ! cent trente-sept francs vingt-cinq centimes ?

Tous bondissent et se lèvent.

TOUS
Cent trente-sept francs !

CHAMPBOURCY, à Benjamin, qui apporte des bols et se tient debout derrière la table
Qu’est-ce que c’est que ce plat-là ? Nous n’avons pas demandé ça !

BENJAMIN
Ce sont des bols… de l’eau de menthe !

COLLADAN, énergiquement
Nous n’en voulons pas !

CORDENBOIS
Remportez ça !

BENJAMIN
Mais ça ne se paye pas !

TOUS, exaspérés
Remportez ça !

CHAMPBOURCY
Cent trente-sept francs ! Vous vous êtes dit : "Ce sont des provinciaux, il faut les plumer ! "

BENJAMIN
Mais, monsieur…

COLLADAN
Nous sommes aussi malins que toi, mon petit.

CORDENBOIS
D’ailleurs, les prix sont sur la carte.

CHAMPBOURCY
Donnez-moi la carte !

BENJAMIN, la prenant sur une table et la remettant à Champbourcy
Voilà, monsieur.

CHAMPBOURCY, regardant
J’en étais sûr… Melon, un franc la tranche.

COLLADAN
Pourquoi que vous portez dix francs ? Vous êtes un malfaiteur !

BENJAMIN
Il y a dix francs, monsieur… C’est le cadre qui cache le zéro.

TOUS, regardant
Oh !

CORDENBOIS
Mais la terrine de Nérac… deux francs.

BENJAMIN
Vingt francs, monsieur… C’est le cadre qui cache le zéro !

TOUS, regardant
Oh !

LÉONIDA
Nous sommes volés !

COLLADAN, prenant la carte
Tous les zéros sont cachés !

CHAMPBOURCY
Mais nous ne payerons pas… Où est le patron ?

BENJAMIN
Dans le salon à côté… Si ces messieurs veulent venir s’expliquer…

CHAMPBOURCY
Allons-y !

TOUS
Allons-y !

Air du finale des Diables roses

ENSEMBLE
Ne croyez pas qu’on rie
Chez vous à nos dépens.
C’est une perfidie,
Un affreux guet-apens !

Ils entrent tous à gauche, excepté Cordenbois.

SCÈNE IX

Cordenbois, Benjamin.

Benjamin remet les tables en place.

CORDENBOIS
Moi, je n’aime pas à me disputer après mes repas… Mon ventre est remonté par-dessus mon estomac… Ça me gêne pour digérer… Si j’allais prendre un peu l’air… J’ai bien envie d’aller faire cette visite… M. X… rue Joubert, 55. C’est une idée folle… mais qui sait ?… le bonheur est peut-être là… Appelant Garçon ?

BENJAMIN
Monsieur…

CORDENBOIS
La rue Joubert est-elle loin ?

BENJAMIN
Non, monsieur, vous tournez à droite… c’est la seconde à gauche…

CORDENBOIS
Merci… vous direz à ces messieurs que je les retrouverai à l’Arc de triomphe, dans une heure…

BENJAMIN
Bien, monsieur.

CORDENBOIS, à part
Le bonheur est peut-être là !
Il sort par le fond à gauche.

SCÈNE X

Benjamin, Champbourcy, Colladan, Léonida, Blanche, le deuxième garçon ; puis un gardien.

On entend le bruit d’une discussion violente dans le salon à gauche.

BENJAMIN
Ils se disputent comme des enragés… Ces gens-là ne m’inspirent aucune confiance.
Il remonte.

CHAMPBOURCY, entrant furieux, suivi de Colladan, de Blanche et de Léonida ; à la cantonade
Envoyez chercher qui vous voudrez, je ne payerai pas !

COLLADAN
Nous plaiderons plutôt… C’est moi qui vous le dis.

LE DEUXIÈME GARÇON, sortant de la gauche
Un officier de paix… Bien, patron !
Il sort par le fond.

CHAMPBOURCY
Un officier de paix ?… Allez chercher le diable !… Je m’en moque !

BLANCHE, effrayée
Oh ! papa !

LÉONIDA
Ils ne nous ont rabattu que le citron… cinquante centimes.

COLLADAN
C’est se ficher de nous !

BENJAMIN, descendant, à Champbourcy
Monsieur, votre ami m’a dit…

CHAMPBOURCY
Tu m’ennuies, toi !… Changeant de ton, à Benjamin Voyons, pour en finir, veux-tu cent francs ?

BENJAMIN
Ça ne me regarde pas.
Il remonte.

CHAMPBOURCY
Très bien ! comme tu voudras. Bas aux autres Ayons l’air de nous en aller… il va céder…
Tous prennent leurs chapeaux, sacs de nuit et paquets. Champbourcy prend son parapluie et Colladan sa pioche.

LE DEUXIÈME GARÇON, entrant par le fond, suivi d’un gardien de Paris
Les voilà… ils ne veulent pas payer…

CHAMPBOURCY
C’est-à-dire que nous ne voulons pas qu’on nous écorche.

LÉONIDA
Du melon à dix francs la tranche…

COLLADAN
Il y en a douze… ça met le melon à cent vingt francs.

LE GARDIEN
Voyons, la carte ?
Benjamin la lui remet.

CHAMPBOURCY
Mais c’est une forêt de Bondy, que leur carte… ils cachent les zéros ! ils ont l’infamie… En gesticulant, il agite son parapluie, une montre s’en échappe et tombe à terre Tiens ! qu’est-ce que c’est que ça ?

TOUS
Une montre !

LE GARDIEN, la ramassant
À qui appartient cette montre ?

CHAMPBOURCY
Ce n’est pas à moi…

TOUS
Ni à moi.

LE GARDIEN, l’examinant, à lui-même
La chaîne est brisée… cette montre a été volée… Haut Comment cette montre se trouve-t-elle dans votre parapluie ?

CHAMPBOURCY
Je n’en sais rien…

BENJAMIN, bas au gardien
Fouillez-les… ils ont bien d’autres choses dans leurs poches.
Il remonte.

LE GARDIEN
Hein ? À part Cette montre… ce refus de payer… Haut Allons, suivez-moi, vous vous expliquerez au bureau.

COLLADAN
Quel bureau ?

LE GARDIEN
Au bureau de police…

TOUS, avec effroi
Au bureau de police ?

LE GARDIEN, au garçon
Venez aussi avec votre carte : on vous payera là-bas.

BLANCHE, passant effrayée
Oh ! papa, qu’est-ce qu’on va nous faire ?

CHAMPBOURCY
Ne crains rien, ma fille, l’homme intègre ne craint pas de se présenter devant la justice de son pays… Marchons !

TOUS
Marchons !

Air du finale des Diables roses

ENSEMBLE
Léonida, Champbourcy, Blanche et Colladan
Rendons-nous tous au bureau de police,
Et dans ce lieu, par d’autres redouté,
Nous allons, grâce à la justice,
Reconquérir bientôt la liberté !

Benjamin et le deuxième garçon
Emmenez-les au bureau de police,
Dans cet endroit justement redouté,
Nous allons, grâce à la justice,
Les voir enfin perdre leur liberté !

Le gardien
Rendons-nous tous au bureau de police,
Et dans ce lieu justement redouté,
Vous allez, devant la justice,
Vous expliquer en toute liberté !

Ils sortent tous, excepté le deuxième garçon.

SCÈNE XI

Le deuxième garçon, seul ; puis Félix ; puis Sylvain.

LE DEUXIÈME GARÇON, seul
Coffrés ! je parie que c’est une bande !

Félix entre vivement du fond à droite.

FÉLIX
Garçon ! un bifteck ! vite ! vite ! je suis très pressé !
Il va à la table, première place à droite.

LE DEUXIÈME GARÇON
Tout de suite, monsieur.
Il entre à droite.

FÉLIX, seul
J’ai été obligé de prendre le second train… mais où sont-ils ? où les retrouver ?… J’ai déjà visité le Panthéon et la tour Saint-Jacques… Après déjeuner, je ferai les colonnes.
Il s’assied.

Sylvain entre du fond de gauche.

SYLVAIN
Je viens de les voir partir… Sachons si Miranda…

FÉLIX
Sylvain !

SYLVAIN
Monsieur Félix !

FÉLIX
Vous n’avez pas vu M. Champbourcy avec sa fille ?

SYLVAIN
Ils ont déjeuné ici…

FÉLIX
Ah bah !… et où sont-ils ?

SYLVAIN
Je n’en sais rien.

Le deuxième garçon sert Félix.

LE DEUXIÈME GARÇON
Le bifteck demandé.
Il le pose sur la table.

SYLVAIN
Garçon… Tiens ! ce n’est pas le même… J’attends une dame…

LE DEUXIÈME GARÇON
Au numéro 4… elle est arrivée…

SYLVAIN
Ah ! enfin !

LE DEUXIÈME GARÇON
Elle a déjà fait pour trente francs de consommation.

SYLVAIN
Trente francs !
On entend sonner à gauche.

LE DEUXIÈME GARÇON, passant
C’est elle… elle sonne pour son melon…

SYLVAIN, à part
Du melon… je lâche ! Haut Vous lui direz que je suis tombé du jury… pour quinze jours.
Il se sauve vivement par le fond, à droite ; sur le baisser du rideau on entend sonner et appeler.

FÉLIX
Garçon ! du pain !
On sonne vivement.

LE DEUXIÈME GARÇON, ahuri
Du pain au 5… le melon du 4… voilà ! voilà !
Il sort par la gauche. Le rideau tombe.


Une salle d’attente du bureau de police. Deux portes à gauche, fenêtre au fond. Une table à gauche, une chaise. Un banc de bois à droite.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

Les gardiens, Champbourcy, Blanche, Léonida, Colladan.

Champbourcy entre le premier, puis Léonida et Blanche, Colladan et le gardien.

LE GARDIEN, les introduisant par la deuxième porte de gauche.
Par ici… entrez tous…

CHAMPBOURCY, COLLADAN, BLANCHE, LÉONIDA, ensemble.
Affreuse destinée,
Et qui vient obscurcir
L’éclat d’une journée
Consacrée au plaisir.

LE GARDIEN
Attendez… je vais prévenir M. Béchut.

CHAMPBOURCY
M. Béchut ?…

LE GARDIEN
Le secrétaire de M. le commissaire… il va venir vous interroger…

Il sort. Tous posent leurs paquets sur la table.

SCÈNE II

Les mêmes, moins le gardien.

COLLADAN
On va vous interroger… mais puisque nous n’avons rien à répondre…

CHAMPBOURCY
Posez donc votre pioche… vous gesticulez.

Colladan va poser sa pioche dans un coin.

BLANCHE
Papa, je voudrais m’en aller…

CHAMPBOURCY
Ne crains rien… ce n’est qu’un malentendu…

LÉONIDA
En attendant, nous voilà en prison…

CHAMPBOURCY
D’abord, nous ne sommes pas en prison… nous sommes au bureau de police… Tous les jours on va au bureau de police.

COLLADAN
Si vous m’aviez écouté, nous serions en ce moment à la foire de Crépy… C’est votre faute…

CHAMPBOURCY
Ma faute ?… est-ce que je pouvais deviner qu’à Paris il poussait des montres dans les parapluies…

LÉONIDA
Aussi pourquoi, as-tu pris ton parapluie ?…

CHAMPBOURCY
Pourquoi ?… pourquoi ? parce que Cordenbois m’a dit de le prendre. Tiens !… où est-il donc, Cordenbois ?

TOUS
C’est vrai !

COLLADAN
Je ne l’ai point vu…

CHAMPBOURCY
Il s’est éclipsé au moment du danger.

COLLADAN
Il se sera fourré sous une table.

BLANCHE
Au moins il est libre.

CHAMPBOURCY
Ma fille, je n’échangerais pas mes fers contre sa liberté !…

BLANCHE
Alors, tu crois qu’on va nous laisser sortir ?

CHAMPBOURCY, avec un sourire important.
Je l’espère… Je verrai M. le secrétaire… je lui parlerai… je me ferai connaître…

COLLADAN
Je lui raconterai l’histoire de la cagnotte…

LÉONIDA
Nous lui dirons que nous sommes venus à Paris pour visiter les monuments.

BLANCHE
Et les boutiques…

CHAMPBOURCY
Oh ! mes enfants, si nous parlons tous à la fois, nous sommes perdus… il faut qu’un seul prenne la parole.

COLLADAN
Comme qui dirait l’avocat de la chose.

CHAMPBOURCY
Faites choix d’un homme calme, éloquent, logique… Si je vous parais réunir ces qualités…

BLANCHE
Ah ! oui, laissons parler papa.

COLLADAN, à Champbourcy.
Ne craignez rien !… je vous donnerai un coup d’épaule.

CHAMPBOURCY, voyant entrer Béchut.
Silence ! M. le secrétaire !

SCÈNE III

Les mêmes, Béchut.

BÉCHUT, entrant, première porte à gauche, avec des papiers à la main, les examinant.
Ah ! vous êtes quatre…

COLLADAN
Pour le moment.

BÉCHUT
Asseyez-vous.

Il prend place sur la chaise devant le bureau et consulte ses papiers.

CHAMPBOURCY, s’asseyant avec la société sur le banc en face.
M. le secrétaire est mille fois trop gracieux… Bas aux autres. Ayez l’air calme… la bouche souriante… comme des gens qui n’ont rien à se reprocher. Tous se mettent à sourire. Très bien ! restez comme ça !

BÉCHUT, quittant ses papiers.
Il s’agit d’une montre trouvée dans le parapluie de l’un de vous. Les voyant sourire. Pourquoi me regardez-vous en souriant ?

CHAMPBOURCY
Le sourire est l’indice d’une conscience tranquille.

BÉCHUT
Voyons… qu’avez-vous à répondre ?…

CHAMPBOURCY, se levant.
Monsieur le secrétaire… il y a dans la vie des hommes, comme dans la vie des peuples, des moments de crise…

BÉCHUT
Il ne s’agit pas de cela !… bornez-vous à répondre à ma question… et surtout soyez bref… Comment cette montre s’est-elle trouvée dans votre parapluie ?…

CHAMPBOURCY
Avant d’entrer dans les détails de cette ténébreuse affaire, qui ne tend à rien de moins qu’à broyer sous son étreinte le repos et l’honneur d’une famille entière… je crois de mon devoir, comme homme, comme père, comme citoyen, de protester hautement de mon respect pour la loi… pour la loi que je n’hésite pas à proclamer…

BÉCHUT, l’interrompant.
Mais vous ne me répondez pas…

COLLADAN, se levant.
Monsieur le président, voilà la vérité.

BÉCHUT, à Colladan.
Voyons, parlez, vous ! Otez votre chapeau.

COLLADAN
Merci, il ne me gêne pas.

BÉCHUT, à Champbourcy.
Asseyez-vous.

COLLADAN
Bien sûr que sans la cagnotte nous ne serions pas ici, vu que nous sommes partis ce matin par le train de cinq heures vingt-cinq.

BLANCHE
Et M. Félix a manqué le convoi…

BÉCHUT
Mais la montre…

CHAMPBOURCY, se levant.
Si M. le secrétaire veut me permettre…

BÉCHUT, à Champbourcy.
Non… asseyez-vous… Champbourcy et Colladan se rassoient. À Colladan. Continuez… Levez-vous donc !…

COLLADAN, se levant.
Moi, j’avais voté pour la foire de Crépy… mais la majorité n’a pas voulu…

BÉCHUT, à part.
Celui-là est idiot… Haut. Il résulte de tout ceci que vous n’êtes pas de Paris…

CHAMPBOURCY, se levant.
Enfants de La Ferté-sous-Jouarre !…

BÉCHUT, vivement à Champbourcy.
Asseyez-vous !… Colladan s’assied. Vous êtes venus à Paris en visiteurs ?…

COLLADAN, se levant.
C’est la cagnotte.

CHAMPBOURCY, se levant.
En admirateurs de la grande cité.

BÉCHUT, à Champbourcy.
Voyons ! puisque vous voulez parler… parlez encore une fois. À Colladan. Asseyez-vous ! Ils se rassoient tous les deux ; à Champbourcy. Voyons, levez-vous !… Ils se lèvent tous les deux ; à Colladan. Pas vous… asseyez-vous… À Champbourcy. Levez-vous…

CHAMPBOURCY
Moi ?…

BÉCHUT
Oui, vous. Champbourcy reste debout, Colladan s’assied. Comment cette montre volée s’est-elle trouvée dans votre parapluie ?

CHAMPBOURCY
Commandant des pompiers de La Ferté-sous-Jouarre, investi de fonctions qui m’honorent…

COLLADAN, l’interrompant.
Il a donné une pompe à la commune.

CHAMPBOURCY
J’ai fait assez pour mon pays…

COLLADAN, l’interrompant.
Monsieur le président, fils de fermier, ex-fermier moi-même… j’en ignore complètement au sujet de la montre…

BÉCHUT
C’est bien.

BLANCHE, se levant.
Nous n’avons fait de mal à personne.

LÉONIDA, se levant.
Si une existence pure et sans tache…

BÉCHUT
Assez !…

CHAMPBOURCY, se levant.
Qu’on fouille dans ma vie… mon passé répondra de mon avenir…

BÉCHUT, se levant.
C’est bien… asseyez-vous tous !… À part. Ils sont trop bêtes pour être dangereux !… Haut. Ecoutez… je veux bien vous croire… Il n’y a pas de plainte contre vous… Je vais voir à vous faire remettre en liberté.

TOUS, avec joie.
Oh !

Champbourcy, Léonida et Blanche se lèvent vivement, et Colladan, qui est à l’extrémité du banc, le fait basculer et tombe.

BÉCHUT
Mais prenez-y garde… l’autorité a l’œil sur vous…

Il sonne et se rassoit.

CHAMPBOURCY, bas aux autres.
Je vous disais bien qu’on nous relâcherait… Mais Colladan a trop parlé.

LE GARDIEN, paraît.
Monsieur… le garçon est là…

BÉCHUT
C’est vrai… il y a un témoin… faites-le entrer… Restez là, vous autres.

LE GARDIEN, à la cantonade.
Venez !

SCÈNE IV

Les mêmes, le gardien, Benjamin.

Béchut à la table, le gardien au fond.

BÉCHUT, à Benjamin.
Qu’avez-vous à dire ?

BENJAMIN
Moi ? rien… Je demande le payement de ma note.

BÉCHUT
Quelle note ?

BENJAMIN
La note du déjeuner… que ces messieurs n’ont pas voulu payer… la voici…

Il la remet à Béchut.

CHAMPBOURCY
Cent trente-sept francs ?… jamais !…

COLLADAN
Jamais !… nous ne payons pas les zéros !…

BÉCHUT, examinant la note.
"Melon… tournedos à la plénipotentiaire…" Oh ! oh ! ce n’est pas là un déjeuner de bourgeois. À Champbourcy. Pourquoi avez-vous refusé de payer ?

CHAMPBOURCY
Parce que…

COLLADAN
Parce que Monsieur est un voleur !

BENJAMIN
Dites donc, vous !… s’il y a des voleurs ici, ce n’est pas moi… Si on voulait parler…

TOUS
Hein ?

BÉCHUT, à Benjamin.
Qu’entendez-vous par ces mots ?… Je vous somme de vous expliquer…

CHAMPBOURCY
Moi aussi, je vous somme de vous expliquer !

BENJAMIN
Ce n’est pas malin… on n’a qu’à vous fouiller, vous et vos sacs… on verra bien vite ce que vous êtes…

CHAMPBOURCY, étonné.
Nous et nos sacs ?

COLLADAN
Qu’est-ce qu’il veut dire ?

BÉCHUT, qui a ouvert les sacs placés sur la table.
Une lorgnette… des bracelets… un éventail.

LÉONIDA
Des commissions dont on nous a chargés…

COLLADAN
Ce qui prouve que nous sommes d’honnêtes gens et qu’on ne craint pas de nous confier de la marchandise.

BENJAMIN, ironiquement.
Oui… confier !…

COLLADAN
Qu’est-ce que tu dis, gringalet ?…

Il fait un mouvement vers Benjamin et laisse tomber de son paletot un ciseau de menuisier.

LE GARDIEN, le ramassant et le remettant à Béchut.
Un ciseau de menuisier…

COLLADAN
C’est à moi !…

BÉCHUT
Un instrument d’effraction !…

CHAMPBOURCY, bas à Colladan.
Pourquoi avez-vous acheté ça ?

BÉCHUT, après avoir parlé bas au gardien.
Dans votre intérêt même, je vous engage à faire des aveux…

CHAMPBOURCY
Moi ? jamais !… j’ai assez fait pour mon pays !… S’il n’y a pas eu d’incendie… ce n’est pas ma faute !

COLLADAN
Nous sommes tous d’honnêtes gens…

TOUS
Nous n’avons pas fait de mal !…

BÉCHUT
Assez !… Suivez Monsieur… Il désigne le gardien dans la salle à côté… je vous rappellerai tout à l’heure… ces dames aussi !…

Béchut à la table, Benjamin près de lui.

LE GARDIEN
Allons ! marchez !

Ils recommencent à protester de leur innocence en parlant tous à la fois.

COLLADAN
Ne poussez pas !

Le gardien les fait tous entrer à gauche, deuxième plan. Le gardien sort le dernier et emporte tout ce qui est sur la table.

SCÈNE V

Béchut, assis ; Benjamin.

BÉCHUT, à la table.
Rédigeons notre procès-verbal. À Benjamin. Voyons !… dites-moi tout ce que vous savez… À quelle heure sont-ils entrés chez vous ?

BENJAMIN
Il était à peine huit heures… J’achevais de balayer le salon, quand j’ai entendu crier au voleur, sur le boulevard.

BÉCHUT
Ah ! on criait au voleur ?… Il prend une note. Continuez…

BENJAMIN
Ils se sont précipités dans le café… l’air effaré… ils ont commandé à déjeuner… tout ce qu’il y avait de mieux… en disant qu’ils avaient de l’argent… comme qui dirait de l’argent trouvé…

BÉCHUT
Oh ! cet aveu est grave… Il prend une note. Continuez.

BENJAMIN
Il y en a qui sont sortis pendant qu’on préparait le déjeuner… la grosse femme est restée avec le chef de la bande… Elle lui a dit qu’elle était coupable… J’ai entendu derrière la porte… Quand les autres sont rentrés, ils ont étalé des bijoux sur une table… des bracelets, des lorgnettes, des tabatières… ils se sont partagé tout ça… et le chef a dit : "La journée commence bien…"

BÉCHUT
C’est clair… Il prend une note. Continuez.

BENJAMIN
En se mettant à table… Ah ! j’oubliais !… il y en a un qui est entré après les autres… un gros qu’on n’a pas pincé… il cachait quelque chose dans son gilet… ça lui remontait dans l’estomac… il disait : "Ca me gêne… mais ça se fera."

BÉCHUT
Un contumax. Il prend une note. Continuez.

BENJAMIN
Enfin, après avoir bien bu et bien mangé… ils ont refusé de payer… voilà !…

BÉCHUT
C’est bien… vous serez appelé comme témoin… vous pouvez vous retirer.

BENJAMIN
Et ma note ?…

BÉCHUT
On vous la payera au greffe ; sortez par là.

Benjamin sort, premier plan à gauche ; Béchut sonne ; au gardien qui paraît.
Faites rentrer ces gens.

LE GARDIEN, à la cantonade.
Rentrez-tous !…

SCÈNE VI

Béchut, Champbourcy, Colladan, Léonida, Blanche, le gardien.

TOUS, rentrant exaspérés.
C’est une indignité ! une horreur !

CHAMPBOURCY
Je proteste au nom de la civilisation.

BÉCHUT
Qu’y a-t-il ?

CHAMPBOURCY
On nous a fait vider nos poches !

LÉONIDA
Et on nous a tout confisqué !

CHAMPBOURCY
Notre argent, nos montres, nos porte-feuilles ! on ne nous a laissé que nos mouchoirs !

COLLADAN
Une chose inutile.

CHAMPBOURCY
C’est une atteinte aux droits de la propriété.

BÉCHUT, se levant.
Allons ! assez de phrases !… Je vous connais maintenant… vous êtes une de ces bandes qui s’abattent sur Paris, les jours de fêtes, et s’en retournent le soir, après avoir fait leur coup !…

TOUS
Nous ?…

COLLADAN
Monsieur le président… fils de fermier… fermier moi-même…

BÉCHUT
Ne faites donc plus le paysan, c’est inutile ; nous la connaissons, celle-là !…

COLLADAN
Quoi ?

BÉCHUT
Je vais envoyer chercher une voiture pour vous conduire au Dépôt ;

TOUS
Au Dépôt ?

BÉCHUT
Vous êtes tous des pick-pockets.

Il sort, suivi du gardien.

SCÈNE VII

Les mêmes, moins Béchut et le gardien.

TOUS
Pick-pockets !

CHAMPBOURCY
Qu’est-ce que c’est que ça ?

BLANCHE
C’est un mot anglais… qui veut dire… fouilleurs de poches.

TOUS
Nous !…

COLLADAN
Et l’on va nous mettre en dépôt !… Quel dépôt ?…

CHAMPBOURCY
Nous arrêter, parbleu !…

On entend fermer à double tour la porte de l’extérieur.

COLLADAN
Cric ! crac !

CHAMPBOURCY
On nous enferme !

LÉONIDA
Et M. Cocarel qui m’attend ce soir ! Mon avenir est brisé !

BLANCHE
M. Félix ne voudra plus m’épouser !…

COLLADAN
Et Sylvain, tout frisé, qui m’attend dans le monde !

CHAMPBOURCY
Mes amis, vous sentez-vous capables d’une grande résolution ?

TOUS
Oui !

CHAMPBOURCY
Parlons bas !… Je vais vous proposer une de ces choses… qui font époque dans la vie d’un peuple…

TOUS
Ah ! mon Dieu !…

CHAMPBOURCY
Autrefois, il y eut un homme appelé Monte-Cristo… c’est de l’histoire… la haine de la favorite le fit enfermer à la Bastille… il y resta trente-cinq ans !

COLLADAN ET BLANCHE
Trente-cinq ans !

LÉONIDA
Comme Latude !

CHAMPBOURCY
Comme Latude !… Au fait… je crois que c’est Latude… ce n’est pas Monte-Cristo… Bref, ce que je veux vous proposer, c’est une évasion… Y consentez-vous ?

COLLADAN
Parbleu !… nous ne demandons que cela !… mais par où ? La porte est fermée !…

CHAMPBOURCY, allant à la fenêtre ; tous remontent un peu.
Parlons bas !… la fenêtre nous reste…

LÉONIDA
Mais les dames ?…

CHAMPBOURCY, courant à la fenêtre.
Un premier étage… au-dessous… une cour… avec un tas de fumier.

COLLADAN
De l’engrais… je connais ça… un vrai lit de plumes !…

LÉONIDA
Mais nous allons en soirée !…

CHAMPBOURCY, poussant un cri.
Oh ! une corde !

Il la montre.

TOUS, remontés près de la fenêtre.
Une corde !…

CHAMPBOURCY
Je m’y accroche !… une fois en bas… je me procure une échelle… Attendez-moi… Il saisit la corde ; on entend un bruit de cloche effroyable. Ah ! sapristi ! il y a une cloche au bout.

On entend grincer la serrure.

COLLADAN
On vient !…

Il s’assied à la place de Béchut.

CHAMPBOURCY, s’éloignant de la fenêtre.
Du sang-froid !… Asseyez-vous tous !… souriez !…

Tous les quatre s’assoient sur le banc.

SCÈNE VIII

Les mêmes, le gardien.

LE GARDIEN, entrant.
Quel est ce bruit ?

COLLADAN
Je n’ai rien entendu !

CHAMPBOURCY
C’est quelqu’un qui sonne dans la cour.

LE GARDIEN
Ne vous impatientez pas, la voiture ne va pas tarder à arriver.

Il ferme avec une barre de fer et un cadenas.

COLLADAN, bas aux autres.
Il met les cadenas !

CHAMPBOURCY, à part, fouillant à sa poche.
Et rien !… rien pour corrompre ce geôlier ! Se levant ; au gardien. Monsieur, on m’a tout pris… mais j’habite La Ferté-sous-Jouarre. Si jamais vous passez par là… ma maison… ma table…

LE GARDIEN
Plaît-il ?…

COLLADAN
Venez dîner chez nous… je vous ferai boire un petit reginguet.

LE GARDIEN
Une tentative de corruption ! je vais la faire consigner au procès-verbal !

Il sort.

SCÈNE IX

Les mêmes, moins le gardien.

CHAMPBOURCY
Flambés !

COLLADAN, poussant un cri.
Ah !

TOUS
Quoi donc ?

COLLADAN
Ma pioche ! ils ont oublié ma pioche !

TOUS
Eh bien ?

COLLADAN
Je fais un trou dans la muraille et nous filons par la maison voisine.

CHAMPBOURCY
Sublime !

Colladan remonte vivement.

LÉONIDA
J’aime mieux ça que la fenêtre.

CHAMPBOURCY
Allez ! dépêchez-vous !

COLLADAN, lève la pioche et s’arrête.
Oui, mais ils vont m’entendre cogner par là !

Indiquant la droite.

CHAMPBOURCY
C’est vrai !

LÉONIDA
Comment faire ?

COLLADAN
Chantez tant que vous pourrez… ça couvrira le bruit.

CHAMPBOURCY
Comme dans Fualdès. Aux femmes. Allons !

BLANCHE
Mais quoi chanter ?

LÉONIDA
Mon grand air de Guillaume Tell…

CHAMPBOURCY
Non ! ça ne fait pas assez de bruit… La chanson que j’ai composée pour le banquet des pompiers… vous y êtes ? À Colladan. Tapez, vous !

Colladan se met à frapper contre la muraille de droite pendant que les trois autres chantent, groupés à gauche.

CHAMPBOURCY, BLANCHE, LÉONIDA, Air de Sologne.
Chez nous est arrivé
Un Champenois crotté,
Il était si crotté,
Qu’il en faisait pitié

TOUS
Il secouait, secouait
Sa blouse, sa blouse
Il secouait secouait
Sa blouse, tant qu’il pouvait.

À la fin du couplet, plusieurs plâtras se détachent et tombent à terre.

COLLADAN
Ah ! saprelotte ! qu’est-ce que nous allons faire de tout ça ?

CHAMPBOURCY
Dans nos poches… il y a de la place…

Ils ramassent les débris et les mettent dans leurs poches.

COLLADAN
Là !… maintenant continuons.

Ils chantent.

Et où le mettrons-nous ?
Dedans notre cellier.

BLANCHE, près de la porte, au fond, à gauche.
Chut ! on ouvre la porte !

CHAMPBOURCY
Ah ! sapristi ! et le trou, comment le cacher ?

COLLADAN
Nom d’un nom !

CHAMPBOURCY
Ah ! Léonida ! plaque-toi là !

Il la pousse contre le mur, devant le trou.

COLLADAN
Juste la mesure !

CHAMPBOURCY
Ne bouge pas.

SCÈNE X

Les mêmes, Béchut.

BÉCHUT, entrant avec un papier et un crayon à la main.
Vous avez oublié de me donner vos noms et prénoms… J’en ai besoin pour rédiger mon procès-verbal.

CHAMPBOURCY
Théophile-Athanase Champbourcy, de La Ferté-sous-Jouarre, commandant…

BÉCHUT, écrivant.
C’est inutile. Désignant Blanche. Mademoiselle ?…

BLANCHE
Blanche-Rosalie Champbourcy…

COLLADAN, cachant sa pioche derrière son dos.
Jean-Cadet Colladan.

BÉCHUT, à Champbourcy, désignant Léonida.
Madame est votre femme ?

LÉONIDA, faisant un mouvement.
Sa sœur… Je suis demoiselle.

CHAMPBOURCY
Ne bouge pas.

Léonida se recolle contre le mur.

BÉCHUT
Ne craignez rien… approchez… Elle ne bouge pas. Je vous dis d’approcher… Approchez donc ! … Léonida quitte la place. Colladan la prend vivement et bouche le trou. À Léonida. Vous vous appelez ?

LÉONIDA
Zémire-Léonida Champbourcy.

BÉCHUT
C’est tout… Un jour de mardi gras, on trouve difficilement des voitures… mais il va en arriver une.

Il sort.

SCÈNE XI

Les mêmes ; puis le gardien.

TOUS
Il est parti !

COLLADAN, frappant la muraille.
À la pioche ! chantez !

TOUS, chantant.
Et où le mettrons-nous ?
Dedans notre cellier.

COLLADAN, les interrompant.
Chut ! le trou traverse !

TOUS
Sauvés !

CHAMPBOURCY
J’entends parler !

COLLADAN
Voyons chez qui nous allons entrer… Il aspire. Ça sent le tabac. Il regarde par le trou et recule épouvanté. Une caserne de municipaux !

TOUS
Ah !

CHAMPBOURCY
Sapristi !

LE GARDIEN, entrant.
La voiture est en bas… Allons, en route ! Un trou dans la muraille !… Qui est-ce qui a fait cela ?

COLLADAN
Ce sont les souris.

LE GARDIEN
Une pioche ! une tentative d’évasion !… votre affaire est bonne !… En route !

D’autres gardiens sont entrés et les entraînent pendant le chœur.

Chœur

Air

LES GARDIENS
En prison
Qu’à l’instant on les mène,
Leur résistance est vaine,
Pas de raison !

LES AUTRES
En prison
Se peut-il qu’on nous mène,
La résistance est vaine,
Pas de raison !

Ils sortent.


Le théâtre représente un salon brillamment éclairé. Trois portes au fond ouvrant sur un second salon. Porte à droite et à gauche. Secrétaire, cheminée à gauche. Deuxième plan, à droite, grand pupitre, sur lequel est un grand livre fermé par un énorme cadenas, candélabres, etc. Une table-bureau à gauche, premier plan, chaises, fauteuils, etc.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE

Au lever du rideau, Joseph achève d’allumer les bougies des candélabres.

COCAREL, entrant du plan coupé gauche
Dépêche-toi, Joseph.

JOSEPH
C’est fini, monsieur… Faut-il allumer aussi dans les autres salons ?

COCAREL
Mais certainement !… aujourd’hui grande soirée… entrevue de première classe. Une jeune personne de La Ferté-sous-Jouarre… cent mille francs de dot !… Tu as commandé des glaces, des petits fours ?

JOSEPH
Oui, monsieur.

COCAREL
Très bien, tu as prévenu aussi notre personnel de danseurs, de danseuses ?

JOSEPH
Oui, monsieur. Ils viendront tous… sauf M. Anatole.

COCAREL
Comment ! Anatole ne viendra pas ?… et pourquoi ?

JOSEPH
Il demande de l’augmentation… c’est mardi gras, il voulait dix francs.

COCAREL
C’est insensé ! il me semble que cinq francs et une paire de gants paille, c’est très raisonnable !

JOSEPH
C’est ce que je lui ai dit…

COCAREL
Je reconnais qu’il est très bien… sa tenue est parfaite !… Ce n’est qu’un premier clerc de coiffeur… eh bien, l’autre jour, on l’a pris pour un attaché d’ambassade.

JOSEPH
Et puis il sent si bon !

COCAREL
C’est vrai !… il a toujours l’air de sortir d’un pot de pommade… ça fait bien dans un salon.

JOSEPH
Il a promis d’envoyer un de ses amis pour le remplacer.

COCAREL
C’est égal, je le regrette… c’était mon étoile… Enfin ! allume dans le grand salon… et baisse les lampes… jusqu’à ce qu’on arrive.

Joseph sort par le fond à droite.

SCÈNE II

COCAREL, seul, regardant à la pendule
Sept heures trois quarts… Si j’en crois sa dépêche : la belle Léonida ne tardera à arriver. (Tirant un papier de sa poche et lisant.) "Moi, venir à huit heures… moi, bien émue… moi, pas dormir…" Elle parle nègre, elle est peut-être créole… voyons son dossier. (Il va à son pupitre et prend sur la tablette de dessous des papiers.) Remettons-nous en mémoire les détails de sa personne. (Prenant une lettre et lisant.) "Je suis brune…" (Parlé.) Sapristi ! pourvu que ce ne soit pas une négresse !… c’est très difficile à écouler !… Cependant l’année dernière j’en ai réussi une… mais c’est un autre prix !… je prends dix pour cent sur la dot au lieu de cinq. (Lisant.) "Mon front est pâle…" Ah ! elle est blanche. (Lisant.) "Une tendre mélancolie, tempérée par une douce gaieté, brille dans mes yeux ; je suis distinguée de manières sans afféterie, expansive, douce…" (Parlé.) Elle entend le prospectus… (Lisant.)"Il ne m’appartient pas de parler de mon cœur ; mais, depuis mon enfance, je me suis dévouée à soigner un frère beaucoup plus âgé que moi ; c’est un vieillard goutteux, morose, désagréable… et cependant jamais une plainte ou un reproche ne s’est échappé de mes lèvres de roses. Enfin, si la personne me plaisait, je consentirais à habiter une petite ville bien située…"

SCÈNE III

COCAREL, SYLVAIN ; PUIS JOSEPH.

SYLVAIN, paraissant au fond, à gauche
M. Cocarel ?

COCAREL
Hein ! que voulez-vous ?

SYLVAIN
C’est moi ; je viens pour la soirée.

COCAREL
Ah ! très bien ! (À part.) L’ami d’Anatole… son remplaçant. (Haut.) Attendez, il faut que je vous examine…

Il va au pupitre déposer ses papiers.

SYLVAIN, à part, étonné
Il va m’examiner !

COCAREL, revenant
Voyons ! tournez-vous !… pas mal !… pas mal !… votre gilet est bien… mais le pantalon n’est pas de la première fraîcheur…

SYLVAIN
Dame !… on met ce qu’on a.

COCAREL
Oh ! mon ami ! il manque un bouton à votre habit… Ah ! je n’aime pas ça !

SYLVAIN, à part
En voilà un qui épluche ses invités !

COCAREL
Vous passerez au vestiaire… on vous en remettra un.

SYLVAIN, à part
Tiens ! on est raccommodé !

COCAREL
Je n’ai pas besoin de vous recommander de la tenue, de la réserve… un langage châtié, pas de mots équivoques, d’allusions grossières…

SYLVAIN
Oui… faut pas dire de bêtises aux dames.

COCAREL
Autre chose ! on passera des glaces… des bonbons assortis… vous n’y toucherez pas.

SYLVAIN, étonné
Ah !

COCAREL
Vous n’avez droit qu’à une brioche et à une tasse de thé.

SYLVAIN
Je n’aime pas le thé… c’est fadasse !

COCAREL
Fadasse ! voilà un mot que je n’aime pas… dites : "Le docteur me le défend…" Soyez homme du monde, palsambleu ! attendez !

Il va à la table et prend une paire de gants dans le tiroir.

SYLVAIN, à part, et passant
Ah bien ! voilà un drôle de bonhomme ! il fait passer des glaces et il défend à ses invités d’en prendre !

COCAREL, revenant avec une paire de gants blancs
Tenez… voici vos gants…

SYLVAIN, surpris
Des gants !

COCAREL
Ayez-en soin… il faut que ça fasse deux fois… n’en mettez qu’un… vous tiendrez l’autre à la main… (Lui donnant de l’argent.) Plus vos cinq francs.

SYLVAIN
Comment ! cinq francs ?

COCAREL
Ne discutons pas, je vous prie !… cinq francs les cavaliers et trois francs les dames… c’est ce que je donne… c’est l’usage !

SYLVAIN, mettant l’argent dans sa poche
Si c’est l’usage… (À part.) Cinq et dix-sept que j’ai…ça fait vingt-deux… Après le bal de l’Opéra, je m’offrirai à souper.

COCAREL, refermant le tiroir de la table
Vous direz à Anatole que je ne suis pas content de lui… il augmente ses prix.

SYLVAIN
Qui ça, Anatole ?

COCAREL
Eh bien, votre ami…

SYLVAIN
Je ne connais pas d’Anatole.

COCAREL
Comment !… mais, alors, qui est-ce qui vous envoie ?

SYLVAIN
C’est papa… il m’a dit de venir chez vous… je suis venu.

COCAREL
Ah ! je comprends !… M. votre père désire vous marier…

SYLVAIN
Je ne sais pas…

COCAREL
C’est évident !… je vous demande mille pardons. Je vous ai pris pour un de mes… Vous êtes un client… un fils de famille…

SYLVAIN
Je suis le fils à papa.

COCAREL, lui reprenant le gant que Sylvain est en train de mettre
Rendez-moi les gants et les cinq francs !

SYLVAIN
Ah ! il faut rendre… (Rendant les gants et les cinq francs. À part.) Quelle drôle de soirée !

COCAREL, le faisant passer
Asseyez-vous… Je vais vous inscrire sur mon grand livre… Là se trouvent les plus beaux partis de France.

Cocarel ouvre le cadenas de son grand livre qui fait un cric crac très bruyant.

SYLVAIN
Faudra graisser ça !

COCAREL
Veuillez avoir l’obligeance de me donner vos nom et prénoms.

SYLVAIN, à part
Qu’est-ce que je risque ? (Haut.) Sylvain-Jérôme Colladan…

COCAREL, se ravisant
Ah ! pardon ! déposez-vous les cinq louis ?

SYLVAIN
Ah non, par exemple !

COCAREL
C’est pour les premières démarches.

SYLVAIN
Papa va venir ; il m’a donné rendez-vous…

COCAREL
Ici ? Très bien ! nous traiterons ensemble cette question.

JOSEPH, entrant de gauche
Monsieur, voici vos invités qui arrivent !…

COCAREL, il referme son livre
Ces dames sont là… je vais les grouper.

SYLVAIN
Dites donc ! groupez-moi avec !…

COCAREL, à Sylvain
Venez !… venez !…

Ils sortent par le fond.

SCÈNE IV

JOSEPH ; PUIS CORDENBOIS.

JOSEPH, seul
Le patron va être occupé ce soir… je me payerai quelques glaces… et pas mal de tasses de thé…

CORDENBOIS, à la cantonade
C’est bien ! c’est bien !

Cordenbois paraît à la porte du fond ; il est en grande tenue : pantalon collant, gilet de satin blanc, jabot et claque.

JOSEPH
Ah ! le monsieur de ce matin… Allons prévenir M. Cocarel.

Il sort à droite.

CORDENBOIS, entrant du fond
Voilà ! j’ai loué tout ça chez Babin. C’est tout neuf… et sauf deux taches de graisse qu’on a fait disparaître… seulement, je sens la benzine… je me suis arrosé d’eau de Cologne… (Se flairant.) Mais la benzine domine !… C’est peut-être une bêtise que je fais en venant ici… Après cela, elle ne peut pas m’entraîner bien loin !… De deux choses l’une : ou cette jeune fille… celle qui se fait annoncer dans le journal… est jolie ou elle est laide ; si elle est laide, j’en serai pour les cinq louis que Cocarel m’a fait déposer ce matin… mais, si elle est jolie… je fais une magnifique affaire… je ne parle pas du bonheur qu’on a à épouser une jolie femme… Dame ! on n’est pas de marbre ! je me suis dit : Elle a cinq mille francs de rente… ma pharmacie en rapporte quatre : ça fait neuf. Je compte y joindre un petit commerce de mercerie, de parfumerie et d’épicerie… pour occuper ma femme… mettons milles francs seulement… ça me fera dix… autant que Champbourcy. Je donnerai une pompe à la commune… il sera furieux ! Il y a une chose qui m’inquiète… Cocarel m’a annoncé que j’avais un concurrent, c’est même pour lui que l’entrevue a été arrangée… mais, comme m’a fort bien dit l’entrepreneur : c’est une lutte… au plus aimable ! (Se flairant.) Je crois que j’ai quelques chances… Mon Dieu, que je sens la benzine !… Ah çà ! je voudrais bien savoir ce que sont devenus les Champbourcy… je les ai attendus deux heures en haut de l’Arc de triomphe… je n’en suis descendu que lorsque le gardien m’a dit qu’on allait fermer le monument… Je n’ai vu personne ; ce n’est pas gentil !… quand on convient de manger une cagnotte, on ne doit pas la manger les uns sans les autres… je m’en expliquerai avec Champbourcy, ce soir, au chemin de fer… nous devons prendre le dernier train.

SCÈNE V

CORDENBOIS, COCAREL ; PUIS JOSEPH.

COCAREL, entrant du fond, très préoccupé. À part.
Neuf heures ! et Léonida n’arrive pas ! (Apercevant Cordenbois.) Ah ! vous voilà !

CORDENBOIS
Je suis en retard ?…

COCAREL
Non !… c’est la demoiselle… (L’examinant.) Ah ! très bien… le gilet a du style.

CORDENBOIS
N’est-ce pas ?

COCAREL
Ne bombez pas autant la poitrine… vous bombez trop.

CORDENBOIS
Je ne bombe pas exprès… c’est la ceinture… (Se reprenant.) C’est la nature.

COCAREL, respirant l’air
Quelle drôle d’odeur ! vous ne sentez pas ?

CORDENBOIS
Non… je ne sens rien… (À part.) La benzine. (Haut.) Dites-moi… ce monsieur… mon rival… est-il arrivé ?

COCAREL
Oui… il se promène dans les salons…

CORDENBOIS
Ah ! faites-le-moi voir.

COCAREL
Oh ! impossible !

CORDENBOIS
Dites-moi seulement s’il est beau.

COCAREL
Pas mal ?

CORDENBOIS
Plus beau que moi, hein ?

COCAREL
Il a moins d’ampleur…

CORDENBOIS
Qu’est-ce qu’il fait ?

COCAREL
Oh ! c’est un homme !… je ne peux pas dire exactement.

CORDENBOIS
Est-il décoré ?

COCAREL
Non.

CORDENBOIS
Ah ! tant mieux ! Vous savez… vous m’avez promis de me faire passer le premier.

COCAREL
Soyez tranquille. (À part, tirant sa montre.) Neuf heures un quart… pourvu qu’elle arrive.

JOSEPH, entrant vivement de droite avec un plateau chargé de glaces et de brioches
Monsieur !

COCAREL, vivement
C’est elle ?

JOSEPH, bas
Non, c’est mademoiselle Amanda qui s’est jetée sur une glace et la mange… elle dit que c’est mardi gras.

COCAREL, à part
L’effrontée ! je vais lui parler. (À Cordenbois.) Vous permettez… on m’annonce l’arrivée d’un très grand personnage.

Il sort vivement par le fond à droite.

SCÈNE VI

CORDENBOIS, JOSEPH ; PUIS CHAMPBOURCY, BLANCHE, LÉONIDA.

CORDENBOIS, à part
Il reçoit du très beau monde.

JOSEPH, lui présentant son plateau
Monsieur désire-t-il une glace ?

CORDENBOIS
Oui… à la vanille ! (À part.) J’ai mes raisons… (Prenant une glace.) Ça neutralisera ! Diable d’odeur ! je n’ose pas entrer dans le salon… mais si je pouvais de la porte découvrir mon rival…

Il remonte avec sa glace à la porte du fond et disparaît un moment.

JOSEPH, à part
Personne !… j’ai envie de m’offrir une glace.

Il gagne la droite.

CHAMPBOURCY, entrant par la porte de gauche et partant à la cantonade
Entrez, entrez vite ! et fermez la porte.

COLLADAN, entre vivement, suivi de Léonida et de Blanche
Nous voilà !

JOSEPH, à part
Qu’est-ce que c’est que ceux-là ?

CHAMPBOURCY
Vous êtes sûr qu’on ne nous a pas suivis ?

COLLADAN
Nous sommes venus toujours en courant…

LÉONIDA
Jolie manière d’aller en soirée !

CHAMPBOURCY
Tu grognes toujours !… heureusement qu’il gèle… nous ne sommes pas crottés.

BLANCHE, apercevant la cheminée
Ah ! du feu !

Elle s’approche de la cheminée avec Léonida.

CHAMPBOURCY
Enfin nous sommes libres !

COLLADAN
Oui… il faudrait voir maintenant à manger un morceau… nous n’avons pas dîné.

Il remonte vers la cheminée.

CHAMPBOURCY
Et avec quoi ? ils ne nous ont laissé absolument que nos mouchoirs.

JOSEPH, s’approchant
Que demandent ces messieurs ?

CHAMPBOURCY, apercevant le plateau
Tiens ! des brioches !

COLLADAN
Des brioches !

Les femmes se lèvent ; pendant ce qui suit, Champbourcy prend des brioches sur le plateau, en passe derrière son dos à Colladan qui en passe à Léonida, qui en passe à Blanche. Colladan en met dans ses poches ; tous mangent.

CHAMPBOURCY, à Joseph
Mon ami… veuillez dire à M. Cocarel… que M. Champbourcy de La Ferté-sous-Jouarre est arrivé…

LÉONIDA
Avec sa sœur mademoiselle Léonida…

COLLADAN
Et M. Colladan, également de La Ferté-sous-Jouarre.

JOSEPH, à part
Ils ont de bonnes têtes ! (Haut.) Je vais prévenir Monsieur…

Il veut sortir.

COLLADAN, s’accrochant vivement au plateau
Le plateau ! laissez le plateau !

JOSEPH
Mais non, monsieur ! il faut que je le fasse circuler…

Il se dégage avec son plateau et sort par le fond.

COLLADAN
Puisqu’il circule nous le retrouverons.

Ils se groupent tous près de la cheminée.

CORDENBOIS, entrant de droite, à part
Diable d’odeur !… dans le salon, je me suis approché d’un monsieur, il a reniflé et il a dit : "C’est drôle ! on dirait qu’il y a une fuite de gaz…" C’est ma benzine.

CHAMPBOURCY, l’apercevant
Cordenbois !

CORDENBOIS
Champbourcy !

TOUS
Lui !

CHAMPBOURCY
Vous, ici !… Vous connaissez donc Cocarel ?

CORDENBOIS, embarrassé
Oui !… un ami… un vieil ami de vingt ans.

CHAMPBOURCY
C’est aussi le mien…

CORDENBOIS
Eh bien, vous êtes gentils !… Nous convenons de manger une cagnotte ensemble et puis vous me perdez !…

CHAMPBOURCY
Des reproches ? Je vous avoue, monsieur, que je ne m’y attendais pas.

LÉONIDA
C’est de l’impudence !

CORDENBOIS
Hein !

CHAMPBOURCY
Il y a des gens, monsieur, qui ont le talent de disparaître au moment du danger.

COLLADAN
Ils plongent sous les tables.

CORDENBOIS
Quoi ?

CHAMPBOURCY
Je n’apprécie pas… je constate… Je crois que Du Guesclin n’eût pas fait cela !

CORDENBOIS
De quoi parlez-vous ?

CHAMPBOURCY
De votre inqualifiable défection, monsieur !

CORDENBOIS, se fâchant
Ah ! mais, commandant…

CHAMPBOURCY
Je suis à vos ordres, monsieur.

LÉONIDA, s’interposant
Messieurs !

BLANCHE
Papa !

COLLADAN, à part
Ils sont toujours à s’asticoter !

CORDENBOIS
Je ne sais pas ce que vous avez !… je vous ai attendu pendant deux heures sur l’Arc de triomphe…

CHAMPBOURCY
Alors, il est fâcheux, monsieur, que l’aspect de ce monument, consacré à la gloire et au courage, n’ait pas éveillé en vous les sentiments…

CORDENBOIS, avec force
Commandant !…

CHAMPBOURCY, de même
À vos ordres !

COLLADAN, intervenant et passant entre eux
Mais vous êtes fous ! des amis !… des enfants de La Ferté-sous-Jouarre ! Voyons ! qu’on se donne la main !…

BLANCHE
Papa !…

LÉONIDA
Monsieur Cordenbois !…

CHAMPBOURCY, tendant sa main à Cordenbois
Soit !… je cède aux instances de ma famille.

CORDENBOIS, lui serrant la main
À la bonne heure ! Maintenant, dites-moi ce que vous êtes devenus !

Léonida et Blanche vont s’asseoir à la cheminée.

CHAMPBOURCY
Nous avons été battus par la tempête… pendant que certaines personnes rampaient sous les tables…

COLLADAN
C’est la montre et le ciseau qui sont cause de tout.

CORDENBOIS
De quoi ?

COLLADAN
Qu’on voulait nous conduire au Dépôt.

CORDENBOIS
Quel dépôt ?

CHAMPBOURCY
Nous voilà donc tous les quatre dans le fiacre…

COLLADAN
Et le gardien sur le siège, à côté du cocher…

CORDENBOIS, cherchant à comprendre
Oui…

CHAMPBOURCY
Comment nous évader ?

CORDENBOIS
Vous évader… d’où ?…

COLLADAN
Ah ! il ne comprend pas !… il faut vous dire que la pioche n’avait pas réussi… vu que c’était une caserne de municipaux… la corde non plus… vu que c’était une cloche.

CORDENBOIS
Oui.

COLLADAN, à Champbourcy
Maintenant, le voilà au courant, continuez…

CHAMPBOURCY
Arrivé sur le boulevard… le fiacre prend la file, à cause du bœuf gras qui allait passer… On entend des sons de trompe, tout le monde crie : "Le voilà ! le voilà ! " Le gardien, qui était toujours sur son siège, regarde à droite… je mets le nez à la portière de gauche et j’aperçois quatre Pierrots qui faisaient des signes au cocher pour lui demander s’il était libre… Je leur fais oui de la tête… le fiacre allait au pas…j’ouvre doucement la portière… nous descendons… les quatre Pierrots montent à notre place… et nous perdons dans la foule.

COLLADAN
Pendant que le fiacre conduit les quatre Pierrots au Dépôt…

Tous se mettent à rire aux éclats.

CHAMPBOURCY
C’est superbe, ces quatre Pierrots !

COLLADAN
Et le gardien ! voyez-vous le nez du gardien ! (À Cordenbois.) Vous comprenez maintenant ?

CORDENBOIS
Pas un mot !

COLLADAN
C’est votre ceinture qui vous obscurcit !… mais quand on vous explique pendant une heure… (S’arrêtant.) Pristi ! que vous sentez mauvais !

CHAMPBOURCY, à part
C’est donc lui ?…

Colladan et Champbourcy vont à la cheminée.

CORDENBOIS
Encore ! Je sais ce que c’est ! (À part.) Il faut absolument que je me procure un flacon d’essence de musc… je me le verserai dans le dos.

Il sort par le fond de droite.

BLANCHE, à la cheminée
Papa, j’ai soif…

COLLADAN
Moi aussi… c’est la brioche… Venez avec moi ! nous allons donner la chasse au plateau !

Il lui donne le bras. Colladan et Blanche sortent par le fond.

SCÈNE VII

CHAMPBOURCY, LÉONIDA ; PUIS COCAREL.

LÉONIDA
M. Cocarel va venir.

CHAMPBOURCY
Je suis curieux de voir ce bonhomme-là !

LÉONIDA
Je ne suis pas trop décoiffée ?

CHAMPBOURCY
Non… mais tes souliers sont pleins de poussière… Attends !

Il tire son mouchoir et fait tomber un plâtras de sa poche.

LÉONIDA
Qu’est-ce que c’est que ça ?

CHAMPBOURCY
Une pierre de notre cachot. (Il repousse la pierre du pied et se met à épousseter les souliers de Léonida. À part.) Je suis convaincu que ça ne servira à rien… elle est trop mûre.

COCAREL, paraissant à la porte du milieu au fond
Enfin vous voilà !

CHAMPBOURCY
Oh !

Il s’essuie vivement la figure avec son mouchoir pour se donner une contenance.

COCAREL
On m’annonce à l’instant votre arrivée…

CHAMPBOURCY, se présentant
Théophile Champbourcy…

COCAREL, saluant
Enchanté ! (À part, regardant Léonida.) La maman ! (Haut.) Où est la jeune personne ?

CHAMPBOURCY
Qui ça ?

COCAREL
La belle Léonida.

LÉONIDA, baissant les yeux
C’est moi !

COCAREL, vivement
Ah bah !

LÉONIDA
Quoi donc ?

COCAREL
Rien… rien…

CHAMPBOURCY, à part
Elle a produit son effet… Je crois que nous pouvons filer !

COCAREL, à part
C’est un beau grenadier… il faut s’y habituer.

CHAMPBOURCY
Voyons ! franchement… ça ne se peut pas, n’est-ce pas ?

LÉONIDA
Comment ?

COCAREL, très gracieux
Mais je ne dis pas cela… Mademoiselle est fort bien… et très capable d’inspirer une passion…

CHAMPBOURCY
Elle ! mais regardez-la donc !

LÉONIDA, furieuse
Théophile !

CHAMPBOURCY
Non… c’est pour répondre à Monsieur… L’épouseriez-vous, vous ?

COCAREL
Mais certainement… si les circonstances…

CHAMPBOURCY
Laissez-moi donc tranquille !

LÉONIDA
Théophile !… vous n’êtes qu’un sot… un impertinent comme toujours !

CHAMPBOURCY
Du reste, allez !… moi, je ne demande pas mieux… parce que, si vous connaissiez son caractère… il n’y a pas au monde d’être plus désagréable… plus acariâtre…

COCAREL, remonte et passe
Chut donc !

LÉONIDA
C’est faux… Monsieur, ne le croyez pas !…

CHAMPBOURCY
Et difficile sur la nourriture ! Mademoiselle ne mange pas de bœuf !… il faut jeter le bœuf !…

COCAREL
Mais pas si haut ! on peut vous entendre !

CHAMPBOURCY
C’est juste !… il est par là, le malheureux !

COCAREL
J’en ai deux !…

LÉONIDA, joyeuse
Deux ! Ah ! allons les voir !

Elle remonte.

COCAREL, l’arrêtant
Mais un instant, vous n’êtes pas habillée…

LÉONIDA
Comment ?

COCAREL
Une robe montante pour un bal…

LÉONIDA
Ah ! mon Dieu !… mais je n’ai pas de robe décolletée…

CHAMPBOURCY, frappant sur son gousset
Et je vous avoue que, s’il fallait en acheter une dans ce moment…

COCAREL
Soyez donc tranquille !… ici, tout est prévu… veuillez conduire Mademoiselle au magasin… (Indiquant la porte de gauche.) Par là… Vous demanderez Louise… c’est mon habilleuse… Quand vous sortirez de ses mains… personne ne vous résistera !

CHAMPBOURCY, qui est remonté, revient en scène
Tenez, Cocarel… si vous pouvez me la caser… je suis disposé à faire un sacrifice. J’ajoute vingt mille francs à la dot.

LÉONIDA, avec sentiment
Ah ! mon frère, ceci rachète bien des choses !

CHAMPBOURCY
Si on te case.

COCAREL
Cent vingt mille francs ! mais j’ai marié une négresse de cinquante-six mille francs !… Soyez tranquille !… Allez vous habiller.

CHAMPBOURCY
Oui… nous demanderons Louise… l’habilleuse… et je me donnerai un coup de brosse.

Il entre à gauche avec Léonida.

SCÈNE VIII

COCAREL ; PUIS SYLVAIN ET COLLADAN ; PUIS CORDENBOIS.

COCAREL, seul, les regardant sortir
Cinq pieds six pouces… de la maturité ; mais cent vingt mille francs ! (Trouvant la pierre tombée de la poche de Champbourcy.) Tiens !… un plâtras. (Il le ramasse et regarde le plafond avec inquiétude.) On construit si mal aujourd’hui ! (Il met la pierre dans sa poche.) C’est de la corniche, probablement.

SYLVAIN, entrant du fond et tenant son père par la main
Entrez !… il désire vous voir…

COCAREL, à la table de gauche et se retournant
Qu’est-ce que c’est ?

SYLVAIN
Voilà papa…

COCAREL
Ah ! monsieur, permettez-moi de vous remercier de la confiance que vous avez bien voulu m’accorder !

COLLADAN
On m’a dit que je pouvais venir sans cérémonie…

COCAREL
Comment donc ! ma maison est ouverte à tous les pères de famille… (Montrant Sylvain.) J’ai causé avec le jeune homme… il me plaît beaucoup.

COLLADAN
C’est pas encore malin… mais c’est bon enfant !

COCAREL
Soyez tranquille… nous lui trouverons une femme, et une bonne…

COLLADAN
Comment ! vous auriez la bonté de vous occuper de lui ?

COCAREL
N’est-ce pas mon devoir ?

COLLADAN
Remercie donc Monsieur !…

SYLVAIN, passant
Merci, monsieur Cocarel… J’ai vu une petite boulotte dans le salon… tâchez de me trouver quelque chose dans ce genre-là.

COCAREL
Nous chercherons… Mais prenez donc la peine de vous asseoir !

COLLADAN, passant
C’est pas de refus.

Il s’assoit ainsi que Sylvain.

COCAREL
Vous tombez bien !… dans ce moment, j’ai de très belles occasions… Attendez ! je vais consulter mon livre.

Il ouvre son cadenas qui fait son cric crac habituel.

COLLADAN, à Sylvain
Pourquoi qu’il ouvre cette manivelle-là ?

SYLVAIN
J’en sais rien…

COLLADAN, à part
J’ai rencontré le plateau… j’ai refait ma provision de brioches.

Il en sort une de sa poche et la mange.

COCAREL, consultant son registre
Voyons !… je ne lis pas les noms… vous comprenez… la discrétion est le nerf de ma profession… (Lisant.) Numéro 2403… Cela fera peut-être votre affaire…

COLLADAN
Comment !… c’est des mariées que vous avez dans ce gros livre ?…

COCAREL
Certainement !… (Lisant.) "2403… Cinquante mille francs de dot…"

COLLADAN
Je voudrais mieux que cela.

SYLVAIN
Moi aussi !

COCAREL
Attendez !…

Il feuillette son livre.

COLLADAN, croyant tirer une autre brioche de sa poche, amène une pierre et mord dedans
Ah ! saperlotte ! un caillou ! je m’ai ébréché !

Il le pose à terre.

COCAREL
"Numéro 9827… quatre-vingt mille francs !…"

COLLADAN
Je préfère celle-là…

COCAREL, lisant
"Santé parfaite… caractère enjoué… musicienne si on le désire…"

COLLADAN
Oh ! nous ne tenons pas à ces bêtises-là.

COCAREL, venant à eux
Seulement il faut tout dire… elle a un œil…

SYLVAIN
Elle louche ?

COCAREL
Oh non !… elle est borgne… vous finiriez toujours par vous en apercevoir… j’aime mieux vous prévenir.

COLLADAN
Mon Dieu, nous ne tenons pas aux yeux…

SYLVAIN, se levant
Cependant, papa…

COLLADAN, se levant
On voit aussi bien avec un œil qu’avec deux.

COCAREL, frappé d’une idée
Mais j’y pense !… j’ai mieux que ça à vous offrir… une femme superbe.

SYLVAIN
Boulotte ?

COCAREL
Et un cœur !… Elle a consacré les plus belles années de sa vie à soigner un vieillard goutteux, repoussant…

COLLADAN
Ça, ça nous est égal !

SYLVAIN
Je n’ai pas de rhumatismes.

COCAREL
Cent vingt mille francs de dot !

COLLADAN
Mazette !

SYLVAIN
J’en veux bien.

COCAREL, à part
Ça m’en fera trois à offrir à la belle Léonida.

COLLADAN
Tenez !… je vais vous proposer une affaire…

COCAREL
Voyons !…

COLLADAN
L’enfant épousera la demoiselle de quatre-vingt mille…

SYLVAIN
La borgne ?

COLLADAN
Oui, la borgne !… Et, moi, je m’arrangerai de celle de cent vingt mille.

COCAREL
Vous ?

SYLVAIN
Une marâtre !… à votre âge ?

COLLADAN
Il y a des dimanches où on est encore très gaillard !

Il indique un mouvement de danse, et manque de tomber.

COCAREL, à part
Au fait, ça me fera deux mariages !… le père et le fils. (Haut.) Je vais vous inscrire.

Il va à son pupitre.

COLLADAN
C’est ça, inscrivez-nous.

COCAREL, revenant
C’est dix louis…

COLLADAN
Hein ! pourquoi dix louis ?

COCAREL
Cinq pour vous et cinq pour M. votre fils.

COLLADAN
Je veux bien vous faire un petit cadeau… mais, auparavant, je demande à voir les demoiselles…

COCAREL
Déposez d’abord.

COLLADAN
Non, faites voir auparavant.

COCAREL
Ce n’est pas l’usage.

COLLADAN
Alors je ne marie pas… l’enfant non plus.

COCAREL
Comme vous voudrez !

Il ferme son cadenas.

SYLVAIN, bas
Papa, offrez-lui huit louis…

COLLADAN, bas
Mais puisque je n’ai pas le sou !… on nous a pris la cagnotte…

SYLVAIN, à part
Pas le sou ! et je pose depuis deux heures… Je file au bal de l’Opéra.

Il sort par le fond.

CORDENBOIS, entrant de droite, pan coupé
Je vous dérange ?

COCAREL, il passe
Non… entrez donc.

COLLADAN, à part
J’ai encore soif… C’est la brioche… Je vais à la découverte du plateau.

COCAREL, bas à Colladan
Réfléchissez… cent vingt mille francs de dot !

COLLADAN, remontant pour sortir
Faites voir auparavant !… Je ne sors pas de là… (Cocarel le suit. Apercevant le plateau, qui passe dans le grand salon :) Ah ! voilà le plateau ! (Il sort vivement.) Jeune homme !…

Il sort par le fond.

SCÈNE IX

COCAREL, CORDENBOIS.

CORDENBOIS
Eh bien, est-elle arrivée ?

COCAREL
Oui.

CORDENBOIS
Vous l’avez vue ? Est-elle blonde ? moi, d’abord, je n’aime que les blondes.

COCAREL
Ce n’est plus cent mille francs, c’est cent vingt mille francs qu’elle a !

CORDENBOIS
Est-il possible.

COCAREL
Par exemple, elle est brune.

CORDENBOIS
Oh ! ça ne fait rien. Je n’aime que les brunes !

COCAREL, trouvant à terre le caillou laissé par Colladan et le ramassant
Tiens !

Il regarde de nouveau le plafond avec inquiétude.

CORDENBOIS, passant
Qu’avez-vous ?

COCAREL
Ça fait deux !

Il met la pierre dans sa poche.

CORDENBOIS
Oh ! je suis d’une impatience !… présentez-moi !

COCAREL
Restez ici… elle va venir seule dans ce petit salon.

CORDENBOIS
Quand ça ?

COCAREL
Tout de suite. Je ferai en sorte que personne ne vous dérange… et surtout… (S’interrompant.) C’est drôle comme ça sent le musc !

CORDENBOIS
Ne vous inquiétez pas de ça… vous me disiez : "Et surtout ? "

COCAREL
Surtout ne bombez pas comme ça ? (Près de la porte.) Vous bombez trop !

Il entre à droite.

SCÈNE X

CORDENBOIS ; PUIS LÉONIDA ; PUIS COCAREL.

CORDENBOIS, seul
C’est ma ceinture… Si je l’ôtais ?… Oh ! non !… elle pourrait me surprendre… C’est drôle ! je suis ému… comme un enfant… si j’allais ne pas lui plaire… Relevons mes boucles…

LÉONIDA, entrant de gauche ; elle est en robe de bal. À part.
M. Cocarel m’a dit que je trouverais ce jeune homme dans ce petit salon… voilà que j’ai peur ! (Apercevant Cordenbois.) Oh ! M. Cordenbois !… quel ennui !…

CORDENBOIS, l’apercevant, à part
Mademoiselle Léonida ! elle va me gêner !…

LÉONIDA, à part
Il faut l’éloigner !

CORDENBOIS, à part
Débarrassons-nous-en !… (Haut.) Votre frère vous cherchait tout à l’heure… de l’autre côté…

LÉONIDA, à part
Une idée ! (Haut.) C’est que je n’ose entrer dans ce salon… une femme seule… Voulez-vous avoir l’obligeance de m’offrir votre bras ?

CORDENBOIS
Avec plaisir.

LÉONIDA, à part
Je le perds dans la foule et je reviens.

CORDENBOIS, à part
Une fois entrés… je la lâche ! (Haut.) Mademoiselle…

Il lui offre son bras avec galanterie et tous deux sortent par le fond. À peine sont-ils sortis que Cocarel entre par la porte de droite.

COCAREL
Eh bien, qu’est-ce que nous disons ?… Tiens ! personne ! où sont-ils donc ?

Il sort vivement par la porte du milieu. Au même instant, Cordenbois et Léonida rentrent par le fond, l’un par la porte de gauche, l’autre par la porte de droite.

LÉONIDA, de gauche
Perdu !

CORDENBOIS
Lâchée !

LÉONIDA, l’apercevant
Vous ?

CORDENBOIS, de même
Encore ?

COCAREL, reparaissant par la porte du milieu
Ah ! les voilà !

SCÈNE XI

CORDENBOIS, COCAREL, LÉONIDA.

COCAREL, se plaçant entre eux, très souriant
Eh bien, qu’est-ce que nous disons ?

LÉONIDA
Quoi ?

CORDENBOIS
Plaît-il ?

COCAREL, à Léonida
C’est lui ! (À Cordenbois.) C’est elle !

CORDENBOIS
Léonida ?

LÉONIDA, exaspérée
Le pharmacien ? je n’en veux pas !

CORDENBOIS
Moi, non plus !

LÉONIDA
Mais nous nous connaissons !…

COCAREL
Ah bah !

CORDENBOIS
Nous jouons la bouillotte depuis vingt ans !…

LÉONIDA
Si c’est pour ça que vous m’avez fait venir à Paris ?

CORDENBOIS
Rendez-moi mes cinq louis !

COCAREL, les calmant
Mais non !… mais non !… j’en ai d’autres… les plus beaux partis de France !

CORDENBOIS
Allez au diable !

Il sort avec mauvaise humeur.

LÉONIDA
Je repars à l’instant… rendez-moi ma robe !

COCAREL
Attendez donc !… celui-là ne compte pas !… l’autre, celui pour lequel je vous ai écrit… dans une haute position… il est là…

LÉONIDA
Ah !

COCAREL
Un jeune homme charmant ; je vais le chercher.

Il sort par le fond.

SCÈNE XII

LÉONIDA ; PUIS COCAREL ET BÉCHUT.

LÉONIDA, seule
Un jeune homme charmant… il va venir… tâchons d’être belle.

Elle se place devant la glace, à la cheminée, et arrange sa toilette.

COCAREL, introduisant Béchut par le fond
Allons, du courage !… la voici !

BÉCHUT, apercevant Léonida de dos
C’est une belle femme !

COCAREL
Je vous laisse… soyez éloquent.

Il sort par le pan coupé à droite.

SCÈNE XIII

LÉONIDA, BÉCHUT.

BÉCHUT, galamment
Mademoiselle…

LÉONIDA, à part, mettant la main sur son cœur
Il est là !

BÉCHUT
Permettez-moi de bénir le hasard qui me fait vous rencontrer seule dans ce salon isolé…

LÉONIDA, minaudant
C’est bien le hasard, en effet… (Le reconnaissant, et à part.) Ciel ! le monsieur qui nous a interrogés chez le commissaire !

Elle se détourne.

BÉCHUT
Qu’avez-vous donc ?

LÉONIDA
Moi ?… rien.

BÉCHUT, à part
L’émotion… Elle est très belle… mais il me semble l’avoir déjà vue quelque part… (Haut.) Pardon, n’étiez-vous pas aux Italiens, mardi dernier ?…

LÉONIDA, se détournant
Non… ce n’est pas moi. (À part.) Il ne me reconnaît pas !

BÉCHUT
Mademoiselle, je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous… mais je vous connais, moi…

LÉONIDA, effrayée
Non, monsieur… vous vous trompez !

BÉCHUT
Je sais que vous avez donné vos plus belles années à un vieillard chagrin… (À part.) Mais où diable l’ai-je vue ?

LÉONIDA
En vérité… je ne mérite pas !… je n’ai fait que mon devoir… (À part.) Comment m’en aller ?

BÉCHUT
Pardon ! n’étiez-vous pas samedi au Jardin d’Acclimatation ?

LÉONIDA
Non, monsieur… excusez-moi… mais je suis engagée pour la valse.

Elle passe près de la cheminée en cherchant à gagner le fond.

BÉCHUT, à part
Bien sûr, je l’ai vue quelque part… et il n’y a pas longtemps.

SCÈNE XIV

LES MÊMES, CHAMPBOURCY, COLLADAN.

CHAMPBOURCY, en entrant du fond à gauche, bas à Léonida
Eh bien, ça marche-t-il ?

BÉCHUT, se tournant vers Léonida
Mademoiselle ! (Apercevant Champbourcy.) Ah !

CHAMPBOURCY, le reconnaissant
Ah ! le commissaire !

Léonida sort en courant par le fond, suivie de Champbourcy.

COLLADAN, entrant du fond à gauche
J’ai encore soif.

BÉCHUT, le reconnaissant
L’autre !

COLLADAN, le reconnaissant
Le président !

Il se sauve par le fond.

SCÈNE XV

BÉCHUT, seul
Ce sont eux… toute la bande ! Allons chercher la garde… (Criant.) À la garde !… à la garde !…


Le théâtre représente une rue. Au fond à droite, un bâtiment en construction fermé par des planches. À gauche, une boutique d’épicier, et une autre de fruitière, à droite ; un banc sous la fenêtre, deuxième plan ; premier plan, un grand panier d’œufs.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE

Au lever du rideau, le jour commence à paraître ; l’épicier achève d’ouvrir sa boutique. On entend au-dehors des sons de trompe.

TRICOCHE
Sont-ils embêtants avec leurs trompes !… Je n’ai pas fermé l’œil de toute la nuit.

MADAME CHALAMEL, ouvrant sa porte et arrangeant ses œufs dans le panier.
Bonjour, voisin…

TRICOCHE
Ah ! madame Chalamel… je suis le vôtre. Indiquant le panier d’œufs. On voit que le carême commence aujourd’hui… l’œuf frais va donner.

MADAME CHALAMEL
Je réserve ceux-là depuis quinze jours…

TRICOCHE
Quinze jours !… des œufs frais !… après ça, vous ne pouvez pas les perdre. Il va à sa boutique.

MADAME CHALAMEL
Comme vous dites…

TRICOCHE, nouveau bruit de trompe.
Cristi ! qu’ils sont embêtants… Entrant. Au revoir, voisine.

MADAME CHALAMEL
Bonjour, voisin !
Tous deux rentrent.

SCÈNE II

La scène reste un moment vide, puis une planche du bâtiment en construction s’écarte, et l’on voit passer la tête de Champbourcy.

CHAMPBOURCY, regardant de tous côtés.
Personne !… je puis me hasarder. Il enlève une planche et entre en scène par la brèche. Nous avons passé la nuit là-dedans… À peine avions-nous fait vingt-cinq pas, en nous sauvant de chez Cocarel, que nous avons aperçu M. Béchut… avec quatre hommes et un caporal… Léonida s’est évanouie. Impossible d’aller plus loin, nous étions en face de ce bâtiment en construction. Alors j’ai eu l’idée… car c’est moi qui ai toutes les idées… mes compagnons de voyage sont d’une nullité !… Cordenbois gémit et Colladan rage… j’ai donc eu l’idée d’introduire ma sœur dans ces planches… Nous l’avons couchée sur un lit de copeaux et sur des habits de maçon que nous avons trouvés… elle dort… et nous avons bivouaqué là… sur des brouettes !

CORDENBOIS, passant la tête par l’ouverture.
Pst ! pst !

CHAMPBOURCY
Hein ?… Ah ! vous m’avez fait peur !

CORDENBOIS
Il n’y a personne ?

CHAMPBOURCY
Non !

CORDENBOIS, entrant en scène dans son costume du quatrième acte.
Ah ! quel voyage, mon Dieu !… quel voyage !

CHAMPBOURCY, à part.
Voilà !… c’est son refrain depuis hier soir !

COLLADAN, passant la tête au-dessus des planches et faisant un signal.
Prrrrrit ! prrrrrit !

CHAMPBOURCY
À l’autre, maintenant…

COLLADAN
Peut-on entrer ?

CHAMPBOURCY
Oui.

COLLADAN, entrant en scène et éclatant tout à coup. Ils sont tous les trois couverts de plâtre.
C’est une infamie ! c’est une horreur ! ça ne peut pas durer comme ça ! Je proteste !

CHAMPBOURCY
Qu’avez-vous ?

COLLADAN
Je suis las de dormir dans les démolitions, de dîner avec des brioches et de ne pas déjeuner du tout !

CORDENBOIS, plaintif.
Quel voyage, mon Dieu ! quel voyage !

CHAMPBOURCY
Mais soyez donc tranquilles… dès que ma sœur sera réveillée, nous partirons pour la Ferté-sous-Jouarre…

COLLADAN
Mais avec quoi ? puisqu’on ne nous a rien laissé… pas un rouge liard ! C’est une infamie ! c’est une horreur ! Je proteste !

CHAMPBOURCY
Nous n’avons pas d’argent… c’est vrai ; mais Cordenbois en a, lui !

CORDENBOIS
Moi ?

CHAMPBOURCY
Dame ! vous n’étiez pas avec nous chez le commissaire ?

COLLADAN
C’est vrai !

CORDENBOIS
Permettez… je suis parti avec cent quatorze francs pour mes dépenses personnelles.

CHAMPBOURCY
C’est plus qu’il n’en faut.

COLLADAN, tendant la main.
Donnez !

CORDENBOIS
Mais je n’ai plus rien !

CHAMPBOURCY ET COLLADAN
Comment ?

CORDENBOIS
Ce filou de Cocarel m’a fait déposer cinq louis pour me montrer votre sœur, que je vois pour rien depuis vingt ans.

COLLADAN
Mais les quatorze francs ?

CORDENBOIS
J’ai acheté une ceinture.

CHAMPBOURCY
Mais vous avez votre montre…

CORDENBOIS
Je l’ai mise en gage pour me procurer ce costume… Je redois même dix francs à M. Babin… J’avais compté sur la cagnotte pour aller reprendre mes habits…

CHAMPBOURCY
Nous voilà bien !

COLLADAN, trépignant.
C’est une horreur ! c’est une infamie !

CORDENBOIS
Quel voyage, mon Dieu ! quel voyage !

CHAMPBOURCY
Voyons, quand vous passerez votre temps à geindre ou à rager ! Nous en avons vu bien d’autres ! la Providence est là !

CORDENBOIS, poussant un cri, mouvement de frayeur des autres.
Ah !… dix sous !… dans la poche de mon gilet.

CHAMPBOURCY
Qu’est-ce que je vous disais ? La Providence !

COLLADAN
Mais, nom d’un nom ! qu’est-ce que vous voulez faire de dix sous… pour cinq ? Tendant la main. Donnez-les-moi toujours !

CHAMPBOURCY, les prenant.
Du tout !… ils sont à la communauté !… elle va décider ce qu’il faut en faire… Qui est-ce qui demande la parole ?

CORDENBOIS ET COLLADAN, ensemble.
Moi.

CHAMPBOURCY
Ah ! nous allons recommencer ! Cordenbois, parlez ! Vous êtes le plus vieux.

CORDENBOIS
Messieurs… quel voyage, mon Dieu ! quel voyage !…

CHAMPBOURCY
Après ?…

CORDENBOIS
Je n’ai pas autre chose à dire.

CHAMPBOURCY, à Colladan.
À vous…

COLLADAN
Avec les dix sous, je propose d’acheter du pain et des saucisses… voilà !

CHAMPBOURCY
Eh bien, après ? quand vous les aurez mangés ?

COLLADAN
Ah, dame !

CHAMPBOURCY
Remarquez-vous comme vous avez l’intelligence ratatinée ?…

CORDENBOIS
Que voulez-vous ! l’adversité me flanque par terre !

CHAMPBOURCY
Moi, c’est le contraire… je grandis avec les difficultés !… le péril m’exalte !… j’étais né pour les grandes choses… Je vais d’abord acheter un timbre à vingt centimes.

COLLADAN
Mais ça ne se mange pas !

CORDENBOIS
Il ne nous restera plus que six sous… Quel voyage !

CHAMPBOURCY
Avez-vous confiance en moi, oui ou non ?

COLLADAN
Allez !

CHAMPBOURCY
J’écris à Baucantin, notre ingénieux receveur des contributions ; je le prie de nous envoyer cinq cents francs.

CORDENBOIS
Cinq cents francs !

COLLADAN
Nous sommes sauvés !

CORDENBOIS
Mais si on ne lui affranchissait pas la lettre ?

CHAMPBOURCY
Je le connais… il la refuserait.

CORDENBOIS
C’est juste.

COLLADAN
Je demande à placer une observation… Où nous ferons-nous adresser la réponse ?… nous n’avons pas de domicile, nous sommes traqués, poursuivis !…

CORDENBOIS
Et comment vivrons-nous d’ici là ?

CHAMPBOURCY
Enfants de La Ferté-sous-Jouarre ! croyez en moi !…, Autrefois, quand je venais à Paris, je descendais rue de l’Echelle, hôtel du Gaillardbois… je payais grassement la bonne… elle doit se souvenir de moi…

CORDENBOIS
Eh bien ?

COLLADAN
Après ?

CHAMPBOURCY
Je me fais adresser la réponse de Baucantin à l’hôtel du Gaillardbois ; nous nous y installons, nous y vivons confortablement, mais sans luxe… et, quand les cinq cents francs arriveront…

CORDENBOIS
J’irai reprendre mes habits chez M. Babin.

CHAMPBOURCY
Qu’est-ce que vous dites de ça ?

CORDENBOIS
C’est du génie !

COLLADAN
Vous êtes un ange !…

CHAMPBOURCY, enthousiasmé.
Je ne suis pas un ange… Je suis doué… voilà tout. Je vais acheter un timbre… de là, j’entre dans un café, je demande une plume, de l’encre…

COLLADAN
Allons à l’économie.

CHAMPBOURCY
Ça ne se paye pas !… Vous, tâchez de réveiller Léonida.
Il sort par le fond, à gauche.

SCÈNE III

COLLADAN, CORDENBOIS ; PUIS BLANCHE ET LÉONIDA ; PUIS TRICOCHE.

CORDENBOIS
Comment la réveiller ?… Elle ronfle comme un canon.

COLLADAN
J’ai envie de lui verser de l’eau froide dans le cou.

BLANCHE, sortant par la brèche et introduisant Léonida.
Prenez garde, ma tante…

CORDENBOIS ET COLLADAN
La voici !

LÉONIDA, dans son costume de bal du quatrième acte, descend en scène.
Où sommes-nous ?… D’où sors-je ?… Regardant. Pourquoi ces vêtements de fête… cette robe de gaze qui… ?
Elle bâille.

COLLADAN, à part.
C’est un reste… Haut. Secouez-vous un peu.

TRICOCHE, qui est entré et a placé plusieurs objets à sa devanture ; à part, regardant Léonida et Cordenbois.
Tiens ! des masques !
Il rentre en haussant les épaules.

BLANCHE
Ah ! il pleut !

CORDENBOIS
Et pas de parapluie ! Quel voyage !

COLLADAN
Rentrez dans vos planches… ça ne sera rien…

LÉONIDA
Oh ! jamais ! Les ouvriers peuvent venir… et, s’ils me trouvaient dans un pareil costume…, pour qui me prendraient-ils ?

CORDENBOIS, à part.
J’ai les mollets à la glace ! Haut. Mesdames, j’ai aperçu hier un magasin… Aux Villes de France… il y a écrit sur la porte : Entrée publique… et on est chauffé.

BLANCHE
Oh ! allons-y !… nous regarderons les étoffes.

COLLADAN
Surtout n’achetez rien !

CORDENBOIS
Mesdames, je vous offre mon bras… c’est près d’ici.

Ensemble
Air des Mousquetaires de la Reine
Tous les trois au plus vite,
Allons non loin d’ici,
Allez non loin d’ici,
Dans ces lieux qu’on visite,
Demander un abri.
Cordenbois, Blanche et Léonida sortent par la droite, entre la boutique de fruiterie et les planches servant de clôture à la construction.

SCÈNE IV

COLLADAN ; PUIS CHAMPBOURCY, UN GARÇON DE CAFÉ ; PUIS TRICOCHE.

COLLADAN, seul.
Je ne l’ai pas dit aux autres… il me reste une brioche.
Il la tire de sa poche et la mange.

CHAMPBOURCY, entrant du fond gauche et se querellant avec un garçon de café qui le suit.
À La Ferté-sous-Jouarre, c’est cinq sous !

LE GARÇON
À Paris, c’est huit sous !

COLLADAN
Qu’est-ce qu’il y a ?

CHAMPBOURCY
Pour écrire, ils m’ont forcé à prendre quelque chose… j’ai demandé un verre d’eau sucrée… C’est cinq sous…

LE GARÇON
Huit sous !

COLLADAN, bas à Champbourcy.
Allons, payez-le…

CHAMPBOURCY, bas.
Impossible ! j’ai acheté un timbre !

COLLADAN
Ah, bigre !

CHAMPBOURCY, au garçon.
Voulez-vous six sous ?

COLLADAN, à part.
Notre tout !

LE GARÇON
Quand on n’a pas d’argent, on ne consomme pas !

CHAMPBOURCY
Soyez poli !… je vous ferai voir qui je suis ! Bas à Colladan. Appelez-moi commandant !

LE GARÇON
Soyez le Grand Turc si vous voulez… mais payez-moi.

CHAMPBOURCY
Soit… suivez-moi jusqu’à mon hôtel…

COLLADAN, à part.
Il est pétri d’idées…

LE GARÇON
Est-ce loin ?…

CHAMPBOURCY
Rue de l’Echelle… hôtel du Gaillardbois.

LE GARÇON
Ah ! vous demeurez hôtel du Gaillardbois, vous ?

CHAMPBOURCY
Inévitablement !

LE GARÇON
Laissez-moi donc tranquille !… il est démoli depuis douze ans !

CHAMPBOURCY, à Colladan.
Sapristi ! j’ai mis ma lettre à la poste !

COLLADAN
Cinq cents francs de perdus !…

LE GARÇON
Tenez, vous n’êtes que des faiseurs de dupes !

CHAMPBOURCY, furieux.
Polisson !…

COLLADAN
Attendez… je vais l’arranger…
Champbourcy veut se jeter sur le garçon ; mais Colladan, exaspéré, le fait pirouetter et prend sa place ; le mouvement brusque qu’il imprime à Champbourcy le fait tomber sur la devanture de l’épicier, dont il casse un carreau.

TOUS
Ah !

TRICOCHE, sortant vivement de sa boutique.
Un carreau cassé… c’est trois francs cinquante !
Le Garçon rejoint Tricoche, ils restent un plan au-dessus.

CHAMPBOURCY, atterré.
Bien ! deux créanciers !

SCÈNE V

LES MÊMES, SYLVAIN ; PUIS MADAME CHALAMEL.

SYLVAIN, entrant par le fond à gauche. Sa mise est débraillée. Il est très gai et chante à tue-tête.
Tiens, voilà mon cœur, Ah ! Tiens, voilà mon cœur !

COLLADAN, le reconnaissant.
Mon fils !… nous sommes sauvés…

CHAMPBOURCY, au garçon et à Tricoche.
Vous allez être payés…

SYLVAIN
Tiens ! papa !
Il veut l’embrasser.

COLLADAN
Donne-moi ton porte-monnaie… Fouillant dans une de ses poches d’habit. Un faux nez !

CHAMPBOURCY, qui a fouillé dans une autre poche de gilet.
Voilà le porte-monnaie !… L’ouvrant. Deux sous !

COLLADAN
Pas plus !

CHAMPBOURCY, payant le garçon.
Deux et six font huit… Tenez, maroufle ! Le garçon sort. Voilà toujours une dette éteinte !

TRICOCHE
Eh bien, et moi ?

CHAMPBOURCY
Attendez, que diable !… si vous croyez que c’est facile !
Il feint de chercher dans ses poches.

COLLADAN, à Sylvain.
Ah çà !… Comment n’es-tu pas à Grignon ?…

SYLVAIN, très gris.
Grignon ? J’y ai dit bonsoir !… Je veux être garçon de café… j’ai une place au Bœuf à la mode…

COLLADAN
Il est gris !… Je vais lui flanquer une danse !

SYLVAIN
J’ai encore soif… Appelant. Garçon ! une chope !…
Colladan le prend, le fait pirouetter et l’envoie tomber sur le panier d’œufs, qu’il casse.

TOUS
Ah !

MADAME CHALAMEL, sortant vivement de sa boutique.
Mes œufs !… des œufs tout frais !

COLLADAN
Je vous en enverrai d’autres…

MADAME CHALAMEL
Du tout… c’est vingt-cinq francs !

CHAMPBOURCY
Bien ! deux créanciers !

SYLVAIN, à la fruitière.
Ne pleurez pas, la vieille !… venez chez moi, je n’ai pas le sou, mais je vous donnerai un fauteuil…
La fruitière va rejoindre l’épicier.

COLLADAN
Chez lui !

CHAMPBOURCY
Il a un domicile !

COLLADAN
Nous sommes sauvés… nous vendrons ses meubles… À Sylvain. Où demeures-tu ?

SYLVAIN, gris.
Dans une maison… Cherchant à se rappeler. Attendez… il faut passer un pont…

CHAMPBOURCY
Le pont des Arts ?…

SYLVAIN
Non.

COLLADAN
Le Pont-Neuf ?…

SYLVAIN
Non… c’est le numéro 118… mais je ne me rappelle pas la rue…

COLLADAN, le bousculant et le faisant passer.
Butor !

CHAMPBOURCY
Animal !

SYLVAIN
Je ne suis pas à mon aise !
Il va s’asseoir sur le banc qui est devant la fruitière et s’y endort. On entend des cris dans la rue.

SCÈNE VI

LES MÊMES, CORDENBOIS, LÉONIDA ET BLANCHE.
Ils entrent en courant, du même plan que pour leur sortie.

CHAMPBOURCY ET COLLADAN
Qu’y a-t-il ?…

CORDENBOIS
Ce sont des gamins… ils me poursuivent en criant : "Voilà le marquis ! à la chie-en-lit ! "
Il remonte.

LÉONIDA
Et aux Villes de France, le commis m’a dit : "Madame, le carnaval est passé, rentrez chez vous ! "

CORDENBOIS
Quel voyage, mon Dieu ! quel voyage !

TRICOCHE, à Champbourcy.
Ah çà ! est-ce pour aujourd’hui, oui ou non ?…

BLANCHE
Que demandent ces gens ?

TRICOCHE, à Champbourcy.
Mon carreau !

MADAME CHALAMEL, de même.
Mes œufs !

CHAMPBOURCY
C’est vrai ! je les avais oubliés. Il recommence à fouiller dans toutes ses poches. Colladan l’imite. Comment sortir de là Tout à coup, en regardant Léonida. Ah ! nous sommes sauvés !

COLLADAN
Encore !

CHAMPBOURCY, montrant Léonida.
Elle a ses boucles d’oreilles ! on lui a laissé ses boucles d’oreilles !

COLLADAN
Faut les vendre !

CORDENBOIS
Hein ?
Il remonte.

CHAMPBOURCY
Je sais ce que tu vas me dire… C’est un souvenir de Cordenbois… ton compère…

LÉONIDA
Ce n’est pas cela… mais…

CHAMPBOURCY, à Léonida.
Donne toujours… je cours chez le premier bijoutier.

CORDENBOIS
Arrêtez ! c’est inutile !

TOUS
Pourquoi ?

CORDENBOIS, très gêné.
Mon Dieu ! je ne sais pas comment vous dire ça… c’est du faux !

TOUS
Du faux !!!

LÉONIDA
Ah ! le pleutre !

COLLADAN
Le rat !

CHAMPBOURCY
Le cuistre !

CORDENBOIS
Ce n’est pas ma faute… Dans ce moment-là, j’étais gêné… je venais de perdre une forte partie de sangsues…

CHAMPBOURCY
Ah ! monsieur ! donner de faux diamants à une femme !… je crois que le duc de Buckingham n’eût pas fait cela…

CORDENBOIS
Dame !… il n’avait pas perdu de sangsues… À part. Je m’en suis bien tiré !

TRICOCHE, s’approchant.
Ah çà ! nous ne pouvons pas perdre notre journée à vous attendre !

MADAME CHALAMEL
Payez-nous !

CHAMPBOURCY ET COLLADAN
Attendez…
Ils recommencent à fouiller dans toutes leurs poches.

TRICOCHE
Oh ! nous en avons assez… je vais chercher M. Béchut.
Il se dirige, avec Madame Chalamel, vers le fond ; tous le suivent.

TOUS, effrayés.
Béchut !

COLLADAN
Le président !

CHAMPBOURCY
Mais non, ma brave femme !…

SCÈNE VII

LES MÊMES, FÉLIX.

FÉLIX, entrant par la droite et les apercevant.
Ah ! je vous trouve enfin !

TOUS
M. Félix !

COLLADAN
Nous sommes sauvés !

CHAMPBOURCY, vivement à Félix.
Mon ami, ma fille est à vous !… Avez-vous de l’argent ?

FÉLIX, remerciant.
Ah ! monsieur…

CHAMPBOURCY, énergiquement.
Avez-vous de l’argent ?

FÉLIX
Oui !

TOUS
Il en a !

CHAMPBOURCY
Payez ces drôles… Vingt-cinq francs à cette femme… Trois francs cinquante à cet homme.

FÉLIX
Je ne comprends pas… mais je paye…
Il paye Tricoche et Madame Chalamel, qui rentrent dans leurs boutiques.

CORDENBOIS
Quelle chance de vous avoir rencontré !

FÉLIX
Je vous cherche depuis hier… dans tous les monuments… Cette nuit, je suis allé au bal de l’Opéra, espérant vous y trouver…

BLANCHE, à Félix.
Et vous en sortez à neuf heures ?

FÉLIX
Oh non !… je sors de chez le commissaire.

TOUS
Comment ?

CHAMPBOURCY
Lui aussi !

FÉLIX
Il faut vous dire que cette nuit, dans un couloir, je me suis trouvé face à face avec mon voleur…

TOUS
Quel voleur ?

FÉLIX
Celui qui m’avait pris ma montre… hier, sur le boulevard…

CHAMPBOURCY, étonné.
Tiens !

FÉLIX
Je l’ai fait arrêter… mais il n’a pas pu me la rendre, vu qu’il l’avait jetée dans le parapluie d’un imbécile qui regardait les gravures.

CHAMPBOURCY
Dans le mien ! c’était moi !…

TOUS
C’était lui !…

COLLADAN
Ah ! cette fois, nous sommes sauvés !

CHAMPBOURCY
Notre innocence sera reconnue !

CORDENBOIS
On nous rendra la cagnotte.

CHAMPBOURCY
Mon ami, je vous donne ma fille…

FÉLIX, remerciant.
Ah ! monsieur !…

CHAMPBOURCY
Avez-vous de l’argent ?

FÉLIX
Toujours !

CHAMPBOURCY
Très bien… nous allons commencer par déjeuner…

SYLVAIN, se réveillant.
Moi… je veux être garçon de café !

COLLADAN, allant à lui.
Puisque tu veux servir… tu serviras les vaches ! Je te remmène à La Ferté-sous-Jouarre.

CHAMPBOURCY
Après déjeuner, nous nous présenterons le front calme devant M. le commissaire.

COLLADAN
Je lui redemanderai ma pioche.

CHAMPBOURCY
Il nous rendra la cagnotte, et, cette fois, nous la mangerons à La Ferté-sous-Jouarre…

CORDENBOIS
Oui… une bonne dinde truffée !

FÉLIX ET BLANCHE
Non… un bal !

COLLADAN
Non… la foire de Crépy !

LÉONIDA
Une visite au camp de Châlons !

CHAMPBOURCY
Voyons, du calme !… Nous irons aux voix… Qu’est-ce qui demande la parole ?

TOUS
Moi !… moi !…

CHAMPBOURCY
Nous déciderons ça à La Ferté-sous-Jouarre. Allons toujours déjeuner, et la main aux dames.

TOUS
Allons déjeuner !

Chœur
Air final
Les tracas, les soucis,
Sont terminés, j’espère…
Sans regrets on peut faire
Ses adieux à Paris.

FIN

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